Dissert Rimbaud
Sujet « j’irai loin, bien loin » => les cahiers de Douai répondent-ils à ce projet ?
Arthur Rimbaud n’a que 16 ans lorsqu’il rédige 22 poèmes regroupés plus tard en un
ouvrage nommé « Les Cahiers de Douai », publié à titre posthume en 1893. Écrits lors des
fugues du jeune poète, cette œuvre embrasse différents thèmes comme la liberté liée à
l’adolescence, le lien avec la nature ou encore la société de l’époque, que Rimbaud critique
amèrement. À travers ces écrits, le poète se forme son identité littéraire mais aussi
personnelle, en explorant le monde qui l’entoure. Dans son poème « Sensations », il écrit
« j’irai loin, bien loin ». L’utilisation du futur de certitude traduit une détermination sans
faille, accompagné du COD « loin », terme plutôt flou, démontrant que l’aventure du poète
sera spontanée …
C’est ainsi que nous pouvons nous demander, dans quelle mesure les Cahiers de Douai
traduisent un affranchissement de la part du jeune poète ? / traduisent la formation de
l’identité du jeune poète ? Dans un premier temps, nous analyserons son émancipation du
conformisme social, avant de démontrer que le jeune poète ne s’affranchit pas de tout et
utilise de nombreuses inspirations diverses. Enfin, nous présenterons le véritable but de
l’ouvrage, qu’est de présenter une nouvelle esthétique poétique.
En premier lieu, l’écriture des Cahiers de Douai permet à Arthur Rimbaud de
s’émanciper de la société dans laquelle il vit.
Pour commencer, le poète s’affranchit du foyer familial, et par conséquent de l’enfance, en
quittant sa maison et sa mère au jeune âge de 16 ans. Se débarrassant de sa dépendance
aux autorités familiales et scolaires, il veut découvrir le monde, la vie, en rentrant dans l’âge
adulte. Nous pouvons prendre l’exemple du poème « Roman », dans lequel le jeune homme
fait référence à l’alcool, preuve de sa maturité « on se laisse griser ». Il établit également un
rapprochement entre deux boissons le caractérisant : « vous demandez des bocks et de la
limonade » . La limonade représente la jeunesse, réalité d’Arthur Rimbaud, et les bocks l’âge
adulte, soit la fantaisie de l’auteur. Le poète cherche à se créer une nouvelle identité
d’homme âgé et mature, et va pour cela se tourner vers un aspect clé de la vie d’adulte : la
sensualité. Ce thème est présent dans de nombreux poème du recueil : dans « Les Réparties
de Nina », le poète utilise un vocabulaire corporel, presque érotique, pour décrire un
moment intime avec une femme. Néanmoins, l’usage du conditionnel laisse entendre que ce
moment n’est qu’un rêve dans l’imagination du poète. D’autres poèmes semblent décrire
une situation réelle, présentant Rimbaud comme un grand séducteur, comme par exemple
dans « À la musique » : « elles … tournent en riant, vers moi, leurs yeux tous plein de choses
indiscrètes ». L’éveil des sens n’est cependant pas uniquement associé aux figures féminines,
mais aussi à la nature. Rimbaud se présente en effet comme possédant un lien puissant
l’environnement qui l’entoure. Il utilise notamment des synesthésies, faisant ainsi appel à
plusieurs plaisirs sensoriels. Nous pouvons citer le poème « Ma Bohême », dans lequel il dit
écouter les étoiles, ou encore « Ophélie », avec des personnifications d’éléments naturels,
comme si le poète traduisait leurs sentiments au lecteur. Cet attachement à la sensualité, à
la fois avec les femmes et la nature, est explicitement annoncée par l’auteur dans le poème
« Sensations », dans lequel il écrit être, dans la nature « heureux comme avec une femme ».
Il est aussi essentiel de citer la liberté, dont il fait l’éloge, et qui est également un concept
qu’il découvre durant son émancipation. Le poète Paul Verlaine surnommait Rimbaud
« l’homme aux semelles de vents ». En effet, le jeune poète de 16 ans quitte son domicile,
fugue dans la nature dans le but de découvrir le monde et se former son identité. C’est
également ce vagabondage qui crée les fondements de sa poésie, comme écrit dans « Ma
Bohême », où il transforme son errance en source d’inspiration poétique, notamment en se
comparant au Petit Poucet qui sèmerait des rimes sur son chemin. Son vagabondage devient
alors une métaphore de l’émancipation poétique.
En effet, l’écriture de ce premier recueil par Rimbaud reflète son style poétique, qui est
particulièrement unique et différent des normes littéraires de l’époque. Tous d’abord sur la
forme, le jeune poète n’hésite pas à utiliser les procédés classiques, tels que les
enjambements, rejets et contre rejets, de façon originale et innovante, notamment en les
faisant continuer d’une strophe à l’autre. Cette poésie, rendue alors plus souple, semble
mimer le mouvement d’errance, de vagabondage propre à Rimbaud. Cette flexibilité
poétique se traduit aussi par des césures et hémistiches irréguliers, disloquant totalement
les vers, comme par exemple dans « Ma Bohême » avec le vers « j’allais sous le ciel, Muse !
et j’étais ton féal ». Si la forme des poèmes de Rimbaud surprend par sa complexité, leurs
fonds, au contraire, peuvent faire preuve d’une simplicité, voire vulgarité, choquante pour la
littérature de l’époque. Le poète s’amuse à introduire dans ses écrits des thèmes prosaïques,
comme les tartines de beurre et jambon dans « Au Cabaret Vert », ou au contraire, des
sujets normalement interdits en poésie, comme la mention de parties intimes du corps,
rendues vulgaires : nous pouvons penser au postérieur dans « Vénus Anadyomène » : « sa
large croupe », « un ulcère à l’anus ». Enfin, l’originalité des poésies d’Arthur Rimbaud réside
dans le vocabulaire employé : la littérature de l’époque, définie par son lexique soutenu et
agréable, encore plus en poésie où les mots créent l’aspect artistique de l’œuvre, n’a rien à
voir avec les écrits de Rimbaud. Ce dernier va utiliser un vocabulaire familier, parfois même
vulgaire, comme dans « Le Forgeron » : « Merde à ces chiens-là !». On observe aussi l’emploi
fréquent de longs adverbes, normalement peu communs en poésie. Pour finir, le poète ira
même jusqu’à inventer un terme, dans « Roman » : « Le cœur fou robinsonne » .
Enfin, le caractère révolutionnaire d’Arthur Rimbaud le conduit à une émancipation des
codes de la société : le poète, à travers son œuvre, critique ouvertement la religion et le
clergé, comme dans le poème « le Châtiment de Tartuffe » où il se moque d’un prêtre en lui
assignant un caractère obscène. Rimbaud n’hésite pas non plus à remettre en question le
régime politique de l’époque, en dénonçant la guerre et ses terribles conséquences, dans le
Dormeur du Val, mais aussi en ridiculisant l’empereur Napoléon, notamment dans le poème
« L’Éclatante Victoire de Sarrebrück » où il utilise un vocabulaire enfantin pour décrédibiliser
l’empereur : « raide sur son dada », « doux comme un papa ». Enfin, il affiche une opposition
totale à certaines classes sociales et leurs modes de vie, notamment les bourgeois qu’il
ridiculise dans le poème « A la musique », où il décrit ces personnages de façon grossière, à
la fois physiquement et moralement : « les gros bourreaux bouffis traînent leurs grosses
dames », « leurs bêtises jalouses ». Le poète s’affranchie des codes de la société non
seulement par ses opinions mais aussi par son comportement. En effet, il décide de mener,
et en faire l’éloge à travers ses écrits, une vie de bohême, mettant en valeur la misère ainsi
qu’un lien fort avec la nature, dans une société tournée vers l’urbanisation. L’éloge de son
mode de vie est retranscrit dans le poème « Ma Bohême » par la description de ses
vêtements abimés, signe de misère, mais aussi l’expression des sentiments et de l’exaltation
face à cette errance misérable.
En dépit d’une émancipation sous divers formes, Arthur Rimbaud reste un poète
inspiré par ce qui l’entoure.
Premièrement, par son jeune âge et sa culture littéraire, il prend appui sur de nombreux
autres poètes et courants pour créer son style poétique. Le poète ne peut certes pas être
classé dans un mouvement littéraire particulier, mais s’inspire de plusieurs d’entre eux. Pour
commencer, le romantisme, qui s’impose au début du 19eme siècle mais toujours en vogue
lorsque Rimbaud rédige ce recueil. En réaction au classicisme, ce courant s’axe
principalement sur la sensibilité et la subjectivité des écrits, mettant l’expression des
sentiments au centre de l’œuvre. Dans les Cahiers de Douai, cela se retrouve sous différents
aspects : l’éloge de la nature et le lieu de recueillement qu’elle constitue, tel que dans « Ma
Bohême », la fascination pour la mort dans « Ophélie » ou encore l’opinion et engagement
politique, notamment par l’usage du registre polémique dans « Le Forgeron ». Si Rimbaud
semble ensuite s’éloigner du romantisme, il ne cessera pas moins de s’inspirer d’autrui. Il
voue à ses débuts une particulière admiration pour les poètes voyants, notamment Charles
Baudelaire qu’il qualifie, dans une lettre à Paul Demeny, de « premier voyant, roi des poètes,
un vrai Dieu ». Rimbaud est émerveillé par le rôle du poète voyant, qui est de percer les
secrets du monde, de voir et sentir des choses invisibles à la société. Le poète voyant
s’attribue alors un rôle de médiateur entre les Hommes et le monde, il est, selon Victor
Hugo, « le mage, le prophète et le guide pour les hommes ». Rimbaud prendra ce rôle très à
cœur, comme l’on peut le voir dans le poème « le Mal », où il dévoile la vérité quant à la
religion et les actions de Dieu, ou encore dans « Sensations », où il transforme une simple
balade en nature en une véritable ivresse de sensations, notamment avec la formule
« « l’amour infini me montera dans l’âme ». Outre le mouvement des poètes voyants,
Baudelaire reste une source d’inspiration majeure pour Rimbaud, notamment par sa vision
de la beauté paradoxale, liée au mal. En effet, nous pouvons lier les poèmes « Une
Charogne » de Baudelaire et « Vénus Anadyomène » de Rimbaud, dans lesquels la beauté
réside dans un élément obscène, repoussant : pour Baudelaire, un cadavre animal, et pour
Rimbaud, une femme décrite comme vulgaire et laide. Ce paradoxe s’exprime notamment
par l’oxymore « belle hideusement ». Rimbaud, toujours en héritier de l’art de Baudelaire,
souhaite alors désacraliser les normes de la beauté classique.
De plus, les appuis littéraires de Rimbaud vont plus loin que des concepts élaborés par
certains poètes. Il s’inspire également d’œuvres et références précises, notamment puisées
de l’Antiquité, qu’il utilise en fondements de ses écrits. Nous pouvons citer le poème « Le Bal
des Pendus », pastiche de « La Ballade des Pendus » de François Villon, cependant avec une
touche personnelle de Rimbaud qu’est la dérision et le grotesque. Il reprend également dans
« Ophélie », le personnage de la pièce de théâtre de Shakespeare, « Hamlet », en utilisant
l’aspect tragique du dramaturge, tous en la décrivant à travers sa propre vision, en la
décrivant comme une figure de sublimation de la mort.
Enfin, le jeune poète prend compte du contexte politique qui l’entoure : après la chute du
2nd Empire et la défaite en Russie, l’ambiance révolutionnaire commence à se faire sentir en
France, qui s’officialisera l’année suivante par la Commune de Paris. Ainsi, l’engagement
politique de Rimbaud contre le régime n’est pas inédit ou propre au poète. Cette inspiration
sociétale s'observe notamment par sa critique amère de la guerre, dans « le Dormeur du
Val » et « le Mal », par exemple par l’antithèse « les crachats rouges de la mitraille…l’infini
du ciel bleu » dénonçant l’atrocité de la guerre et son aspect contraire à la beauté naturelle
du monde. Il est aussi nécessaire de citer sa ridiculisation de Napoléon, dont sa popularité
est au plus bas, dans « Éclatante Victoire de Sarrebück ». Enfin, le poète s’appuie sur son
environnement, en dénonçant la misère dans « les Effarés », qu’il a pu observer durant son
enfance dans un milieu modeste à Charleville.
Ainsi, malgré l’entremêlement d’émancipations et inspirations qui caractérise
l’œuvre de Rimbaud, il convient de noter que les Cahiers de Douai forment avant tout la
création d’une nouvelle esthétique poétique.
Tous d’abord, Rimbaud, à travers ses écrits, s’approprie certains codes de la poésie pour les
aménager à sa manière et proposer une nouvelle poésie plus moderne, en marge du
conformisme de l’époque. Le premier code auquel nous pouvons penser est l’expression des
sentiments, aspect crucial durant de nombreux mouvements littéraires, comme le
romantisme ou le lyrisme. Si le poète les utilise parfois comme ses ancêtres, il n’en demeure
pas moins qu’il a tendance à en faire usage de façon innovante. Nous pouvons prendre
comme exemple le poème « Roman » dans lequel il narre une rencontre avec une jeune fille,
suivie par des sentiments amoureux intenses. Le poète va alors reprendre les codes du
lyrisme traditionnel, tels qu’un vocabulaire sensoriel, mais les détourner ironiquement pour
affirmer son propre style poétique. Cela a lieu notamment par l’usage du pronom « vous » et
non du « je » habituel : Rimbaud marque alors une distance claire avec les autres poètes qui
écrivent leurs sentiments personnels, en riant d’eux. Il use également de l’effet
d’exagération, notamment par des adverbes en -ment, peu vus en poésie classique, ainsi
qu’à l’aide d’hyperboles et d’antithèses, telles que « sur vos lèvres alors meurent les
cavatines » et « vous êtes amoureux. Loué jusqu’au mois d’aout » Rimbaud rit alors du
caractère intense et éphémère des clichés romantiques. Un autre aspect poétique que
Rimbaud transforme, toujours en lien avec les sentiments amoureux, est la description du
corps de la femme. En effet, celui-ci normalement présenté comme sacré et chaste, est chez
Rimbaud, vulgaire et obscène. Il est nécessaire de citer le poème « Vénus Anadyomène »,
dans lequel le poète va rédiger une parodie d’un symbole classique de la beauté et l’amour,
la déesse romaine Vénus. Par un vocabulaire familier et une déshumanisation de la femme, il
désacralise les normes de la beauté classique pour introduire sa vision personnelle de la
beauté, selon le principe qu’elle est artistique et présente même dans les choses les plus
laides. Nous pouvons citer le fameux vers : « belle hideusement d’un ulcère à l’anus », avec
l’oxymore « belle hideusement » et le terme vulgaire « anus » traduisant cette beauté
paradoxale. Cette description plutôt anodine est également observable dans le poème « les
Réparties de Nina ».
De plus, cette nouvelle esthétique poétique reflète la vision du monde du jeune poète. Celui-
ci considère la nature comme l’unique lieu sacré, source d’intenses sentiments et
d’inspiration artistique, comme il le décrit dans « Sensations » : « l’amour infini me montera
dans l’âme »
. La nature joue alors le rôle d’une femme bien-aimée. Dans « Soleil et Chair », il décrit sa
nostalgie de l’origine du monde, en s’adressant à la déesse Vénus : « je regrette les temps de
l’antique jeunesse », car c’était pour lui un temps où la nature était au centre de la vie. Il fait
de nouveau référence au lien entre l’amour et la nature : « le grand hymne d’amour…il
entendait autour répondre à son appel la Nature vivante »
En somme, les Cahiers de Douai représentent la formation de l’identité artistique,
mais aussi personnelle du jeune poète, par de diverses émancipations, du conformisme
social et littéraire notamment, ainsi qu’à l’aide d’inspirations littéraires et politiques. En fin
de compte, ce recueil correspond à la création d’une nouvelle esthétique poétique de la part
d’Arthur Rimbaud, traduisant son caractère innovant et libre mais aussi héritier d’autres
poètes.
Ainsi, cette analyse peut nous amener à nous interroger sur la cause de cette nouvelle
esthétique : Rimbaud la réalise-t-il par une foi en la perfectibilité du monde, ou au contraire
pour se sauver d’une société qui ne lui correspond pas ?