Hamsun Pan
Hamsun Pan
Pan
BeQ
Knut Hamsun
Pan
d’après les papiers du lieutenant
Thomas Glahn
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Du même auteur, à la Bibliothèque :
La faim
3
Pan
Édition de référence :
Calmann-Lévy, Paris, 1985.
4
I
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consécutif à une ancienne blessure d’arme à feu,
depuis longtemps cicatrisée.
Je me rappelle qu’il y a deux ans le temps
passait très vite, incomparablement plus vite que
maintenant : c’en fut fini d’un été avant que j’en
eusse rien su. C’était il y a deux ans, en 1855 – je
veux écrire là-dessus pour mon amusement – il
m’arriva une aventure, ou bien je la rêvai.
Maintenant j’ai oublié bien des choses ayant trait
à ces événements, parce que je n’y ai presque pas
pensé depuis lors ; mais je me rappelle que les
nuits étaient très claires. Maintes choses me
paraissaient aussi tout à l’envers, l’année avait
bien douze mois, mais, la nuit, il faisait jour et
jamais on ne pouvait voir une étoile au ciel. Et les
gens que je rencontrais étaient singuliers et d’une
autre nature que les gens que je connaissais
auparavant ; par moments, il leur suffisait d’une
nuit pour, d’enfants qu’ils étaient, s’épanouir
dans toute leur splendeur, pleinement mûrs et
développés. Il n’y avait là aucune sorcellerie,
mais je n’avais encore jamais vu cela. Oh ! non.
Dans une grande demeure peinte en blanc, en
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bas près de la mer, je rencontrai une personne
qui, pour un temps assez court, occupa mes
pensées. Je ne me la rappelle plus constamment,
plus maintenant, non, je l’ai tout à fait oubliée ;
mais, par contre, je pense à tout le reste, au cri
des oiseaux de mer, à ma chasse dans les forêts, à
mes nuits, à toutes les chaudes heures de l’été. Ce
fut du reste par un pur hasard que je fis sa
connaissance et, sans ce hasard, elle n’eût pas été
un seul jour dans mes pensées.
De ma hutte, je pouvais voir un fouillis d’îles,
d’îlots et de récifs, un peu de la mer, quelques
cimes de montagnes bleuâtres, et derrière la hutte
s’étendait la forêt, une forêt immense. La senteur
des racines et des feuilles m’emplissait de joie et
de gratitude, de même que le fumet gras du pin
qui rappelle l’odeur de la moelle ; dans la forêt
seulement tout s’apaisait en moi, mon âme
devenait égale et se gonflait de puissance. Je
marchais jour après jour par les croupes boisées
avec Ésope à mon côté et je ne désirais rien de
plus que de pouvoir continuer à marcher jour
après jour, bien qu’il y eût encore de la neige et
de la boue molle sur la moitié de la campagne.
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Mon seul camarade était Ésope ; maintenant j’ai
Cora, mais dans ce temps-là j’avais Ésope, mon
chien, que je tuai plus tard d’un coup de fusil.
Souvent, le soir, quand je revenais à la hutte
après ma chasse, le tiède sentiment de mon foyer
pouvait me parcourir de la tête aux pieds, jeter
mon être intime dans de suaves frémissements et,
tout en marchant, je bavardais avec Ésope, lui
disant combien nous étions heureux. « Alors,
nous allons allumer le feu et nous faire griller un
oiseau dans l’âtre, disais-je, qu’est-ce que tu en
penses ? » Et quand tout cela était fait et que nous
avions mangé tous deux, Ésope rampait à sa
place derrière l’âtre, tandis que j’allumais ma
pipe, m’étendais pour un moment sur ma
couchette et prêtais l’oreille à la rumeur diffuse
de la forêt. Il y avait dans l’air un faible courant,
le vent portait contre la hutte et je pouvais
entendre distinctement le pleurnichement du coq
de bouleau loin là-bas sur la hauteur. À part cela,
tout était silence.
Et, maintes fois, je m’endormais sur place tout
habillé, d’un seul coup, tel que je me trouvais, et
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ne me réveillais pas avant que les oiseaux de mer
eussent commencé à crier. Alors, en regardant
par la fenêtre, je pouvais apercevoir les grands
bâtiments blancs de la place de commerce, les
quais de Sirilund, la boutique où j’achetais mon
pain, et je restais couché un moment, étonné de
me trouver là dans une hutte, en plein Nordland,
à la lisière d’une forêt.
Et là-bas, près de l’âtre, Ésope secouait son
long corps mince, faisait cliqueter son collier, il
bâillait et remuait la queue ; et je sautais sur
pieds, après ces trois ou quatre heures de
sommeil, reposé et plein de joie de toutes choses,
de toutes choses.
Ainsi passa mainte nuit.
9
II
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c’est votre propre vie intérieure qui est la source
du chagrin ou de la joie.
Je me rappelle un certain jour. J’étais
descendu à la côte. La pluie me surprit, j’entrai
dans un hangar à bateaux ouvert et m’y assis en
attendant. Je me mis à fredonner vaguement,
mais sans joie et sans entrain, seulement pour
passer le temps. Ésope était avec moi, il tomba en
arrêt, l’oreille tendue : je cesse de fredonner et
tends l’oreille, moi aussi ; on entend des voix
dehors, des gens s’approchent. Un hasard, un
hasard très naturel ! De compagnie, deux
messieurs et une jeune fille se précipitèrent chez
moi, tête baissée. Ils se criaient l’un à l’autre en
riant :
– Vite ! Nous pouvons nous abriter ici en
attendant !
Je me levai.
L’un des messieurs avait un plastron de
chemise blanc, non empesé, qui par-dessus le
marché s’était ramolli sous la pluie et pendait en
poches ; dans ce plastron mouillé était fichée une
agrafe de diamants. Ce monsieur portait de longs
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souliers pointus qui avaient un air de dandysme.
Je saluai l’homme, c’était M. Mack, le négociant,
je le reconnaissais pour l’avoir vu à la boutique
où j’avais acheté du pain. Il m’avait même invité
une fois à venir dans sa famille, sans que j’y
fusse encore allé.
– Ah ! du monde de connaissance ! dit-il en
m’apercevant. Nous étions en route pour le
moulin, et nous avons dû rebrousser chemin. Un
temps pareil, hein ? Mais quand viendrez-vous à
Sirilund, Monsieur le lieutenant ?
Il me présenta le petit monsieur à barbe noire
qui les accompagnait, un docteur qui demeurait
près de l’église de l’annexe paroissiale.
La jeune fille releva un tant soit peu sa voilette
sur son nez et se mit à causer à voix basse avec
Ésope. Je prêtai attention à sa jaquette ; à la
doublure et aux boutonnières on pouvait voir
qu’elle était reteinte. M. Mack me présenta aussi
à la jeune fille ; c’était sa fille et elle s’appelait
Edvarda.
Edvarda me jeta un regard à travers sa voilette
puis continua à parler à mi-voix au chien et lut
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l’inscription de son collier :
– Ah ! ah ! tu t’appelles Ésope, toi... Docteur,
qui était Ésope ? Tout ce que je me rappelle, c’est
qu’il composait des fables. N’était-il pas
phrygien ? Non, je ne sais pas.
Une enfant, une écolière. Je la regardai, elle
était grande, mais sans formes, environ quinze,
seize ans, avec de longues mains brunes, sans
gants. Elle avait peut-être, cet après-midi,
cherché « Ésope » dans un dictionnaire, pour
avoir le renseignement sous la main.
M. Mack m’interrogea sur ma chasse. Qu’est-
ce que je tirais surtout ? Je pouvais avoir un de
ses bateaux à ma disposition n’importe quand, je
n’avais qu’à le prévenir. Le docteur ne dit pas un
mot. Quand la société partit, je remarquai que le
docteur boitait un peu et se servait d’une canne.
Je revins à pied à la maison, dans le même état
d’âme vacant qu’auparavant, et fredonnant
d’indifférence. Cette rencontre dans le hangar à
bateaux ne fit aucune impression sur mon esprit ;
ce que je me rappelais le mieux de tout cela,
c’était le plastron détrempé de M. Mack, où était
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fichée une agrafe de diamants, mouillée, elle
aussi, et sans grand éclat.
14
III
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peu que le vent tournât, les montagnes dans le
lointain pouvaient quasiment disparaître, un
orage se formait, une tempête de suroît, un
spectacle dont j’étais spectateur. Tout était
enveloppé de fumée. La terre et le ciel se
confondaient, la mer s’ébattait en danses
aériennes contorsionnées, formait des hommes,
des chevaux et des drapeaux déchiquetés. J’étais
à l’abri sous une roche en surplomb et
m’imaginais toutes sortes de choses, mon âme
était tendue. Dieu sait, pensais-je, de quoi je suis
témoin aujourd’hui, et pourquoi la mer s’ouvre
devant mes yeux ? Peut-être qu’en ce moment je
vois l’intérieur du cerveau de la terre, le travail
qui s’y fait, comme tout y bout ! Ésope était
inquiet, de temps à autre il levait le museau en
l’air et flairait, dans une sorte de malaise
atmosphérique, frémissant, les jambes sensibles ;
comme je ne lui parlais pas, il se couchait entre
mes pieds et fixait la mer comme moi. Et pas un
appel, pas un mot humain ne s’entendaient nulle
part, rien, mais seulement ce lourd murmure
autour de ma tête. Là-bas, très loin, il y avait un
récif, il était là tout seul ; quand la vague montait
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en chancelant le long de ce récif elle se cabrait
comme une folle spirale, non, comme un dieu
marin qui se dressait, tout mouillé, et regardait le
monde, s’ébrouant si bien que ses cheveux et sa
barbe formaient une roue autour de sa tête. Puis il
replongeait dans le ressac.
Et au milieu de la tempête s’enfonçait un petit
vapeur d’un noir de jais, venant de l’Océan...
Quand je descendis au quai l’après-midi, le
petit vapeur d’un noir de jais était entré au port ;
c’était le bateau-courrier. Il y avait beaucoup de
gens sur le quai pour observer cet hôte rare, je
remarquai que tous sans exception avaient les
yeux bleus, quelque différents qu’ils pussent être
par ailleurs. Une jeune fille, avec un fichu de
laine blanche autour de la tête, se tenait un peu
plus loin à l’écart ; elle avait des cheveux très
foncés et le fichu blanc tranchait singulièrement
sur sa chevelure. Elle me regarda avec curiosité,
moi, mon costume de peau, mon fusil ; quand je
lui adressai la parole elle devint confuse et
détourna la tête. Je dis : « Tu devrais toujours
porter ce fichu blanc, il te va bien. » Au même
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instant, un homme membru, en chandail, la
rejoignit, il l’appela Eva. Elle était évidemment
sa fille. Je reconnaissais l’homme membru,
c’était le forgeron, le forgeron de l’endroit. Il
avait, quelques jours auparavant, remis un piston
neuf à l’un de mes fusils...
Et la pluie et le vent remplirent leur tâche et
fondirent toute la neige. Durant quelques jours
une atmosphère froide et hargneuse passa sur la
terre, les branches pourries craquaient et les
corneilles se rassemblaient par groupes et
criaient. Cela ne dura pas longtemps. Le soleil
était proche, un matin il se leva derrière la forêt.
Un jet de suavité me traverse de la tête aux pieds
quand le soleil se lève ; je jette mon fusil à
l’épaule dans une allégresse silencieuse.
18
IV
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mélodies au loin dans les montagnes
m’abrégèrent maintes heures, tandis que je restais
là à regarder autour de moi. Cette petite musique
sans fin murmure ici dans sa solitude, pensais-je,
et personne ne l’entend et personne ne pense à
elle, et cependant elle murmure ici pour elle-
même tout le temps, tout le temps ! Et je ne
trouvais plus que la montagne fût tout à fait
déserte, puisque j’entendais ce murmure. De
temps à autre il survenait quelque événement : un
coup de tonnerre ébranlait la terre, un bloc de
roche se détachait et dévalait vers la mer, laissant
après lui un chemin de pierre pulvérisée ; au
même instant Ésope tendait le museau au vent et
flairait avec étonnement cette odeur de roussi
qu’il ne comprenait pas. Quand l’eau de fonte des
neiges avait creusé des crevasses dans la
montagne, il suffisait d’un coup de fusil ou même
d’un simple cri bref pour détacher un gros bloc et
le faire basculer.
Une heure pouvait passer, peut-être davantage.
Le temps allait si vite. Je détachais Ésope, jetais
mon carnier sur l’autre épaule et me mettais en
route pour rentrer. Le jour déclinait. En bas dans
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la forêt, je retrouvais invariablement mon vieux
sentier connu, un étroit ruban de sentier avec les
courbes les plus extraordinaires. Je suivais
chaque courbe et prenais mon temps, rien ne
pressait, il n’y avait personne qui m’attendît à la
maison. Libre comme un souverain, j’allais et
flânais dans la forêt paisible tout aussi lentement
qu’il me plaisait. Tous les oiseaux se taisaient,
seule le coq de bouleau chantait, très loin ; lui, il
chantait toujours.
Je sortis de la forêt et vis deux personnes
devant moi, deux personnes en promenade ; je les
rattrapai, l’une était Demoiselle Edvarda, je la
reconnus et la saluai ; le docteur l’accompagnait.
Je dus leur montrer mon fusil, ils examinèrent ma
boussole, mon carnier ; je les invitai à visiter ma
hutte et ils promirent de venir un jour.
Maintenant le soir était tombé. Je rentrai et
allumai le feu, fis griller un oiseau et pris mon
repas. Demain aussi il ferait jour...
Calme et silence de tous côtés. Je reste couché
toute la soirée et regarde par la fenêtre. À cette
heure, un éclat féerique revêtait les champs et la
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forêt, le soleil s’était couché et teignait l’horizon
d’une lumière rouge, onctueuse, qui s’étalait
comme de l’huile. Le ciel était de toutes parts
ouvert et pur, je regardais fixement dans cette
mer de clarté, et c’était comme si je me trouvais
face à face avec le fond du monde et comme si
mon cœur s’y sentait chez lui et battait à
l’unisson. Dieu sait, pensais-je à part moi,
pourquoi l’horizon s’habille ce soir en lilas et en
or, Dieu sait s’il ne se donne pas une fête dans le
monde, une fête de grand style, avec musique des
étoiles et promenades en barques au fil des
fleuves. Cela en a tout l’air ! Et je fermais les
yeux et je prenais part à cette promenade en
barques, et des pensées, l’une après l’autre,
voguaient à travers mon cerveau...
Ainsi passa plus d’un jour.
J’errais et observais comment la neige
devenait de l’eau et comment la glace se délitait.
Plus d’un jour je ne tirais pas même un coup de
fusil, quand j’avais déjà assez de vivres dans ma
hutte, je ne faisais qu’errer de côté et d’autre,
dans ma liberté, et laissais le temps passer. De
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quelque côté que je pusse me tourner il y avait
tout autant à voir et à entendre, tout se
transformait un peu chaque jour, même les
buissons de marsaults et les genévriers étaient
dans l’attente du printemps. J’allais par exemple
au moulin qui était encore enveloppé de glace ;
mais alentour la terre avait été piétinée durant
maintes années de grâce et témoignait que des
hommes étaient venus là avec des sacs de grain
sur le dos pour les faire moudre. J’allais là
comme parmi les hommes ; sur les murs il y avait
aussi beaucoup d’initiales et de dates gravées au
couteau.
Voilà !
23
V
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Mais à ma hutte ne parvenait aucun vacarme,
j’étais et demeurais seul. De temps à autre un être
humain passait par là ; je vis Eva, la fille du
forgeron, il lui était venu quelques taches de
rousseur sur le nez.
– Où vas-tu donc ? demandai-je.
– Au bois à brûler, répondit-elle calmement.
Elle tenait à la main une corde pour
transporter le bois et elle avait son fichu blanc sur
la tête. Je la suivis des yeux, mais elle ne se
retourna pas.
Puis il se passa bien des jours avant que je
visse de nouveau quelqu’un.
Le printemps gagnait du terrain et la forêt
blondissait. C’était un grand amusement
d’observer les grives qui, posées sur les cimes
des arbres, regardaient fixement le soleil et
criaient ; parfois j’étais déjà levé à deux heures
du matin pour participer à l’atmosphère
d’allégresse qui émanait des oiseaux et autres
bêtes quand le soleil émergeait.
En moi aussi le printemps était venu, sans
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doute, et mon sang battait à certains moments, on
eût dit des pas. J’étais assis dans la hutte et
pensais à examiner mes cannes à pêche et mes
lignes, mais je ne remuais pas un doigt pour faire
quoi que ce fût, une joyeuse et obscure
inquiétude allait et venait dans mon cœur. Alors
Ésope se leva d’un bond soudain, resta planté sur
ses pattes raidies et jeta un aboi bref. Il venait du
monde à la hutte, j’ôtai vivement ma casquette et
déjà j’entendais la voix de Demoiselle Edvarda à
travers la porte. Ils venaient aimablement et sans
façon, elle et le docteur, pour me rendre visite
comme ils l’avaient dit.
– Oui, il est chez lui, entendis-je dire, et
Demoiselle Edvarda s’avança et me tendit la
main d’une manière tout à fait « petite fille ».
Nous sommes venus hier aussi, mais vous n’étiez
pas chez vous, expliqua-t-elle.
Elle s’assit sur ma couchette, à même la
couverture, et jeta un regard circulaire dans la
hutte ; le docteur s’assit à côté de moi sur la
banquette. Nous causâmes, nous bavardâmes à
cœur joie, je leur racontai, entre autres choses,
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quelles sortes de bêtes il y avait dans la forêt et
quel gibier je ne devais plus tirer parce que la
chasse était fermée. Maintenant la chasse au coq
de bouleau était fermée.
Le docteur, cette fois non plus, ne dit pas
beaucoup de paroles ; mais quand son regard
tomba sur ma poire à poudre qui était ornée d’une
figure de Pan, il se mit à expliquer le mythe de
Pan.
– Mais, dit Edvarda tout à coup, de quoi
vivrez-vous quand la chasse à tout gibier sera
fermée ?
– De poisson, répondis-je. Surtout de poisson.
On trouve toujours quelque chose à manger.
– Mais vous pouvez bien venir manger chez
nous, dit-elle. L’année dernière, c’était un
Anglais qui avait votre hutte, il venait souvent
aussi manger chez nous.
Edvarda me regarda et je la regardai. Je sentis
à ce moment quelque chose toucher à mon cœur,
comme un fugace petit salut amical. Cela venait
du printemps et de cette claire journée, j’y ai
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réfléchi depuis. J’admirai aussi les sourcils
arqués d’Edvarda.
Elle dit quelques mots sur mon habitation.
J’avais tapissé les parois avec diverses peaux et
des ailes d’oiseaux, l’intérieur de la hutte
ressemblait au gîte velu d’un ours hibernant, ce
qui obtint son approbation. « Oui, c’est un gîte
d’ours », dit-elle.
Je n’avais rien à offrir aux visiteurs qui pût
leur faire plaisir, j’y réfléchis et voulus faire rôtir
un oiseau, en manière de plaisanterie ; ils le
mangeraient à la mode des chasseurs, sur le
pouce. Cela pourrait être un petit passe-temps.
Et je fis rôtir l’oiseau.
Edvarda raconta l’histoire de l’Anglais. C’était
un vieil original, il parlait haut tout seul. Il était
catholique et, où qu’il fût ou allât, il avait en
poche un petit livre de prières avec des caractères
noirs et rouges.
– Il était peut-être irlandais, alors ? demanda le
docteur.
– Était-il irlandais ?
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– Oui, n’est-ce pas, puisqu’il était catholique ?
Edvarda rougit, elle balbutia en détournant les
yeux :
– Ah ! bien, peut-être était-il irlandais.
À partir de ce moment elle perdit son
animation. J’eus pitié d’elle et voulus
raccommoder les choses ; je dis :
– Mais, naturellement, vous avez raison, il
était anglais. Les Irlandais ne voyagent pas en
Norvège.
Nous convînmes d’aller un jour en bateau à
rames visiter les roches à sécher la morue...
Quand j’eus reconduit mes hôtes un bout de
chemin, je revins et me mis à travailler à mes
engins de pêche. Mon épuisette avait été
accrochée à un clou près de la porte et plusieurs
mailles avaient été endommagées par la rouille ;
j’aiguisai quelques hameçons, fis les épissures,
vérifiai mes lignes. Comme tout travail marchait
mal aujourd’hui ! Des pensées étrangères allaient
et venaient dans ma tête, il me semblait que
j’avais commis une faute en laissant Demoiselle
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Edvarda assise sur la couchette tout le temps au
lieu de lui offrir une place sur la banquette. Je vis
soudain devant moi son visage brun et son cou
brun ; elle avait attaché son tablier un peu bas sur
le ventre pour se faire la taille longue selon la
mode d’alors. La chaste et virginale expression
de ses pouces m’avait attendri, tout comme
attendri, et les quelques plis sur la phalange
étaient pleins de bienveillance. Elle avait une
grande bouche qui flamboyait.
Je me levai, ouvris la porte et tendis l’oreille
dehors. Je n’entendis rien et je n’avais non plus
aucune raison de prêter l’oreille. Je refermai la
porte ; Ésope sortit de sa couche et vit mon
trouble. L’idée me vint que je pouvais courir
après Demoiselle Edvarda et lui demander un peu
de fil de soie pour réparer mon épuisette ; ce
n’était pas un prétexte, je pouvais lui présenter
l’épuisette et lui montrer les mailles rouillées.
J’étais déjà arrivé de l’autre côté de la porte,
quand je me rappelai que j’avais moi-même du fil
de soie dans mon carnet porte-mouches et même
plus qu’il ne m’en fallait. Et je rentrai doucement,
découragé, puisque j’avais moi-même du fil de
30
soie.
Une baleine étrangère me frappa au visage
dans la hutte quand j’y rentrai, c’était comme si
je n’y étais plus seul.
31
VI
32
être que oui et peut-être que non. Mais pourquoi
pensais-je justement à ces deux personnes ? Je
tirai une couple de poules de neige et en préparai
une aussitôt ; là-dessus j’attachai Ésope.
Pendant que je mangeais, j’étais couché sur la
terre séchée. Le silence s’étendait sur la terre,
rien qu’un doux murmure de l’air et le chant d’un
oiseau ou d’un autre. J’étais couché et regardais
les branches qui ondoyaient doucement dans le
courant d’air ; ce petit vent accomplissait sa
tâche : il portait le pollen de branche en branche
et emplissait chaque innocent calice ; toute la
forêt était dans le ravissement. Une chenille
verte, une arpenteuse, chemine, en faisant le gros
dos, le long d’une branche, chemine sans arrêt,
comme si elle ne pouvait se reposer. Elle ne voit
presque rien, bien qu’elle ait des yeux, souvent
elle s’arrête, dressée verticalement, et tâtonne
dans l’air à la recherche d’un point d’appui ; elle
a l’air d’un bout de fil vert qui pique une couture
le long de la branche, à points lents. Ce soir elle
sera peut-être arrivée à l’endroit où elle doit aller.
Toujours le silence. Je me lève et marche, me
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rassieds et me relève. Il est environ quatre
heures ; quand il sera six heures je retournerai
chez moi et verrai si je rencontre quelqu’un. Il me
reste encore deux heures et pourtant je suis déjà
un peu agité et j’époussète les brins de bruyère et
de mousse de mes vêtements. Je connais les
endroits où je passe, les arbres et les pierres sont
là, comme auparavant, dans la solitude, les
feuilles bruissent sous mes pieds. Ce murmure
monotone et ces arbres et ces pierres bien connus,
c’en est trop pour moi, je me sens plein d’une
étrange gratitude, tout fait amitié avec moi, tout
se confond avec moi, j’aime tout. Je ramasse une
branche sèche et la tiens à la main et la regarde,
tandis que je suis assis et pense à mes petites
affaires ; la branche est presque pourrie, sa
pauvre écorce me fait impression, une pitié
envahit mon cœur. Et quand je me lève et m’en
vais, je ne jette pas la branche, mais je la pose par
terre et reste là et me sens de l’affection pour
elle ; finalement je la regarde une dernière fois
avec des yeux humides avant de l’abandonner.
Et cinq heures arrivent. Le soleil me donne
une fausse indication de temps ; j’ai marché vers
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l’ouest toute la journée, et peut-être ai-je devancé
d’une demi-heure mes repères solaires près de la
hutte. Je tiens compte de tout cela, mais
néanmoins j’ai encore une heure jusqu’à six
heures, c’est pourquoi je me lève de nouveau et
marche un bout de chemin. Et les feuilles
bruissent sous mes pieds. Une heure se passe
ainsi.
J’aperçois en dessous de moi la petite rivière
et le petit moulin qui a été enveloppé de glace
tout l’hiver et je m’arrête ; la meule tourne, son
ronflement m’a réveillé, et j’ai fait un arrêt sur
place, d’un seul coup. Je suis en retard ! dis-je à
haute voix. Une secousse douloureuse parcourt
mon corps, je fais demi-tour instantanément et
commence à marcher vers ma hutte, mais, ce
faisant, je sais que je suis en retard. Je me mets à
marcher plus vite, à courir ; Ésope comprend
qu’il y a un intérêt en jeu, il tire sur sa laisse,
m’entraîne, aboie comme sur une piste et se
donne du mal. Les feuilles sèches voltigent
autour de nous. Mais quand nous arrivâmes en
bas à la lisière de la forêt, il n’y avait personne,
non, tout était silencieux, il n’y avait personne.
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« Il n’y a personne ici ! », dis-je. Et ce ne fut
pourtant pas pire que je ne le craignais.
Je ne restai pas longtemps arrêté et me mis à
marcher, tiré par toutes mes pensées, je passai
devant ma hutte, descendis à Sirilund, avec
Ésope, mon carnier et mon fusil, avec tout mon
attirail.
M. Mack m’accueillit avec la plus grande
amabilité et m’invita à dîner.
36
VII
37
Je restai toute la soirée dans le salon de M.
Mack. J’aurais pu repartir tout de suite, cela ne
m’intéressait pas de rester là ; mais n’y étais-je
pas venu justement parce que toutes mes pensées
m’y attiraient ? Alors pouvais-je me retirer tout
de suite ? Nous jouâmes au whist et bûmes des
grogs après le dîner, je m’assis, le dos tourné au
salon, et penchai la tête ; derrière moi Edvarda
allait et venait. Le docteur était reparti chez lui.
M. Mack me montra l’arrangement de ses
nouvelles lampes, les premières lampes à pétrole
qui fussent venues dans le Nord, des pièces de
luxe sur d’énormes pieds de plomb, et il les
allumait lui-même chaque soir pour prévenir tout
accident. Il parla plusieurs fois de son grand-père,
le consul : « Mon grand-père, le consul Mack, a
reçu cette agrafe des propres mains de Carl Jo-
han », dit-il, et il indiqua du doigt son agrafe de
diamants. Sa femme était morte, il me montra un
portrait d’elle dans une des pièces attenantes, une
dame à l’air distingué avec un bonnet de dentelle
et un sourire aimable. Dans la même pièce il y
avait aussi une bibliothèque où se trouvaient
jusqu’à de vieux livres français qui paraissaient
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provenir d’un héritage ; ils avaient de belles
reliures dorées et de nombreux possesseurs
avaient inscrit leur nom dedans. Parmi les livres
il y avait plusieurs ouvrages instructifs ; M. Mack
était un homme pensant.
On dut appeler ses deux commis de boutique
pour le whist ; ils jouaient lentement et sans
assurance, discutaient minutieusement les coups
et faisaient néanmoins des fautes. L’un d’eux
était aidé par Edvarda.
Je renversai mon verre, cela me rendit
malheureux et je me levai.
– Oh !... j’ai renversé mon verre ! dis-je.
Edvarda éclata de rire et répondit :
– Parbleu ! nous le voyons bien.
Tous m’assurèrent en riant que cela ne faisait
rien. On me donna une serviette pour m’essuyer
et nous continuâmes à jouer. Onze heures
arrivèrent.
Le rire d’Edvarda avait éveillé en moi un
obscur sentiment de mauvaise humeur, je la
regardai et trouvai que son visage était devenu
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insignifiant et fort peu joli. M. Mack interrompit
enfin le jeu sous prétexte que les deux commis
devaient aller se coucher. Là-dessus il se renversa
en arrière sur le canapé et se mit à parler
d’apposer une enseigne à sa façade sur le quai et
me demanda conseil à ce sujet. Quelle couleur
devrait-il employer ? Je m’ennuyais, je répondis :
« Du noir » sans attacher à cela aucune pensée et
M. Mack dit aussitôt la même chose :
– Du noir, exactement ce que j’ai pensé moi-
même. « DÉPÔT DE SEL ET DE TONNEAUX VIDES », avec
de grands caractères noirs, c’est ce qu’il y a de
plus noble... Edvarda, n’est-il pas temps d’aller te
coucher ?
Edvarda se leva, nous donna à tous deux la
main pour le bonsoir et sortit. Nous restâmes.
Nous parlâmes du chemin de fer qui avait été
terminé l’année dernière, de la première ligne
télégraphique. Dieu sait quand le télégraphe
viendrait ici dans le Nord !
Pause.
– Voyez-vous, dit M. Mack, je suis arrivé petit
à petit à quarante-six ans et je suis devenu gris de
40
cheveux et de barbe. Si, je sens bien que je suis
devenu vieux. Vous me voyez de jour et vous me
croyez jeune ; mais, quand vient le soir et que je
me trouve seul, je m’affaisse beaucoup. Alors je
m’assieds ici dans le salon et fais des patiences.
Elles réussissent volontiers, avec un coup de
pouce ou deux. Haha !
– Les patiences réussissent-elles, avec
quelques coups de pouce ? demandai-je.
– Oui.
Il me sembla que je pouvais lire dans ses
yeux...
Il se leva, fit quelques pas vers la fenêtre et
regarda dehors ; il se tenait très courbé et sa
nuque et son cou étaient velus. Je me levai aussi.
Il se retourna et vint à ma rencontre sur ses longs
souliers pointus, il enfonça ses deux pouces dans
les poches de son gilet et battit un peu des bras,
comme si c’étaient des ailes ; en même temps il
sourit. Puis il mit encore une fois un de ses
bateaux à ma disposition et me tendit la main.
– Du reste, laissez-moi vous accompagner, dit-
41
il, et il souffla les lampes. Oui, je vais faire une
petite promenade, il n’est pas encore tard.
Nous sortîmes.
Il montra du doigt le chemin qui menait à la
maison du forgeron et dit :
– Ce chemin ! C’est le plus court.
– Non, répondis-je, c’est le chemin par les
quais qui est le plus court.
Nous échangeâmes quelques paroles sur ce
sujet sans nous mettre d’accord. J’étais persuadé
que j’avais raison et je ne comprenais pas son
obstination. Finalement il proposa de prendre
chacun notre chemin ; celui qui arriverait le
premier attendrait à la hutte.
Nous prîmes le départ. Il disparut bientôt dans
la forêt.
Je marchais à mon allure habituelle et je
comptais arriver au moins cinq minutes avant lui,
Mais quand j’arrivai à la hutte il y était déjà. Il
me cria :
– Vous voyez ! Non, je prends toujours ce
chemin, c’est le plus court.
42
Je le regardai avec le plus grand étonnement, il
n’avait pas chaud et ne semblait pas avoir couru.
Il salua aussitôt, me remercia de cette soirée et
retourna par le même chemin qu’il était venu.
Je restai là à penser : Comme ceci est
singulier ! Je devrais avoir un peu le sens des
distances et j’ai fait ces deux chemins plusieurs
fois. Mon bonhomme, voilà encore que tu triches.
Le tout n’était-il qu’un prétexte ?
Je vis son dos apparaître de nouveau dans la
forêt.
L’instant d’après je partis derrière lui, avec
précaution et en hâte, je le vis s’essuyer le visage
tout le long du chemin et je ne savais plus s’il
n’avait pas couru. Maintenant il marchait avec
une lenteur extrême et – je le tenais à l’œil – il
s’arrêta à la maison du forgeron. Je me cachai et
vis que la porte s’ouvrait et que M. Mack entrait
dans la maison.
Il était une heure du matin, je le voyais à la
mer et à l’herbe.
43
VIII
44
Personne ne le croirait. Si Pan était perché dans
un arbre et me regardait, quelle conduite
tiendrais-je ? Et s’il avait le ventre ouvert et s’il
était recroquevillé de telle sorte qu’il fût assis
comme s’il buvait dans son propre ventre ? Mais
il ne faisait tout cela que pour loucher de mon
côté et m’observer, et tout l’arbre tremblait de
son rire silencieux quand il voyait que toutes mes
pensées s’emballaient et m’emportaient. De
toutes parts cela bougeait dans la forêt, les bêtes
flairaient, les oiseaux s’appelaient, leurs signaux
emplissaient l’air. Et c’était l’année des
hannetons, leur bourdonnement se mêlait à celui
des papillons de nuit, on entendait comme des
questions et des réponses chuchotées tout
alentour dans la forêt. Que de choses il y avait à
entendre ! Je ne dormis pas de trois nuits, je
pensais à Diderik et Iseline.
Voyez, pensais-je, ils pourraient venir. Et
Iseline attirerait Diderik vers un arbre et dirait :
– Reste ici, Diderik, monte la garde pour
Iseline, je veux faire nouer le cordon de mon
soulier par ce chasseur.
45
Et le chasseur c’est moi et elle veut me faire
un signe des yeux pour que je comprenne. Et
quand elle vient, mon cœur comprend tout, et il
ne bat plus, il sonne le tocsin. Et elle est nue sous
sa robe, de la tête aux pieds, et je pose ma main
sur elle.
– Noue le cordon de mon soulier ! dit-elle, les
joues en feu. Et un peu après, elle chuchote tout
contre ma bouche, tout contre mes lèvres : Oh !
tu ne noues pas mon cordon, toi, mon bien-aimé,
non, tu ne noues pas... tu ne noues pas mon...
Mais le soleil plonge son disque dans l’océan,
et remonte, rouge, rénové, comme s’il était
descendu pour boire. Et l’air est plein de
chuchotements.
Une heure plus tard elle dit, tout contre ma
bouche :
– Maintenant il faut que je te quitte.
Et, en s’en allant, elle se retourne pour me
faire des signes et son visage flambe encore, son
visage exulte de tendresse et de ravissement. Et
encore une fois elle se retourne vers moi et me
46
fait des signes.
Mais Diderik s’avance, quittant son arbre, et
dit :
– Iseline, qu’as-tu fait ? Je l’ai vu.
Elle répond :
– Diderik, qu’as-tu vu ? Je n’ai rien fait.
– Iseline, j’ai vu que tu l’as fait, répète-t-il. Je
l’ai vu.
Alors le rire joyeux d’Iseline retentit haut et
clair à travers la forêt et elle s’en va avec Diderik,
jubilante et pécheresse de la tête aux pieds. Et où
va-t-elle ? Au gars le plus proche, un chasseur
dans la forêt.
Il était minuit. Ésope s’était détaché et chassait
pour son propre compte, j’entendais ses
aboiements là-haut sur la croupe et, quand je
parvins enfin à le faire revenir, il était une heure.
Il vint une bergère, elle tricotait un bas et
fredonnait et regardait autour d’elle. Mais où était
son troupeau ? Et que cherchait-elle dans la forêt
à la minuit ? Rien, rien ! Peut-être errait-elle par
inquiétude, peut-être par plaisir, c’est son affaire.
47
Je pensai : Elle a entendu les aboiements d’Ésope
et a su que j’étais dans la forêt.
Quand elle arriva, je me levai et restai à
regarder comme elle était mince et jeune. Ésope
aussi restait à la regarder.
– D’où viens-tu ? lui demandai-je.
– Du moulin, répondit-elle.
Mais que pouvait-elle bien avoir fait au
moulin si tard dans la nuit ?
– Comment oses-tu venir dans la forêt si tard
dans la nuit, dis-je, toi qui est si mince et si
jeune ?
Elle rit et répondit :
– Je ne suis pas si jeune, j’ai dix-neuf ans.
Mais elle ne pouvait pas avoir dix-neuf ans, je
suis convaincu qu’elle mentait de deux ans et
n’en avait que dix-sept. Mais pourquoi mentir et
se dire si vieille ?
– Assieds-toi, lui dis-je, et raconte-moi
comment tu t’appelles.
Elle s’assit à côté de moi en rougissant et dit
48
qu’elle s’appelait Henriette.
Je demandai :
– As-tu un amoureux, Henriette ? Est-ce qu’il
t’a jamais embrassée ?
– Oui, répondit-elle avec un rire confus.
– Combien de fois déjà ?
Elle se tait.
– Combien de fois ? répétai-je.
– Deux fois, dit-elle à mi-voix. Je l’attirai à
moi et demandai :
– Comment a-t-il fait cela ? A-t-il fait comme
cela ?
– Oui, murmura-t-elle, frémissante.
Quatre heures arrivèrent.
49
IX
50
Puis je vois l’heure aux fleurs qui se ferment
l’après-midi, aux feuilles dont le vert devient
luisant ; en outre, j’ai le sentiment de l’heure.
– Ah ! bah ! dit-elle.
J’attendais de la pluie et, dans l’intérêt
d’Edvarda, je ne voulais pas la retenir plus
longtemps au milieu de la route, je portai la main
à ma casquette. Alors elle m’arrêta tout à coup
avec une nouvelle question et je restai. Elle rougit
et me demanda pourquoi j’étais ici, au vrai,
pourquoi j’allais à la chasse, pourquoi une chose
et pourquoi l’autre. Je ne tuais que juste
l’indispensable pour ma nourriture, je laissais
Ésope se reposer ?
Elle était devenue rouge et humble. Je compris
que quelqu’un avait parlé de moi, qu’elle l’avait
entendu, qu’elle ne parlait pas de son propre
mouvement. Alors un sentiment s’éveilla en moi :
elle avait un air délaissé, l’idée me vint soudain
qu’elle n’avait plus de mère, ses bras minces lui
donnaient l’aspect d’un enfant qu’on néglige. Ce
sentiment me pénétra.
Certes, je ne tirais pas pour tuer, je tirais pour
51
vivre. J’avais besoin d’un coq de bouleau
aujourd’hui, aussi n’en avais-je pas tiré deux,
mais je tirerais l’autre demain. Pourquoi en
tuerais-je davantage ? Je vivais dans la forêt,
j’étais le fils de la forêt. Le premier juin, la
chasse à la poule de neige et au lièvre serait
fermée, aussi je n’aurais presque plus rien à tirer,
bon, alors je pêcherais et vivrais de poisson. Son
père me donnerait un bateau à rames pour sortir
en mer. Certes non, je n’étais pas chasseur
uniquement pour tirer, mais pour vivre dans la
forêt. Là je me trouvais bien ; pour manger je me
mettais à table couché par terre, au lieu de me
tenir assis tout droit sur une chaise ; je ne
renversais pas mon verre. Dans la forêt je ne
m’interdisais rien, je pouvais m’étendre sur le dos
et fermer les yeux si je voulais, je pouvais aussi
dire ce que je voulais. Souvent on pouvait avoir
envie de dire quelque chose, de parler haut, et
cela sonnait comme un discours venu droit du
cœur de la forêt...
Quand je lui demandai si elle comprenait cela,
Edvarda répondit : Oui.
52
Je continuai sur ce sujet, parce que ses yeux
s’attachaient sur moi.
– Si vous saviez tout ce que je vois dans la
campagne, dis-je. En hiver, par exemple, je
marche et j’aperçois des traces de poules
blanches dans la neige. Tout à coup les traces
disparaissent, les oiseaux se sont levés. Mais aux
empreintes laissées par les ailes, je puis voir dans
quelle direction le gibier s’est envolé, et je le
dépiste en peu de temps. Chaque fois c’est pour
moi une petite nouveauté. Souventes fois en
automne il peut y avoir des étoiles filantes à
observer. Hein ? pensé-je alors dans ma solitude,
est-ce un monde qui a été pris de convulsions, un
monde qui a éclaté juste sous mes yeux ? Et
moi... il m’a été donné de voir une étoile filante
dans ma vie. Mais quand vient l’été, il y a peut-
être alors une bestiole vivante sur chaque feuille,
je puis voir que certaines n’ont pas d’ailes, elles
ne peuvent se déplacer, il leur faut vivre et mourir
sur la petite feuille où elles sont venues au
monde. Pensez à cela. Par moments je vois la
mouche bleue. Oui, tout cela paraît peu de chose,
à l’entendre, je ne sais si vous le comprenez.
53
– Si, si, je le comprends.
– Oui, oui. Et parfois je regarde l’herbe, et
peut-être que l’herbe me regarde à son tour,
qu’en savons-nous ? Je regarde un simple brin
d’herbe, il tremble peut-être un peu et je trouve
que c’est quelque chose. Je pense à part moi :
voici ce brin d’herbe qui tremble ! Et si c’est un
pin que je regarde, peut-être a-t-il une branche
qui m’incite à penser un peu aussi à elle. Mais
parfois aussi, je rencontre des êtres humains sur
les hauts plateaux, cela arrive.
Je la regardai, elle se tenait penchée en avant
et prêtait l’oreille. Je ne la reconnaissais plus.
Elle était à tel point attentive qu’elle ne se
surveillait pas du tout et elle devenait laide, elle
avait l’air « simple », sa lèvre pendait très bas.
– Ah ! ah ! dit-elle, et elle se redressa. Les
premières gouttes de pluie tombèrent.
– Il pleut, dis-je alors.
– Oui, tiens, il pleut, dit-elle aussi, tout en s’en
allant.
Je ne l’accompagnai pas chez elle, elle s’en
54
alla toute seule, je me hâtai de remonter à ma
hutte. Quelques minutes passèrent, il commença à
pleuvoir avec violence. Tout d’un coup j’entends
que quelqu’un vient en courant derrière moi, je
m’arrête et vois Edvarda. Elle était devenue
rouge par suite de son effort et elle souriait.
– J’avais oublié, dit-elle, essoufflée. C’était la
promenade en barque à la place à sécher, aux
roches à sécher la morue. Le docteur vient
demain, avez-vous le temps ?
– Demain ? Oui, certes. Oui, j’ai le temps.
– Je l’avais oublié, répéta-t-elle, avec un
sourire.
Quand elle s’en alla, je remarquai ses jolis
mollets minces, ils étaient mouillés très haut. Ses
souliers étaient éculés.
55
X
56
personnes ? Il y avait les filles du bailli et du
médecin de district, une couple de gouvernantes,
les dames du presbytère ; je ne les avais encore
jamais vues, elles étaient étrangères pour moi et
cependant aussi confiantes que si nous nous
étions connus depuis longtemps. Je commis
quelques bévues, j’avais perdu l’habitude de
fréquenter des êtres humains et dis souvent « tu »
aux jeunes dames ; mais on ne m’en tint pas
rigueur. Je dis une fois « chère » ou bien « ma
chère », mais on m’en excusa aussi et l’on fit
comme si je ne l’avais pas dit.
M. Mack avait, comme d’habitude, son
plastron de chemise non empesé avec l’agrafe de
diamants. Il paraissait être d’excellente humeur et
cria à l’autre bateau :
– Faites attention aux paniers aux bouteilles,
jeunes fous ! Docteur, c’est vous qui me
répondez des bouteilles.
– Parfaitement, répartit le docteur. Et rien que
ces deux cris sur la mer, de bateau à bateau,
avaient pour moi un accent de gaieté et de fête.
Edvarda portait la robe d’hier, comme si elle
57
n’avait pas d’autre robe ou ne voulait pas en
mettre d’autre. Ses souliers aussi étaient les
mêmes. Il me sembla que ses mains n’étaient pas
tout à fait propres ; mais elle avait sur la tête un
chapeau tout neuf garni de plumes. Elle avait
emporté sa jaquette reteinte pour s’asseoir dessus.
À la demande de M. Mack, je lâchai un coup
de fusil quand nous fûmes pour aborder, et même
deux coups, mes deux canons ; ensuite on cria :
Hurrah ! Nous montâmes dans l’île, les gens de la
sécherie nous saluèrent tous et M. Mack
s’entretint avec ses ouvriers. Nous trouvâmes des
marguerites et des renoncules que nous piquâmes
à nos boutonnières ; certains trouvèrent des
campanules.
Et des masses d’oiseaux de mer caquetaient et
criaient dans l’air et sur la grève.
Nous campâmes sur une place herbue où il y
avait quelques bouleaux rabougris à écorce
blanche, on ouvrit les paniers et M. Mack
déboucha trois bouteilles. Des robes claires, des
yeux bleus, le cliquetis des verres, la mer, les
voiles blanches. Nous chantâmes un peu.
58
Et les joues devinrent rouges.
Une heure plus tard ma pensée est pleine
d’allégresse ; même des bagatelles agissent sur
moi ; un voile flotte sur un chapeau, une
chevelure se dénoue, deux yeux se ferment dans
un rire et j’en suis ému. Cette journée, cette
journée !
– J’ai entendu dire que vous avez une drôle de
petite hutte, Monsieur le lieutenant ?
– Oui, un nid. Dieu ! Comme elle est selon
mon cœur ! Venez un jour me faire visite,
Mademoiselle ; il n’existe qu’une seule hutte de
ce genre-là. Et derrière la hutte il y a une grande
forêt.
Une seconde jeune fille vient à la rescousse et
dit aimablement :
– Vous n’étiez pas encore venu ici dans le
Nord ?
– Non, répondis-je. Mais je connais déjà tout,
Mesdames. Durant les nuits, je suis face à face
avec les montagnes, la forêt et le soleil. Du reste
je ne veux nullement être emphatique. Mais, un
59
été comme vous en avez un ici ! Il éclate une
nuit, pendant que tous dorment, et au matin il est
là. Je guettais par ma fenêtre et je l’ai vu de mes
yeux. J’ai deux petites fenêtres.
Une troisième jeune fille arrive. Elle est
captivante, par sa voix et ses petites mains.
Comme elles étaient captivantes, toutes ! La
troisième dit :
– Si nous échangions nos fleurs ? Cela porte
bonheur.
Échanger les fleurs, c’est un jeu.
– Oui, dis-je, en tendant la main, échangeons
des fleurs, et je vous en remercie. Comme vous
êtes belle, vous avez une voix charmante, je l’ai
entendue tout le temps.
Mais elle retire ses campanules et dit d’un ton
bref :
– Qu’est-ce qui vous prend ? Ce n’était pas à
vous que je pensais parler.
Ce n’était pas à moi qu’elle pensait parler.
Cela me peina de m’être trompé, je me souhaitai
chez moi, bien loin, dans ma hutte, où seul le
60
vent me parlait. « Excusez-moi, dis-je, et
pardonnez-moi ! »... Les autres dames se
regardent et s’éloignent pour ne pas m’humilier.
À ce moment une personne vint vers nous, à
pas rapides, tous la virent, c’était Edvarda. Elle
vient droit à moi, dit quelques paroles, se jette à
mon cou, entoure mon cou de ses bras et me
donne plusieurs baisers sur la bouche. À chaque
fois elle dit quelque chose mais je n’entends pas
ce que c’est. Je ne comprenais rien à tout cela,
mon cœur s’arrêta, je n’avais qu’une impression,
celle de son regard ardent. Quand elle me lâcha,
sa maigre poitrine palpitait. Elle restait là, avec
son visage brun et son cou brun, grande et mince,
les yeux étincelants et sans la moindre gêne ; tout
le monde la regardait. Pour la seconde fois, je fus
captivé par ses sourcils bruns qui s’arquaient haut
sur son front.
Mais, grand Dieu, la malheureuse m’avait
embrassé au vu de tous !
– Qu’y a-t-il, Demoiselle Edvarda ? demande-
je, et j’entends battre mon sang, je l’entends
quasiment au fond de ma gorge, cela m’empêche
61
de parler distinctement.
– Ce n’est rien, répond-elle. C’est seulement...
que je le voulais. Cela ne fait rien.
J’ôte ma casquette et essuie machinalement
mes cheveux, tandis que je reste là à la regarder.
Cela ne fait-il rien ? pensai-je.
Alors la voix de M. Mack retentit d’un autre
côté de l’île. Il dit quelque chose que nous ne
pouvons pas entendre ; mais je pense avec joie
que M. Mack n’a rien vu, n’a rien su. Comme
c’était heureux qu’il fût juste alors d’un autre
côté de l’île ! Cela m’allège, je m’avance vers la
société et dis, en riant, en me faisant très
indifférent :
– Puis-je vous prier tous d’excuser ma
conduite inconvenante d’il y a un instant ; j’en
suis moi-même désespéré. J’ai profité d’un
moment où Demoiselle Edvarda voulait échanger
des fleurs avec moi, pour l’offenser ; je lui
demande et vous demande pardon. Mettez-vous à
ma place : je vis seul, je ne suis pas habitué à
fréquenter des dames ; ajoutez à cela que j’ai bu
du vin aujourd’hui, ce dont je n’ai pas non plus
62
l’habitude. Soyez-moi indulgents.
Je ris et jouai l’indifférence pour toute cette
bagatelle afin de la faire oublier, mais dans mon
for intérieur j’étais sérieux. Mon discours ne fit
du reste aucun effet sur Edvarda, elle ne chercha
pas à cacher quoi que ce fût, à effacer
l’impression de son inconséquence, bien au
contraire, elle s’assit dans mon voisinage et me
regarda tout le temps. De temps à autre, elle
m’adressait la parole. Quand, un peu plus tard,
nous jouâmes à la veuve, elle dit à haute voix :
– C’est le lieutenant Glahn que je veux avoir.
Je ne daigne pas courir après quiconque d’autre.
– Par le diable, taisez-vous donc, malheureuse,
murmurai-je, en frappant du pied.
Une surprise passa sur son visage ; de douleur,
elle fit une grimace avec son nez et elle sourit
avec embarras. Je fus profondément ému, je ne
pus résister à cette expression d’abandon dans
son regard et dans toute sa mince silhouette ; je
devins amoureux d’elle et pris dans la mienne sa
longue main effilée.
63
– Plus tard ! dis-je. Rien de plus maintenant.
Nous pouvons nous rencontrer demain.
64
XI
65
– Avez-vous bien dormi ? dis-je. Je ne savais
presque que dire.
– Non, je n’ai pas dormi, j’ai veillé, répondit-
elle. Et elle me raconta qu’elle n’avait pas dormi
de la nuit, mais était restée assise sur une chaise,
les yeux fermés. Elle était aussi sortie de la
maison pour faire un tour de promenade.
– Quelqu’un est venu devant ma hutte cette
nuit, dis-je. J’ai vu les traces dans l’herbe ce
matin.
Et son visage se colore, elle me prend la main,
au beau milieu de la route, et ne répond pas. Je la
regarde et demande :
– Était-ce vous, peut-être ?
– Oui, répondit-elle, en se pressant contre moi,
oui, c’était moi. Je n’ai pas dû vous réveiller, j’ai
marché aussi doucement que je l’ai pu. Oui,
c’était moi. J’étais près de vous encore une fois.
Je vous aime.
66
XII
67
cette tache, oui, donne-moi la permission de la
baiser. Tout ce qui te touche m’impressionne
tendrement, tant je suis fou de toi. Cette nuit je
n’ai pas dormi.
Et c’était vrai, durant plus d’une nuit je restai
couché sans dormir.
Nous nous promenons côte à côte sur la route.
– Que t’en semble, est-ce que je me conduis à
ton gré ? dit-elle. Peut-être bavardé-je trop ?
Non ? Mais il faut me dire ce qu’il t’en semble.
Par moments, je pense à part moi que ceci ne
pourra jamais bien finir...
– Qu’est-ce qui ne doit pas bien finir ?
– Nos relations. Cela ne réussira pas à bien
tourner. Que tu le croies ou non, en ce moment
j’ai froid ; la glace me descend le long du dos
rien que de m’approcher un peu de toi. C’est de
bonheur.
– Oui, moi de même, répondis-je, je me sens
glacé rien qu’à te voir. Si, cela tournera bien.
D’ailleurs, je vais te taper un peu dans le dos
pour te réchauffer.
68
Elle me laisse faire, de mauvaise grâce, je tape
un peu plus fort, par pure plaisanterie, je ris et
demande si cela ne la soulage pas.
– Oh ! non, ne sois pas assez gentil de me
cogner davantage dans le dos, dit-elle.
Ces quelques mots ! Cela avait pour moi un
accent si désemparé qu’elle ait dit : « Ne sois pas
assez gentil ! »
Nous continuâmes à marcher le long de la
route. Est-elle mécontente de moi à cause de ma
plaisanterie ? me demandé-je à moi-même, et je
pensai : Voyons. Je dis :
– Il me revient un souvenir. Une fois, dans une
promenade en traîneau, il y avait une jeune dame
qui ôta son foulard de soie blanche de son cou et
le noua autour du mien. Le soir je dis à la dame :
Je vais le faire laver. « Non, répond-elle, rendez-
le moi tel qu’il est, tout à fait tel que vous l’avez
employé. » Et je lui donnai le foulard. Trois ans
après je rencontrai de nouveau la jeune dame.
« Le foulard ? » dis-je. Elle apporta le foulard. Il
était dans son papier, pareillement non lavé, je le
vis de mes yeux.
69
Edvarda me jeta un regard de côté :
– Ah ! Et qu’arriva-t-il ensuite ?
– Non, il n’y eut rien de plus, dis-je. Mais je
trouve que c’était un joli trait.
Pause.
– Où est cette dame maintenant ?
– À l’étranger.
Nous ne parlâmes pas davantage sur ce sujet.
Mais quand elle dut retourner à la maison,
Edvarda dit :
– Alors, bonne nuit. Oh ! ne pense plus à cette
dame, hein ? Moi, je ne pense à personne d’autre
qu’à toi.
Je la crus, je vis qu’elle pensait ce qu’elle
disait, et cela me suffisait largement, du moment
qu’elle ne pensait qu’à moi. Je courus après elle.
– Merci, Edvarda ! dis-je. Un peu après
j’ajoutai, de tout mon cœur : Tu es beaucoup trop
bonne pour moi, mais je te suis reconnaissant de
bien vouloir de moi ; Dieu t’en récompensera. Je
ne suis sans doute pas un parti aussi superbe que
70
beaucoup d’autres que tu pourrais trouver ; mais
je suis tout à fait tien, si violemment tien, par
mon âme immortelle. À quoi penses-tu ? Tu as
les larmes aux yeux.
– Ce n’est rien, répondit-elle. Cela m’a paru si
étrange, que Dieu m’en récompenserait. Tu dis
des choses qui... Je t’aime tant !
Brusquement elle me sauta au cou, au beau
milieu de la route, et m’embrassa avec
véhémence.
Quand elle fut partie, je fis un crochet et
pénétrai dans la forêt pour me cacher et être seul
avec ma joie. Et, plein d’émotion, je revins d’un
bond sur la route et regardai de tous côtés si
quelqu’un avait remarqué que j’étais entré dans la
forêt. Mais je ne vis personne.
71
XIII
72
à la lisière de la forêt, se dressent des fougères et
des aconits ; les arbousiers fleurissent et j’aime
leurs petites fleurs. Merci, mon Dieu, pour
chaque fleur de lande que j’ai vue ; elles ont été
comme de petites roses sur mon chemin et je
pleure de tendresse pour elles. Quelque part dans
le voisinage il y a des œillets sauvages, je ne les
vois pas, mais je perçois leur parfum.
Mais, dans les heures de nuit, de grandes
fleurs blanches se sont soudainement épanouies
dans la forêt, leurs calices sont ouverts, elles
respirent. Et des sphinx velus se posent dans leurs
corolles et font frissonner toute la plante. Je vais
d’une fleur à l’autre, elles sont enivrées, ce sont
des fleurs sexuellement enivrées, et je vois
comment elles s’enivrent.
Des pas légers, une respiration humaine, un
joyeux bonsoir.
Je réponds et me jette sur le sol de la route et
embrasse les deux genoux et la pauvre robe.
– Bonsoir, Edvarda ! dis-je encore une fois,
harassé de bonheur.
73
– Comme tu m’aimes ! murmure-t-elle.
– Combien je te suis reconnaissant ! répondis-
je. Tu es mienne, et toute la journée mon cœur
repose en moi et pense à toi. Tu es la plus belle
jeune fille sur cette terre, et je t’ai embrassée.
Bien souvent je deviens rouge de joie, rien qu’à
me souvenir que je t’ai embrassée.
– Pourquoi es-tu devenu si amoureux de moi,
justement ce soir ? demanda-t-elle.
Et je l’étais devenu pour d’innombrables
raisons, je n’avais eu besoin que de penser à elle
pour le devenir. Ce regard sous les sourcils
arqués haut sur le front et cette peau brune et
délicate.
– Comment ne serais-je pas amoureux de toi !
dis-je. Je vais et remercie chaque arbre de ce que
tu es bien portante et en pleine santé. Une fois, à
un bal, il y avait une jeune dame qui restait assise
danse après danse et tous la laissaient faire
tapisserie. Je ne la connaissais pas, mais son
visage fit impression sur moi et je m’inclinai
devant elle. Alors ? Non ! Elle secoua la tête.
Mademoiselle ne danse pas ? dis-je. « Pouvez-
74
vous comprendre cela, répondit-elle, mon père
était si beau et ma mère était une beauté
accomplie et mon père conquit ma mère sans
coup férir. Mais moi je naquis boiteuse. »
Edvarda me regarde.
– Asseyons-nous, dit-elle.
Nous nous assîmes sur la bruyère.
– Sais-tu ce que mon amie dit de toi ?
commença-t-elle. Tu as un regard de bête
sauvage, dit-elle, et quand tu la regardes, tu la
rends folle. C’est comme si tu la touchais, dit-
elle.
En entendant cela, une joie singulière voltigea
à travers moi, non pas pour mon compte, mais
pour Edvarda, et je pensai : il n’y en a qu’une
dont je me soucie, et cette unique, que dit-elle de
mon regard ? Je demandai :
– Qu’est-ce que c’est que cette amie ?
– Ça, je ne le raconte pas, répondit-elle ; mais
c’est une de celles qui étaient avec nous à la
sécherie.
– Ah ! ah ! dis-je.
75
Et nous parlâmes d’autre chose.
– Mon père part un de ces premiers jours pour
la Russie, dit-elle, et je veux donner une fête. As-
tu été aux îlots de Kor ? Nous aurons deux
paniers de vin, les dames du presbytère viendront
encore avec nous, mon père m’a déjà donné le
vin. Mais il ne faut plus regarder mon amie,
n’est-ce pas ? N’est-ce pas que tu ne le feras
pas ? Car, sans cela, je ne l’invite pas avec nous.
Et, sans en dire davantage, elle se jeta
violemment à mon cou et me regarda, fouilla
mon visage de ses yeux, tandis qu’elle respirait
bruyamment. Son regard était complètement noir.
Je me levai brusquement et, dans mon trouble,
je dis seulement :
– Ainsi, ton père doit aller en Russie ?
– Pourquoi t’es-tu levé si vite ? demanda-t-
elle.
– Parce qu’il est si tard, Edvarda, dis-je. Les
fleurs blanches se referment, le soleil se lève, le
jour vient.
Je l’accompagnai à travers la forêt et demeurai
76
debout à la suivre du regard aussi longtemps que
je le pus ; loin en bas elle se retourna et me cria :
« Bonne nuit ! » à mi-voix. Puis elle disparut. Au
même moment la porte de la maison du forgeron
s’ouvrit, un homme avec un plastron de chemise
blanc en sortit, jeta les yeux autour de lui,
enfonça son chapeau sur son front et descendit la
route vers Sirilund.
J’entendais encore le « Bonne nuit ! »
d’Edvarda dans mes oreilles.
77
XIV
78
pendant mon attente.
Je comptais mon temps en nuits. Parfois il
venait une nuit et Edvarda me faisait faux bond,
une fois elle fut deux nuits sans venir. Deux
nuits. Il n’y avait aucun empêchement, mais il me
sembla alors que peut-être mon bonheur avait
déjà touché à son comble.
Et n’y avait-il pas touché ?
– Entends-tu, Edvarda, comme la forêt est
agitée cette nuit ? Cela bouge sans cesse dans les
touffes et les grandes feuilles frémissent. Il y a
peut-être quelque chose qui se prépare ; mais ce
n’était pas cela que je voulais dire. J’entends un
oiseau chanter là-haut sur la colline, ce n’est
qu’une mésange ; mais elle est restée au même
endroit pendant deux nuits à rappeler. Entends-tu
un son monotone, monotone ?
– Oui, je l’entends. Pourquoi me demandes-tu
cela ?
– Pour rien. Elle est restée là deux nuits. C’est
tout ce que je voulais dire... Merci, merci d’être
venue ce soir, bien-aimée ! J’étais assis ici et je
79
t’attendais ce soir ou demain soir, je me
réjouissais à l’idée de ta venue.
– Et moi aussi j’ai attendu. Je pense à toi, j’ai
recueilli et caché les morceaux du verre que tu as
renversé une fois ; te rappelles-tu ? Mon père est
parti cette nuit, j’ai une excuse pour ne pas être
venue, j’avais tant de choses à emballer et tant de
choses à rappeler à mon père. Je savais que tu
errais ici et m’attendais dans la forêt, et je faisais
les malles en pleurant.
Mais il s’est passé deux nuits, pensai-je, qu’a-
t-elle fait la première nuit ? Et pourquoi n’y a-t-il
pas dans ses yeux autant de joie ce soir
qu’auparavant ?
Une heure passa. La mésange se tut là-haut sur
la colline, la forêt était morte. Non, non, rien de
fâcheux n’était survenu, tout était comme
auparavant, elle me donna sa main pour le
bonsoir et me regarda avec tendresse.
– Demain ? dis-je.
– Non, pas demain, répondit-elle.
Je ne demandai pas pourquoi.
80
– Demain, nous devons avoir notre fête, dit-
elle en riant. Je voulais seulement te faire une
surprise, mais tu as pris un air si malheureux qu’il
m’a fallu le dire tout de suite. J’aurais voulu
t’inviter par écrit.
Et mon cœur fut indiciblement allégé.
Elle partit, avec un signe de tête pour l’adieu.
– Encore une question, dis-je, sans bouger de
place. Combien y a-t-il de temps que tu as
recueilli les éclats de verre et que tu les as
cachés ?
– Combien il y a de temps ?
– Oui, peut-il y avoir une semaine, deux
semaines ?
– Oui, il y a peut-être deux semaines. Mais
pourquoi demandes-tu cela ? Non, je vais te dire
la vérité, je l’ai fait hier.
Elle l’avait fait hier !
Elle l’avait fait hier, ce n’était pas plus tard
qu’hier qu’elle avait pensé à moi ! Bon tout était
bien.
81
XV
82
pédantesquement pontifiant. En parlant d’une
date, elle dit une fois : « Je suis née en trente-
huit » et il demanda : « Mil huit cent trente-huit,
voulez-vous dire sans doute ? » Si alors elle avait
répondu : « Non, en mil neuf cent trente-huit », il
n’aurait manifesté aucun embarras, mais l’aurait
simplement corrigée de nouveau et aurait dit :
« Cela doit certainement être faux. » Quand je
disais quelque chose, loin de faire semblant de ne
pas me voir, il écoutait poliment et attentivement.
Une jeune fille vint à moi et me salua. Je ne la
reconnaissais pas, je ne pouvais pas me la
rappeler et je dis quelques paroles étonnées dont
elle rit. C’était l’une des filles du doyen, j’avais
été avec elle à la sécherie, je l’avais invitée à
venir à ma hutte. Nous causâmes ensemble un
moment.
Une heure ou deux se passent. Je m’ennuie, je
bois le vin qu’on me sert, je me mêle à tous les
groupes, bavarde avec tous. De nouveau je me
rends coupable de quelques peccadilles ; je me
sens sur un terrain mal sûr et ne sais pas à
l’instant voulu comment je dois répondre à une
83
amabilité, il arrive que je parle d’une manière
incohérente ou même que je reste coi, et je m’en
irrite. Là-bas, près de la grande pierre qui nous
sert de table, le docteur est assis et gesticule.
– L’âme ! Qu’est-ce que l’âme ? dit-il. La fille
du doyen l’avait accusé d’être libre penseur ; bon,
ne devait-on pas penser librement ? On se
représentait l’enfer comme une maison au fond
de la terre et le diable comme un chef de bureau...
Non, une Majesté, voilà ce qu’il était. Il se mit à
parler du tableau d’autel dans l’église de l’annexe
paroissiale : une figure du Christ, quelques Juifs
et Juives, l’eau changée en vin ; bon ! Mais le
Christ avait une auréole sur la tête. Qu’est-ce
qu’une auréole ? Un cercle de tonneau, un cercle
jaune qui se tenait sur trois cheveux.
Deux des dames joignirent les mains, avec
épouvante. Mais le docteur se tira d’affaire et dit
en plaisantant :
– N’est-ce pas, cela paraît horrible à
entendre ? Je le reconnais. Mais si on le répète et
répète sept ou huit fois à part soi et qu’on y
réfléchisse un peu cela paraît déjà mieux... Aurai-
84
je l’honneur de boire avec ces dames !
Et il s’agenouilla dans l’herbe devant les deux
dames et il n’ôta pas son chapeau pour le poser
devant lui, mais le tint haut en l’air de la main
gauche et vida son verre en renversant la gorge.
Je fus moi-même enthousiasmé de sa grande
assurance et j’aurais volontiers bu avec lui, s’il
n’eût déjà vidé son verre.
Edvarda le suivait des yeux. Je me plaçai dans
son voisinage, je dis :
– Allons-nous jouer à la veuve aujourd’hui ?
Elle tressaillit légèrement et se leva.
– Rappelez-vous que nous ne devons pas nous
dire « tu » maintenant, murmura-t-elle.
Je n’avais pas non plus dit « tu ». Je
m’éloignai de nouveau.
Une nouvelle heure passe. La journée me
paraissait longue, je serais rentré seul à la rame à
la maison depuis longtemps si j’avais eu un
troisième bateau ; Ésope était attaché dans la
hutte, il pensait peut-être à moi. Quant à Edvarda,
ses pensées étaient certainement loin de moi, elle
85
parle du bonheur de pouvoir partir, voyager vers
d’autres lieux, ses joues en devenaient brûlantes,
elle faisait même des fautes en parlant.
– Personne ne serait plus heureux que moi et
ce serait le plus meilleur jour...
– Plus meilleur ? dit le docteur.
– Quoi ? demanda Edvarda.
– Plus meilleur ?
– Je ne comprends pas.
– Vous avez dit : plus meilleur, rien d’autre.
– Ai-je dit cela ? Excusez-moi. Ce serait le
meilleur jour de ma vie, celui où je serais à bord
du navire. Par moments, j’ai la nostalgie
d’endroits que je ne sais pas moi-même.
Elle avait la nostalgie des ailleurs, elle ne se
souvenait pas de moi. J’étais là et voyais sur son
visage qu’elle m’avait oublié. Bon, il n’y avait
rien à dire à cela ; mais je le voyais moi-même
sur son visage. Et les minutes s’écoulaient avec
une lamentable lenteur. Je demandai à plusieurs
personnes si nous n’allions pas rentrer ; il était
tard, dis-je, et Ésope était attaché dans la hutte.
86
Mais personne ne voulait rentrer.
J’allai pour la troisième fois vers la fille du
doyen, je pensais : c’est elle qui a parlé de mon
regard de bête sauvage. Nous bûmes ensemble ;
elle avait des yeux vacillants, ils ne restaient
jamais tranquilles, continuellement elle me
regardait puis aussitôt elle détournait de nouveau
les yeux.
– Dites-moi, dis-je, ne croyez-vous pas,
Mademoiselle, que, dans ces contrées, les êtres
humains eux-mêmes ressemblent à ce court été ?
Ils sont fugaces et ensorcelants comme lui ?
Je parlais haut, très haut, et je le faisais avec
intention. Je continuai à parler haut et invitai de
nouveau la demoiselle à me faire visite pour voir
ma hutte. « Dieu vous en bénira », dis-je, dans
mon tourment, et à part moi je pensais déjà que je
pourrais trouver quelque chose à lui offrir, si elle
voulait venir. Je n’avais peut-être pas autre chose
que ma poire à poudre, pensai-je.
Et la demoiselle promit de venir.
Edvarda était assise, détournant le visage, et
87
me laissait parler autant que j’en avais envie. Elle
prêtait l’oreille à ce qui se disait par ailleurs et
jetait un mot par-ci par-là dans la conversation.
Le docteur disait la bonne aventure dans les
mains des jeunes dames et faisait trotter sa
langue ; il avait lui-même de petites mains fines
et un anneau à l’un des doigts. Je me sentis de
trop et m’assis un moment à l’écart sur une
pierre. L’après-midi commençait à tirer à sa fin.
Me voici assis tout seul sur une pierre, me dis-je
à moi-même, et la seule personne qui pourrait me
faire bouger d’ici, me laisse assis. Cela m’est
d’ailleurs indifférent aussi.
Un grand sentiment d’abandon s’empara de
moi. La conversation derrière moi résonnait à
mes oreilles et j’entendis qu’Edvarda riait ; à ce
rire, je me levai tout à coup et allai vers la
société. Ma surexcitation m’emportait.
– Rien qu’un instant, dis-je. Il m’est venu à
l’idée, tandis que j’étais assis là-bas, que vous
pourriez prendre plaisir à voir mon carnet porte-
mouches. Et je sortis mon carnet porte-mouches...
Excusez-moi de n’y avoir pas pensé plus tôt. Ne
88
voulez-vous pas avoir la bonté de l’examiner,
vous me ferez une joie, il faut que vous regardiez
tous, il y a des mouches rouges et des jaunes... Et
je tenais ma casquette à la main, tout en parlant.
Je remarquai moi-même que j’avais ôté ma
casquette et que c’était une faute, aussi la remis-
je aussitôt sur ma tête.
Il y eut un petit moment de profond silence et
personne ne prit le carnet. Finalement le docteur
tendit la main dans sa direction et dit poliment :
– Oui, merci, laissez-moi voir ces engins. Cela
a toujours été une énigme pour moi comment l’on
monte des mouches.
– Je les fais moi-même, dis-je, plein de
reconnaissance pour le docteur. Et je me mis tout
aussitôt à expliquer comment je les faisais.
C’était très simple, j’achetais les plumes et les
hameçons ; ce n’était certes pas très bien fait,
mais ce n’était aussi que pour mon usage
personnel. On pouvait trouver des mouches
toutes faites, et elles étaient très belles.
Edvarda jeta un regard indifférent sur moi et
sur le carnet, puis continua à causer avec ses
89
amies.
– Voici aussi des matériaux, dit le docteur.
Regardez, quelles jolies plumes !
Edvarda leva les yeux.
– Les vertes sont jolies, dit-elle, laissez-moi
les voir, docteur.
– Gardez-les, criai-je. Oui, gardez-les, je veux
vous en prier aujourd’hui. Ce sont deux plumes
vertes d’oiseau sauvage. Rendez-moi ce service
et que ce soit pour vous un souvenir.
Elle les regarda et dit :
– Elles sont vertes ou dorées selon la manière
dont on les tient au soleil. Oui, merci, du moment
que vous voulez me les donner, soit.
– Je veux vous les donner, dis-je.
Elle prit les plumes.
Un peu après le docteur me rendit le carnet et
dit : Merci. Il se leva et demanda si nous ne
devrions pas bientôt commencer à penser au
retour.
Je dis :
90
– Oui, pour l’amour de Dieu. J’ai un chien
couché à la maison ; pensez, j’ai un chien, c’est
mon ami, il est couché et pense à moi et quand
j’arrive il se dresse, les pattes de devant à la
fenêtre, et me salue. La journée a été si belle, elle
est bientôt à sa fin, rentrons. Je vous remercie
tous.
J’attendis sur la grève pour voir quel bateau
Edvarda choisirait et je résolus de prendre place
dans l’autre. Soudain elle m’appela. Je la regardai
avec étonnement, son visage flamboyait. Alors
elle vint à moi, me tendit la main et dit avec
tendresse :
– Merci de vos plumes... Dites, nous allons
dans le même bateau ?
– Si vous le voulez, répondis-je.
Nous nous assîmes dans le bateau, elle prit
place à côté de moi, sur mon banc de nage, et me
toucha du genou. Je la regardai et elle me regarda
un instant à son tour. Elle me faisait du bien par
le seul contact de son genou, je commençais à me
sentir récompensé de cette amère journée et à
retrouver ma joie, quand, brusquement, elle
91
changea de position, me tourna le dos et se mit à
causer avec le docteur qui était assis à la barre.
Durant tout un quart d’heure je n’existai pas pour
elle. Alors je fis une chose que je regrette et que
je n’ai pas encore oubliée. Son soulier tomba de
son pied, je le saisis et le lançai dans l’eau à la
volée, de joie qu’elle fût près de moi, ou par
besoin de me faire valoir et de lui rappeler que
j’existais... je n’en sais rien. Tout se passa si vite,
je ne réfléchis pas, j’obéis seulement à une
impulsion. Les dames poussèrent un cri. Je fus
moi-même comme paralysé de ce que j’avais
fait ; mais à quoi cela servait-il ? C’était fait. Le
docteur vint à mon aide, il cria : « Souquez ! » et
mit la barre sur le soulier. Et l’instant d’après le
rameur l’avait en effet rattrapé, juste au moment
où il se remplissait d’eau et s’enfonçait sous la
surface ; l’homme se mouilla le bras jusqu’en
haut. Alors un hurrah à plusieurs voix retentit des
deux bateaux, parce que le soulier était sauvé.
J’étais profondément honteux et je sentis que
mon visage changeait de couleur et se contractait,
cependant que j’essuyais le soulier avec mon
mouchoir. Edvarda le reçut sans mot dire. Ce
92
n’est qu’un moment après qu’elle dit :
– Je n’ai jamais vu chose pareille.
– Non, n’est-ce pas ? dis-je aussi. Je souris et
me raidis, je fis semblant d’avoir joué ce mauvais
tour pour un motif ou un autre, comme s’il y
avait quelque chose là-dessous. Mais que
pouvait-il y avoir ? Le docteur me jeta, pour la
première fois, un regard méprisant.
Un moment se passa, les bateaux glissaient
vers la côte, la mauvaise impression de toute la
société se dissipa, nous chantâmes, nous
approchions du quai. Edvarda dit :
– Écoutez, nous n’avons pas bu tout le vin, et
il en reste une grande quantité. Nous ferons
encore une fête, une nouvelle fête plus tard, nous
danserons, nous ferons un bal dans notre grand
salon.
Quand nous débarquâmes, je fis des excuses à
Edvarda.
– Comme j’ai la nostalgie de ma hutte ! dis-je.
Ceci a été une journée de torture.
– Fut-ce une journée de torture pour vous,
93
Monsieur le lieutenant ?
– Je veux dire, dis-je, en éludant la question, je
veux dire que j’ai créé une situation aussi pénible
pour moi-même que pour les autres. J’ai jeté
votre soulier à l’eau.
– Oui, c’était une singulière idée.
– Pardonnez-moi ! dis-je.
94
XVI
95
beaucoup à faire. Venez voir.
Elle m’introduisit dans le grand salon. On en
avait enlevé les tables, rangé les chaises le long
des cloisons, déplacé chaque objet ; le lustre, le
poêle et les parois étaient décorés
fantastiquement avec de la bruyère et des étoffes
noires de la boutique. Le piano était dans un coin.
C’étaient là ses préparatifs pour le « Bal ».
– Comment trouvez-vous cela ? demanda-t-
elle.
– Étrange, répondis-je.
Nous sortîmes du salon.
Je dis :
– Mais, écoutez, Edvarda, m’avez-vous
complètement oublié ?
– Je ne vous comprends pas, répondit-elle,
étonnée. N’avez-vous pas vu tout ce que j’ai
fait ? Alors, pouvais-je aller vous trouver ?
– Non, dis-je aussi, alors vous ne pouviez
peut-être pas venir à moi... J’étais insomnieux et
abattu, mes paroles devinrent insignifiantes et
96
inconsidérées, j’avais été malheureux toute la
journée... Évidemment vous ne pouviez pas venir
à moi. Que voulais-je dire : en un mot, il est
survenu un changement, quelque chose est venu à
la traverse. Oui. Mais je ne puis lire sur votre
visage ce que c’est. Comme votre front est
singulier, Edvarda ! Je le vois maintenant.
– Mais je ne vous ai pas oublié ! cria-t-elle, en
rougissant, et tout à coup, elle passa son bras sous
le mien.
– Non, non. Vous ne m’avez peut-être pas
oublié non plus. Mais alors je ne sais pas ce que
je dis. De deux choses l’une.
– Demain vous recevrez une invitation. Il
faudra que vous dansiez avec moi. Comme nous
danserons !
– Voulez-vous m’accompagner un bout de
chemin ? demandai-je.
– Maintenant ? Non, je ne le peux pas,
répondit-elle. D’ici peu le docteur viendra, il doit
m’aider à quelque chose, il y a encore un peu à
faire. Alors vous trouvez que le salon peut aller
97
comme cela ? Mais ne croyez-vous pas...
Une voiture s’arrête dehors.
– Le docteur vient-il en voiture aujourd’hui ?
demandé-je.
– J’ai envoyé un cheval pour le chercher, je
voulais...
– Épargner son pied malade, oui. Non, laissez-
moi m’en aller... Bonjour, bonjour, docteur. Je
suis heureux de vous revoir. Toujours frais et
dispos ? J’espère que vous m’excuserez de
disparaître.
Au bas du perron, je me retournai une fois,
Edvarda se tenait à la fenêtre et me suivait des
yeux, elle écartait les rideaux des deux mains
pour voir, elle avait une expression pensive. Une
joie ridicule me parcourt, je m’éloigne
rapidement de la maison, d’un pied léger et le
regard obscurci, mon fusil ne pesait pas plus dans
ma main qu’une simple canne. Si je pouvais
l’avoir pour femme, je deviendrais un brave
homme, pensai-je. J’atteignis la forêt et continuai
à penser. S’il m’était donné de l’avoir pour
98
femme je la servirais plus inlassablement
qu’aucun autre ne pourrait le faire, et même si
elle se montrait indigne de moi, si elle imaginait
d’exiger de moi l’impossible, je ferais tout ce que
je pourrais et même plus que je ne pourrais et je
me réjouirais de ce qu’elle fût mienne... Je
m’arrêtai, m’agenouillai, et dans mon humilité et
mon espoir, je léchai quelques brins d’herbe sur
le talus de la route, sur quoi je me relevai.
Finalement je me sentais presque assuré. Son
changement de conduite dans les derniers temps,
ce n’était pas autre chose que sa manière propre,
elle était restée à me regarder quand j’étais parti,
elle s’était tenue à la fenêtre et m’avait suivi des
yeux, jusqu’à ce que j’eusse disparu, que pouvait-
elle faire de plus ? Mon ravissement me
bouleversait complètement, j’étais affamé et je ne
le sentais plus.
Ésope courait en avant, un instant après il se
mit à aboyer. Je levai les yeux, une femme avec
un fichu blanc sur la tête se tenait au coin de la
hutte ; c’était Eva, la fille du forgeron.
– Bonjour, Eva ! criai-je.
99
Elle se tenait près de la haute pierre grise,
rouge de tout son visage, et tétait un de ses
doigts.
– Est-ce toi, Eva ? Qu’est-ce que tu as ?
demandai-je.
– Ésope m’a mordue, répondit-elle, et elle
baissa les yeux avec embarras.
Je regardai son doigt. Elle s’était mordue elle-
même. Un pressentiment me traverse la tête et je
demande :
– Es-tu restée longtemps là à attendre ?
– Non, pas longtemps, répondit-elle.
Et sans qu’aucun de nous en dît davantage, je
la pris par la main et la fis entrer dans la hutte.
100
XVII
101
plancher peint. Quelle joie n’était pas la mienne
de ne pas avoir causé de plus grand malheur.
Les deux commis de boutique de M. Mack
étaient présents et dansaient avec application et
sérieux, le docteur prenait une part active aux
quadrilles. En dehors de ces messieurs il y avait
encore quatre tout jeunes gens, fils des notables
du chef-lieu de la paroisse : le doyen et le
médecin de district. Un voyageur de commerce,
étranger au pays, était aussi venu avec les autres,
il se distinguait par sa belle voix et fredonnait en
mesure avec la musique ; de temps à autre il
relayait les dames au piano.
Je ne me rappelle plus comment passèrent les
premières heures, mais je me souviens de tout ce
qui concerne la dernière partie de la nuit. Le
soleil brillait rouge par les fenêtres tout le temps
et les oiseaux de mer dormaient. On nous offrit
du vin et des gâteaux, nous parlions haut et nous
chantions, le rire d’Edvarda résonnait frais et
insouciant à travers le salon. Mais pourquoi ne
recevais-je plus une parole d’elle ? Je
m’approchai de sa place et voulus lui dire une
102
gentillesse du mieux que je pourrais. Elle portait
une robe noire. C’était peut-être sa robe de
confirmation, et elle était devenue bien trop
courte pour elle. Toutefois la robe lui seyait bien,
quand elle dansait, et je voulais le lui dire.
– Comme cette robe noire... commençai-je.
Mais Edvarda se leva, prit une de ses amies
par la taille et s’éloigna avec elle. Cela se répéta
plusieurs fois. Bon, pensai-je, qu’y a-t-il à faire à
cela ? Mais alors pourquoi reste-t-elle à me
regarder de ses fenêtres d’un air affligé, quand je
la quitte ? Libre à elle !
Une dame m’invita à danser. Edvarda était
assise à proximité, et je répondis, très haut :
– Non, je vais partir tout de suite.
Edvarda jeta sur moi un regard interrogateur et
dit :
– Partir ? Oh ! non, vous ne partirez pas,
vous !
Je sursautai et sentis que je plantais mes dents
dans ma lèvre. Je me levai.
– Ce que vous venez de dire me paraît
103
significatif, Demoiselle Edvarda, dis-je
sombrement, et je fis quelques pas vers la porte.
Le docteur me barra la route et Edvarda elle-
même accourut.
– Comprenez-moi, dit-elle avec chaleur. Je
voulais dire que vous seriez, je l’espère, le
dernier à vous en aller, le dernier à vous en aller,
le tout dernier. D’ailleurs, il n’est qu’une heure...
Écoutez, ajouta-t-elle, avec des yeux rayonnants,
vous avez donné à notre rameur un billet de cinq
thalers parce qu’il avait sauvé mon soulier du
naufrage. C’était un bien trop haut prix... Et elle
rit de bon cœur et se tourna vers tous les invités à
la ronde.
Je demeurai bouche bée, désarmé et
décontenancé.
– Vous voulez rire, dis-je, je n’ai pas le moins
du monde donné cinq thalers à votre rameur.
– Tu te rappelles notre promenade aux îlots de
Kor, Jakob ? Tu as sauvé mon soulier qui était
tombé à l’eau ?
– Oui, répondit Jakob.
104
– Tu as reçu cinq thalers pour avoir sauvé le
soulier ?
– Oui, vous m’avez donné...
– Bien. Tu peux t’en aller.
Où veut-elle en venir avec son stratagème ?
pensai-je. Veut-elle me faire honte ? Cela ne lui
réussira pas, je n’en rougirai pas. Je dis à voix
haute et distincte :
– Je dois porter à la connaissance de tous que
ceci est une erreur ou un mensonge. Il ne m’est
pas même venu à l’idée de donner cinq thalers au
rameur pour votre soulier. J’aurais peut-être dû le
faire, mais jusqu’ici cela n’a pas eu lieu.
– Sur quoi, nous continuons la danse, dit-elle,
le front plissé. Pourquoi ne dansons-nous pas ?
De cela, elle me doit une explication, me dis-
je à moi-même, et j’allais guettant l’occasion de
pouvoir lui parler. Elle entra dans la chambre
attenante et je la suivis.
– À votre santé ! dis-je, et je voulus boire avec
elle.
– Je n’ai rien dans mon verre, répondit-elle
105
d’un ton bref.
Et pourtant elle avait son verre plein devant
elle.
– Je croyais que ce verre était le vôtre ?
– Non, ce n’est pas le mien, dit-elle, et elle se
détourna, l’air affairé, vers son voisin.
– Excusez, alors, dis-je.
Il y eut plusieurs des invités qui remarquèrent
ce petit incident.
Mon cœur râlait dans ma poitrine, je dis,
offensé :
– Mais cependant vous me devez une
explication...
Elle se leva, me saisit les deux mains et dit
d’un ton pénétrant :
– Mais pas aujourd’hui, pas maintenant. Je
suis triste. Dieu, comme vous me regardez ! Nous
avons pourtant été amis autrefois...
Bouleversé, je fis demi-tour à droite et rentrai
vers les danseurs.
Un peu après Edvarda rentra aussi, elle se
106
posta auprès du piano, sur lequel le voyageur de
commerce jouait une danse ; à ce moment son
visage était plein de chagrin secret.
– Je n’ai jamais appris à jouer du piano, dit-
elle, en me regardant avec des yeux sombres. Si
au moins je savais cela !...
À cela je ne pouvais rien répondre. Mais de
nouveau mon cœur vola vers elle et je demandai :
– Pourquoi êtes-vous devenue tout à coup si
triste, Edvarda ? Si vous saviez comme j’en
souffre.
– Je ne sais pas pourquoi, répondit-elle. Pour
tout, peut-être. Ciel ! si ces gens voulaient partir
tout de suite, tous et chacun. Non, pas vous ;
rappelez-vous, vous devez rester le dernier.
Et de nouveau je repris vie à ces paroles et
mes yeux virent la lumière dans le salon
ensoleillé. La fille du doyen vint à moi et se mit à
causer avec moi, je la souhaitais loin, bien loin, et
je ne lui fis que de brèves réponses. Avec
intention, je ne la regardai pas puisque c’était elle
qui avait parlé de mon regard de bête sauvage.
107
Elle se tourna vers Edvarda et lui raconta qu’une
fois, à l’étranger, je crois que c’était à Riga, elle
avait été suivie par un monsieur dans la rue.
– Il me suivait de rue en rue et me souriait, dit-
elle.
– Était-il aveugle ? interrompis-je, pour plaire
à Edvarda. En même temps je haussai les épaules.
La jeune dame comprit sur-le-champ la
grossièreté de mes paroles et répondit :
– Oh ! oui, il devait l’être, pour suivre une
vieille dame laide comme moi.
Mais je n’obtins pas la gratitude d’Edvarda,
elle entraîna son amie et elles chuchotèrent
ensemble en secouant la tête. À partir de ce
moment, je fus complètement abandonné à moi-
même.
Une heure encore se passe, les oiseaux de mer
commencent à s’éveiller là-bas sur les récifs, leur
cri pénètre par nos fenêtres ouvertes. En
entendant ces premiers cris d’oiseau, une poussée
de joie me traversa et j’eus soudain la nostalgie
des récifs...
108
Le docteur avait retrouvé sa bonne humeur et
attirait à lui l’attention générale, les dames ne se
lassaient pas d’être dans son voisinage. Est-ce là
mon rival ? pensai-je, et je pensai aussi à son pied
boiteux et à sa pauvre tournure. Il avait adopté un
nouveau et spirituel juron, il disait : « Mort et
torture ! »1 et chaque fois qu’il employait ce juron
burlesque, je riais très haut. L’idée me vint, dans
mon tourment, de donner à cet homme tous les
avantages que je pouvais, puisqu’il était mon
rival. Je le laissai donc être « Docteur » par-ci et
« Docteur » par-là, je criais : « Écoutez donc ce
que dit le docteur ! » Et je me forçais à rire très
haut de ses locutions.
– J’aime ce monde, dit le docteur, je me
cramponne des pieds et des mains à la vie. Et
quand un jour je mourrai, j’espère avoir ma place
dans l’éternité, quelque part droit au-dessus de
Londres ou de Paris, de manière à pouvoir
entendre le fracas du « cancan » des hommes,
tout le temps, tout le temps.
1
En norvégien, Död og pinsel, au lieu de la formule
habituelle Död og pine, mort et passion.
109
– Grandiose ! criai-je, et je m’étranglai de rire,
bien que je ne fusse pas le moindrement ivre.
Edvarda aussi faisait semblant d’être
transportée.
Quand les invités partirent, je m’introduisis
dans la petite pièce attenante et m’assis pour
attendre. J’entendis un adieu après l’autre dehors
sur le perron, le docteur aussi prit congé et partit.
Bientôt toutes les voix s’éteignirent. Mon cœur
battait violemment, cependant que j’attendais.
Edvarda rentra. Quand elle me vit, elle s’arrêta
un moment, étonnée, sur quoi elle dit en
souriant :
– Ah ! oui, vous êtes là. C’était aimable à vous
d’attendre jusqu’à la fin. Maintenant je suis
mortellement fatiguée.
Elle demeura debout.
Je dis, en me levant à mon tour :
– Oui, maintenant vous pouvez avoir besoin
de repos. J’espère que votre mauvaise humeur est
passée Edvarda. Vous étiez si triste, il y a un
moment, et cela m’a fait de la peine.
110
– Cela passera quand j’aurai dormi.
Je n’avais rien de plus à ajouter, j’allai vers la
porte.
– Oui, merci de cette soirée, dit-elle en me
tendant la main. Et comme elle voulait me
reconduire, moi aussi, dehors sur le perron, je
tentai de l’en empêcher.
– Ce n’est pas nécessaire, dis-je, ne vous
donnez pas la peine, je puis bien moi-même...
Mais elle m’accompagna néanmoins dehors.
Elle se tenait dans la galerie et attendait
patiemment, pendant que je cherchais ma
casquette, mon fusil et mon carnier. Il y avait une
canne dans le coin, je vis bien la canne, je la
regardai attentivement et la reconnus, c’était celle
du docteur. Quand Edvarda remarque la direction
de mon regard, elle devient rouge de confusion,
on pouvait clairement voir sur son visage qu’elle
était innocente et ne savait rien de la canne. Il se
passe une grande minute. Finalement une
impatience rageuse monte en elle et elle dit,
frémissante :
111
– Votre canne. N’oubliez pas votre canne.
Et elle me présente, à mon nez et à ma barbe,
la canne du docteur.
Je regardai Edvarda, elle tendait encore la
canne, sa main tremblait. Pour en finir je pris la
canne et la replaçai dans le coin. Je dis :
– C’est la canne du docteur. Je ne peux pas
comprendre que ce boiteux ait pu oublier sa
canne.
– Ce boiteux, dites-vous, cria-t-elle, avec
aigreur, et elle avança d’un pas encore vers moi.
Vous ne boitez pas, sans doute ; mais si, par-
dessus le marché, vous boitiez, vous ne pourriez
pas vous mesurer avec lui, non vous ne pourriez
pas, vous ne pourriez pas vous mesurer avec lui.
Voilà !
Je cherchai une réponse, mais tout
m’échappait, je restai muet. En m’inclinant
profondément je sortis à reculons de la porte et
sur le perron. Là je restai un moment, regardant
fixement devant moi, sur quoi je m’en allai.
Ah ! ah ! il a oublié sa canne, pensai-je, et il
112
va revenir par ce chemin pour la chercher. Il ne
veut pas me laisser l’avantage d’être le dernier à
quitter la maison... Je flânochai en montant le
chemin très lentement, épiant devant et derrière, à
la lisière de la forêt je m’arrêtai. Enfin, après une
demi-heure d’attente, le docteur arriva en face de
moi ; il m’avait vu et marchait vite. Avant même
qu’il pût dire quelque chose, je levai ma
casquette pour le mettre à l’épreuve. Lui aussi
leva son chapeau. J’allai droit à lui et dis :
– Je ne vous ai pas salué.
Il fit un pas en arrière et me regarda fixement.
– Vous n’avez pas salué ?
– Non, dis-je.
Pause.
– Cela m’est d’ailleurs indifférent, ce que vous
avez fait, répondit-il, en blêmissant. J’allais
chercher ma canne que j’ai oubliée.
À cela je n’avais rien à dire ; mais je me
vengeai d’une autre manière, je tendis mon fusil
devant lui, comme s’il était un chien, et dis :
– Allons, sautez !
113
Et je sifflai pour l’engager à sauter.
Durant un petit moment un combat se livra
dans son âme, son visage prit les expressions les
plus étranges cependant qu’il serrait les lèvres et
tenait les yeux attachés à terre. Soudain il me jeta
un regard aigu, un demi-sourire éclaira ses traits
et il dit :
– Au fond, pourquoi faites-vous tout cela ?
Je ne répondis pas ; mais ces paroles me firent
impression.
Il me tendit la main tout d’un coup et dit à mi-
voix :
– Vous avez quelque chose qui ne va pas. Si
vous me disiez ce que c’est, alors peut-être...
Alors la honte et le désespoir m’écrasèrent,
ces paroles calmes me firent perdre mon
équilibre. Je voulus, en retour, lui faire une petite
gentillesse, je le pris par la taille et m’écriai :
– Pardonnez-moi ceci, entendez-vous ! Non,
que pourrais-je avoir qui n’aille pas. Tout va
bien, je n’ai pas besoin de votre aide. Vous
cherchez peut-être Edvarda ? Vous la trouverez
114
chez elle. Mais dépêchez-vous, sinon elle sera
couchée avant que vous arriviez ; elle était si
fatiguée, je m’en suis bien aperçu. Je vous dis ce
que je sais de meilleur, c’est vrai, vous la
trouverez chez elle, vous n’avez qu’à y aller.
Et je tournai les talons et m’éloignai de lui en
hâte, me précipitai à grandes enjambées dans la
forêt et chez moi dans la hutte.
Je demeurai un bon moment assis sur ma
couchette, absolument dans le même état où
j’étais entré, le carnier à l’épaule et le fusil à la
main. D’étranges pensées prenaient vie dans ma
tête. Pourquoi donc m’étais-je livré au docteur ?
Cela m’irritait de l’avoir pris par la taille et de
l’avoir regardé avec des yeux humides ; il s’en
délectera, pensais-je, peut-être en ce moment est-
il en train d’en rire avec Edvarda. Il avait laissé
sa canne dans la galerie. N’est-ce pas, si par-
dessus le marché, je boitais, je ne pourrais pas me
mesurer avec lui, c’étaient les propres paroles
d’Edvarda...
Je me place au milieu de la pièce, j’arme le
chien de mon fusil, pose la bouche du canon
115
contre ma cheville gauche et tire la gâchette. Le
coup traverse l’avant-pied et transperce le
plancher. Ésope jette un bref jappement terrifié.
Peu après on frappe à la porte.
Ce fut le docteur qui entra.
– Excusez si je vous dérange, commença-t-il.
Vous êtes parti si vite, je pensais que cela ne
pouvait pas nuire que nous causions un peu
ensemble. Il me semble que cela sent la poudre
ici ?
Il n’était pas le moindrement ivre.
– Avez-vous vu Edvarda ? Avez-vous trouvé
votre canne ? demandai-je.
– J’ai trouvé ma canne. Non, Edvarda s’était
couchée... Qu’y a-t-il là ? Mais, au nom du ciel,
vous saignez ?
– Non, presque rien. J’ai voulu poser mon
fusil et il est parti ; cela n’a pas d’importance.
Que le diable vous emporte, pourquoi serais-je
obligé de vous donner des éclaircissements à ce
sujet ?... Alors, vous avez trouvé votre canne ?
Il fixait imperturbablement ma botte
116
déchiquetée et le sang qui coulait. D’un
mouvement rapide il posa sa canne par terre et se
débarrassa de ses gants.
– Restez tranquille, il faut enlever votre botte.
C’était bien cela, il m’avait semblé entendre un
coup de fusil.
117
XVIII
118
d’Edvarda, puisque vous demandez ? À vrai dire
je n’ai pas pensé à elle pendant plusieurs
semaines. Attendez un peu, il me semble qu’il y
avait quelque chose entre vous deux, vous étiez
souvent ensemble, vous faisiez l’hôte dans une
promenade aux îles et elle, l’hôtesse. Ne le niez
pas docteur, il y avait quelque chose, une certaine
entente. Non, pour l’amour de Dieu, ne me
répondez pas. Vous ne me devez aucune
explication, je ne questionne pas pour apprendre
quoi que ce soit, parlons d’autre chose, voulez-
vous. Quand pourrai-je me servir de mon pied ?
Je demeurai à réfléchir à ce que j’avais dit.
Pourquoi redoutais-je, au tréfonds de moi-même,
que le docteur ne s’ouvrît à moi. Que m’importait
Edvarda ? Je l’avais oubliée.
Une fois encore, plus tard, il fut question
d’Edvarda et, de nouveau, j’interrompis le
docteur. Dieu seul peut savoir ce que je redoutais
d’entendre.
– Pourquoi m’interrompez-vous ? demanda-t-
il, ne pouvez-vous absolument pas tolérer
d’entendre son nom dans ma bouche ?
119
– Dites-moi, dis-je, quelle est votre véritable
opinion sur Demoiselle Edvarda ? Cela
m’intéresse de le savoir.
Il me regarda d’un air soupçonneux.
– Ma véritable opinion ?
– Vous pouvez peut-être me communiquer des
faits nouveaux aujourd’hui, vous avez peut-être
fait votre demande en mariage et obtenu un
« oui ». Puis-je vous féliciter ? Non ? Ah ! le
diable vous croie, hahaha !
– Alors, c’était cela que vous redoutiez !
– Redouter ! Mon bon docteur !
Pause.
– Non, je n’ai pas fait ma demande ni obtenu
un « oui », dit-il ; vous, peut-être, l’avez fait. On
ne demande pas la main d’Edvarda, elle prend
celui qui lui passe par la tête. Croyez-vous donc
qu’elle soit une paysanne ? Vous avez rencontré
cette personne ici, en haut, dans le Nordland, et
vous avez pu le voir vous-même. C’est une
enfant qui n’a pas été assez fouettée et une
femme avec maints caprices. Froide ? N’en
120
craignez rien. Chaude ? De la glace, vous dis-je.
Qu’est-elle alors ? Une petite fille de seize, dix-
sept ans, n’est-ce pas ? Mais essayez seulement
d’influencer cette petite fille et elle déjouera tous
vos efforts. Son père lui-même ne vient pas à
bout d’elle ; elle lui obéit en apparence, mais, en
réalité, c’est elle qui dispose. Elle dit que vous
avez un regard de bête sauvage...
– Vous vous trompez, c’est une autre qui dit
que j’ai un regard de bête sauvage.
– Une autre ? Quelle autre ?
– Je ne sais pas. Une de ses amies. Non, ce
n’est pas Edvarda qui dit cela. Attendez un peu,
peut-être est-ce en effet Edvarda elle-même...
– Quand vous la regardez, cela fait sur elle
telle et telle impression, dit-elle. Mais croyez-
vous que cela vous rapproche d’elle de
l’épaisseur d’un cheveu ? À peine. Regardez-la
seulement, n’épargnez pas vos yeux ; mais, dès
qu’elle remarquera qu’elle est en butte à votre
attention, elle se dira à elle-même : Tiens, voilà
cet homme qui me regarde et croit avoir partie
gagnée ! Et d’un regard ou d’une parole froide
121
elle vous éloignera de dix lieues. Ne croyez-vous
pas que je la connaisse ! Quel âge lui donnez-
vous ?
– Mais elle est née en trente-huit ?
– Mensonge. Je l’ai vérifié, histoire de rire.
Elle a vingt ans, du reste elle pourrait bien passer
pour quinze. Ce n’est pas une âme heureuse, il y
a maints conflits dans sa petite tête. Quand elle
reste à regarder vers les montagnes et la mer et
que sa bouche prend ce petit trait, ici, cette
douleur, ici, c’est qu’elle est malheureuse ; mais
elle est trop orgueilleuse et trop opiniâtre pour
pleurer. Elle n’est pas qu’un peu aventureuse, elle
a une fantaisie véhémente, elle attend un prince.
Comment était l’histoire d’un billet de cinq
thalers que vous auriez donné ?
– Une plaisanterie. Non, ce n’était rien...
– Cela aussi était un trait de caractère. Elle a
fait quelque chose d’analogue avec moi une fois.
Il y a un an de cela. Nous étions montés à bord du
bateau-courrier, tandis qu’il mouillait ici dans le
port. Il pleuvait et il faisait froid. Une bonne
femme avec un petit enfant est assise sur le pont
122
et frissonne. Edvarda lui demande : « N’avez-
vous pas froid ?» Si, la femme avait froid. « Le
petit n’a-t-il pas froid aussi ? » Si, le petit avait
froid aussi. « Pourquoi n’entrez-vous pas dans la
cabine ? », demande Edvarda. « J’ai une place de
pont », répond la femme. Edvarda me regarde :
« La bonne femme n’a qu’une place de pont »,
dit-elle. Que faire à cela ? me répondis-je à part
moi. Mais je comprends le regard d’Edvarda. Je
ne suis pas né riche, je suis parti de rien et me
suis poussé à force de travail et je compte
l’argent que je dépense. Je m’écarte donc de la
bonne femme et pense : S’il faut pour elle,
laissons Edvarda payer elle-même, elle et son
père en ont les moyens, mieux que moi. Et
Edvarda paie elle-même, comme de juste. En ce
sens, elle est grandiose, elle ne manque pas le
moindrement de cœur. C’est-à-dire, je n’en sais
rien, du reste. Mais, aussi vrai que je suis ici, elle
s’était attendue à ce que je payasse des places de
cabine pour la bonne femme et pour le petit, je
l’ai vu dans son regard. Quoi de plus ? La bonne
femme se leva et remercia de ce grand secours.
« Ne me remercie pas, mais remercie ce
123
monsieur-là », répond Edvarda, en m’indiquant
d’un air tranquille. Que vous en semble ?
J’entends que la bonne femme me remercie, moi
aussi, et je ne puis rien répondre, je dois laisser la
chose suivre son cours. Voyez, cela est un trait,
mais je pourrais vous en raconter plusieurs. Et, en
ce qui concerne les cinq thalers au rameur, c’est
elle-même qui a donné cet argent à l’homme. Si
vous l’aviez fait, elle vous aurait sauté au cou ;
vous auriez été le grand seigneur qui commettait
une si généreuse inconséquence pour un soulier
éculé, cela s’accordait avec l’image qu’elle se fait
de vous, elle s’était promis cela. Comme vous ne
l’avez pas fait, elle l’a fait, en votre nom. Voilà
comment elle est, déraisonnable et calculatrice en
même temps.
– Personne ne peut-il donc la conquérir ?
demandai-je.
– Elle devrait être corrigée, répondit le
docteur, évasivement, II y a quelque chose de
pernicieux dans le fait qu’elle a bien trop libre
jeu, elle peut faire tout ce qu’elle veut et
triompher tant qu’il lui plaît. On est épris d’elle,
124
on ne lui témoigne pas d’indifférence, elle a
toujours sous la main quelqu’un sur qui elle peut
exercer son influence. Avez-vous remarqué
comme je la traite ? Comme une écolière, une
petit gamine, je la morigène, je censure son
langage, je la surveille et je la colle. Ne croyez-
vous pas qu’elle le comprenne ? Ah ! elle est
fière et roide, cela la blesse continuellement ;
mais elle est aussi trop fière pour montrer que
cela la blesse. Mais c’est ainsi qu’il faudrait la
traiter. Quand vous êtes venu, cela faisait déjà un
an que je la corrigeais, cela commençait à agir,
elle pleurait de douleur et d’irritation, elle était
devenue plus normale. Et puis vous êtes venu et
vous avez tout détruit. C’est ainsi qu’il en va,
l’un la laisse et l’autre la reprend ; après vous il
en viendra probablement un troisième, qui sait !
Hoho ! le docteur a une revanche à prendre,
pensai-je, et je dis :
– Dites-moi aussi, docteur, pourquoi avez-
vous pris le soin et la grande peine de m’informer
de tout ceci ? Dois-je vous aider à corriger
Edvarda ?
125
– Du reste, elle est chaude comme un volcan,
continua-t-il, sans prêter attention à ma question.
Vous demandiez si personne ne pouvait la
conquérir ? Si, pourquoi pas ? Elle attend son
prince, il n’est pas venu, elle fait erreur sur
erreur, elle a cru aussi que c’était vous qui étiez
le prince, surtout parce que vous aviez un regard
de bête sauvage, haha ! Écoutez, Monsieur le
lieutenant, vous auriez dû, en tout cas, apporter
votre uniforme. Il aurait eu son importance
maintenant. Pourquoi quelqu’un ne pourrait-il pas
la conquérir ? Je l’ai vue se tordre les mains vers
celui qui pourrait venir la prendre, l’emmener,
régner sur elle, corps et âme. Oui. Mais il doit
venir du dehors, surgir un jour comme un être un
peu à part. Je soupçonne que M. Mack est parti
en expédition, il doit y avoir quelque chose sous
son voyage. Une fois déjà M. Mack est parti en
voyage et, quand il est revenu, un monsieur
l’accompagnait.
– Un monsieur l’accompagnait ?
– Ah ! Mais il n’était pas à la hauteur, dit le
docteur.
126
– Où est-il parti ? demandai-je, en fixant le
docteur.
– Où est-il parti ? D’ici ? Je ne sais pas,
répondit-il, déconcerté. Bah ! Nous nous sommes
attardés bien trop longtemps à tout ceci. Dans une
semaine vous pourrez commencer à vous servir
de votre pied. Au revoir.
127
XIX
128
bizarre expression tendre de ses mains, tout
pénétra violemment en moi et me fit perdre
contenance. Elle, je l’ai embrassée ! pensai-je. Je
me levai et restai debout.
– Vous vous levez, vous restez debout, dit-
elle. Asseyez-vous donc, vous avez mal au pied,
vous vous êtes tiré un coup de fusil. Grand Dieu,
comment cela est-il arrivé ? Je viens seulement
de l’apprendre. Je pensais tout le temps : que
devient Glahn ? Il ne vient plus jamais. Je n’étais
au courant de rien. Vous vous êtes tiré un coup de
fusil, il y a plusieurs semaines, me dit-on, et je
n’en savais pas un mot. Comment allez-vous
maintenant ? Vous êtes devenu étonnamment
pâle, je ne vous reconnais pas. Et le pied ?
Resterez-vous boiteux ? Le docteur dit que vous
ne resterez pas boiteux. Comme je vous aime
profondément parce que vous ne resterez pas
boiteux, j’en remercie Dieu. J’espère que vous
m’excusez d’être venue ici sans plus de façons,
j’ai couru plus que je n’ai marché...
Elle pencha tout son corps vers moi, elle était
tout près de moi, je percevais son haleine sur mon
129
visage, je tendis les mains pour la saisir. Alors
elle se recula. Ses yeux étaient encore embués.
– Voici comment c’est arrivé, balbutiai-je. Je
voulais mettre mon fusil dans le coin, je le tenais
mal, comme cela, le canon en bas. Alors
j’entendis tout à coup une détonation. C’est un
accident.
– Un accident, dit-elle pensivement, en
hochant la tête. Laissez-moi voir, c’est le pied
gauche ; mais pourquoi justement le gauche ?
Oui, c’est un hasard...
– Oui, un hasard, interrompis-je. Comment
puis-je savoir pourquoi ce fut justement le pied
gauche ? Vous voyez vous-même, je tenais le
fusil comme cela, alors ce ne pouvait guère être
le pied droit. Non, ce n’était pas très amusant.
Elle me regarda pensivement.
– Bah ! Vous voilà en bonne voie de
rétablissement, dit-elle, et elle jeta un regard
circulaire dans la hutte. Pourquoi n’avez-vous pas
envoyé la bonne femme chercher des vivres chez
nous ? De quoi avez-vous vécu ?
130
Nous causâmes encore quelques minutes. Je
lui demandai :
– Quand vous êtes arrivée, votre visage était
ému et vos yeux brillaient, vous m’avez donné la
main. Maintenant vos yeux sont redevenus
indifférents. Me trompé-je ?
Pause.
– On ne peut pas toujours être la même...
– Dites-moi, seulement pour cette fois, dis-je :
dans le cas présent, par exemple, qu’est-ce que
j’ai dit ou fait qui vous ait déplu ? Cela pourrait
peut-être me servir de règle de conduite pour
l’avenir.
Elle regarda par la fenêtre, vers l’horizon
lointain, elle était debout et regardait
pensivement devant elle et elle me répondit, assis
que j’étais derrière elle.
– Rien, Glahn. On peut bien parfois avoir ses
pensées. Êtes-vous mécontent maintenant ?
Rappelez-vous, il en est qui donnent peu, et c’est
beaucoup pour eux, d’autres donnent tout, et cela
ne leur coûte aucun effort ; qui donc a donné le
131
plus ? Vous êtes devenu mélancolique pendant
votre maladie. Comment en sommes-nous venus
à parler de cela ?... Et soudainement elle me
regarde, une joie colore son visage, elle dit : Mais
rétablissez-vous bientôt. Nous nous reverrons.
Là-dessus elle me tendit la main.
Et voilà que je me mis dans l’idée de ne pas
accepter sa main. Je me levai, croisai les mains
derrière mon dos et m’inclinai profondément ; je
voulais, par là, la remercier de son aimable visite.
– Excusez-moi de ne pouvoir vous
accompagner plus loin, dis-je.
Quand elle fut partie, je me remis encore une
fois à méditer sur tout cela. J’écrivis une lettre
pour demander qu’on m’envoyât mon uniforme.
132
XX
133
haut, les émerillons couvaient, je connaissais
leurs nids. Mais la pensée des émerillons couvant
là-haut dans la montagne emportait ma fantaisie
vers les lointains.
Vers midi je partis à la rame, je débarquai sur
une petite île, un îlot au large du port. Il y avait
des fleurs mauves avec de longues tiges qui
m’atteignaient aux genoux, je pataugeais dans
une végétation prodigieuse, des framboisiers, des
hautes herbes ; il n’y avait pas de bêtes, et peut-
être qu’il n’y était jamais venu d’hommes. La
houle écumait doucement contre l’île et
m’enveloppait d’un voile de murmure, là-haut,
vers les îlots à œufs, criaient et volaient tous les
oiseaux de la côte. Mais l’Océan m’entourait de
tous les côtés comme dans un embrassement.
Bénis soient la vie et la terre et le ciel, bénis
soient mes ennemis, je veux en ce moment faire
grâce à mon pire ennemi et nouer les cordons de
ses souliers...
Une « chanson à virer », à pleine voix, me
parvient, avec le bruit du treuil, de l’un des jægt
de M. Mack et mon âme s’emplit de soleil à ce
134
son connu. Je rame vers le quai, passe devant les
cabanes des pêcheurs et me rends chez moi. La
journée est avancée, je prends mon repas, partage
ma nourriture avec Ésope et retourne dans la
forêt. Des vents doux voguent sans bruit vers
mon visage. Soyez bénis, dis-je aux vents, pour
ce que vous venez vers mon visage, soyez bénis ;
dans mes veines mon sang s’incline en actions de
grâces vers vous ! Ésope pose une de ses pattes
sur mon genou.
Une lassitude m’envahit et je m’endors.
Loull ! loull ! Est-ce un son de cloches ? À
quelques lieues en mer se dresse une montagne.
Je fais deux prières, une pour mon chien et une
pour moi, et nous entrons dans la montagne. La
porte se referme derrière nous, cela me donne une
secousse et je m’éveille.
Un ciel rouge flamboyant, le soleil se dresse et
piaffe devant mes yeux, la nuit et l’horizon
boulent de lumière. Ésope et moi, nous allons
nous mettre à l’ombre. Tout est calme alentour.
« Non, nous ne dormirons plus, dis-je à Ésope,
nous chasserons demain, le soleil rouge brille sur
135
nous, nous ne sommes pas entrés dans la
montagne... » Et d’étranges sentiments prennent
vie en moi et le sang me monte à la tête. Je sens,
excité et encore faible, que quelqu’un
m’embrasse et le baiser me reste aux lèvres. Je
regarde autour de moi, il n’y a personne en vue.
« Iseline ! », dis-je. Cela bouge dans l’herbe, cela
pourrait être des feuilles qui tombent à terre, cela
pourrait aussi être des pas. Une risée court par la
forêt, ce pourrait être l’haleine d’Iseline, pense-
je. Iseline a marché par ces bois, ici elle exauçait
les chasseurs en bottes jaunes et en capes vertes.
Elle demeurait là-bas dans sa propriété, à deux
quarts de lieue d’ici, elle se tenait assise à sa
fenêtre, il y a de cela quatre âges d’homme, et
écoutait le cor de chasse retentir dans les forêts
d’alentour. Ici il y avait des rennes et des loups et
des ours et les chasseurs étaient nombreux et tous
la voyaient grandir et tout un chacun l’attendait.
L’un avait vu ses yeux, un autre entendu sa voix ;
mais une fois un page insomnieux se leva dans la
nuit et perça un trou dans le mur de la chambre
d’Iseline, il vit son ventre de velours blanc. Dans
la douzième année d’Iseline, vint Dundas. Il était
136
écossais, il faisait le trafic du poisson et possédait
de nombreux navires. Il avait un fils. Quand
Iseline eut seize ans, elle vit pour la première fois
le jeune Dundas. Il fut son premier amour...
Et de si étranges sentiments me traversent et si
lourde devient ma tête, tandis que je suis assis là,
que je ferme les yeux et, de nouveau, je sens le
baiser d’Iseline. « Iseline, es-tu là, ô toi,
amoureuse de la Vie ? dis-je, et as-tu Diderik
debout derrière un arbre ?... » Mais de plus en
plus lourde devient ma tête, et je coule dans les
vagues du sommeil.
Loull, loull ! Une voix parle, c’est comme si
les Pléiades chantaient dans mon sang, c’est la
voix d’Iseline :
« Dors, dors ! Je veux te raconter mon amour,
pendant que tu dors, et je veux te raconter ma
première nuit. Je me rappelle, j’avais oublié de
fermer ma porte ; j’avais seize ans, c’était le
printemps et les vents chauds : Dundas vint. Ce
fut comme un aigle qui vint à tire-d’aile. Je le
rencontrai un matin avant l’heure de la chasse, il
avait vingt-cinq ans et revenait de lointains
137
voyages, il se promenait à mon côté dans le
jardin, et quand il me toucha de son bras je
commençai à l’aimer. Il lui vint au front deux
taches de fièvre, deux taches rouges, et j’aurais
pu baiser ces deux taches.
Le soir, après la chasse, j’allai dans le jardin et
le cherchai des yeux et j’avais si peur de le
trouver. Je nommais à mi-voix son nom pour
moi-même, et j’avais si peur qu’il ne l’entendît.
Alors il surgit des buissons et murmure : « Cette
nuit à une heure ! » Sur quoi il disparaît.
Cette nuit à une heure, me dis-je, à moi-même,
que voulait-il dire par là ? Je n’y comprends rien.
Il voulait sans doute dire qu’il devait repartir en
voyage cette nuit à une heure ; mais en quoi cela
me regarde-t-il qu’il parte en voyage ?
Et voilà que j’oubliai de fermer ma porte à
clef...
À une heure il entre.
– Ma porte n’était-elle pas fermée à clef ?
demandé-je.
– Je vais la fermer, répond-il.
138
Et il donne un tour de clef et nous enferme.
J’avais si peur à cause du bruit de ses hautes
bottes. « N’éveille pas ma servante ! » dis-je.
J’avais si peur aussi à cause de la chaise qui
craquait, et je dis : « Non, non, ne t’assieds pas
sur cette chaise, elle craque ! »
– Dois-je donc m’asseoir près de toi sur le
sofa ? demande-t-il.
– Oui, dis-je.
Mais, si je dis cela, ce fut seulement parce que
la chaise craquait.
Nous étions assis sur mon sofa. Je me reculai,
il se rapprocha. Je baissai les yeux.
– Tu as froid, dit-il, et il prit ma main. Peu
après il dit : Oh ! comme tu as froid, et il passa
son bras autour de moi.
Je me réchauffai dans son bras. Nous restons
ainsi un moment. Un coq chante.
– As-tu entendu, dit-il, un coq a chanté, c’est
bientôt le matin.
Et il me toucha et je me sentis éperdue.
139
– Du moment que tu es tout à fait sûr que le
coq a chanté, balbutiai-je.
De nouveau je vis à son front ces deux taches
d’un rouge fiévreux et je voulus me lever. Alors
il me retint, je baisai les deux adorables taches et
fermai les yeux...
Puis le jour vint, c’était déjà le matin. Je
m’éveillai et ne reconnus pas les murs de ma
chambre, je me levai et ne reconnus pas mes
propres souliers ; quelque chose ruisselait en moi.
Que pourrait-ce être qui ruisselle en moi ? pensai-
je en riant. Et combien fut-ce d’heures que sonna
juste alors l’horloge ? Je ne savais rien, mais me
rappelai seulement que j’avais oublié de fermer
ma porte.
Ma servante arrive.
– Tes fleurs n’ont pas eu d’eau, dit-elle.
J’avais oublié mes fleurs.
– Tu as chiffonné ta robe, continue-t-elle.
Où pourrais-je avoir chiffonné ma robe ?
pensé-je avec un cœur riant ; mais ce doit être
cette nuit que je l’ai fait ?
140
Une voiture entre jusqu’à la barrière du jardin.
– Et ton chat n’a rien eu à manger, dit ma
servante.
Mais j’oublie mes fleurs, ma robe et mon chat,
et demande :
– Est-ce Dundas qui s’arrête dehors ? Prie-le
de venir chez moi tout de suite, je l’attends, il y a
quelque chose... Quelque chose... Et je pense à
part moi : Qui sait si de nouveau il va fermer la
porte à clef, quand il viendra ?
Il frappe. Je lui ouvre et ferme moi-même la
porte à clef pour lui rendre un petit service.
– Iseline ! s’écrie-t-il, et il baise ma bouche
toute une minute.
– Je ne t’ai pas envoyé chercher, murmurai-je.
– N’as-tu pas envoyé ? demande-t-il.
De nouveau je me sens tout éperdue, et je
réponds :
– Si, je t’ai envoyé chercher, je me languissais
de nouveau si indiciblement de toi. Reste un peu
ici.
141
Je me mis la main devant les yeux. Il ne me
lâcha pas, je m’abandonnai et me cachai contre
lui.
– Il me semble que de nouveau quelque chose
chante ? dit-il, en prêtant l’oreille.
Mais quand j’entendis ce qu’il disait, je
l’interrompis aussi vite que je pus et répondis :
– Oh ! comment peux-tu croire que quelque
chose chante de nouveau ! Ce n’est rien : rien n’a
chanté.
Il baisa ma poitrine.
– C’était seulement une poule qui chantait,
dis-je au dernier moment.
– Attends un peu, je vais fermer la porte à clef,
dit-il, en faisant mine de se lever. Je le retins et
murmurai :
– Elle est fermée...
Et ce fut de nouveau le soir, et Dundas était
parti. Quelque chose de doré ruisselait en moi. Je
me plaçai devant le miroir et deux yeux
énamourés me regardaient tout droit ; à mon
regard quelque chose remua en moi et cela
142
ruisselait et ruisselait autour de mon cœur. Mon
Dieu, je ne m’étais encore jamais regardée avec
ces yeux-là et, d’amour, je baisai ma propre
bouche dans le miroir...
Mais maintenant je t’ai raconté ma première
nuit et le matin et le soir suivants. Plus tard, je te
raconterai une fois l’histoire de Svend Herlufsen.
Lui aussi je l’aimais, il demeurait à une lieue
d’ici, dans l’île que tu vois là-bas, et j’allais vers
lui à la rame dans les calmes nuits d’été, parce
que je l’aimais. Je te raconterai aussi l’histoire de
Stamer. Il était prêtre, je l’aimais. J’aime tous... »
J’entends, à travers mon assoupissement, un
coq qui chante en bas devers Sirilund.
« As-tu entendu, Iseline, un coq a chanté aussi
pour nous ! » criai-je, plein de joie, en étendant
les bras. Je m’éveille. Ésope est déjà sur pattes.
« Disparue ! » dis-je, avec un chagrin cuisant, en
regardant tout autour de moi. Ici, il n’y a
personne, personne ici ! Plein de chaleur et de
surexcitation, je prends le chemin de chez moi.
C’est le matin, le coq continue à chanter à
Sirilund.
143
Près de la hutte se tient une femme, se tient
Eva. Elle a une corde à la main et va au bois à
brûler. Le matin de la vie est sur cette jeune fille,
sa poitrine s’élève et s’abaisse, le soleil la dore
toute.
– Il ne faut pas croire..., balbutie-t-elle.
– Que ne faut-il pas croire, Eva ?
– Que je suis venue ici pour vous rencontrer,
je passais seulement...
Et son visage s’assombrit de rougeur.
144
XXI
145
– Il est arrivé un étranger, dit-il. Il faut le
conduire à la rame en mer chaque jour et le
ramener à la maison le soir. Il étudie le fond de la
mer.
Cet étranger était un Finlandais, M. Mack
l’avait rencontré par hasard, à bord du navire, il
revenait du Spitzberg avec quelques collections
de coquillages et de petits animaux marins, on
l’appelait : Baron. On lui avait donné une grande
salle et encore une autre chambre dans la maison
de M. Mack. Il attirait grandement l’attention.
Je manque de viande et je pourrais demander
un peu de nourriture pour ce soir à Edvarda,
pensai-je. Je descends en me promenant à
Sirilund. Je remarque tout aussitôt qu’Edvarda
porte une robe neuve, elle paraît avoir grandi, sa
robe est très longue.
– Excusez-moi de rester assise, dit-elle d’un
ton bref, en me tendant la main.
– Oui, malheureusement, ma fille est
souffrante, dit M. Mack. C’est un
refroidissement, elle n’a pas été prudente... Vous
venez probablement pour avoir une explication
146
au sujet de votre bateau ? Je suis forcé de vous en
prêter un autre, un canot, il n’est pas neuf, mais,
en écopant assidûment... C’est qu’il est venu chez
nous un savant, et vous comprenez qu’un tel
homme... Il n’a pas de temps à perdre, il travaille
toute la journée et rentre à la maison le soir. Ne
partez pas avant qu’il revienne, comme cela vous
pourrez le voir, cela vous intéressera de faire sa
connaissance. Voici sa carte, une couronne,
baron. Un homme aimable. Je l’ai rencontré tout
à fait par hasard.
Ah ! ah ! pensai-je, on ne t’invite pas à dîner.
Dieu merci, je n’étais venu qu’à titre d’essai, je
puis retourner chez moi, j’ai encore un peu de
poisson dans ma hutte. Il se trouvera bien un
moyen de se procurer de la nourriture. Basta !
Le baron arriva. Un petit homme d’environ
quarante ans, un long visage étroit avec des
mâchoires saillantes et une barbe noire
clairsemée. Son regard était perçant et pénétrant,
mais il employait de fortes lunettes. Sur ses
boutons de chemise aussi il avait la couronne à
cinq pointes comme sur sa carte de visite. Il était
147
un peu courbé et ses mains maigres montraient
des veines bleues ; mais ses ongles étaient
comme de métal jaune.
– Cela me fait grand plaisir, Monsieur le
lieutenant. Il y a longtemps que Monsieur le
lieutenant est ici ?
– Quelques mois.
Un homme agréable. M. Mack l’invita à parler
de ses coquillages et de ses petits animaux marins
et il le fit de bon gré, nous expliqua quelle sorte
d’argile on trouvait autour des îlots de Kor, entra
dans la salle pour chercher un spécimen d’algue
de la Mer Blanche. Continuellement il levait
l’index droit et faisait aller et venir ses épaisses
lunettes d’or sur son nez. M. Mack était intéressé
au plus haut degré. Une heure passa.
Le baron parla de mon accident, de mon
malencontreux coup de fusil. Étais-je guéri ?
Vraiment ? Il en était heureux.
Qui lui a raconté mon accident ? pensai-je. Je
demandai :
– Par qui Monsieur le baron a-t-il entendu
148
parler de mon accident ?
– Par... oui, qui était-ce donc ? Mademoiselle
Mack, je crois. N’est-ce pas, Mademoiselle
Mack ?
Edvarda devint pourpre.
J’étais venu bien pauvre ; durant plusieurs
jours, un sombre désespoir m’avait accablé ;
mais, aux dernières paroles de cet étranger, une
joie avait tout aussitôt voltigé en moi. Je ne
regardai pas Edvarda, mais je pensai : Merci
d’avoir parlé de moi, d’avoir nommé mon nom
avec ta langue, bien que pour toi il soit infiniment
insignifiant. Bonne nuit.
Je pris congé. Edvarda demeura assise cette
fois encore, elle s’excusa par politesse de ce
qu’elle était souffrante. Avec indifférence elle me
donna la main.
Et M. Mack était en conversation animée avec
le baron. Il parlait de son grand-père, le consul
Mack.
– Je ne sais pas si j’ai déjà raconté à Monsieur
le baron que cette agrafe, c’est le roi Carl Johan
149
qui l’a attachée de ses propres mains sur la
poitrine de mon grand-père.
Je sortis sur le perron, personne ne
m’accompagna. En passant, je jetai un regard
vers les fenêtres du grand salon, Edvarda se tenait
là, grande, droite, écartant des deux mains les
rideaux, et regardait dehors. J’omis de la saluer,
j’oubliai tout, un torrent de trouble me saisit et
m’entraîna rapidement.
Halte ! Arrête un instant, me dis-je à moi-
même, quand j’eus atteint la forêt. Par le Dieu du
ciel, il faut que ceci ait une fin. Je devins
subitement brûlant de fureur et me mis à gémir.
Ah ! je n’avais plus le moindre honneur dans la
poitrine, j’avais joui de la faveur d’Edvarda une
semaine, tout au plus, elle était passée depuis
longtemps et je n’avais pas réglé ma conduite en
conséquence. Désormais mon cœur lui crierait :
Poussière ! Vent ! Poudre sur ma route ! par le
Dieu du ciel...
J’atteignis la hutte, cherchai mon poisson et
pris mon repas.
Tu erres ici et consumes ta vie pour une
150
chétive écolière et tes nuits sont pleines de rêves
désolés. Et un air étouffant stagne autour de ta
tête, un air empesté d’antan. Cependant qu’au
ciel frissonne le plus merveilleux des bleus et que
les montagnes appellent. Viens, Ésope, ohé !
151
XXII
152
choses, même l’amicale pierre grise près de ma
hutte avait comme une expression de tourment et
de désespoir quand je passais devant elle. Cela
sentait la pluie, la chaleur se dressait littéralement
et haletait devant moi, de quelque côté que je
pusse me tourner ; j’avais du rhumatisme dans
mon pied gauche ; j’avais vu le matin un des
chevaux de M. Mack se secouer dans les
brancards ; tout cela avait sa signification pour
moi, comme signes météorologiques. C’est
mieux d’approvisionner la maison de vivres
pendant que le temps est beau, pensai-je.
J’attachai Ésope, emportai mes engins de
pêche et mon fusil et descendis au quai. J’étais
oppressé d’une manière tout à fait insolite.
– Quand vient le bateau-courrier ? demandai-
je à un pêcheur.
– Le bateau-courrier ? Il vient dans trois
semaines, répondit-il.
– J’attends mon uniforme, dis-je.
Là-dessus je rencontrai un des commis de
boutique de M. Mack. Je lui pris la main et dis :
153
– Dites-moi, au nom du Christ, ne jouez-vous
plus jamais au whist à Sirilund ?
– Si, souvent, répond-il.
Pause.
– Je n’ai pas pu venir y prendre part ces
derniers temps, dis-je.
Je ramai jusqu’à ma pêcherie. Le temps était
devenu accablant, les moustiques s’assemblaient
en essaims et il me fallait fumer tout le temps
pour m’en garantir. Les aiglefins mordaient, j’en
tirai deux d’un coup, je fis une bonne capture. Au
retour, je tuai deux pétrels.
Quand j’arrivai au quai, le forgeron était là. Il
était au travail. Une idée me traverse, je lui
demande :
– M’accompagnez-vous à la maison ?
– Non, répond-il, M. Mack m’a donné du
travail pour jusqu’à minuit.
Je hochai la tête et pensai à part moi que
c’était très bien ainsi.
Je pris ma capture et partis, je fis un détour par
154
la maison du forgeron. Eva était chez elle, seule.
– Je me languissais de toi de tout mon cœur,
lui dis-je... Et je fus ému à sa vue : d’étonnement,
elle pouvait à peine me regarder... J’aime ta
jeunesse et tes bons yeux, dis-je. Punis-moi
aujourd’hui d’avoir pensé davantage à une autre
qu’à toi. Écoute, je viens chez toi seulement pour
te voir, tu me fais du bien, je t’aime. As-tu
entendu que je t’ai appelée cette nuit ?
– Non, répondit-elle, effrayée.
– J’ai appelé Edvarda, Demoiselle Edvarda,
mais c’est à toi que je pensais. Cela m’a réveillé.
Oui, c’est toi que je voulais dire, j’avais une
excuse, la langue m’a fourché quand j’ai dit
Edvarda. Mais ne parlons plus d’elle. Dieu !
comme tu es ma très chère amie, Eva ! Tu as la
bouche si rouge aujourd’hui. Tu as de plus beaux
pieds qu’Edvarda. Vois seulement toi-même... Je
soulevai sa jupe et lui montrai ses propres pieds.
Une joie, telle que je n’en ai encore jamais vue
chez elle, passe sur son visage ; elle veut se
détourner, mais se ravise et jette un bras autour
de mon cou.
155
Un temps se passe. Nous causons, nous
sommes assis tout le temps sur une banquette et
nous entretenons de maintes choses. Je dis :
– Le croiras-tu, Demoiselle Edvarda n’a pas
encore appris à parler, elle parle comme un
enfant, elle dit « plus meilleur », je l’ai entendu
moi-même. Trouves-tu qu’elle a un beau front ?
Moi, je ne trouve pas. Elle a un front diabolique.
Et puis, elle ne se lave pas les mains.
– Mais, nous ne devions plus parler d’elle ?
– C’est juste. Je l’avais simplement oublié.
Un temps encore se passe. Je pense à quelque
chose, et reste muet.
– Pourquoi tes yeux deviennent-ils humides ?
demande Eva.
– Elle a d’ailleurs un beau front, dis-je, et ses
mains sont toujours propres. C’était simplement
un hasard qu’elles fussent sales une fois. Je ne
voulais pas dire autre chose... Mais maintenant je
continue avec emportement et les dents serrées :
Je pense à toi sans cesse, Eva ; mais l’idée me
vient que tu n’as peut-être pas entendu ce que je
156
vais te raconter maintenant. La première fois
qu’Edvarda a vu Ésope, elle a dit : Ésope, mais
c’était un sage, il était phrygien. N’est-ce pas
extravagant ? Elle avait lu cela dans un livre, le
jour même, j’en suis sûr.
– Oui, dit Eva, et puis après ?
– Autant que je me rappelle elle parla aussi de
ce qu’Ésope avait eu Xanthus pour maître.
Hahaha !
– Ah ! bah !
– Que diable cela signifie-t-il de raconter à
une société qu’Ésope a eu Xanthus pour maître ?
Je vous demande un peu. Ah ! tu n’es pas en train
aujourd’hui, Eva, sinon tu en rirais aux larmes.
– Si, je trouve aussi que c’est amusant, dit
Eva, en se mettant à rire, d’un rire contraint et
étonné. Mais je ne comprends pas cela aussi bien
que toi.
Je me tais et pense, me tais et pense.
– Veux-tu plutôt que nous restions tranquilles,
sans rien dire ? demande Eva à mi-voix... La
bonté brillait dans ses yeux, elle me passa la main
157
sur les cheveux.
– Oh ! toi, bonne, bonne âme, m’écriai-je, en
la pressant violemment contre moi. Je suis sûr
que je péris d’amour pour toi, je t’aime de plus en
plus, tu finiras par venir avec moi quand je
partirai. Tu verras. Pourrais-tu m’accompagner ?
– Oui, répond-elle.
Je n’entends presque pas ce « oui » mais je le
perçois dans son haleine, je le remarque dans son
attitude, nous nous étreignons sauvagement et
elle se donne, éperdument.
Une heure plus tard je donne à Eva le baiser
d’adieu et je m’en vais. Je rencontre M. Mack à
la porte.
M. Mack en personne,
II tressaille et regarde dans la chambre, reste
debout sur le seuil à regarder fixement. « Eh !
bien », dit-il, et il ne parvient pas à en dire
davantage, il est comme frappé de stupeur.
– Vous ne vous attendiez pas à me trouver ici,
dis-je, en saluant.
Eva ne bouge pas.
158
M. Mack se ressaisit, une remarquable
assurance s’étend sur lui, il répond :
– Vous vous trompez, c’est précisément vous
que je cherche. Je veux attirer votre attention sur
ce fait que, du 1er avril au 15 août, il est défendu
de tirer des coups de fusil dans un périmètre d’un
huitième de lieue des places à œufs et à duvet.
Aujourd’hui vous avez tiré deux oiseaux près de
l’île, il y a des gens qui vous ont vu.
– J’ai tiré deux pétrels, dis-je, atterré... Le jour
se fit sur-le-champ dans mon esprit : l’homme
était dans son droit.
– Deux pétrels ou deux eiders, c’est la même
chose. Vous avez été à l’intérieur du périmètre
interdit.
– Je le reconnais, dis-je. Cela ne m’est pas
venu à l’idée avant maintenant.
– Mais cela aurait dû vous venir à l’idée avant
maintenant.
– Au mois de mai aussi j’ai lâché mes deux
coups à peu près au même endroit. C’était durant
une promenade aux îles. Cela s’est fait sur votre
159
propre invitation.
– C’est une autre affaire, dit M. Mack d’un ton
bref.
– Mais alors, par le diable, savez-vous ce que
vous avez à faire ?
– Parfaitement bien, répondit-il.
Eva se tenait toute prête ; quand je sortis, elle
me suivit, elle avait mis un fichu et s’éloigna de
la maison, je la vis prendre le chemin qui
descendait aux quais. M. Mack retourna chez lui.
Je réfléchis à tout cela. Quelle souple habileté
à trouver une issue, comme ses yeux étaient
perçants ! Un coup de fusil, deux coups de fusil,
une couple de pétrels, une amende, un paiement.
Et ainsi, tout, tout était réglé avec M. Mack et sa
maison. Au fond, tout était allé suprêmement vite
et bien...
Il commençait déjà à pleuvoir à grosses
gouttes molles. Les pies volaient à ras de terre et
quand j’arrivai à la hutte et lâchai Ésope, il se mit
à manger de l’herbe. Le vent commença à
souffler.
160
XXIII
161
doivent bien aller quelque part, et Dieu sait où
iront toutes ces vies, pensé-je. La mer se soulève
en l’air en écumant et chancelle, chancelle, elle
est comme peuplée de grandes figures furieuses
qui écartent leurs membres et braillent l’une
contre l’autre ; non, c’est une fête parmi dix mille
démons sifflants qui renfoncent leur tête dans les
épaules et tournent en rond, fouettant la mer en
mousse du bout de leurs ailes. Loin, loin là-bas, il
y a une roche à fleur d’eau, et de cette roche se
lève un triton blanc : il secoue sa tête derrière un
bâtiment carré qui, mangé par la mer, fuit devant
le temps, vers le large, hoho ! vers le large, là-bas
vers l’Océan désert...
Je me réjouis d’être seul et que personne ne
puisse voir mes yeux, je m’adosse avec confiance
à la paroi du rocher et sais que personne ne peut
rester à m’examiner par derrière. Un oiseau plane
au-dessus de la montagne avec un cri cassé ; au
même moment un bloc de roche se détache à
quelque distance et déboule vers la mer. Et je
reste là, tranquille, un temps, je m’abandonne au
repos, une sensation tiède de confort tressaille en
moi, pour ce que je puis rester avec une telle
162
sécurité à l’abri, pendant que la pluie continue à
tomber dehors. Je boutonnai ma veste et
remerciai Dieu de ma veste chaude. Il se passa
encore un temps. Je m’endormis.
C’est l’après-midi, je rentre chez moi, il pleut
encore. Alors se présente quelque chose
d’extraordinaire, Edvarda est debout devant moi
dans le sentier. Elle est trempée comme si elle
avait été longtemps dehors sous la pluie, mais
elle sourit. Eh bien, pensé-je aussitôt, et une
colère me saisit, je crispe des doigts rageurs
autour de mon fusil et je vais ainsi à sa rencontre,
bien qu’elle sourie.
– Bonjour ! crie-t-elle, la première. J’attends
d’être arrivé quelques pas plus près d’elle, et dis :
– Je vous salue, belle Damoiselle !
Elle reste interdite de mon badinage. Ah ! je
ne savais pas ce que je disais. Elle sourit
craintivement et me regarde.
– Avez-vous été en montagne aujourd’hui ?
demande-t-elle. Alors vous avez été mouillé. J’ai
là un foulard, si vous voulez le mettre autour de
163
votre cou, je l’ai en surplus... Ah ! vous ne me
reconnaissez pas. Et comme je n’accepte pas le
foulard, elle baisse les yeux et secoue la tête.
– Un foulard ? répondis-je, en ricanant de
fureur et d’étonnement. Mais j’ai là une veste,
voulez-vous que je vous la prête ? Je l’ai en
surplus, je l’aurais prêtée à n’importe qui, vous
pouvez donc la prendre en toute tranquillité. À
une pêcheuse je l’aurais prêtée avec joie.
Je vis qu’elle attendait anxieusement ce que
j’allais dire, elle prêtait l’oreille avec une telle
tension d’espérance qu’elle en devenait laide et
oubliait de tenir la bouche fermée. Elle reste là
avec le foulard à la main, c’est un foulard de soie
blanche, elle l’a ôté de son cou. J’enlève, moi
aussi, ma veste.
– Pour l’amour de Dieu, remettez-la ! crie-t-
elle. Il ne faut pas faire cela. Êtes-vous si fâché
contre moi ? Seigneur Dieu, remettez donc votre
veste avant d’être transpercé.
Je remis ma veste.
– Où allez-vous ? demandai-je d’une voix
164
sourde.
– Oh ! nulle part... Je ne comprends pas que
vous ayez pu ôter votre veste...
– Qu’avez-vous fait du baron aujourd’hui ?
demandai-je encore. Par ce temps, le comte ne
peut certes pas être en mer...
– Glahn, je voulais seulement vous dire
quelque chose...
Je l’interrompis :
– Oserai-je vous prier de transmettre mon salut
au duc ?
Nous nous regardons. Je suis prêt à lui
répondre par d’autres interruptions si elle ouvre
la bouche. Finalement une expression
douloureuse passe sur son visage, je détourne les
yeux et dis :
– Franchement, éconduisez le prince,
Demoiselle Edvarda. Ce n’est pas un homme
pour vous. Je vous assure, ces jours-ci il va
méditant s’il doit ou non faire de vous sa femme,
et vous n’y trouverez pas votre compte.
– Ah ! Ne parlons pas de cela, hein ? Glahn,
165
j’ai pensé à vous, vous êtes capable d’enlever
votre veste et de vous laisser tremper pour rendre
service à autrui, je viens à vous...
Je hausse les épaules et continue :
– Je vous propose le docteur en son lieu et
place. Qu’avez-vous à lui reprocher ? Un homme
à la fleur de l’âge, un cerveau remarquable.
Pensez-y.
– Écoutez-moi, seulement une minute...
– Ésope, mon chien, m’attend dans la hutte...
J’ôtai ma casquette, salua Edvarda et dis encore :
Je vous salue, belle Damoiselle !
Là-dessus je me mis en marche.
Elle poussa un cri :
– Non, ne m’arrache pas le cœur ! Je suis
venue à toi aujourd’hui, je te guettais ici, et j’ai
souri quand tu es arrivé. Hier j’étais presque hors
de sens parce que j’avais tout le temps pensé à
quelque chose, tout se brouillait dans ma tête, et
je pensais toujours à toi. Aujourd’hui j’étais
assise au salon, une personne est entrée, je ne
levai pas les yeux, mais je savais qui venait.
166
« J’ai ramé hier un demi-quart de lieue, dit-il. –
Cela ne vous a-t-il pas fatigué ? demandai-je –
Oh ! si, très fatigué ; et j’ai attrapé des ampoules
aux mains », dit-il, et il en était chagriné. Je
pensai : « Voyez, voilà qui le chagrine ! » Un
moment après il dit : « Cette nuit j’ai entendu des
chuchotements devant mes fenêtres, c’était votre
gouvernante et l’un de vos commis de boutique,
en conversation intime. – Oui, ils doivent se
marier, dis-je. – Oui, mais cela se passait à deux
heures du matin ! – Et puis après ? demandai-je,
et je dis un moment plus tard : La nuit est à eux. »
Alors il remonta ses lunettes d’or sur son nez et
fit cette remarque : « Mais, pas vrai, ne trouvez-
vous pas, au milieu de la nuit, cela n’a pas bonne
façon ? » Je restai sans lever les yeux et nous
demeurâmes ainsi dix minutes. « Puis-je vous
mettre un châle sur les épaules ? demanda-t-il –
Non, merci, répondis-je. – Ah ! si j’osais prendre
votre petite main », dit-il. Je ne répondis pas, ma
pensée était ailleurs. Il posa une petite boîte sur
mes genoux, j’ouvris la boîte et y trouvai une
épingle, l’épingle portait une couronne et j’y
comptai dix pierres. Glahn, j’ai l’épingle ici,
167
veux-tu la voir ? Elle est écrasée ; viens voir
qu’on a marché dessus... « Eh bien, qu’ai-je à
faire de cette épingle ? demandai-je. – Vous vous
en parerez », répondit-il. Mais je lui rendis
l’épingle et dis : « Laissez-moi tranquille, je
pense davantage à un autre – Quel autre ?
demanda-t-il. – Un chasseur, répondis-je ; il m’a
donné seulement deux délicieuses plumes comme
souvenir ; vous, reprenez votre épingle. » Mais il
ne voulut pas reprendre l’épingle. Pour la
première fois je le regardai, ses yeux étaient
pénétrants. « Je ne reprendrai pas l’épingle,
faites-en ce que vous voudrez, marchez dessus »,
dit-il. Je me levai, mis l’épingle sous mon talon et
l’écrasai. Ceci se passait ce matin... Pendant
quatre heures j’ai attendu ; après le repas de midi
je suis sortie. Il me rencontra là-haut sur la route.
« Où allez-vous ? demanda-t-il. – Chez Glahn,
répondis-je ; je veux le prier de ne pas
m’oublier. »... Depuis une heure après midi j’ai
attendu ici, j’étais debout contre un arbre et je t’ai
vu venir, tu étais comme un dieu. Ta stature, ta
barbe et tes épaules, tout en toi me remplit
d’amour... Maintenant tu es impatient, tu veux
168
t’en aller, seulement t’en aller, je te suis
indifférente, tu ne me regardes pas.
Je m’étais arrêté. Quand elle se tut, je me
remis à marcher. J’étais harassé de désespoir et je
souriais ; mon cœur était dur.
– C’est vrai, dis-je, en m’arrêtant de nouveau,
vous vouliez me dire quelque chose ?
Cette raillerie réussit enfin à la lasser de moi.
– Voulais-je dire quelque chose ? Mais, j’ai dit
quelque chose, ne l’avez-vous pas entendu ? Non,
rien, je n’ai plus rien à vous dire...
Sa voix tremble étrangement, mais cela ne me
touche pas.
169
XXIV
170
resta immobile et se tordit les mains. J’ôtai ma
casquette et saluai sans mot dire.
– Aujourd’hui, il y a une seule chose que je
vous veux, Glahn, dit-elle, instamment... Et je ne
bougeai pas, uniquement pour pouvoir entendre
ce qu’elle voulait dire... J’ai appris que vous êtes
allé chez le forgeron. C’était un soir qu’Eva était
seule à la maison.
Je tressaillis et répondis :
– De qui avez-vous reçu cette information ?
– Je n’espionne pas, cria-t-elle, je l’ai appris
hier soir, c’est mon père qui me l’a raconté.
Quand je suis rentrée hier soir, toute trempée,
mon père dit : « Tu as outragé le baron
aujourd’hui. – Non, répondis-je. – Où as-tu été
maintenant ? », demanda-t-il encore. Je répondis :
« Chez Glahn. » Alors mon père me raconta cela.
Je lutte contre mon désespoir et dis :
– Eva est même venue ici.
– Elle est venue ici aussi ? Dans la hutte ?
– Plusieurs fois. Je l’ai forcée à entrer. Nous
avons causé ensemble.
171
– Ici aussi !
Pause. « Tiens-toi ferme ! » pensé-je, et je
dis :
– Puisque vous êtes si aimable de vous mêler
de mes affaires, je ne veux pas être en reste avec
vous. Hier, je vous ai proposé le docteur ; y avez-
vous réfléchi ? Car, vraiment, le prince est par
trop impossible. Une fureur s’allume dans ses
yeux.
– Savez-vous bien, il n’est pas impossible !
dit-elle avec véhémence. Non, il est meilleur que
vous, il sait se tenir dans une maison sans casser
les tasses et les verres ; avec lui, mes souliers
peuvent avoir la paix. Oui, il sait fréquenter le
monde, mais vous, vous êtes ridicule, j’ai honte
de vous, vous êtes insupportable, comprenez-
vous.
Ses paroles m’atteignirent profondément, je
baissai la tête et répondis :
– Vous avez raison, je ne sais guère fréquenter
le monde. Soyez pitoyable ; vous ne me
comprenez pas, je demeure de préférence dans la
172
forêt, c’est là ma joie. Ici, dans ma solitude, cela
ne fait tort à personne que je sois comme je suis ;
mais, quand je me trouve avec d’autres
personnes, il me faut employer tout mon soin
pour être comme je dois. Deux années durant j’ai
si peu été dans la société des hommes...
– Avec vous on peut, à tout instant, s’attendre
au pis, continua-t-elle. À la longue, cela devient
fatigant de vous surveiller.
Comme elle dit cela impitoyablement ! Une
souffrance particulièrement amère me traverse, je
titube quasiment en arrière sous sa véhémence.
Edvarda ne cessa pas encore, elle ajouta :
– Vous pourrez peut-être obtenir d’Eva qu’elle
vous surveille. C’est seulement dommage qu’elle
soit mariée.
– Eva ? Dites-vous qu’Eva est mariée ?
demandai-je.
– Oui, mariée.
– Avec qui est-elle mariée ?
– Vous devez bien le savoir. Eva est mariée
avec le forgeron.
173
– N’est-elle pas la fille du forgeron ?
– Non, elle est sa femme. Croyez-vous que je
m’amuse à vous dire des mensonges ?
Je ne croyais rien de semblable, seulement
mon étonnement était grand. Je restai là à penser :
Eva est-elle mariée ?
– Ainsi, vous avez fait un heureux choix, dit
Edvarda.
Ah ! cela n’en finirait donc pas ! Je me mis à
trembler d’exaspération et je dis :
– Mais vous, prenez le docteur, comme je
vous le dis. Suivez un conseil d’ami ; le prince
est un vieux fou... Et, dans ma surexcitation, je
mentis sur son compte, exagérai son âge, dis qu’il
était chauve, qu’il était presque complètement
aveugle ; je prétendis aussi qu’il portait cette
couronne sur ses boutons de chemise purement et
simplement pour fanfaronner avec sa noblesse...
Je n’ai du reste pas daigné faire sa connaissance,
dis-je. Il n’y a rien de marquant chez lui, il lui
manque les lignes principales, il n’est rien.
174
– Mais si, il est quelque chose, il est quelque
chose ! cria-t-elle, et, de fureur, sa voix avait des
ratés. Il est beaucoup plus que tu ne crois, toi,
homme des bois ! Mais attends seulement. Oh ! il
te dira deux mots, je vais l’en prier. Tu ne crois
pas que je t’aime, mais tu verras que tu te
trompes. Je me marierai avec lui, je penserai à lui
nuit et jour. Rappelle-toi ce que je dis : Je l’aime.
Fais donc venir Eva, hoho ! Dieu du ciel ! Fais-la
donc venir, cela m’est indifférent au-delà de toute
expression. Ah ! il faut que je voie à m’éloigner
d’ici... Elle commença à descendre le sentier de
la hutte, elle fit quelques petits pas empressés, se
retourna, le visage encore blême comme la mort,
et gémit : « Et ne reparais jamais devant mes
yeux. »
175
XXV
176
apparaissait une nouvelle étoile, la lune
s’apercevait comme une ombre, une ombre d’or
trempée dans de l’argent...
– Dieu t’assiste ! Tu es mariée, Eva ?
– Ne le savais-tu pas ?
– Non, je ne le savais pas.
Elle pressa ma main, en silence.
– Dieu t’assiste, enfant ! Qu’allons-nous
faire ?
– Ce que tu voudras. Tu ne pars peut-être pas
encore maintenant, je serai heureuse tant que tu
seras ici.
– Non, Eva.
– Si, si, seulement tant que tu seras ici ! Elle a
un air délaissé et presse tout le temps ma main.
– Non, Eva, va-t’en ! Jamais plus !
Et les nuits passent et les jours viennent. C’est
déjà le troisième jour depuis cette conversation.
Eva passe sur la route avec une charge de bois.
Combien de bois cette enfant a-t-elle rapporté de
la forêt à la maison, cet été ?
177
– Pose ton fardeau, Eva, et laisse-moi voir si
tes yeux sont toujours aussi bleus. Ses yeux
étaient rouges.
– Oh ! souris de nouveau, Eva ! Je ne te résiste
plus, je suis tien, je suis tien...
Le soir. Eva chante, j’entends son chant et une
ardeur me parcourt.
– Tu chantes, ce soir, Eva ?
– Oui, je suis joyeuse.
Et comme elle est plus petite que moi, elle
saute un peu pour arriver à me prendre par le cou.
– Mais, Eva, tu t’es déchiré les mains ? Ciel !
Plût à Dieu que tu ne les eusses pas déchirées !
– Cela ne fait rien.
Et son visage rayonne merveilleusement.
– Eva, as-tu causé avec M. Mack ?
– Une fois.
– Qu’a-t-il dit ? Et qu’as-tu dit ?
– Il est devenu très dur pour nous, il fait
travailler mon mari nuit et jour sur le quai ; moi
178
aussi, il me met à toutes sortes de travaux. Il m’a
commandé de faire des travaux d’homme.
– Pourquoi fait-il cela ?
Elle baisse les yeux.
– Pourquoi fait-il cela, Eva ?
– Parce que je t’aime.
– Mais comment peut-il le savoir ?
– Je le lui ai dit.
Pause.
– Dieu veuille qu’il ne soit pas aussi dur
envers toi, Eva !
– Mais cela ne fait rien. Cela ne fait plus rien
maintenant !
Et, toute pareille à un petit chant tremblant, sa
voix résonnait dans la forêt.
Et les feuilles jaunissent de plus en plus, cela
tire sur l’automne, il est venu quelques nouvelles
étoiles au ciel et la lune a maintenant l’air d’une
ombre d’argent trempée dans de l’or. Il ne faisait
pas froid, rien qu’un silence frais et un torrent de
vie dans la forêt. Chaque arbre était là qui
179
pensait. Les baies sauvages étaient mûres.
Alors arriva le vingt-deux août, et les trois
nuits de fer.1
1
C’est durant les nuits de fer, entre le 22 et le 25 août que,
sous ces latitudes, surviennent les premières gelées.
180
XXVI
181
reniflant l’herbe, un chien qui flaire à ras de
terre ! Un toast impétueux pour le chat sauvage
ramassé sur sa gorge, qui vise et se prépare à
bondir sur un moineau dans les ténèbres, dans les
ténèbres ! Un toast pour le calme miséricordieux
sur le royaume de la terre, pour les étoiles et pour
le croissant de la lune, oui, pour elles et pour
lui !...
Je me lève et prête l’oreille. Personne ne m’a
entendu. Je me rassieds.
Un merci, pour la nuit solitaire, pour les
montagnes, les ténèbres et le mugissement de la
mer qui rugit à travers mon cœur ! Un merci,
pour ma vie, pour mon souffle, pour la faveur de
vivre cette nuit ; de tout cela je remercie du fond
de mon cœur ! Écoute à l’est et écoute à l’ouest,
oh ! écoute. C’est le Dieu éternel ! Ce silence qui
murmure contre mon oreille, c’est le sang de la
Toute-Nature qui bouillonne, c’est Dieu qui tisse
une trame entre le monde et moi. Je vois une toile
d’araignée étincelante à la lueur de ma flambée ;
j’entends un bateau ramer dans le port, au nord
une aurore boréale monte en glissant dans le ciel.
182
Oh ! par mon âme immortelle, je rends toutes
grâces aussi de ce que c’est moi qui suis ici !...
Silence. Une pomme de pin tombe à terre avec
un bruit sourd. Une pomme de pin est tombée !
pensé-je. La lune est très haut, le feu vacille sur
les tisons à demi consumés et va s’éteindre. Et
dans la nuit tardive je rentre à la maison.
La seconde nuit de fer, le même calme et le
même temps doux. Mon âme rêvasse. Je vais
machinalement à un arbre, enfonce profondément
ma casquette sur mon front et m’appuie le dos
contre cet arbre, les mains croisées derrière ma
nuque. Je regarde fixement et pense ; la flamme
de ma flambée m’éblouit les yeux et je ne le sens
pas. Je reste dans cette position absurde un bon
moment à regarder le feu ; mes jambes me
trahissent les premières et se fatiguent,
complètement ankylosé, je m’assieds. Seulement
alors je réfléchis à ce que j’ai fait. Pourquoi donc
fixer le feu si longtemps.
Ésope lève la tête et tend l’oreille, il entend
des pas, Eva se montre à travers les arbres.
– Je suis extrêmement pensif et chagrin ce
183
soir, dis-je.
Et, par sympathie, elle ne répond rien.
– J’aime trois choses, dis-je alors. J’aime un
rêve d’amour que j’ai fait une fois, je t’aime, toi,
et j’aime ce coin de la terre.
– Et qu’aimes-tu le plus ?
– Le rêve.
Le silence retombe. Ésope reconnaît Eva, il
met la tête de côté et la regarde. Je murmure :
– J’ai vu une jeune fille sur la route
aujourd’hui, elle allait bras dessus, bras dessous
avec son amoureux. La jeune fille m’indiqua des
yeux et eut grand difficulté à s’empêcher de rire,
quand je passai devant eux.
– De quoi riait-elle ?
– Je ne sais pas. Elle riait sans doute de moi.
Pourquoi demandes-tu cela ?
– La connaissais-tu ?
– Oui. Je l’ai saluée.
– Et ne t’a-t-elle pas reconnu ?
184
– Non, elle a fait comme si elle ne me
connaissait pas... Mais pourquoi es-tu là à me
questionner ? C’est vilain de ta part. Tu
n’arriveras pas à me faire dire son nom.
Pause.
De nouveau je murmure :
– De quoi riait-elle ? C’est une coquette ; mais
de quoi riait-elle ? Au nom du Christ Jésus, que
lui ai-je donc fait ?
Eva répond :
– C’était vilain de sa part de rire de toi.
– Non, ce n’était pas vilain de sa part ! crie-je.
Il ne faut pas que tu la blâmes, elle ne fait rien de
vilain, c’était parfait de sa part de rire de moi.
Tais-toi, par le diable, et laisse-moi en paix,
entends-tu !
Et, terrifiée. Eva me laisse en paix. Je la
regarde et, au même moment, je regrette mes
paroles dures, je tombe à ses genoux et me tords
les mains.
– Rentre chez toi, Eva. C’est toi que j’aime le
plus ; comment pourrais-je aimer un rêve ? Ce
185
n’était qu’une plaisanterie, c’est toi que j’aime.
Mais retourne chez toi maintenant, j’irai te voir
demain ; rappelle-toi, je suis tien, ne va pas
l’oublier. Bonne nuit.
Et Eva retourne chez elle.
La troisième nuit de fer, une nuit dans la plus
extrême tension. Si seulement il y avait un peu de
gelée ! Au lieu de gelée, une chaleur stagnante
après le soleil de la journée, la nuit était comme
un marais tiède. J’allumai ma flambée...
– Eva, il peut y avoir parfois une certaine
jouissance à être traîné par les cheveux. Tant
l’esprit d’un homme peut être gâté. On peut être
traîné par les cheveux à la descente des vallées et
à la grimpée des montagnes et si quelqu’un
demande : « Que se passe-t-il donc ? » on peut
alors répondre, tout à fait ravi : « Je suis traîné
par les cheveux ! » Et si l’on demande : « Mais
ne dois-je pas te secourir, te délivrer ? » alors on
répond : « Non ». Et si l’on demande : « Mais
peux-tu le supporter ? » alors on répond : « Oui,
je le supporte, car j’aime la main qui me
traîne... » Sais-tu, Eva, ce que c’est que d’espérer.
186
– Oui, je le crois.
– Vois-tu, Eva, espérer, c’est quelque chose
d’étrange, oui, quelque chose de très singulier.
On peut marcher un matin par un chemin et
espérer rencontrer sur ce chemin une personne
qui vous est chère. Et rencontre-t-on cette
personne ? Non. Pourquoi non ? Parce que la
personne est occupée ce matin-là et qu’elle est
tout autre part... J’ai fait connaissance dans la
montagne d’un vieux Lapon aveugle. Durant
cinquante-huit ans il n’avait rien vu et il avait
maintenant plus de soixante-dix ans. Il lui
semblait qu’il voyait de mieux en mieux, de jour
en jour, cela faisait des progrès réguliers, lui
semblait-il. Si rien ne survenait, il pourrait de
nouveau apercevoir le soleil d’ici quelques
années. Il avait des cheveux encore noirs, mais
ses yeux étaient tout blancs. Quand nous étions
assis ensemble à fumer dans sa tente de peau de
renne, il racontait tout ce qu’il avait vu, avant
d’être aveugle. Il était rude et sain, dénué de
sentiment, inusable, et il gardait son espoir.
Quand je dus partir, il m’accompagna dehors et
commença à indiquer du doigt plusieurs
187
directions différentes. « Voici le sud, dit-il, et
voilà le nord. Tu vas d’abord dans cette direction
et quand tu es arrivé un bout de chemin plus bas
dans la montagne, tu tournes dans cette direction,
dit-il. – Parfaitement ! » répondis-je. Alors le
Lapon eut un rire satisfait et dit : « Tu vois, je ne
savais pas cela il y a une pièce de cinquante-
quatre ans, je vois donc mieux maintenant
qu’alors, cela fait constamment des progrès. »
Alors, il se baissa et rentra en rampant dans sa
tente, la sempiternelle tente de peau de renne, son
foyer sur cette terre. Et de nouveau il s’assit
devant son feu comme auparavant, plein de
l’espoir que d’ici quelques années il pourrait au
moins apercevoir le soleil... Eva, c’est
extrêmement curieux, l’espoir. Moi, par exemple,
en ce moment, je nourris l’espoir d’oublier la
personne que je n’ai pas rencontrée ce matin sur
la route.
– Tu parles d’une manière si étrange.
– C’est la troisième nuit de fer. Je te promets,
Eva, de devenir un autre homme demain. Laisse-
moi seul maintenant. Tu ne me reconnaîtras pas
188
demain quand je viendrai, je rirai et
t’embrasserai, ma charmante amie. Pense, il ne
me reste plus que cette nuit et je deviendrai un
autre homme, dans quelques heures, je serai un
autre homme. Bonne nuit, Eva.
– Bonne nuit.
Je m’étends plus près de mon feu et considère
les flammes. Une pomme de sapin tombe de la
branche, une branche sèche ou une autre tombe
aussi, la nuit est comme un abîme illimité. Je
ferme les yeux.
Après une heure, mes sens commencent à se
balancer suivant un rythme déterminé, je résonne
à l’unisson dans le grand silence, à l’unisson. Je
regarde le croissant de la lune, il se tient dans le
ciel comme une coquille blanche et j’éprouve
pour lui un sentiment de tendresse. Je sens que je
rougis. C’est la lune ! dis-je, silencieusement et
passionnément, c’est la lune ! Et mon cœur bat
vers elle, dans une légère palpitation. Cela dure
quelques minutes. Il vente un peu, un vent
étranger me parvient, une pression d’air
singulière. Qu’est-ce ? Je regarde autour de moi
189
et ne vois personne. Le vent m’appelle et mon
âme s’incline, consentante, vers cet appel, et je
me sens enlevé, arraché de ma cohésion, attiré sur
une poitrine invisible, mes yeux s’embuent, je
frissonne... Dieu est quelque part dans le
voisinage et me regarde. Cela dure encore
quelques minutes. Je tourne la tête, l’étrange
pression d’air disparaît et je vois quelque chose,
comme le dos d’un esprit, qui chemine sans bruit
à travers la forêt...
Je lutte un court moment contre un lourd
étourdissement, ces émotions m’avaient harassé.
Je me sens mortellement las, et je m’endors.
Quand je m’éveillai, la nuit était passée. Ah !
j’avais été durant un long temps dans un état
lamentable, plein de fièvre, m’attendant à
succomber à une maladie ou à une autre. Souvent
les choses étaient pour moi sens dessus dessous,
je voyais tout avec des yeux rouges
d’inflammation, une profonde mélancolie me
dominait.
Maintenant c’était passé.
190
XXVII
191
retint. Au commencement ma présence pesait à
Edvarda, elle baissait les yeux quand je disais
quelque chose ; par la suite elle me toléra et
m’adressa même quelques questions. Elle était
étonnamment pâle, le brouillard se posait gris et
froid sur son visage. Elle ne descendit pas de
voiture.
– Je viens en mission, dit-elle en riant. Je viens
du chef-lieu de la paroisse, où je n’ai trouvé
personne de vous ; on m’a dit que vous étiez ici.
J’ai fait des heures de voiture pour vous trouver.
Nous donnons une petite réunion demain soir...
l’occasion en est que le baron doit partir la
semaine prochaine... et j’ai été chargée de vous
inviter tous. Et puis, nous danserons. C’est
demain soir.
Tous s’inclinèrent et remercièrent.
À moi elle dit en outre :
– Ne nous faites pas faux bond, vous serez
gentil. N’envoyez pas au dernier moment un
billet d’excuse... Elle n’avait dit cela à aucun des
autres. Peu après elle partit.
192
Je fus si ému de cette amabilité inattendue que
je me retirai un moment à l’écart, pour savourer
ma joie. Là-dessus je pris congé du docteur et de
ses invités et me mis en route pour rentrer chez
moi. Comme elle m’était clémente ! Comme elle
m’était clémente ! Que puis-je faire pour elle en
retour ? Mes mains devinrent molles, un froid
suave me lancina les poignets. Grand Dieu ! me
voilà chancelant et abattu de joie, pensai-je, je
suis incapable de fermer les poings, et les larmes
me viennent aux yeux, de désarroi ; quel remède
y a-t-il à cela ?... Ce ne fut que tard dans la soirée
que j’arrivai chez moi. Je passai par les quais et
demandai à un pêcheur si le bateau-courrier
viendrait avant demain soir. Oh ! non, le bateau-
courrier devait venir un jour de la semaine
prochaine. Je montai en hâte à la hutte et me mis
à inspecter mon meilleur costume. Je le brossai et
le mis en état, il avait attrapé des accrocs à
plusieurs endroits, et je pleurais en reprisant les
trous.
Quand j’eus terminé je m’étendis sur la
couchette. Ce repos dure un moment, une idée me
vient, je saute sur pieds et demeure accablé, au
193
milieu de la pièce. Tout cela est encore un
stratagème ! murmuré-je. Je n’aurais pas été
invité si je ne m’étais pas trouvé présent par
hasard au moment où l’on invitait les autres. Et
par-dessus le marché, elle m’avait donné
l’avertissement le plus clair de ne pas venir,
d’envoyer un billet d’excuse...
Je ne dormis pas de toute la nuit et, quand vint
le matin, j’allai dans la forêt, glacé, harassé de ma
veille et fiévreux. Ohé ! voilà qu’on prépare une
réunion à Sirilund ! Et après ? Je n’irai pas et
n’enverrai pas d’excuse. M. Mack est un homme
extrêmement réfléchi, il donne cette fête pour le
baron ; mais moi, je ne m’y rendrai pas,
comprenez-vous bien ?...
Le brouillard s’étendait épais sur vallées et
montagnes, un givre moite se posait sur mes
vêtements et les alourdissait, mon visage était
froid et mouillé. Par moments seulement un coup
de vent survenait qui secouait les brouillards
dormants et les faisait monter et descendre,
monter et descendre.
L’après-midi s’avançait, l’obscurité se fit, le
194
brouillard déroba tout à mes yeux et je n’avais
aucun repère solaire sur quoi me guider. Je
tournaillai pendant des heures durant mon voyage
de retour ; mais je n’avais rien qui me pressât, je
me trompai de direction avec la plus grande
tranquillité et arrivai dans des endroits inconnus
de la forêt. Finalement je pose mon fusil contre
un tronc d’arbre et consulte ma boussole. Je
repère exactement mon chemin et me remets à
marcher. Il peut être huit ou neuf heures.
Alors il arriva quelque chose.
Après une demi-heure j’entends de la musique
à travers le brouillard, quelques minutes plus tard
je reconnais l’endroit, je suis juste devant le
bâtiment principal de Sirilund. Ma boussole
m’avait-elle, par une fausse déclinaison, conduit
précisément à l’endroit que je voulais fuir ? Une
voix connue m’appelle, c’est la voix du docteur.
Peu après on m’introduit.
Ah ! le canon de mon fusil avait peut-être
influencé la boussole et l’avait déroutée. Cela
m’est aussi arrivé une fois depuis, cette année. Je
195
ne sais pas ce que je dois croire. Peut-être aussi
était-ce la destinée.
196
XXVIII
197
dîner. Des servantes affairées couraient de-ci de-
là avec des verres et des vins, des cafetières de
cuivre étincelantes, des cigares, des pipes, des
gâteaux et des fruits. On n’avait rien épargné. Les
lustres des pièces étaient garnis de bougies d’une
grosseur insolite, qu’on avait coulées pour la
circonstance ; en outre les nouvelles lampes à
pétrole étaient allumées.
Eva aidait à la cuisine, je l’entrevis en passant.
Dire qu’Eva aussi était là !
Le baron était l’objet d’une grande attention,
bien qu’il fût tranquille et modeste et ne se mît
pas en avant. Lui aussi portait un habit, les pans
en étaient pitoyablement fripés, d’avoir séjourné
dans la malle. Il s’entretenait fréquemment avec
Edvarda, la suivait des yeux, trinquait avec elle et
l’appelait « Mademoiselle », tout comme les
filles du doyen et du médecin de district.
J’éprouvais pour lui une aversion persistante et
pouvais à peine jeter les yeux sur lui sans me
détourner avec une sotte et triste grimace. Quand
il m’adressait la parole je répondais brièvement et
serrais les lèvres aussitôt après.
198
Il me revient certain souvenir de cette soirée,
J’étais en conversation avec une jeune fille, une
blondine, quand je lui dis quelque chose ou lui
racontai une histoire qui la fit rire. L’histoire
n’était guère remarquable, mais peut-être, dans
mon état d’ivresse, la racontai-je d’une manière
plus amusante que je ne me le rappelle
maintenant, en tout cas cela m’est sorti de la
mémoire. Bref, quand je me retournai, Edvarda
était derrière moi. Elle me lança un regard
approbateur.
Par la suite, je remarquai qu’elle entraînait la
blondine avec elle pour tâcher de savoir ce que
j’avais dit. Je ne saurais dire à quel degré le
regard d’Edvarda me fit du bien, vu que j’avais
erré toute la soirée, de pièce en pièce, quelque
peu mis à l’écart ; je me sentis aussitôt d’humeur
plus claire, à partir de ce moment je causai avec
plusieurs personnes et fus amusant. Autant que je
sache, je ne me rendis coupable d’aucune bévue...
Je me tenais dehors sur le perron. Eva vint de
l’une des pièces, apportant différentes choses.
Elle me vit, sortit sur le perron, passa sa main sur
199
les miennes en une caresse rapide, sur quoi elle
sourit et rentra. Aucun de nous n’avait parlé.
Quand je voulus la suivre et rentrer, Edvarda était
dans la galerie et me regardait. Elle me regardait
en plein visage. Elle non plus ne dit rien. J’entrai
dans la salle.
– Pensez, le lieutenant Glahn s’amuse à
donner des rendez-vous à la domesticité sur le
perron, dit soudain Edvarda, tout haut. Elle était
debout à la porte. Il y eut plusieurs personnes qui
entendirent ce qu’elle disait. Elle riait, comme si
elle avait plaisanté, mais son visage était très
pâle.
À cela je ne répondis rien, je marmonnai
seulement :
– C’était un hasard, elle sortait simplement,
nous nous sommes rencontrés dans la galerie...
Un moment passa, peut-être une heure. Une
dame reçut un verre renversé sur sa robe. Dès
qu’Evarda le vit, elle cria :
– Qu’est-ce qui se passe ? C’est naturellement
Glahn qui a fait cela.
200
Ce n’était pas moi qui l’avais fait, j’étais dans
un autre coin de la salle quand l’accident était
arrivé. À partir de ce moment, je recommençai à
boire passablement sec et me tins près de la porte
pour ne pas gêner les danseurs.
Le baron continuait à rassembler les dames
autour de lui, il déplorait que ses collections
fussent déjà emballées, si bien qu’il ne pouvait en
montrer aucune, ni cette grappe d’algues de la
mer Blanche, ni l’argile des îlots de Kor, ni de
très intéressantes formations rocheuses du fond
de la mer.
Les dames jetaient à la dérobée des regards
curieux vers ses boutons de chemise, ces
couronnes à cinq pointes qui, ainsi, signifiaient :
baron. Cependant, le docteur n’avait aucun
succès, même son spirituel juron : « Mort et
torture ! » ne faisait plus aucun effet. Mais quand
Edvarda parlait, il était toujours sur la brèche,
corrigeait de nouveau son langage, la collait avec
de petites chicanes, la rabaissait avec une
tranquille supériorité. Elle dit :
– ... jusqu’à ce que je franchisse la Vallée de la
201
Mort.
Et le docteur demanda :
– Franchir quoi ?
– La Vallée de la Mort. N’est-ce pas la Vallée
de la Mort, que cela s’appelle ?
– J’ai entendu parler du fleuve de la Mort.
C’est sans doute cela que vous voulez dire.
Plus tard elle parlait de faire garder une chose
comme un...
– Dragon, souffla le docteur.
– C’est cela. Comme un dragon, répondit-elle.
Mais le docteur dit :
– Remerciez-moi de vous avoir sauvée. Je suis
sûr que vous alliez dire : Argus.
Le baron remonta les sourcils et lui jeta un
regard étonné à travers ses épaisses lunettes. Il
n’avait peut-être jamais entendu de telles
inepties. Mais le docteur ne fit semblant de rien.
Que lui importait le baron !
Je me tiens toujours à la porte. On danse
follement dans la salle. Je réussis à mettre une
202
conversation en train avec l’institutrice du
presbytère. Nous parlions de la guerre, de la
situation en Crimée, des événements de France,
de Napoléon III empereur, de la protection qu’il
accordait aux Turcs ; la jeune dame avait lu les
journaux cet été et pouvait me raconter des
nouvelles. Finalement nous nous asseyons sur un
sofa et causons.
Edvarda vient à passer, elle s’arrête devant
nous. Tout à coup elle dit :
– Que Monsieur le lieutenant m’excuse de
l’avoir surpris sur le perron. Je ne le ferai plus
jamais.
Elle rit, maintenant aussi, sans lever les yeux
sur moi.
– Demoiselle Edvarda, veuillez cesser, dis-je.
Elle m’avait parlé à la troisième personne, ce
n’était pas dans une bonne intention et sa mine
était malveillante. Je pensai au docteur et haussai
les épaules dédaigneusement comme il l’aurait
fait. Edvarda dit :
– Mais pourquoi Monsieur le lieutenant ne va-
203
t-il pas dans la cuisine ? Eva y est. Je trouve qu’il
devrait se tenir par là.
Après quoi, elle me regarda haineusement.
Je n’avais pas fréquenté beaucoup les soirées,
mais, dans les quelques rares où je m’étais
trouvé, je n’avais jamais encore entendu pareil
ton. Je dis :
– N’êtes-vous pas, vous aussi, assez exposée à
être mal comprise, Demoiselle Edvarda ?
– Ah ! comment cela ? Oh ! cela peut bien
être ; mais comment cela ?
– Vous parlez parfois si inconsidérément. Par
exemple, maintenant, il m’a semblé que vous me
renvoyiez à la cuisine et, naturellement, c’est un
malentendu. Car je sais fort bien que vous
n’aviez pas l’intention d’être insolente.
Elle s’éloigne de nous de quelques pas. Je
pouvais voir à son attitude qu’elle pensait tout le
temps à ce que j’avais dit. Elle tourne sur ses
talons et revient, elle dit d’une voix entrecoupée :
– Ce n’était pas du tout un malentendu,
Monsieur le lieutenant a bien entendu, je l’ai
204
renvoyé à la cuisine.
– Non, mais Edvarda ! s’écrie l’institutrice,
effrayée.
Et je me remis à parler de la guerre et de la
situation en Crimée ; mais ma pensée était bien
loin de là. Je n’étais plus ivre, j’étais seulement
tout à fait bouleversé, le sol se dérobait sous moi
et, comme mainte malheureuse fois déjà, je
perdis de nouveau mon équilibre. Je me lève du
sofa et veux sortir. Le docteur m’arrête :
– À cet instant je viens d’entendre votre
panégyrique, dit-il.
– Mon panégyrique ? Par qui ?
– Par Edvarda. Elle se tient encore là-bas dans
le coin et vous regarde avec des yeux
incandescents. Je ne l’oublierai jamais, ses yeux
avaient une expression complètement énamourée
et elle a dit très haut qu’elle vous admirait.
– C’est bien, répondis-je, en riant... Ah ! je
n’avais plus une idée claire dans la tête.
J’allai vers le baron, me penchai vers son
oreille, comme si je voulais lui dire quelque
205
chose tout bas, et quand je fus arrivé assez près je
lui crachai dans l’oreille. Il se leva d’un bond et
me regarda fixement d’un air idiot, effaré de ma
conduite. Par la suite je vis qu’il rapportait à
Edvarda ce qui s’était passé et qu’elle en était
affligée. Elle pensait sans doute à son soulier que
j’avais jeté à l’eau, aux tasses et aux verres que
j’avais eu le malheur de casser, à toutes les autres
infractions au bon ton que j’avais commises ; tout
cela revivait certainement encore une fois dans sa
mémoire. J’eus honte, c’en était fini de moi ; où
que je pusse me tourner, je rencontrais des
regards anxieux et étonnés, et je m’esquivai de
Sirilund sans prendre congé et sans remercier.
206
XXIX
207
rencontre et elle a un air magnifique avec son
visage frais. Grand Dieu ! comme son sourire
flamboie tendrement. Chaque soir je la
rencontrais.
– Tu as l’air de n’avoir aucun souci, Eva, mon
aimée.
– Tu m’appelles ton aimée. Je suis une femme
illettrée, mais je te serai fidèle. Je veux t’être
fidèle, quand je devrais en mourir. M. Mack
devient plus sévère de jour en jour, mais je n’y
pense pas ; il enrage, mais je ne lui réponds pas.
Il m’a saisie par le bras et il est devenu gris de
rage. J’ai un seul souci.
– Et quel est ce souci ?
– M. Mack te menace. Il me dit : « Ah ! ah !
c’est le lieutenant que tu as en tête ! » Je
réponds : Oui, je lui appartiens. Alors il dit :
« Bon, attends un peu, j’arriverai bien à le faire
partir. » Il a dit cela hier.
– Cela ne signifie rien : laisse-le menacer...
Eva, puis-je voir si tes pieds sont encore aussi
menus ? Ferme les yeux et laisse-moi voir !
208
Elle se jette à mon cou, les yeux fermés. Un
frisson la parcourt. Je la porte dans la forêt. Le
cheval reste là à attendre.
209
XXX
210
pêcheur, le cou tendu, gagnant le cœur des
montagnes.
Et le soir vient, je place mes tarières et mon
marteau sous une pierre et je me repose. Tout
sommeille, la lune émerge au nord, les
montagnes projettent des ombres gigantesques.
C’est pleine lune, elle a l’air d’une île
incandescente, elle a l’air d’une ronde énigme de
cuivre que je contourne et dont je m’étonne.
Ésope se lève, il est inquiet.
Que veux-tu, Ésope ? En ce qui me concerne,
je suis las de mon chagrin, je veux l’oublier, le
noyer. Je t’ordonne de rester tranquille, Ésope, je
ne veux pas d’inquiétude. Eva demande :
« Penses-tu de temps en temps à moi ? » Je
réponds : « Toujours à toi. » Eva demande
encore : « Et cela te cause-t-il de la joie de penser
à moi ? » Je réponds : « Une joie continuelle,
jamais rien d’autre que de la joie. » Alors Eva
dit : « Tes cheveux grisonnent. » Et je réponds :
« Oui, ils commencent à grisonner. » Mais Eva
demande : « Ils grisonnent à cause d’une chose à
laquelle tu penses ? » Et à cela je réponds :
211
« Peut-être. » Finalement Eva dit : « Alors tu ne
penses pas seulement à moi... » Ésope, coucher
tranquille, je veux plutôt te raconter autre chose...
Mais Ésope se lève et flaire, intrigué, du côté
de la vallée, il aboie et me tire par mes vêtements.
Quand enfin je me lève et le suis, il ne peut pas
partir assez vite. Une rougeur se montre au ciel
au-dessus de la forêt, j’accélère le pas, à mes
yeux apparaît une flambée, un énorme brasier. Je
m’arrête, regarde, les yeux fixes, fais quelques
pas et regarde... Ma hutte est en feu.
212
XXXI
213
bras dessous, je les regardai tous deux en plein
visage et saluai en passant. Edvarda s’arrêta et
demanda :
– Vous ne voulez pas demeurer chez nous,
Monsieur le lieutenant ?
– J’ai déjà ma nouvelle habitation toute prête,
répondis-je, et je m’arrêtai, moi aussi.
Elle me regarda, sa poitrine palpitait
fortement.
– Vous n’auriez pas subi de mauvais
traitements chez nous non plus, dit-elle.
Un merci remua mon cœur, mais je n’étais en
état de rien dire.
Le baron s’éloigna à petits pas.
– Vous ne voulez peut-être plus jamais me
voir ? demande-t-elle.
– Je vous remercie, Demoiselle Edvarda, de
m’avoir offert un abri, quand ma hutte a brûlé,
dis-je. C’était d’autant plus noble que cela n’a
pas dû se faire avec le consentement de votre
père... Et je la remerciai, la tête découverte, de sa
proposition.
214
– Au nom de Dieu, ne voulez-vous plus jamais
me voir, Glahn ? dit-elle tout à coup.
Le baron appela.
– Le baron appelle, dis-je, et de nouveau j’ôtai
ma casquette et fis un profond salut.
Et j’allai dans la montagne à ma mine. Rien,
rien ne me ferait plus perdre contenance. Je
rencontrai Eva : « Tiens, tu peux voir, criai-je, M.
Mack ne peut pas me chasser. Il a incendié ma
hutte et j’ai déjà une autre hutte... » Elle portait
un pinceau et un seau de goudron, « Eh ! quoi,
Eva ? »
M. Mack avait fait renverser un bateau dans le
hangar au pied de la montagne et avait
commandé à Eva de le goudronner. Il surveillait
tous ses pas, il fallait obéir.
– Mais pourquoi justement dans le hangar ?
Pourquoi pas au quai ?
M. Mack en avait ordonné ainsi...
Eva, Eva, mon aimée, on a fait de toi une
esclave, et tu ne te plains pas. Voici que tu souris
de nouveau et la vie pétille à travers ton sourire,
215
toute esclave que tu es.
Quand j’arrivai à ma mine, une surprise m’y
accueillit. Je vis que quelqu’un était venu sur les
lieux, j’examinai les traces dans le gravier et
reconnus les empreintes des longs souliers
pointus de M. Mack. Que vient-il flairer par ici ?
pensai-je, et je regardai autour de moi, il n’y avait
personne en vue. Aucun soupçon ne s’éveilla en
moi.
Et je me mis à taper sur ma tarière sans
pressentir quel mal je faisais.
216
XXXII
217
levée et je guettais comme un insensé à travers le
soir brunissant.
Quand l’extrême pointe de la proue surgit
derrière l’îlot, j’allumai ma mèche et me retirai
vivement. Une minute se passe. Subitement on
entend une détonation, une colonne de pierres
plates jaillit en l’air, la montagne tremble et le
rocher dévale en grondant vers l’abîme. Le bruit
se répercute tout autour dans les montagnes. Je
saisis mon fusil et lâche un des coups ; l’écho
répond maintes et maintes fois. Après un moment
je tire aussi mon second coup ; mon salut fit
vibrer l’air et l’écho en jeta le bruit au loin par le
vaste monde, c’était comme si toutes les
montagnes s’étaient concertées pour pousser des
cris en l’honneur du navire en partance. Il se
passe un court moment, l’air s’apaise, l’écho se
tait dans toutes les montagnes et de nouveau la
terre s’étend silencieuse. Le navire disparaît dans
le crépuscule.
Je tremble encore d’une étrange tension, je
prends mes tarières et mon fusil sous le bras et
me mets à descendre au flanc de la montagne en
218
fléchissant les genoux. Je pris le plus court
chemin, suivant de l’œil la trace fumante que
mon éboulement avait laissée après lui. Ésope
marche en secouant tout le temps la tête et en
éternuant à cause de l’odeur de roussi.
Quand j’arrivai en bas au hangar, une vision
m’y accueillit qui me jeta dans la plus violente
émotion : un bateau gisait, broyé par le bloc de
roche précipité, et Eva, Eva gisait à côté de lui,
mise en pièces, écharpée par la violence du choc,
méconnaissable, le flanc et le ventre déchirés du
haut en bas. Eva était morte sur le coup.
219
XXXIII
220
de la Vie ; car personne d’autre ne sait ces
choses. Et le seigneur était son ami et son amant ;
mais le temps passa et un beau jour il en vit une
autre et son âme fut détournée.
Comme un jouvenceau il avait aimé son amie.
Il l’appelait souvent sa bénédiction et sa colombe,
et elle avait une poitrine ardente et palpitante. Il
dit : « Donne-moi ton cœur ! » Ainsi fit-elle. Il
disait : « Oserai-je te faire une prière, bien-
aimée ? » Et elle répondait avec ivresse : « Oui. »
Elle lui donna tout et il ne la remercia même pas.
Quant à l’autre, il l’aima comme aime un
esclave, comme un fou et comme un mendiant.
Pourquoi ? Demande à la poussière du chemin et
aux feuilles qui tombent ; demande au dieu
énigmatique de la Vie, car personne d’autre ne
sait ces choses. Elle ne lui donna rien, non, elle
ne lui donna rien et pourtant il la remercia. Elle
dit : « Donne-moi ta paix et ta raison ! » Et il
n’eut qu’un chagrin, c’est qu’elle ne lui demandât
pas sa vie.
Et son amie fut enfermée dans la tour...
– Que fais-tu, jeune fille, assise et souriante ?
221
– Je pense à quelque chose, dix ans en arrière.
C’est alors que je le rencontrai.
– Tu te le rappelles encore ?
– Je me le rappelle encore. Et le temps passe...
– Que fais-tu, jeune fille ? Et pourquoi es-tu là
assise et souriante ?
– Je brode son nom sur une nappe.
– Le nom de qui ? Est-ce le nom de celui qui
t’enferma ?
– Oui, celui que je rencontrai il y a vingt ans.
– Tu te le rappelles encore ?
– Je me le rappelle comme autrefois. Et le
temps passe...
– Que fais-tu, prisonnière ?
– Je vieillis et n’y vois plus à broder, je gratte
la chaux du mur. Avec cette chaux je pétris une
cruche pour lui en guise de cadeau, un petit
cadeau pour lui.
– De qui parles-tu ?
– De mon amant, celui qui m’enferma dans la
222
tour.
– C’est cela qui te fait sourire, qu’il t’enferma
dans la tour ?
– Je pense à ce qu’il dira. « Voyez, voyez,
dira-t-il, mon amie m’a envoyé une petite cruche,
elle ne m’a pas oublié pendant trente années. »
Et le temps passe...
– Eh ! quoi, prisonnière, tu restes assise sans
rien faire et tu souris ?
– Je vieillis, je vieillis, mes yeux sont
aveugles, je ne fais plus que penser.
– À celui que tu rencontras voici quarante
ans ?
– À celui que je rencontrai quand j’étais jeune.
Peut-être y a-t-il quarante ans de cela.
– Mais ne sais-tu donc pas qu’il est mort... Tu
pâlis, vieille, tu ne réponds pas, tes lèvres sont
blanches, tu ne respires plus...
Voilà quelle était l’étrange légende de la fille
dans la tour. Attends un peu, Ésope, j’oubliais
quelque chose : un jour elle entendit la voix de
223
son amant dans la cour, et elle tomba à genoux et
rougit. Elle avait alors quarante ans...
Je t’ensevelis, Eva, et d’humilité, je baise le
sable sur ta tombe. Un souvenir dense et rose
glisse à travers mon âme quand je pense à toi ; je
suis comme inondé de bénédiction quand je me
rappelle ton sourire. Tu donnais tout, tu donnas
tout, et cela ne te coûta aucun effort, car tu étais
l’enfant enivrée de la Vie même. Mais d’autres,
qui épargnent chichement jusqu’à leur regard,
peuvent avoir toute ma pensée. Pourquoi ?
Demande aux douze mois de l’année, demande
aux navires sur l’Océan, demande au dieu
indéchiffrable du cœur humain...
224
XXXIV
Un homme dit :
– Vous ne tirez plus ? Ésope aboie sur une
piste dans la forêt, il chasse un lièvre.
Je dis :
– Va le tirer pour moi.
Quelques jours passèrent, M. Mack vint me
trouver, il avait les yeux creux, son visage était
cendreux. Je pensai : En est-il ainsi que je puis
deviner les hommes, ou bien n’en est-il rien ? Je
ne le sais pas moi-même.
M. Mack parla de l’éboulement, de la
catastrophe. C’était un accident, un déplorable
hasard, je n’en étais nullement coupable.
Je dis :
– S’il y avait quelqu’un qui voulait à tout prix
nous séparer, Eva et moi, il est arrivé à ses fins.
Que Dieu le maudisse !
225
M. Mack loucha vers moi soupçonneusement.
Il marmonna quelque chose touchant le bel
enterrement, on n’avait rien épargné.
Je restai coi, admirant sa grande habileté.
– Il ne voulut accepter aucune indemnité pour
le bateau que mon éboulement avait broyé.
– Si, dis-je. Ne voulez-vous vraiment pas vous
faire payer la barque et le seau de goudron, le
pinceau ?
– Non, cher Monsieur le lieutenant, répondit-
il, comment pouvez-vous penser cela !... Et il me
regarda avec des yeux pleins de haine.
Durant trois semaines je ne vis pas Edvarda.
Si, une fois, je la rencontrai à la boutique où
j’étais allé pour acheter du pain ; elle était de
l’autre côté du comptoir et fourrageait dans des
étoffes. En dehors d’elle, seuls les deux commis
étaient présents.
Je saluai à haute voix, elle leva les yeux, mais
ne répondit pas. Une idée me vint, je ne voulais
pas demander du pain en sa présence, je me
tournai vers les commis et demandai de la poudre
226
et du petit plomb. Pendant que l’on pesait ces
denrées, je ne quittai pas Edvarda des yeux.
Une robe grise, beaucoup trop petite, dont les
boutonnières étaient usées ; sa poitrine plate
palpitait fortement. Comme elle avait poussé cet
été ! Son front pensait, ses sourcils bizarrement
arqués étaient dans son visage comme deux
énigmes, tous ses mouvements étaient devenus
plus « mûrs ». Je regardai ses mains, l’expression
des longs doigts effilés me causa une violente
impression et me fit tressaillir. Elle continuait à
fourrager dans les étoffes.
Je restais là, souhaitant qu’Ésope courût de
l’autre côté du comptoir, vers elle, et la reconnût,
je l’aurais instantanément rappelé et me serais
excusé : alors qu’aurait-elle répondu ?
– S’il vous plaît, dit le commis.
Je payai, pris mes paquets et saluai de
nouveau. Edvarda leva les yeux, mais ne répondit
pas, cette fois non plus.
C’est bien, pensai-je, elle est peut-être déjà
fiancée au baron. Et je partis sans pain.
227
Une fois arrivé dehors, je jetai un regard vers
la fenêtre. Personne ne me suivait des yeux.
228
XXXV
229
d’une barque solitaire.
Une jeune fille arriva, ramant.
– Où as-tu été, ma fille ?
– Nulle part.
– Nulle part ? Écoute, je te reconnais, je t’ai
rencontrée cet été.
Elle accosta, débarqua et amarra la barque.
– Tu étais bergère, tu tricotais un bas, je t’ai
rencontrée une nuit.
Une petite rougeur monte à ses joues et elle rit
avec embarras.
– Ma petite fille de la lande, entre dans la
cabane et laisse-moi te regarder. D’ailleurs tu
t’appelles Henriette.
Mais elle passe devant moi sans mot dire.
L’automne, l’hiver l’avaient saisie. Déjà ses sens
dormaient.
Déjà le soleil était descendu dans l’Océan.
230
XXXVI
231
elle ne me cachera pas qu’elle ne fait que
semblant de boire, elle me le montrera
expressément. Voilà comment elle est.
Bon, bientôt sonnera la dernière heure !
Et tandis que je descendais la route, je pensais
encore : Mon uniforme fera son effet sur elle, les
galons en sont neufs et beaux, le sabre cliquettera
sur le plancher. Une joie nerveuse ruissela en moi
et je murmurai à part moi : qui sait ce qui peut
arriver encore ! Je relevai la tête et étendis la
main. Plus d’humilité, de l’honneur dans la vie !
Peu m’importait comment cela se passerait, je ne
ferais plus aucune avance. Excusez-moi de ne pas
demander votre main, belle Demoiselle...
M. Mack sortit à ma rencontre dans la cour,
les yeux encore plus creux, le teint encore plus
cendreux.
– Partir ? Ah ! bah ! Du reste vous n’avez
guère eu d’agrément, ces derniers temps, hein ?
Votre hutte a brûlé... Et M. Mack sourit.
Ce fut tout à coup comme si je voyais devant
moi l’homme le plus intelligent de la terre.
232
– Entrez, Monsieur le lieutenant, Edvarda est
là. Eh bien, adieu, adieu ! Nous nous
retrouverons d’ailleurs sans doute sur le quai,
quand le bateau partira... Il s’éloigna, la tête
penchée, réfléchissant et sifflotant.
Edvarda était assise au salon, elle lisait. Quand
j’entrai elle resta un moment ébahie de mon
uniforme, elle me regarda de côté, à la manière
d’un oiseau, et même elle rougit. Elle ouvrit la
bouche.
– Je viens faire mes adieux, parvins-je enfin à
dire.
Elle se leva tout d’une pièce et je vis que mes
paroles faisaient une certaine impression sur elle.
– Glahn, devez-vous partir ? Maintenant ?
– Aussitôt que le bateau viendra... Je saisis sa
main, ses deux mains, un ravissement absurde
s’empare de moi, je m’écrie : Edvarda ! et la
dévore des yeux.
Et au même moment, elle devient froide,
froide et rétive. Tout en elle me faisait
opposition, elle se redressa. Je me trouvais devant
233
elle comme un mendiant, je lâchai ses mains et la
laissai aller. Je me rappelle qu’à partir de ce
moment je demeurai à répéter machinalement :
Edvarda ! Edvarda ! plusieurs fois, sans y
réfléchir, et quand elle demanda : « Eh bien ?
Que vouliez-vous dire ? » je ne lui donnai aucune
explication.
– Dire que vous allez déjà partir ! répéta-t-elle.
Et qui viendra l’année prochaine ?
– Un autre, répondis-je. On rebâtira sans doute
la hutte.
Pause. Déjà elle reprenait son livre.
– Je déplore que mon père ne soit pas là, dit-
elle. Mais je le saluerai de votre part.
À cela je ne répondis pas. Je m’avançai, lui
pris la main encore une fois et dis :
– Alors, adieu, Edvarda.
– Adieu, répondit-elle.
J’ouvris la porte et fis mine de partir. Déjà elle
était assise, son livre à la main, et elle lisait, elle
lisait réellement et tournait les pages. Aucune
impression, mon adieu n’avait fait aucune
234
impression sur elle.
Je toussai.
Elle se retourna et dit, surprise :
– N’êtes-vous pas parti ? J’avais cru vous voir
partir.
Dieu seul sait, mais sa surprise était trop
grande, elle avait omis de se surveiller et avait
exagéré son étonnement, et la pensée me vint que
peut-être elle avait su tout le temps que j’étais
derrière elle.
– Maintenant, je vais partir, dis-je. Alors elle
se leva et vint à moi.
– J’aimerais avoir un souvenir de vous,
puisque vous partez, dit-elle. J’avais pensé à vous
demander quelque chose, mais c’est sans doute
trop. Voulez-vous me donner Ésope ?
Je ne réfléchis pas, mais répondis : « Oui. »
– Alors, peut-être voudrez-vous me l’amener
demain, dit-elle.
Je m’en allai.
Je levai les yeux vers la fenêtre. Personne.
235
Maintenant tout était fini..
La dernière nuit dans la cabane. Je rêvassais,
je comptais les heures ; quand vint le matin, je
préparai mon dernier repas. C’était une froide
journée.
Pourquoi m’avait-elle prié de lui amener moi-
même le chien ? Voulait-elle causer avec moi, me
dire quelque chose, pour la dernière fois ? Je
n’avais plus rien à attendre. Et comment
traiterait-elle Ésope ? Ésope, Ésope, elle va te
tourmenter ! À cause de moi elle te fouettera,
peut-être aussi te caressera-t-elle, mais en tout cas
elle te fouettera à tort et à raison et te pervertira
complètement...
J’appelai Ésope, le flattai, mis ma tête contre
la sienne et saisis mon fusil. Ésope commençait
déjà à aboyer de joie, croyant que nous allions à
la chasse. Je mis de nouveau ma tête contre la
sienne, appuyai le canon du fusil contre la nuque
d’Ésope et tirai la gâchette.
Je louai un homme pour porter à Edvarda le
cadavre d’Ésope.
236
XXXVII
237
personne.
– Quand part le bateau ? demanda le docteur à
un homme.
– Dans une demi-heure.
Je ne dis rien.
Edvarda se tournait de côté et d’autre,
surexcitée.
– Docteur, ne rentrons-nous pas à la maison ?
demanda-t-elle. J’ai fait ce qui était ma mission.
– Vous avez rempli votre mission, dit le
docteur.
Elle rit humiliée de ses perpétuelles
rectifications, et répondit :
– Oui, n’est-ce pas à peu près ce que j’ai dit ?
– Non, répondit-il d’un ton bref.
Je le regardai. Le petit homme se tenait là,
froid et ferme ; il avait conçu un plan et le
suivrait jusqu’au bout. Et si néanmoins il
perdait ? Alors il ne le montrerait tout de même
pas, jamais son visage ne se contractait.
Le crépuscule tombait.
238
– Alors, adieu, dis-je. Et merci de chaque
journée.
Edvarda me regarda sans mot dire. Puis elle
tourna la tête et tint les yeux fixés sur le bateau.
Je descendis dans le canot. Edvarda était
encore debout sur le quai. Quand je fus arrivé à
bord, le docteur me cria : « Adieu ! » Je regardai
vers la terre, au même moment Edvarda se
détourna et s’éloigna du quai, hâtivement, dans la
direction de la maison, avec le docteur loin
derrière elle. Ceci fut la dernière chose que je vis
d’elle.
Une vague de mélancolie glissa à travers mon
cœur...
Le vapeur se mit en route ; je voyais encore
l’enseigne de M. Mack : DÉPÔT DE SEL ET TONNEAUX
VIDES. Mais bientôt elle s’effaça. La lune et les
étoiles apparurent, les montagnes surgirent tout
autour, et je vis les forêts sans fin. Ici se trouve le
moulin, là, là était ma hutte qui a brûlé ; la haute
pierre grise reste solitaire sur le terrain calciné
par l’incendie. Iseline, Eva...
239
La nuit boréale s’élargit par-dessus montagnes
et vallées.
240
XXXVIII
241
En ce qui concerne Edvarda, je ne pense pas à
elle.
Pourquoi ne l’aurais-je pas complètement
oubliée durant ce long temps ? J’ai de l’honneur
dans ma vie. Quelqu’un me demande-t-il si j’ai
des chagrins, alors je réponds carrément : Non, je
n’ai pas de chagrins...
Cora est couchée à mes pieds et me regarde.
Autrefois c’était Ésope, mais maintenant c’est
Cora qui est couchée là et me regarde. La pendule
tictaque sur la cheminée, devant mes fenêtres
ouvertes gronde le bruit de la ville. On frappe à la
porte et le facteur me tend une lettre. La lettre
porte une couronne. Je sais de qui elle vient, je le
comprends aussitôt, ou bien peut-être l’ai-je rêvé
dans une nuit d’insomnie. Mais, dans la lettre, il
n’y a rien d’écrit, elle ne renferme que deux
plumes vertes d’oiseau sauvage.
Une terreur glaciale me traverse, j’ai froid.
Deux plumes vertes ! me dis-je à moi-même.
Bah ! qu’y puis-je faire ? Mais pourquoi ai-je
froid ? Tiens, c’est ce maudit courant d’air qui
vient de ces fenêtres-là.
242
Et je ferme les fenêtres.
Voici deux plumes d’oiseau sauvage !
continué-je à penser, il me semble que je devrais
les reconnaître, elles me rappellent une petite
plaisanterie là-haut dans le Nordland, tel petit
événement parmi maints autres événements ;
c’est amusant de revoir ces deux plumes. Et il me
semble tout à coup voir un visage et entendre une
voix, et la voix dit : « S’il plaît à Monsieur le
lieutenant, voici ses plumes d’oiseau sauvage ! »
« Ses » plumes...
Cora, il faut rester tranquille, tu entends, si tu
bouges, je t’assomme ! Le temps est chaud, il fait
une chaleur insupportable ; à quoi pensais-je en
fermant les fenêtres ! Rouvrez les fenêtres,
ouvrez la porte toute grande, par ici, joyeux
mortels, entrez ! Hé, commissionnaire ! Va faire
des courses pour moi et me chercher beaucoup de
monde...
Et le jour passe, mais le temps ne bouge pas.
Voilà, j’ai écrit ceci pour mon seul plaisir et je
me suis amusé du mieux que j’ai pu. Aucun souci
243
ne me presse, je me languis seulement vers
ailleurs ; où, je ne le sais pas, mais très loin, peut-
être en Afrique, aux Indes. Car j’appartiens aux
forêts et à la solitude.
244
La mort de Glahn
Un document de 1861
245
I
246
je suis perdue ; sous son regard j’éprouve une
émotion comme s’il me touchait. »
Mais Thomas Glahn avait ses défauts et je n’ai
pas l’intention de les dissimuler, puisque je le
hais. Il pouvait, à certains moments, être puéril
comme un enfant, tant il avait de bonhomie, et
peut-être était-ce pour cela qu’il enchantait à tel
point les femmes, Dieu seul le sait. Il pouvait
bavarder avec les femmes et rire de leur babil
insignifiant, c’est par là qu’il faisait impression
sur elles. D’un homme de la ville, très corpulent,
il dit un jour qu’il avait l’air de marcher avec de
la graisse dans le fond de son pantalon et il riait
lui-même de cette plaisanterie, alors que moi j’en
aurais eu honte. Une fois par la suite, après que
nous en fûmes venus à habiter ensemble, il
montra aussi sa puérilité d’une manière
manifeste : mon hôtesse entra chez moi un matin
et demanda ce que je désirais pour mon déjeuner,
et dans ma précipitation j’en vins à répondre :
« Une œuf et un tranche de pain. » Thomas Glahn
était justement dans ma chambre – il demeurait
dans la mansarde au-dessus, juste sous le toit – et
il se mit à rire enfantinement de mon innocent
247
lapsus et à s’en gausser. « Une œuf et un tranche
de pain ! » répétait-il sans cesse jusqu’au moment
où je lui jetai un regard étonné pour le faire
cesser.
Peut-être me rappellerai-je encore de lui
plusieurs traits ridicules par la suite, et dans ce
cas, je veux les mettre aussi par écrit et ne pas
l’épargner, puisqu’il est encore mon ennemi.
Pourquoi serais-je magnanime ? Mais je
concéderai qu’il ne disait de bêtises que lorsqu’il
était ivre et, dans les deux cas rapportés plus
haut, il était extrêmement ivre. Mais n’est-ce pas
en soi une grande faute d’être ivre ?
Quand je le rencontrai dans l’automne de
1859, c’était un homme de trente-deux ans, nous
étions tous deux du même âge. Il avait alors toute
sa barbe. Il portait des chemises de chasse en
laine qui étaient décolletées à l’excès et même il
lui arrivait d’omettre de boutonner le dernier
bouton du haut. Son cou me parut, pour
commencer, être extraordinairement beau, mais,
petit à petit, il se fit de moi un ennemi mortel et
alors je ne trouvai pas que son cou fût plus beau
248
que le mien, et pourtant je ne l’exhibais pas aussi
largement. Je le rencontrai pour la première fois
sur un bateau fluvial : je me rendais à la chasse
au même endroit que lui, et nous décidâmes
aussitôt de voyager de compagnie dans l’intérieur
du pays, en char à bœufs, quand le chemin de fer
ne pourrait plus nous mener plus loin. J’évite
avec soin de nommer l’endroit où nous nous
rendions pour ne mettre personne sur la piste ;
mais la famille Glahn peut, en toute tranquillité,
cesser de publier des annonces au sujet de son
parent ; car il est mort, dans cet endroit où nous
nous rendions et que je ne veux pas nommer.
J’avais d’ailleurs entendu parler de Thomas
Glahn avant de le rencontrer, son nom ne m’était
pas inconnu. J’avais entendu dire qu’il avait été
en relations avec une jeune Nordlandaise de
bonne famille et qu’il l’avait compromise d’une
manière ou de l’autre, sur quoi elle avait rompu
avec lui. Il avait juré, dans son sot orgueil, de
s’en venger sur lui-même, ce en quoi la dame
l’avait tranquillement laissé faire à sa guise, cela
ne la concernant pas. Ce n’est qu’à dater de ce
moment que le nom de Thomas Glahn devint
249
réellement connu, il perdit toute retenue, se mit à
boire follement, fit scandale sur scandale et quitta
l’armée. C’était aussi une singulière manière de
se venger d’un refus !
Il circulait aussi une autre version de ses
relations avec la jeune dame ; il ne l’aurait pas le
moindrement compromise, mais la famille de la
jeune personne l’aurait jeté à la porte, et elle-
même y aurait contribué, après qu’un comte
suédois, dont je ne veux pas nommer le nom, eut
demandé sa main. Mais j’attache une moindre
créance à cette version et tiens la première pour
plus véridique, parce que je hais Thomas Glahn
et le crois capable du pire. Mais, quoi qu’il en pût
être, lui-même ne parlait jamais de cette liaison
avec la dame haut placée et je ne l’interrogeai pas
non plus à ce sujet. En quoi cela me regardait-il ?
Pendant que nous étions sur le bateau fluvial,
je ne me rappelle pas que nous ayons causé de
grand-chose d’autre que du petit village où nous
nous rendions et où aucun de nous n’avait été
auparavant.
– Il doit y avoir là une sorte d’hôtel, dit Glahn,
250
en regardant la carte. Si nous avons de la chance,
nous pourrons arriver à y habiter ; l’hôtesse est
une vieille halfbreed anglaise, à ce qu’on m’a
raconté. Le chef indigène demeure à la villa
voisine, il aurait de nombreuses femmes,
certaines n’ont que dix ans.
Or, je ne savais pas si le chef avait de
nombreuses femmes et s’il y avait un hôtel dans
la ville, aussi ne dis-je rien ; mais Glahn sourit et
je trouvai que son sourire était beau.
J’oubliais du reste de noter qu’on ne pouvait
aucunement qualifier Glahn d’homme parfait,
bien qu’il eût un air si magnifique. Il racontait
lui-même qu’il avait au pied gauche une ancienne
blessure, un coup de fusil, et que cette blessure
était pleine de rhumatisme à n’importe quel
changement de temps.
251
II
252
choix à Glahn, je dis :
– Il y a deux chambres, une en bas et une en
haut, choisissez !
– Et Glahn visita les deux chambres et choisit
celle du haut, peut-être pour me donner la
meilleure ; mais ne lui en fus-je pas
reconnaissant, peut-être ? Je ne lui dois rien.
Tant que dura la pire chaleur, nous
négligeâmes la chasse et nous tînmes tranquilles
à la cabane ; car la chaleur était excessivement
dure. La nuit nous couchions avec une
moustiquaire autour de la couchette à cause des
insectes ; mais il arrivait néanmoins que des
chauves-souris aveugles vinssent donner dans nos
moustiquaires, de leur vol silencieux et rageur, et
les déchirer ; cela arriva à Glahn beaucoup plus
souvent que de raison, parce qu’il lui fallait avoir
constamment une lucarne ouverte dans le toit à
cause de la chaleur ; mais à moi cela n’arriva pas.
Dans la journée, nous restions étendus sur des
nattes devant notre cabane, nous fumions et
observions la vie autour des autres cabanes. Les
indigènes étaient des gens bruns aux lèvres
253
épaisses, tous avec des anneaux dans les oreilles
et des yeux bruns, mort ; ils étaient presque nus
avec seulement une bande de cotonnade ou une
tresse de feuillage à la ceinture ; en outre, les
femmes portaient aussi une courte jupe de
cotonnade pour se protéger. Tous les enfants
étaient nus comme des vers, nuit et jour, avec de
gros ventres proéminents qui luisaient d’huile.
– Les femmes sont trop grasses, dit Glahn.
Et moi aussi je trouvais que les femmes étaient
trop grasses et peut-être ne fut-ce pas non plus
Glahn, mais moi-même, qui eus le premier cette
pensée ; mais je ne me disputerai pas avec lui sur
ce sujet et lui en laisse volontiers l’honneur.
D’ailleurs, les femmes n’étaient pas toutes laides,
bien que leurs visages fussent gras et bouffis ;
j’avais rencontré une jeune fille en ville, une
jeune demi-Tamoule avec de longs cheveux et
des dents blanches comme neige, elle était la plus
belle de toutes. Je butai contre elle un soir au coin
d’une rizière, elle était couchée sur le ventre dans
l’herbe haute et gigotait, les jambes en l’air. Elle
pouvait parler avec moi et nous causâmes aussi,
254
tant que je voulus ; il faisait presque matin quand
nous nous séparâmes et elle ne rentra pas
directement chez elle mais fit comme si elle avait
passé la nuit dans la ville voisine. Ce soir-là,
Glahn était assis au beau milieu de la ville,
devant une petite cabane, avec deux jeunes filles,
qui étaient très jeunes, peut-être pas plus que
juste dix ans. Il était assis et batifolait avec elles
et buvait de la bière de riz ; chacun son goût.
Une couple de jours après nous allâmes à la
chasse. Nous passâmes devant des vergers de thé,
des rizières et des prairies, nous laissâmes la ville
derrière nous et marchâmes dans la direction du
fleuve, nous arrivâmes dans des forêts d’arbres
étrangers et étranges : bambous, manguiers,
tamariniers, tecks et avicennies, plantes
oléagineuses et plantes à gomme. Ah ! Dieu sait
quelles sortes d’arbres c’étaient, aucun de nous
ne s’y entendait guère. Mais dans le fleuve il n’y
avait pas beaucoup d’eau et il continua à y avoir
peu d’eau jusqu’à la saison des pluies. Nous
tirâmes des pigeons ramiers, des poules sauvages,
et nous vîmes deux panthères sur la fin de
l’après-midi ; des perroquets aussi volèrent au-
255
dessus de nos têtes. Glahn tirait avec une terrible
sûreté, il ne manquait jamais, mais c’était aussi
parce que son fusil était meilleur que le mien,
moi aussi je tirais maintes fois avec une terrible
sûreté. Je ne m’en vantais jamais, mais Glahn
disait souvent : je pique celui-ci à la queue, je
gratte celui-là sur la tête ; il disait cela avant de
presser sur la gâchette et, quand l’oiseau tombait,
il l’avait parfaitement atteint à la queue ou à la
tête. Quand nous tombâmes sur les deux
panthères, Glahn voulait absolument les chasser
aussi avec son fusil de chasse mais je le fis
renoncer à ce projet, parce qu’il commençait à
faire sombre et qu’il ne nous restait plus que
quelques cartouches. Il fit aussi étalage de ce
qu’il avait montré du courage en voulant tirer des
panthères avec du petit plomb.
– Cela m’agace de ne pas avoir tiré malgré
tout, me dit-il. Pourquoi êtes-vous si diablement
prudent ? Voulez-vous vivre longtemps ?
– Cela me réjouit que vous me trouviez plus
raisonnable que vous-même, répondis-je.
– Allons, ne nous fâchons pas pour si peu, dit-
256
il alors.
Ce furent ses paroles et non les miennes ; s’il
avait voulu se fâcher avec moi, libre à lui. J’avais
commencé à éprouver de l’aversion pour lui à
cause de sa conduite frivole et de ses allures de
séducteur. La veille au soir j’étais venu tout
tranquillement avec Maggie, la Tamoule, qui était
mon amie, et nous étions tous deux d’excellente
humeur. Glahn est assis devant la cabane et nous
salue et nous sourit, quand nous passons, mais
c’était la première fois que Maggie le voyait et
elle m’interrogea avec curiosité à son sujet. Il
avait fait une telle impression sur elle que nous
nous séparâmes et allâmes chacun de notre côté,
elle ne m’accompagna pas chez moi.
Quand je lui en parlais, Glahn voulut tourner
la chose en plaisanterie comme si cela n’avait
aucune importance. Mais, moi, je ne l’oubliai
pas. Ce n’était d’ailleurs pas à moi que
s’adressaient son rire et son sourire quand nous
étions passés devant la cabane, c’était à Maggie.
– Qu’est-ce que c’est qu’elle mâche, tout le
temps ? me demanda-t-il.
257
– Je n’en sais rien, répondis-je ; elle mâche,
n’est-ce pas pour ça qu’elle a des dents !
Et ce n’était d’ailleurs pas une nouvelle pour
moi, que Maggie mâchât constamment quelque
chose, je m’en étais aperçu depuis longtemps.
Mais ce n’était pas du bétel qu’elle mâchait, car
ses dents étaient parfaitement blanches, par
contre elle avait l’habitude de mâcher toutes
autres choses, de les fourrer dans sa bouche et de
les mâcher comme si c’était quelque chose de
bon. Ce pouvait être n’importe quoi, des pièces
de monnaie, des bouts de papier, des plumes
d’oiseau, mais elle les mâchait. En tout cas ce
n’était pas une raison pour la rabaisser alors
qu’elle était, malgré cela, la plus belle fille du
village ; mais Glahn était envieux de moi, c’était
la chose.
Le soir, nous redevînmes bons amis, Maggie
et moi, et nous ne vîmes pas trace de Glahn.
258
III
259
– Vous ne croyez peut-être pas que j’aurais pu
le faire ?
Glahn ne répond pas cette fois non plus. Au
lieu de quoi il montre encore sa puérilité en tirant
de nouveau le léopard mort, cette fois dans la
tête. Je le regarde, comme tombé des nues.
– Oui, dit-il en guise d’explication, je ne peux
pas avouer publiquement avoir atteint un léopard
dans le flanc.
C’en était trop pour sa vanité d’avoir fait un
coup si vulgaire, il voulait toujours être le
premier. Comme il était extravagant ! Mais ce
n’était pas mon affaire, je ne le trahirais pas.
Le soir, quand nous rentrâmes à la ville avec
le léopard mort, bon nombre des indigènes
vinrent à notre rencontre pour le considérer. Du
reste, Glahn dit simplement que nous l’avions tiré
le matin et n’en fit pas autrement étalage. Maggie
vint aussi sur les lieux.
– Qui l’a tiré ? demanda-t-elle.
Et Glahn répondit :
– Tu le vois bien, deux blessures, nous l’avons
260
tiré ce matin, comme nous sortions... Et il
retourna la bête et montra à Maggie les deux
blessures, tant dans le flanc que dans la tête...
C’est ici qu’elle est entrée ma balle, dit-il, et il
montra la blessure dans le flanc parce que, dans
son extravagance, il voulait me laisser l’honneur
d’avoir atteint la tête. Je ne daignais pas rectifier
et ne le fis pas non plus. Ensuite Glahn se mit à
régaler les indigènes de bière de riz et même en
distribua une quantité à qui voulait boire.
– Ils l’ont tiré tous les deux, dit Maggie, à part
soi, et cependant elle regardait Glahn tout le
temps.
Je l’entraînai à l’écart et dis :
– Pourquoi le regardes-tu tout le temps ? Est-
ce que, moi aussi, je ne suis pas tout près de toi ?
– Si, répondit-elle. Et, écoute : Je viendrai ce
soir.
Ce fut le jour suivant que Glahn reçut cette
lettre. Il vint en effet une lettre pour lui, par
exprès, de la station fluviale, et elle avait fait un
détour de cent quatre-vingts miles. La lettre était
261
écrite d’une main de femme et je pensais à part
moi qu’elle était peut-être de son ancienne amie,
la dame haut placée. Glahn rit nerveusement
après l’avoir lue et donna au messager une bank-
note en supplément pour l’avoir apportée. Mais
cela ne dura pas longtemps avant qu’il devînt
silencieux et sombre et ne fît plus rien d’autre
que de regarder fixement droit devant lui. Le soir,
il but et s’enivra avec un vieux nain d’indigène et
son fils, et il m’embrassa, moi aussi, et voulut
absolument m’entraîner à boire avec lui.
– Vous êtes bien aimable ce soir, dis-je.
Alors il rit très haut et dit :
– Nous voilà tous deux ici au cœur de l’Inde, à
tirer du gibier, hein ? N’est-ce pas affreusement
comique ? À la santé de tous les royaumes et
pays du monde, à la santé de toutes les belles
femmes, mariées et non mariées, ici et au loin !
Hoho ! Figurez-vous un homme, et une femme
lui demande sa main, une femme mariée !
Une comtesse ! dis-je ironiquement. Je dis
cela très ironiquement et ça lui fit mal. Il rechigna
comme un chien, parce que ça lui faisait mal.
262
Puis il fronça tout à coup le front et commença à
cligner des yeux et à réfléchir profondément s’il
n’en aurait pas trop dit, tant il faisait de
cérémonies pour ce bout de secret. Mais au même
moment toute une bande de gamins accoururent
vers notre cabane, avec des appels et des cris :
« Les tigres, ohoï ! les tigres ! » Un enfant avait
été happé par un tigre presque contre le village,
dans une jungle entre la ville et le fleuve.
C’en fut assez pour Glahn, qui était ivre et
avait l’âme déchirée, il saisit son rifle et bondit en
un clin d’œil vers la jungle ; il n’avait même pas
son chapeau. Mais pourquoi prenait-il son rifle au
lieu de son fusil de chasse, s’il était vraiment si
courageux ? Il lui fallait traverser le fleuve à gué
ce qui n’était pas sans danger, mais à vrai dire, le
fleuve était du reste presque à sec jusqu’à la
saison des pluies ; un moment après j’entendis
deux coups de feu et immédiatement après un
troisième coup. « Trois coups pour une seule
bête ! pensai-je : un lion aurait fait la culbute
avec deux coups, et ceci n’est pourtant qu’un
tigre ! » Mais même ces trois coups ne furent
d’aucune utilité, l’enfant était malgré tout
263
mortellement déchiré et à demi dévoré quand
Glahn était arrivé ; s’il n’avait pas été aussi ivre,
il n’aurait pas non plus fait de tentative pour le
sauver.
Il passa la nuit à faire bombance dans la
cabane voisine de la nôtre avec une veuve et ses
deux filles. Dieu sait avec laquelle d’entre elles.
Deux jours durant Glahn ne dégrisa pas un
seul moment et il avait aussi trouvé maints
camarades avec qui boire. Il m’invita en vain à
prendre part à la ripaille, il ne surveillait plus ses
paroles et me reprocha d’être jaloux de lui.
– Votre jalousie vous aveugle, dit-il.
Ma jalousie ! Moi, jaloux de lui !
– Savez-vous bien, dis-je, jaloux de vous ! Et
pourquoi serais-je jaloux de vous ?
– Non, non, alors vous n’êtes pas jaloux de
moi, répondit-il. J’ai d’ailleurs salué Maggie ce
soir, elle chiquait comme d’habitude.
Je me mordis les lèvres pour ne pas répondre
et m’en allai.
264
IV
265
causer à haute voix avec Maggie. Il mettait en
œuvre tous ses artifices de charmeur. Maggie
venait sans doute d’arriver tout droit de chez elle
et Glahn l’avait épiée. Ils n’hésitèrent même pas
à se rejoindre droit devant mon carreau.
Je sentis un tremblement dans tous mes
membres, et j’armai le chien de mon rifle, mais le
rabattis. Je sortis sur la place, pris Maggie par le
bras et nous partîmes sans rien dire vers la ville :
Glahn disparut aussitôt dans la cabane.
– Pourquoi recommences-tu à causer avec
lui ? demandai-je à Maggie.
Elle ne répondit pas.
J’étais désespéré jusqu’à la mort, mon cœur
battait si fort que je pouvais à peine respirer.
Jamais encore je n’avais vu Maggie si belle, je
n’avais jamais vu une fille de pure race blanche
aussi belle, c’est pourquoi j’oubliai qu’elle était
tamoule et oubliai tout à cause d’elle.
– Réponds-moi, dis-je, pourquoi causes-tu
avec lui ?
– Il me plaît mieux, répondit-elle.
266
– Il te plaît mieux que moi ?
– Oui.
Ah ! il lui plaisait mieux ! Et pourtant je
pouvais bien me mesurer avec lui. N’avais-je pas
toujours été bienveillant avec elle, ne lui avais-je
pas donné de l’argent et des cadeaux. Et lui,
qu’avait-il fait ?
– Il se moque de toi, il dit que tu chiques, dis-
je.
Elle ne comprenait pas cela et je le lui
expliquai mieux : elle avait l’habitude de toujours
fourrer tout dans sa bouche et de le mâcher et
Glahn se moquait d’elle à cause de cela. Cela lui
fit plus d’impression que tout ce que je dis
d’autre.
– Écoute, Maggie, continuai-je, tu dois être à
moi pour toujours ; ne le veux-tu pas ? J’y ai
réfléchi, tu m’accompagneras quand je partirai
d’ici, je me marierai avec toi, entends-tu, et nous
partirons dans mon pays pour y demeurer. Tu
veux bien ?
Et ceci aussi lui fit impression, Maggie
267
s’anima et causa beaucoup avec moi durant la
promenade. Elle ne nomma Glahn qu’une seule
fois, elle demanda :
– Glahn sera-t-il avec nous, quand nous
partirons ?
– Non, répondis-je, il ne viendra pas. En es-tu
chagrinée ?
– Non, non, répondit-elle, j’en suis contente.
Elle n’en dit pas davantage au sujet de Glahn
et je me sentis tranquillisé. Et quand je l’en priai,
Maggie vint aussi avec moi à la maison.
Quand elle me quitta, quelques heures plus
tard, je grimpai à l’échelle qui menait à la
chambre de Glahn et frappai à la mince porte de
roseaux. Il était chez lui. Je dis :
– Je viens pour vous dire que nous ne devrions
peut-être pas aller à la chasse demain.
– Pourquoi pas ? demanda Glahn.
– Parce que je ne répondrais pas de moi : je
pourrais manquer mon coup et vous envoyer une
balle dans la gorge.
268
Glahn ne répondit pas et je redescendis. Après
cet avertissement il n’oserait sans doute pas aller
à la chasse le lendemain ; mais pourquoi aussi
avait-il attiré Maggie sous ma fenêtre et badiné
avec elle à haute voix ? Pourquoi ne retournait-il
pas dans son pays, si vraiment la lettre le
rappelait ? Au lieu de cela, il allait souvent, les
dents serrées, et criait à tous les vents : « Jamais !
Jamais ! Je me ferais plutôt couper en
morceaux ! »
Mais, le matin après le soir où je lui avais
donné cet avertissement, Glahn se présenta
néanmoins devant mon lit et cria :
– Debout, debout, camarade ! Il fait un temps
délicieux, il faut que nous tirions quelque chose.
Du reste, c’était idiot, ce que vous avez dit hier
soir.
Il n’était pas même plus de quatre heures, mais
je me levai aussitôt et me préparai à aller avec
lui, puisqu’il méprisait mon avertissement. Je
chargeai mon fusil avant de sortir en
m’arrangeant pour laisser Glahn me regarder
faire. Au surplus, le temps n’était pas délicieux,
269
comme il l’avait dit, il pleuvait et, par là, il me
narguait encore davantage. Mais je ne fis
semblant de rien et l’accompagnai en silence.
Toute la journée nous errâmes par les bois,
chacun avec nos propres pensées. Nous ne
tuâmes rien, nous manquâmes un gibier après
l’autre, parce que nous pensions à autre chose
qu’à la chasse. Vers midi, Glahn se mit à marcher
un peu en avant de moi, comme s’il voulait me
donner une meilleure occasion de faire de lui ce
que je voudrais. Il marchait juste devant la
bouche de mon fusil, mais je supportai aussi cette
nargue. Nous revînmes à la maison le soir sans
qu’il se fût rien passé. Je pensai : Peut-être que
maintenant il prendra garde et laissera Maggie
tranquille.
« Cela a été le jour le plus long de ma vie »,
dit Glahn, le soir, comme nous étions debout près
de la cabane.
Il ne fut rien dit de plus entre nous.
Les jours suivants, il fut de l’humeur la plus
noire, sans doute toujours à cause de la même
lettre. « Je n’y tiens absolument plus, non, je n’y
270
tiens plus ! » disait-il par moments la nuit : nous
l’entendions à travers toute la cabane. Sa
mauvaise humeur alla même si loin qu’il ne
répondait même pas aux plus affables questions
de notre hôtesse et il gémissait même en dormant.
« Il en a lourd sur la conscience ! pensai-je, mais
pourquoi, au nom du ciel, ne retourne-t-il pas
dans son pays ? » Son orgueil le lui défendait
sans doute, il ne voulait pas être celui qui revient,
du moment qu’il avait été éconduit une fois.
Je rencontrais Maggie chaque soir, et Glahn ne
causait plus avec elle. Je remarquai qu’elle avait
cessé de chiquer, elle ne chiquait plus du tout, je
m’en réjouis et pensai : « Elle ne chique plus,
c’est un défaut de moins, et je l’aime encore deux
fois plus ! » Un jour elle demanda après Glahn,
elle questionna avec grande circonspection.
N’était-il pas bien portant ? Était-il parti ?
– S’il n’est pas mort ou parti, répondis-je, il
est sans doute couché à la maison. Cela m’est
indifférent. Il n’y a plus moyen de le supporter.
Mais comme, au même moment, nous
arrivions à la cabane, nous pûmes voir Glahn qui
271
était couché par terre sur une natte, les mains
sous la nuque et les yeux fixés au ciel.
– Le voilà du reste couché là, dis-je.
Maggie alla droit à lui, avant que je pusse l’en
empêcher, et lui dit d’une voix joyeuse :
– Je ne chique plus, voyez vous-même ! Pas
de plume, pas de pièce de monnaie, pas de bout
de papier, je ne chique plus.
Glahn la regarda à peine et resta couché
tranquillement, mais Maggie et moi nous
partîmes. Quand je lui reprochai d’avoir rompu sa
promesse et parlé de nouveau à Glahn, elle
répondit qu’elle avait voulu le remettre à sa
place.
– Oui, c’est bien, remets-le à sa place, dis-je,
mais est-ce donc à cause de lui que tu as cessé de
chiquer ?
Elle ne répondit pas. Quoi ? Ne voulait-elle
pas répondre ?
– Dis, entends-tu, est-ce à cause de lui ?
– Non, non, répondit-elle alors, c’était pour
toi.
272
Et je ne pouvais pas non plus croire autre
chose. Pourquoi aurait-elle fait quelque chose
pour Glahn ?
Le soir, Maggie promit de venir chez moi et
elle vint aussi.
273
V
274
porte de la cabane, elle pénétra dans le couloir.
Bon, elle venait donc enfin, j’allais aussi la
corriger vertement, quand elle arriverait.
Je suis là et j’entends que Maggie entre dans le
couloir, je ne me trompe pas le moindrement, elle
est presque juste à ma porte. Mais, au lieu
d’entrer chez moi, j’entends son pas monter
l’échelle, monter au grenier, au taudis de Glahn,
je ne l’entends que trop bien. J’ouvre ma porte à
la volée, mais Maggie est déjà arrivée en haut, la
porte se referme derrière elle là-haut, et je
n’entends plus rien. Cela se passait à dix heures.
Je rentre et m’assieds dans ma chambre, je
prends mon fusil et le charge, bien que ce soit au
milieu de la nuit. À minuit je grimpe à l’échelle
et écoute à la porte de Glahn, j’entends Maggie
là-dedans, j’entends qu’elle a des bontés pour
Glahn et je redescends. À une heure je remonte,
tout est silencieux. J’attends devant la porte qu’ils
s’éveillent, trois heures arrivent, quatre heures, et
à cinq heures ils s’éveillèrent. C’est bon ! pensai-
je, et je ne pensais à rien d’autre qu’à ce fait
qu’ils étaient réveillés et que c’était très bien !
275
Mais, un peu après, j’entendis du bruit et de
l’agitation en bas dans la cabane, cela venait de la
chambre de mon hôtesse, et je dus redescendre en
hâte pour ne pas être surpris par elle.
Glahn et Maggie étaient manifestement
éveillés, et j’aurais pu en entendre bien
davantage, mais je dus m’en aller.
Dans le couloir, je me dis à moi-même :
« Vois, elle a passé ici, elle a frôlé ma porte avec
son bras, mais n’a pas ouvert la porte, elle a
monté à l’échelle, et voici l’échelle aussi, voici
les quatre marches qu’elle a gravies. »
Mon lit était encore intact et je ne m’y couchai
pas alors non plus, mais je m’assis à la fenêtre et
tripotai un peu mon rifle. Mon cœur ne battait
pas, il tremblait.
Une demi-heure après, j’entends de nouveau
les pas de Maggie sur l’échelle. Je suis collé
contre mon carreau et vois qu’elle sort de la
cabane. Elle portait la petite jupe de cotonnade
qui ne lui venait même pas au genou et, sur les
épaules, encore une écharpe de laine qu’elle avait
empruntée à Glahn. En dehors de cela elle était
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complètement nue et la petite jupe de cotonnade
était très fripée. Elle marchait lentement, comme
c’était toujours son habitude, et ne regarda même
pas du côté de mon carreau. Puis elle disparut au
tournant des cabanes.
Un peu après, Glahn descendit, son rifle sous
le bras, fin prêt pour la chasse. Il était sombre et
ne salua pas. Par ailleurs il s’était fait beau et
avait porté à sa toilette un soin inaccoutumé. Il
s’est paré comme un fiancé, pensai-je.
Je m’apprêtai tout aussitôt et partis avec lui,
aucun de nous ne disait rien. Les deux premières
poules sauvages que nous tirâmes furent
misérablement mises en pièces parce que nous les
avions tirées avec des rifles, mais nous les fîmes
rôtir sous un arbre du mieux que nous pûmes et
nous les dévorâmes en silence. Ainsi se passa le
temps jusqu’à midi :
Glahn me cria :
– Êtes-vous sûr d’avoir chargé votre rifle ?
Nous pourrions peut-être tomber sur quelque
chose d’inattendu. Chargez-le en tout cas.
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– Je l’ai chargé, répondis-je.
Alors il disparut un instant derrière un fourré.
Quelle joie ce me serait de le tirer, de l’abattre
comme un chien ! Cela ne pressait pas, il pouvait
encore se délecter de cette idée, et il comprit
assez clairement ce que j’avais en tête, c’était
aussi pour cela qu’il m’avait demandé si j’avais
chargé mon arme. Même aujourd’hui, il n’avait
pu s’empêcher de se laisser aller à son arrogance,
il s’était paré et avait mis une chemise neuve ; sa
mine était arrogante au-delà de toute mesure.
Vers une heure, il s’arrête, blême et furieux,
devant moi, il dit :
– Non, je n’y tiens plus ! Regardez donc si
vous avez chargé, mon brave, si vous avez
quelque chose dans votre fusil.
– Puis-je vous prier de surveiller votre propre
fusil, lui répondis-je. Mais je savais fort bien
pourquoi il me questionnait perpétuellement sur
mon fusil.
Et de nouveau il s’éloigna de moi. Ma réponse
le repoussait si expressément qu’il se radoucit et,
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en s’en allant, il laissa tomber la tête.
Après un moment, je tirai un pigeon ramier et
rechargeai. Tandis que j’étais en train, Glahn se
tient à demi caché derrière un tronc d’arbre et me
regarde, il voit que je charge vraiment et, un peu
après, il se met à chanter un psaume, à voix haute
et distincte, et même que c’était un psaume de
mariage. Il chante des psaumes nuptiaux et met
ses meilleurs habits, pensai-je, il croit de la sorte
être aujourd’hui au comble de son charme. Avant
même d’avoir fini de chanter, il se mit à marcher
doucement devant moi, la tête penchée, et tout en
marchant il continuait à chanter. De nouveau il se
tenait droit devant la bouche de mon rifle comme
s’il pensait : « Tu vois, maintenant cela va
arriver, c’est pourquoi je chante ce psaume
nuptial ! » Mais il n’arriva rien encore et, quand
il se tut, il lui fallut se retourner pour me
regarder.
– Nous ne tirerons quand même rien
aujourd’hui, dit-il, et il sourit pour s’excuser
auprès de moi et pour réparer cette faute de
chanter à la chasse. Mais en cet instant encore
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son sourire était beau, c’était comme s’il eût
pleuré en dedans et ses lèvres frémissaient
positivement aussi, bien qu’il se donnât les gants
de pouvoir sourire dans ce grave moment.
Je ne suis pas une femmelette et il vit de reste
qu’il ne me faisait aucune impression, il
s’impatienta, pâlit, croisa autour de moi à pas
impétueux, il était tantôt à ma gauche, tantôt à ma
droite et, de temps à autre, il s’arrêtait et
m’attendait. Vers cinq heures, j’entendis soudain
une détonation et une balle siffla à mon oreille
gauche. Je levai les yeux, Glahn était debout,
immobile, à quelques pas de moi et me regardait
fixement, son arme fumante reposait sur son bras.
Avait-il voulu tirer sur moi ? Je dis :
– Vous avez manqué votre coup, vous tirez
mal ces derniers temps.
Mais il ne tirait pas mal et ne manquait jamais
son coup, il avait seulement voulu m’exaspérer.
– Alors vengez-vous, par le diable ? cria-t-il
en réponse.
– Quand mon heure viendra, dis-je, les dents
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serrées.
Nous restons là, debout à nous regarder, et
tout à coup Glahn hausse les épaules et crie dans
ma direction : « Poltron ! » Pourquoi fallut-il
aussi qu’il me traitât de poltron ? Je mis mon rifle
en joue, le visai en plein visage et pressai la
détente.
Comme on fait son lit, on se couche...
Mais maintenant, la famille Glahn n’a pas
besoin de rechercher davantage cet homme, cela
m’irrite perpétuellement de tomber sur cette
annonce imbécile d’une gratification de telle et
telle importance pour des renseignements sur un
mort. Thomas Glahn est mort par accident, une
balle perdue, dans une chasse aux Indes. La
justice a consigné son nom et sa fin dans un
procès-verbal aux feuilles cotées et visées et,
dans ce procès-verbal, il est dit qu’il est mort,
vous dis-je, et même qu’il est mort d’une balle
perdue.
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Cet ouvrage est le 327e publié
dans la collection Classiques du 20e siècle
par la Bibliothèque électronique du Québec.
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