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2
ㅂ
ADOLPHE .
1
70
905061-3
ADOLPHE.
ANECDOTE
TROUVÉE DANS LES PAPIERS D'UN INCONNU ,
PAR BENJAMIN CONSTANT .
NOUVELLE ÉDITION ,
SUJVIE DES OUVRAGES DU MÊME ÉCRIVAIN :
Quelques réflexions sur le Théâtre Allemand et sur la tragédie de Wallstein ,
Et de l'Esprit de Conquête et de l'Usurpation.
000
PARIS ,
CHARPENTIER , LIBRAIRE-ÉDITEUR ,
6 , RUE DES BEAUX-ARTS .
1842.
38Q425.
THE UE
BI LIO
B CANTONAL
LAUSAN NE E
SITAIR
R
ET UNIVE
NOTE .
A la suite d'Adolphe , nous réimprimons deux autres
ouvrages de Benjamin Constant , que les meilleurs juges
regardent comme deux chefs-d'œuvre. L'un est la préface
de sa traduction de Wallstein de Schiller ; l'autre est la
célèbre brochure qu'il publia pendant son exil , en 1813 ,
sur l'Esprit de conquête et sur l'Usurpation .
La réunion de ces trois ouvrages fait de ce volume une
édition des OEUVRES CHOISIES DE BENJAMIN CONSTANT ,
que les personnes de goût nous sauront gré d'avoir ajoutée
à la collection des meilleurs ouvrages que nous publions
dans notre format . Сн.
PRÉFACE
DE LA TROISIÈME ÉDITION .
Ce n'est pas sans quelque hésitation que j'ai
consenti à la réimpression de ce petit ouvrage ,
publié il y a dix ans. Sans la presque certitude
qu'on voulait en faire une contrefaçon en
Belgique , et que cette contrefaçon , comme la
plupart de celles que répandent en Allemagne
et qu'introduisent en France les contrefacteurs
belges , serait grossie d'additions et d'interpo-
lations auxquelles je n'aurais point eu de part ,
je ne me serais jamais occupé de cette anec-
dote , écrite dans l'unique pensée de convaincre
deux ou trois amis , réunis à la campagne , de
la possibilité de donner une sorte d'intérêt à un
romandont les personnages se réduiraient à deux,
et dont la situation serait toujours la même.
Une fois occupé de ce travail , j'ai voulu dé-
velopper quelques autres idées qui me sont sur
VIII PRÉFACE .
venues et ne m'ont pas semblé sans une certaine
utilité. J'ai voulu peindre le mal que font
éprouver même aux cœurs arides les souffrances
qu'ils causent , et cette illusion qui les porte à
se croire plus légers ou plus corrompus qu'ils ne
le sont . A distance , l'image de la douleur qu'on
impose paraît vague et confuse , telle qu'un
nuage facile à traverser ; on est encouragé par
l'approbation d'une société toute factice , qui
supplée aux principes par les règles et aux émo-
tions par les convenances , et qui hait le scan-
dale comme importun , non comme immoral ,
car elle accueille assez bien le vice quand le
scandale ne s'y trouve pas ; on pense que des
liens formés sans réflexion se briseront sans
peine. Mais quand on voit l'angoisse qui résulte
de ces liens brisés , ce douloureux étonnement
d'une âme trompée , cette défiance qui succède
à une confiance si complète , et qui , forcée de
se diriger contre l'être à part du reste du monde,
s'étend à ce monde tout entier , cette estime
PRÉFACE . IX
refoulée sur elle-même et qui ne sait plus où se
replacer ; on sent alors qu'il y a quelque chose
de sacré dans le cœur qui souffre parce qu'il
aime ; on découvre combien sont profondes les
racines de l'affection qu'on croyait inspirer sans
la partager ; et si l'on surmonte ce qu'on appelle
faiblesse , c'est en détruisant en soi-mème tout
ce qu'on a de généreux , en déchirant tout ce
qu'on a de fidèle , en sacrifiant tout ce qu'on a
de noble et de bon. On se relève de cette victoire,
à laquelle les indifférents et les amis applaudis-
sent , ayant frappé de mort une portion de son
âme, bravé la sympathie , abusé de la faiblesse,
outragé la morale en la prenant pour prétexte
de la dureté ; et l'on survit à sa meilleure na-
ture , honteux ou perverti par ce triste succès .
Tel a été le tableau que j'ai voulu tracer dans
Adolphe. Je ne sais si j'ai réussi ; ce qui me
ferait croire au moins à un certain mérite de
vérité , c'est que presque tous ceux de mes
lecteurs que j'ai rencontrés m'ont parlé d'eux
1*
X PRÉFACE .
mêmes comme ayant été dans la position de
mon héros . Il est vrai qu'à travers les regrets
qu'ils montraient de toutes les douleurs qu'ils
avaient causées , perçait je ne sais quelle satis-
faction de fatuité ; ils aimaient à se peindre
comme ayant , de même qu'Adolphe , été pour-
suivis par les opiniâtres affections qu'ils
avaient inspirées , et victimes de l'amour im-
mense qu'on avait conçu pour eux . Je crois que
pour la plupart ils se calomniaient , et que si
leur vanité les eût laissés tranquilles , leur con-
science eût pu rester en repos .
Quoi qu'il en soit , tout ce qui concerne
Adolphe m'est devenu fort indifférent; je n'at-
tache aucun prix à ce roman , et je répète que
ma seule intention , en le laissant reparaître
devant un public qui l'a probablement oublié ,
si tant est que jamais il l'ait connu , a été de dé-
clarer que toute édition qui contiendrait autre
chose que ce qui est renfermé dans celle-ci ne
viendrait pas de moi , et que je n'en serais pas
responsable .
AVIS
DE L'ÉDITEUR .
Je parcourais l'Italie , il y a bien des années .
Je fus arrêté dans une auberge de Cerenza ,
petit village de la Calabre , par un déborde-
ment du Neto ; il y avait dans la même auberge
un étranger qui se trouvait forcé d'y séjourner
pour la même cause. Il était fort silencieux et
paraissait triste ; il ne témoignait aucune impa-
tience. Je me plaignais quelquefois à lui, comme
au seul homme à qui je pusse parler dans ce
lieu , du retard que notre marche éprouvait. Il
m'est égal , me répondait-il , d'être ici ou
ailleurs . Notre hôte , qui avait causé avec un
domestique napolitain qui servait cet étranger
sans savoir son nom , me dit qu'il ne voyageait
point par curiosité , car il ne visitait ni les
ruines , ni les sites , ni les monuments , ni les
hommes . Il lisait beaucoup , mais jamais d'une
XII AVIS DE L'ÉDITEUR .
manière suivie ; il se promenait le soir , tou-
jours seul , et souvent il passait des journées
entières assis , immobile, la tête appuyée sur les
deux mains .
Au moment où les communications , étant
rétablies , nous auraient permis de partir , cet
étranger tomba très-malade. L'humanité me fit
un devoir de prolonger mon séjour auprès de
lui pour le soigner. Il n'y avait à Cerenza qu'un
chirurgien de village; je voulais envoyer à Co-
zenze chercher des secours plus efficaces. Ce
n'est pas la peine , me dit l'étranger ; l'homme
que voilà est précisément ce qu'il me faut. Il
avait raison , peut-être plus qu'il ne le pensait ,
car cet homme le guérit. Je ne vous croyais
pas si habile , lui dit-il avec une sorte d'humeur
en le congédiant ; puis il me remercia de mes
soins , et il partit .
Plusieurs mois après , je reçus à Naples une
lettre de l'hôte de Cerenza , avec une cassette
trouvée sur la route qui conduit à Strongoli ,
AVIS DE L'ÉDITEUR . XII
* route que l'étranger et moi nous avions suivie ,
mais séparément . L'aubergiste qui me l'envoyait
se croyait sûr qu'elle appartenait à l'un de nous
deux . Elle renfermait beaucoup de lettres fort
anciennes, sans adresses, ou dont les adresses et
les signatures étaient effacées , un portrait de
femme, et un cahier contenant l'anecdote ou l'his-
toire qu'on va lire. L'étranger , propriétaire de
ces effets , ne m'avait laissé en me quittant aucun
moyen de lui écrire ; je les conservais depuis dix
ans , incertain de l'usage que je devais en faire ,
lorsqu'en ayant parlé par hasard à quelques
personnes dans une ville d'Allemagne , l'une
d'entre elles me demanda avec instance de lui
confier le manuscrit dont j'étais dépositaire. Au
bout de huit jours , ce manuscrit me fut ren-
voyé avec une lettre que j'ai placée à la fin de
cette histoire , parce qu'elle serait inintelligible
si on la lisait avant de connaître l'histoire elle-
même .
Cette lettre m'a décidé à la publication ac
XIV AVIS DE L'ÉDITEUR .
tuelle , en me donnant la certitude qu'elle ne
peut offenser ni compromettre personne. Je
n'ai pas changé un mot à l'original ; la suppres-
sion même des noms propres ne vient pas de
moi : ils n'étaient désignés que comme ils sont
encore , par des lettres initiales.
ADOLPHE .
CHAPITRE PREMIER .
Je venais de finir à vingt-deux ans mes études
à l'université de Gottingue. — L'intention de
mon père , ministre de l'électeur de ***, était
que je parcourusse les pays les plus remarqua-
bles de l'Europe. Il voulait ensuite m'appeler
auprès de lui , me faire entrer dans le départe-
ment dont la direction lui était confiée , et me
préparer à le remplacer un jour. J'avais obtenu ,
par un travail assez opiniâtre , au milieu d'une
vie très-dissipée , des succès qui m'avaient dis-
tingué de mes compagnons d'étude , et qui
avaient fait concevoir à mon père sur moi des
espérances probablement fort exagérées .
Ces espérances l'avaient rendu très-indulgent
pour beaucoup de fautes que j'avais commises .
Il ne m'avait jamais laissé souffrir des suites
de ces fautes. Il avait toujours accordé , quel
16 ADOLPHE .
quefois prévenu mes demandes à cet égard .
Malheureusement sa conduite était plutôt no-
ble et généreuse que tendre. J'étais pénétré de
tous ses droits à ma reconnaissance et à mon
respect ; mais aucune confiance n'avait existé
jamais entre nous. Il avait dans l'esprit je ne sais
quoi d'ironique qui convenait mal à mon carac-
tère . Je ne demandais alors qu'à me livrer à ces
impressions primitives et fougueuses qui jettent
l'âme hors de la sphère commune , et lui inspi-
rent le dédain de tous les objets qui l'envi-
ronnent. Je trouvais dans mon père , non pas
un censeur, mais un observateur froid et caus-
tique , qui souriait d'abord de pitié , et qui finis-
sait bientôt la conversation avec impatience. Je
ne me souviens pas , pendant mes dix-huit pre-
mières années , d'avoir eu jamais un entretien
d'une heure avec lui. Ses lettres étaient affec-
tueuses , pleines de conseils raisonnables et sen-
sibles ; mais à peine étions-nous en présence
l'un de l'autre , qu'il y avait en lui quelque
chose de contraint que je ne pouvais m'expli-
quer , et qui réagissait sur moi d'une manière
pénible . Je ne savais pas alors ce que c'était que
la timidité , cette souffrance intérieure qui nous
poursuit jusque dans l'âge le plus avancé , qui
refoule sur notre cœur les impressions les plus
profondes , qui glace nos paroles , qui dénature
dans notre bouche tout ce que nous essayons
ADOLPHE . 17
de dire , et ne nous permet de nous exprimer
que par des mots vagues ou une ironie plus ou
moins amère , comme si nous voulions nous
venger sur nos sentiments mêmes de la douleur
que nous éprouvons à ne pouvoir les faire con-
naître . Je ne savais pas que , même avec son
fils , mon père était timide , et que souvent ,
après avoir longtemps attendu de moi quelques
témoignages d'affection que sa froideur appa-
rente semblait m'interdire , il me quittait les
yeux mouillés de larmes , et se plaignait à
d'autres de ce que je ne l'aimais pas .
Ma contrainte avec lui eut une grande in-
fluence sur mon caractère. Aussi timide que lui,
mais plus agité , parce que j'étais plus jeune ,
je m'accoutumai à renfermer en moi-même tout
ce que j'éprouvais , à ne former que des plans
solitaires, à ne compter que sur moi pour leur
exécution , à considérer les avis , l'intérêt , l'as-
sistance et jusqu'à la seule présence des autres
comme une gène et comme un obstacle. Je con-
tractai l'habitude de ne jamais parler de ce qui
m'occupait , de ne me soumettre à la conversa-
tion que comme à une nécessité importune , et
de l'animer alors par une plaisanterie perpé-
tuelle qui me la rendait moins fatigante , et qui
m'aidait à cacher mes véritables pensées. De là
une certaine absence d'abandon qu'aujourd'hui
encore mes amis me reprochent , et une diffi-
18 ADOLPHE .
culté de causer sérieusement que j'ai toujours
peine à surmonter. Il en résulta en même temps
un désir ardent d'indépendance , une grande
impatience des liens dont j'étais environné , une
terreur invincible d'en former de nouveaux. Je
ne me trouvais à mon aise que tout seul ; et tel
est même à présent l'effet de cette disposition
d'âme , que , dans les circonstances les moins
importantes , quand je dois choisir entre deux
partis , la figure humaine me trouble , et mon
mouvement naturel est de la fuir pour délibérer
en paix. Je n'avais point cependant la profon-
deur d'égoïsme qu'un tel caractère paraît an-
noncer : tout en ne m'intéressant qu'à moi , je
m'intéressais faiblement à moi-même. Je portais
au fond de mon cœur un besoin de sensibilité
dont je ne m'apercevais pas , mais qui , ne trou-
vant point à se satisfaire , me détachait succes-
sivement de tous les objets qui tour à tour atti-
raient ma curiosité . Cette indifférence sur tout
s'était encore fortifiée par l'idée de la mort , idée
qui m'avait frappé très-jeune , et sur laquelle je
n'ai jamais conçu que les hommes s'étourdissent
si facilement . J'avais , à l'âge de dix-sept ans ,
vu mourir une femme âgée , dont l'esprit , d'une
tournure remarquable et bizarre , avait com-
mencé à développer le mien. Cette femme ,
comme tant d'autres , s'était , à l'entrée de sa
carrière , lancée vers le monde , qu'elle ne con
ADOLPHE . 19
naissait pas , avec le sentiment d'une grande
force d'âme et de facultés vraiment puissantes .
Comme tant d'autres aussi , faute de s'être pliée
à des convenances factices , mais nécessaires ,
elle avait vu ses espérances trompées , sa jeu-
nesse passer sans plaisir ; et la vieillesse enfin
l'avait atteinte sans la soumettre . Elle vivait
dans un château voisin d'une de nos terres , mé-
contente et retirée , n'ayant que son esprit pour
ressource , et analysant tout avec son esprit.
Pendant près d'un an , dans nos conversations
inépuisables , nous avions envisagé la vie sous
toutes ses faces , et la mort toujours pour terme
de tout ; et après avoir tant causé de la mort
avec elle , j'avais vu la mort la frapper à mes
yeux .
Cet événement m'avait rempli d'un sentiment
d'incertitude sur la destinée , et d'une rêverie
vague qui ne m'abandonnait pas. Je lisais de
préférence dans les poëtes ce qui rappelait la
brièveté de la vie humaine. Je trouvais qu'au-
cun but ne valait la peine d'aucun effort. Il est
assez singulier que cette impression se soit af-
faiblie précisément à mesure que les années se
sont accumulées sur moi . Serait-ce parce qu'il
y a dans l'espérance quelque chose de douteux,
et que , lorsqu'elle se retire de la carrière de
l'homme , cette carrière prend un caractère plus
sévère , mais plus positif? Serait- ce que la vie
20 ADOLPHE .
semble d'autant plus réelle , que toutes les illu-
sions disparaissent , comme la cime des rochers
se dessine mieux dans l'horizon lorsque les
nuages se dissipent ?
Je me rendis , en quittant Gottingue , dans la
petite ville de D*** . Cette ville était la résidence
d'un prince qui , comme la plupart de ceux de
l'Allemagne , gouvernait avec douceur un pays
de peu d'étendue , protégeait les hommes éclai-
rés qui venaient s'y fixer , laissait à toutes les
opinions une liberté parfaite , mais qui , borné
par l'ancien usage à la société de ses courtisans ,
ne rassemblait par-là même autour de lui que
des hommes en grande partie insignifiants ou
médiocres . Je fus accueilli dans cette cour avec
la curiosité qu'inspire naturellement tout étran-
ger qui vient rompre le cercle de la monotonie
et de l'étiquette. Pendant quelques mois , je ne
remarquai rien qui pût captiver mon attention.
J'étais reconnaissant de l'obligeance qu'on me
témoignait ; mais tantôt ma timidité m'empêchait
d'en profiter , tantôt la fatigue d'une agitation
sans but me faisait préférer la solitude aux plai-
sirs insipides que l'on m'invitait à partager. Je
n'avais de haine contre personne , mais peu de
4
gens m'inspiraient de l'intérêt : or les hommes
se blessent de l'indifférence ; ils l'attribuent à la
malveillance ou à l'affectation ; ils ne veulent
pas croire qu'on s'ennuie avec eux naturelle
ADOLPHE . 21
ment. Quelquefois je cherchais à contraindre
mon ennui ; je me réfugiais dans une taciturnité
profonde : on prenait cette taciturnité pour du
dédain . D'autres fois , lassé moi-même de mon
silence , je me laissais aller à quelques plaisan-
teries , et mon esprit , mis en mouvement , m'en-
traînait au delà de toute mesure. Je révélais en
un jour tous les ridicules que j'avais observés
durant un mois . Les confidents de mes épanche-
ments subits et involontaires ne m'en savaient
aucun gré , et avaient raison ; car c'était le be-
soin de parler qui me saisissait , et non la con-
fiance . J'avais contracté dans mes conversations
avec la femme qui , la première , avait déve-
loppé mes idées , une insurmontable aversion
pour toutes les maximes communes et pour
toutes les formules dogmatiques. Lors donc que
j'entendais la médiocrité disserter avec com-
plaisance sur des principes bien établis , bien
incontestables en fait de morale , de convenance
ou de religion , choses qu'elle met assez volon-
tiers sur la même ligne , je me sentais poussé à
la contredire , non que j'eusse adopté des opi-
nions opposées , mais parce que j'étais impatienté
d'une conviction si ferme et si lourde . Je ne sais
quel instinct m'avertissait d'ailleurs de me dé-
fier de ces axiomes généraux si exempts de toute
restriction , si purs de toute nuance . Les sots
font de leur morale une masse compacte et indi-
22 ADOLPHE .
visible , pour qu'elle se mêle le moins possible
avec leurs actions , et les laisse libres dans tous
les détails .
Je me donnai bientôt , par cette conduite , une
grande réputation de légèreté, de persiflage , de
méchanceté . Mes paroles amères furent consi-
dérées comme des preuves d'une âme haineuse ,
mes plaisanteries comme des attentats contre
tout ce qu'il y avait de plus respectable. Ceux
dont j'avais eu le tort de me moquer trouvaient
commode de faire cause commune avec les prin-
cipes qu'ils m'accusaient de révoquer en doute ;
parce que , sans le vouloir , je les avais fait rire
aux dépens les uns des autres , tous se réunirent
contre moi . On eût dit qu'en faisant remarquer
leurs ridicules , je trahissais une confidence qu'ils
m'avaient faite ; on eût dit qu'en se montrant à
mes yeux tels qu'ils étaient , ils avaient obtenu
de ma part la promesse du silence : je n'avais
point la conscience d'avoir accepté ce traité trop
onéreux. Ils avaient trouvé du plaisir à se don-
ner ample carrière , j'en trouvais à les observer
et à les décrire ; et ce qu'ils appelaient une per-
fidie me paraissait un dédommagement tout in-
nocent et très-légitime .
Je ne veux point ici me justifier : j'ai renoncé
depuis longtemps à cet usage frivole et facile
d'un esprit sans expérience ; je veux simplement
dire , et cela pour d'autres que pour moi , qui
ADOLPHE . 23
suis maintenant à l'abri du monde , qu'il faut du
temps pour s'accoutumer à l'espèce humaine ,
telle que l'intérêt , l'affectation , la vanité , la
peur , nous l'ont faite. L'étonnement de la pre-
mière jeunesse , à l'aspect d'une société si factice
et si travaillée , annonce plutôt un cœur naturel
qu'un esprit méchant. Cette société d'ailleurs n'a
rien à en craindre : elle pèse tellement sur nous,
son influence sourde est tellement puissante ,
qu'elle ne tarde pas à nous façonner d'après le
moule universel. Nous ne sommes plus surpris
alors que de notre ancienne surprise , et nous
nous trouvons bien sous notre nouvelle forme ,
comme l'on finit par respirer librement dans un
spectacle encombré par la foule , tandis qu'en
entrant on n'y respirait qu'avec effort .
Si quelques-uns échappent à cette destinée
générale , ils renferment en eux-mêmes leur
dissentiment secret ; ils aperçoivent dans la
plupart des ridicules le germe des vices : ils
n'en plaisantent plus , parce que le mépris
remplace la moquerie , et que le mépris est
silencieux .
Il s'établit donc , dans le petit public qui
m'environnait , une inquiétude vague sur mon
caractère. On ne pouvait citer aucune action
condamnable ; on ne pouvait même m'en con-
tester quelques-unes qui semblaient annoncer
de la générosité ou du dévoûment ; mais on
24 ADOLPHE .
disait que j'étais un homme immoral , un
homme peu sûr : deux épithètes heureusement
inventées pour insinuer les faits qu'on ignore,
et laisser deviner ce qu'on ne sait pas .
CHAPITRE II .
Distrait, inattentif , ennuyé , je ne m'aperce-
vais point de l'impression que je produisais , et
je partageais mon temps entre des études que
j'interrompais souvent, des projets que je n'exé-
cutais pas , des plaisirs qui ne m'intéressaient
guère , lorsqu'une circonstance, très- frivole en
apparence , produisit dans ma disposition une
révolution importante.
Un jeune homme avec lequel j'étais assez lié
cherchait depuis quelques mois à plaire à l'une
des femmes les moins insipides de la société
dans laquelle nous vivions : j'étais le confident
très-désintéressé de son entreprise. Après de
longs efforts , il parvint à se faire aimer ; et
comme il ne m'avait point caché ses revers et
ses peines , il se crut obligé de me communi
ADOLPHE . 25
quer ses succès : rien n'égalait ses transports
et l'excès de sa joie. Le spectacle d'un tel bon-
heur me fit regretter de n'en avoir pas essayé
encore ; je n'avais point eu jusqu'alors de liai-
son de femme qui pût flatter mon amour-
propre ; un nouvel avenir parut se dévoiler à
mes yeux ; un nouveau besoin se fit sentir au
fond de mon cœur. Il y avait dans ce besoin
beaucoup de vanité , sans doute , mais il n'y
avait pas uniquement de la vanité ; il y en avait
peut-être moins que je ne le croyais moi-même .
Les sentiments de l'homme sont confus et mé-
langés ; ils se composent d'une multitude d'im-
pressions variées qui échappent à l'observation;
et la parole , toujours trop grossière et trop
générale , peut bien servir à les désigner , mais
ne se sert jamais à les définir.
J'avais , dans la maison de mon père , adopté
sur les femmes un système assez immoral. Mon
père , bien qu'il observât strictement les con-
venances extérieures , se permettait assez fré-
quemment des propos légers sur les liaisons
d'amour : il les regardait comme des amuse-
ments , sinon permis , du moins excusables , et
considérait le mariage seul sous un rapport
sérieux . Il avait pour principe qu'un jeune
homme doit éviter avec soin de faire ce qu'on
nomme une folie , c'est-à-dire de contracter un
engagement durable avec une personne qui ne
2
26 ADOLPHE .
fût pas parfaitement son égale pour la fortune ,
la naissance et les avantages extérieurs ; mais du
reste toutes les femmes, aussi longtemps qu'il
ne s'agissait pas de les épouser, lui paraissaient
pouvoir , sans inconvénient , être prises , puis
être quittées ; et je l'avais vu sourire avec une
sorte d'approbation à cette parodie d'un mot
connu : Cela leur fait si peu de mal , et à nous
tant de plaisir !
L'on ne sait pas assez combien , dans la pre-
mière jeunesse , les mots de cette espèce font
une impression profonde , et combien à un âge
où toutes les opinions sont encore douteuses et
vacillantes , les enfants s'étonnent de voir con-
tredire , par des plaisanteries que tout le monde
applaudit, les règles directes qu'on leur a don-
nées. Ces règles ne sont plus à leurs yeux que
des formules banales que leurs parents sont
convenus de leur répéter pour l'acquit de leur
conscience , et les plaisanteries leur semblent
renfermer le véritable secret de la vie.
Tourmenté d'une émotion vague, je veux être
aimé , me disais-je , et je regardais autour de
moi ; je ne voyais personne qui m'inspirât de
l'amour, personne qui me parût susceptible d'en
prendre; j'interrogeais mon cœur et mes goûts :
je ne me sentais aucun mouvement de préfé-
rence . Je m'agitais ainsi intérieurement, lorsque
je fis connaissance avec le comte de P***, homme
ADOLPHE . 27
de quarante ans , dont la famille était alliée à la
mienne. Il me proposa de venir le voir. Malheu-
reuse visite ! Il avait chez lui sa maîtresse , une
Polonaise, célèbre par sa beauté, quoiqu'elle ne
fùt plus de la première jeunesse. Cette femme,
malgré sa situation désavantageuse, avait mon-
tré, dans plusieurs occasions, un caractère dis-
tingué. Sa famille , assez illustre en Pologne ,
avait été ruinée dans les troubles de cette con-
trée. Son père avait été proscrit ; sa mère était
allée chercher un asile en France , et y avait
mené sa fille , qu'elle avait laissée , à sa mort ,
dans un isolement complet. Le comte de P***
en était devenu amoureux . J'ai toujours ignoré
comment s'était formée une liaison qui, lorsque
j'ai vu pour la première fois Ellénore , était
dès longtemps établie et pour ainsi dire con-
sacrée. La fatalité de sa situation ou l'inexpé-
rience de son âge l'avait-elle jetée dans une
carrière qui répugnait également à son éduca-
tion , à ses habitudes , et à la fierté qui faisait
une partie très-remarquable de son caractère ?
Ce que je sais , ce que tout le monde a su, c'est
que la fortune du comte de P*** ayant été
presque entièrement détruite et sa liberté me-
nacée, Ellénore lui avait donné de telles preuves
de dévoûment , avait rejeté avec un tel mépris
les offres les plus brillantes , avait partagé ses
périls et sa pauvreté avec tant de zèle et même
28 ADOLPHE .
de joie , que la sévérité la plus scrupuleuse ne
pouvait s'empêcher de rendre justice à la pureté
de ses motifs et au désintéressement de sa con-
duite. C'était à son activité, à son courage, à sa
raison , aux sacrifices de tout genre qu'elle avait
supportés sans se plaindre , que son amant de-
vait d'avoir recouvré une partie de ses biens .
Ils étaient venus s'établir à D*** pour y suivre
un procès qui pouvait rendre entièrement au
comte de P*** son ancienne opulence, et comp-
taient y rester environ deux ans .
Ellénore n'avait qu'un esprit ordinaire ; mais
ses idées étaient justes , et ses expressions , tou-
jours simples , étaient quelquefois frappantes
par la noblesse et l'élévation de ses sentiments .
Elle avait beaucoup de préjugés ; mais tous ses
préjugés étaient en sens inverse de son intérêt.
Elle attachait le plus grand prix à la régularité
de la conduite, précisément parce que la sienne
n'était pas régulière suivant les notions reçues .
Elle était très-religieuse, parce que la religion
condamnait rigoureusement son genre de vie.
Elle repoussait sévèrement dans la conversa-
tion tout ce qui n'aurait paru à d'autres femmes
que des plaisanteries innocentes , parce qu'elle
craignait toujours qu'on ne se crût autorisé par
son état à lui en adresser de déplacées. Elle
aurait désiré ne recevoir chez elle que des
hommes du rang le plus élevé et de mœurs ir
ADOLPHE . 29
réprochables , parce que les femmes à qui elle
frémissait d'être comparée se forment d'ordi-
naïre une société mélangée , et , se résignant à
la perte de la considération, ne cherchent dans
leurs relations que l'amusement. Ellénore , en
un mot , était en lutte constante avec sa des-
tinée. Elle protestait , pour ainsi dire , par cha-
cune de ses actions et de ses paroles , contre la
classe dans laquelle elle se trouvait rangée ; et
comme elle sentait que la réalité était plus forte
qu'elle , et que ses efforts ne changeaient rien
à sa situation , elle était fort malheureuse. Elle
élevait deux enfants qu'elle avait eus du comte
de P*** , avec une austérité excessive. On eût dit
quelquefois qu'une révolte secrète se mêlait à
l'attachement plutôt passionné que tendre
qu'elle leur montrait, et les lui rendait en quel-
que sorte importuns. Lorsqu'on lui faisait à
bonne intention quelque remarque sur ce que
ses enfants grandissaient, sur les talents qu'ils
promettaient d'avoir, sur la carrière qu'ils au-
raient à suivre, on la voyait pâlir de l'idée qu'il
faudrait qu'un jour elle leur avouât leur nais-
sance. Mais le moindre danger , une heure
d'absence, la ramenait à eux avec une anxiété
où l'on démêlait une espèce de remords , et le
désir de leur donner par ses caresses le bon-
heur qu'elle n'y trouvait pas elle-même . Cette
opposition entre ses sentiments et la place
2
*
30 ADOLPHE .
qu'elle occupait dans le monde avait rendu son
humeur fort inégale. Souvent elle était rêveuse
et taciturne ; quelquefois elle parlait avec im-
pétuosité. Comme elle était tourmentée d'une
idée particulière , au milieu de la conversation
la plus générale , elle ne restait jamais parfaite-
ment calme . Mais , par cela même, il y avait
dans sa manière quelque chose de fougueux et
d'inattendu qui la rendait plus piquante qu'elle
n'aurait dû l'être naturellement . La bizarrerie
de sa position suppléait en elle à la nouveauté
des idées . On l'examinait avec intérêt et cu-
riosité comme un bel orage .
Offerte à mes regards dans un moment où
mon cœur avait besoin d'amour , ma vanité , de
succès , Ellénore me parut une conquête digne
de moi . Elle-même trouva du plaisir dans la
société d'un homme différent de ceux qu'elle
avait vus jusqu'alors. Son cercle s'était composé
de quelques amis ou parents de son amant et de
leurs femmes , que l'ascendant du comte de
P*** avait forcés à recevoir sa maîtresse . Les
maris étaient dépourvus de sentiments aussi
bien que d'idées ; les femmes ne différaient de
leurs maris que par une médiocrité plus in-
quiète et plus agitée , parce qu'elles n'avaient
pas , comme eux , cette tranquillité d'esprit qui
résulte de l'occupation et de la régularité des
affaires . Une plaisanterie plus légère , une con
ADOLPHE . 31
versation plus variée , un mélange particulier
de mélancolie et de gaîté , de découragement
et d'intérêt , d'enthousiasme et d'ironie , éton-
nèrent et attachèrent Ellénore. Elle parlait
plusieurs langues , imparfaitement à la vérité ,
mais toujours avec vivacité , quelquefois avec
grâce. Ses idées semblaient se faire jour à tra-
vers les obstacles , et sortir de cette lutte plus
agréables , plus naïves et plus neuves ; car les
idiomes étrangers rajeunissent les pensées , et les
débarrassent de ces tournures qui les font pa-
raître tour à tour communes et affectées . Nous
lisions ensemble des poëtes anglais ; nous nous
promenions ensemble. J'allais souvent la voir le
matin ; j'y retournais le soir : je causais avec elle
sur mille sujets.
Je pensais faire , en observateur froid et im-
partial , le tour de son caractère et de son esprit ;
mais chaque mot qu'elle disait me semblait re-
vêtu d'une grâce inexplicable. Le dessein de lui
plaire , mettant dans ma vie, un nouvel intérêt ,
animait mon existence d'une manière inusitée.
J'attribuais à son charme cet effet presque ma-
gique : j'en auraisjoui plus complétement encore
sans l'engagement que j'avais pris envers mon
amour- propre. Cet amour-propre était en tiers
entre Ellénore et moi . Je me croyais comme
obligé de marcher au plus vite vers le but que je
m'étais proposé : je ne me livrais donc pas sans
32 ADOLPHE .
réserve à mes impressions . Il me tardait d'avoir
parlé , car il me semblait que je n'avais qu'à
parler pour réussir. Je ne croyais point aimer
Ellénore ; mais déjà je n'aurais pu me résigner
à ne pas lui plaire. Elle m'occupait sans cesse :
je formais mille projets ; j'inventais mille moyens
de conquête , avec cette fatuité sans expérience
qui se croit sûre du succès parce qu'elle n'a rien
essayé.
Cependant une invincible timidité m'arrêtait :
tous mes discours expiraient sur mes lèvres ,
ou se terminaient tout autrement que je ne l'avais
projeté. Je me débattais intérieurement : j'étais
indigné contre moi-même .
Je cherchai enfin un raisonnement qui pût me
tirer de cette lutte avec honneur à mes propres
yeux. Je me dis qu'il ne fallait rien précipiter ,
qu'Ellénore était trop peu préparée à l'aveu que
je méditais , et qu'il valait mieux attendre en-
core . Presque toujours , pour vivre en repos
avec nous -mêmes , nous travestissons en calculs
et en systèmes nos impuissances ou nos faiblesses :
cela satisfait cette portion de nous qui est , pour
ainsi dire , spectatrice de l'autre.
Cette situation se prolongea. Chaque jour , je
fixais le lendemain comme l'époque invariable
d'une déclaration positive , et chaque lendemain
s'écoulait comme la veille. Ma timidité me quit-
tait dès que je m'éloignais d'Ellénore ; je repre
ADOLPHE . 33
nais alors mes plans habiles et mes profondes
combinaisons : mais à peine me retrouvais-je
auprès d'elle , que je me sentais de nouveau
tremblant et troublé. Quiconque aurait lu dans
mon cœur, en son absence, m'aurait pris pour un
séducteur froid et peu sensible ; quiconque m'eût
aperçu à ses côtés eût cru reconnaître en moi un
amant novice, interdit et passionné. L'on se
serait également trompé dans ces deux juge-
ments : il n'y a point d'unité complète dans
l'homme , et presque jamais personne n'est tout-
à- fait sincère ni tout-à-fait de mauvaise foi .
Convaincu par ces expériences réitérées que
je n'auraisjamais le courage de parler à Ellénore,
je me déterminai à lui écrire. Le comte de P***
était absent. Les combats que j'avais livrés long-
temps à mon propre caractère , l'impatience
que j'éprouvais de n'avoir pu le surmonter , mon
incertitude sur le succès de ma tentative ,
jetèrent dans ma lettre une agitation qui ressem-
blait fort à l'amour. Échauffé d'ailleurs que
j'étais par mon propre style , je ressentais , en
finissant d'écrire , un peu de la passion que
j'avais cherché à exprimer avec toute la force
possible.
Ellénore vit dans ma lettre ce qu'il était na-
turel d'y voir , le transport passager d'un homme
qui avait dix ans de moins qu'elle, dont le cœur
s'ouvrait à des sentiments qui lui étaient encore
34 ADOLPHE .
inconnus , et qui méritait plus de pitié que de
colère. Elle me répondit avec bonté , me donna
des conseils affectueux , m'offrit une amitié sin-
cère , mais me déclara que jusqu'au retour du
comte de P*** elle ne pourrait me recevoir.
Cette réponse me bouleversa. Mon imagina-
tion , s'irritant de l'obstacle , s'empara de toute
mon existence. L'amour , qu'une heure aupara-
vant je m'applaudissais de feindre , je crus tout
à coup l'éprouver avec fureur. Je courus chez
Ellénore ; on me dit qu'elle était sortie. Je lui
écrivis ; je la suppliai de m'accorder une der-
nière entrevue ; je lui peignis en termes déchi-
rants mon désespoir , les projets funestes que
m'inspirait sa cruelle détermination. Pendant
une grande partie du jour , j'attendis vainement
une réponse. Je ne calmai mon inexprimable
souffrance qu'en me répétant que le lendemain
je braverais toutes les difficultés pour pénétrer
jusqu'à Ellénore et pour lui parler. On m'ap-
porta le soir quelques mots d'elle : ils étaient
doux. Je crus y remarquer une impression de
regret et de tristesse ; mais elle persistait dans
sa résolution , qu'elle m'annonçait comme in-
ébranlable . Je me présentai de nouveau chez elle
le lendemain. Elle était partie pour une cam-
pagne dont ses gens ignoraient le nom. Ils
n'avaient même aucun moyen de lui faire par-
venir des lettres .
ADOLPHE . 35
Je restai longtemps immobile à sa porte , n'i-
maginant plus aucune chance de la retrouver .
J'étais étonné moi-même de ce que je souffrais .
Ma mémoire me retraçait les instants où je m'é-
tais dit que je n'aspirais qu'à un succès ; que ce
n'était qu'une tentative à laquelle je renoncerais
sans peine. Je ne concevais rien à la douleur
violente , indomptable , qui déchirait mon
cœur. Plusieurs jours se passèrent de la sorte .
J'étais également incapable de distraction et
d'étude. J'errais sans cesse devant la porte d'El-
lénore. Je me promenais dans la ville , comme
si , au détour de chaque rue , j'avais pu espérer
de la rencontrer. Un matin , dans une de ces
courses sans but , qui servaient à remplacer mon
agitation par de la fatigue , j'aperçus la voiture
du comte de P***, qui revenait de son voyage.
Il me reconnut et mit pied à terre. Après quel-
ques phrases banales , je lui parlai , en dégui-
sant mon trouble , du départ subit d'Ellénore .
Oui , me dit-il , une de ses amies , à quelques
lieues d'ici , a éprouvé je ne sais quel événe-
ment fâcheux qui a fait croire à Ellénore que
ses consolations lui seraient utiles . Elle est
partie sans me consulter. C'est une personne
que tous ses sentiments dominent , et dont
l'âme , toujours active , trouve presque du repos
dans le dévoûment. Mais sa présence ici m'est
36 ADOLPHE .
trop nécessaire ; je vais lui écrire : elle reviendra
sûrement dans quelques jours .
Cette assurance me calma ; je sentis ma dou-
leur s'apaiser. Pour la première fois depuis le
départ d'Ellénore , je pus respirer sans peine.
Son retour fut moins prompt que ne l'espérait le
comte de P***. Mais j'avais repris ma vie habi-
tuelle , et l'angoisse que j'avais éprouvée com-
mençait à se dissiper , lorsqu'au bout d'un mois
M. de P*** me fit avertir qu'Ellénore devait
arriver le soir. Comme il mettait un grand prix
à lui maintenir dans la société la place que son
caractère méritait , et dont sa situation semblait
l'exclure , il avait invité à souper plusieurs
femmes de ses parentes et de ses amies qui
avaient consenti à voir Ellénore.
Mes souvenirs reparurent , d'abord confus ,
bientôt plus vifs . Mon amour-propre s'y mêlait.
J'étais embarrassé , humilié , de rencontrer une
femme qui m'avait traité comme un enfant. Il
me semblait la voir , souriant à mon approche
de ce qu'une courte absence avait calmé l'effer-
vescence d'une jeune tête ; et je démêlais dans
ce sourire une sorte de mépris pour moi. Par
degrés mes sentiments se réveillèrent. Je m'étais
levé , ce jour-là même , ne songeant plus à Ellé-
norc ; une heure après avoir reçu la nouvelle de
son arrivée , son image errait devant mes yeux,
ADOLPHE . 37
régnait sur mon cœur , et j'avais la fièvre de la
crainte de ne pas la voir .
Je restai chez moi toute la journée ; je m'y
tins , pour ainsi dire , caché : je tremblais que
le moindre mouvement ne prévint notre ren-
contre. Rien pourtant n'était plus simple , plus
certain; mais je la désirais avec tant d'ardeur ,
qu'elle me paraissait impossible. L'impatience
me dévorait : à tous les instants je consultais ma
montre. J'étais obligé d'ouvrir la fenêtre pour
respirer ; mon sang me brûlait en circulant dans
mes veines .
Enfin j'entendis sonner l'heure à laquelle je
devais me rendre chez le comte . Mon impatience
se changea tout à coup en timidité ; je m'habil-
lai lentement ; je ne me sentais plus pressé d'ar-
river : j'avais un tel effroi que mon attente ne fût
déçue , un sentiment si vif de la douleur que je
courais risque d'éprouver, que j'aurais consenti
volontiers à tout ajourner .
Il était assez tard lorsque j'entrai chez M. de
P***. J'aperçus Ellénore assise au fond de la
chambre ; je n'osais avancer , il me semblait que
tout le monde avait les yeux fixés sur moi. J'al-
lai me cacher dans un coin du salon , derrière
un groupe d'hommes qui causaient. De là je
contemplais Ellénore : elle me parut légèrement
changée , elle était plus pâle que de coutume. Le
comte me découvrit dans l'espèce de retraite où
3
38 ADOLPHE .
je m'étais réfugié ; il vint à moi , me prit par la
main , et me conduisit vers Ellénore. Je vous
présente , lui dit-il en riant , l'un des hommes
que votre départ inattendu a le plus étonnés .
Ellénore parlait à une femme placée à côté d'elle .
Lorsqu'elle me vit , ses paroles s'arrêtèrent sur
ses lèvres ; elle demeura tout interdite : je l'étais
beaucoup moi-même.
On pouvait nous entendre : j'adressai à Ellé-
nore des questions indifférentes. Nous reprîmes
tous deux une apparence de calme. On annonça
qu'on avait servi ; j'offris à Ellénore mon bras ,
qu'elle ne put refuser. Si vous ne me promettez
pas , lui dis-je en la conduisant , de me recevoir
demain chez vous à onze heures , je pars à l'in-
stant, j'abandonne mon pays, ma famille et mon
père, je romps tous mes liens , j'abjure tous mes
devoirs, et je vais, n'importe où , finir au plus tôt
une vie que vous vous plaisez à empoisonner.
Adolphe ! me répondit-elle ; et elle hésitait. Je
fis un mouvement pour m'éloigner. Je ne sais ce
que mes traits exprimèrent, mais je n'avais ja-
mais éprouvé de contraction si violente.
Ellénore me regarda. Une terreur mêlée d'af-
fection se peignit sur sa figure. Je vous recevrai
demain , me dit-elle , mais je vous conjure.....
Beaucoup de personnes nous suivaient , elle ne
put achever sa phrase. Je pressai sa main de
mon bras ; nous nous mimes à table.
ADOLPHE . 39
J'aurais voulu m'asseoir à côté d'Ellénore ,
mais le maître de la maison l'avait autrement
décidé : je fus placé à peu près vis-à-vis d'elle.
Au commencement du souper , elle était rêveuse .
Quand on lui adressait la parole , elle répondait
avec douceur ; mais elle retombait bientôt dans
la distraction . Une de ses amies , frappée de son
silence et de son abattement , lui demanda si elle
était malade. Je n'ai pas été bien dans ces der-
niers temps , répondit-elle , et même à présent je
suis fort ébranlée. J'aspirais à produire dans l'es-
prit d'Ellénore une impression agréable ; je
voulais, en me montrant aimable et spirituel , la
disposer en ma faveur , et la préparer à l'en-
trevue qu'elle m'avait accordée. J'essayai donc
de mille manières de fixer son attention . Je ra-
menai la conversation sur des sujets que je savais
l'intéresser ; nos voisins s'y mèlèrent : j'étais
inspiré par sa présence ; je parvins à me faire
écouter d'elle , je la vis bientôt sourire : j'en
ressentis une telle joie , mes regards exprimèrent
tant de reconnaissance , qu'elle ne put s'empê-
cher d'en ètre touchée. Sa tristesse et sa distrac-
tion se dissipèrent : elle ne résista plus au char-
me secret que répandait dans son âme la vue du
bonheur queje luidevais; et quand nous sortîmes
de table , nos cœurs étaient d'intelligence comme
si nous n'avions jamais été séparés. Vous voyez ,
lui dis-je en lui donnant la main pour rentrer
40 ADOLPHE .
dans le salon , que vous disposez de toute mon
existence ; que vous ai-je fait pour que vous
trouviez du plaisir à la tourmenter ?
CHAPITRE III .
Je passai la nuit sans dormir. Il n'était plus
question dans mon âme ni de calculs ni de pro-
jets ; je me sentais, de la meilleure foi du monde ,
véritablement amoureux . Ce n'était plus l'espoir
du succès qui me faisait agir : le besoin de voir
celle que j'aimais , de jouir de sa présence , me
dominait exclusivement. Onze heures sonnèrent,
je me rendis auprès d'Ellénore ; elle m'attendait.
Elle voulut parler : je lui demandai de m'écou-
ter. Je m'assis auprès d'elle , car je pouvais à
peine me soutenir , etje continuai en ces termes,
non sans être obligé de m'interrompre souvent :
Je ne viens point réclamer contre la sentence
que vous avez prononcée ; je ne viens point ré-
tracter un aveu qui a pu vous offenser ; je le vou-
drais en vain . Cet amour que vous repoussez est
indestructible : l'effort même que je fais dans ce
moment pour vous parler avec un peu de calme
ADOLPHE . 41
est une preuve de la violence d'un sentiment qui
vous blesse. Mais ce n'est plus pour vous en en-
tretenir que je vous ai priée de m'entendre ;
c'est au contraire pour vous demander de l'ou-
blier , de me recevoir comme autrefois , d'écar-
ter le souvenir d'un instant de délire , de ne
pas me punir de ce que vous savez un secret
que j'aurais dû renfermer au fond de mon âme.
Vous connaissez ma situation, ce caractère qu'on
dit bizarre et sauvage , ce cœur étranger à tous
les intérêts du monde , solitaire au milieu des
hommes , et qui souffre pourtant de l'isolement
auquel il est condamné. Votre amitié me sou-
tenait : sans cette amitié je ne puis vivre. J'ai
pris l'habitude de vous voir; vous avez laissé
naître et se former cette douce habitude : qu'ai-
je fait pour perdre cette unique consolation d'une
existence si triste et si sombre? Je suis horri-
blement malheureux ; je n'ai plus le courage de
supporter un si long malheur : je n'espère rien ,
je ne demande rien , je ne veux que vous voir ;
mais je dois vous voir s'il faut que je vive.
Ellénore gardait le silence. Que craignez-
vous ? repris-je. Qu'est- ce que j'exige ? ce que
vous accordez à tous les indifférents. Est- ce le
monde que vous redoutez ? Ce monde , absorbé
dans ses frivolités solennelles , ne lira pas dans
un cœur tel que le mien. Comment ne serais-je
pas prudent ? n'y va-t-il pas de ma vie ? Ellé
42 ADOLPHE .
nore , rendez-vous à ma prière : vous y trouverez
quelque douceur. Il y aura pour vous quelque
charme à être aimée ainsi , à me voir auprès de
vous , occupé de vous seule , n'existant que pour
vous , vous devant toutes les sensations de bon-
heur dont je suis encore susceptible , arraché par
votre présence à la souffrance et au désespoir.
Je poursuivis longtemps de la sorte , levant
toutes les objections , retournant de mille ma-
nières tous les raisonnements qui plaidaient en
ma faveur. J'étais si soumis , si résigné , je de-
mandais si peu de chose ,j'aurais été si malheu-
reux d'un refus !
Ellénore fut émue. Elle m'imposa plusieurs
conditions. Elle ne consentit à me recevoir que
rarement , au milieu d'une société nombreuse ,
avec l'engagement que je ne lui parlerais jamais
d'amour. Je promis ce qu'elle voulut. Nous
étions contents tous les deux : moi , d'avoir re-
conquis le bien que j'avais été menacé de perdre;
Ellénore , de se trouver à la fois généreuse ,
sensible et prudente.
Je profitai dès le lendemain de la permission
que j'avais obtenue ; je continuai de même les
jours suivants . Ellénore ne songea plus à la né-
cessité que mes visites fussent peu fréquentes :
bientôt rien ne lui parut plus simple que de me
voir tous les jours. Dix ans de fidélité avaient
inspiré à M. de P*** une confiance entière ; il
ADOLPHE . 43
laissait à Ellénore la plus grande liberté. Comme
il avait eu à lutter contre l'opinion qui voulait
exclure sa maîtresse du monde où il était appelé
à vivre , il aimait à voir s'augmenter la société
d'Ellénore ; sa maison remplie constatait à ses
yeux son propre triomphe sur l'opinion .
Lorsque j'arrivais , j'apercevais dans les re-
gards d'Ellénore une expression de plaisir.
Quand elle s'amusait dans la conversation , ses
yeux se tournaient naturellement vers moi. L'on
ne racontait rien d'intéressant qu'elle ne m'ap-
pelât pour l'entendre . Mais elle n'était jamais
seule : des soirées entières se passaient sans que
je pusse lui dire autre chose en particulier que
quelques mots insignifiants ou interrompus . Je
ne tardai pas à m'irriter de tant de contrainte.
Je devins sombre , taciturne , inégal dans mon
humeur, amer dans mes discours. Je me conte-
nais à peine lorsqu'un autre que moi s'entrete-
nait à part avec Ellénore ; j'interrompais brus-
quement ces entretiens. Il m'importait peu qu'on
pût s'en offenser , et je n'étais pas toujours ar-
rêté par la crainte de la compromettre. Elle se
plaignit à moi de ce changement. Que voulez-
vous ? lui dis-je avec impatience , vous croyez
sans doute avoir fait beaucoup pour moi ; je suis
forcé de vous dire que vous vous trompez . Je ne
conçois rien à votre nouvelle manière d'être .
Autrefois vous viviez retirée ; vous fuyiez une
44 ADOLPHE .
société fatigante ; vous évitiez ces éternelles con-
versations qui se prolongent précisément parce
qu'elles ne devraientjamais commencer. Aujour-
d'hui votre porte est ouverte à la terre entière.
On dirait qu'en vous demandant de me recevoir,
j'ai obtenu pour tout l'univers la même faveur
que pour moi. Je vous l'avoue , en vous voyant
jadis si prudente , je ne m'attendais pas à vous
trouver si frivole .
Je démêlai dans les traits d'Ellénore une
impression de mécontentement et de tristesse.
Chère Ellénore , lui dis-je en me radoucissant
tout à coup , ne mérité-je donc pas d'être distin-
gué des mille importuns qui vous assiégent ?
L'amitié n'a-t-elle pas ses secrets ? n'est-elle pas
ombrageuse et timide au milieu du bruit et de
la foule?
Ellénore craignait , en se montrant inflexible ,
de voir se renouveler des imprudences qui l'a-
larmaient pour elleet pour moi . L'idée de rompre
n'approchait plus de son cœur : elle consentit à
me recevoir quelquefois seule .
Alors se modifièrent rapidement les règles sé-
vères qu'elle m'avait prescrites. Elle me permit
de lui peindre mon amour ; elle se familiarisa
par degrés avec ce langage : bientôt elle m'avoua
qu'elle m'aimait.
Je passai quelques heures à ses pieds , me
proclamant le plus heureux des hommes , lui
ADOLPHE . 45
prodiguant mille assurances de tendresse , de
dévoûment et de respect éternel. Elle me raconta
ce qu'elle avait souffert en essayant de s'éloi-
gner de moi ; que de fois elle avait espéré que
je la découvrirais malgré ses efforts ; comment
le moindre bruit qui frappait ses oreilles lui pa-
raissait annoncer mon arrivée ; quel trouble ,
quelle joie , quelle crainte , elle avait ressentis
en me revoyant; par quelle défiance d'elle-
même , pour concilier le penchant de son cœur
avec la prudence , elle s'était livrée aux distrac-
tions du monde , avait recherché la foule qu'elle
fuyait auparavant. Je lui faisais répéter les plus
petits détails , et cette histoire de quelques se-
maines nous semblait être celle d'une vie en-
tière. L'amour supplée aux longs souvenirs par
une sorte de magie. Toutes les autres affections
ont besoin du passé : l'amour crée , comme par
enchantement , un passé dont il nous entoure. Il
nous donne , pour ainsi dire , la conscience d'a-
voir vécu , durant des années , avec un être qui
naguère nous était presque étranger. L'amour
n'est qu'un point lumineux , et néanmoins il
semble s'emparer du temps. Il y a peu de jours
qu'il n'existait pas , bientôt il n'existera plus ;
mais , tant qu'il existe , il répand sa clarté sur
l'époque qui l'a précédé , comme sur celle qui
doit le suivre .
Ce calme pourtant dura peu. Ellénore était
3*
46 ADOLPHE .
d'autant plus en garde contre sa faiblesse ,
qu'elle était poursuivie du souvenir de ses fautes :
et mon imagination , mes désirs , une théorie de
fatuité dont je ne m'apercevais pas moi-même ,
se révoltaient contre un tel amour. Toujours ti-
mide , souvent irrité , je me plaignais , je m'em-
portais , j'accablais Ellénore de reproches. Plus
d'une fois elle forma le projet de briser un lien
qui ne répandait sur sa vie que de l'inquiétude
et du trouble ; plus d'une fois je l'apaisai par
mes supplications , mes désaveux et mes pleurs.
Ellénore , lui écrivais-je un jour , vous ne sa-
vez pas tout ce que je souffre. Près de vous , loin
de vous , je suis également malheureux . Pen-
dant les heures qui nous séparent , j'erre au
hasard , courbé sous le fardeau d'une existence
que je ne sais comment supporter. La société
m'importune , la solitude m'accable. Ces indif-
férents qui m'observent , qui ne connaissent rien
de ce qui m'occupe , qui me regardent avec une
curiosité sans intérêt , avec un étonnement sans
pitié , ces hommes qui osent me parler d'autre
chose que de vous , portent dans mon sein une
douleur mortelle. Je les fuis ; mais , seul , je
cherche en vain un air qui pénètre dans ma poi-
trine oppressée. Je me précipite sur cette terre
qui devrait s'entr'ouvrir pour m'engloutir à
jamais ; je pose ma tête sur la pierre froide qui
devrait calmer la fièvre ardente qui me dévore.
ADOLPHE . 47
Je me traîne vers cette colline d'où l'on aper-
çoit votre maison ; je reste là , les yeux fixés sur
cette retraite queje n'habiterai jamais avec vous .
Et si je vous avais rencontrée plus tôt , vous au-
riez pu être à moi ! j'aurais serré dans mes bras
la seule créature que la nature ait formée pour
mon cœur, pour ce cœur qui a tant souffert
parce qu'il vous cherchait , et qu'il ne vous a
trouvée que trop tard ! Lorsque enfin ces
heures de délire sont passées , lorsque le moment
arrive où je puis vous voir , je prends en trem-
blant la route de votre demeure. Je crains que
tous ceux qui me rencontrent ne devinent les
sentiments que je porte en moi ; je m'arrête ; je
marche à pas lents : je retarde l'instant du bon-
heur , de ce bonheur que tout menace , que je
me crois toujours sur le point de perdre ; bon-
heur imparfait et troublé , contre lequel con-
spirent peut-être à chaque minute et les événe-
ments funestes et les regards jaloux , et les
caprices tyranniques et votre propre volonté !
Quand je touche au seuil de votre porte , quand
je l'entr'ouvre , une nouvelle terreur me saisit :
je m'avance comme un coupable , demandant
grâce à tous les objets qui frappent ma vue ,
comme si tous étaient ennemis , comme si tous
m'enviaient l'heure de félicité dont je vais en-
core jouir. Le moindre son m'effraye, le moindre
mouvement autour de moi m'épouvante, le bruit
48
. ADOLPHE .
même de mes pas me fait reculer. Tout près de
vous je crains encore quelque obstacle qui se
place soudain entre vous et moi. Enfin je vous
vois , je vous vois et je respire , et je vous con-
temple et je m'arrête , comme le fugitif qui
touche au sol protecteur qui doit le garantir de
la mort. Mais alors même , lorsque tout mon être
s'élance vers vous , lorsque j'aurais un tel be-
soin de me reposer de tant d'angoisses , de poser
ma tête sur vos genoux , de donner un libre
cours à mes larmes , il faut que je me contraigne
avec violence , que même auprès de vous je vive
encore d'une vie d'effort : pas un instant d'épan-
chement ! pas un instant d'abandon ! Vos regards
m'observent. Vous êtes embarrassée , presque
offensée de mon trouble. Je ne sais quelle gêne
a succédé à ces heures délicieuses où du moins
vous m'avouiez votre amour. Le temps s'enfuit,
de nouveaux intérêts vous appellent : vous ne
les oubliez jamais ; vous ne retardez jamais l'in-
stant qui m'éloigne. Des étrangers viennent , il
n'est plus permis de vous regarder; je sens qu'il
faut fuir pour me dérober aux soupçons qui
m'environnent. Je vous quitte plus agité , plus
déchiré , plus insensé qu'auparavant ; je vous
quitte , et je retombe dans cet isolement effroya-
ble , où je me débats sans rencontrer un seul
être sur lequel je puisse m'appuyer , me reposer
un moment .
ADOLPHE . 49
Ellénore n'avait jamais été aimée de la sorte.
M. de P*** avait pour elle une affection très-
vraie , beaucoup de reconnaissance pour son
dévoûment , beaucoup de respect pour son ca-
ractère ; mais il y avait toujours dans sa manière
une nuance de supériorité sur une femme qui
s'était donnée publiquement à lui sans qu'il l'eût
épousée. Il aurait pu contracter des liens plus
honorables , suivant l'opinion commune : il ne
le lui disait point , il ne se le disait peut-être pas
à lui-même ; mais ce qu'on ne dit pas n'en existe
pas moins , et tout ce qui est se devine. Ellénore
n'avait eu jusqu'alors aucune notion de ce sen-
timent passionné , de cette existence perdue dans
la sienne, dont mes fureurs mêmes , mes injus-
tices et mes reproches n'étaient que des preuves
plus irréfragables. Sa résistance avait exalté
toutes mes sensations , toutes mes idées : je re-
venais des emportements qui l'effrayaient à une
soumission , à une tendresse , à une vénération
idolâtre . Je la considérais comme une créature
céleste. Mon amour tenait du culte , et il avait
pour elle d'autant plus de charme , qu'elle crai-
gnait sans cesse de se voir humiliée dans un sens
opposé. Elle se donna enfin tout entière.
Malheur à l'homme qui , dans les premiers
moments d'une liaison d'amour , ne croit pas
que cette liaison doit être éternelle ! Malheur à
qui , dans les bras de la maîtresse qu'il vient
50 ADOLPHE .
d'obtenir , conserve une funeste prescience , et
prévoit qu'il pourra s'en détacher ! Une femme
que son cœur entraîne a , dans cet instant , quel-
que chose de touchant et de sacré. Ce n'est pas
le plaisir, ce n'est pas la nature , ce ne sont pas
les sens qui sont corrupteurs ; ce sont les calculs
auxquels la société nous accoutume , et les ré-
flexions que l'expérience fait naître . J'aimai , je
respectai mille fois plus Ellénore après qu'elle
se fut donnée. Je marchais avec orgueil au mi-
lieu des hommes ; je promenais sur eux un re-
gard dominateur. L'air que je respirais était à
lui seul une jouissance. Je m'élançais au devant
de la nature , pour la remercier du bienfait ines-
péré , du bienfait immense qu'elle avait daigné
m'accorder .
CHAPITRE IV .
Charme de l'amour ! qui pourrait vous pein-
dre ? Cette persuasion que nous avons trouvé
l'être que la nature avait destiné pour nous , ce
jour subit répandu sur la vie , et qui nous semble
en expliquer le mystère , cette valeur inconnue
ADOLPHE . 51
attachée aux moindres circonstances , ces heures
rapides , dont tous les détails échappent au sou-
venir par leur douceur même , et qui ne laissent
dans notre âme qu'une longue trace de bonheur,
cette gaîté folâtre qui se mêle quelquefois sans
cause à un attendrissement habituel , tant de
plaisir dans la présence , et dans l'absence tant
d'espoir, ce détachement de tous les soins vul-
gaires , cette supériorité sur tout ce qui nous
entoure , cette certitude que désormais le monde
ne peut nous atteindre où nous vivons , cette
intelligence mutuelle qui devine chaque pensée
et qui répond à chaque émotion , charme de
l'amour, qui vous éprouva ne saurait vous dé-
crire !
M. de P*** fut obligé , pour des affaires pres-
santes , de s'absenter pendant six semaines. Je
passai ce temps chez Ellénore presque sans in-
terruption . Son attachement semblait s'être
accru du sacrifice qu'elle m'avait fait. Elle ne me
laissait jamais la quitter sans essayer de me re-
tenir. Lorsque je sortais , elle me demandait
quand je reviendrais . Deux heures de séparation
lui étaient insupportables. Elle fixait avec une
précision inquiète l'instant de mon retour. J'y
souscrivais avec joie , j'étais reconnaissant , j'é-
tais heureux du sentiment qu'elle me témoi-
gnait. Mais cependant les intérêts de la vie
commune ne se laissent pas plier arbitrairement
52 ADOLPHE .
à tous nos désirs. Il m'était quelquefois incom-
mode d'avoir tous mes pas marqués d'avance ,
et tous mes moments ainsi comptés . J'étais forcé
de précipiter toutes mes démarches , de rompre
avec la plupart de mes relations. Je ne savais
que répondre à mes connaissances lorsqu'on me
proposait quelque partie que , dans une situa-
tion naturelle , je n'aurais point eu de motif pour
refuser. Je ne regrettais point auprès d'Ellénore
ces plaisirs de la vie sociale , pour lesquels je
n'avais jamais eu beaucoup d'intérêt , maisj'au-
rais voulu qu'elle me permît d'y renoncer plus
librement . J'aurais éprouvé plus de douceur à
retourner auprès d'elle de ma propre volonté ,
sans me dire que l'heure était arrivée , qu'elle
m'attendait avec anxiété , et sans que l'idée de
sa peine vint se mêler à celle du bonheur que
j'allais goûter en la retrouvant. Ellénore était
sans doute un vif plaisir dans mon existence ,
mais elle n'était plus un but : elle était devenue
un lien. Je craignais d'ailleurs de la compro-
mettre . Ma présence continuelle devait étonner
ses gens , ses enfants , qui pouvaient m'observer.
Je tremblais de l'idée de déranger son existence.
Je sentais que nous ne pouvions être unis pour
toujours , et que c'était un devoir sacré pour
moi de respecter son repos : je lui donnais donc
des conseils de prudence , tout en l'assurant de
mon amour. Mais plus je lui donnais des con-
ADOLPHE . 53
seils de ce genre , moins elle était disposée à
m'écouter. En même temps je craignais horri-
blement de l'affliger. Dès que je voyais sur son
visage une expression de douleur , sa volonté
devenait la mienne : je n'étais à mon aise que
lorsqu'elle était contente de moi. Lorsqu'en in-
sistant sur la nécessité de m'éloigner pour quel-
ques instants , j'étais parvenu à la quitter ,
l'image de la peine que je lui avais causée me
suivait partout. Il me prenait une fièvre de re-
mords qui redoublait à chaque minute , et qui
enfin devenait irrésistible ; je volais vers elle , je
me faisais une fète de la consoler, de l'apaiser.
Mais à mesure que je m'approchais de sa de-
meure , un sentiment d'humeur contre cet em-
pire bizarre se mêlait à mes autres sentiments .
Ellénore elle-même était violente. Elle éprou-
vait , je le crois , pour moi ce qu'elle n'avait
éprouvé pour personne. Dans ses relations pré-
cédentes , son cœur avait été froissé par une
dépendance pénible; elle était avec moi dans
une parfaite aisance , parce que nous étions dans
une parfaite égalité ; elle s'était relevée à ses
propres yeux , par un amour pur de tout calcul,
de tout intérêt : elle savait que j'étais bien sûr
qu'elle ne m'aimait que pour moi-même. Mais
il résultait de son abandon complet avec moi
qu'elle ne me déguisait aucun de ses mouve-
ments ; et lorsque je rentrais dans sa chambre ,
54 ADOLPHE .
impatienté d'y rentrer plus tôt que je ne l'aurais
voulu , je la trouvais triste ou irritée. J'avais
souffert deux heures loin d'elle de l'idée qu'elle
souffrait loin de moi : je souffrais deux heures
près d'elle avant de pouvoir l'apaiser.
Cependant je n'étais pas malheureux ; je me
disais qu'il était doux d'ètre aimé , même avec
exigence ; je sentais que je lui faisais du bien :
son bonheur m'était nécessaire , et je me savais
nécessaire à son bonheur .
D'ailleurs, l'idée confuse que, par la seule na-
ture des choses , cette liaison ne pouvait durer ,
idée triste sous bien des rapports , servait néan-
moins à me calmer dans mes accès de fatigue ou
d'impatience. Les liens d'Ellénore avec le comte
de P*** , la disproportion de nos âges , la diffé-
rence de nos situations, mon départ que déjà di-
verses circonstances avaient retardé , mais dont
l'époque était prochaine , toutes ces considéra-
tions m'engageaient à donner et à recevoir en-
core le plus de bonheur qu'il était possible : je
me croyais sûr des années , je ne disputais pas
les jours.
Le comte de P*** revint. Il ne tarda pas à soup-
çonner mes relations avec Ellénore ; il me reçut
chaque jour d'un air plus froid et plus sombre.
Je parlai vivement à Ellénore des dangers qu'elle
courait ; je la suppliai de permettre que j'inter-
rompisse pour quelques jours mes visites ; je lui
ADOLPHE .. 55
représentai l'intérêt de sa réputation , de sa for-
tune, de ses enfants . Elle m'écouta longtemps en
silence : elle était pâle comme la mort. De ma-
nière ou d'autre , me dit-elle enfin , vous partirez
bientôt ; ne devançons pas ce moment ; ne vous
mettez pas en peine de moi. Gagnons des jours ,
gagnons des heures : des jours , des heures , c'est
tout ce qu'il me faut. Je ne sais quel pressenti-
ment me dit , Adolphe , que je mourrai dans vos
bras .
Nous continuâmes donc à vivre comme aupa-
ravant , moi toujours inquiet , Ellénore toujours
triste , le comte de P*** taciturne et soucieux .
Enfin la lettre que j'attendais arriva : mon père
m'ordonnait de me rendre auprès de lui. Je por-
tai cette lettre à Ellénore . Déjà! me dit-elle après
l'avoir lue ; je ne croyais pas que ce fût sitôt.
Puis , fondant en larmes , elle me prit la main et
elle me dit : Adolphe , vous voyez que je ne puis
vivre sans vous; je ne sais ce qui arrivera de mon
avenir, mais je vous conjure de ne pas partir en-
core : trouvez des prétextes pour rester. De-
mandez à votre père de vous laisser prolonger
votre séjour encore six mois. Six mois , est-ce
donc si long ? Je voulus combattre sa résolution ;
mais elle pleurait si amèrement , et elle était si
tremblante , ses traits portaient l'empreinte
d'une souffrance si déchirante , que je ne pus
continuer . Je me jetai à ses pieds , je la serrai
56 A DOLPHE .
dans mes bras , je l'assurai de mon amour , et je
sortis pour aller écrire à mon père. J'écrivis en
effet avec le mouvement que la douleur d'Ellé-
nore m'avait inspiré. J'alléguai mille causes de
retard; je fis ressortir l'utilité de continuer à D***
quelques cours que je n'avais pu suivre à Got-
tingue ; et lorsque j'envoyai ma lettre à la poste,
c'était avec ardeur que je désirais obtenir le
consentement que je demandais .
Je retournai le soir chez Ellénore . Elle était
assise sur un sofa ; le comte de P*** était près
de la cheminée, et assez loin d'elle ; les deux en-
fants étaient au fond de la chambre , ne jouant
pas , et portant sur leurs visages cet étonnement
de l'enfance lorsqu'elle remarque une agitation
dont elle ne soupçonne pas la cause. J'instruisis
Ellénore par un geste que j'avais fait ce qu'elle
voulait. Un rayon de joie brilla dans ses yeux ,
mais ne tarda pas à disparaître. Nous ne disions
rien. Le silence devenait embarrassant pour tous
trois . On m'assure , Monsieur , me dit enfin le
comte , que vous êtes prêt à partir. Je lui répon-
dis que je l'ignorais. Il me semble , répliqua-t-il,
qu'à votre âge on ne doit pas tarder à entrer
dans une carrière : au reste , ajouta-t-il en re-
gardant Ellénore , tout le monde peut-être ne
pense pas ici comme moi .
La réponse de mon père ne se fit pas attendre.
Je tremblais , en ouvrant sa lettre , de la douleur
ADOLPHE . 57
qu'un refus causerait à Ellénore. Il me semblait
même que j'aurais partagé cette douleur avec
une égale amertume ; mais en lisant le consente-
ment qu'il m'accordait , tous les inconvénients
d'une prolongation de séjour se présentèrent
tout à coup à mon esprit. Encore six mois de
gêne et de contrainte ! m'écriai-je ; six mois pen-
dant lesquels j'offense un homme qui m'avait
témoigné de l'amitié , j'expose une femme qui
m'aime ; je cours le risque de lui ravir la seule
situation où elle puisse vivre tranquille et consi-
dérée ; je trompe mon père ; et pourquoi ? Pour
ne pas braver un instant une douleur qui , tôt
ou tard , est inévitable ! Ne l'éprouvons-nous
pas chaque jour en détail et goutte à goutte ,
cette douleur ? Je ne fais que du mal à El-
lénore ; mon sentiment , tel qu'il est , ne peut
la satisfaire. Je me sacrifie pour elle sans fruit
pour son bonheur ; et moi , je vis ici sans uti-
lité , sans indépendance , n'ayant pas un in-
stant de libre, ne pouvant respirer une heure en
paix . J'entrai chez Ellénore tout occupé de ces
réflexions . Je la trouvai seule . Je reste encore
six mois , lui dis-je. Vous m'annoncez cette
nouvelle bien sèchement. - C'est que je crains
beaucoup , je l'avoue , les conséquences de ce
retard pour l'un et pour l'autre . Il me semble
que , pour vous du moins , elles ne sauraient
être bien fâcheuses . Vous savez fort bien ,
58 ADOLPHE .
Ellénore, que ce n'est jamais de moi que je m'oc-
cupe le plus .- Ce n'est guère non plus du bon-
heur des autres . La conversation avait pris
une direction orageuse. Ellénore était blessée de
mes regrets dans une circonstance où elle croyait
que je devais partager sa joie : je l'étais du
triomphe qu'elle avait remporté sur mes réso-
lutions précédentes. La scène devint violente.
Nous éclatâmes en reproches mutuels. Ellénore
m'accusa de l'avoir trompée , de n'avoir eu pour
elle qu'un goût passager ; d'avoir aliéné d'elle
l'affection du comte ; de l'avoir remise, aux yeux
du public, dans la situation équivoque dont elle
avait cherché toute sa vie à sortir. Je m'irritai
de voir qu'elle tournât contre moi ce que je
n'avais fait que par obéissance pour elle et par
crainte de l'affliger. Je me plaignis de ma vive
contrainte, de majeunesse consumée dans l'inac-
tion , du despotisme qu'elle exerçait sur toutes
mes démarches. En parlant ainsi , je vis son vi-
sage couvert tout à coup de pleurs : je m'ar-
rêtai , je revins sur mes pas , je désavouai ,
j'expliquai. Nous nous embrassames : mais un
premier coup était porté , une première barrière
était franchie . Nous avions prononcé tous deux
des mots irréparables ; nous pouvions nous taire,
mais non les oublier. Il y a des choses qu'on est
longtemps sans se dire , mais quand une fois elles
sont dites , on ne cesse jamais de les répéter .
ADOLPHE . 59
Nous vécûmes ainsi quatre mois dans des rap-
ports forcés , quelquefois doux, jamais complé-
tement libres , y rencontrant encore du plaisir ,
mais n'y trouvant plus de charme. Ellénore ,
cependant , ne se détachait pas de moi. Après
nos querelles les plus vives , elle était aussi em-
pressée à me revoir, elle fixait aussi soigneuse-
ment l'heure de nos entrevues que si notre
union eût été la plus paisible et la plus tendre .
J'ai souvent pensé que ma conduite même contri-
buait à entretenir Ellénore dans cette disposition .
Sije l'avais aimée comme elle m'aimait, elle aurait
eu plus de calme ; elle aurait réfléchi de son côté
sur les dangers qu'elle bravait. Mais toute pru-
dence lui était odieuse, parce que la prudence ve-
nait de moi ; elle ne calculait point ses sacrifices ,
parce qu'elle était tout occupée à me les faire ac-
cepter ; elle n'avait pas le temps de se refroidir à
mon égard, parce que tout son temps et toutes ses
forces étaient employés à me conserver. L'époque
fixée de nouveau pour mon départ approchait ;
et j'éprouvais , en y pensant , un mélange de plai-
sir et de regret : semblable à ce que ressent un
homme qui doit acheter une guérison certaine
par une opération douloureuse.
Un matin , Ellénore m'écrivit de passer chez
elle à l'instant. Le comte , me dit-elle , me dé-
fend de vous recevoir : je ne veux point obéir à
cet ordre tyrannique. J'ai suivi cet homme dans
60 ADOLPHE .
la proscription , j'ai sauvé sa fortune ; je l'ai
servi dans tous ses intérêts. Il peut se passer de
moi maintenant : moi , je ne puis me passer de
vous . On devine facilement quelles furent mes
instances pour la détourner d'un projet que je
ne concevais pas. Je lui parlai de l'opinion du
public. Cette opinion , me répondit-elle , n'a
jamais été juste pour moi. J'ai rempli pendant
dix ans mes devoirs mieux qu'aucune femme ,
et cette opinion ne m'en a pas moins repoussée
du rang que je méritais. Je lui rappelai ses en-
fants . Mes enfants sont ceux de M. de P*** . Il
les a reconnus : il en aura soin . Ils seront trop
heureux d'oublier une mère dont ils n'ont à par-
tager que la honte. - Je redoublai mes prières .
Écoutez , me dit- elle : si je romps avec le comte,
refuserez- vous de me voir ? Le refuserez-vous ?
reprit- elle en saisissant mon bras avec une vio-
lence qui me fit frémir. Non , assurément , lui
répondis-je ; et plus vous serez malheureuse , -
plus je vous serai dévoué. Mais considérez... —
Tout est considéré , interrompit-elle. Il va ren-
trer , retirez -vous maintenant ; ne revenez plus
ici .
Je passai le reste de la journée dans une an-
goisse inexprimable. Deuxjours s'écoulèrent sans
que j'entendisse parler d'Ellénore. Je souffrais
d'ignorer son sort; je souffrais même de ne pas la
voir, et j'étais étonné de la peine que cette priva
ADOLPHEЕ . 64
tion me causait. Je désirais cependant qu'elle eût
renoncé à la résolution que je craignais tant pour
elle , et je commençais à m'en flatter , lorsqu'une
femme me remit un billet par lequel Ellénore
me priait d'aller la voir dans telle rue, dans
telle maison , au troisième étage. J'y courus ,
espérant encore que , ne pouvant me recevoir
chez M. de P***, elle avait voulu m'entretenir
ailleurs une dernière fois . Je la trouvai faisant
les apprêts d'un établissement durable. Elle vint
à moi , d'un air à la fois content et timide ,
cherchant à lire dans mes yeux mon impres-
sion. Tout est rompu , me dit-elle , je suis par-
faitement libre. J'ai de ma fortune particulière
soixante-quinze louis de rente ; c'est assez pour
moi . Vous restez encore ici six semaines .
Quand vous partirez , je pourrai peut-être me
rapprocher de vous ; vous reviendrez peut-être
me voir. Et , comme si elle eût redouté une ré-
ponse , elle entra dans une foule de détails re-
latifs à ses projets . Elle chercha de mille ma-
nières à me persuader qu'elle serait heureuse ;
qu'elle ne m'avait rien sacrifié ; que le parti
qu'elle avait pris lui convenait, indépendamment
de moi. Il était visible qu'elle se faisait un
grand effort , et qu'elle ne croyait qu'à moitié
ce qu'elle me disait. Elle s'étourdissait de ses
paroles , de peur d'entendre les miennes ; elle
prolongeait son discours avec activité pour re
4
62 ADOLPHE .
tarder le moment où mes objections la replon-
geraient dans le désespoir. Je ne pus trouver
dans mon cœur de lui en faire aucune . J'ac-
ceptai son sacrifice , je l'en remerciai ; je lui dis
que j'en étais heureux ; je lui dis bien plus en-
core : je l'assurai que j'avais toujours désiré
qu'une détermination irréparable me fît un
devoir de ne jamais la quitter ; j'attribuai mes
indécisions à un sentiment de délicatesse qui
me défendait de consentir à ce qui bouleversait
sa situation . Je n'eus, en un mot, d'autre pensée
que de chasser loin d'elle toute peine , toute
crainte , tout regret, toute incertitude sur mon
sentiment. Pendant que je lui parlais, je n'en-
visageais rien au delà de ce but , et j'étais sin-
cère dans mes promesses .
CHAPITRE V.
La séparation d'Ellénore et du comte de P***
produisit dans le public un effet qu'il n'était
pas difficile de prévoir. Ellénore perdit en un
instant le fruit de dix années de dévoûment et
de constance : on la confondit avec toutes les
ADOLPHЕ . 63
femmes de sa classe qui se livrent sans scrupule
à mille inclinations successives . L'abandon de
ses enfants la fit regarder comme une mère dé-
naturée , et les femmes d'une réputation irré-
prochable répétèrent avec satisfaction que
l'oubli de la vertu la plus essentielle à leur
sexe s'étendait bientôt sur toutes les autres . En
même temps on la plaignit, pour ne pas perdre
le plaisir de me blamer. On vit dans ma con-
duite celle d'un séducteur, d'un ingrat qui avait
violé l'hospitalité , et sacrifié , pour contenter
une fantaisie momentanée , le repos de deux
personnes , dont il aurait dû respecter l'une et
ménager l'autre. Quelques amis de mon père
m'adressèrent des représentations sérieuses ;
d'autres , moins libres avec moi , me firent
sentir leur désapprobation par des insinuations
détournées . Les jeunes gens , au contraire , se
montrèrent enchantés de l'adresse avec laquelle
j'avais supplanté le comte ; et , par mille plai-
santeries que je voulais en vain réprimer , ils
me félicitèrent de ma conquête, et me promirent
de m'imiter. Je ne saurais peindre ce que j'eus
à souffrir et de cette censure sévère et de ces
honteux éloges . Je suis convaincu que si j'avais
eu de l'amour pour Ellénore , j'aurais ramené
l'opinion sur elle et sur moi. Telle est la force
d'un sentiment vrai , que , lorsqu'il parle , les
interprétations fausses et les convenances fac
64 ADOLPHE .
tices se taisent. Mais je n'étais qu'un homme
faible , reconnaissant et dominé ; je n'étais sou-
tenu par aucune impulsion qui partît du cœur.
Je m'exprimais donc avec embarras ; je tachais
de finir la conversation ; et si elle se prolongeait ,
je la terminais par quelques mots apres , qui
annonçaient aux autres que j'étais prêt à leur
chercher querelle. En effet , j'aurais beaucoup
mieux aimé me battre avec eux que leur ré-
pondre .
Ellénore ne tarda pas à s'apercevoir que l'o-
pinion s'élevait contre elle. Deux parentes de
M. de P*** , qu'il avait forcées par son ascendant
à se lier avec elle , mirent le plus grand éclat
dans leur rupture ; heureuses de se livrer à leur
malveillance , longtemps contenue à l'abri des
principes austères de la morale. Les hommes
continuèrent à voir Ellénore ; mais il s'intro-
duisit dans leur ton quelque chose d'une fami-
liarité qui annonçait qu'elle n'était plus ap-
puyée par un protecteur puissant , ni justifiée
par une union presque consacrée. Les uns ve-
naient chez elle parce que , disaient-ils , ils l'a-
vaient connue de tout temps ; les autres , parce
qu'elle était belle encore , et que sa légèreté
récente leur avait rendu des prétentions qu'ils
ne cherchaient pas à lui déguiser. Chacun mo-
tivait sa liaison avec elle ; c'est-à-dire que
chacun pensait que cette liaison avait besoin
ADOLPHE . 65
d'excuse . Ainsi la malheureuse Ellénore se
voyait tombée pour jamais dans l'état dont ,
toute sa vie , elle avait voulu sortir. Tout con-
tribuait à froisser son âme et à blesser sa fierté .
Eile envisageait l'abandon des uns comme une
preuve de mépris , l'assiduité des autres comme
l'indice de quelque espérance insultante. Elle
souffrait de la solitude , elle rougissait de la
société. Ah ! sans doute, j'aurais dû la consoler;
j'aurais dû la serrer contre mon cœur , lui dire :
Vivons l'un pour l'autre, oublions des hommes
qui nous méconnaissent , soyons heureux de
notre seule estime et de notre seul amour : je
l'essayais aussi ; mais que peut , pour ranimer
un sentiment qui s'éteint , une résolution prise
par devoir ?
Ellénore et moi nous dissimulions l'un avec
l'autre . Elle n'osait me confier des peines , ré-
sultat d'un sacrifice qu'elle savait bien que je
ne lui avais pas demandé. J'avais accepté ce sa-
crifice : je n'osais me plaindre d'un malheur
que j'avais prévu , et que je n'avais pas eu la
force de prévenir. Nous nous taisions donc sur
la pensée unique qui nous occupait constam-
ment. Nous nous prodiguions des caresses, nous
parlions d'amour; mais nous parlions d'amour
de peur de nous parler d'autre chose .
Dès qu'il existe un secret entre deux cœurg
qui s'aiment, dès que l'un d'eux a pu se résoudre
66 ADOLPHE .
à cacher à l'autre une seule idée , le charme est
rompu, le bonheur est détruit. L'emportement,
l'injustice , la distraction même , se réparent ;
mais la dissimulation jette dans l'amour un
élément étranger qui le dénature et le flétrit à
ses propres yeux .
Par une inconséquence bizarre , tandis que je
repoussais avec l'indignation la plus violente la
moindre insinuation contre Ellénore, je contri-
buais moi- même à lui faire tort dans mes con-
versations générales. Je m'étais soumis à ses
volontés , mais j'avais pris en horreur l'empire
des femmes. Je ne cessais de déclamer contre
leur faiblesse , leur exigence , le despotisme de
leur douleur. J'affichais les principes les plus
durs ; et ce même homme qui ne résistait pas à
une larme , qui cédait à la tristesse muette , qui
était poursuivi dans l'absence par l'image de la
souffrance qu'il avait causée , se montrait, dans
tous ses discours, méprisant et impitoyable. Tous
mes éloges directs en faveur d'Ellénore ne dé-
truisaient pas l'impression que produisaient
des propos semblables. On me haïssait , on la
plaignait , mais on ne l'estimait pas. On s'en
prenait à elle de n'avoir pas inspiré à son amant
plus de considération pour son sexe et plus de
respect pour les liens du cœur.
Un homme qui venait habituellement chez
Ellénore , et qui , depuis sa rupture avec le
ADOLPHE . 67
comte de P***, lui avait témoigné la passion la
plus vive , l'ayant forcée , par ses persécutions
indiscrètes , à ne plus le recevoir , se permit
contre elle des railleries outrageantes qu'il me
parut impossible de souffrir. Nous nous bat-
tîmes ; je le blessai dangereusement , je fus
blessé moi-même. Je ne puis décrire le mélange
de trouble , de terreur , de reconnaissance et
d'amour, qui se peignit sur les traits d'Ellénore
lorsqu'elle me revit après cet événement. Elle
s'établit chez moi , malgré mes prières ; elle ne
me quitta pas un seul instant jusqu'à ma con-
valescence . Elle me lisait pendant le jour , elle
me veillait durant la plus grande partie des
nuits; elle observait mes moindres mouvements,
elle prévenait chacun de mes désirs; son ingé-
nieuse bonté multipliait ses facultés et doublait
ses forces . Elle m'assurait sans cesse qu'elle ne
m'aurait pas survécu : j'étais pénétré d'affec->
tion , j'étais déchiré de remords . J'aurais voulu
trouver en moi de quoi récompenser un atta-
chement si constant et si tendre; j'appelais à
mon aide les souvenirs, l'imagination , la raison
même , le sentiment du devoir : efforts inutiles !
la difficulté de la situation , la certitude d'un
avenir qui devait nous séparer , peut-être je ne
sais quelle révolte contre un lien qu'il m'était
impossible de briser , me dévoraient intérieu-
rement. Je me reprochais l'ingratitude que je
68 ADOLPHE .
m'efforçais de lui cacher. Je m'affligeais quand
elle paraissait douter d'un amour qui lui était
si nécessaire ; je ne m'affligeais pas moins quand
elle semblait y croire. Je la sentais meilleure
que moi ; je me méprisais d'être indigne d'elle.
C'est un affreux malheur de n'être pas aimé
quand on aime; mais c'en est un bien grand
d'être aimé avec passion quand on n'aime plus .
Cette vie que je venais d'exposer pour Ellénore ,
je l'aurais mille fois donnée pour qu'elle fût
heureuse sans moi .
Les six mois que m'avait accordés mon père
étaient expirés ; il fallut songer à partir. Ellé-
nore ne s'opposa point à mon départ , elle n'es-
saya pas même de le retarder ; mais elle me fit
promettre que , deux mois après , je reviendrais
près d'elle , ou que je lui permettrais de me re-
joindre : je le lui jurai solennellement. Quel en-
gagement n'aurais-je pas pris dans un moment
où je la voyais lutter contre elle-même et con-
tenir sa douleur ? Elle aurait pu exiger de moi
de ne pas la quitter; je savais au fond de mon
âme que ses larmes n'auraient pas été désobéies .
J'étais reconnaissant de ce qu'elle n'exerçait pas
sa puissance ; il me semblait que je l'en aimais
mieux . Moi-même , d'ailleurs , je ne me séparais
pas sans un vif regret d'un être qui m'était si
uniquement dévoué. Il y a dans les liaisons qui
se prolongent quelque chose de si profond!
ADOLPHE . 69
Elles deviennent à notre insu une partie si in-
time de notre existence ! Nous formons de loin ,
avec calmé , la résolution de les rompre ; nous
croyons attendre avec impatience l'époque de
l'exécuter : mais quand ce moment arrive , il
nous remplit de terreur ; et telle est la bizarre-
rie de notre cœur misérable , que nous quittons
avec un déchirement horrible ceux près de qui
nous demeurions sans plaisir.
Pendant mon absence , j'écrivis régulière-
ment à Ellénore. J'étais partagé entre la crainte
que mes lettres ne lui fissent de la peine , et le
désir de ne lui peindre que le sentiment que j'é-
prouvais . J'aurais voulu qu'elle me devinât ,
mais qu'elle me devinât sans s'affliger ; je me
félicitais quand j'avais pu substituer les mots
d'affection , d'amitié , de dévoûment , à celui
d'amour ; mais soudain je me représentais la
pauvre Ellénore triste et isolée , n'ayant que
mes lettres pour consolation ; et , à la fin de
deux pages froides et compassées , j'ajoutais ra-
pidement quelques phrases ardentes ou tendres,
propres à la tromper de nouveau. De la sorte ,
sans en dire jamais assez pour la satisfaire , j'en
disais toujours assez pour l'abuser. Etrange es-
pèce de fausseté , dont le succès même se tour-
nait contre moi , prolongeait mon angoisse , et
m'était insupportable !
Je comptais avec inquiétude les jours , les
70 ADOLPHE .
heures qui s'écoulaient ; je ralentissais de mes
vœux la marche du temps ; je tremblais en voyant
se rapprocher l'époque d'exécuter ma promesse.
Je n'imaginais aucun moyen de partir. Je n'en
découvrais aucun pour qu'Ellénore pût s'établir
dans la même ville que moi . Peut-être , car il faut
être sincère , peut-être je ne le désirais pas. Je
comparais ma vie indépendante et tranquille à la
vie de précipitation , de trouble et de tourment
à laquelle sa passion me condamnait. Je me
trouvais si bien d'être libre , d'aller , de venir,
de sortir, de rentrer , sans que personne s'en
occupat ! je me reposais , pour ainsi dire , dans
l'indifférence des autres , de la fatigue de son
amour .
Je n'osais cependant laisser soupçonner à Ellé-
nore que j'aurais voulu renoncer à nos projets .
Elle avait compris par mes lettres qu'il me serait
difficile de quitter mon père; elle m'écrivit qu'elle
commençait en conséquence les préparatifs de
son départ. Je fus longtemps sans combattre sa
résolution ; je ne lui répondais rien de précis à
ce sujet. Je lui marquais vaguement que je serais
toujours charmé de la savoir , puis j'ajoutais ,
de la rendre heureuse : tristes équivoques , lan-
gage embarrassé , que je gémissais de voir si
obscur, et que je tremblais de rendre plus clair !
Je me déterminai enfin à lui parler avec fran-
chise ; je me dis que je le devais ; je soulevai ma
ADOLPHE . 71
conscience contre ma faiblesse ; je me fortifiai
de l'idée de son repos contre l'image de sa dou-
leur. Je me promenais à grands pas dans ma
chambre , récitant tout haut ce que je me pro-
posais de lui dire. Mais à peine eus-je tracé
quelques lignes , que ma disposition changea ;
je n'envisageai plus més paroles d'après le sens
qu'elles devaient contenir , mais d'après l'effet
qu'elles ne pouvaient manquer de produire ; et
une puissance surnaturelle dirigeant , comme
malgré moi , ma main dominée , je me bornai à
lui conseiller un retard de quelques mois. Je
n'avais pas dit ce que je pensais. Ma lettre ne
portait aucun caractère de sincérité. Les rai-
sonnements que j'alléguais étaient faibles, parce
qu'ils n'étaient pas les véritables.
La réponse d'Ellénore fut impétueuse ; elle
était indignée de mon désir de ne pas la voir. Que
me demandait-elle ? De vivre inconnue auprès
de moi. Que pouvais-je redouter de sa présence
dans une retraite ignorée, au milieu d'une grande
ville où personne ne la connaissait ? Elle m'avait
tout sacrifié , fortune , enfants , réputation ; elle
n'exigeait d'autre prix de ses sacrifices que de
m'attendre comme une humble esclave , de
passer chaque jour avec moi quelques minutes ,
de jouir des moments que je pourrais lui
donner. Elle s'était résignée à deux mois d'ab-
sence , non que cette absence lui parût néces
72 ADOLPHE .
saire, mais parce que je semblais le souhaiter ;
et lorsqu'elle était parvenue , en entassant pé-
niblement les jours sur les jours, au terme que
j'avais fixé moi-même , je lui proposais de re-
commencer ce long supplice ! Elle pouvait
s'être trompée, elle pouvait avoir donné sa vie
à un homme dur et aride ; j'étais le maître de
mes actions ; mais je n'étais pas le maître de la
forcer à souffrir, délaissée par celui pour lequel
elle avait tout immolé.
Ellénore suivit de près cette lettre; elle m'in-
forma de son arrivée . Je me rendis chez elle
avec la ferme résolution de lui témoigner beau-
coup de joie ; j'étais impatient de rassurer son
cœur et de lui procurer , momentanément au
moins , du bonheur ou du calme. Mais elle avait
été blessée; elle m'examinait avec défiance : elle
démêla bientôt mes efforts ; elle irrita ma fierté
par ses reproches ; elle outragea mon caractère.
Elle me peignit si misérable dans ma faiblesse ,
qu'elle me révolta contre elle encore plus que
contre moi. Une fureur insensée s'empara de
nous : tout ménagement fut abjuré , toute déli-
catesse oubliée. On eût dit que nous étions pous-
sés l'un contre l'autre par des furies. Tout ce
que la haine la plus implacable avait inventé
contre nous, nous nous l'appliquions mutuelle-
ment ; et ces deux êtres malheureux , qui seuls
se connaissaient sur la terre, qui seuls pouvaient
ADOLPHE . 73
se rendre justice, se comprendre et se consoler,
semblaient deux ennemis irréconciliables ,
acharnés à se déchirer .
Nous nous quittâmes après une scène de trois
heures ; et , pour la première fois de la vie ,
nous nous quittames sans explication , sans ré-
paration. A peine fus -je éloigné d'Ellénore
qu'une douleur profonde remplaça ma colère.
Je me trouvai dans une espèce de stupeur , tout
étourdi de ce qui s'était passé. Je me répétais
mes paroles avec étonnement ; je ne concevais
pas ma conduite ; je cherchais en moi-même ce
qui avait pu m'égarer .
Il était fort tard ; je n'osai retourner chez
Ellénore . Je me promis de la voir le lendemain
de bonne heure , et je rentrai chez mon père. Il
y avait beaucoup de monde ; il me fut facile ,
dans une assemblée nombreuse , de me tenir à
l'écart et de déguiser mon trouble. Lorsque
nous fùmes seuls , il me dit : On m'assure que
l'ancienne maîtresse du comte de P*** est dans
cette ville. Je vous ai toujours laissé une grande
liberté , et je n'ai jamais rien voulu savoir sur
vos liaisons ; mais il ne vous convient pas , à
votre âge , d'avoir une maîtresse avouée ; et je
vous avertis que j'ai pris des mesures pour
qu'elle s'éloigne d'ici. En achevant ces mots , il
me quitta. Je le suivis jusque dans sa chambre ;
il me fit signe de me retirer. Mon père , lui dis
5
74 ADOLPHE .
je , Dieu m'est témoin que je voudrais qu'elle
fût heureuse , et que je consentirais à ce prix à
nejamais la revoir ; mais prenez garde à ce que
vous ferez ; en croyant me séparer d'elle , vous
pourriez bien m'y rattacher à jamais .
Je fis aussitôt venir chez moi un valet de
chambre qui m'avait accompagné dans mes
voyages , et qui connaissait mes liaisons avec
Ellénore. Je le chargeai de découvrir à l'instant
même , s'il était possible , quelles étaient les me-
sures dont mon père m'avait parlé. Il revint au
bout de deux heures. Le secrétaire de mon père
lui avait confié , sous le sceau du secret , qu'Ellé-
nore devait recevoir le lendemain l'ordre de
partir. Ellénore chassée ! m'écriai-je , chassée
avec opprobre ! elle qui n'est venue ici que pour
moi , elle dont j'ai déchiré le cœur, elle dont j'ai
sans pitié vu couler les larmes ! Où donc repose-
rait-elle sa tête , l'infortunée , errante et seule
dans un monde dont je lui ai ravi l'estime ? A
qui dirait-elle sa douleur? Ma résolution fut
bientôt prise. Je gagnai l'homme qui me servait ;
je lui prodiguai l'or et les promesses . Je com-
mandai une chaise de poste pour six heures du
matin à la porte de ville. Je formais mille projets
pour mon éternelle réunion avec Ellénore : je
l'aimais plus que je ne l'avais jamais aimée; tout
mon cœur était revenu à elle ; j'étais fier de la
protéger . J'étais avide de la tenir dans mes bras ;
ADOLPHE . 75
l'amour était rentré tout entier dans mon âme ;
j'éprouvais une fièvre de tête , de cœur, de sens ,
qui bouleversait mon existence . Si , dans ce mo-
ment , Ellénore eût voulu se détacher de moi ,
je serais mort à ses pieds pour la retenir.
Le jour parut ; je courus chez Ellénore. Elle
était couchée , ayant passé la nuit à pleurer ; ses
yeux étaient encore humides , et ses cheveux
étaient épars ; elle me vit entrer avec surprise .
Viens , lui dis-je , partons . Elle voulut répondre .
Partons , repris-je. As-tu sur la terre un autre
protecteur , un autre ami que moi ? mes bras ne
sont-ils pas ton unique asile ? Elle resistait. J'ai
des raisons importantes , ajoutai-je , et qui me
sont personnelles. Au nom du ciel , suis-moi .
Je l'entraînai. Pendant la route, je l'accablais de
caresses , je la pressais sur mon cœur , je ne ré-
pondais à ses questions que par mes embrasse-
ments. Je lui dis enfin qu'ayant aperçu dans mon
père l'intention de nous séparer , j'avais senti
que je ne pouvais être heureux sans elle ; que
je voulais lui consacrer ma vie et nous unir par
tous les genres de liens. Sa reconnaissance fut
d'abord extrême ; mais elle démêla bientôt des
contradictions dans mon récit. A force d'in-
stances , elle m'arracha la vérité; sa joie dispa-
rut , sa figure se couvrit d'un sombre nuage .
Adolphe , me dit-elle , vous vous trompez sur
vous-même ; vous êtes généreux , vous vous dé
76 ADOLPHE .
vouez à moi parce que je suis persécutée ; vous
croyez avoir de l'amour , et vous n'avez que de
la pitié. Pourquoi prononça-t-elle ces mots fu-
nestes ? pourquoi me révéla-t-elle un secret que
je voulais ignorer ? Je m'efforçai de la rassurer,
j'y parvins peut-être ; mais la vérité avait tra-
versé mon âme : le mouvement était détruit ;
j'étais déterminé dans mon sacrifice , mais je
n'en étais pas plus heureux ; et déjà il y avait en
moi une pensée que de nouveau j'étais réduit à
cacher.
CHAPITRE VI .
Quand nous fùmes arrivés sur les frontières ,
j'écrivis à mon père . Ma lettre fut respectueuse ,
mais il y avait un fond d'amertume. Je lui savais
mauvais gré d'avoir resserré mes liens en pré-
tendant les rompre. Je lui annonçais que je ne
quitterais Ellénore que lorsque, convenablement
fixée , elle n'aurait plus besoin de moi. Je le
suppliais de ne pas me forcer , en s'acharnant
sur elle , à lui rester toujours attaché. J'attendis
sa réponse pour prendre une détermination sur
ADOLPHE . 77
notre établissement . (
(
Vous avez vingt-quatre
>> ans , me répondit-il : je n'exercerai pas contre
>> vous une autorité qui touche à son terme , et
»
dont je n'ai jamais fait usage ; je cacherai
» même , autant que je pourrai , votre étrange
» démarche ; je répandrai le bruit que vous êtes
» parti par mes ordres et pour mes affaires. Je
«
subviendrai libéralement à vos dépenses.
>>> Vous sentirez vous-même bientôt que la vie
»
que vous menez n'est pas celle qui vous con-
»
venait . Votre naissance , vos talents , votre
» fortune , vous assignaient dans le monde une
α
autre place que celle de compagnon d'une
femme sans patrie et sans aveu. Votre lettre
» me prouve déjà que vous n'êtes pas content
»
de vous . Songez que l'on ne gagne rien à pro-
>> longer une situation dont on rougit. Vous
» consumez inutilement les plus belles années
de votre jeunese , et cette perte est irrépa-
» rable . »
La lettre de mon père me perça de mille
coups de poignard. Je m'étais dit cent fois ce
qu'il me disait ; j'avais eu cent fois honte de ma
vie s'écoulant dans l'obscurité et dans l'inaction .
J'aurais mieux aimé des reproches , des menaces ;
j'aurais mis quelque gloire à résister , et j'aurais
senti la nécessité de rassembler mes forces pour
défendre Ellénore des périls qui l'auraient as
78 ADOLPHE .
saillie . Mais il n'y avait point de périls : on me
laissait parfaitement libre ; et cette liberté ne
me servait qu'à porter plus impatiemment le
joug que j'avais l'air de choisir.
Nous nous fixâmes à Caden , petite ville de la
Bohême . Je me répétai que, puisque j'avais pris
la responsabilité du sort d'Ellénore , il ne fal-
lait pas la faire souffrir. Je parvins à me con-
traindre ; je renfermai dans mon sein jusqu'aux
moindres signes de mécontentement , et toutes
les ressources de mon esprit furent employées
à me créer une gaîté factice qui pût voiler ma
profonde tristesse . Ce travail eut sur moi-même
un effet inespéré. Nous sommes des créatures
tellement mobiles , que les sentiments que nous
feignons , nous finissons par les éprouver. Les
chagrins que je cachais , je les oubliais en
partie. Mes plaisanteries perpétuelles dissipaient
ma propre mélancolie ; et les assurances de
tendresse dont j'entretenais Ellénore répan-
daient dans mon cœur une émotion douce qui
ressemblait presque à l'amour.
De temps en temps des souvenirs importuns
venaient m'assiéger. Je me livrais , quand j'é-
tais seul , à des accès d'inquiétude ; je formais
mille plans bizarres pour m'élancer tout à coup
hors de la sphère dans laquelle j'étais déplacé.
Mais je repoussais ces impressions comme de
ADOLPHE . 79
mauvais rêves . Ellénore paraissait heureuse ;
pouvais-je troubler son bonheur ? Près de cinq
mois se passèrent de la sorte .
Un jour , je vis Ellénore agitée et cherchant
à me taire une idée qui l'occupait. Après de
longues sollicitations , elle me fit promettre que
je ne combattrais point la résolution qu'elle
avait prise , et m'avoua que M. de P*** lui
avait écrit : son procès était gagné ; il se rap-
pelait avec reconnaissance les services qu'elle
lui avait rendus, et leur liaison de dix années .
Il lui offrait la moitié de sa fortune , non pour
se réunir à elle , ce qui n'était plus possible ,
mais à condition qu'elle quitterait l'homme in-
grat et perfide qui les avait séparés. J'ai ré-
pondu , me dit-elle , et vous devinez bien que
j'ai refusé. Je ne le devinais que trop. J'étais
touché , mais au désespoir du nouveau sacri-
fice que me faisait Ellénore. Je n'osais toutefois
lui rien objecter : mes tentatives en ce sens
avaient toujours été tellement infructueuses !
Je m'éloignai pour réfléchir au parti que j'avais
à prendre. Il m'était clair que nos liens de-
vaient se rompre. Ils étaient douloureux pour
moi , ils lui devenaient nuisibles ; j'étais le seul
obstacle à ce qu'elle retrouvat un état conve-
nable , et la considération qui , dans le monde ,
suit tôt ou tard l'opulence ; j'étais la seule bar-
rière entre elle et ses enfants : je n'avais plus
80 ADOLPHE .
d'excuse à mes propres yeux. Lui céder dans
cette circonstance n'était plus de la générosité ,
mais une coupable faiblesse. J'avais promis à
mon père de redevenir libre aussitôt que je ne
serais plus nécessaire à Ellénore. Il était temps
enfin d'entrer dans une carrière, de commencer
une vie active , d'acquérir quelques titres à
l'estime des hommes , de faire un noble usage
de mes facultés. Je retournai chez Ellénore ,
me croyant inébranlable dans le dessein de la
forcer à ne pas rejeter les offres du comte de
P***, et pour lui déclarer, s'il le fallait , que je
n'avais plus d'amour pour elle. Chère amie ,
lui dis-je , on lutte quelque temps contre sa
destinée , mais on finit toujours par céder. Les
lois de la société sont plus fortes que les vo-
lontés des hommes ; les sentiments les plus
impérieux se brisent contre la fatalité des cir-
constances . En vain l'on s'obstine à ne con-
sulter que son cœur ; on est condamné tôt ou
tard à écouter la raison. Je ne puis vous retenir
plus longtemps dans une position également
indigne de vous et de moi ; je ne le puis ni
pour vous ni pour moi-même. A mesure que je
parlais sans regarder Ellénore , je sentais mes
idées devenir plus vagues et ma résolution fai-
blir. Je voulus ressaisir mes forces, et je conti-
nuai d'une voix précipitée : Je serai toujours
votre ami ; j'aurai toujours pour vous l'affection
ADOLPHE . 81
la plus profonde. Les deux années de notre liai-
son ne s'effaceront pas de ma mémoire ; elles
seront à jamais l'époque la plus belle de ma vie.
Mais l'amour, ce transport des sens , cette ivresse
involontaire , cet oubli de tous les intérêts , de
tous les devoirs , Ellénore , je ne l'ai plus .
J'attendis longtemps sa réponse sans lever les
yeux sur elle. Lorsque enfin je la regardai , elle
était immobile ; elle contemplait tous les objets
comme si elle n'en eût reconnu aucun. Je pris
sa main ; je la trouvai froide. Elle me repoussa .
Que me voulez-vous ? me dit-elle ; ne suis-je
pas seule , seule dans l'univers , seule sans un
être qui m'entende ? Qu'avez-vous encore à me
dire ? ne m'avez-vous pas tout dit ? tout n'est-
il pas fini , fini sans retour ? Laissez - moi ,
quittez-moi ; n'est-ce pas là ce que vous dési-
rez ? Elle voulut s'éloigner , elle chancela ;
j'essayai de la retenir, elle tomba sans connais-
sance à més pieds ; je la relevai , je l'embrassai ,
je rappelai ses sens. Ellénore , m'écriai-je , re-
venez à vous , revenez à moi ; je vous aime
d'amour, de l'amour le plus tendre. Je vous
avais trompée pour que vous fussiez plus libre
dans votre choix . - Crédulités du cœur , vous
ètes inexplicables ! Ces simples paroles , dé-
menties par tant de paroles précédentes , ren-
dirent Ellénore à la vie et à la confiance ; elle
me les fit répéter plusieurs fois : elle semblait
5*
82 ADOLPHE .
respirer avec avidité. Elle me crut : elle s'enivra
de son amour , qu'elle prenait pour le nôtre ;
elle confirma sa réponse au comte de P*** , et
je me vis plus engagé que jamais .
Trois mois après , une nouvelle possibilité de
changement s'annonça dans la situation d'Ellé-
nore . Une de ces vicissitudes communes dans
les républiques que des factions agitent rap-
pela son père en Pologne , et le rétablit dans ses
biens . Quoiqu'il ne connût qu'à peine sa fille ,
que sa mère avait emmenée en France à l'âge
de trois ans , il désira la fixer auprès de lui. Le
bruit des aventures d'Ellénore ne lui était par-
venu que vaguement en Russie , où , pendant
son exil , il avait toujours habité. Ellénore était
son enfant unique : il avait peur de l'isolement ,
il voulait être soigné ; il ne chercha qu'à décou-
vrir la demeure de sa fille , et , dès qu'il l'eut
apprise, il l'invita vivement à venir le rejoindre.
Elle ne pouvait avoir d'attachement réel pour
un père qu'elle ne se souvenait pas d'avoir vu.
Elle sentait néanmoins qu'il était de son devoir
d'obéir ; elle assurait de la sorte à ses enfants
une grande fortune , et remontait elle-même au
rang que lui avaient ravi ses malheurs et sa con-
duite ; mais elle me déclara positivement qu'elle
n'irait en Pologne que si je l'accompagnais . Je
ne suis plus , me dit-elle , dans l'âge où l'àme
s'ouvre à des impressions nouvelles . Mon père
ADOLPHE . 83
est un inconnu pour moi . Si je reste ici , d'au-
tres l'entoureront avec empressement : il en sera
tout aussi heureux. Mes enfants auront la for-
tune de M. de P***. Je sais bien que je serai
généralement blâmée ; je passerai pour une fille
ingrate et pour une mère peu sensible : mais
j'ai trop souffert ; je ne suis plus assez jeune
pour que l'opinion du monde ait une grande
puissance sur moi. S'il y a dans ma résolution
quelque chose de dur , c'est à vous , Adolphe ,
que vous devez vous en prendre. Si je pouvais
me faire illusion sur vous , je consentirais peut-
être à une absence , dont l'amertume serait di-
minuée par la perspective d'une réunion douce
et durable ; mais vous ne demanderiez pas mieux
que de me supposer à deux cents lieues de vous,
contente et tranquille , au sein de ma famille et
de l'opulence. Vous m'écririez là-dessus des
lettres raisonnables que je vois d'avance : elles
déchireraient mon cœur; je ne veux pas m'y
exposer. Je n'ai pas la consolation de me dire
que , par le sacrifice de toute ma vie , je sois
parvenue à vous inspirer le sentiment que je
méritais ; mais enfin vous l'avez accepté ce sa-
crifice. Je souffre déjà suffisamment par l'ari-
dité de vos manières et la sécheresse de nos
rapports ; je subis ces souffrances que vous
m'infligez ; je ne veux pas en braver de volon
taires .
84 ADOLPHE .
Il y avait dans la voix et dans le ton d'Ellé-
nore je ne sais quoi d'apre et de violent qui an-
nonçait plutôt une détermination ferme qu'une
émotion profonde ou touchante. Depuis quel-
que temps elle s'irritait d'avance lorsqu'elle me
demandait quelque chose , comme si je le lui
avais déjà refusé. Elle disposait de mes actions ,
mais elle savait que mon jugement les démen-
tait. Elle aurait voulu pénétrer dans le sanc-
tuaire intime de ma pensée , pour y briser une
opposition sourde qui la révoltait contre moi .
Je lui parlai de ma situation , du vœu de mon
père , de mon propre désir ; je priai , je m'em-
portai . Ellénore fut inébranlable. Je voulus ré-
veiller sa générosité , comme si l'amour n'était
pas de tous les sentiments le plus égoïste , et ,
par conséquent , lorsqu'il est blessé , le moins
généreux. Je tâchai , par un effort bizarre , de
l'attendrir sur le malheur que j'éprouvais en
restant près d'elle ; je ne parvins qu'à l'exaspé-
rer. Je lui promis d'aller la voir en Pologne ;
mais elle ne vit dans mes promesses , sans épan-
chement et sans abandon , que l'impatience de
la quitter.
La première année de notre séjour à Caden
avait atteint son terme , sans que rien changeât
dans notre situation. Quand Ellénore me trou-
vait sombre ou abattu , elle s'affligeait d'a-
bord , se blessait ensuite , et m'arrachait par
ADOLPHE . 85
ses reproches l'aveu de la fatigue que j'aurais
voulu déguiser. De mon côté , quand Ellénore
paraissait contente , je m'irritais de la voir
jouir d'une situation qui me coûtait mon bon-
heur , et je la troublais dans cette courte jouis-
sance par des insinuations qui l'éclairaient sur
ce que j'éprouvais intérieurement. Nous nous
attaquions donc tour à tour par des phrases in-
directes , pour reculer ensuite dans des protes-
tations générales et de vagues justifications , et
pour regagner le silence. Car nous savions si
bien mutuellement tout ce que nous allions nous
dire , que nous nous taisions pour ne pas l'en-
tendre . Quelquefois l'un de nous était prêt à
céder , mais nous manquions le moment favo-
rable pour nous rapprocher. Nos cœurs défiants
et blessés ne se rencontraient plus .
Je me demandais souvent pourquoi je restais
dans un état si pénible : je me répondais que ,
si je m'éloignais d'Ellénore , elle me suivrait , et
que j'aurais provoqué un nouveau sacrifice. Je
me dis enfin qu'il fallait la satisfaire une der-
nière fois , et qu'elle ne pourrait plus rien exiger
quand je l'aurais replacée au milieu de sa fa-
mille. J'allais lui proposer de la suivre en Po-
logne , quand elle reçut la nouvelle que son père
était mort subitement. Il l'avait instituée son
unique héritière , mais son testament était
contredit par des lettres postérieures , que des
86 ADOLPHE .
parents éloignés menaçaient de faire valoir. Ellé-
nore , malgré le peu de relations qui subsistaient
entre elle et son père , fut douloureusement
affectée de cette mort : elle se reprocha de
l'avoir abandonné. Bientôt elle m'accusa de sa
faute . Vous m'avez fait manquer , me dit-elle ,
à un devoir sacré. Maintenant il ne s'agit que
de ma fortune : je vous l'immolerai plus facile-
ment encore . Mais , certes , je n'irai pas seule
dans un pays où je n'ai que des ennemis à ren-
contrer. Je n'ai voulu , lui répondis-je , vous
faire manquer à aucun devoir ; j'aurais désiré ,
je l'avoue , que vous daignassiez réfléchir que
moi aussi je trouvais pénible de manquer aux
miens ; je n'ai pu obtenir de vous cette justice.
Je me rends , Ellénore ; votre intérêt l'emporte
sur toute autre considération . Nous partirons
ensemble quand vous le voudrez .
Nous nous mîmes effectivement en route. Les
distractions du voyage , la nouveauté des objets ,
les efforts que nous faisions sur nous -mêmes ,
ramenaient de temps en temps entre nous quel-
ques restes d'intimité. La longue habitude que
nous avions l'un de l'autre , les circonstances
variées que nous avions parcourues ensemble ,
avaient attaché à chaque parole , presque à cha-
que geste , des souvenirs qui nous replaçaient
tout à coup dans le passé , et nous remplissaient
d'un attendrissement involontaire , comme les
ADOLPHE . 87
éclairs traversent la nuit sans la dissiper. Nous
vivions , pour ainsi dire , d'une espèce de mé-
moire du cœur , assez puissante pour que l'idée
de nous séparer nous fût douloureuse , trop
faible pour que nous trouvassions du bonheur
à être unis. Je me livrais à ces émotions , pour
me reposer de ma contrainte habituelle. J'au-
rais voulu donner à Ellénore des témoignages
de tendresse qui la contentassent ; je reprenais
quelquefois avec elle le langage de l'amour ; mais
ces émotions et ce langage ressemblaient à ces
feuilles pâles et décolorées qui , par un reste de
végétation funèbre , croissent languissamment
sur les branches d'un arbre déraciné.
CHAPITRE VII .
Ellénore obtint , dès son arrivée , d'être réta-
blie dans la jouissance des biens qu'on lui dis-
putait , en s'engageant à n'en pas disposer que
son procès ne fût décidé. Elle s'établit dans une
des possessions de son père. Le mien , qui n'a-
bordait jamais avec moi dans ses lettres aucune
question directement , se contenta de les remplir
88 ADOLPHE .
d'insinuations contre mon voyage. « Vous m'a-
viez mandé , me disait-il , que vous ne par-
»
tiriez pas . Vous m'aviez développé longue-
» ment toutes les raisons que vous aviez de ne
»
pas partir ; j'étais , en conséquence , bien
» convaincu que vous partiriez. Je ne puis que
>> vous plaindre de ce qu'avec votre esprit d'in-
>> dépendance , vous faites toujours ce que vous
>> ne voulez pas. Je ne juge point , au reste ,
"
d'une situation qui ne m'est qu'imparfaite-
» ment connue. Jusqu'à présent vous m'aviez
»
paru le protecteur d'Ellénore , et , sous ce
>> rapport , il y avait dans vos procédés quelque
» chose de noble , qui relevait votre caractère ,
» quel que fût l'objet auquel vous vous atta-
»
chiez . Aujourd'hui vos relations ne sont plus
»
les mêmes ; ce n'est plus vous qui la proté-
»
gez , c'est elle qui vous protége ; vous vivez
"
chez elle , vous êtes un étranger qu'elle intro-
ע
duit dans sa famille. Je ne prononce point
»
sur une position que vous choisissez ; mais
>> comme elle peut avoir ses inconvénients , je
»
voudrais les diminuer autant qu'il est en moi .
»
J'écris au baron de T*** , notre ministre dans
>> le pays où vous êtes , pour vous recommander
»
à lui : j'ignore s'il vous conviendra de faire
»
usage de cette recommandation ; n'y voyez
>> au moins qu'une preuve de mon zèle , et nul-
»
lement une atteinte à l'indépendance que
ADOLPHE . 89
»
vous avez toujours su défendre avec succès
»
contre votre père. »
J'étouffai les réflexions que ce style faisait
naître en moi . La terre que j'habitais avec El-
lénore était située à peu de distance de Varso-
vie ; je me rendis dans cette ville, chez le baron
de T*** . Il me reçut avec amitié , me demanda
les causes de mon séjour en Pologne, me ques-
tionna sur mes projets ; je ne savais trop que
lui répondre. Après quelques minutes d'une
conversation embarrassée : Je vais , me dit-il ,
vous parler avec franchise. Je connais les mo-
tifs qui vous ont amené dans ce pays , votre
père me les a mandés ; je vous dirai même que
je les comprends : il n'y a pas d'homme qui ne
se soit, une fois dans sa vie , trouvé tiraillé par
le désir de rompre une liaison inconvenable et
la crainte d'affliger une femme qu'il avait ai-
mée . L'inexpérience de la jeunesse fait que l'on
s'exagère beaucoup les difficultés d'une position
pareille ; on se plaît à croire à la vérité de toutes
ces démonstrations de douleur, qui remplacent,
dans un sexe faible et emporté, tous les moyens
de la force et tous ceux de la raison . Le cœur
en souffre , mais l'amour-propre s'en applaudit;
et tel homme qui pense de bonne foi s'immoler
au désespoir qu'il a causé , ne se sacrifie dans
le fait qu'aux illusions de sa propre vanité. Il
n'y a pas une de ces femmes passionnées , dont
90 ADOLPHE .
le monde est plein, qui n'ait protesté qu'on la
ferait mourir en l'abandonnant ; il n'y en a pas
une qui ne soit encore en vie , et qui ne soit
consolée . Je voulus l'interrompre. Pardon , me
dit-il , mon jeune ami , si je m'exprime avec
trop peu de ménagement ; mais le bien qu'on
m'a dit de vous, les talents que vous annoncez ,
la carrière que vous devriez suivre, tout me fait
une loi de ne rien vous déguiser. Je lis dans
votre âme, malgré vous et mieux que vous ; vous
n'êtes plus amoureux de la femme qui vous do-
mine et qui vous traîne après elle ; si vous l'ai-
miez encore , vous ne seriez pas venu chez moi .
Vous saviez que votre père m'avait écrit ; il vous
était aisé de prévoir ce que j'avais à vous dire :
vous n'avez pas été faché d'entendre de ma
bouche des raisonnements que vous vous répé-
tez sans cesse à vous-même , et toujours inuti-
lement. La réputation d'Ellénore est loin d'être
intacte. Terminons , je vous prie , répondis-je ,
une conversation inutile. Des circonstances
malheureuses ont pu disposer des premières
années d'Ellénore ; on peut la juger défavora-
blement sur des apparences mensongères : mais
je la connais depuis trois ans, et il n'existe pas
sur la terre une âme plus élevée , un caractère
plus noble, un cœur plus pur et plus généreux .
Comme vous voudrez , répliqua-t-il ; mais ce
sont des nuances que l'opinion n'approfondit
ADOLPHE . 91
pas. Les faits sont positifs , ils sont publics ; en
m'empêchant de les rappeler , pensez-vous les
détruire ? Écoutez , poursuivit-il : il faut dans
ce monde savoir ce qu'on veut. Vous n'épouse-
rez pas Ellénore ? - Non sans doute , m'écriai-
je ; elle-même ne l'a jamais désiré . - Que
voulez-vous donc faire? Elle a dix ans de plus
que vous , vous en avez vingt-six ; vous la
soignerez dix ans encore , elle sera vieille; vous
serez parvenu au milieu de votre vie, sans avoir
rien commencé, rien achevé qui vous satisfasse.
L'ennui s'emparera de vous , l'humeur s'empa-
rera d'elle ; elle vous sera chaque jour moins
agréable , vous lui serez chaque jour plus né-
cessaire ; et le résultat d'une naissance illustre ,
d'une fortune brillante, d'un esprit distingué ,
sera de végéter dans un coin de la Pologne ,
oublié de vos amis , perdu pour la gloire , et
tourmenté par une femme qui ne sera, quoi que
vous fassiez , jamais contente de vous . Je n'a-
joute qu'un mot , et nous ne reviendrons plus
sur un sujet qui vous embarrasse . Toutes les
routes vous sont ouvertes , les lettres, les armes ,
l'administration ; vous pouvez aspirer aux plus
illustres alliances ; vous êtes fait pour aller à
tout : mais souvenez-vous bien qu'il y a entre
vous et tous les genres de succès un obstacle
insurmontable, et que cet obstacle est Ellénore.
--- J'ai cru vous devoir, monsieur, lui répondis
92 ADOLPHE .
je, de vous écouter en silence; mais je me dois
aussi de vous déclarer que vous ne m'avez point
ébranlé. Personne que moi , je le répète, ne peut
juger Ellénore ; personne n'apprécie assez la
vérité de ses sentiments et la profondeur de ses
impressions . Tant qu'elle aura besoin de moi ,
je resterai près d'elle. Aucun succès ne me
consolerait de la laisser malheureuse ; et dussé-
je borner ma carrière à lui servir d'appui , à la
soutenir dans ses peines , à l'entourer de mon
affection contre l'injustice d'une opinion qui la
méconnaît , je croirais encore n'avoir pas em-
ployé ma vie inutilement.
Je sortis en achevant ces paroles : mais qui
m'expliquera par quelle mobilité le sentiment
qui me les dictait s'éteignit avant même que
j'eusse fini de les prononcer ? Je voulus , en re-
tournant à pied , retarder le moment de revoir
cette Ellénore que je venais de défendre ; je tra-
versai précipitamment la ville : il me tardait de
me trouver seul .
Arrivé au milieu de la campagne , je ralentis
ma marche, et mille pensées m'assaillirent. Ces
mots funestes : « Entre tous les genres de succès
et vous il existe un obstacle insurmontable , et
cet obstacle c'est Ellénore , » retentissaient au-
tour de moi . Je jetais un long et triste regard
sur le temps qui venait de s'écouler sans retour;
je me rappelais les espérances de ma jeunesse,
ADOLPHE . 93
la confiance avec laquelle je croyais autrefois
commander à l'avenir , les éloges accordés à
mes premiers essais, l'aurore de réputation que
j'avais vue briller et disparaître. Je me répétais
les noms de plusieurs de mes compagnons d'é-
tude , que j'avais traités avec un dédain su-
perbe , et qui , par le seul effet d'un travail
opiniâtre et d'une vie régulière, m'avaient laissé
loin derrière eux dans la route de la fortune ,
de la considération et de la gloire : j'étais op-
pressé de mon inaction. Comme les avares se
représentent dans les trésors qu'ils entassent
tous les biens que ces trésors pourraient ache-
ter , j'apercevais dans Ellénore la privation de
tous les succès auxquels j'aurais pu prétendre .
Ce n'était pas une carrière seule que je regret-
tais : comme je n'avais essayé d'aucune , je les
regrettais toutes. N'ayant jamais employé mes
forces , je les imaginais sans bornes , et je les
maudissais ; j'aurais voulu que la nature m'eût
créé faible et médiocre , pour me préserver au
moins du remords de me dégrader volontaire-
ment. Toute louange , toute approbation pour
mon esprit ou mes connaissances , me sem-
blaient un reproche insupportable : je croyais
entendre admirer les bras vigoureux d'un
athlète chargé de fers au fond d'un cachot. Si
je voulais ressaisir mon courage , me dire que
l'époque de l'activité n'était pas encore passée ,
94 ADOLPHEЕ .
l'image d'Ellénore s'élevait devant moi comme
un fantôme , et me repoussait dans le néant ; je
ressentais contre elle des accès de fureur , et ,
par un mélange bizarre , cette fureur ne dimi-
nuait en rien la terreur que m'inspirait l'idée
de l'affliger.
Mon âme , fatiguée de ces sentiments amers ,
chercha tout à coup un refuge dans des senti-
ments contraires . Quelques mots , prononcés
au hasard par le baron de T*** sur la possibi-
lité d'une alliance douce et paisible , me servi-
rent à me créer l'idéal d'une compagne. Je
réfléchis au repos , à la considération, à l'indé-
pendance même que m'offrirait un sort pareil ;
car les liens que je traînais depuis si longtemps
me rendaient plus dépendant mille fois que
n'aurait pu le faire une union inconnue et
constatée. J'imaginais la joie de mon père ; j'é-
prouvais un désir impatient de reprendre dans
ma patrie et dans la société de mes égaux la
place qui m'était due ; je me représentais oppo-
sant une conduite austère et irréprochable à
tous les jugements qu'une malignité froide et
frivole avait prononcés contre moi , à tous les
reproches dont m'accablait Ellénore .
Elle m'accuse sans cesse , disais-je, d'être dur,
d'être ingrat , d'ètre sans pitié. Ah ! si le ciel
m'eût accordé une femme que les convenances
sociales me permissent d'avouer , que mon père
ADOLPHE . 95
ne rougît pas d'accepter pour fille , j'aurais
été mille fois heureux de la rendre heureuse .
Cette sensibilité que l'on méconnaît parce qu'elle
est souffrante et froissée , cette sensibilité dont
on exige impéricusement des témoignages que
mon cœur refuse à l'emportement et à la
menace , qu'il me serait doux de m'y livrer avec
l'être chéri compagnon d'une vie régulière et
respectée ! Que n'ai-je pas fait pour Ellénore ?
Pour elle j'ai quitté mon pays et ma famille ;
j'ai pour elle affligé le cœur d'un vieux père
qui gémit encore loin de moi ; pour elle j'habite
ces lieux où ma jeunesse s'enfuit solitaire , sans
gloire , sans honneur et sans plaisir : tant de
sacrifices faits sans devoir et sans amour ne
prouvent- ils pas ce que l'amour et le devoir me
rendraient capable de faire ? Si je crains telle-
ment la douleur d'une femme qui ne me domine
que par sa douleur , avec quel soin j'écarterais
toute affliction , toute peine , de celle à qui je
pourrais hautement me vouer sans remords et
sans réserve ! Combien alors on me verrait dif-
férent de ce que je suis ! comme cette amertume
dont on me fait un crime , parce que la source
en est inconnue , fuirait rapidement loin de
moi ! combien je serais reconnaissant pour le
ciel et bienveillant pour les hommes !
Je parlais ainsi ; mes yeux se mouillaient de
larmes ; mille souvenirs rentraient comme par
96 ADOLPHE .
torrents dans mon âme ; mes relations avec Ellé-
nore m'avaient rendu tous ces souvenirs odieux .
Tout ce qui me rappelait mon enfance , les lieux
où s'étaient écoulées mes premières années , les
compagnons de mes premiers jeux , les vieux pa-
rents qui m'avaient prodigué les premières mar-
ques d'intérêt , me blessait et me faisait mal ; j'é-
tais réduit à repousser , comme des pensées cou-
pables , les images les plus attrayantes et les vœux
les plus naturels. La compagne que mon imagi-
nation m'avait soudain créée s'alliait au contraire
à toutes ces images et sanctionnait tous ces vœux ;
elle s'associait à tous mes devoirs , à tous mes
plaisirs, à tous mes goûts ; elle rattachait ma vie
actuelle à cette époque de ma jeunesse où l'espé-
rance ouvrait devant moi un si vaste avenir ,
époque dont Ellénore m'avait séparé comme par
un abîme. Les plus petits détails , les plus petits
objets se retraçaient à ma mémoire : je revoyais
l'antique château que j'avais habité avec mon
père , les bois qui l'entouraient , la rivière qui
baignait le pied de ses murailles , les montagnes
qui bordaient son horizon ; toutes ces choses me
paraissaient tellement présentes , pleines d'une
telle vie , qu'elles me causaient un frémissement
que j'avais peine à supporter ; et mon imagina-
tion plaçait à côté d'elles une créature innocente
et jeune qui les embellissait , qui les animait par
l'espérance . J'errais plongé dans cette rêverie ,
:
ADOLPHE . 97
toujours sans plan fixe , ne me disant point qu'il
fallait rompre avec Ellénore , n'ayant de la réa-
lité qu'une idée sourde et confuse , et dans l'état
d'un homme accablé de peine , que le sommeil a
consolé par un songe , et qui pressent que се
songe va finir. Je découvris tout à coup le châ-
teau d'Ellénore , dont insensiblement je m'étais
rapproché ; je m'arrêtai ; je pris une autre route :
j'étais heureux de retarder le moment où j'allais
entendre de nouveau sa voix .
Le jour s'affaiblissait : le ciel était serein ; la
campagne devenait déserte ; les travaux des
hommes avaient cessé : ils abandonnaient la na-
ture à elle-même. Mes pensées prirent graduelle-
ment une teinte plus grave et plus imposante. Les
ombres de la nuit qui s'épaississaient à chaque
instant , le vaste silence qui m'environnait et qui
n'était interrompu que par des bruits rares et
lointains , firent succéder à mon imagination un
sentiment plus calme et plus solennel . Je prome-
nais mes regards sur l'horizon grisâtre dont je
n'apercevais plus les limites , et qui , par là
même , me donnait en quelque sorte la sensa-
tion de l'immensité. Je n'avais rien éprouvé de
pareil depuis longtemps : sans cesse absorbé
dans des réflexions toujours personnelles , la vue
toujours fixée sur ma situation , j'étais devenu
étranger à toute idée générale ; je ne m'occupais
que d'Ellénore et de moi : d'Ellénore , qui
6
ne
98 ADOLPHE .
m'inspirait qu'une pitié mêlée de fatigue ; de
moi , pour qui je n'avais plus aucune estime. Je
m'étais rapetissé , pour ainsi dire , dans un nou-
veau genre d'égoïsme , dans un égoïsme sans
courage , mécontent et humilié ; je me sus bon
gré de renaître à des pensées d'un autre ordre ,
et de me retrouver la faculté de m'oublier moi-
même , pour me livrer à des méditations désin-
téressées ; mon âme semblait se relever d'une
dégradation longue et honteuse.
La nuit presque entière s'écoula ainsi. Je mar-
chais au hasard ; je parcourus des champs , des
bois , des hameaux où tout était immobile. De
temps en temps j'apercevais dans quelque ha-
bitation éloignée une pâle lumière qui perçait
l'obscurité . Là , me disais-je , là peut- être quel-
que infortuné s'agite sous la douleur , ou lutte
contre la mort ; contre la mort , mystère inex-
plicable , dont une expérience journalière paraît
n'avoir pas encore convaincu les hommes ; terme
assuré qui ne nous console ni ne nous apaise, objet
d'une insouciance habituelle et d'un effroi pas-
sager ! Et moi aussi , poursuivais-je, je me livre
à cette inconséquence insensée ! Je me révolte
contre la vie , comme si la vie ne devait pas
finir ! Je répands du malheur autour de moi ,
pour reconquérir quelques années misérables
que le temps viendra bientôt m'arracher ! Ah !
renonçons à ces efforts inutiles ; jouissons de
1
ADOLPHE . 99
voir ce temps s'écouler , mes jours se précipiter
les uns sur les autres ; demeurons immobile ,
spectateur indifférent d'une existence à demi
passée ; qu'on s'en empare, qu'on la déchire : on
n'en prolongera pas la durée ! vaut-il la peine
de la disputer ?
L'idée de la mort a toujours eu sur moi beau-
coup d'empire. Dans mes affections les plus
vives , elle a toujours suffi pour me calmer
aussitôt ; elle produisit sur mon âme son effet
accoutumé ; ma disposition pour Ellénore devint
moins amère. Toute mon irritation disparut ; il
ne me restait de l'impression de cette nuit de
délire qu'un sentiment doux et presque tran-
quille : peut-être la lassitude physique que j'é-
prouvais contribuait-elle à cette tranquillité.
Le jour allait renaître ; je distinguais déjà les
objets. Je reconnus que j'étais assez loin de la
demeure d'Ellénore. Je me peignis son inquié-
tude , et je me pressais pour arriver près d'elle ,
autant que la fatigue pouvait me le permettre ,
lorsque je rencontrai un homme à cheval qu'elle
avait envoyé pour me chercher. Il me raconta
qu'elle était depuis douze heures dans les craintes
les plus vives ; qu'après être allée à Varsovie , et
avoir parcouru les environs , elle était revenue
chez elle dans un état inexprimable d'angoisse ,
et que de toutes parts les habitants du village
étaient répandus dans la campagne pour me dé
100 ADOLPHE .
couvrir. Ce récit me remplit d'abord d'une im-
patience assez pénible. Je m'irritais de me voir
soumis par Ellénore à une surveillance impor-
tune. En vain me répétais-je que son amour seul
en était la cause : cet amour n'était-il pas aussi
la cause de tout mon malheur? Cependant je
parvins à vaincre ce sentiment que je me repro-
chais . Je la savais alarmée et souffrante. Je mon-
tai à cheval. Je franchis avec rapidité la distance
qui nous séparait. Elle me reçut avec des trans-
ports de joie. Je fus ému de son émotion . Notre
conversation fut courte , parce que bientôt elle
songea que je devais avoir besoin de repos ; et je
la quittai , cette fois du moins , sans avoir rien
dit qui pût affliger son cœur.
CAAPITRE VIII .
Le lendemain je me relevai poursuivi des
mêmes idées qui m'avaient agité la veille. Mon
agitation redoubla les jours suivants ; Ellénore
voulut inutilement en pénétrer la cause : je ré-
pondais par des monosyllabes contraints à ses
questions impétueuses ; je me raidissais contre
ADOLPHE . 101
son instance , sachant trop qu'à ma franchise
succéderait sa douleur, et que sa douleur m'im-
poserait une dissimulation nouvelle.
Inquiète et surprise , elle recourut à l'une de
ses amies pour découvrir le secret qu'elle m'ac-
cusait de lui cacher ; avide de se tromper elle-
même , elle cherchait un fait où il n'y avait
qu'un sentiment. Cette amie m'entretint de
mon humeur bizarre , du soin que je mettais à
repousser toute idée d'un lien durable , de mon
inexplicable soif de rupture et d'isolement. Je
l'écoutai longtemps en silence ; je n'avais dit
jusqu'à ce moment à personne que je n'aimais
plus Ellénore ; ma bouche répugnait à cet aveu,
qui me semblait une perfidie. Je voulus pour-
tant me justifier ; je racontai mon histoire avec
ménagement , en donnant beaucoup d'éloges à
Ellénore , en convenant des inconséquences de
ma conduite , en les rejetant sur les difficultés
de notre situation , et sans me permettre une
parole qui prononçât clairement que la diffi-
culté véritable était de ma part l'absence de
l'amour. La femme qui m'écoutait fut émue de
mon récit : elle vit de la générosité dans ce
que j'appelais de la faiblesse , du malheur dans
ce que je nommais de la dureté. Les mêmes
explications qui mettaient en fureur Ellénore
passionnée portaient la conviction dans l'esprit
de son impartiale amie . On est si juste lorsque
6*
402 ADOLPHE .
l'on est désintéressé ! Qui que vous soyez , ne
remettez jamais à un autre les intérêts de votre
cœur ; le cœur seul peut plaider sa cause : il
sonde seul ses blessures , tout intermédiaire de-
vient un juge ; il analyse , il transige ; il con-
çoit l'indifférence , il l'admet comme possible,
il la reconnaît pour inévitable ; par là même il
l'excuse , et l'indifférence se trouve ainsi , à sa
grande surprise , légitime à ses propres yeux .
Les reproches d'Ellénore m'avaient persuadé
que j'étais coupable ; j'appris de celle qui
croyait la défendre que je n'étais que malheu-
reux. Je fus entraîné à l'aveu complet de mes
sentiments : je convins que j'avais pour Ellé-
nore du dévoûment , de la sympathie, de la
pitié ; mais j'ajoutai que l'amour n'entrait pour
rien dans les devoirs que je m'imposais. Cette
vérité , jusqu'alors renfermée dans mon cœur ,
et quelquefois seulement révélée à Ellénore au
milieu du trouble et de la colère , prit à mes
propres yeux plus de réalité et de force , par
cela seul qu'un autre en était devenu déposi-
taire. C'est un grand pas, c'est un pas irrépa-
rable , lorsqu'on dévoile tout à coup aux yeux
d'un tiers les replis cachés d'une relation in-
time ; le jour qui pénètre dans ce sanctuaire
constate et achève les destructions que la nuit
enveloppait de ses ombres : ainsi les corps
renfermés dans les tombeaux conservent sou-
ADOLPHE . 103
vent leur première forme , jusqu'à ce que l'air
extérieur vienne les frapper et les réduire en
poudre.
L'amie d'Ellénore me quitta : j'ignore quel
compte elle lui rendit de notre conversation ,
mais , en approchant du salon , j'entendis Ellé-
nore qui parlait d'une voix très-animée ; en
m'apercevant elle se tut. Bientôt elle repro-
duisit , sous diverses formes , des idées géné-
rales , qui n'étaient que des attaques particu-
lières. Rien n'est plus bizarre , disait-elle , que
le zèle de certaines amitiés ; il y a des gens qui
s'empressent de se charger de vos intérêts pour
mieux abandonner votre cause ; ils appellent
cela de l'attachement : j'aimerais mieux de la
haine. Je compris facilement que l'amie d'EΙ-
lénore avait embrassé mon parti contre elle , et
l'avait irritée en ne paraissant pas me juger
assez coupable. Je me sentis assez d'intelli-
gence avec un autre contre Ellénore : c'était
entre nos cœurs une barrière de plus.
Quelques jours après, Ellénore alla plus loin :
elle était incapable de tout empire sur elle-
même ; dès qu'elle croyait avoir un sujet de
plainte , elle marchait droit à l'explication, sans
ménagement et sans calcul, et préférait le dan-
ger de rompre à la contrainte de dissimuler.
Les deux amies se séparèrent à jamais brouil-
lées .
104 ADOLPHE .
Pourquoi mêler des étrangers à nos discus-
sions intimes ? dis-je à Ellénore. Avons-nous
besoin d'un tiers pour nous entendre ? et si
nous ne nous entendons plus, quel tiers pour-
rait y porter remède ? Vous avez raison , me
répondit- elle : mais c'est votre faute ; autrefois
je ne m'adressais à personne pour arriver jus-
qu'à votre cœur.
Tout à coup Ellénore annonça le projet de
changer son genre de vie. Je démêlai par ses
discours qu'elle attribuait à la solitude dans la-
quelle nous vivions le mécontentement qui me
dévorait : elle épuisait toutes les explications
fausses avant de se résigner à la véritable .
Nous passions tête à tête de monotones soirées
entre le silence et l'humeur ; la source des
longs entretiens était tarie.
Ellénore résolut d'attirer chez elle les familles
nobles qui résidaient dans son voisinage ou à
Varsovie . J'entrevis facilement les obstacles et
les dangers de ses tentatives. Les parents qui
lui disputaient son héritage avaient révélé ses
erreurs passées , et répandu contre elle mille
bruits calomnieux . Je frémis des humiliations
qu'elle allait braver, et je tâchai de la dissuader
de cette entreprise. Mcs représentations furent
inutiles ; je blessai sa fierté par mes craintes ,
bien que je ne les exprimasse qu'avec ménage-
ment. Elle supposa que j'étais embarrassé de
ADOLPHE . 105
nos liens , parce que son existence était équi-
voque ; elle n'en fut que plus empressée à re-
conquérir une place honorable dans le monde :
ses efforts obtinrent quelque succès. La for-
tune dont elle jouissait, sa beauté, que le temps
n'avait encore que légèrement diminuée , le
bruit même de ses aventures, tout en elle exci-
tait la curiosité. Elle se vit entourée bientôt
d'une société nombreuse ; mais elle était pour-
suivie d'un sentiment secret d'embarras et d'in-
quiétude. J'étais mécontent de ma situation ,
elle s'imaginait que je l'étais de la sienne ; elle
s'agitait pour en sortir ; son désir ardent ne lui
permettait point de calcul , sa position fausse
jetait de l'inégalité dans sa conduite et de la
précipitation dans ses démarches. Elle avait
l'esprit juste , mais peu étendu ; la justesse de
son esprit était dénaturée par l'emportement
de son caractère , et son peu d'étendue l'empê-
chait d'apercevoir la ligne la plus habile , et de
saisir des nuances délicates. Pour la première
fois elle avait un but; et comme elle se préci-
pitait vers ce but , elle le manquait. Que de
dégoûts elle dévora sans me les communiquer !
que de fois je rougis pour elle sans avoir la
force de le lui dire ! Tel est, parmi les hommes,
le pouvoir de la réserve et de la mesure , que
je l'avais vue plus respectée par les amis du
comte de P*** comme sa maîtresse , qu'elle ne
406 ADOLPHE .
l'était par ses voisins comme héritière d'une
grande fortune, au milieu de ses vassaux . Tour
à tour haute et suppliante , tantôt prévenante ,
tantôt susceptible , il y avait dans ses actions
et dans ses paroles je ne sais quelle fougue
destructive de la considération , qui ne se com-
pose que du calme.
En relevant ainsi les défauts d'Ellénore, c'est
moi que j'accuse et que je condamne. Un mot de
moi l'aurait calmée : pourquoi n'ai-je pu pro-
noncer ce mot ?
Nous vivions cependant plus doucement en-
semble ; la distraction nous soulageait de nos
pensées habituelles . Nous n'étions seuls que par
intervalles ; et comme nous avions l'un dans
l'autre une confiance sans bornes , excepté sur
nos sentiments intimes, nous mettions les obser-
vations et les faits à la place de ces sentiments ,
et nos conversations avaient repris quelque
charme. Mais bientôt ce nouveau genre de vie
devint pour moi la source d'une nouvelle per-
plexité. Perdu dans la foule qui environnait
Ellénore , je m'aperçus que j'étais l'objet de
l'étonnement et du blâme. L'époque approchait
où son procès devait être jugé : ses adversaires
prétendaient qu'elle avait aliéné le cœur pater-
nel par des égarements sans nombre ; ma pré-
sence venait à l'appui de leurs assertions. Ses
amis me reprochaient de lui faire tort. Ils excu
ADOLPHE . 107
saient sa passion pour moi , mais ils m'accu-
saient d'indélicatesse : j'abusais , disaient-ils ,
d'un sentiment que j'aurais dû modérer. Je
savais seul qu'en l'abandonnant je l'entraînerais
sur mes pas , et qu'elle négligerait pour me
suivre tout le soin de sa fortune et tous les cal-
culs de la prudence. Je ne pouvais rendre le
public dépositaire de ce secret ; je ne paraissais
donc dans la maison d'Ellénore qu'un étranger
nuisible au succès même des démarches qui
allaient décider de son sort ; et , par un étrange
renversement de la vérité , tandis que j'étais la
victime de ses volontés inébranlables , c'était
elle que l'on plaignait comme victime de mon
ascendant .
Une nouvelle circonstance vint compliquer
encore cette situation douloureuse .
Une singulière révolution s'opéra tout à coup
dans la conduite et dans les manières d'Ellé-
nore : jusqu'à cette époque elle n'avait paru oc-
cupée que de moi ; soudain je la vis recevoir et
rechercher les hommages des hommes qui l'en-
touraient. Cette femme si réservée , si froide ,
si ombrageuse , semble subitement changer de
caractère. Elle encourageait les sentiments et
même les espérances d'une foule de jeunes gens,
dont les uns étaient séduits par sa figure , et
dont quelques autres , malgré ses erreurs pas-
sées , aspiraient sérieusement à sa main ; elle
108 ADOLPHE .
leur accordait de longs tête-à-tête ; elle avait
avec eux ces formes douteuses, mais attrayantes,
qui ne repoussent mollement que pour retenir ,
parce qu'elles annoncent plutôt l'indécision que
l'indifférence , et des retards que des refus. J'ai
su par elle dans la suite , et les faits me l'ont dé-
montré , qu'elle agissait ainsi par un calcul faux
et déplorable. Elle croyait ranimer mon amour
en excitant ma jalousie ; mais c'était agiter des
cendres que rien ne pouvait réchauffer. Peut-
être aussi se mêlait-il à ce calcul , sans qu'elle
s'en rendît compte , quelque vanité de femme !
Elle était blessée de ma froideur , elle voulait se
prouver à elle-même qu'elle avait encore des
moyens de plaire. Peut-être enfin , dans l'isole-
ment où je laissais son cœur , trouvait-elle une
sorte de consolation à s'entendre répéter des
expressions d'amour que depuis longtemps je
ne prononçais plus !
Quoi qu'il en soit , je me trompai quelque
temps sur ses motifs. J'entrevis l'aurore de ma
liberté future ; je m'en félicitai . Tremblant d'in-
terrompre par quelque mouvement inconsidéré
cette grande crise à laquelle j'attachais ma dé-
livrance , je devins plus doux , je parus plus
content. Ellénore prit ma douceur pour de la
tendresse , mon espoir de la voir enfin heureuse
sans moi pour le désir de la rendre heureuse.
Elle s'applaudit de son stratagème. Quelquefois
ADOLPIIE . 109
pourtant elle s'alarmait de ne me voir aucune
inquiétude ; elle me reprochait de ne mettre
aucun obstacle à ces liaisons qui , en apparence,
menaçaient de me l'enlever. Je repoussais ses
accusations par des plaisanteries, mais je ne par-
venais pas toujours à l'apaiser ; son caractère
se faisait jour à travers la dissimulation qu'elle
s'était imposée. Les scènes recommençaient sur
un autre terrain , mais non moins orageuses.
Ellénore m'imputait ses propres torts ; elle m'in-
sinuait qu'un seul mot la ramènerait à moi tout
entière ; puis , offensée de mon silence , elle se
précipitait de nouveau dans la coquetterie avec
une espèce de fureur.
C'est ici surtout , je le sens , que l'on m'accu-
sera de faiblesse. Je voulais être libre , et je le
pouvais avec l'approbation générale ; je le devais
peut-être : la conduite d'Ellénore m'y autorisait
et semblait m'y contraindre. Mais ne savais-je
pas que cette conduite était mon ouvrage? ne sa-
vais-je pas qu'Ellénore , au fond de son cœur ,
n'avait pas cessé de m'aimer ? Pouvais-je la
punir d'une imprudence que je lui faisais com-
mettre , et , froidement hypocrite , chercher un
prétexte dans ces imprudences pour l'abandon-
ner sans pitié ?
Certes , je ne veux point m'excuser , je me
condamne plus sévèrement qu'un autre peut-
ètre ne le ferait à ma place ; mais je puis au
7
110 ADOLPHE .
moins me rendre ici ce solennel témoignage, que
je n'ai jamais agi par calcul , et que j'ai toujours
été dirigé par des sentiments vrais et naturels .
Comment se fait-il qu'avec ces sentiments je
n'aie fait si longtemps que mon malheur et celui
des autres ?
La société cependant m'observait avec sur-
prise. Mon séjour chez Ellénore ne pouvait s'ex-
pliquer que par un extrême attachement pour
elle , et mon indifférence sur les liens qu'elle
semblait toujours prête à contracter démentait
cet attachement. L'on attribua ma tolérance
inexplicable à une légèreté de principes , à une
insouciance pour la morale , qui annonçaient ,
disait-on , un homme profondément égoïste , et
que le monde avait corrompu. Ces conjectures ,
d'autant plus propres à faire impression qu'elles
étaient plus proportionnées aux âmes qui les
concevaient , furent accueillies et répétées. Le
bruit en parvint enfin jusqu'à moi ; je fus indi-
gné de cette découverte inattendue : pour prix
de mes longs services , j'étais méconnu , calom-
nié ; j'avais , pour une femme , oublié tous les
intérêts et repoussé tous les plaisirs de la vie , et
c'était moi que l'on condamnait.
Je m'expliquai vivement avec Ellénore : un
mot fit disparaître cette tourbe d'adorateurs
qu'elle n'avait appelés que pour me faire crain-
dre sa perte . Elle restreignit sa société à quel
ADOLPHE . 111
ques femmes et à un petit nombre d'hommes
agés . Tout reprit autour de nous une apparence
régulière ; mais nous n'en fûmes que plus mal-
heureux : Ellénore se croyait de nouveaux droits;
je me sentais chargé de nouvelles chaînes .
Je ne saurais peindre quelles amertumes et
quelles fureurs résultèrent de nos rapports ainsi
compliqués . Notre vie ne fut plus qu'un perpé-
tuel orage ; l'intimité perdit tous ses charmes , et
l'amour toute sa douceur ; il n'y eut plus même
entre nous ces retours passagers qui semblent
guérir pour quelques instants d'incurables bles-
sures. La vérité se fit jour de toutes parts , et
j'empruntai , pour me faire entendre, les expres-
sions les plus dures et les plus impitoyables. Je
ne m'arrêtais que lorsque je voyais Ellénore dans
les larmes ; et ses larmes mêmes n'étaient qu'une
lave brûlante qui , tombant goutte à goutte sur
mon cœur , m'arrachait des cris , sans pouvoir
m'arracher un désaveu. Ce fut alors que , plus
d'une fois, je la vis se lever pâle et prophétique :
Adolphe , s'écriait-elle , vous ne savez pas le mal
que vous faites ; vous l'apprendrez un jour ,
vous l'apprendrez par moi , quand vous m'aurez
précipitée dans la tombe.- Malheureux ! lors-
qu'elle parlait ainsi , que ne m'y suis-je jeté
moi-même avant elle !
112 ADOLPHE .
CHAPITRE IX .
Je n'étais pas retourné chez le baron de T***
depuis ma dernière visite. Un matin je reçus de
lui le billet suivant :
"
Les conseils que je vous avais donnés ne
"
méritaient pas une si longue absence. Quelque
" parti que vous preniez sur ce qui vous re-
" garde, vous n'en êtes pas moins le fils de mon
"
ami le plus cher , je n'en jouirai pas moins
"
avec plaisir de votre société , et j'en aurais
• beaucoup à vous introduire dans un cercle
"
dont j'ose vous promettre qu'il vous sera
» agréable de faire partie. Permettez-moi d'a-
» jouter que , plus votre genre de vie , que je
"
ne veux point désapprouver , a quelque chose
"
de singulier, plus il vous importe de dissiper
"
des préventions mal fondées sans doute , en
" vous montrant dans le monde . "
Je fus reconnaissant de la bienveillance qu'un
homme âgé me témoignait. Je me rendis chez lui ;
il ne fut pas question d'Ellénore. Le baron me
retint à dîner : il n'y avait ce jour-là que quel
ADOLPHE . 113
ques hommes assez spirituels et assez aimables .
Je fus d'abord embarrassé , mais je fis effort sur
moi-même ; je me ranimai , je parlai ; je déployai
le plus qu'il me fut possible de l'esprit et des
connaissances . Je m'aperçus que je réussissais à
captiver l'approbation. Je retrouvai dans ce
genre de succès une jouissance d'amour-propre
dont j'avais été privé dès longtemps : cettejouis-
sance me rendit la société du baron de T*** plus
agréable.
Mes visites chez lui se multiplièrent. Il me
chargea de quelques travaux relatifs à sa
mission , et qu'il croyait pouvoir me confier
sans inconvénient. Ellénore fut d'abord surprise
de cette révolution dans ma vie; mais je lui
parlai de l'amitié du baron pour mon père , et
du plaisir que je goûtais à consoler ce dernier
de mon absence , en ayant l'air de m'occuper
utilement. La pauvre Ellénore , je l'écris dans ce
moment avec un sentiment de remords , éprouva
plus de joie de ce que je paraissais plus tran-
quille , et se résigna , sans trop se plaindre , à
passer souvent la plus grande partie de la
journée séparée de moi. Le baron , de son côté ,
lorsqu'un peu de confiance se fut établie entre
nous , me reparla d'Ellénore. Mon intention
positive était toujours d'en dire du bien , mais ,
sans m'en apercevoir , je m'exprimais sur elle
d'un ton plus leste et plus dégagé : tantôt j'in
114 ADOLPHЕ .
diquais , par des maximes générales , que je re-
connaissais la nécessité de m'en détacher ; tantôt
la plaisanterie venait à mon secours; je parlais
en riant des femmes et de la difficulté de rompre
avec elles . Ces discours amusaient un vieux mi-
nistre dont l'âme était usée , et qui se rappelait
vaguement que , dans sa jeunesse , il avait aussi
été tourmenté par des intrigues d'amour. De la
sorte , par cela seul que j'avais un sentiment
caché , je trompais plus ou moins tout le monde :
je trompais Ellénore , car je savais que le baron
voulait m'éloigner d'elle , et je le lui taisais ; je
trompais M. de T***, car je lui laissais espérer
que j'étais prêt à briser mes liens . Cette dupli-
cité était fort éloignée de mon caractère naturel ;
mais l'homme se déprave dès qu'il a dans le cœur
une seule pensée qu'il est constamment forcé de
dissimuler .
Jusqu'alors je n'avais fait connaissance , chez
le baron de T***, qu'avec les hommes qui com-
posaient sa société particulière. Un jour il me
proposa de rester à une grande fète qu'il don-
nait pour la naissance de son maître. Vous y
rencontrerez , me dit-il , les plus jolies femmes
de Pologne : vous n'y trouverez pas , il est vrai ,
celle que vous aimez ; j'en suis fàché , mais il y
a des femmes que l'on ne voit que chez elles.
Je fus péniblement affecté de cette phrase ; je
gardai le silence, mais je me reprochais inté
ADOLPHE . 145
rieurement de ne pas défendre Ellénore , qui , si
l'on m'eût attaqué en sà présence , m'aurait si
vivement défendu .
L'assemblée était nombreuse ; on m'exami-
nait avec attention. J'entendais répéter tout
bas , autour de moi , le nom de mon père , celui
d'Ellénore , celui du comte de P*** . On se taisait
à mon approche ; on recommençait quand je
m'éloignais . Il m'était démontré que l'on se ra-
contait mon histoire , et chacun , sans doute, la
racontait à sa manière. Ma situation était insup-
portable ; mon front était couvert d'une sueur
froide' ; tour à tour je rougissais et je pâlissais .
Le baron s'aperçut de mon embarras. Il vint
à moi , redoubla d'attentions et de prévénances ,
chercha toutes les occasions de me donner des
éloges , et l'ascendant de sa considération força
bientôt les autres à me témoigner les mêmes
égards.
Lorsque tout le monde se fut retiré : Je vou-
drais , me dit M. de T***, vous parler encore une
fois à cœur ouvert. Pourquoi voulez-vous res-
ter dans une situation dont vous souffrez ? A qui
faites-vous du bien ? Croyez-vous que l'on ne
sache pas ce qui se passe entre vous et Ellénore?
Tout le monde est informé de votre aigreur et
de votre mécontentement réciproque. Vous vous
faites du tort par votre faiblesse , vous ne vous
116 ADOLPHЕ .
en faites pas moins par votre dureté ; car , pour
comble d'inconséquence , vous ne la rendez pas
heureuse , cette femme qui vous rend si malheu-
reux .
J'étais encore froissé de la douleur que j'avais
éprouvée. Le baron me montra plusieurs lettres
de mon père . Elles annonçaient une affliction
bien plus vive que je ne l'avais supposée. Je fus
ébranlé. L'idée que je prolongeais les agitations
d'Ellénore vint ajouter à mon irrésolution.
Enfin , comme si tout s'était réuni contre elle ,
tandis que j'hésitais , elle-même , par sa véhé-
mence , acheva de me décider. J'avais été absent
tout le jour ; le baron m'avait retenu chez lui
après l'assemblée ; la nuit s'avançait. On me
remit , de la part d'Ellénore , une lettre en pré-
sence du baron de T*** . Je vis dans les yeux de
ce dernier une sorte de pitié de ma servitude.
La lettre d'Ellénore était pleine d'amertume.
Quoi ! me dis-je, je ne puis passer un jour libre !
je ne puis respirer une heure en paix ! Elle me
poursuit partout , comme un esclave qu'on doit
ramener à ses pieds ; et , d'autant plus violent
que je me sentais plus faible : Oui , m'écriai-je,
je le prends , l'engagement de rompre avec Ellé-
nore , j'oserai le lui déclarer moi-même ; vous
pouvez d'avance en instruire mon père .
En disant ces mots , je m'élançai loin du ba
ADOLPHE . 117
ron . J'étais oppressé des paroles que je venais
de prononcer , et je ne croyais qu'à peine à la
promesse que j'avais donnée .
Ellénore m'attendait avec impatience. Par un
hasard étrange , on lui avait parlé , pendant mon
absence , pour la première fois , des efforts du
baron de T*** pour me détacher d'elle. On lui
avait rapporté les discours que j'avais tenus , les
plaisanteries que j'avais faites. Ses soupçons
étant éveillés , elle avait rassemblé dans son es-
prit plusieurs circonstances qui lui paraissaient
les confirmer . Ma liaison subite avec un homme
que je ne voyais jamais autrefois , l'intimité qui
existait entre cet homme et mon père , lui sem-
blaient des preuves irréfragables . Son inquié-
tude avait fait tant de progrès en peu d'heures ,
que je la trouvai pleinement convaincue de ce
qu'elle nommait ma perfidie..
J'étais arrivé auprès d'elle décidé à lui tout
dire. Accusé par elle , le croira-t-on ? je ne
m'occupai qu'à tout éluder . Je niai même , oui ,
je niai ce jour-là ce que j'étais déterminé à lui
déclarer le lendemain .
Il était tard , je la quittai ; je me hâtai de me
coucher pour terminer cette longue journée ; et
quand je fus bien sûr qu'elle était finie , je me
sentis , pour le moment , délivré d'un poids
énorme .
Je ne me levai le lendemain que vers le milicu
7*
418 ADOLPHE .
du jour , comme si , en retardant le commence-
ment de notre entrevue , j'avais retardé l'instant
fatal.
Ellénore s'était rassurée pendant la nuit, et
par ses propres réflexions, et par mes discours
de la veille. Elle me parla de ses affaires avec un
air de confiance qui n'annonçait que trop qu'elle
regardait nos existences comme indissoluble-
ment unies. Où trouver des paroles qui la repous-
sassent dans l'isolement ?
Le temps s'écoulait avec une rapidité ef-
frayante . Chaque minute ajoutait à la nécessité
d'une explication. Des trois jours que j'avais
fixés , déjà le second était près de disparaître .
M. de T*** m'attendait au plus tard le surlende-
main. Sa lettre pour mon père était partie , et
j'allais manquer à ma promesse sans avoir fait
pour l'exécuter la moindre tentative. Je sortais ,
je rentrais , je prenais la main d'Ellénore , je
commençais une phrase que j'interrompais aus-
sitôt ; je regardais la marche du soleil qui s'in-
clinait vers l'horizon. La nuit revint , j'ajournai
de nouveau. Un jour me restait : c'était assez
d'une heure .
Ce jour se passa comme le précédent. J'écrivis
à M. de T*** pour lui demander du temps encore :
et , comme il est naturel aux caractères faibles
de le faire , j'entassai dans ma lettre mille rai-
sonnements pour justifier mon retard , pour dé-
ADOLPHE . 449
montrer qu'il ne changeait rien à la résolution
que j'avais prise , et que , dès l'instant même ,
on pouvait regarder mes liens avec Ellénore
comme brisés pour jamais.
CHAPITRE X.
Je passai les jours suivants plus tranquille.
J'avais rejeté dans le vague la nécessité d'agir ;
elle ne me poursuivait plus comme un spectre ;
je croyais avoir tout le temps de préparer Ellé-
nore. Je voulais être plus doux , plus tendre
avec elle , pour conserver au moins des souve-
nirs d'amitié. Mon trouble était tout différent
de celui que j'avais connu jusqu'alors. J'avais
imploré le ciel pour qu'il élevât soudain entre
Ellénore et moi un obstacle que je ne pusse fran-
chir . Cet obstacle s'était élevé. Je fixais mes
regards sur Ellénore comme sur un être que
j'allais perdre . L'exigence , qui m'avait paru
tant de fois insupportable , ne m'effrayait plus ;
je m'en sentais affranchi d'avance . J'étais plus
libre en lui cédant encore , et je n'éprouvais plus
cette révolte intérieure qui jadis me portait sans
cesse à tout déchirer. Il n'y avait plus en moi
120 ADOLPHE .
d'impatience ; il y avait , au contraire , un désir
secret de retarder le moment funeste .
Ellénore s'aperçut de cette disposition plus
affectueuse et plus sensible : elle-même devint
moins amère . Je recherchais des entretiens que
j'avais évités ; je jouissais de ses expressions
d'amour, naguère importunes , précieuses main-
tenant , comme pouvant chaque fois être les
dernières .
Un soir , nous nous étions quittés après une
conversation plus douce que de coutume . Le se-
cret que je renfermais dans mon sein me rendait
triste ; mais ma tristesse n'avait rien de violent .
L'incertitude sur l'époque de la séparation que
j'avais voulue me servait à en écarter l'idée. La
nuit , j'entendis dans le château un bruit in-
usité. Ce bruit cessa bientôt , et je n'y attachai
point d'importance. Le matin cependant , l'idée
m'en revint ; j'en voulus savoir la cause , et je
dirigeai mes pas vers la chambre d'Ellénore.
Quel fut mon étonnement , lorsqu'on me dit que
depuis douze heures elle avait une fièvre ar-
dente , qu'un médecin que ses gens avaient fait
appeler déclarait sa vie en danger, et qu'elle avait
défendu impérieusement que l'on m'avertit ou
qu'on me laissât pénétrer jusqu'à elle !
Je voulus insister. Le médecin sortit lui-
mème pour me représenter la nécessité de ne
lui causer aucune émotion . Il attribuait sa dé-
ADOLPHE . 121
fense , dont il ignorait le motif , au désir de ne
pas me causer d'alarmes . J'interrogeai les gens
d'Ellénore avec angoisse sur ce qui avait pu
la plonger d'une manière si subite dans uu
état si dangereux. La veille , après m'avoir
quitté , elle avait reçu de Varsovie une lettre
apportée par un homme à cheval ; l'ayant ou-
verte et parcourue , elle s'était évanouie ; re-
venue à elle , elle s'était jetée sur son lit sans
prononcer une parole. L'une de ses femmes 1
inquiète de l'agitation qu'elle remarquait en
elle , était restée dans sa chambre à son insu ;
vers le milieu de la nuit , cette femme l'avait
vue saisie d'un tremblement qui ébranlait le
lit sur lequel elle était couchée : elle avait voulu
m'appeler ; Ellénore s'y était opposée avec une
espèce de terreur tellement violente , qu'on n'a-
vait osé lui désobéir. On avait envoyé chercher
un médecin ; Ellénore avait refusé , refusait
encore de lui répondre ; elle avait passé la nuit
prononçant des mots entrecoupés qu'on n'avait
pu comprendre , et appuyant souvent son mou-
choir sur sa bouche , comme pour s'empêcher
de parler.
Tandis qu'on me donnait ces détails , une
autre femme , qui était restée près d'Ellénore ,
accourut tout effrayée. Ellénorė paraissait avoir
perdu l'usage de ses sens. Elle ne distinguait
rien de ce qui l'entourait. Elle poussait quel-
122 ADOLPHE .
quefois des cris , elle répétait mon nom ; puis ,
épouvantée , elle faisait signe de la main ,
comme pour que l'on éloignât d'elle quelque
objet qui lui était odieux .
J'entrai dans sa chambre. Je vis au pied de
son lit deux lettres . L'une était la mienne au
baron de T*** , l'autre était de lui-même à El-
lénore. Je ne conçus que trop alors le mot de
cette affreuse énigme. Tous mes efforts pour
obtenir le temps que je voulais consacrer en-
core aux derniers adieux s'étaient tournés de
la sorte contre l'infortunée que j'aspirais à
ménager. Ellénore avait lu , tracées de ma
main , mes promesses de l'abandonner , pro-
messes qui n'avaient été dictées que par le désir
de rester plus longtemps près d'elle , et que la
vivacité de ce désir même m'avait porté à ré-
péter , à développer de mille manières. L'œil
indifférent de M. de T*** avait facilement dé-
mêlé dans ces protestations réitérées à chaque
ligne l'irrésolution que je déguisais, et les ruses
de ma propre incertitude ; mais le cruel avait
trop bien calculé qu'Ellénore y verrait un arrêt
irrévocable . Je m'approchai d'elle : elle me
regarda sans me reconnaître. Je lui parlai : elle
tressaillit . Quel est ce bruit ? s'écria-t-elle; c'est
la voix qui m'a fait du mal. Le médecin re-
marqua que ma présence ajoutait à son délire ,
et me conjura de m'éloigner. Comment peindre
ADOLPHE . 123
ce que j'éprouvai pendant trois longues heures?
Le médecin sortit enfin. Ellénore était tombée
dans un profond assoupissement. Il ne déses-
pérait pas de la sauver , si , à son réveil , la
fièvre était calmée .
Ellénore dormit longtemps. Instruit de son
réveil , je lui écrivis pour lui demander de me
recevoir. Elle me fit dire d'entrer. Je voulus
parler ; elle m'interrompit. Que je n'entende
de vous , dit-elle , aucun mot cruel. Je ne ré-
clame plus , je ne m'oppose à rien ; mais que
cette voix que j'ai tant aimée , que cette voix
qui retentissait au fond de mon cœur n'y pé-
nètre pas pour le déchirer. Adolphe, Adolphe , :
j'ai été violente , j'ai pu vous offenser ; mais
vous ne savez pas ce que j'ai souffert. Dieu
veuille que jamais vous ne le sachiez !
Son agitation devint extrême. Elle posa son
front sur ma main; il était brûlant; une con-
traction terrible défigurait ses traits. Au nom
du ciel , m'écriai-je , chère Ellénore , écoutez-
moi . Oui , je suis coupable : cette lettre ... Elle
frémit et voulut s'éloigner. Je la retins. Faible,
tourmenté , continuai-je , j'ai pu céder un mo-
ment à une instance cruelle ; mais n'avez-vous
pas vous-même mille preuves que je ne puis
vouloir ce qui nous sépare ? J'ai été mécontent ,
malheureux , injuste ; peut-être, en luttant avec
trop de violence contre une imagination re-
124 ADOLPHE .
belle, avez-vous donné de la force à des velléi-
tés passagères que je méprise aujourd'hui ; mais
pouvez-vous douter de mon affection profonde?
Nos âmes ne sont-elles pas enchaînées l'une à
l'autre par mille liens que rien ne peut rompre?
Tout le passé ne nous est-il pas commun ? Pou-
vons-nous jeter un regard sur les trois années
qui viennent de finir sans nous retracer des
impressions que nous avons partagées , des
plaisirs que nous avons goûtés , des peines que
nous avons supportées ensemble ? Ellénore ,
commençons en ce jour une nouvelle époque ,
rappelons les heures du bonheur et de l'a-
mour. Elle me regarda quelque temps avec
l'air du doute. Votre père, reprit- elle enfin , vos
devoirs , votre famille , ce qu'on attend de
vous ! .... Sans doute, répondis-je , une fois, un
jour , peut-être.... Elle remarqua que j'hésitais .
Mon Dieu , s'écria-t-elle , pourquoi m'avait-il
rendu l'espérance pour me la ravir aussitôt !
Adolphe , je vous remercie de vos efforts , ils
m'ont fait du bien, d'autant plus de bien qu'ils
ne vous coûteront , je l'espère, aucun sacrifice ;
mais , je vous en conjure , ne parlons plus de
l'avenir. Ne vous reprochez rien , quoi qu'il
arrive. Vous avez été bon pour moi. J'ai voulu
ce qui n'était pas possible. L'amour était toute
ma vie : il ne pouvait être la vôtre. Soignez-
moi maintenant quelques jours encore. Des
ADOLPHE . 125
larmes coulèrent abondamment de ses yeux ; sa
respiration fut moins oppressée ; elle appuya sa
tête sur mon épaule. C'est ici , dit-elle, que j'ai
toujours désiré mourir. Je la serrai contre mon
cœur, j'abjurai de nouveau mes projets , je dés-
avouai mes fureurs cruelles . Non , reprit-elle ,
-
il faut que vous soyez libre et content.
Puis-je l'être si vous êtes malheureuse ? Je
ne serai pas longtemps malheureuse , vous
n'aurez pas longtemps à me plaindre. - Je
rejetai loin de moi des craintes que je voulais
croire chimériques. Non , non , cher Adolphe ,
me dit-elle, quand on a longtemps invoqué la
mort , le ciel nous envoie à la fin je ne sais
quel pressentiment infaillible qui nous avertit
que notre prière est exaucée. - Je lui jurai de
ne jamais la quitter. - Je l'ai toujours espéré ,
maintenant j'en suis sûre.
C'était une de ces journées d'hiver où le so-
leil semble éclairer tristement la campagne
grisâtre , comme s'il regardait en pitié la terre
qu'il a cessé de réchauffer. Ellénore me pro-
posa de sortir. Il fait bien froid, lui dis-je. –
N'importe, je voudrais me promener avec vous .
Elle prit mon bras ; nous marchâmes long-
temps sans rien dire ; elle avançait avec peine ,
et se penchait sur moi presque tout entière .
Arrêtons -nous un instant . - Non , me répon-
dit-elle , j'ai du plaisir à me sentir encore sou
126 ADOLPHE .
tenue par vous. Nous retombames dans le
silence. Le ciel était serein ; mais les arbres
étaient sans feuilles ; aucun souffle n'agitait
l'air , aucun oiseau ne le traversait : tout était
immobile , et le seul bruit qui se fit entendre
était celui de l'herbe glacée qui se brisait sous
nos pas . Comme tout est calme ! me dit Ellé-
nore ; comme la nature se résigne ! le cœur
aussi ne doit- il pas apprendre à se résigner ?
Elle s'assit sur une pierre ; tout à coup elle se
mit à genoux , et baissant la tête , elle l'appuya
sur ses deux mains . J'entendis quelques mots
prononcés à voix basse. Je m'aperçus qu'elle
priait. Se relevant enfin : Rentrons , dit-elle ,
le froid m'a saisie. J'ai peur de me trouver mal .
Ne me dites rien ; je ne suis pas en état de vous
entendre .
A dater de ce jour , je vis Ellénore s'affaiblir
et dépérir. Je rassemblai de toutes parts des
médecins autour d'elle : les uns m'annoncèrent
un mal sans remède , d'autres me bercèrent
d'espérances vaines ; mais la nature, sombre et
silencieuse , poursuivait d'un bras invisible son
travail impitoyable. Par moments , Ellénore
semblait reprendre à la vie. On eût dit quel-
quefois que la main de fer qui pesait sur elle
s'était retirée. Elle relevait sa tête languissante ;
ses joues se couvraient de couleurs un peu plus
vives ; ses yeux se ranimaient : mais tout à
ADOLPHE . 127
coup , par le jeu cruel d'une puissance incon-
nue , ce mieux mensonger disparaissait , sans
que l'art en pût deviner la cause. Je la vis de
la sorte marcher par degrés à la destruction .
Je vis se graver sur cette figure si noble et si
expressive les signes avant-coureurs de la mort .
Je vis , spectacle humiliant et déplorable ! се
caractère énergique et fier recevoir de la souf-
france physique mille impressions confuses et
incohérentes, comme si , dans ces instants terri-
bles , l'âme , froissée par le corps , se métamor-
phosait en tous sens pour se plier avec moins
de peine à la dégradation des organes .
Un seul sentiment ne varia jamais dans le cœur
d'Ellénore : ce fut sa tendresse pour moi . Sa fai-
blesse lui permettait rarement de me parler ;
mais elle fixait sur moi ses yeux en silence , et il
me semblait alors que ses regards me deman-
daient la vie que je ne pouvais plus lui donner.
Je craignais de lui causer une émotion violente ;
j'inventais des prétextes pour sortir : je parcou-
rais au hasard tous les lieux où je m'étais trouvé
avec elle ; j'arrosais de mes pleurs les pierres , le
pied des arbres , tous les objets qui me retra-
çaient son souvenir.
Ce n'étaient pas les regrets de l'amour , c'é-
tait un sentiment plus sombre et plus triste ;
l'amour s'identific tellement à l'objet aimé , que
dans son désespoir même il y a quelque charme.
128 ADOLPHE .
Il lutte contre la réalité , contre la destinée ;
l'ardeur de son désir le trompe sur ses forces ,
et l'exalte au milieu de sa douleur. La mienne
était morne et solitaire ; je n'espérais point mou-
rir avec Ellénore ; j'allais vivre sans elle dans
ce désert du monde , que j'avais souhaité tant
de fois de traverser indépendant. J'avais brisé
l'être qui m'aimait ; j'avais brisé ce cœur, com-
pagnon du mien , qui avait persisté à se dé-
vouer à moi , dans sa tendresse infatigable ; déjà
l'isolement m'atteignait. Ellénore respirait en-
core , mais je ne pouvais plus lui confier mes
pensées ; j'étais déjà seul sur la terre ; je ne vi-
vais plus dans cette atmosphère d'amour qu'elle
répandait autour de moi ; l'air que je respirais
me paraissait plus rude , les visages des hom-
mes que je rencontrais plus indifférents ; toute
la nature semblait me dire que j'allais à jamais
cesser d'être aimé .
Le danger d'Ellénore devint tout à coup plus
imminent ; des symptômes qu'on ne pouvait
méconnaître annoncèrent sa fin prochaine : un
prêtre de sa religion l'en avertit. Elle me pria
de lui apporter une cassette qui contenait beau-
coup de papiers ; elle en fit brûler plusieurs de-
vant elle , mais elle paraissait en chercher un
qu'elle ne trouvait point , etson inquiétude était
extrême . Je la suppliai de cesser cette recher-
che qui l'agitait, et pendant laquelle, deux fois ,
ADOLPHE . 129
elle s'était évanouie. J'y consens , me répondit-
elle ; mais , cher Adolphe , ne me refusez pas
une prière. Vous trouverez parmi mes papiers ,
je ne sais où , une lettre qui vous est adressée ;
brûlez-la sans la lire , je vous en conjure au nom
de notre amour, au nom de ces derniers mo-
ments que vous avez adoucis . Je le lui promis ;
elle fut plus tranquille. Laissez-moi me livrer à
présent , me dit-elle , aux devoirs de ma reli-
gion ; j'ai bien des fautes à expier : mon amour
pour vous fut peut-être une faute; je ne le croi-
rais pourtant pas , si cet amour avait pu vous
rendre heureux .
Je la quittai : je ne rentrai qu'avec tous ses
gens pour assister aux dernières et solennelles
prières ; à genoux dans un coin de sa chambre ,
tantôt je m'abîmais dans mes pensées , tantôt je
contemplais , par une curiosité involontaire ,
tous ces hommes réunis , la terreur des uns , la
distraction des autres , et cet effet singulier de
l'habitude qui introduit l'indifférence dans tou-
tes les pratiques prescrites , et qui fait regarder
les cérémonies les plus augustes et les plus ter-
ribles comme des choses convenues et de pure
forme ; j'entendais ces hommes répéter machi-
nalement les paroles funèbres , comme si eux
aussi n'eussent pas dû être acteurs un jour dans
une scène pareille , comme si eux aussi n'eussent
pas dû mourir un jour. J'étais loin cependant
130 ADOLPHE .
de dédaigner ces pratiques ; en est-il une seule
dont l'homme , dans son ignorance , ose pro-
noncer l'inutilité ? Elles rendaient du calme à
Ellénore ; elles l'aidaient à franchir ce pas ter-
rible vers lequel nous avançons tous , sans
qu'aucun de nous puisse prévoir ce qu'il doit
éprouver alors. Ma surprise n'est pas que
l'homme ait besoin d'une religion ; ce qui m'é-
tonne , c'est qu'il se croie jamais assez fort , assez
à l'abri du malheur pour oser en rejeter une :
il devrait , ce me semble , être porté , dans sa
faiblesse , à les invoquer toutes ; dans la nuit
épaisse qui nous entoure , est-il une lueur que
nous puissions repousser ? au milieu du torrent
qui nous entraîne , est-il une branche à laquelle
nous osions refuser de nous retenir ?
L'impression produite sur Ellénore par une
solennité si lugubre parut l'avoir fatiguée. Elle
s'assoupit d'un sommeil assez paisible ; elle se
réveilla moins souffrante . J'étais seul dans sa
chambre ; nous nous parlions de temps en temps
à de longs intervalles. Le médecin qui s'était
montré le plus habile dans ses conjectures m'a-
vait prédit qu'elle ne vivrait pas vingt-quatre
heures ; je regardais tour à tour une pendule
qui marquait les heures , et le visage d'Ellénore,
sur lequel je n'apercevais nul changement
nouveau. Chaque minute qui s'écoulait ranimait
mon espérance , et je révoquais en doute les pré
ADOLPHE . 131
sages d'un art mensonger. Tout à coup Ellénore
s'élança par un mouvement subit ; je la retins
dans mes bras : un tremblement convulsif agi-
tait son corps ; ses yeux me cherchaient , mais
dans ses yeux se peignait un effroi vague, comme
si elle eût demandé grâce à quelque objet me-
naçant qui se dérobait à mes regards ; elle se
relevait , elle retombait , on voyait qu'elle s'ef-
forçait de fuir ; on eût dit qu'elle luttait contre
une puissance physique invisible , qui , lassée
d'attendre le moment funeste , l'avait saisie et
la retenait pour l'achever sur ce lit de mort. Elle
céda enfin à l'acharnement de la nature enne-
mie ; ses membres s'affaissèrent , elle sembla
reprendre quelque connaissance : elle me serra
la main; elle voulut pleurer , il n'y avait plus
de larmes ; elle voulut parler , il n'y avait plus
de voix : elle laissa tomber , comme résignée ,
sa tête sur le bras qui l'appuyait ; sa respiration
devint plus lente : quelques instants après , elle
n'était plus .
Je demeurai longtemps immobile près d'Ellé-
nore sans vie . La conviction de sa mort n'avait
pas encore pénétré dans mon âme ; mes yeux
contemplaient avec un étonnement stupide ce
corps inanimé. Une de ses femmes étant entrée
répandit dans la maison la sinistre nouvelle. Le
bruit qui se fit autour de moi me tira de la lé-
thargie où j'étais plongé ; je me levai : ce fut
132 ADOLPHE .
alors que j'éprouvai la douleur déchirante et
toute l'horreur de l'adieu sans retour. Tant de
mouvement , cette activité de la vie vulgaire ,
tant de soins et d'agitations qui ne la regardaient
plus , dissipèrent cette illusion que je prolon-
1
geais , cette illusion par laquelle je croyais en-
core exister avec Ellénore . Je sentis le dernier
lien se rompre , et l'affreuse réalité se placer à
jamais entre elle et moi . Combien elle me pesait,
cette liberté que j'avais tant regrettée ! Com-
bien elle manquait à mon cœur , cette dépen-
dance qui m'avait révolté souvent ! Naguère
toutes mes actions avaient un but ; j'étais sûr ,
par chacune d'elles , d'épargner une peine ou
de causer un plaisir : je m'en plaignais alors ;
j'étais impatienté qu'un œil ami observât mes
démarches , que le bonheur d'un autre y fût
attaché . Personne maintenant ne les observait ;
elles n'intéressaient personne ; nul ne me dis-
putait mon temps ni mes heures ; aucune voix
ne me rappelait quand je sortais : j'étais libre en
effet ; je n'étais plus aimé : j'étais étranger pour
tout le monde .
L'on m'apporta tous les papiers d'Ellénore ,
comme elle l'avait ordonné ; à chaque ligne , j'y
rencontrai de nouvelles preuves de son amour ,
de nouveaux sacrifices qu'elle m'avait faits et
qu'elle m'avait cachés . Je trouvai enfin cette
lettre que j'avais promis de brûler ; je ne la re
ADOLPHE . 133
connus pas d'abord , elle était sans adresse, elle
était ouverte ; quelques mots frappèrent mes
regards malgré moi ; je tentai vainement de les
en détourner, je ne pus résister au besoin de la
lire tout entière. Je n'ai pas la force de la trans-
crire : Ellénore l'avait écrite après une des
scènes violentes qui avaient précédé sa maladie.
Adolphe , me disait-elle , pourquoi vous achar-
nez-vous sur moi ? quel est mon crime ? de vous
aimer , de ne pouvoir exister sans vous. Par
quelle pitié bizarre n'osez-vous rompre un lien
qui vous pèse , et déchirez-vous l'être malheu-
reux près de qui votre pitié vous retient ? Pour-
quoi me refusez-vous le triste plaisir de vous
croire au moins généreux ? Pourquoi vous mon-
trez - vous furieux et faible ? L'idée de ma douleur
vous poursuit , et le spectacle de cette douleur
ne peut vous arrêter ! Qu'exigez-vous ? que je
vous quitte ? ne voyez-vous pas que je n'en ai
pas la force ? Ah ! c'est à vous , qui n'aimez pas ,
c'est à vous à la trouver , cette force , dans ce
cœur lassé de moi , que tant d'amour ne saurait
désarmer. Vous ne me la donnerez pas , vous me
ferez languir dans les larmes , vous me ferez
mourir à vos pieds. Dites un mot , écrivait-elle
ailleurs . Est- il un pays où je ne vous suive ? est-
il une retraite où je ne me cache pour vivre
auprès de vous , sans être un fardeau dans votre
vie ? Mais non , vous ne le voulez pas. Tous les
8
134 ADOLPHE .
projets que je propose , timide et tremblante ,
car vous m'avez glacée d'effroi , vous les re-
poussez avec impatience. Ce que j'obtiens de
mieux , c'est votre silence. Tant de dureté ne
convient pas à votre caractère. Vous êtes bon ;
vos actions sont nobles et dévouées : mais quelles
actions effaceraient vos paroles ? Ces paroles
acérées retentissent autour de moi : je les en-
tends la nuit ; elles me suivent , elles me dévo-
rent , elles flétrissent tout ce que vous faites .
Faut-il donc que je meure , Adolphe ? Eh bien ,
vous serez content ; elle mourra, cette pauvre
créature que vous avez protégée , mais que vous
frappez à coups redoublés. Elle mourra , cette
importune Ellénore que vous ne pouvez sup-
porter autour de vous , que vous regardez comme
un obstacle , pour qui vous ne trouvez pas sur
la terre une place qui ne vous fatigue ; elle
mourra : vous marcherez seul au milieu de cette
foule à laquelle vous êtes impatient de vous
mèler ! Vous les connaîtrez ces hommes que vous
remerciez aujourd'hui d'être indifférents ; et
peut-être un jour, froissé par ces cœurs arides,
vous regretterez ce cœur dont vous disposiez ,
qui vivait de votre affection , qui eût bravé mille
périls pour votre défense , et que vous ne dai-
gnez plus récompenser d'un regard.
ADOLPHE . 135
LETTRE A L'ÉDITEUR .
Je vous renvoie , Monsieur , le manuscrit que
vous avez eu la bonté de me confier. Je vous re-
mercie de cette complaisance , bien qu'elle ait
réveillé en moi de tristes souvenirs que le
temps avait effacés. J'ai connu la plupart de
ceux qui figurent dans cette histoire , car elle
n'est que trop vraie. J'ai vu souvent ce bizarre
et malheureux Adolphe , qui en est à la fois
l'auteur et le héros ; j'ai tenté d'arracher par
mes conseils cette charmante Ellénore , digne
d'un sort plus doux et d'un cœur plus fidèle , à
l'être malfaisant qui , non moins misérable
qu'elle, la dominait par une espèce de charme, et
la déchirait par sa faiblesse. Hélas ! la dernière
fois que je l'ai vue , je croyais lui avoir donné
quelque force , avoir armé sa raison contre son
cœur. Après une trop longue absence , je suis
revenu dans les lieux où je l'avais laissée, et je
n'ai trouvé qu'un tombeau.
Vous devriez , Monsieur , publier cette anec-
dote. Elle ne peut désormais blesser personne,
et ne serait pas , à mon avis , sans utilité. Le
136 ADOLPHE .
malheur d'Ellénore prouve que le sentiment le
plus passionné ne saurait lutter contre l'ordre
des choses. La société est trop puissante , elle
se reproduit sous trop de formes, elle mêle trop
d'amertumes à l'amour qu'elle n'a pas sanc-
tionné; elle favorise ce penchant à l'inconstance ,
et cette fatigue impatiente , maladies de l'âme ,
qui la saisissent quelquefois subitement au sein
de l'intimité. Les indifférents ont un empresse-
ment merveilleux à être tracassiers au nom de
la morale et nuisibles par zèle pour la vertu ;
on dirait que la vue de l'affection les impor-
tune , parce qu'ils en sont incapables ; et quand
ils peuvent se prévaloir d'un prétexte, ils jouis-
sent de l'attaquer et de la détruire. Malheur
donc à la femme qui se repose sur un sentiment
que tout se réunit pour empoisonner , et contre
lequel la société , lorsqu'elle n'est pas forcée à
le respecter comme légitime , s'arme de tout ce
qu'il y a de mauvais dans le cœur de l'homme
pour décourager tout ce qu'il y a de bon !
L'exemple d'Adolphe ne sera pas moins in-
structif , si vous ajoutez qu'après avoir repoussé
l'être qui l'aimait , il n'a pas été moins inquiet,
moins agité , moins mécontent ; qu'il n'a fait
aucun usage d'une liberté reconquise au prix
de tant de douleurs et de tant de larmes ; et
qu'en se rendant bien digne de blâme , il s'est
rendu aussi digne de pitié .
ADOLPHE . 137
S'il vous en faut des preuves, Monsieur, lisez
ces lettres qui vous instruiront du sort d'A-
dolphe ; vous le verrez dans bien des circon-
stances diverses , et toujours la victime de ce
mélange d'égoïsme et de sensibilité qui se com-
binait en lui pour son malheur et celui des
autres ; prévoyant le mal avant de le faire , et
reculant avec désespoir après l'avoir fait ; puni
de ses qualités plus encore que de ses défauts,
parce que ses qualités prenaient leur source
dans ses émotions , et non dans ses principes ;
tour à tour le plus dévoué et le plus dur des
hommes , mais ayant toujours fini par la dureté,
après avoir commencé par le dévoûment , et
n'ayant ainsi laissé de traces que de ses torts.
RÉPONSE .
Oui , Monsieur, je publierai le manuscrit que
vous me renvoyez ( non que je pense comme
vous sur l'utilité dont il peut être ; chacun ne
s'instruit qu'à ses dépens dans ce monde , et les
femmes qui le liront s'imagineront toutes avoir
rencontré mieux qu'Adolphe ou valoir mieux
8*
138 ADOLPHE .
qu'Ellénore ) ; mais je le publierai comme une
histoire assez vraie de la misère du cœur hu-
main . S'il renferme une leçon instructive, c'est
aux hommes que cette leçon s'adresse : il prouve
que cet esprit , dont on est si fier , ne sert ni à
trouver du bonheur ni à en donner ; il prouve
que le caractère , la fermeté , la fidélité , la
bonté , sont les dons qu'il faut demander au
ciel ; et je n'appelle pas bonté cette pitié passa-
gère qui ne subjugue point l'impatience , et ne
l'empêche pas de rouvrir les blessures qu'un
moment de regret avait fermées. La grande
question dans la vie , c'est la douleur que l'on
cause , et la métaphysique la plus ingénieuse
ne justifie pas l'homme qui a déchiré le cœur
qui l'aimait. Je hais d'ailleurs cette fatuité d'un
esprit qui croit excuser ce qu'il explique ; је
hais cette vanité qui s'occupe d'elle-même en
racontant le mal qu'elle a fait , qui a la préten-
tion de se faire plaindre en se décrivant, et qui,
planant indestructible au milieu des ruines ,
s'analyse au lieu de se repentir. Je hais cette
faiblesse qui s'en prend toujours aux autres de
sa propre impuissance , et qui ne voit pas que
le mal n'est point dans ses alentours , mais qu'il
est en elle. J'aurais deviné qu'Adolphe a été
puni de son caractère par son caractère même,
qu'il n'a suivi aucune route fixe, rempli aucune
carrière utile , qu'il a consumé ses facultés
ADOLPHE . 139
sans autre direction que le caprice , sans autre
force que l'irritation ; j'aurais , dis-je , deviné
tout cela , quand vous ne m'auriez pas commu-
niqué sur sa destinée de nouveaux détails ,
dont j'ignore encore si je ferai quelque usage .
Les circonstances sont bien peu de chose , le
caractère est tout ; c'est en vain qu'on brise
avec les objets et les êtres extérieurs , on ne
saurait briser avec soi-même. On change de
situation ; mais on transporte dans chacune le
tourment dont on espérait se délivrer; et comme
on ne se corrige pas en se déplaçant , l'on se
trouve seulement avoir ajouté des remords aux
regrets et des fautes aux souffrances .
FIN D'ADOLPHE .
QUELQUES RÉFLEXIONS
SUR LA
TRAGÉDIE DE WALLSTEIN
ET
SUR LE THÉATRE ALLEMAND .
QUELQUES RÉFLEXIONS
SUR LA
TRAGÉDIE DE WALLSTEIN
ET
SUR LE THÉATRE ALLEMAND .
La guerre de trente ans est une des époques
les plus remarquables de l'histoire moderne .
Cette guerre éclata d'abord dans une ville de la
Bohème ; mais elle s'étendit avec rapidité sur la
plus grande partie de l'Europe. Les opinions
religieuses qui lui servaient de principe chan-
gèrent de forme. La secte de Luther remplaça
presque généralement celle de Jean Huss ; mais
la mémoire du supplice atroce infligé à ce der-
nier continua d'animer les esprits des nova-
teurs , même après qu'ils se furent écartés de
sa doctrine .
La guerre de trente ans eut pour mobile ,
dans les peuples , le besoin d'acquérir la liberté
religieuse ; dans les princes , le désir de con-
server leur indépendance politique . Après une
144 RÉFLEXIONS
longue et terrible lutte , ces deux buts furent
atteints . La paix de 1648 assura aux protes-
tants l'exercice de leur culte , et aux petits
souverains de l'Allemagne la jouissance et l'ac-
croissement de leurs droits . L'influence de la
guerre de trente ans a subsisté jusqu'à notre
siècle .
Le traité de Westphalie donna à l'empire ger-
manique une constitution très-compliquée; mais
cette constitution, en divisant ce corps immense
en une foule de petites souverainetés particu-
lières , valut à la nation allemande , à quelques
exceptions près , un siècle et demi de liberté ci-
vile et d'administration douce et modérée . De
cela seul , que trente millions de sujets se trou-
vèrent répartis sous un assez grand nombre de
princes indépendants les uns des autres, et dont
l'autorité , sans bornes en apparence , était li-
mitée de fait par la petitesse de leurs posses-
sions , il résulta pour ces trente millions
d'hommes une existence ordinairement paisible,
une assez grande sécurité , une liberté d'opi-
nions presque complète , et la possibilité , pour
la partie éclairée de cette société , de se livrer
à la culture des lettres , au perfectionnement
des arts , à la recherche de la vérité.
D'après cette influence de la guerre de trente
ans , il n'est pas étonnant qu'elle ait été l'un
des objets favoris des travaux des historiens et
SUR LA TRAGÉDIE . 145
des poëtes de l'Allemagne. Ils se sont plu à re-
tracer à la génération actuelle, sous mille formes
diverses , quelle avait été l'énergie de ses ancê-
tres : et cette génération , qui recueillait dans
le calme le bénéfice de cette énergie qu'elle
avait perdue , contemplait avec curiosité , dans
l'histoire et sur la scène, les hommes des temps
passés , dont la force, la détermination , l'acti-
vité , le courage , revêtaient , aux yeux d'une
race affaiblie , les annales germaniques de tout
le charme du merveilleux .
La guerre de trente ans est encore intéres-
sante sous un autre point de vue.
On a vu sans doute , depuis cette guerre ,
plusieurs monarques entreprendre des expédi-
tions belliqueuses et s'illustrer par la gloire des
armes ; mais l'esprit militaire , proprement dit,
est devenu toujours plus étranger à l'esprit des
peuples . L'esprit militaire ne peut exister que
lorsque l'état de la société est propre à le faire
naître , c'est-à -dire lorsqu'il y a un très-grand
nombre d'hommes que le besoin , l'inquiétude ,
l'absence de sécurité , l'espoir et la possibilité
du succès , l'habitude de l'agitation , ont jetés
hors de leur assiette naturelle . Ces hommes alors
aiment la guerre pour la guerre, et ils la cher-
chent en un lieu quand ils ne la trouvent pas
dans un autre .
De nos jours, l'état militaire est toujours
9
446 RÉFLEXIONS
subordonné à l'autorité politique. Les généraux
ne se font obéir par les soldats qu'ils com-
mandent qu'en vertu de la mission qu'ils ont
reçue de cette autorité : ils ne sont point chefs
d'une troupe à eux , soldée par eux , et prête à
les suivre sans qu'ils aient l'aveu d'aucun sou-
verain. Au commencement et jusqu'au milieu
du xvIIe siècle , au contraire , on a vu des
hommes , sans autre mission que le sentiment
de leurs talents et de leur courage, tenir à leur
solde des corps de troupes , réunir autour de
leurs étendards particuliers des guerriers qu'ils
dominaient par le seul ascendant de leur génie
personnel , et tantôt se vendre avec leur petite
armée aux souverains qui les achetaient, tantôt
essayer, le fer en main , de devenir souverains
eux-mêmes . Tel fut , dans la guerre de trente
ans , ce comte de Mansfeld , moins célèbre en-
core par quelques victoires , que par l'habileté
qu'il déploya sans cesse dans les revers. Tels
furent , bien qu'issus des maisons souveraines
les plus illustres de l'Allemagne , Christian de
Brunswich et même Bernard de Weymar. Tel
fut enfin Wallstein , duc de Friedland , le héros
des tragédies allemandes que je me suis pro-
posé de faire connaître au public.
Ce Wallstein , à la vérité, ne porta jamais les
armes que pour la maison d'Autriche ; mais
l'armée qu'il commandait était à lui , réunie en
SUR LA TRAGÉDIE . 147
son nom, payée par ses ordres , et avec les con-
tributions qu'il levait sur l'Allemagne , de sa
propre autorité. Il négociait comme un potentat,
du sein de son camp , avec les monarques en-
nemis de l'empereur. Il voulut enfin s'assurer ,
de droit , l'indépendance dont il jouissait de
fait ; et s'il échoua dans son entreprise , il ne
faut pas attribuer sa chute à l'insuffisance des
moyens dont il disposait , mais aux fautes que
lui fit commettre un mélange bizarre de su-
perstition et d'incertitude.
L'espèce d'existence des généraux du xvire
siècle donnait à leur caractère une originalité
dont nous ne pouvons plus avoir d'idée .
L'originalité est toujours le résultat de l'in-
dépendance ; à mesure que l'autorité se con-
centre , les individus s'effacent. Toutes les
pierres taillées pour la construction d'une py-
ramide et façonnées pour la place qu'elles
doivent remplir prennent un extérieur uni-
forme . L'individualité disparaît dans l'homme ,
en raison de ce qu'il cesse d'être un but, et de
ce qu'il devient un moyen. Cependant l'indivi-
dualité peut seule inspirer de l'intérêt , surtout
aux nations étrangères ; car les Français ,
comme je le dirai tout à l'heure , se passent
d'individualité dans les personnages de leurs
tragédies plus facilement que les Allemands et
les Anglais. On conçoit donc sans peine que les
148 RÉFLEXIONS
poëtes de l'Allemagne qui ont voulu transporter
sur la scène des époques de leur histoire , aient
choisi de préférence celles où les individus exi-
staient le plus par eux-mêmes , et se livraient
avec le moins de réserve à leur caractère natu-
rel . C'est ainsi que Goëthe, l'auteur de Werther,
a peint dans Goetz de Berlichingen ( 1 ) la lutte
de la chevalerie expirante contre l'autorité de
l'empire ; et Schiller a de même voulu retracer,
dans Wallstein , les derniers efforts de l'esprit
militaire , et cette vie indépendante et presque
sauvage des camps , à laquelle les progrès de
la civilisation ont fait succéder, dans les camps
mèmes , l'uniformité , l'obéissance et la disci-
pline.
Schiller a composé trois pièces sur la conspi-
ration et sur la mort de Wallstein. La première
est intitulée le Camp de Wallstein ; la seconde,
les Piccolomini ; la troisième , la Mort de
Wallstein .
L'idée de composer trois pièces qui se sui-
vent et forment un grand ensemble , est em -
pruntée des Grecs , qui nommaient ce genre
une trilogie. Eschyle nous a laissé deux ou-
vrages pareils , son Prométhée et ses trois tragé-
dies sur la famille d'Agamemnon . Le Prométhée
d'Eschyle était , comme on sait , divisé en trois
(1) Voyez le Théâtre de Goëthe , que nous avons publié
dans notre collection , et dont la traduction est excellente.
SUR LA TRAGEDIE . 149
parties , dont chacune formait une pièce à part.
Dans la première , on voyait Prométhée , bien-
faiteur des hommes , leur apportant le feu du
ciel , et leur faisant connaître les éléments de
la vie sociale. Dans la seconde , la seule qui
soit venue jusqu'à nous , Prométhée est puni
par les dieux , jaloux des services qu'il a ren-
dus à l'espèce humaine. La troisième montrait
Prométhée délivré par Hercule , et réconcilié
avec Jupiter .
Dans les trois tragédies qui se rapportent à la
famille des Atrides , la première a pour sujet la
mort d'Agamemnon ; la seconde , la punition de
Clytemnestre ; la dernière , l'absolution d'Oreste
par l'Aréopage. On voit que , chez les Grecs ,
chacune des pièces qui composaient leurs trilo-
gies avait son action particulière , qui se termi-
nait dans la pièce même .
Schiller a voulu lier plus étroitement entre
elles les trois pièces de son Wallstein . L'action
ne commence qu'à la seconde, et ne finit qu'à la
troisième . Le Camp est une espèce de prologue
sans aucune action. On y voit les mœurs des
soldats , sous les tentes qu'ils habitent ; les uns
chantent , les autres boivent , d'autres revien-
nent enrichis des dépouilles du paysan. Ils se
racontent leurs exploits ; ils parlent de leur chef,
de la liberté qu'il leur accorde, des récompenses
qu'il leur prodigue. Les scènes se suivent sans
150 RÉFLEXIONS
que rien les enchaîne l'une à l'autre ; mais cette
incohérence est naturelle ; c'est un tableau mou-
vant , où il n'y a ni passé , ni avenir. Cependant
le génie de Wallstein préside à ce désordre ap-
parent. Tous les esprits sont pleins de lui ; tous
célèbrent ses louanges , s'inquiètent des bruits
répandus sur le mécontentement de la cour , se
jurent de ne pas abandonner le général qui les
protége . L'on aperçoit tous les symptômes d'une
insurrection prête à éclater , si le signal en est
donné par Wallstein. On démêle en même temps
les motifs secrets qui , dans chaque individu ,
modifient son dévoûment ; les craintes , les
soupçons , les calculs particuliers , qui viennent
croiser l'impulsion universelle. On voit ce peuple
armé , en proie à toutes les agitations populai-
res , entraîné par son enthousiasme , ébranlé
par ses défiances , s'efforçant de raisonner , et
n'y parvenant pas , faute d'habitude ; bravant
l'autorité , et mettant pourtant son honneur à
obéir à son chef ; insultant à la religion , et re-
cueillant avec avidité toutes les traditions su-
perstitieuses : mais toujours fier de sa force,
toujours plein de mépris pour toute autre pro-
fession que celle des armes , ayant pour vertu
le courage , et pour but le plaisir du jour .
Il serait impossible de transporter sur notre
théâtre cette singulière production du génie , de
l'exactitude , et je dirai même de l'érudition alle
SUR LA TRAGÉDIE . 151
mande ; car il a fallu de l'érudition pour rassem -
bler en un corps tous les traits qui distinguaient
les armées du xviie siècle, et qui ne conviennent
plus à aucune armée moderne. De nos jours ,
dans les camps comme dans les cités , tout est
fixe , régulier , soumis . La discipline a remplacé
l'effervescence ; s'il y a des désordres partiels ,
ce sont des exceptions qu'on tâche de prévenir.
Dans la guerre de trente ans , au contraire , ces
désordres étaient l'état permanent ; et la jouis-
sance d'une liberté grossière et licencieuse , le
dédommagement des dangers et des fatigues.
La seconde pièce a pour titre les Piccolomini.
Dans cette pièce commence l'action ; mais la
pièce finit sans que l'action se termine. Le nœud
se forme , les caractères se développent , la der-
nière scène du cinquième acte arrive , et la toile
tombe. Ce n'est que dans la troisième pièce ,
dans la Mort de Wallstein , que le poëte a placé
le dénoûment. Les deux premières ne sont done
en réalité qu'une exposition , et cette exposition
contient plus de quatre mille vers .
Les trois pièces de Schiller ne semblent pas
pouvoir être représentées séparément ; elles le
sont cependant en Allemagne. Les Allemands
tolèrent ainsi tantôt une pièce sans action , le
Camp de Wallstein ; tantôt une action sans dé-
noûment , les Piccolomini ; tantôt un dénoùment
sans exposition , la Mort de Wallstein.
152 RÉFLEXIONS
En concevant le projet de faire connaître au
public français cet ouvrage de Schiller, j'ai senti
qu'il fallait réunir en une seule les trois pièces
de l'original . Cette entreprise offrait beaucoup
de difficultés ; une traduction , ou même une
imitation exacte était impossible. Il aurait fallu
resserrer en deux mille vers , à peu près , ce que
l'auteur allemand a exprimé en neuf mille. Or ,
l'exemple de tous ceux qui ont voulu traduire
en alexandrins des poëtes étrangers , prouve que
ce genre de vers nécessite des circonlocutions
continuelles . Le plus habile de nos traducteurs
en vers , l'abbé Delille , malgré son prodigieux
talent , n'a pu néanmoins vaincre tout à fait ,
sous ce rapport , la nature de notre langue. Il a
rendu fréquemment Virgile et Milton par des
périphrases très-élégantes et très-harmonieuses,
mais beaucoup plus longues que l'original. Boi-
leau , en traduisant le commencement de l'É-
néide , a mis trois vers pour deux , comme le
remarque M. de la Harpe , et pourtant il a sup-
primé l'une des circonstances les plus essen-
tielles dont l'auteur latin avait voulu frapper
l'esprit du lecteur .
J'aurais donc eu à lutter, dans une traduction,
contre un premier obstacle , et j'en aurais ren-
contré un second dans le sujet en lui-même. Tout
ce qui se rapporte à la guerre de trente ans ,
dont le théâtre a été en Allemagne , est national
SUR LA TRAGÉDIE . 153
pour les Allemands , et , comme tel , est connu
de tout le monde. Les noms de Wallstein , de
Tilly, de Bernard de Weymar, d'Oxenstiern, de
Mansfeld , réveillent dans la mémoire de tous
les spectateurs des souvenirs qui n'existent point
pour nous. De là résultait pour Schiller la pos-
sibilité d'une foule d'allusions rapides que ses
compatriotes comprenaient sans peine , mais
qu'en France personne n'aurait saisies .
Il y a , en général , parmi nous , une certaine
négligence de l'histoire étrangère , qui s'oppose
presque entièrement à la composition des tragé-
dies historiques , telles qu'on en voit dans les
littératures voisines. Les tragédies mêmes qui
ont pour sujet des traits de nos propres annales
sont exposées à beaucoup d'obscurité. L'auteur
des Templiers a dû ajouter à son ouvrage des
notes explicatives , tandis que Schiller , dans sa
Jeanne d'Arc , sujet français qu'il présentait à
un public allemand, était sûr de rencontrer dans
ses auditeurs assez de connaissances pour le dis-
penser de tout commentaire. Les tragédies qui
ont eu le plus de succès en France sont ou pure-
ment d'invention , parce qu'alors elles n'exigent
que très-peu de notions préalables , ou tirées
soit de la mythologie grecque, soit de l'histoire
romaine , parce que l'étude de cette mythologie
et de cette histoire fait partie de notre première
éducation .
9*
154 RÉFLEXIONS
La familiarité du dialogue tragique , dans les
vers iambiques ou non rimés des Allemands ,
eût encore été , pour un traducteur , une diffi-
culté très-grande. La langue de la tragédie alle-
mande n'est point astreinte à des règles aussi
délicates , aussi dédaigneuses que la nôtre. La
pompe inséparable des alexandrins nécessite
dans l'expression une certaine noblesse soute-
nue. Les auteurs allemands peuvent employer ,
pour le développement des caractères, une quan-
tité de circonstances accessoires qu'il serait im-
possible de mettre sur notre théâtre sans déroger
à la dignité requise ; et cependant ces petites
circonstances répandent dans le tableau présenté
de la sorte beaucoup de vie et de vérité. Dans le
Goetz de Berlichingen de Goëthe , ce guerrier ,
assiégé dans son château par une armée impé-
riale , donne à ses soldats un dernier repas pour
les encourager. Vers lafin de ce repas , il de-
mande du vin à sa femme, qui , suivant les usages
de ces temps , est à la fois la dame et la ména-
gère du château. Elle lui répond à demi-voix
qu'il n'en reste plus qu'une seule cruche qu'elle
a réservée pour lui. Aucune tournure poétique
ne permettrait de transporter ce détail sur notre
théâtre ; l'emphase des paroles ne ferait que
gåter le naturel de la situation , et ce qui est
touchant en allemand ne serait en français que
ridicule . Il me semble néanmoins facile de con
SUR LA TRAGÉDIE . 155
cevoir , malgré nos habitudes contraires , que
ce trait , emprunté de la vie commune , est plus
propre que la description la plus pathétique à
faire ressortir la situation du héros de la pièce ,
d'un vieux guerrier couvert de gloire , fier de
ses droits héréditaires et de son opulence antique,
chef naguère de vassaux nombreux , maintenant
renfermé dans un dernier asile , et luttant avec
quelques amis intrépides et fidèles contre les
horreurs de la disette et la vengeance de l'em-
pereur. Dans le Gustave Vasa de Kotzebue , l'on
voit Christiern , le tyran de la Suède , tremblant
dans son palais , qui est entouré par une multi-
tude irritée. Il se défie de ses propres gardes , de
ses créatures les plus dévouées , et force un
vieux serviteur qui lui reste encore à goûter le
premier les mets qu'il lui apporte. Ce trait , ex-
primé dans le dialogue le plus simple , et sans
aucune pompe tragique, peint, selon moi, mieux
que tous les efforts du poëte n'auraient pu le
faire , la pusillanimité , la défiance et l'abjec-
tion du tyran demi-vaincu.
Schiller nous montre Jeanne d'Are dénoncée
par son père comme sorcière , au milieu même
de la fète destinée au couronnement de Char-
les VII , qu'elle a replacé sur le trône de France .
Elle est forcée de fuir ; elle cherche un asile loin
du peuple qui la menace et de la cour qui l'aban-
donne. Après une route longue et pénible , elle
156 RÉFLEXIONS
arrive dans une cabane ; la fatigue l'accable , la
soif la dévore ; un paysan, touché de compassion ,
lui présente un peu de lait : au moment où elle
le porte à ses lèvres , un enfant , qui l'a regardée
pendant quelques instants avec attention , lui
arrache la coupe, et s'écrie : C'est la sorcière
d'Orléans . Ce tableau , qu'il serait impossible de
transporter sur la scène française , fait toujours
éprouver aux spectateurs un frémissement uni-
versel ; ils se sentent frappés à la fois , et de la
proscription qui poursuit , jusque dans les lieux
les plus reculés , la libératrice d'un grand em-
pire , et de la disposition des esprits , qui rend
cette proscription plus inévitable et plus cruelle.
De la sorte , les deux choses importantes , l'é-
poque et la situation , se retracent à l'imagi-
nation d'un seul mot , par une circonstance
purement accidentelle .
Les Allemands font un grand usage de ces
moyens . Les rencontres fortuites , l'arrivée de
personnages subalternes , et qui ne tiennent
point au sujet , leur fournissent un genre d'ef-
fets que nous ne connaissons point sur notre
théâtre. Dans nos tragédies , tout se passe im-
médiatement entre les héros et le public ; les
confidents sont toujours soigneusement sacri-
fiés . Ils sont là pour écouter , quelquefois pour
répondre, et , de temps en temps , pour raconter
la mort du héros , qui, dans ce cas, ne peut pas
SUR LA TRAGÉDIE . 137
nous en instruire lui-même. Mais il n'y a rien
de moral dans toute leur existence ; toute ré-
flexion , tout jugement , tout dialogue entre eux
leur est sévèrement interdit ; il serait contraire
à la subordination théâtrale qu'ils excitassent le
moindre intérèt. Dans les tragédies allemandes,
indépendamment des héros et de leurs confi-
dents , qui , comme on vient de le voir , ne sont
que des machines dont la nécessité nous fait
pardonner l'invraisemblance , il y a , sur un
second plan, une seconde espèce d'acteurs , spec-
tateurs eux-mêmes , en quelque sorte , de l'ac-
tion principale , qui n'exerce sur eux qu'une
influence très-indirecte. L'impression que pro-
duit sur cette classe de personnages la situation
des personnages principaux m'a paru souvent
ajouter à celle qu'en reçoivent les spectateurs
proprement dits. Leur opinion est , pour ainsi
dire , devancée et dirigée par un public inter-
médiaire , plus voisin de ce qui se passe , et non
moins impartial qu'eux .
Tel devait être, à peu près , sije ne me trompe,
l'effet des chœurs dans les tragédies grecques .
Ces chœurs portaient un jugement sur les sen-
timents et les actions des rois et des héros , dont
ils contemplaient les crimes et les misères. Il
s'établissait , par ce jugement , une correspon-
dance morale entre la scène et le parterre , et ce
158 RÉFLEXIONS
dernier devait trouver quelque jouissance à voir
décrites et définies , dans un langage harmo-
nieux , les émotions qu'il éprouvait.
Je n'ai vu qu'une seule fois une pièce dans
laquelle on avait tenté d'introduire les chœurs
des anciens . C'était la Fiancée de Messine ,
toujours de Schiller. Je m'y étais rendu avec
beaucoup de préjugés contre cette imitation de
l'antique. Néanmoins ces maximes générales ex-
primées par le peuple , et qui prenaient plus de
vérité et plus de chaleur , parce qu'elles lui pa-
raissaient suggérées par la conduite de ses chefs
et par les malheurs qui rejaillissaient sur lui-
même ; cette opinion publique , personnifiée en
quelque sorte , et qui allait chercher au fond de
mon cœur mes propres pensées , pour me les
présenter avec plus de précision , d'élégance et
de force ; cette pénétration de poëte , qui devi-
nait ce que je devais sentir , et donnait un corps
à ce qui n'était en moi qu'une rêverie vague et
indéterminée , me firent éprouver un genre de
satisfaction dont je n'avais pas encore eu l'idée .
L'introduction des chœurs dans la tragédie
n'a point eu cependant de succès en Allemagne .
Il est probable qu'on y a renoncé à cause des
embarras de l'exécution . Il faudrait des acteurs
très-exercés pour qu'un certain nombre d'entre
eux , parlant et gesticulant tous en même temps ,
SUR LA TRAGÉDIE . 159
ne produisissent pas une confusion voisine du
ridicule ( 1) . Schiller , d'ailleurs , dans sa tenta-
tive , avait dénaturé le chœur des anciens. Il
n'avait pas osé le laisser aussi étranger à l'action
qu'il l'est dans les meilleures tragédies de l'anti-
quité , celles de Sophocle : car je ne parle pas ici
des chœurs d'Euripide , de ce poëte admirable ,
sans doute , par son talent dans la sensibilité et
dans l'ironie , mais prétentieux , déclamateur,
ambitieux d'effets , et qui , par ses défauts et
même par ses beautés , ravit le premier à la tra-
gédie grecque la noble simplicité qui la distin-
guait. Schiller, pour se rapprocher du goût de
son siècle , avait cru devoir diviser le chœur en
deux moitiés , dont chacune était composée des
partisans des deux héros , qui , dans sa pièce ,
se disputent la main d'une femme. Il avait , par
ce ménagement mal entendu, dépouillé le chœur
de l'impartialité qui donne à ses paroles du poids
et de la solennité .
Le chœur ne doit jamais être que l'organe , le
représentant du peuple entier ; tout ce qu'il dit
doit être une espèce de retentissement sombre et
imposant du sentiment général . Rien de ce qui
est passionné ne peut lui convenir , et dès que
l'on imagine de lui faire jouer un rôle et prendre
(1 ) Schiller n'avait pas introduit les chœurs chantants ,
mais parlants .
160 RÉFLEXIONS
un parti dans la pièce même , on le dénature , et
son effet est manqué.
Mais si les Allemands ont rejeté l'introduction
des chœurs dans leurs tragédies , celle d'une
quantité de personnages subalternes qui arrivent
d'une manière naturelle , bien qu'accidentelle ,
sur la scène , remplace , à beaucoup d'égards ,
comme nous l'avons observé précédemment ,
l'usage des chœurs. Pour nous en convaincre, il
ne faut qu'examiner ce qu'a fait Schiller dans son
Guillaume Tell , et rechercher ce qu'aurait fait
un poëte grec traitant la même situation. Tell ,
échappé aux poursuites de Gessler , a gravi la
cime d'un rocher sauvage qui domine sur une
route par laquelle Gessler doit passer. Le paysan
suisse attend son ennemi, tenant en main l'arc et
les flèches qui , après avoir servi l'amour pater-
nel, doivent maintenant servir la vengeance. Il se
retrace , dans un monologue , la tranquillité et
l'innocence de sa vie précédente. Il s'étonne lui-
mème de se voir jeté tout à coup par la tyrannie
hors de l'existence obscure et paisible que le sort
semblait lui avoir destinée. Il recule devant l'ac-
tion qu'il se trouve forcé de commettre. Ses
mains, encore pures, frémissent d'avoir à se rou-
gir même du sang d'un coupable. Il le faut ce-
pendant , il le faut pour sauver sa vie , celle de
son fils , celle de tous les objets de son affection .
Nul doute que, dans une tragédie grecque , le
SUR LA TRAGÉDIE . 161
chœur n'eût alors pris la parole , pour réduire en
maximes les sentiments qui se pressent en foule
dans l'âme du spectateur. Schiller, n'ayant pas
cette ressource, y supplée parl'arrivée d'une noce
champêtre qui passe , au son des instruments ,
près des lieux où Tell est caché. Le contraste de
la gaîté de cette troupe joyeuse et de la situation
de Guillaume Tell suggère à l'instant au specс-
tateur toutes les réflexions que le chœur aurait
exprimées . Guillaume Tell est de la même classe
que ces hommes qui marchent ainsi dans l'insou-
ciance. Il est pauvre, inconnu, laborieux , inno-
cent comme eux. Comme eux, il paraissait n'avoir
rien à craindre d'un pouvoir élevé si fort au-des-
sus de lui , et son obscurité pourtant ne lui a
pas servi d'asile. Le chœur des Grecs eût déve-
loppé cette vérité dans un langage sententieux et
poétique . La tragédie allemande la fait ressortir
avec non moins de force par l'apparition d'une
troupe de personnages étrangers à l'action , et
qui n'ont avec elle aucun rapport ultérieur.
D'autres fois , ces personnages secondaires
servent à développer d'une manière piquante et
profonde les caractères principaux . Werner ,
connu , même en France , par le succès mérité
de sa tragédie de Luther , et qui réunit au plus
haut degré deux qualités inconciliables en appa-
rence , l'observation spirituelle et souvent plai-
sante du cœur humain , et une mélancolie en
162 RÉFLEXIONS
thousiaste et rèvcuse , Werner, dans son Attila,
présente à nos regards la cour nombreuse de Va-
lentinien , se livrant aux danses , aux concerts ,
à tous les plaisirs , tandis que le fléau de Dieu est
aux portes de Rome. On voit le jeune empereur
et ses favoris n'ayant d'autre soin que de repous-
ser les nouvelles fâcheuses qui pourraient inter-
rompre leurs amusements, prenant la vérité pour
un indice de malveillance, la prévoyance pour un
acte de sédition , ne considérant comme des sujets
fidèles que ceux qui nient les faits dont la con-
naissance les importunerait , et pensant faire re-
culer ces faits en n'écoutant pas ceux qui les
rapportent. Cette insouciance, mise sous les yeux
du spectateur, le frappe beaucoup plus qu'un
simple récit n'aurait pu le faire.
Je suis loin de recommander l'introduction de
ces moyens dans nos tragédies. L'imitation des
tragiques allemands me semblerait très - dange-
reuse pour les tragiques français . Plus les écri-
vains d'une nation ont pour but exclusif de faire
effet , plus ils doivent être assujettis à des règles
sévères . Sans ces règles, ils multiplieraient, pour
arriver à leur but , des tentatives dans lesquelles
ils s'écarteraient toujours davantage de la vérité,
de la nature et du goût.
C'est en France qu'a été inventée cette maxime,
qu'il valait mieux frapper fort que juste. Contre
un pareil principe , il faut des règles fixes , qui
SUR LA TRAGÉDIE . 163
empêchent les écrivains de frapper tellement fort
qu'ils ne frappent plus juste du tout. Toutes les
fois que les tragiques français ont voulu trans-
porter sur notre théâtre des moyens empruntés
des théâtres étrangers , ils ont été plus prodigues
de ces moyens , plus bizarres , plus exagérés
dans leur usage , que les étrangers qu'ils imi-
taient . Je pense donc que c'est sagement et avec
raison que nous avons refusé à nos écrivains
dramatiques la liberté que les Allemands et les
Anglais accordent aux leurs , celle de produire
des effets variés par la musique , les rencontres
fortuites , la multiplicité des acteurs , le chan-
gement des lieux , et même les spectres , les pro-
diges et les échafauds. Comme il est beaucoup
plus facile de faire effet par de telles ressources
que par les situations , les sentiments et les ca-
ractères , il serait à craindre , si ces ressources
étaient admises , que nous ne vissions bientôt
plus sur notre théâtre que des échafauds , des
combats , des fêtes , des spectres et des change-
ments de décoration .
Il y a dans le caractère des Allemands une
fidélité , une candeur, un scrupule , qui retien-
nent toujours l'imagination dans de certaines
bornes . Leurs écrivains ont une conscience lit-
téraire qui leur donne presque autant le besoin
de l'exactitude historique et de la vraisem-
blance morale que celui des applaudissements
164 RÉFLEXIONS
du public. Ils ont dans le cœur une sensibilité
naturelle et profonde qui se plaît à la peinture
des sentiments vrais. Ils y trouvent une telle
jouissance , qu'ils s'occupent beaucoup plus de
ce qu'ils éprouvent que de l'effet qu'ils pro-
duisent. En conséquence , tous leurs moyens
extérieurs , quelque multipliés qu'ils paraissent,
ne sont que des accessoires. Mais en France ,
où l'on ne perd jamais le public de vue , en
France , où l'on ne parle , n'écrit et n'agit que
pour les autres, les accessoires pourraient bien
devenir le principal. En interdisant à nos poëtes
des moyens de succès trop faciles , on les force
à tirer un meilleur parti des ressources qui leur
restent et qui sont bien supérieures , le déve-
loppement des caractères , la lutte des passions,
la connaissance , en un mot , du cœur humain.
J'ai cru devoir observer les règles de notre
théâtre , même dans un ouvrage destiné à faire
connaître le théâtre allemand , et j'ai supprimé
beaucoup de petits incidents de la nature de
ceux dont j'ai parlé ci-dessus .
J'ai retranché, par exemple, une assez longue
scène entre les généraux, après un festin durant
lequel Tersky leur a fait signer l'engagement
de rester fidèles à Wallstein , contre la volonté
même de la cour. Cette scène , dans laquelle
Tersky , pour les amener à son but , leur rap-
pelle tous les bienfaits qu'ils ont reçus de leur
SUR LA TRAGÉDIE . 165
chef , bienfaits dont l'énumération seule forme
un tableau piquant de l'état de cette armée, de
son indiscipline , de son exigence et de l'esprit
d'égalité qui se combinait alors avec l'esprit
militaire ; cette scène , dis-je , est d'une origi-
nalité remarquable , et d'une grande vérité lo-
cale ; mais elle ne pouvait être rendue qu'avec
des expressions que notre style tragique re-
pousse. Elle introduisait d'ailleurs une foule
d'acteurs qui ne contribuaient point à la marche
de l'action , et ne reparaissaient plus dans le
cours de la pièce.
J'ai renoncé de même , mais avec plus de re-
gret , à traduire ou à imiter une autre scène ,
dans laquelle Wallstein , commençant à se dés-
habiller sur le théâtre pour aller prendre du
repos , voit se casser tout à coup la chaîne à la-
quelle est suspendu l'ordre de la Toison-d'Or .
Cette chaîne était le premier présent que Wall-
stein eût reçu de l'empereur , alors archiduc ,
dans la guerre du Frioul , lorsque tous deux, à
l'entrée de la vie, étaient unis par une affection
que rien ne semblait devoir troubler. Wallstein
tient en main les fragments de cette chaîne
brisée. Il se retrace toute l'histoire de sa jeu-
nesse ; des souvenirs mêlés de remords l'assié-
gent; il éprouve une crainte vague; son bonheur
lui avait paru longtemps attaché à la conser-
vation de ce premier don d'une amitié main-
166 RÉFLEXIONS
tenant abjurée. Il en contemple tristement les
débris . Il les rejette enfin loin de lui avec effort .
« Je marche , s'écrie-t-il , dans une carrière
opposée. La force de ce talisman n'existe
plus . »
Le spectateur , qui sait que le poignard est
suspendu sur la tête du héros , reçoit une im-
pression très- profonde de ce présage que Wall-
stein méconnaît , et des paroles qui lui échap-
pent , sans qu'il les comprenne. Ce genre d'effet
tient à la disposition du cœur de l'homme , qui ,
dans toutes ses émotions de frayeur , d'atten-
drissement ou de pitié , est toujours ramené à
ce que nous appelons la superstition , par une
force mystérieuse dont il ne peut s'affranchir.
Beaucoup de gens n'y voient qu'une faiblesse
puérile. Je suis tenté , je l'avoue , d'avoir du
respect pour tout ce qui prend sa source dans
la nature .
Une suppression plus importante à laquelle
je me suis condamné , c'est celle de plusieurs
scènes dans lesquelles Schiller faisait paraître
de simples soldats , les uns au milieu de la ré-
volte , et que Wallstein s'efforçait de ramener
à son parti , les autres , qu'un général gagné
par la cour engageait à assassiner Wallstein .
Les scènes des assassins de Banco , dans Mас-
beth , sont frappantes par leur laconisme et leur
énergie ; celles des assassins de Wallstein ont un
SUR LA TRAGÉDIE . 167
autre genre de mérite. La manière dont Schiller
développe les motifs qu'on leur présente, et gra-
due l'effet que produisent sur eux ces motifs ; la
lutte qui a lieu dans ces âmes farouches entre
l'attachement et l'avidité; l'adresse avec laquelle
celui qui veut les séduire proportionne ses ar-
guments à leur intelligence grossière , et leur
fait du crime un devoir, et de la reconnaissance
un crime ; leur empressement à saisir tout ce
qui peut les excuser à leurs propres yeux, lors-
qu'ils se sont déterminés à verser le sang de
leur général ; le besoin qu'on aperçoit , même
dans ces cœurs corrompus, de se faire illusion
à eux-mêmes , et de tromper leur propre con-
science en couvrant d'une apparence de justice
l'attentat qu'ils vont exécuter ; enfin le raison-
nement qui les décide , et qui décide, dans tant
de situations différentes , tant d'hommes qui
se croient honnêtes , à commettre des actions
que leur sentiment intérieur condamne , parce
qu'à leur défaut d'autres s'en rendraient les
instruments , tout cela est d'un grand effet, tant
moral que dramatique. Mais le langage de ces
assassins est vulgaire , comme leur état et leurs
sentiments . Leur prêter des expressions rele-
vées , c'eût été manquer à la vérité des carac-
tères , et dans ce cas la noblesse du dialogue
serait devenue une inconvenance .
J'avais essayé de mettre en récit ce que
168 RÉFLEXIONS
Schiller a mis en action. Je m'étais appliqué
surtout à faire ressortir l'idée principale , la
considération décisive , qui impose silence à
toutes les objections , et l'emporte sur tous les
scrupules . Buttler , après avoir raconté ses ef-
forts pour convaincre ses complices , finissait
par ces vers :
Lorsque je leur ai dit que , s'offrant à leur place ,
D'autres briguaient déjà mon choix comme une grâce ,
Que le prix était prêt , que d'autres , cette nuit ,
De leur fidélité recueilleraient le fruit ,
Chacun a regardé son plus proche complice ;
Leurs yeux brillaient d'espoir , d'envie et d'avarice ;
D'une sombre rougeur leurs fronts se sont couverts ;
Ils répétaient tout bas : d'autres se sont offerts .
Mais j'ai senti bientôt que je tomberais dans
une invraisemblance qu'aucun détail ne ren-
drait excusable. Buttler , cherchant à faire
partager à Isolan son projet d'assassinat , ne
pouvait , sans absurdité , s'étendre avec com-
plaisance sur la bassesse et l'avidité de ceux
qu'il avait choisis pour remplir ses vues.
L'obligation de mettre en récit ce que , sur
d'autres théâtres , on pourrait mettre en action ,
est un écueil dangereux pour les tragiques fran-
çais. Ces récits ne sont presque jamais placés
naturellement. Celui qui raconte n'est point ap-
pelé par sa situation ou son intérêt à raconter de
la sorte. Le poëte , d'ailleurs , se trouve entraîné
SUR LA TRAGÉDIE . 169
invinciblement à rechercher des détails d'autant
moins dramatiques qu'ils sont plus pompeux. On
a relevé mille fois l'inconvenance du superbe
récit de Théramène dans Phèdre. Racine ne pou-
vant, comme Euripide, présenter aux spectateurs
Hippolyte déchiré , couvert de sang , brisé par
sa chute , et dans les convulsions de la douleur
et de l'agonie , a été forcé de faire raconter sa
mort ; et cette nécessité l'a conduit à blesser ,
dans le récit de cet événement terrible , et la
vraisemblance et la nature , par une profusion
de détails poétiques , sur lesquels un ami ne
peut s'étendre , et qu'un père ne peut écouter .
Les retranchements dont je viens de parler ,
une foule d'autres dont l'indication serait trop
longue , plusieurs additions qui m'ont semblé
nécessaires , font que l'ouvrage que je présente
au public n'est nullement une traduction . Il n'y
a pas , dans les trois tragédies de Schiller , une
seule scène que j'aie conservée en entier. Il y
en a quelques-unes dans ma pièce dont l'idée
même n'est pas dans Schiller. Il y a quarante-
huit acteurs dans l'original allemand , il n'y en
a que douze dans mon ouvrage. L'unité de temps
et de lieu , que j'ai voulu observer , quoique
Schiller s'en fût écarté , suivant l'usage de son
pays , m'a forcé à tout bouleverser et à tout
refondre .
Je ne veux point entrer ici dans un examen
10
170 RÉFLEXIONS
approfondi de la règle des unités. Elles ont cer-
tainement quelques-uns des inconvénients que
les nations étrangères leur reprochent. Elles
circonscrivent les tragédies , surtout histori-
ques , dans un espace qui en rend la compo-
sition très -difficile. Elles forcent le poëte à
négliger souvent , dans les événements et les ca-
ractères , la vérité de la gradation, la délicatesse
des nuances : ce défaut domine dans presque
toutes les tragédies de Voltaire ; car l'admirable
génie de Racine a été vainqueur de cette diffi-
culté comme de tant d'autres. Mais à la repré-
sentation des pièces de Voltaire , on aperçoit
fréquemment des lacunes , des transitions trop
brusques . On sent que ce n'est pas ainsi qu'agit
la nature. Elle ne marche point d'un pas si ra-
pide ; elle ne saute pas de la sorte les intermé-
diaires .
Cependant, malgré les gênes qu'elles imposent
et les fautes qu'elles peuvent occasionner, les
unités me semblent une loi sage. Les change-
ments de lieu , quelque adroitement qu'ils soient
effectués , forcent le spectateur à se rendre
compte de la transposition de la scène , et dé-
tournent ainsi une partie de son attention de
l'intérêt principal : après chaque décoration
nouvelle , il est obligé de se remettre dans l'illu-
sion dont on l'a fait sortir. La même chose lui
arrive lorsqu'on l'avertit du temps qui s'est
SUR LA TRAGÉDIE . 171
écoulé d'un acte à l'autre. Dans les deux cas , le
poëte reparaît , pour ainsi dire , en avant des
personnages , et il y a une espèce de prologue
ou de préface sous-entendue , qui nuit à la
continuité de l'impression .
En me conformant aux règles de notre théâtre
pour les unités , pour le style tragique , pour la
dignité de la tragédie , j'ai voulu rester fidèle au
système allemand sur un article plus essentiel .
Les Français , même dans celles de leurs tra-
gédies qui sont fondées sur la tradition ou sur
l'histoire , ne peignent qu'un fait ou une passion.
Les Allemands , dans les leurs , peignent une vie
entière et un caractère entier .
Quand je dis qu'ils peignent une vie entière,
je ne veux pas dire qu'ils embrassent dans leurs
pièces toute la vie de leurs héros ; mais ils n'en
omettent aucun événement important, et la réu-
nion de ce qui se passe sur la scène et de ce que
le spectateur apprend par des récits ou par des
allusions , forme un tableau complet, d'une scru-
puleuse exactitude .
Il en est de même du caractère . Les Allemands
n'écartent de celui de leurs personnages rien de
ce qui constituait leur individualité. Ils nous les
présentent avec leurs faiblesses , leurs inconsé-
quences , et cette mobilité ondoyante qui appar-
tient à la nature humaine et qui forme les êtres
réels .
172 RÉFLEXIONS
Les Français ont un besoin d'unité qui leur
fait suivre une autre route. Ils repoussent des
caractères tout ce qui ne sert pas à faire ressortir
la passion qu'ils veulent peindre : ils suppri-
ment de la vie antérieure de leurs héros tout ce
qui ne s'enchaîne pas nécessairement au fait
qu'ils ont choisi .
Qu'est-ce que Racine nous apprend sur Phè-
dre ? Son amour pour Hippolyte , mais nulle-
ment son caractère personnel , indépendamment
de cet amour. Qu'est-ce que le même poëte nous
fait connaître d'Oreste ? Son amour pour Her-
mione. Les fureurs de ce prince ne viennent
que des cruautés de sa maîtresse. On le voit à
chaque instant prêt à s'adoucir , pour peu
qu'Hermione lui donne quelque espérance. Ce
meurtrier de sa mère paraît même avoir tout à
fait oublié le forfait qu'il a commis. Il n'est oc-
cupé que de sa passion : il parle, après son parri-
cide , de son innocence qui lui pèse ; et si, lors-
qu'il a tué Pyrrhus , il est poursuivi par les fu-
ries , c'est que Racine a trouvé , dans la tradition
mythologique , l'occasion d'une scène superbe ,
mais qui ne tient point à son sujet , tel qu'il l'a
traité.
Ceci n'est point une critique. Andromaque est
l'une des pièces les plus parfaites qui existent
chez aucun peuple ; et Racine , ayant adopté le
système français , a dû écarter , autant qu'il le
SUR LA TRAGÉDIE . 173
pouvait , de l'esprit du spectateur, le souvenir
du meurtre de Clytemnestre. Ce souvenir était
inconciliable avec un amour pareil à celui d'O-
reste pour Hermione. Un fils couvert du sang
de sa mère , et ne songeant qu'à sa maîtresse ,
aurait produit un effet révoltant ; Racine l'a
senti , et , pour éviter plus sûrement cet écueil ,
il a supposé qu'Oreste n'était allé en Tauride
qu'afin de se délivrer par la mort de sa passion
malheureuse.
L'isolement dans lequel le système français
présente le fait qui forme le sujet , et la passion
qui est le mobile de chaque tragédie , a d'incon-
testables avantages .
En dégageant le fait que l'on a choisi de tous
les faits antérieurs , on porte plus directement
l'intérêt sur un objet unique. Le héros est plus
dans la main du poëte qui s'est affranchi du
passé ; mais il y a peut-être aussi une couleur
un peu moins réelle , parce que l'art ne peut ja-
mais suppléer entièrement à la vérité , et que le
spectateur , lors même qu'il ignore la liberté
que l'auteur a prise , est averti , par je ne sais
quel instinct , que ce n'est pas un personnage
historique , mais un héros factice , une créature
d'invention qu'on lui présente.
En ne peignant qu'une passion , au lieu d'em-
brasser tout un caractère individuel , on obtient
des effets plus constamment tragiques , parce
10*
174 RÉFLEXIONS
que les caractères individuels , toujours mélan-
gés , nuisent à l'unité de l'impression. Mais la
vérité y perd peut-être encore. On se demande
ce que seraient les héros qu'on voit , s'ils n'é-
taient dominés par la passion qui les agite , et
l'on trouve qu'il ne resterait dans leur existence
que peu de réalité. D'ailleurs , il y a bien moins
de variété dans les passions propres à la tra-
gédie que dans les caractères individuels tels
que les crée la nature. Les caractères sont in-
nombrables . Les passions théâtrales sont en
petit nombre.
Sans doute l'admirable génie de Racine , qui
triomphe de toutes les entraves , met de la diver-
sité dans cette uniformité même. La jalousie de
Phèdre n'est pas celle d'Hermione , et l'amour
d'Hermione n'est pas celui de Roxane. Cepen-
dant la diversité me semble plutôt encore dans
la passion que dans le caractère de l'individu .
Il y a bien peu de différence entre les carac-
tères d'Aménaïde et d'Alzire. Celui de Polyphonte
convient à presque tous les tyrans mis sur notre
théâtre ; tandis que celui de Richard III , dans
Shakespeare , ne convient qu'à Richard III .
Polyphonte n'a que des traits généraux , expri-
més avec art , mais qui n'en font point un être
distinct , un être individuel. Il a de l'ambition ,
et , pour son ambition , de la cruauté et de l'hy-
pocrisie. Richard III réunit à ces vices , qui sont
SUR LA TRAGÉDIE . 175
de nécessité dans son rôle , beaucoup de choses
qui ne peuvent appartenir qu'à lui seul. Son
mécontentement contre la nature , qui , en lui
donnant une figure hideuse et difforme , semble
l'avoir condamné à ne jamais inspirer d'amour ;
ses efforts pour vaincre un obstacle qui l'irrite ,
sa coquetterie avec les femmes , son étonnement
de ses succès auprès d'elles , le mépris qu'il con-
çoit pour des êtres si faciles à séduire , l'ironie
avec laquelle il manifeste ce mépris , tout le rend
un être particulier. Polyphonte est un genre ;
Richard III un individu .
Pour faire de Wallstein un personnage tra-
gique à la manière française , il aurait suffi de
fondre ensemble de l'ambition et des remords .
Mais je me suis proposé, à l'exemple de Schiller,
de peindre Wallstein à peu près tel qu'il était ,
ambitieux à la vérité , mais en même temps su-
perstitieux , inquiet , incertain , jaloux des suc-
cès des étrangers dans sa patrie , lors même que
leurs succès favorisaient ses propres entreprises ,
et marchant souvent contre son but , en se lais-
sant entraîner par son caractère .
Je n'ai pas même voulu supprimer son pen-
chant pour l'astrologie , bien que les lumières
de notre siècle puissent faire regarder comme
hasardée la tentative de revêtir d'une teinte
tragique cette superstition. Nous n'envisageons
guère en France la superstition que de son côté
176 RÉFLEXIONS
ridicule. Elle a cependant ses racines dans le
cœur de l'homme, et la philosophie elle-même ,
lorsqu'elle s'obstine à n'en pas tenir compte ,
est superficielle et présomptueuse. La nature
n'a point fait de l'homme un être isolé , des-
tiné seulement à cultiver la terre et à la peu-
pler , et n'ayant , avec tout ce qui n'est pas de
son espèce , que les rapports arides et fixes que
l'utilité l'invite à établir entre eux et lui . Une
grande correspondance existe entre tous les
êtres moraux et physiques. Il n'y a personne ,
je le pense, qui , laissant errer ses regards sur
un horizon sans bornes , ou se promenant sur
les rives de la mer que viennent battre les
vagues , ou levant les yeux vers le firmament
parsemé d'étoiles , n'ait éprouvé une sorte d'é-
motion qu'il lui était impossible d'analyser ou
de définir. On dirait que des voix descendent
du haut des cieux , s'élancent de la cime des
rochers , retentissent dans les torrents ou dans
les forêts agitées , sortent des profondeurs des
abîmes . Il semble y avoir je ne sais quoi de
prophétique dans le vol pesant du corbeau ,
dans les cris funèbres des oiseaux de la nuit ,
dans les rugissements éloignés des bêtes sau-
vages. Tout ce qui n'est pas civilisé, tout ce
qui n'est pas soumis à la domination artificielle
de l'homme , répond à son cœur. Il n'y a que
les choses qu'il a façonnées pour son usage qui
SUR LA TRAGÉDIE . 177
soient muettes , parce qu'elles sont mortes.
Mais ces choses mêmes , lorsque le temps
anéantit leur utilité , reprennent une vie mys-
tique. La destruction les remet, en passant sur
elles , en rapport avec la nature. Les édifices
modernes se taisent , mais les ruines parlent.
Tout l'univers s'adresse à l'homme dans un
langage ineffable qui se fait entendre dans
l'intérieur de son âme , dans une partie de son
être inconnue à lui-même , et qui tient à la fois
des sens et de la pensée. Quoi de plus simple
que d'imaginer que cet effort de la nature pour
pénétrer en nous n'est pas sans une mystérieuse
signification ? Pourquoi cet ébranlement intime,
qui paraît nous révéler ce que nous cache la vie
commune, serait-il à la fois sans cause et sans
but ? La raison, sans doute, ne peut l'expliquer.
Lorsqu'elle l'analyse , il disparaît; mais il est ,
par là même , essentiellement du domaine de la
poésie. Consacré par elle , il trouve dans tous
les cœurs des cordes qui lui répondent. Le sort
annoncé par les astres , les pressentiments , les
songes , les présages , ces ombres de l'avenir
qui planent autour de nous , souvent non moins
funèbres que les ombres du passé , sont de tous
les pays , de tous les temps , de toutes les
croyances. Quel est celui qui , lorsqu'un grand
intérêt l'anime , ne prête pas en tremblant l'o-
reille à ce qu'il croit la voix de la destinée ? Cha
178 RÉFLEXIONS
cun , dans le sanctuaire de sa pensée, s'explique
cette voix comme il le peut ; chacun s'en tait
avec les autres , parce qu'il n'y a point de pa-
roles pour mettre en commun ce qui jamais
n'est qu'individuel.
J'ai donc cru devoir conserver dans le carac-
tère de Wallstein une superstition qu'il avait
en commun avec presque tous les hommes
remarquables de son siècle .
J'aurais voulu pouvoir rendre avec la même
fidélité le caractère de Thécla, tel qu'il est tracé
dans la pièce allemande. Ce caractère excite en
Allemagne un enthousiasme universel ; et il est
difficile de lire l'ouvrage de Schiller, dans sa
langue originale , sans partager cet enthou-
siasme . Mais en France je ne crois pas que ce
caractère eût obtenu l'approbation du public.
L'admiration dont il est l'objet chez les Alle-
mands tient à leur manière de considérer l'a-
mour , et cette manière est très-différente de
la nôtre. Nous n'envisageons l'amour que
comme une passion de la même nature que
toutes les passions humaines, c'est-à-dire ayant
pour effet d'égarer notre raison , ayant pour
but de nous procurer des jouissances. Les Al-
lemands voient dans l'amour quelque chose de
religieux , de sacré , une émanation de la divi-
nité même , un accomplissement de la destinée
de l'homme sur cette terre , un lien mystérieux
SUR LA TRAGÉDIE . 179
et tout-puissant entre deux âmes qui ne peuvent
exister que l'une pour l'autre. Sous le premier
point de vue , l'amour est commun à l'homme
et aux animaux ; sous le second , il est commun
à l'homme et à Dieu .
Il en résulte que beaucoup de choses qui nous
paraissent des inconvenances , parce que nous
n'y apercevons que les suites d'une passion ,
semblent aux Allemands légitimes et même res-
pectables , parce qu'ils croient y reconnaître
l'action d'un sentiment céleste .
Il y a de la vérité dans ces deux manières de
voir; mais suivant qu'on adopte l'une ou l'autre,
l'amour doit occuper , dans la poésie comme
dans la morale , une place différente.
Lorsque l'amour n'est qu'une passion, comme
sur la scène française, il ne peut intéresser que
par sa violence et son délire. Les transports des
sens , les fureurs de la jalousie, la lutte des dé-
sirs contre les remords , voilà l'amour tragique
en France. Mais lorsque l'amour, au contraire ,
est , comme dans la poésie allemande, un rayon
de la lumière divine qui vient échauffer et pu-
rifier le cœur , il a tout à la fois quelque chose
de plus calme et de plus fort : dès qu'il paraît ,
on sent qu'il domine tout ce qui l'entoure. Il
peut avoir à combattre les circonstances , mais
non les devoirs , car il est lui-même le pre-
mier des devoirs , et il garantit l'accomplisse
180 RÉFLEXIONS
ment de tous les autres. Il ne peut conduire à
des actions coupables , il ne peut descendre au
crime , ni même à la ruse , car il démentirait sa
nature , et cesserait d'être lui. Il ne peut céder
aux obstacles ; il ne peut s'éteindre , car son
essence est immortelle . Il ne peut que retourner
dans le sein de son créateur .
C'est ainsi que l'amour de Thécla est repré-
senté dans la pièce de Schiller. Thécla n'est
point une jeune fille ordinaire , partagée entre
l'inclination qu'elle ressent pour unjeunehomme
et sa soumission envers son père ; déguisant ou
contenant le sentiment qui la domine , jusqu'à
ce qu'elle ait obtenu le consentement de celui
qui a le droit de disposer de sa main ; effrayée
des obstacles qui menacent son bonheur ; enfin ,
éprouvant elle-même et donnant au spectateur
une impression d'incertitude sur le résultat de
son amour, et sur le parti qu'elle prendra si elle
est trompée dans ses espérances. Thécla est un
être que son amour a élevé au-dessus de la na-
ture commune , un être dont il est devenu toute
l'existence , dont il a fixé toute la destinée. Elle
est calme , parce que sa résolution ne peut être
ébranlée ; elle est confiante, parce qu'elle ne peut
s'être trompée sur le cœur de son amant ; elle a
quelque chose de solennel , parce que l'on sent
qu'il y a en elle quelque chose d'irrévocable ;
elle est franche , parce que son amour n'est pas
SUR LA TRAGÉDIE . 181
une partie de sa vie , mais sa vie entière . Thécla ,
dans la pièce de Schiller , est sur un plan tout
différent de celui où est placé le reste des per-
sonnages . C'est un être pour ainsi dire aérien ,
qui plane sur cette foule d'ambitieux , de traî-
tres , de guerriers farouches , que des intérêts
ardents et positifs poussent les uns contre les
autres . On sent que cette créature lumineuse et
presque surnaturelle est descendue de la sphère
éthérée , et doit bientôt remonter vers sa patrie
Sa voix si douce , à travers le bruit des armes ;
sa forme délicate , au milieu de ces hommes
tout couverts de fer ; la pureté de son âme , op-
posée à leurs calculs avides ; son calme céleste
qui contraste avec leurs agitations , remplissent
le spectateur d'une émotion constante et mélan-
colique , telle que ne la fait ressentir nulle
tragédie ordinaire.
Aucun des personnages de femmes que nous
voyons sur la scène française n'en peut donner
l'idée . Nos héroïnes passionnées , Alzire , Amé-
naïde , Adélaïde du Guesclin , ont quelque chose
de mâle ; on sent qu'elles sont de force à com-
battre contre les événements , contre les hommes ,
contre le malheur. On n'aperçoit aucune dispro-
portion entre leur destinée et la vigueur dont
elles sont douées. Nos héroïnes tendres, Monime ,
Bérénice , Esther , Atalide , sont pleines de dou-
ceur et de grâce , mais ce sont des femmes faibles
11
182 RÉFLEXIONS
et timides ; les événements peuvent les dompter.
Le sacrifice de leurs sentiments n'est point pré-
senté comme impossible. Bérénice se résigne à
vivre sans Titus ; Monime à épouser Mithridate ;
Atalide à voir Bazajet s'unir à Roxane ; Esther
n'aime point Assuérus. Les héroïnes de Voltaire
luttent contre les obstacles ; celles de Racine leur
cèdent , parce que les unes et les autres sont de
la même nature que tout ce qui les entoure.
Thécla ne peut lutter ni céder : elle aime et elle
attend. Son sort est fixé : elle ne peut en avoir
un autre ; mais elle ne peut pas non plus le con-
quérir , en le disputant contre les hommes. Elle
n'a point d'armes contre eux ; sa force est tout
intérieure. Par-là même , son sentiment l'affran-
chit de toutes les convenances que prescrit la
morale que nous sommes habitués à voir sur la
scène.
Thécla n'observe aucun des déguisements im-
posés à nos héroïnes ; elle ne couvre d'aucun
voile son amour profond , exclusif et pur ; elle
en parle sans réserve à son amant. « Où serait ,
"
lui dit-elle , la vérité sur la terre , si tu ne
» l'apprenais par ma bouche ? » Elle n'annonce
point qu'elle fasse dépendre ses espérances de
l'aveu de son père. On prévoit même que s'il la
refuse elle ne se croira pas coupable de lui ré-
sister : son amour l'occupe et l'absorbe tout
entière ; elle n'existe que pour le sentiment qui
SUR LA TRAGÉDIE . 183
remplit toute son âme. Elle est si loin de consi-
dérer comme une faute sa fuite de la maison
paternelle , lorsqu'elle apprend que celui qu'elle
aime a été tué , qu'elle croit au contraire ac-
complir un devoir. Les spectateurs français
n'auraient pu tolérer dans une jeune fille cette
exaltation , cette indépendance , d'autant plus
étrangères à nos idées , qu'il ne s'y mêle aucun
égarement , aucun délire. Nous aurions été cho-
qués de cet oubli de toutes les relations , de cette
manière d'envisager les devoirs positifs comme
secondaires ; enfin, d'une absence si complète de
la soumission que nous admirons avec justice
dans Iphigénie. Nous en aurions été choqués ,
dis-je , et nous aurions eu raison : un tel en-
thousiasme est une chose qu'il est impossible
d'approuver en principe. Nous pouvons , par le
talent du poëte , être entraînés à sympathiser
avec l'individu particulier qui l'éprouve ; mais
il ne peut jamais servir de base à un système
général , et nous n'aimons en France que ce qui
peut être d'une application universelle. Le prin-
cipe de l'utilité domine dans notre littérature
comme dans notre vie. La morale du théâtre en
France est beaucoup plus rigoureuse que celle
du théâtre en Allemagne. Cela tient à ce que
les Allemands prennent le sentiment pour base
de la morale , tandis que pour nous cette base
est la raison. Un sentiment sincère , complet ,
184 RÉFLEXIONS
sans bornes , leur paraît non-seulement excuser
ce qu'il inspire , mais l'ennoblir , et , si j'ose
employer cette expression , le sanctifier. Cette
manière de voir se fait remarquer dans leurs
institutions et dans leurs mœurs , comme dans
leurs productions littéraires . Nous avons des
principes infiniment plus sévères , et nous ne
nous en écartons jamais en théorie . Le sentiment
qui méconnaît un devoir ne nous paraît qu'une
faute de plus ; nous pardonnerions plus facile-
ment à l'intérêt, parce que l'intérêt met toujours
dans ses transgressions plus d'habileté et plus
de décence. Le sentiment brave l'opinion, et elle
s'en irrite : l'intérêt cherche à la tromper en la
ménageant , et , lors même qu'elle découvre la
tromperie , elle sait gré à l'intérêt de cette espèce
d'hommage.
J'ai donc rapproché Thécla des proportions
françaises , en m'efforçant de lui conserver quel-
que chose du coloris allemand. Je crois avoir
transporté dans son caractère sa douceur, sa sen-
sibilité, son amour, sa mélancolie ; mais tout le
reste m'a paru trop directement opposé à nos
habitudes , trop empreint de ce que le très-petit
nombre de littérateurs français qui possèdent
la langue allemande appellent le mysticisme
allemand . La seule règle que je me sois imposée
a été de ne rien faire entrer dans le rôle de Thé-
cla qui ne fût d'accord avec l'intention poétique
SUR LA TRAGÉDIE . 185
de l'auteur original. C'est pour cette raison que
je lui ai donné une teinte religieuse , et que j'ai
voulu qu'elle cherchât un asile aux pieds de son
Dieu , au lieu de se tuer sur le corps de son
amant ou de son père , ce qui ne m'aurait pas
coûté un grand effort d'invention ; mais la vio-
lence du suicide m'aurait semblé déranger l'har-
monie qui doit être dans son caractère.
En empruntant de la scène allemande un de
ses ouvrages les plus célèbres, pour l'adapter aux
formes reçues dans notre littérature , je crois
avoir donné un exemple utile. Le dédain pour
les nations voisines, et surtout pour une nation
dont on ignore la langue, et qui, plus qu'aucune
autre, a dans ses productions poétiques de l'ori-
ginalité et de la profondeur, me paraît un mau-
vais calcul. La tragédie française est, selon moi,
plus parfaite que celle des autres peuples ; mais
il y a toujours quelque chose d'étroit dans l'ob-
stination qui refuse à comprendre l'esprit des
nations étrangères. Sentir les beautés partout où
elles se trouvent n'est pas une délicatesse de
moins , mais une faculté de plus.
FIN DES RÉFLEXIONS .
DE L'ESPRIT
DE CONQUÊTE
ET DE
L'USURPATION ,
DANS LEURS RAPPORTS
AVEC LA CIVILISATION EUROPÉENNE.
PRÉFACE
DE LA PREMIÈRE ÉDITION .
L'ouvrage actuel fait partie d'un Traité de
politique terminé depuis longtemps ; l'état de la
France et celui de l'Europe semblaient le con-
damner à ne jamais paraître. Le continent n'était
qu'un vaste cachot, privé de toute communica-
tion avec cette noble Angleterre, asile généreux
de la pensée , illustre refuge de la dignité de
l'espèce humaine. Tout à coup, des deux extré-
mités de la terre , deux grands peuples se sont
répondu , et les flammes de Moscou ont été l'au-
rore de la liberté du monde. Il est permis d'es-
pérer que la France ne sera pas exceptée de la
délivrance universelle ; la France , qu'estiment
les nations qui la combattent; la France , dont
la volonté suffit pour obtenir et donner la paix .
11
*
190 PRÉFACE .
Le moment est donc revenu où chacun peut
se flatter d'être utile , suivant ses lumières et
ses forces .
L'auteur de cet ouvrage a pensé qu'ayant été
jadis l'un des mandataires d'un peuple qu'on a
réduit au silence, et n'ayant cessé de l'être qu'il-
légalement , sa voix , de quelque peu d'impor-
tance qu'elle fût d'ailleurs, aurait l'avantage de
rompre cette unanimité prétendue qui fait l'é-
tonnement et le blâme de l'Europe, et qui n'est
que l'effet de la terreur des Français. Il ose
affirmer , avec une conviction profonde , qu'il
n'y a pas dans ce livre une ligne que la presque
totalité de la France , si elle était libre, ne s'em-
pressât de signer.
Ila , du reste , retranché toutes les discus-
sions de pure théorie , pour extraire seulement
ce qui lui a paru d'un intérêt immédiat. Il aurait
pu accroître cet intérêt par des personnalités
plus directes ; mais il a voulu conserver avec
scrupule ce qu'un profond sentiment lui avait
PRÉFACE . 191
dicté , quand la terre était sous le joug. Il a
éprouvé de la répugnance à se montrer plus
amer ou plus hardi contre l'adversité méritée
que contre la prospérité coupable. Si les cala-
mités publiques laissaient à son âme la faculté
de s'ouvrir à des considérations personnelles ,
il lui serait doux de penser que lorsqu'on a
voulu travailler sans contradicteurs à l'asser-
vissement général , on a trouvé nécessaire
d'étouffer sa voix .
Hanovre , ce 31 décembre 1813 .
PRÉFACE
DE LA TROISIÈME ÉDITION .
Cet ouvrage a été écrit en Allemagne au mois
de novembre 1813, et publié au mois de jan-
vier ; il a été réimprimé en Angleterre au com-
mencement de mars . L'édition actuelle n'a subi
192 PRÉFACE .
que peu de changements : non que je n'aie senti
qu'il y avait beaucoup à perfectionner ; mais un
ouvrage de circonstance doit , le plus qu'il est
possible , demeurer tel qu'il a paru dans la cir-
constance .
Il n'y aura d'ailleurs , je le crois , aucun lec-
teur qui ne sente que , si j'avais composé cet
ouvrage én France , ou dans le moment actuel ,
je me serais exprimé différemment sur plus d'un
objet. A l'horreur que m'inspirait le gouverne-
ment de Buonaparte , se joignait , j'en conviens ,
une certaine impatience contre la nation qui
portait son joug. Je savais mieux qu'un autre
combien ce joug était odieux à cette nation ; je
souffrais de lui voir profaner le courage , et
verser son sang pour se maintenir dans la servi-
tude ; je souffrais plus encore de ce que les hom-
mages qu'elle prodiguait à son tyran paraissaient
aux étrangers une preuve qu'elle méritait son
sort ; je m'irritais de ce qu'elle agissait de la
sorte , en opposition non-seulement avec son
PRÉFACE . 193
intérêt , mais avec sa nature et avec cette déli-
catesse et ce sentiment exquis d'honneur et de
convenance qui la distinguent si éminemment ;
je trouvais qu'elle se calomniait elle-même , et
il était inutile de la justifier. Quand nous l'es-
sayions , tristes réfugiés sur la terre étrangère ,
un article du Moniteur venait foudroyer nos
impuissantes explications : il faut avoir éprouvé
cette souffrance pour la concevoir , et alors on
pardonnera facilement quelques expressions
d'amertume échappées à une douleur qui était
d'autant plus vive qu'on était plus jaloux de
l'honneur du nom français.
Paris , ce 22 avril 1814 .
DE L'ESPRIT
DE CONQUÊTE
ET DE
L'USURPATION ,
DANS LEURS RAPPORTS
AVEC LA CIVILISATION EUROPÉENNE .
Je me propose d'examiner deux fléaux dans
leurs rapports avec l'état présent de l'espèce hu-
maine et la civilisation actuelle : l'un est l'esprit
de conquête ; l'autre l'usurpation.
Il y a des choses qui sont possibles à telle
époque, et qui ne le sont plus à telle autre.
Cette vérité semble triviale : elle est néan-
moins souvent méconnue ; elle ne l'est jamais
sans danger.
Lorsque les hommes qui disposent des desti-
nées de la terre se trompent sur ce qui est
possible , c'est un grand mal. L'expérience ,
alors , loin de les servir , leur nuit et les égare .
Ils lisent l'histoire , ils voient ce que l'on a fait
196 ESPRIT DE CONQUẾTE .
précédemment , ils n'examinent point si cela
peut se faire encore ; ils prennent en main des
leviers brisés ; leur obstination , ou , si l'on
veut , leur génie , procure à leurs efforts un
succès éphémère ; mais comme ils sont en lutte
avec les dispositions , les intérêts , toute l'exis-
tence morale de leurs contemporains, ces forces
de résistance réagissent contre eux ; et au bout
d'un certain temps , bien long pour leurs vic-
times , très-court quand on le considère histori-
quement , il ne reste de leurs entreprises que les
crimes qu'ils ont commis et les souffrances qu'ils
ont causées .
La durée de toute puissance dépend de la
proportion qui existe entre son esprit et son
époque. Chaque siècle attend , en quelque sorte ,
un homme qui lui serve de représentant. Quand
ce représentant se montre ou paraît se montrer ,
toutes les forces du moment se groupent autour
de lui ; s'il représente fidèlement l'esprit général ,
le succès est infaillible ; s'il dévie , le succès de-
vient douteux ; et s'il persiste dans une fausse
route , l'assentiment qui constituait son pouvoir
l'abandonne , et le pouvoir s'écroule .
Malheur donc à ceux qui , se croyant invin-
cibles , jettent le gant à l'espèce humaine , et
prétendent opérer par elle , car ils n'ont pas
d'autre instrument , des bouleversements qu'elle
désapprouve et des miracles qu'elle ne veut pas !
PREMIÈRE PARTIE .
DE L'ESPRIT DE CONQUÊTE.
CHAPITRE PREMIER .
Des vertus compatibles avec la guerre , à certaines époques de l'état
social .
Plusieurs écrivains , entraînés par l'amour
de l'humanité dans de louables exagérations ,
n'ont envisagé la guerre que sous ses côtés fu-
nestes. Je reconnais volontiers ses avantages .
Il n'est pas vrai que la guerre soit toujours
un mal. A de certaines époques de l'espèce hu-
maine , elle est dans la nature de l'homme. Elle
favorise alors le développement de ses plus
belles et de ses plus grandes facultés ; elle lui
ouvre un trésor de précieuses jouissances ; elle
le forme à la grandeur d'âme , à l'adresse , au
sang-froid , au courage , au mépris de la mort ,
sans lequel il ne peut jamais se répondre qu'il
ne commettra pas toutes les lâchetés , et bientôt
tous les crimes. La guerre lui enseigne des dé-
voûments héroïques , et lui fait contracter des
amitiés sublimes . Elle l'unit de liens plus étroits,
198 ESPRIT
d'une part , à sa patrie , et de l'autre à ses com-
pagnons d'armes . Elle fait succéder à de nobles
entreprises de nobles loisirs. Mais tous ces avan-
tages de la guerre tiennent à une condition in-
dispensable , c'est qu'elle soit le résultat naturel
de la situation et de l'esprit national des peuples .
Car je ne parle point ici d'une nation attaquée
et qui défend son indépendance. Nul doute que
cette nation ne puisse réunir à l'ardeur guer-
rière les plus hautes vertus ; ou plutôt cette
ardeur guerrière est elle-même de toutes les
vertus la plus haute. Mais il ne s'agit pas alors
de la guerre proprement dite, il s'agit de la
défense légitime , c'est-à-dire du patriotisme ,
de l'amour de la justice , de toutes les affections
nobles et sacrées .
Un peuple qui , sans être appelé à la défense
de ses foyers , est porté par sa situation ou son
caractère national à des expéditions belliqueuses
et à des conquêtes , peut encore allier à l'esprit
guerrier la simplicité des mœurs , le dédain
pour le luxe , la générosité , la loyauté , la fidé-
lité aux engagements , le respect pour l'ennemi
courageux , la pitié même , et les ménagements
pour l'ennemi subjugué. Nous voyons dans
l'histoire ancienne et dans les annales du moyen-
âge ces qualités briller chez plusieurs nations ,
dont la guerre faisait l'occupation presque habi-
tuelle.
DE CONQUÊTE . 199
Mais la situation présente des peuples curo-
péens permet - elle d'espérer cet amalgame ?
L'amour de la guerre est-il dans leur caractère
national ? résulte-t-il de leurs circonstances ?
Si ces deux questions doivent se résoudre né-
gativement , il s'ensuivra que, pour porter de
nos jours les nations à la guerre et aux con-
quêtes , il faudra bouleverser leur situation , ce
qui ne se fait jamais sans leur infliger beaucoup
de malheurs et dénaturer leur caractère, ce qui
ne se fait jamais sans leur donner beaucoup de
vices.
CHAPITRE II .
Du caractère des nations modernes relativement à la guerre .
Les peuples guerriers de l'antiquité devaient
pour la plupart à leur situation leur esprit belli-
queux. Divisés en petites peuplades , ils se dis-
putaient à main armée un territoire resserré.
Poussés par la nécessité les uns contre les au-
tres, ils se combattaient ou se menaçaient sans
cesse. Ceux qui ne voulaient pas être conqué
200 ESPRIT
rants ne pouvaient néanmoins déposer le glaive
sous peine d'être conquis . Tous achetaient leur
sûreté , leur indépendance , leur existence en-
tière au prix de la guerre .
Le monde de nos jours est précisément , sous
ce rapport, l'opposé du monde ancien .
Tandis que chaque peuple, autrefois, formait
une famille isolée , ennemie-née des autres fa-
milles , une masse d'hommes existe maintenant,
sous différents noms et sous divers modes d'or-
ganisation sociale, mais homogène par sa nature.
Elle est assez forte pour n'avoir rien à craindre
des hordes encore barbares ; elle est assez civi-
lisée pour que la guerre lui soit à charge ; sa
tendance uniforme est vers la paix . La tradition
belliqueuse, héritage de temps reculés, et sur-
tout les erreurs des gouvernements , retardent
les effets de cette tendance; mais elle fait chaque
jour un progrès de plus. Les chefs des peuples
lui rendent hommage , car ils évitent d'avouer
ouvertement l'amour des conquêtes, ou l'espoir
d'une gloire acquise uniquement par les armes .
Le fils de Philippe n'oserait plus proposer à ses
sujets l'envahissement de l'univers ; et le dis-
cours de Pyrrhus à Cynéas semblerait aujour-
d'hui le comble de l'insolence ou de la folie .
Un gouvernement qui parlerait de la gloire
militaire comme but méconnaîtrait ou méprise-
rait l'esprit des nations et celui de l'époque . Il
DE CONQUÊTE . 201
se tromperait d'un millier d'années; et lors même
qu'il réussiraitd'abord, il serait curieux de voir
qui gagnerait cette étrange gageure , de notre
siècle ou de ce gouvernement.
Nous sommes arrivés à l'époque du commerce ,
époque qui doit nécessairement remplacer celle
de la guerre, comme celle de la guerre a dù né-
cessairement la précéder .
La guerre et le commerce ne sont que deux
moyens différents d'arriver au même but , celui
de posséder ce que l'on désire. Le commerce
n'est autre chose qu'un hommage rendu à la force
du possesseur par l'aspirant à la possession ; c'est
une tentative pour obtenir de gré à gré ce qu'on
n'espère plus conquérir par la violence. Un
homme qui serait toujours le plus fort n'aurait
jamais l'idée du commerce . C'est l'expérience
qui, en lui prouvant que la guerre , c'est-à-dire
l'emploi de sa force contre la force d'autrui, est
exposée à diverses résistances et à divers échecs ,
le porte à recourir au commerce , c'est- à-dire
àunmoyen plus doux et plus sûr d'engager l'in-
térêt des autres à consentir à ce qui convient à
son intérêt .
La guerre est donc antérieure au commerce.
L'une est l'impulsion sauvage , l'autre le calcul
civilisé. Il est clair que plus la tendance com-
merciale domine, plus la tendance guerrière doit
s'affaiblir .
Le but unique des nations modernes , c'est le
202 ESPRIT
repos , avec le repos l'aisance, et comme source
de l'aisance , l'industrie. La guerre est chaque
jour un moyen plus inefficace d'atteindre ce but;
ses chances n'offrent plus ni aux individus ni aux
nations des bénéfices quiégalent les résultats du
travail paisible et des échanges réguliers . Chez
les anciens , une guerre heureuse ajoutait , en
esclaves , en tributs , en terres partagées , à la
richesse publique et particulière. Chez les mo-
dernes , une guerre heureuse coûte infaillible-
ment plus qu'elle ne rapporte.
La république romaine, sans commerce, sans
lettres, sans arts, n'ayant pour occupation inté-
rieure que l'agriculture, restreinte à un sol trop
peu étendu pour ses habitants, entourée de peu-
ples barbares, et toujours menacée ou menaçante,
suivait sa destinée en se livrant à des entreprises
militaires non interrompues . Un gouvernement
qui, de nos jours , voudrait imiter la république
romaine, aurait ceci de différent, qu'agissant en
opposition avec son peuple, il rendrait ses instru-
ments tout aussi malheureux que ses victimes :
un peuple ainsi gouverné serait la république
romaine, moins la liberté , moins le mouvement
national, qui facilite tous les sacrifices , moins
l'espoir qu'avait chaque individu du partage des
terres , moins, en un mot, toutes les circonstances
qui embellissaientaux yeux des Romains cegenre
de vie hasardeux et agité.
Le commerce a modifié jusqu'à la nature de
DE CONQUÊTE . 203
la guerre. Les nations mercantiles étaient autre-
fois toujours subjuguées par les peuples guer-
riers ; elles leur résistent aujourd'hui avec avan-
tage ; elles ont des auxiliaires au sein de ces
peuples mêmes. Les ramifications infinies et
compliquées du commerce ont placé l'intérêt
des sociétés hors des limites de leur territoire ,
et l'esprit du siècle l'emporte sur l'esprit étroit
et hostile qu'on voudrait parer du nom de pa-
triotisme .
Carthage , luttant avec Rome dans l'anti-
quité , devait succomber : elle avait contre elle la
force des choses . Mais si la lutte s'établissait
maintenant entre Rome et Carthage , Carthage
aurait pour elle les vœux de l'univers ; elle
aurait pour alliés les mœurs actuelles et le génie
du monde .
La situation des peuples modernes les empê-
che donc d'être belliqueux par caractère : et des
raisons de détail , mais toujours tirées des pro-
grès de l'espèce humaine , et par conséquent de
la différence des époques , viennent se joindre
aux causes générales .
La nouvelle manière de combattre , le chan-
gement des armes , l'artillerie , ont dépouillé la
vie militaire de ce qu'elle avait de plus attrayant.
Il n'y a plus de lutte contre le péril ; il n'y a que
de la fatalité. Le courage doit s'empreindre de
résignation ou se composer d'insouciance. On ne
204 ESPRIT
goûte plus cette jouissance de volonté, d'action ,
de développement des forces physiques et des
facultés morales , qui faisait aimer aux héros
anciens , aux chevaliers du moyen-âge , les
combats corps à corps .
La guerre a donc perdu son charme comme
son utilité ; l'homme n'est plus entraîné à s'y
livrer , ni par intérêt , ni par passion .
CHAPITRE III .
De l'esprit de conquête dans l'état actuel de l'Europe .
Un gouvernement qui voudrait aujourd'hui
pousser à la guerre et aux conquêtes un peuple
européen commettrait donc un grossier et fu-
neste anachronisme ; il travaillerait à donner à
sa nation une impulsion contraire à la nature .
Aucundes motifs qui portaient les hommes d'au-
trefois à braver tant de périls , à supporter tant
de fatigues , n'existant pour les hommes de nos
jours , il faudrait leur offrir d'autres motifs
tirés de l'état actuel de la civilisation ; il faudrait
les animer aux combats par ce même amour des
DE CONQUÊTE . 205
jouissances , qui , laissé à lui-même , ne les dis-
poserait qu'à la paix. Notre siècle , qui apprécie
tout par l'utilité , et qui , lorsqu'on veut le sortir
de cette sphère , oppose l'ironie à l'enthousiasme
réel ou factice , ne consentirait pas à se repaître
d'une gloire stérile , qu'il n'est plus dans nos ha-
bitudes de préférer à toutes les autres. A la place
de cette gloire il faudrait mettre le plaisir ; à la
place du triomphe , le pillage. L'on frémira si
l'on réfléchit à ce que serait l'esprit militaire
appuyé sur ces seuls motifs .
Certes , dans le tableau que je vais tracer, il
est loin de moi de vouloir faire injure à ces héros
qui , se plaçant avec délices entre la patrie et les
périls , ont , dans tous les pays , protégé l'indé-
pendance des peuples ; à ces héros qui ont si glo-
rieusement défendu notre belle France . Je ne
crains pas d'être mal compris par eux ; il en est
plus d'un dont l'âme, correspondant àla mienne,
partage tous mes sentiments , et qui , retrouvant
dans ces lignes son opinion secrète , verra dans
leur auteur son organe.
12
206 ESPRIT
CHAPITRE IV .
D'une race militaire n'agissant que par intérêt .
Les peuples guerriers que nous avons connus
jusqu'ici étaient tous animés par des motifs plus
nobles que les profits réels et positifs de la
guerre. La religion se mêlait à l'impulsion
belliqueuse des uns ; l'orageuse liberté dont
jouissaient les autres leur donnait une activité
surabondante qu'ils avaient besoin d'exercer au
dehors. Ils associaient à l'idée de la victoire celle
d'une renommée prolongée bien au delà de leur
existence sur la terre , et combattaient ainsi , non
pour l'assouvissement d'une soif ignoble de
jouissances présentes et matérielles , mais par
un espoir en quelque sorte idéal , et qui exaltait
l'imagination , comme tout ce qui se perd dans
l'avenir et le vague.
Il est si vrai que , même chez les nations qui
nous semblent le plus exclusivement occupées
de pillage et de rapines , l'acquisition des ri
DE CONQUÊTE . 207
chesses n'était pas le but principal , que nous
voyons les héros scandinaves faire brûler sur
leurs bûchers tous les trésors conquis durant
leur vie , pour forcer les générations qui les
remplaçaient à conquérir , par de nouveaux
exploits , de nouveaux trésors. La richesse leur
était donc précieuse , comme témoignage éclatant
des victoires remportées , plutôt que comme
signe représentatif et moyen de jouissances .
Mais si une race purement militaire se formait
actuellement , comme son ardeur ne reposerait
sur aucune conviction , sur aucun sentiment ,
sur aucune pensée ; comme toutes les causes
d'exaltation qui jadis ennoblissaient le carnage
même lui seraient étrangères , elle n'aurait d'a-
liment ou de mobile que la plus étroite et la plus
âpre personnalité; elle prendrait la férocité de
l'esprit guerrier , mais elle conserverait le calcul
commercial. Ces Vandales ressuscités n'auraient
point cette ignorance du luxe , cette simplicité
de mœurs , ce dédain de toute action basse , qui
pouvaient caractériser leurs grossiers prédéces-
seurs; ils réuniraient à la brutalité de la barbarie
les raffinements de la mollesse , aux excès de la
violence les ruses de l'avidité.
Des hommes à qui l'on aurait dit bien formel-
lement qu'ils ne se battent que pour piller ; des
hommes dont on aurait réduit toutes les idées
belliqueuses à ce résultat clair et arithmétique ,
208 ESPRIT
seraient bien différents des guerriers de l'anti-
quité.
Quatre cent mille égoïstes bien exercés , bien
armés , sauraient que leur destination est de don-
ner ou de recevoir la mort ; ils auraient supputé
qu'il valait mieux se résigner à cette destination
que s'y dérober , parce que la tyrannie qui les
y condamne est plus forte qu'eux. Ils auraient ,
pour se consoler , tourné leurs regards vers la
récompense qui leur est promise , la dépouille
de ceux contre lesquels on les mène. Ils marche-
raient en conséquence avec la résolution de tirer
de leurs propres forces le meilleur parti qu'il
leur serait possible. Ils n'auraient ni pitié pour
les vaincus, ni respect pour les faibles , parce que
les vaincus, étant, pour leur malheur , proprié-
taires de quelque chose , ne paraîtraient à ces
vainqueurs qu'un obstacle entre eux et le but
proposé. Le calcul aurait tué dans leur âme
toutes les émotions naturelles , excepté celles qui
naissent de la sensualité . Ils seraient encore émus
à la vue d'une femme ; ils ne le seraient pas à la
vue d'un vieillard ou d'un enfant. Ce qu'ils au-
raient de connaissances pratiques leur servirait
à mieux rédiger leurs arrêts de massacres ou de
spoliation . L'habitude des formes légales donne-
rait à leurs injustices l'impassibilité de la loi .
L'habitude des formes sociales répandrait sur
leurs cruautés un vernis d'insouciance et de légè-
DE CONQUÊTE . 209
reté qu'ils croiraient de l'élégance; ils parcour-
raient ainsi le monde , tournant les progrès de
la civilisation contre elle-même , tout entiers à
leur intérêt , prenant le meurtre pour moyen ,
la débauche pour passe-temps, la dérision pour
gaîté, le pillage pour but; séparés par un abîme
moral du reste de l'espèce humaine , et n'étant
unis entre eux que comme des animaux fé-
roces qui se jettent rassemblés sur les trou-
peaux .
Tels ils seraient dans leurs succès ; que se-
raient- ils dans leurs revers ?
Comme ils n'auraient eu qu'un but à attein-
dre , et non pas une cause à défendre , le but
manqué , aucune conscience ne les soutiendrait ;
ils ne se rattacheraient à aucune opinion ; ils ne
tiendraient l'un à l'autre que par une nécessité
physique, dont chacun mème chercherait à s'af-
franchir .
Il faut aux hommes , pour qu'ils s'associent
réciproquement à leurs destinées , autre chose
que l'intérêt : il leur faut une opinion ; il leur
faut de la morale. L'intérêt tend à les isoler ,
parce qu'il offre à chacun la chance d'être seul
plus heureux ou plus habile .
L'égoïsme , qui , dans la prospérité , aurait
rendu ces conquérants de la terre impitoyables
pour leurs ennemis , les rendrait, dans l'adver-
sité, indifférents , infidèles à leurs frères d'ar
12
210 ESPRIT
mes . Cet esprit pénétrerait dans tous les rangs ,
depuis le plus élevé jusqu'au plusobscur; chacun
verrait dans son camarade à l'agonie un dédom-
magement au pillage devenu impossible contre
l'étranger ; le malade dépouillerait le mourant;
le fuyard dépouillerait le malade. L'infirme et
le blessé paraîtraient à l'officier chargé de leur
sort un poids importun dont il se débarras-
serait à tout prix ; et quand le général aurait
précipité son armée dans quelque situation
sans remède , il ne se croirait tenu à rien en-
vers les infortunés qu'il aurait conduits dans
le gouffre ; il ne resterait point avec eux pour
les sauver. La désertion lui semblerait un mode
tout simple d'échapper aux revers ou de ré-
parer les fautes. Qu'importe qu'il les ait guidés,
qu'ils se soient reposés sur sa parole, qu'ils lui
aient confié leur vie , qu'ils l'aient défendu ,
jusqu'au dernier moment, de leurs mains mou-
rantes ? Instruments inutiles , ne faut - il pas
qu'ils soient brisés ?
Sans doute , ces conséquences de l'esprit mi-
litaire fondé sur des motifs purement intéressés
ne pourraient se manifester dans leur terrible
étendue chez aucun peuple moderne , à moins
que le système conquérant ne se prolongeât
durant plusieurs générations . Grâce au ciel, les
Français , malgré tous les efforts de leur chef ,
sont restés et resteront toujours loin du terme
DE CONQUÊTE . 211
vers lequel il les entraîne. Les vertus paisibles ,
que notre civilisation nourrit et développe ,
luttent encore victorieusement contre la cor-
ruption et les vices que la fureur des conquêtes
appelle , et qui lui sont nécessaires. Nos armées
donnent des preuves d'humanité comme de bra-
voure , et se concilient souvent l'affection des
peuples , qu'aujourd'hui, par la faute d'un seul
homme , elles sont réduites à repousser , tandis
*qu'autrefois elles étaient forcées à les vaincre ;
mais c'est l'esprit national, c'est l'esprit du siècle
qui résiste au gouvernement. Si ce gouvernement
subsiste, les vertus qui survivront aux efforts de
l'autorité seront une sorte d'indiscipline. L'in-
térêt étant le mot d'ordre , tout sentiment dés-
intéressé tiendra de l'insubordination; et plus ce
régime terrible se prolongera , plus ces vertus
s'affaibliront et deviendront rares .
CHAPITRE V.
Autre cause de détérioration pour la classe militaire, dans le système de
conquête.
On a remarqué souvent que les joueurs étaient
212 ESPRIT
les plus immoraux des hommes . C'est qu'ils ris-
quent chaque jour tout ce qu'ils possèdent ; il
n'y a pour eux nul avenir assuré ; ils vivent et
s'agitent sous l'empire du hasard .
Dans le système de conquête, le soldat devient
un joueur , avec cette différence que son enjeu
c'est sa vie ; mais cet enjeu ne peut être retiré ;
il l'expose sans cesse et sans terme à une chance
qui doit tôt ou tard être contraire ; il n'y a donc
pas non plus d'avenir pour lui : le hasard est
aussi son maître aveugle et impitoyable .
Or la morale a besoin du temps ; c'est là
qu'elle place ses dédommagements et ses récom-
penses. Pour celui qui vit de minute en minute,
ou de bataille en bataille, le temps n'existe pas ;
les dédommagements de l'avenir deviennent
chimériques ; le plaisir du moment a seul quel-
que certitude : et , pour me servir d'une ex-
pression qui devient ici doublement convenable,
chaque jouissance est autant de gagné sur l'en-
nemi . Qui ne sent que l'habitude de cette loteric
de plaisir et de mort est nécessairement corrup-
trice ?
Observez la différence qui existe toujours
entre la défense légitime et le système des con-
quêtes ; cette différence se reproduira souvent
encore. Le soldat qui combat pour sa patrie ne
fait que traverser le danger ; il a pour perspec-
tive ultéricure le repos, la liberté, la gloire ; il
DE CONQUÊTE . 213
a donc un avenir , et sa moralité , loin de se
dépraver , s'ennoblit et s'exalte. Mais l'instru -
ment d'un conquérant insatiable voit après une
guerre une autre guerre, après un pays dévasté,
un autre pays à dévaster de même , c'est- à-dire
après le hasard, le hasard encore .
CHAPITRE VI .
Influence de cet esprit militaire sur l'état intérieur des peuples .
Il ne suffit pas d'envisager l'influence du
système de conquête dans son action sur l'ar-
mée et dans les rapports qu'il établit entre elle
et les étrangers , il faut la considérer encore
dans ceux qui en résultent entre l'armée et les
citoyens .
Un esprit de corps exclusif et hostile s'empare
toujours des associations qui ont un autre but
que le reste des hommes . Malgré la douceur et
la pureté du christianisme , souvent les confé-
dérations de ses prêtres ont formé dans l'Etat
des états à part. Partout les hommes réunis en
corps d'armée se séparent de la nation'; ils con
214 ESPRIT
tractent pour l'emploi de la force , dont ils sont
dépositaires , une sorte de respect ; leurs mœurs
et leurs idées deviennent subversives de ces
principes d'ordre et de liberté pacifique et ré-
gulière, que tous les gouvernements ont l'intérêt
comme le devoir de consacrer .
Il n'est donc pas indifférent de créer dans un
pays , par un système de guerres prolongées ou
renouvelées sans cesse , une masse nombreuse
imbue exclusivement de l'esprit militaire ; car
cet inconvénient ne peut se restreindre dans de
certaines limites qui en rendent l'importance
moins sensible. L'armée , distincte du peuple
par son esprit , se confond avec lui dans l'admi-
nistration des affaires .
Un gouvernement conquérant est plus inté-
ressé qu'un autre à récompenser par du pouvoir
et par des honneurs ses instruments immédiats ;
il ne saurait les tenir dans un camp retranché ;
il faut qu'il les décore au contraire des pompes
et des dignités civiles .
Mais ces guerriers déposeront-ils avec le fer
qui les couvre l'esprit dont les a pénétrés dès
leur enfance l'habitude des périls ? Revêtiront-
ils avec la toge la vénération pour les lois , les
ménagements pour les formes protectrices , ces
divinités des associations humaines ? La classe
désarmée leur paraît un ignoble vulgaire, les lois ,
des subtilités inutiles , les formes , d'insuppor
DE CÔNQUÊTE . 215
tables lenteurs ; ils estiment par-dessus tout ,
dans les transactions comme dans les faits guer-
riers , la rapidité des évolutions. L'unanimité
leur semble nécessaire dans les opinions , comme
le même uniforme dans les troupes ; l'opposition
leur est un désordre , le raisonnement une ré-
volte , les tribunaux des conseils de guerre ,
les juges des soldats qui ont leur consigne , les
accusés des ennemis, lesjugements des batailles .
Ceci n'est point une exagération fantastique.
N'avons-nous pas vu, durant ces vingt dernières
années, s'introduire dans presque toute l'Europe
une justice militaire dont le premier principe
était d'abréger les formes , comme si toute abré-
viation des formes n'était pas le plus révoltant
sophisme ; car si les formes sont inutiles , tous
les tribuuaux doivent les bannir; si elles sont
nécessaires , tous doivent les respecter; et certes ,
plus l'accusation est grave , moins l'examen est
superflu. N'avons-nous pas vu siéger sans cesse,
parmi les juges , des hommes dont le vêtement
seul annonçait qu'ils étaient voués à l'obéissance,
et ne pouvaient en conséquence être des juges
indépendants ?
Nos neveux ne croiront pas, s'ils ont quelque
sentiment de la dignité humaine , qu'il fut un
temps où des hommes illustrés sans doute par
d'immortels exploits , mais nourris sous la tente,
et ignorants de la vie civile , interrogeaient des
216 ESPRIT
prévenus qu'ils étaient incapables de compren-
dre , condamnaient sans appel des citoyens qu'ils
n'avaient pas le droit de juger. Nos neveux ne
croiront pas , s'ils ne sont le plus avili des peu-
ples , qu'on ait fait comparaître devant les tri-
bunaux militaires des législateurs, des écrivains,
des accusés de délits politiques ; donnant ainsi ,
par une dérision féroce , pour juge à l'opinion
et à la pensée, le courage sans lumière et la sou-
mission sans intelligence. Ils ne croiront pas non
plus qu'on ait imposé à des guerriers revenant
de la victoire , couverts de lauriers que rien
n'avait flétris , l'horrible tâche de se transfor-
mer en bourreaux , de poursuivre , de saisir ,
d'égorger des citoyens , dont les noms , comme
les crimes , leur étaient inconnus. Non , tel ne
fut jamais , s'écrieront-ils , le prix des exploits ,
la pompe triomphale ! Non , ce n'est pas ainsi
que les défenseurs de la France reparaissaient
dans leur patrie et saluaient le sol natal!
La faute , certes , n'en était pas à ces défen-
seurs. Mille fois je les ai vus gémir de leur triste
obéissance. J'aime à le répéter , leurs vertus ré-
sistent, plus que la nature humaine ne permet
de l'espérer , à l'influence du système guerrier
et à l'action d'un gouvernement qui veut les cor-
rompre . Ce gouvernement seul est coupable , et
nos armées ont seules le mérite de tout le mal
qu'elles ne font pas .
DE CONQUÊTE . 217
CHAPITRE VII .
Autre inconvénient de la formation d'un tel esprit militaire.
Enfin , par une triste réaction , cette portion
du peuple que le gouvernement aurait forcée à
contracter l'esprit militaire , contraindrait à son
tour le gouvernement de persister dans le sys-
tème pour lequel il aurait pris tant de soin de
la former .
Une armée nombreuse , fière de ses succès ,
accoutumée au pillage , n'est pas un instrument
qu'il soit aisé de manier. Nous ne parlons pas
seulement des dangers dont il menace les peu-
ples qui ont des constitutions populaires : l'his-
toire est trop pleine d'exemples qu'il est superflu
de citer.
Tantôt les soldats d'une république illustrée
par six siècles de victoires , entourés de monu-
ments élevés à la liberté par vingt générations de
héros , foulant aux pieds la cendre des Cincin-
natus et des Camille , marchent sous les ordres
de César , pour profaner les tombeaux de leurs
13
218 ESPRIT
ancêtres et pour asservir la ville éternelle; tantôt
les légions anglaises s'élancent avec Cromwell
sur un parlement qui luttait encore contre les
fers qu'on lui destinait et les crimes dont on
voulait le rendre l'organe , et livrent à l'usurpa-
teur hypocrite , d'une part le roi , de l'autre la
république .
Mais les gouvernements absolus n'ont pas
moins à craindre de cette force toujours mena-
çante . Si elle est terrible contre les étrangers et
contre le peuple au nom de son chef , elle peut
devenir à chaque instant terrible à ce chef
même. Ainsi ces formidables colosses , que des
nations barbares plaçaient en tête de leurs ar-
mées pour les diriger sur leurs ennemis , recu-
laient tout à coup, frappés d'épouvante ou saisis
de fureur , et , méconnaissant la voix de leurs
maîtres , écrasaient ou dispersaient les batail-
lons qui attendaient d'eux leur salut et leur
triomphe.
Il faut donc occuper cette armée , inquiète
dans son désœuvrement redoutable , il faut la
tenir éloignée , il faut lui trouver des adversai-
res. Le système guerrier, indépendamment des
guerres présentes , contient le germe des guerres
futures ; et le souverain qui est entré dans cette
route , entraîné qu'il est par la fatalité qu'il a
évoquée , ne peut redevenir pacifique à aucune
époque.
DE CONQUÊTE . 219
CHAPITRE VIII .
Action d'un Gouvernement conquérant sur la masse de la nation.
J'ai montré , ce me semble , qu'un gouverne-
ment , livré à l'esprit d'envahissement et de
conquête , devrait corrompre une portion du
peuple, pour qu'elle le servît activement dans ses
entreprises ; je vais prouver actuellement que ,
tandis qu'il dépraverait cette portion choisie ,
il faudrait qu'il agît sur le reste de la nation
dont il réclamerait l'obéissance passive et les
sacrifices , de manière à troubler sa raison , à
fausser son jugement , à bouleverser toutes ses
idées .
Quand un peuple est naturellement belli-
queux , l'autorité qui le domine n'a pas besoin
de le tromper pour l'entraîner à la guerre. Attila
montrait du doigt à ses Huns la partie du monde
sur laquelle ils devaient fondre , et ils y cou-
raient , parce qu'Attila n'était que l'organe et le
représentant de leur impulsion. Mais de nos
jours la guerre ne procurant aux peuples aucun
220 ESPRIT
avantage , et n'étant pour eux qu'une source de
privations et de souffrances , l'apologie du sys-
tème des conquêtes ne pourrait reposer que sur
le sophisme et l'imposture .
Tout en s'abandonnant à ses projets gigan-
tesques , le gouvernement n'oserait dire à sa
nation : « Marchons à la conquête du monde. »
Elle lui répondrait d'une voix unanime : « Nous
ne voulons pas la conquête du monde. »
Mais il parlerait de l'indépendance nationale ,
de l'honneur national , de l'arrondissement des
frontières , des intérêts commerciaux , des pré-
cautions dictées par la prévoyance ; que sais-je
encore ? car il est inépuisable , le vocabulaire de
l'hypocrisie et de l'injustice.
Il parlerait de l'indépendance nationale ,
comme si l'indépendance d'une nation était com-
promise parce que d'autres nations sont indé-
pendantes .
Il parlerait de l'honneur national , comme si
l'honneur national était blessé parce que d'autres
nations conservent leur honneur .
Il alléguerait la nécessité de l'arrondissement
des frontières , comme si cette doctrine , une
fois admise , ne bannissait pas de la terre tout
repos et toute équité; car c'est toujours en de-
hors qu'un gouvernement veut arrondir ses fron-
tières . Aucun n'a sacrifié , que l'on sache , une
portion de son territoire pour donner au reste
DE CONQUÊTE . 221
une plus grande régularité géométrique. Ainsi
l'arrondissement des frontières est un système
dont la base se détruit par elle-même , dont les
éléments se combattent , et dont l'exécution ,
ne reposant que sur la spoliation des plus fai-
bles , rend illégitime la possession des plus
forts .
Ce gouvernement invoquerait les intérêts du
commerce , comme si c'était servir le commerce
que dépeupler un pays de sa jeunesse la plus
florissante, arracher les bras les plus nécessaires
à l'agriculture , aux manufactures , à l'indus-
trie ( 1 ) , élever entre les autres peuples et soi
des barrières arrosées de sang. Le commerce
s'appuie sur la bonne intelligence des nations
entre elles ; il ne se soutient que par la justice ;
il se fonde sur l'égalité ; il prospère dans le
repos ; et ce serait pour l'intérêt du commerce
qu'un gouvernement rallumerait sans cesse des
guerres acharnées, qu'il appellerait sur la tête de
son peuple une haine universelle , qu'il mar-
cherait d'injustice en injustice, qu'il ébranlerait
chaque jour le crédit par des violences , qu'il
ne voudrait point tolérer d'égaux !
Sous le prétexte des précautions dictées par
la prévoyance , ce gouvernement attaquerait ses
(1) La guerre coûte plus que ses frais , dit un écrivain
judicieux : elle coûte tout ce qu'elle empêche de gagner .
( SAY, Econ. polit. V. 8. )
222 ESPRIT
voisins les plus paisibles , ses plus humbles
alliés , en leur supposant des projets hostiles, et
comme devançant des agressions méditées. Si
les malheureux objets de ses calomnies étaient
facilement subjugués , il se vanterait de les avoir
prévenus ; s'ils avaient le temps et la force de
lui résister : Vous le voyez , s'écrierait-il , ils
voulaient la guerre, puisqu'ils se défendent ( 1) .
Que l'on ne croie pas que cette conduite fûtle
résultat accidentel d'une perversité particulière ;
elle serait le résultat nécessaire de la position .
Toute autorité qui voudrait entreprendre au-
jourd'hui des conquêtes étendues serait con-
damnée à cette série de prétextes vains et de
scandaleux mensonges . Elle serait coupable
assurément , et nous ne chercherons pas à di-
minuer son crime; mais ce crime ne consisterait
point dans les moyens employés : il consisterait
(1) L'on avait inventé durant la révolution française un
prétexte de guerre inconnu jusqu'alors, celui de délivrer les
peuples du joug de leurs gouvernements , qu'on supposait
illégitimes et tyranniques. Avec ce prétexte on a porté la
mort chez des hommes dont les uns vivaient tranquilles sous
des institutions adoucies par le temps et l'habitude, et dont
les autres jouissaient , depuis plusieurs siècles , de tous les
bienfaits de la liberté époque à jamais honteuse où l'on vit
un gouvernement perfide graver des mots sacrés sur ses
étendards coupables, troubler la paix , violer l'indépendance ,
détruire la prospérité de ses voisins innocents , en ajoutant
au scandale de l'Europe par des protestations mensongères
de respect pour les droits des hommes , et de zèle pour l'hu-
manité !
DE CONQUÊTE . 223
dans le choix volontaire de la situation qui
commande de pareils moyens.
L'autorité aurait donc à faire, sur les facultés
intellectuelles de la masse de ses sujets, le même
travail que sur les qualités morales de la portion
militaire . Elle devrait s'efforcer de bannir toute
logique de l'esprit des uns , comme elle aurait
taché d'étouffer toute humanité dans le cœur des
autres : tous les mots perdraient leur sens ;
celui de modération présagerait la violence; celui
de justice annoncerait l'iniquité. Le droit des
nations deviendrait un code d'expropriation et
de barbarie : toutes les notions que les lumières
de plusieurs siècles ont introduites dans les re-
lations des sociétés, comme dans celles des indi-
vidus , en seraient de nouveau repoussées . Le
genre humain reculerait vers ces temps de dé-
vastation qui nous semblaient l'opprobre de
l'histoire . L'hypocrisie seule en ferait la diffé-
rence ; et cette hypocrisie serait d'autant plus
corruptrice , que personne n'y croirait ; car les
mensonges de l'autorité ne sont pas seulement
funestes quand ils égarent et trompent les peu-
ples : ils ne le sont pas moins quand ils ne les
trompent pas .
Des sujets qui soupçonnent leurs maîtres de
duplicité et de perfidie se forment à la perfidie
et à la duplicité. Celui qui entend nommer le
chef qui le gouverne , un grand politique , parce
224 ESPRIT
que chaque ligne qu'il publie est une imposture,
veut être à son tour un grand politique , dans
une sphère plus subalterne ; la vérité lui semble
niaiserie , la fraude habileté. Il ne mentait jadis
que par intérêt : il mentira désormais par in-
térêt et par amour-propre. Il aura la fatuité de
la fourberie ; et si cette contagion gagne un
peuple essentiellement imitateur , un peuple où
chacun craigne par-dessus tout de passer pour
dupe , la morale privée tardera-t-elle à être en-
gloutie dans le naufrage de la morale publique ?.
CHAPITRE IX .
Des moyens de contrainte nécessaires pour suppléer à l'efficacité du
mensonge .
Supposons que néanmoins quelques débris de
raison surnagent , ce sera , sous d'autres rap-
ports , un malheur de plus .
Il faudra que la contrainte supplée à l'insuffi-
sance du sophisme. Chacun cherchant à se déro-
ber à l'obligation de verser son sang dans des
expéditions dont on n'aura pu lui prouver l'uti-
DE CONQUÊTE . 225
lité , il faudra que l'autorité soudoie une foule
avide destinée à briser l'opposition générale. On
verra l'espionnage et la délation , ces éternelles
ressources de la force quand elle a créé des de-
voirs et des délits factices , encouragés et récom-
pensés ; des sbires lâchés , comme des dogues
féroces , dans les cités et dans les campagnes ,
pour poursuivre et pour enchaîner des fugitifs
innocents aux yeux de la morale et de la nature;
une classe se préparant à tous les crimes , en
s'accoutumant à violer les lois ; une autre classe
se familiarisant avec l'infamie ,
en vivant du
malheur de ses semblables ; les pères punis pour
les fautes des enfants; l'intérêt des enfants séparé
ainsi de celui des pères ; les familles n'ayant
que le choix de se réunir pour la résistance, ou
de se diviser pour la trahison; l'amour paternel
transformé en attentat, la tendresse filiale traitée
de révolte. Et toutes ces vexations auront lieu ,
non pour une défense légitime , mais pour l'ac-
quisition de pays éloignés , dont la possession
n'ajoute rien à la prospérité nationale , à moins
qu'on n'appelle prospérité nationale le vain
renom de quelques hommes et leur funeste célé-
brité!
Soyons justes pourtant. On offre des consola-
tions à ces victimes , destinées à combattre et à
périr aux extrémités de la terre. Regardez-les ,
elles chancellent en suivant leurs guides. On les
13*
226 ESPRIT
a plongées dans un état d'ivresse qui leur inspire
une gaîté grossière et forcée. Les airs sont frap-
pés de leurs clameurs bruyantes ; les hameaux
retentissent de leurs chants licencieux . Cette
ivresse , ces clameurs, cette licence, qui le croi-
rait ? c'est le chef-d'œuvre de leurs magistrats !
Etrange renversement produit , dans l'action
de l'autorité, par le système des conquêtes ! Du-
rant vingt années , vous avez recommandé à ces
mêmes hommes la sobriété, l'attachement à leurs
familles , l'assiduité dans leurs travaux. Mais il
faut envahir le monde ! On les saisit , on les en-
traîne , on les excite au mépris des vertus qu'on
leur avait longtemps inculquées. On les étourdit
par l'intempérance , on les ranime par la dé-
bauche : c'est ce qu'on appelle raviver l'esprit
public.
CHAPITRE X.
Autres inconvénients du système guerrier pour les lumières et la classe
instruite .
Nous n'avons pas encore achevé l'énumération
qui nous occupe. Les maux que nous avons dé
DE CONQUÊTE . 227
crits , quelque terribles qu'ils nous paraissent ,
ne pèseraient pas seuls sur la nation misérable;
d'autres s'y joindraient , moins frappants peut-
être à leur origine , mais plus irréparables ,
puisqu'ils flétriraient dans leur germe les espé-
rances de l'avenir .
A certains périodes de la vie, les interruptions
à l'exercice des facultés intellectuelles ne se ré-
parent pas . Les habitudes hasardeuses , insou-
ciantes et grossières de l'état guerrier, la rupture
soudaine de toutes les relations domestiques ,
une dépendance mécanique quand l'ennemi n'est
pas en présence , une indépendance complète
sous le rapport des mœurs , à l'âge où les pas-
sions sont dans leur fermentation la plus active,
ce ne sont pas là des choses indifférentes pour
la morale ou pour les lumières. Condamner ,
sans une nécessité absolue , à l'habitation des
camps ou des casernes les jeunes rejetons de la
classe éclairée , dans laquelle résident , comme
un dépôt précieux , l'instruction, la délicatesse,
la justesse des idées , et cette tradition de dou-
ceur , de noblesse et d'élégance qui seule nous
distingue des barbares , c'est faire à la nation
tout entière un mal que ne compensent ni ses
vains succès, ni la terreur qu'elle inspire , ter-
reur qui n'est pour elle d'aucun avantage.
Vouer au métier de soldat le fils du commer-
çant, de l'artiste , du magistrat, le jeune homme
228 ESPRIT
qui se consacre aux lettres, aux sciences, à l'exer-
cice de quelque industrie difficile et compliquée,
c'est lui dérober tout le fruit de son éducation
antérieure . Cette éducation même se ressentira
de la perspective d'une interruption inévitable .
Si les rêves brillants de la gloire militaire en-
ivrent l'imagination de la jeunesse , elle dédai-
gnera des études paisibles , des occupations sé-
dentaires , un travail d'attention, contraire à ses
goûts et à la mobilité de ses facultés naissantes.
Si c'est avec douleur qu'elle se voit arrachée à
ses foyers , si elle calcule combien le sacrifice
de plusieurs années apportera de retard à ses
progrès , elle désespérera d'elle-même ; elle ne
voudra pas se consumer en efforts dont une
main de fer lui déroberait le fruit ; elle se dira
que , puisque l'autorité lui dispute le temps né--
cessaire à son perfectionnement intellectuel ,
il est inutile de lutter contre la force. Ainsi la
nation tombera dans une dégradation morale, et
dans une ignorance toujours croissante. Elle s'a-
brutira au milieu des victoires , et , sous ses
lauriers même, elle sera poursuivie du sentiment
qu'elle suit une fausse route , et qu'elle manque
sa destination ( 1 ) .
(1) Il y avait en France, sous la monarchie, soixante mille
hommes de milice; l'engagement était de six ans. Ainsi le
sort tombait chaque année sur dix mille hommes. M. Necker
appelle la milice une effrayante loterie. Qu'aurait-il dit de la
conscription ?
DE CONQUÊTE . 229
Tous nos raisonnements sans doute ne sont
applicables que lorsqu'il s'agit de guerres in-
utiles et gratuites . Aucune considération ne peut
entrer en balance avec la nécessité de repousser
un agresseur. Alors toutes les classes doivent
accourir , puisque toutes sont également mena-
cées ; mais leur motif n'étant pas un ignoble
pillage , ellès ne se corrompent point. Leur
zèle s'appuyant sur la conviction , la contrainte
devient superflue. L'interruption qu'éprouvent
les occupations sociales , motivée qu'elle est sur
les obligations les plus saintes et les intérêts les
plus chers , n'a pas les mêmes effets que des
interruptions arbitraires. Le peuple en voit le
terme ; il s'y soumet avec joie , comme à un
moyen de rentrer dans un état de repos ; et
quand il y rentre , c'est avec une jeunesse nou-
velle , avec des facultés ennoblies , avec le senti-
ment d'une force utilement et dignement em-
ployée.
Mais autre chose est défendre sa patrie , au-
tre chose attaquer des peuples qui ont aussi une
patrie à défendre. L'esprit de conquête cherche
à confondre ces deux idées. Certains gouver-
nements , quand ils envoient leurs légions d'un
pôle à l'autre , parlent encore de la défense de
leurs foyers ; on dirait qu'ils appellent leurs
foyers tous les endroits où ils ont mis le feu.
230 ESPRIT
CHAPITRE XI .
Point de vue sous lequel une nation conquérante envisagerait aujourd'hui
ses propres succès .
Passons maintenant aux résultats extérieurs
du système des conquêtes .
Il est probable que la même disposition des
modernes , qui leur fait préférer la paix à la
guerre , donnerait , dans l'origine , de grands
avantages au peuple forcé par son gouvernement
à devenir agresseur. Des nations absorbées dans
leurs jouissances seraient lentes à résister; elles
abandonneraient une portion de leurs droits
pour conserver le reste; elles espéreraient sauver
leur repos en transigeant de leur liberté. Par
une combinaison fort étrange , plus l'esprit gé-
néral serait pacifique, plus l'État qui se mettrait
en lutte avec cet esprit trouverait d'abord des
succès faciles .
Mais quelles seraient les conséquences de ces
succès , même pour la nation conquérante ?
N'ayant aucun accroissement de bonheur réel à
DE CONQUÊTE . 231
en attendre , en ressentirait-elle au moins quel-
que satisfaction d'amour-propre ? Réclamerait-
elle sa part de gloire ?
Bien loin de là. Telle est à présent la répu-
gnance pour les conquêtes , que chacun éprou-
verait l'impérieux besoin de s'en disculper. Il y
aurait une protestation universelle, qui n'en se-
rait pas moins énergique pour être muette . Le
gouvernement verrait la masse de ses sujets se
tenir à l'écart , morne spectatrice. On n'enten-
drait dans tout l'empire qu'un long monologue
du pouvoir. Tout au plus ce monologue serait-il
dialogué de temps en temps , parce que des in-
terlocuteurs serviles répéteraient au maître les
discours qu'il aurait dictés . Mais les gouvernés
cesseraient de prêter l'oreille à de fastidieuses
harangues qu'il ne leur serait jamais permis
d'interrompre. Ils détourneraient leurs regards
d'un vain étalage dont ils ne supporteraient que
les frais et les périls , et dont l'intention serait
contraire à leur vœu .
L'on s'étonne de ce que les entreprises les plus
merveilleuses ne produisent de nos jours aucune
sensation . C'est que le bon sens des peuples les
avertit que ce n'est point pour eux que l'on fait
ces choses . Comme les chefs y trouvent seuls du
plaisir , on les charge seuls de la récompense.
L'intérêt aux victoires se concentre dans l'auto-
rité et ses créatures . Une barrière morale s'élève
232 ESPRIT
entre le pouvoir agité et la foule immobile. Le
succès n'est qu'un météore qui ne vivifie rien sur
son passage ; à peine lève-t-on la tête pour le
contempler un instant ; quelquefois même on
s'en afflige , comme d'un encouragement donné
au délire. On verse des larmes sur les victimes,
mais on désire les échecs .
Dans les temps belliqueux, l'on admirait par-
dessus tout le génie militaire ; dans nos temps
pacifiques, ce que l'on implore c'est de la modé-
ration et de la justice. Quand un gouvernement
nous prodigue de grands spectacles et de l'hé-
roïsme , et des créations , et des destructions
sans nombre , on serait tenté de lui répondre :
Le moindre grain de mil serait mieux notre affaire ( 1 ) ;
et les plus éclatants prodiges , et leurs pom-
peuses célébrations ne sont que des cérémonies
funéraires où l'on forme des danses sur des
tombeaux .
CHAPITRE XII .
Effet de ces succès sur les peuples conquis .
« Le droit des gens des Romains , dit Montes-
» quieu, consistait à exterminer les citoyens de
(1) La Fontaine .
DE CONQUÊTE . 233
دي
la nation vaincue. Le droit des gens que nous
suivons aujourd'hui fait qu'un État qui en a
>> conquis un autre continue à le gouverner
»
selon ses lois , et ne prend pour lui que
»
l'exercice du gouvernement politique et
»
civil (1) . „
Je n'examine pas jusqu'à quel point cette as-
sertion est exacte. Il y a certainement beaucoup
d'exceptions à faire pour ce qui regarde l'anti-
quité.
Nous voyons souvent que des nations subju-
guées ont continué à jouir de toutes les formes
de leur administration précédente et de leurs
anciennes lois. La religion des vaincus était
scrupuleusement respectée. Le polythéisme, qui
recommandait l'adoration des dieux étrangers ,
inspirait des ménagements pour tous les cultes .
Le sacerdoce égyptien conserva sa puissance
sous les Perses. L'exemple de Cambyse, qui était
(1) Pour qu'on ne m'accuse pas de citer faux , je transcris
tout le paragraphe. « Un État qui en a conquis un autre
» le traite d'une des quatre manières suivantes . Il continue
» à le gouverner selon ses lois , et ne prend pour lui que
» l'exercice du gouvernement politique et civil ; ou il lui
» donne un nouveau gouvernement politique et civil ; ou il
» détruit la société et la disperse dans d'autres ; ou enfin il
» extermine tous les citoyens. La première manière est
» conforme au droit des gens que nous suivons aujourd'hui;
» la quatrième est plus conforme au droit des gens des Ro-
» mains. » ( Esprit des Lois, liv. X , ch. 3. )
234 ESPRIT
en démence, ne doit pas être cité ; mais Darius
ayant voulu placer dans un temple sa statue
devant celle de Sésostris , le grand-prètre s'y
opposa , et le monarque n'osa lui faire violence .
Les Romains laissèrent aux habitants de la
plupart des contrées soumises leurs autorités
municipales , et n'intervinrent dans la religion
gauloise que pour abolir les sacrifices humains .
Nous conviendrons cependant que les effets
de la conquête étaient devenus très-doux depuis
quelques siècles , et sont restés tels jusqu'à la
fin du dix-huitième. C'est que l'esprit de con-
quête avait cessé. Celles de Louis XIV lui-même
étaient plutôt une suite des prétentions et de
l'arrogance d'un monarque orgueilleux que
d'un véritable esprit conquérant. Mais l'esprit
de conquête est ressorti des orages de la révo-
lution française plus impétueux que jamais . Les
effets des conquêtes ne sont donc plus ce qu'ils
étaient du temps de M. de Montesquieu .
Il est vrai , l'on ne réduit pas les vaincus en
esclavage , on ne les dépouille pas de la pro-
priété de leurs terres , on ne les condamne
point à les cultiver pour d'autres , on ne les
déclare pas une race subordonnée appartenant
aux vainqueurs .
Leur situation paraît done encore à l'extérieur
plus tolérable qu'autrefois . Quand l'orage est
passé, tout semble rentrer dans l'ordre. Les cités
DE CONQUÊTE . 235
sont debout, les marchés se repeuplent, les bou-
tiques se rouvrent; et sauf le pillage accidentel ,
qui est un malheur de la circonstance; sauf l'in-
solence habituelle, qui est un droit de la victoire ;
sauf les contributions , qui , méthodiquement
imposées , prennent une douce apparence de
régularité , et qui cessent , ou doivent cesser ,
lorsque la conquête est accomplie , on dirait
d'abord qu'il n'y a de changé que les noms et
quelques formes . Entrons néanmoins plus pro-
fondément dans la question .
La conquête, chez les anciens, détruisait sou-
vent les nations entières ; mais quand elle ne les
détruisait pas, ellelaissait intacts tous les objets
de l'attachement le plus vif des hommes , leurs
mœurs , leurs lois , leurs usages, leurs dieux. Il
n'en est pas de même dans les temps modernes .
La vanité de la civilisation est plus tourmentante
que l'orgueil de la barbarie. Celui-ci voit en
masse ; la première examine avec inquiétude et
en détail.
Les conquérants de l'antiquité, satisfaits d'une
obéissance générale , ne s'informaient pas de la
vie domestique de leurs esclaves ni de leurs re-
lations locales . Les peuples soumis retrouvaient
presque en entier, au fond deleurs provinces loin-
taines , ce qui constitue le charme de la vie , les
habitudes de l'enfance, les pratiques consacrées ,
cet entourage de souvenirs qui , malgré l'assu
236 ESPRIT
jettissement politique , conserve à un pays l'air
d'une patrie.
Les conquérants de nos jours , peuples ou
princes , veulent que leur empire ne présente
qu'une surface unie , sur laquelle l'œil superbe
du pouvoir se promène sans rencontrer aucune
inégalité qui le blesse ou borne sa vue. Le même
code, les mêmes mesures, les mêmes règlements ,
et , si l'on peut y parvenir graduellement , la
même langue : voilà ce qu'on proclame la per-
fection de toute organisation sociale. La religion
fait exception ; peut-être est-ce parce qu'on la
méprise , la regardant comme une erreur usée
qu'il faut laisser mourir en paix. Mais cette
exception est la seule ; et l'on s'en dédommage en
séparant , le plus qu'on le peut , la religion des
intérêts de la terre .
Sur tout le reste , le grand mot aujourd'hui
c'est l'uniformité. C'est dommage qu'on ne
puisse abattre toutes les villes pour les rebâtir
toutes sur le même plan , niveler toutes les
montagnes pour que le terrain soit partout
égal ; et je m'étonne qu'on n'ait pas ordonné à
tous les habitants de porter le même costume ,
afin que le maître ne rencontrât plus de bigar-
rure irrégulière et de choquante variété.
Il en résulte que les vaincus , après les cala-
mités qu'ils ont supportées dans leurs défaites ,
ont à subir un nouveau genre de malheurs . Ils
DE CONQUÊTE . 237
ont d'abord été victimes d'une chimère de gloire,
ils sont victimes ensuite d'une chimère d'unifor-
mité.
CHAPITRE XIII .
De l'Uniformité .
Il est assez remarquable que l'uniformité
n'ait jamais rencontré plus de faveur que dans
une révolution faite au nom des droits et de la
liberté des hommes. L'esprit systématique s'est
d'abord extasié sur la symétrie. L'amour du
pouvoir a bientôt découvert quel avantage im-
mense cette symétrie lui procurait. Tandis que
le patriotisme n'existe que par un vif attache-
ment aux intérêts , aux mœurs , aux coutumes
de localité , nos soi- disant patriotes ont déclaré
la guerre à toutes ces choses . Ils ont tari cette
source naturelle du patriotisme , et l'ont voulu
remplacer par une passion factice envers un être
abstrait , une idée générale , dépouillée de tout
ce qui frappe l'imagination et de tout ce qui
parle à la mémoire. Pour bâtir l'édifice , ils
238 ESPRIT
commençaient par broyer et réduire en poudre
les matériaux qu'ils devaient employer . Peu s'en
est fallu qu'ils ne désignassent par des chiffres
les cités et les provinces , comme ils désignaient
par des chiffres les légions et les corps d'armée,
tant ils semblaient craindre qu'une idée morale
ne pût serattacher à ce qu'ils instituaient !
Le despotisme , qui a remplacé la démagogie,
et qui s'est constitué légataire du fruit de tous
ses travaux , a persisté très-habilement dans la
route tracée . Les deux extrêmes se sont trouvés
d'accord sur ce point, parce qu'au fond, dans les
deux extrêmes , il y avait volonté de tyrannie .
Les intérêts et les souvenirs qui naissent des ha-
bitudes locales contiennent un germe de résis-
tance que l'autorité ne souffre qu'à regret , et
qu'elle s'empresse de déraciner. Elle a meilleur
marché des individus ; elle roule sur eux sans
efforts son poids énorme comme sur du sable.
Aujourd'hui l'admiration pour l'uniformité ,
admiration réelle dans quelques esprits bornés ,
affectée par beaucoup d'esprits serviles est ,
reçue comme un dogme religieux par une foule
d'échos assidus de toute opinion favorisée.
Appliqué à toutes les parties d'un empire , ce
principe doit l'être à tous les pays que cet em-
pire peut conquérir. Il est donc actuellement la
suite immédiate et inséparable de l'esprit de
conquête .
DE CONQUÊTE . 239
Mais chaque génération, dit l'un des étrangers
qui a le mieux prévu nos erreurs dès l'origine ,
chaque génération hérite de ses aïeux un trésor
de richesses morales , trésor invisible et précieux
qu'elle lègue à ses descendants ( 1 ) . La perte de ce
trésor est pour un peuple un mal incalculable .
En l'en dépouillant, vous lui ôtez tout sentiment
de sa valeur et de sa dignité propre. Lors même
que ce que vous y substituez vaudrait mieux ,
comme ce dont vous le privez lui était respec-
table, et que vous lui imposez votre amélioration
par la force , le résultat de votre opération est
simplement de lui faire commettre un acte de
lâcheté qui l'avilit et le démoralise.
La bonté des lois est, osons le dire, une chose
beaucoup moins importante que l'esprit avec le-
quel une nation se soumet à ces lois et leur obéit .
Si elle les chérit, si elle les observe parce qu'elles
lui paraissent émanées d'une source sainte , le
don des générations dont elle révère les mânes ,
elles se rattachent intimement à sa moralité ,
elles ennoblissent son caractère ; et lors mème
qu'elles sont fautives , elles produisent plus de
vertus , et par là plus de bonheur , que des lois
meilleures qui ne seraient appuyées que sur
l'ordre de l'autorité .
(1) M. Rehberg , dans son excellent ouvrage sur le Code
Napoléon , page 8 .
240 ESPRIT
J'ai pour le passé , je l'avoue , beaucoup de
vénération ; et chaque jour , à mesure que l'ex-
périence m'instruitou que la réflexion m'éclaire,
cette vénération augmente . Je le dirai , au grand
scandale de nos modernes réformateurs , qu'ils
s'intitulent Lycurgues ou Charlemagnes : si je
voyais un peuple auquel on aurait offert les in-
stitutions les plus parfaites , métaphysiquement
parlant , et qui les refuserait pour rester fidèle
à celles de ses pères, j'estimerais ce peuple, et je
le croirais plus heureux par son sentiment et par
son âme sous ses institutions défectueuses, qu'il
ne pourrait l'être par tous les perfectionnements
proposés .
Cette doctrine , je le conçois, n'est pas de na-
ture à prendre faveur. On aime à faire des lois ,
on les croit excellentes ; on s'enorgueillit de leur
mérite . Le passé se fait tout seul; personne n'en
peut réclamer la gloire ( 1) .
(1) Je n'excepte du respect pour le passé que ce qui est
injuste . Le temps ne sanctionne pas l'injustice. L'esclavage ,
par exemple , ne se légitime par aucun laps de temps . C'est
que, dans ce qui est intrinsèquement injuste, il y a toujours
une partie souffrante , qui ne peut en prendre l'habitude ,
et pour laquelle , en conséquence , l'influence salutaire du
passé n'existe pas. Ceux qui allèguent l'habitude en faveur
de l'injustice ressemblent à cette cuisinière française à qui
l'on reprochait de faire souffrir des anguilles en les écor-
chant : « Elles y sont accoutumées , dit-elle ; il y a trente
>> ans que je le fais.>>>
DE CONQUÊTE . 241
Indépendamment de ces considérations , et
en séparant le bonheur d'avec la morale, remar-
quez que l'homme se plie aux institutions qu'il
trouve établies , comme à des règles de la nature
physique. Il arrange, d'après les défauts mêmes
de ces institutions , ses intérêts , ses spécula-
tions , tout son plan de vie. Ces défauts s'adou-
cissent, parce que toutes les fois qu'une insti-
tution dure longtemps , il y a transaction entre
elle et les intérêts de l'homme. Ses relations ,
ses espérances se groupent autour de ce qui
existe. Changer tout cela , même pour le mieux ,
c'est lui faire mal .
Rien de plus absurde que de violenter les ha-
bitudes , sous prétexte de servir les intérêts. Le
premier des intérêts c'est d'être heureux , et les
habitudes forment une partie essentielle du
bon heur.
Il est évident que des peuples placés dans des
situations , élevés dans des coutumes , habitant
des lieux dissemblables, ne peuvent être ramenés
à des formes , à des usages , à des pratiques , à
des lois absolument pareilles,sans une contrainte
qui leur coûte beaucoup plus qu'elle ne leur
vaut . La série d'idées dont leur être moral s'est
formé graduellement , et dès leur naissance , ne
peut être modifiée par un arrangement purement
nominal , purement extérieur , indépendant de
leur volonté.
14
242 ESPRIT
Mème dans les États constitués depuis long-
temps , et dont l'amalgame a perdu l'odieux de
la violence et de la conquête , on voit le patrio-
tisme qui naît des variétés locales , seul genre
de patriotisme véritable, renaître comme de ses
cendres dès que la main du pouvoir allége un
instant son action. Les magistrats des plus pe-
tites communes se complaisent à les embellir.
Ils en entretiennent avec soin les monuments
antiques . Il y a presque dans chaque village un
érudit qui aime à raconter ses rustiques an-
nales, et qu'on écoute avec respect. Les habitants
trouvent du plaisir à tout ce qui leur donne
l'apparence, même trompeuse, d'être constitués
en corps de nation , et réunis par des liens par-
ticuliers . On sent que, s'ils n'étaient arrêtés dans
le développement de cette inclination innocente
et bienfaisante , il se formerait bientôt en eux
une sorte d'honneur communal , pour ainsi
dire, d'honneur de ville, d'honneur de province,
qui serait à la fois une jouissance et une vertu .
Mais la jalousie de l'autorité les surveille , s'a-
larme , et brise le germe prêt à éclore .
L'attachement aux coutumes locales tient à
tous les sentiments désintéressés , nobles et
pieux. Quelle politique déplorable que celle qui
en fait de la rébellion ! Qu'arrive-t-il? que dans
tous les États où l'on détruit ainsi toute vie par-
tielle, un petit Etat se forme au centre : dans la
DE CONQUÊTE . 243
capitale s'agglomèrent tous les intérêts ; là vont
s'agiter toutes les ambitions ; le reste est immo-
bile. Les individus , perdus dans un isolement
contre nature , étrangers au lieu de leur nais-
sance , sans contact avec le passé , ne vivant
que dans un présent rapide , et jetés comme des
atomes sur une plaine immense et nivelée , se
détachent d'une patrie qu'ils n'aperçoivent nulle
part, et dont l'ensemble leur devient indifférent ,
parce que leur affection ne peut se reposer sur
aucune de ses parties.
La variété c'est de l'organisation ; l'unifor-
mité c'est du mécanisme. La variété c'est la
vie ; l'uniformité c'est la mort ( 1 ) .
La conquête a donc de nos jours un désavan-
tage additionnel, et qu'elle n'avait pas dans l'an-
tiquité. Elle poursuit les vaincus dans l'intérieur
de leur existence ; elle les mutile , pour les ré-
duire à une proportion uniforme. Jadis les con-
quérants exigeaient que les députés des nations
conquises parussent à genoux en leur présence ;
(1 ) Nous ne pouvons entrer dans la réfutation de tous les
raisonnements qu'on allègue en faveur de l'uniformité . Nous
nous bornons à renvoyer le lecteur à deux autorités impo-
santes , M. DE MONTESQUIEU , Esprit des Lois, XXIX- 18 , et
le marquis DE MIRABEAU , dans l'Ami des Hommes. Ce
dernier prouve très-bien que , même sur les objets sur les-
quels on croit le plus utile d'établir l'uniformité, par exemple
sur les poids et mesures , l'avantage est beaucoup moins
grand qu'on ne le pense , et accompagné de beaucoup plus
d'inconvénients ,
244 ESPRIT
aujourd'hui , c'est le moral de l'homme qu'on
veut prosterner.
On parle sans cesse du grand empire , de la
nation entière , notions abstraites qui n'ont au-
cune réalité. Le grand empire n'est rien , quand
on le conçoit à part des provinces ; la nation
entière n'est rien , quand on la sépare des frac-
tions qui la composent. C'est en défendant les
droits des fractions qu'on défend les droits de la
nation entière ; car elle se trouve répartie dans
chacune de ces fractions. Si on les dépouille
successivement de ce qu'elles ont de plus cher ;
si chacune , isolée pour être victime , redevient ,
par une étrange métamorphose, portion du grand
tout , pour servir de prétexte au sacrifice d'une
autre portion , l'on immole à l'être abstrait les
êtres réels ; l'on offre au peuple en masse l'ho-
locauste du peuple en détail.
Il ne faut pas se le déguiser, les grands Etats
ont de grands désavantages. Les lois partent
d'un lieu tellement éloigné de ceux où elles
doivent s'appliquer , que des erreurs graves et
fréquentes sont l'effet inévitable de cet éloigne-
ment. Le gouvernement prend l'opinion de ses
alentours, ou tout au plus du lieu de sa résidence,
pour celle de tout l'empire. Une circonstance
locale ou momentanée devient le motif d'une loi
générale. Les habitants des provinces les plus
reculées sont tout à coup surpris par des inno-
DE CONQUÊTE . 245
vations inattendues , des rigueurs non méritées,
des règlements vexatoires , subversifs de toutes
les bases de leurs calculs et de toutes les sauve-
gardes de leurs intérêts , parce qu'à deux cents
lieues , des hommes qui leur sont entièrement
étrangers ont cru pressentir quelques périls ,
deviner quelque agitation , ou apercevoir quel-
que utilité.
On ne peut s'empêcher de regretter ces temps
où la terre était couverte de peuplades nom-
breuses et animées, où l'espèce humaine s'agitait
et s'exerçait en tous sens dans une sphère pro-
portionnée à ses forces. L'autorité n'avait pas
besoin d'être dure pour être obéie ; la liberté
pouvait être orageuse sans être anarchique ;
l'éloquence dominait les esprits et remuait les
âmes ; la gloire était à la portée du talent , qui ,
dans sa lutte contre la médiocrité , n'était pas
submergé par les flots d'une multitude lourde et
innombrable ; la morale trouvait un appui dans
un public immédiat, spectateur et juge de toutes
les actions dans leurs plus petits détails et leurs
nuances les plus délicates.
Ces temps ne sont plus ; les regrets sont in-
utiles . Du moins, puisqu'il faut renoncer à tous
ces biens, on ne saurait trop le répéteraux maîtres
de la terre : qu'ils laissent subsister dans leurs
vastes empires les variétés dont ils sont suscep-
tibles , les variétés réclamées par la nature ,
14
246 ESPRIT
consacrées par l'expérience . Une règle se fausse
lorsqu'on l'applique à des cas tropdivers; lejoug
devient pesant, par cela seul qu'on le maintient
uniforme dans des circonstances trop différentes .
Ajoutons que, dans le système des conquêtes,
cette manie d'uniformité réagit des vaincus sur
les vainqueurs. Tous perdent leur caractère na-
tional , leurs couleurs primitives ; l'ensemble
n'est plus qu'une masse inerte qui par inter-
valles se réveille pour souffrir , mais qui
d'ailleurs s'affaisse et s'engourdit sous le des-
potisme . Car l'excès du despotisme peut seul
prolonger une combinaison qui tend à se dis-
soudre , et retenir sous une même domination
des États que tout conspire à séparer. Le prompt
établissement du pouvoir sans bornes , dit Mon-
tesquieu , est le remède qui , dans ces cas , peut
prévenir la dissolution ; nouveau malheur ,
ajoute-t- il , après celui de l'agrandissement.
Encore ce remède , plus fâcheux que le mal ,
n'est-il point d'une efficacité durable. L'ordre
naturel des choses se venge des outrages qu'on
veut lui faire ; et plus la compression a été vio-
lente , plus la réaction se montre terrible .
DE CONQUÊTE . 247
CHAPITRE XIV .
Terme inévitable des succès d'une nation conquérante .
La force nécessaire à un peuple pour tenir
tous les autres dans la sujétion est , aujourd'hui
plus que jamais, un privilége qui ne peut durer .
La nation qui prétendrait à un pareil empire se
placerait dans un poste plus périlleux que la
peuplade la plus faible ; elle deviendrait l'objet
d'une horreur universelle. Toutes les opinions ,
tous les vœux , toutes les haines la menaceraient,
et tôt ou tard ces haines , ces opinions et ces
vœux éclateraient pour l'envelopper.
Il y aurait sans doute , dans cette fureur contre
tout un peuple, quelque chose d'injuste. Un
peuple tout entier n'est jamais coupable des
excès que son chef lui fait commettre . C'est ce
chef qui l'égare , ou , plus souvent encore , qui
le domine sans l'égarer .
Mais les nations victimes de sa déplorable
obéissance ne sauraient lui tenir compte des
sentiments cachés que sa conduite dément. Elles
reprochent aux instruments le crime de la main
468 ESPRIT
qui les dirige. La France entière souffraitde l'am-
bition de Louis XIV , et la détestait ; mais l'Eu-
rope accusait la France de cette ambition , et la
Suède a porté la peine du délire de Charles XII.
Lorsqu'une fois le monde aurait repris sa rai-
son , reconquis son courage , vers quels lieux de
la terre l'agresseur menacé tournerait-il les yeux
pour trouverdes défenseurs ? A quels sentiments
en appellerait-il ? Quelle apologie ne serait pas
décréditée d'avance , si elle sortait de la même
bouche qui , durant sa prospérité coupable, au-
rait prodigué tant d'insultes , proféré tant de
mensonges , dicté tant d'ordres de dévastation ?
Invoquerait-il la justice ? il l'a violée . L'huma-
nité ? il l'a foulée aux pieds. La foi jurée ? toutes
ses entreprises ont commencé par le parjure . La
sainteté des alliances ? il a traité ses alliés comme
ses esclaves. Quel peuple aurait pu s'allier de
bonne foi , s'associer volontairement à ses rèves
gigantesques ? Tous auraient sans doute courbé
momentanément la tête sous le joug dominateur,
mais ils l'auraient considéré comme une calamité
passagère. Ils auraient attendu que le torrent
eût cessé de rouler ses ondes , certains qu'il se
perdrait un jour dans le sable aride , et qu'on
pourrait fouler à pied sec le sol sillonné par ses
ravages .
Compterait-il sur les secours de ses nouveaux
sujets ? il les a privés de tout ce qu'ils chéris-
DE CONQUÊTE . 249
saient et respectaient ; il a troublé la cendre de
leurs pères et fait couler le sang de leurs fils .
Tous se coaliseraient contre lui. La paix , l'in-
dépendance , la justice , seraient les mots du ral-
liement général ; et par cela même qu'ils auraient
été longtemps proscrits , ces mots auraient acquis
une puissance presque magique. Les hommes ,
pour avoir été les jouets de la folie , auraient
conçu l'enthousiasme du bon sens. Un cri de dé-
livrance , un cri d'union , retentirait d'un bout
du globe à l'autre. La pudeur publique se com-
muniquerait aux plus indécis ; elle entraînerait
les plus timides. Nul n'oserait demeurer neutre ,
de peur d'être traître envers soi-même .
Le conquérant verrait alors qu'il a trop pré-
sumé de la dégradation du monde. Il appren-
drait que les calculs fondés sur l'immoralité et
sur la bassesse , ces calculs dont il se vantait
naguère comme d'une découverte sublime , sont
aussi incertains qu'ils sont étroits , aussi trom-
peurs qu'ils sont ignobles. Il riait de la niaiserie
de la vertu , de cette confiance en un désintéres-
sement qui lui paraissait une chimère , de cet ap-
pel à une exaltation dont il ne pouvait concevoir
les motifs ni la durée , et qu'il était tenté de
prendre pour l'accès passager d'une maladie sou-
daine. Maintenant il découvre que l'égoïsme a
aussi sa niaiserie ; qu'il n'est pas moins ignorant
sur ce qui est bon que l'honnêteté sur ce qui est
250 ESPRIT
mauvais ;et que, pour connaître les hommes , il
ne suffit pas de les mépriser. L'espèce humaine
lui devient une énigme. On parle autour de lui
de générosité, de sacrifices , de dévoûment. Cette
langue étrangère étonne ses oreilles ; il ne sait
pas négocier dans cet idiome. Il demeure im-
mobile , consterné de sa méprise , exemple mé-
morable du machiavélisme dupe de sa propre
corruption .
Mais que ferait cependant le peuple qu'un tel
maître aurait conduit à ce terme ? Qui pourrait
s'empêcher de plaindre ce peuple , s'il était natu-
rellement doux , éclairé, sociable, susceptible de
tous les sentiments délicats , de tous les courages
héroïques , et qu'une fatalité déchaînée sur lui
l'eût rejeté de la sorte loin des sentiers de la
civilisation et de la morale ? Qu'il sentirait pro-
fondément sa propre misère ! Ses confidences
intimes , ses entretiens , ses lettres, tous les épan-
chements qu'il croirait dérober à la surveillance,
ne seraient qu'un cri de douleur.
Il interrogerait tour à tour et son chef et sa
conscience .
Sa conscience lui répondrait qu'il ne suffit pas
de se dire contraint pour être excusable, que ce
n'est pas assez de séparer ses opinions de ses
actes , de désavouer sa propre conduite , et de
murmurer le blâme , en coopérant aux attentats .
Son chef accuserait probablement les chances
DE CONQUÊTE . 251
de la guerre , la fortune inconstante , la destinée
capricieuse . Beau résultat , vraiment , de tant
d'angoisses , de tant de souffrances , et de vingt
générations balayées par un vent funeste , et
précipitées dans la tombe !
CHAPITRE XV .
Résultats du système guerrier à l'époque actuelle.
Les nations commerçantes de l'Europe mo-
derne , industrieuses , civilisées , placées sur un
sol assez étendu pour leurs besoins , ayant avec
les autres peuples des relations dont l'interrup-
tion devient un désastre , n'ont rien à espérer
des conquêtes . Une guerre inutile est donc au-
jourd'hui le plus grand attentat qu'un gouver-
nement puisse commettre : elle ébranle , sans
compensation , toutes les garanties sociales ; elle
met en péril tous les genres de liberté , blesse
tous les intérêts , trouble toutes les sécurités ,
pèse sur toutes les fortunes , combine et autorise
tous les modes de tyrannie intérieure et exté
252 ESPRIT
rieure . Elle introduit dans les formes judiciaires
une rapidité destructive de leur sainteté comme
de leur but ; elle tend à représenter tous les
hommes que les agents de l'autorité voient avec
malveillance , comme des complices de l'ennemi
étranger ; elle déprave les générations nais-
santes ; elle divise le peuple en deux parts, dont
l'une méprise l'autre , et passe volontiers du
mépris à l'injustice ; elle prépare des destruc-
tions futures par des destructions passées ; elle
achète par les malheurs du présent les malheurs
de l'avenir.
Ce sont là des vérités qui ont besoin d'être
souvent répétées ; car l'autorité , dans son dé-
dain superbe , les traite comme des paradoxes ,
en les appelant des lieux communs.
Il y a d'ailleurs parmi nous un assez grand
nombre d'écrivains , toujours au service du sys-
tème dominant , vrais lansquenets , sauf la bra-
voure , à qui les désaveux ne coûtent rien , que
les absurdités n'arrêtent pas , qui cherchent par-
tout une force dont ils réduisent les volontés en
principes , qui reproduisent toutes les doctrines
les plus opposées, et qui ont un zèle d'autant plus
infatigable qu'il se passe de leur conviction. Ces
écrivains ont répété à satiété, quand ils en avaient
reçu le signal , que la paix était le besoin du
monde ; mais ils disent en même temps que la
gloire militaire est la première des gloires , et
DE CONQUÊTE . 253
que c'est par l'éclat des armes que la France doit
s'illustrer . J'ai peine à m'expliquer comment la
gloire militaire s'acquiert autrement que par la
guerre , ou comment l'éclat des armes se con-
cilie avec cette paix dont le monde a besoin .
Mais que leur importe ? Leur but est de rédiger
des phrases suivant la direction du jour. Du
fond de leur cabinet obscur ils vantent tantôt
la démagogie , tantôt le despotisme , tantôt le
carnage , lançant , pour autant qu'il est en eux ,
tous les fléaux sur l'humanité , et prêchant le
mal , faute de pouvoir le faire.
Je me suis demandé quelquefois ce que répon-
drait l'un de ces hommes qui veulent renouve-
ler Cambyse, Alexandre ou Attila , si son peuple
prenait la parole , et s'il lui disait : La nature
vous a donné un coup d'œil rapide , une activité
infatigable , un besoin dévorant d'émotions for-
tes , une soif inextinguible de braver le danger
pour le surmonter , et de rencontrer des obsta-
cles pour les vaincre ; mais est- ce à nous à payer
le prix de ces facultés ? n'existons-nous que pour
qu'à nos dépens elles soient exercées ? Ne som-
mes-nous là que pour vous frayer de nos corps
expirants une route vers la renommée ? Vous avez
le génie des combats : que nous fait votre génie ?
Vous vous ennuyez dans le désœuvrement de la
paix : que nous importe votre ennui ? Le léopard
aussi , si on le transportait dans nos cités popu
15
254 ESPRIT
leuses , pourrait se plaindre de n'y pas trouver
ces forêts épaisses , ces plaines immenses où il se
délectait à poursuivre , à saisir et à dévorer sa
proie , où sa vigueur se déployait dans la course
rapide et dans l'élan prodigieux. Vous êtes comme
lui d'un autre climat , d'une autre terre , d'une
autre espèce que nous. Apprenez la civilisation ,
si vous voulez régner à une époque civilisée .
Apprenez la paix , si vous prétendez régir des
peuples pacifiques , ou cherchez ailleurs des in-
struments qui vous ressemblent , pour qui le
repos ne soit rien , pour qui la vie n'ait de char-
mes que lorsqu'ils la risquent au sein de la mêlée,
pour qui la société n'ait créé ni les affections dou-
ces, ni les habitudes stables , ni les arts ingénieux,
ni la pensée calme et profonde , ni toutes ces
jouissances nobles ou élégantes que le souve-
nir rend plus précieuses , et que double la sécu-
rité. Ces choses sont l'héritage de nos pères, c'est
notre patrimoine. Homme d'un autre monde ,
cessez d'en dépouiller celui-ci .
Qui pourrait ne pas applaudir à ce langage ?
Le traité ne tarderait pas à être conclu entre des
nations qui ne voudraient qu'être libres , et celle
que l'univers ne combattrait que pour la con-
traindre à être juste. On la verrait avec joie
abjurer enfin sa longue patience , réparer ses
longues erreurs , exercer pour sa réhabilitation
un courage naguère trop déplorablement em
DE CONQUÊTE . 255
ployé. Elle se placerait , brillante de gloire ,
parmi les peuples civilisés , et le système des
conquêtes , ce fragment d'un état de choses qui
n'existe plus , cet élément désorganisateur de
tout ce qui existe , serait de nouveau banni de
la terre , et flétri , par cette dernière expérience,
d'une éternelle réprobation.
SECONDE PARTIE .
DE L'USURPATION .
CHAPITRE PREMIER .
But précis de la comparaison entre l'Usurpation et la Monarchie .
Mon but n'est nullement , dans cet ouvrage ,
de me livrer à l'examen des diverses formes de
gouvernement .
Je veux opposer un gouvernement régulier à
celui qui n'en est pas un , mais non comparer les
gouvernements réguliers entre eux . Nous n'en
sommes plus aux temps où l'on déclarait la mo-
narchie un pouvoir contre nature ; et je n'écris
pas non plus dans le pays où il est ordonné de
proclamer que la république est une institution
anti-sociale .
Il y a vingt ans qu'un homme d'horrible mé-
moire , dont le nom ne doit plus souiller aucun
écrit , puisque la mort a fait justice de sa per-
sonne , disait , en examinant la constitution an
258 DE L'USURPATION .
glaise : J'y vois un roi , je recule d'horreur. Il y
a dix ans qu'un anonyme prononçait le même
anathème contre les gouvernements républi-
cains : tant il est vrai qu'à de certaines époques
il faut parcourir tout le cercle des folies pour
revenir à la raison ( 1 ) .
(1) Il y a un esprit de parti absurde et une ignorance pro-
fonde à vouloir réduire à des termes simples la question de
la république et de la monarchie , comme si la première
n'était que le gouvernement de plusieurs , et la seconde
celui d'un seul. Réduite à ces termes , l'une n'assure point
le repos , l'autre ne garantit point la liberté. Y avait-il du
repos à Rome sous Néron , sous Domitien , sous Hélioga-
bale ; à Syracuse sous Denys ; en France sous Louis XI , ou
sous Charles IX? Y avait-il de la liberté sous les décemvirs ,
sous le long parlement, sous la convention ou même le direc-
toire ? L'on peut concevoir un peuple gouverné par des
hommes qui paraissent de son choix , et ne jouissant d'au-
cune liberté , si ces hommes forment une faction dans
l'État , et si leur puissance est illimitée. On peut aussi con-
cevoir un peuple soumis à un chef unique , et ne goûtant
aucun repos , si ce chef n'est contenu ni par la loi ni par
l'opinion . D'un autre côté , une république pourrait se
trouver tellement organisée , que l'autorité y fût assez forte
pour maintenir l'ordre ; et quant à la monarchie , pour ne
citer qu'un exemple , qui osera nier qu'en Angleterre , de-
puis cent vingt ans , l'on n'ait joui de plus de sûreté person-
nelle et de plus de droits politiques que n'en procurèrent
jamais à la France ses essais de république , dont les insti-
tutions informes et imparfaites disséminaient l'arbitraire et
multipliaient les tyrans ?
Que de questions de détail , d'ailleurs , dont chacune
serait nécessaire à examiner ! La monarchie est-elle la
même chose , suivant que son établissement remonte à des
siècles reculés , ou date d'une époque récente; suivant que la
famille régnante est de temps immémorial sur le trône ,
DE L'USURPATION . 259
Quant à moi , je ne me réunirai point aux
détracteurs des républiques . Celles de l'anti-
quité , où les facultés de l'homme se dévelop-
paient dans un champ si vaste , tellement fortes
de leurs propres forces , avec un tel sentiment
d'énergie et de dignité , remplissent toutes les
âmes qui ont quelque valeur d'une émotion d'un
genre profond et particulier. Les vieux éléments
d'une nature antérieure, pour ainsi dire , à la no-
tre , semblent se réveiller en nous à ces souve-
nirs . Les républiques de nos temps modernes ,
moins brillantes et plus paisibles , ont favorisé
d'autres développements de facultés , et crééd'au-
tres vertus. Le nom de la Suisse rappelle cinq
siècles de bonheur privé et de loyauté publique.
Le nom de la Hollande en retrace trois d'acti-
vité , de bon sens , de fidélité , et d'une probité
scrupuleuse , jusqu'au milieu des dissensions
comme les descendants de Hugues Capet , ou qu'étrangère
par son origine , elle a été appelée à la couronne par le vœu
du peuple , comme en Angleterre en 1688 ; ou qu'elle est
enfin tout à fait nouvelle , et sortie par d'heureuses circon-
stances de la foule de ses égaux ; suivant encore que la
monarchie est accompagnée d'une ancienne noblesse héré-
ditaire , comme dans presque tous les États de l'Europe , ou
qu'une seule famille s'élève isolément , et se voit forcée de
créer à la hate une noblesse sans aïeux ; suivant que cette
noblesse est féodale , comme en Allemagne , purement ho-
norifique , comme elle l'était en France; ou qu'elle forme une
sorte de magistrature , comme la chambre des pairs , etc. ,
etc.?
260 DE L'USURPATION .
civiles , et même sous le joug de l'étranger ; et
l'imperceptible Genève a fourni aux annales des
sciences , de la philosophie et de la morale, une
moisson plus ample que bien des empires cent
fois plus vastes et plus puissants .
D'une autre part , en considérant les monar-
chies de nos jours , ces monarchies où maintenant
les peuples et les rois sont réunis par une con-
fiance réciproque , et ont contracté une sincère
alliance , on doit se plaire à leur rendre hommage.
Celui-là serait bien peu fait pour apprécier la
nature humaine , qui aurait pu contempler
froidement les transports de ces peuples au re-
tour de leurs anciens chefs , et qui resterait
insensible témoin de cette passion de loyauté ,
qui est aussi pour l'homme une noble jouis-
sance !
Enfin , lorsqu'on réfléchit que l'Angleterre est
une monarchie , et que l'on y voit tous les droits
des citoyens hors d'atteinte , l'élection populaire
maintenant la vie dans le corps politique, malgré
quelques abus plus apparents que réels, la liberté
de la presse respectée , le talent assuré de son
triomphe , et dans les individus de toutes les
classes cette sécurité fière et calme de l'homme
environné de la loi de sa patrie , sécurité dont
naguère , dans notre continent misérable , nous
avions perdu jusqu'au dernier souvenir , com-
ment ne pas rendre justice àdes institutions qui
DE L'USURPATION . 261
garantissent un pareil bonheur? Il y a quelques
mois que chacun , regardant autour de soi , se
demandait dans quel asile obscur , si l'Angle-
terre était subjuguée , il pourrait écrire , parler,
penser , respirer .
Mais l'usurpation ne présente aux peuples ni
les avantages d'une monarchie , ni ceux d'une
république ; l'usurpation n'est point la monar-
chie : ce qui fait qu'on a méconnu cette vérité ,
c'est que, voyant dans l'une comme dans l'autre
un seul homme dépositaire de la puissance , l'on
n'a pas suffisamment distingué deux choses qui
ne se ressemblent que sous ce rapport.
CHAPITRE II .
Différences entre l'Usurpation et la Monarchie.
L'habitude qui veille au fond de tous les cœurs
Les frappe de respect , les poursuit de terreurs ,
Et sur la foule aveugle un instant égarée
Exerce une puissance invisible et sacrée ,
Héritage des temps , culte du souvenir ,
Qui toujours au passé ramène l'avenir.
Waltstein, act. II , sc. 4 .
Απας δὲ τραχὺς ὅστις ἂν νέον κρατεῖ.
ESCHYLE , Prometh.
La monarchie , telle qu'elle existe dans la plu-
part des États européens , est une institution mo-
15*
262 DE L'USURPATION .
difiée par le temps , adoucie par l'habitude. Elle
est entourée de corps intermédiaires qui la sou-
tiennent à la fois et la limitent, et sa transmission
régulière et paisible rend la soumission plus facile
et la puissance moins ombrageuse. Le monarque
est en quelque sorte un être abstrait. On voit en
lui non pas un individu , mais une race entière
de rois , une tradition de plusieurs siècles .
L'usurpation est une force qui n'est modifiée
ni adoucie par rien . Elle est nécessairement em-
preinte de l'individualité de l'usurpateur , et
cette individualité , par l'opposition qui existe
entre elle et tous les intérêts antérieurs , doit
être dans un état perpétuel de défiance et d'hos-
tilité .
La monarchie n'est point une préférence ac-
cordée à un homme aux dépens des autres ; c'est
une suprématie consacrée d'avance : elle dé-
courage les ambitions , mais n'offense point les
vanités . L'usurpation exige de la part de tous
une abdication immédiate en faveur d'un seul ;
elle soulève toutes les prétentions ; elle met en
fermentation tous les amours-propres . Lorsque
le mot de Pédarète porte sur trois cents hommes ,
il est moins difficile à prononcer que lorsqu'il
porte sur un seul ( 1 ) .
(1) Pédarète , en sortant d'une assemblée dont il avait in-
utilement sollicité les suffrages , dit : Je rends grâces aux
Dieux de ce qu'il y a dans ma patrie trois cents citoyens
meilleurs que moi.
DE L'USURPATION . 263
Ce n'est pas tout de se déclarer monarque
héréditaire ; ce qui constitue tel , ce n'est pas le
trône qu'on veut transmettre , mais le trône qu'on
a hérité. On n'est monarque héréditaire qu'après
la seconde génération. Jusque alors l'usurpation
peut bien s'intituler monarchie , mais elle con-
serve l'agitation des révolutions qui l'ont fondée :
ces prétendues dynasties nouvelles sont aussi
orageuses que les factions , ou aussi oppressives
que la tyrannie. C'est l'anarchie de Pologne , ou
le despotisme de Constantinople ; souvent c'est
tous les deux .
Un monarque , montant sur le trône que ses
ancêtres ont occupé, suit une route dans laquelle
il ne s'est point lancé par sa volonté propre. Il
n'a point de réputation à faire : il est seul de son
espèce ; on ne le compare à personne. Un usur-
pateur est exposé à toutes les comparaisons que
suggèrent les regrets , les jalousies ou les espé-
rances ; il est obligé de justifier son élévation : il
a contracté l'engagement tacite d'attacher de
grands résultats à une si grande fortune : il doit
craindre de tromper l'attente du public , qu'il
a si puissamment éveillée. L'inaction la plus
raisonnable , la mieux motivée, lui devient un
danger . Il faut donner aux Français tous les
trois mois , disait un homme qui s'y entend bien ,
quelque chose de nouveau : il a tenu sa parole.
Or, c'est sans doute un avantage que d'être
264 DE L'USURPATION .
propre à de grandes choses , quand le bien gé-
néral l'exige ; mais c'est un mal que d'être con-
damné à de grandes choses , pour sa considéra-
tion personnelle , quand le bien ne l'exige pas .
L'on a beaucoup déclamé contre les rois fai-
néants : Dieu nous rende leur fainéantise, plutôt
que l'activité d'un usurpateur !
Aux inconvénients de la position joignez les
vices du caractère : car il y en a que l'usurpation
implique , et il y en a aussi que l'usurpation
produit .
Que de ruses , que de violences , que de par-
jures elle nécessite ! Comme il faut invoquer des
principes qu'on se prépare à fouler aux pieds ,
prendre des engagements que l'on veut enfrein-
dre , se jouer de la bonne foi des uns , profiter
de la faiblesse des autres , éveiller l'avidité là
où elle sommeille , enhardir l'injustice là où elle
se cache , la dépravation là où elle est timide ,
mettre , en un mot , toutes les passions coupa-
bles comme en serre chaude , pour que la ma-
turité soit plus rapide , et que la moisson soit
plus abondante !
Un monarque arrive noblement au trône ;
un usurpateur s'y glisse à travers la boue et
le sang ; et quand il y prend place , sa robe
tachée porte l'empreinte de la carrière qu'il a
parcourue .
Croit-on que le succès viendra, de sa baguette
DE L'USURPATION . 265
magique , le purifier du passé ? Tout au con-
traire , il ne serait pas corrompu d'avance , que
le succès suffirait pour le corrompre.
L'éducation des princes , qui peut être défec-
tueuse sous bien des rapports , a cet avantage
qu'elle les prépare , sinon toujours à remplir
dignement les fonctions du rang suprême , du
moins à n'être pas éblouis de son éclat. Le fils
d'un roi , parvenant au pouvoir , n'est point
transporté dans une sphère nouvelle : il jouit
avec calme de ce qu'il a , depuis sa naissance ,
considéré comme son partage. La hauteur à la-
quelle il est placé ne lui cause point de vertige.
Mais la tête d'un usurpateur n'est jamais assez
forte pour supporter cette élévation subite ; sa
raison ne peut résister à un tel changement de
toute son existence. L'on a remarqué que les
particuliers mêmes qui se trouvaient soudain in-
vestis d'une extrême richesse concevaient des
désirs , des caprices et des fantaisies désordon-
nés. Le superflu de leur opulence les enivre ,
parce que l'opulence est une force , ainsi que le
pouvoir. Comment n'en serait-il pas de mème
de celui qui s'est emparé illégalement de toutes
les forces , et approprié illégalement tous les
trésors ? Illégalement , dis-je , car il y a quelque
chose de miraculeux dans la conscience de la
légitimité. Notre siècle , fertile en expériences
de tout genre , nous en fournit une preuve re
266 DE L'USURPATION .
marquable. Voyez ces deux hommes , l'un que
le vœu d'un peuple et l'adoption d'un roi ont
appelé au trône , l'autre qui s'y est lancé , ap-
puyé seulement sur sa volonté propre et sur
l'assentiment arraché à la terreur. Le premier ,
confiant et tranquille , a pour allié le passé ; il
ne craint point la gloire de ses aïeux adoptifs ,
il la rehausse par sa propre gloire. Le second ,
inquiet et tourmenté , ne croit pas aux droits
qu'il s'arroge , bien qu'il force le monde à les
reconnaître. L'illégalité le poursuit comme un
fantôme ; il se réfugie vainement et dans le faste
et dans la victoire. Le spectre l'accompagne au
sein des pompes et sur les champs de bataille.
Il promulgue des lois , et il les change ; il éta-
blit des constitutions , et il les viole ; il fonde
des empires , et il les renverse; il n'est jamais
content de son édifice bâti sur le sable , et dont
la base se perd dans l'abîme .
Si nous parcourons tous les détails de l'admi-
nistration extérieure et intérieure , partout nous
verrons des différences au désavantage de l'u-
surpation , et à l'avantage de la monarchie.
Un roi n'a pas besoin de commander ses ar-
mées. D'autres peuvent combattre pour lui ,
tandis que ses vertus pacifiques le rendent cher
et respectable à son peuple. L'usurpateur doit
ètre toujours à la tête de ses prétoriens ; il en
serait le mépris , s'il n'en était l'idole .
DE L'USURPATION . 267
Ceux qui corrompirent les républiques grec-
ques , dit Montesquieu , ne devinrent pas tou-
jours tyrans . C'est qu'ils s'étaient plus attachés
à l'éloquence qu'à l'art militaire ( 1) . Mais, dans
nos associations nombreuses , l'éloquence est
impuissante; l'usurpation n'a d'autre appui que
la force armée : pour la fonder , cette force est
nécessaire ; elle l'est encore pour la conserver.
De là , sous un usurpateur , des guerres sans
cesse renouvelées : ce sont des prétextes pour
s'entourer de gardes ; ce sont des occasions pour
façonner ces gardes à l'obéissance ; ce sont des
moyens d'éblouir les esprits , et de suppléer ,
par le prestige de la conquête , au prestige de
l'antiquité . L'usurpation nous ramène au sys-
tème guerrier ; elle entraîne donc tous les in-
convénients que nous avons rencontrés dans ce
système.
La gloire d'un monarque légitime s'accroît
des gloires environnantes ; il gagne à la consi-
dération dont il entoure ses ministres ; il n'a
nulle concurrence à redouter. L'usurpateur ,
pareil naguère , ou même inférieur à ses instru-
ments , est obligé de les avilir pour qu'ils ne
deviennent pas rivaux ; il les froisse pour les
employer. Aussi , regardez-y de près , toutes
les âmes fières s'éloignent ; et quand les âmes
(1) Esprit des Lois, VIII , 1 .
268 DE L'USURPATION .
fières s'éloignent , que reste-t-il ? Des hommes
qui savent ramper, mais ne sauraient défendre ;
des hommes qui insulteraient les premiers ,
après sa chute, le maître qu'ils auraient flatté.
Ceci fait que l'usurpation est plus dispendieuse
quelamonarchie. Ilfaut d'abord payer les agents
pour qu'ils se laissent dégrader ; il faut ensuite
payer encore ces agents dégradés pour qu'ils se
rendent utiles . L'argent doit faire le service et de
l'opinion et de l'honneur. Mais ces agents, tout
corrompus et tout zélés qu'ils sont , n'ont pas
l'habitude du gouvernement . Ni eux , ni leur
maître , nouveau comme eux , ne savent tourner
les obstacles . A chaque difficulté qu'ils rencon-
trent , la violence leur est si commode, qu'elle
leur paraît toujours nécessaire ; ils seraient ty-
rans par ignorance , s'ils ne l'étaient par inten-
tion . Vous voyez les mêmes institutions subsister
dans la monarchie durant des siècles . Vous ne
voyez pas un usurpateur qui n'ait vingt fois ré-
voqué ses propres lois , et suspendu les formes
qu'il venait d'instituer, comme un ouvrier novice
et impatient brise ses outils .
Un monarque héréditaire peut exister à côté,
ou , pour mieux dire , à la tête d'une noblesse an-
tique et brillante ; il est , comme elle , riche de
souvenirs . Mais là où le monarque voit des sou-
tiens , l'usurpateur voit des ennemis . Toute no-
blesse dont l'existence a précédé la sienne doit
DE L'USURPATION . 269
lui faire ombrage. Il faut que , pour appuyer
sa nouvelle dynastie , il crée une nouvelle no-
blesse (1 ) .
Il y a confusion d'idées dans ceux qui parlent
des avantages d'une hérédité déjà reconnue pour
en conclure la possibilité de créer l'hérédité .
La noblesse engage envers un homme et ses
descendants le respect des générations non-
seulement futures, mais contemporaines. Or ce
dernier point est le plus difficile. On peut bien
admettre un traité pareil , lorsqu'en naissant on
le trouve sanctionné ; mais assister au contrat ,
et s'y résigner , est impossible , si l'on n'est la
partie avantagée.
L'hérédité s'introduit dans des siècles de sim-
(1) Ce que j'écrivais ici ne s'applique qu'au système que
j'examinais alors, c'est-à-dire à l'hypothèse d'un usurpateur
détruisant les institutions anciennes pour leur substituer
des institutions créées par un seul. La révolution qui vient
de s'opérer répond à plusieurs de mes objections. Pour ce
qui regarde la noblesse , par exemple , la combinaison de
l'ancienne et de la nouvelle est une heureuse et libérale
idée. La première donnera à la seconde le lustre de l'anti-
quité ; et celle-ci , composée heureusement en grande partie
d'hommes couverts de gloire , apporte en dot l'éclat des
triomphes militaires . Dans ce cas , comme dans presque
toutes les difficultés qu'elle avait à combattre , la consti-
tution actuelle les a surmontées habilement , et a conservé
tout ce qui était bon dans un régime dont l'ensemble d'ail-
leurs était détestable. Pour juger mon ouvrage , il ne faut
pas oublier qu'il est écrit et publié depuis quatre mois : ję
yoyais alors le mal , et je ne pouvais prévoir le bien .
270 DE L'USURPATION .
plicité ou de conquête; mais on ne l'institue pas
au milieu de la civilisation . Elle peut alors se
conserver , mais non s'établir. Toutes les insti-
tutions qui tiennent du prestige ne sont jamais
l'effet de la volonté , elles sont l'ouvrage des cir-
constances . Tous les terrains sont propres aux
alignements géométriques ; la nature seule pro-
duit les sites et les effets pittoresques. Une héré-
dité qu'on voudrait édifier sans qu'elle reposât
sur aucune tradition respectable et presque mys-
térieuse , ne dominerait point l'imagination. Les
passions ne seraient pas désarmées ; elles s'irri-
teraient au contraire davantage contre une in-
égalité subitement érigée en leur présence et à
leurs dépens . Lorsque Cromwell voulut instituer
une chambre haute , il y eut révolte générale
dans l'opinion d'Angleterre. Les anciens pairs
refusèrent d'en faire partie , et la nation refusa
de son côté de reconnaître comme pairs ceux qui
se rendirent à l'invitation ( 1 ) .
On crée néanmoins de nouveaux nobles , ob-
jectera-t-on. C'est que l'illustration de l'ordre
entier rejaillit sur eux . Mais si vous créez à la
(1 ) Un pamphlet publié contre la prétendue chambre
haute du temps de Cromwell est une preuve remarquable
de l'impuissance de l'autorité dans les institutions de ce
genre. Voyez « A reasonable speech made by a worthy
» member of parliament in the house of commons , con-
>> cerning the other house. » March, 1659.
DE L'USURPATION . 271
fois le corps et les membres , où sera la source
de l'illustration ?
Des raisonnements du même genre se repro-
duisent relativement à ces assemblées qui, dans
quelques monarchies, défendent ou représentent
le peuple. Le roi d'Angleterre est vénérable au
milieu de son parlement ; mais c'est qu'il n'est
pas , nous le répétons , un simple individu ; il
représente aussi la longue suite des rois qui l'ont
précédé ; il n'est pas éclipsé par les manda-
taires de la nation : mais un seul homme, sorti
de la foule , est d'une stature diminutive , et ,
pour soutenir le parallèle , il faut que cette sta-
ture devienne terrible. Les représentants d'un
peuple, sous un usurpateur, doivent être ses es-
claves pour n'être pas ses maîtres. Or , de tous
les fléaux politiques , le plus effroyable est une
assemblée qui n'est que l'instrument d'un seul
homme . Nul n'oserait vouloir en son nom ce
qu'il ordonne à ses agents de vouloir, lorsqu'ils
se disent les interprètes libres du vœu national .
Songez au sénat de Tibère, songéz au parlement
d'Henri VIII .
Ce que j'ai dit de la noblesse s'applique éga-
lement à la propriété. Les anciens propriétaires
sont les appuis naturels d'un monarquelégitime;
ils sont les ennemis-nés d'un usurpateur. Or je
pense qu'il est reconnu que , pour qu'un gou-
vernement soit paisible , la puissance et la pro
272 DE L'USURPATION .
priété doivent être d'accord. Si vous les séparez,
il y aura lutte ; et à la fin de cette lutte , ou la
propriété sera envahie , ou le gouvernement
sera renversé.
Il paraît plus facile , à la vérité , de créer de
nouveaux propriétaires que de nouveaux nobles ;
mais il s'en faut qu'enrichir des hommes devenus
puissants soit lamême chose qu'investir du pou-
voir des hommes qui étaient nés riches. La ri-
chesse n'a point un effet rétroactif. Conférée tout
à coup à quelques individus , elle ne leur donne
ni cette sécurité sur leur situation , ni cette ab-
sence d'intérêts étroits , ni cette éducation soi-
gnée, qui forment ses principaux avantages . On
ne prend pas l'esprit propriétaire aussi leste-
ment qu'on prend la propriété. A Dieu ne plaise
que je veuille insinuer ici que la richesse doit
constituer un privilége ! Toutes les facultés na-
turelles , comme tous les avantages sociaux ,
doivent trouver leur place dans l'organisation
politique, et le talent n'est certes pas un moindre
trésor que l'opulence. Mais , dans une société
bien organisée , le talent conduit à la propriété.
Le corps des anciens propriétaires se recrute
ainsi de nouveaux membres , et c'est la seule
manière dont un changement progressif, imper-
ceptible et toujours partiel, doive s'opérer. L'ac-
quisition lente et graduelle d'une propriété
légitime est autre chose que la conquête violente
DE L'USURPATION . 273
d'une propriété qu'on enlève. L'homme qui
s'enrichit par son industrie ou ses facultés ap-
prend à mériter ce qu'il acquiert ; celui qu'enri-
chit la spoliation ne devient que plus indigne de
ce qu'il ravit .
Plus d'une fois , durant nos troubles , nos
maîtres d'un jour , qui nous entendaient re-
gretter le gouvernement des propriétaires , ont
eu la tentation de devenir propriétaires , pour
se rendre plus dignes de gouverner; mais quand
ils se seraient investis en quelques heures de
propriétés considérables par une volonté qu'ils
auraient appelée loi , le peuple et eux-mêmes
auraient pensé que ce que la loi avait conféré ,
la loi pouvait le reprendre ; et la propriété , au
lieu de protéger l'institution , aurait eu conti-
nuellement besoin d'être protégée par elle. En
richesse comme en autre chose, rien ne supplée
au temps .
D'ailleurs , pour enrichir les uns , il faut ap-
pauvrir les autres ; pour créer de nouveaux
propriétaires , il faut dépouiller les anciens . L'u-
surpation générale doit s'entourer d'usurpations
partielles, comme d'ouvrages avancés qui la dé-
fendent. Pour un intérêt qu'elle se concilie, dix
s'arment contre elle .
Ainsi donc , malgré la ressemblance trom-
peuse qui paraît exister entre l'usurpation et la
monarchie , considérées toutes deux comme le
274 DE L'USURPATION .
pouvoir remis à un seul homme , rien n'est
plus différent. Tout ce qui fortifie la seconde
menace la première ; tout ce qui est dans la
monarchie une cause d'union , d'harmonie et
de repos , est dans l'usurpation une cause de
résistance , de haines et de secousses .
Ces raisonnements ne militent pas avec moins
de force pour les républiques , quand elles ont
existé longtemps. Alors elles acquièrent ,
comme les monarchies , un héritage de tradi-
tions , d'usages et d'habitudes. L'usurpation.
seule , nue et dépouillée de toutes ces choses ,
erre au hasard , le glaive en main , cherchant
de tous côtés , pour couvrir sa honte , des lam-
beaux qu'elle déchire et qu'elle ensanglante en
les arrachant .
CHAPITRE III .
D'un rapport sous lequel l'Usurpation est plus fâcheuse que le Des-
potisme le plus absolu .
Je ne suis point assurément le partisan du
despotisme ; mais, s'il fallait choisir entre l'usur
DE L'USURPATION . 275
pation et un despotisme consolidé , je ne sais si
ce dernier ne me semblerait pas préférable .
Le despotisme bannit toutes les formes de la
liberté : l'usurpation , pour motiver le renver-
sement de ce qu'elle remplace , a besoin de ces
formes ; mais , en s'en emparant , elle les pro-
fane. L'existence de l'esprit public lui étant dan-
gereuse, et l'apparence de l'esprit public lui étant
nécessaire , elle frappe d'une main le peuple pour
étouffer l'opinion réelle , et elle le frappe encore
de l'autre pour le contraindre au simulacre de
l'opinion supposée.
Quand le Grand Seigneur envoie le cordon à
l'un des ministres disgraciés , les bourreaux sont
muets comme la victime ; quand un usurpateur
proscrit l'innocence , il ordonne la calomnie ,
pour que , répétée , elle paraisse un jugement
national . Le despote interdit la discussion , et
n'exige que l'obéissance ; l'usurpateur prescrit
un examen dérisoire , comme préface de l'appro-
bation .
Cette contrefaction de la liberté réunit tous
les maux de l'anarchie et tous ceux de l'escla-
vage ; il n'y a point de terme à la tyrannie qui
veut arracher les symptômes du consentement.
Les hommes paisibles sont persécutés comme
indifférents , les hommes énergiques comme
dangereux ; la servitude est sans repos , l'agita-
tion sans jouissance : cette agitation ne ressem
276 DE L'USURPATION .
ble à la vie morale que comme ressemblent à la
vie physique ces convulsions hideuses qu'un art
plus effrayant qu'utile imprime aux cadavres
sans les ranimer .
C'est l'usurpation qui a inventé ces prétendues
sanctions , ces adresses , ces félicitations mono-
tones , tribut habituel qu'à toutes les époques
les mêmes hommes prodiguent, presque dans les
mêmes mots , aux mesures les plus opposées :
la peur y vient singer tous les dehors du cou-
rage , pour se féliciter de la honte et pour re-
mercier du malheur. Singulier genre d'artifice
dont nul n'est la dupe ! comédie convenue qui
n'en impose à personne , et qui depuis long-
temps aurait dû succomber sous les traits du
ridicule ! Mais le ridicule attaque tout et ne dé-
truit rien. Chacun pense avoir reconquis par
la moquerie l'honneur de l'indépendance , et ,
content d'avoir désavoué ses actions par ses
paroles , se trouve à l'aise pour démentir ses
paroles par ses actions.
Qui ne sent que plus un gouvernement est
oppressif , plus les citoyens épouvantés s'em-
presseront de lui faire hommage de leur enthou-
siasme de commande ? Ne voyez-vous pas, à côté
des registres que chacun signe d'une main trem-
blante , ces délateurs et ces soldats ? Ne lisez-
vous pas ces proclamations déclarant factieux
ou rebelles ceux dont le suffrage serait négatif ?
DE L'USURPATION . 277
Qu'est-ce qu'interroger un peuple au milieu des
cachots et sous l'empire de l'arbitraire , sinon
demander aux adversaires de la puissance une
liste pour les reconnaître et pour les frapper à
loisir ?
L'usurpateur cependant enregistre ces ac-
clamations et ces harangues ; l'avenir le jugera
sur ces monuments érigés par lui. Où le peuple
fut tellement vil , dira-t-on , le gouvernement
dut ètre tyrannique. Rome ne se prosternait pas
devant Marc-Aurèle , mais devant Tibère et Ca-
racalla .
Le despotisme étouffe la liberté de la presse ,
l'usurpation la parodie. Or , quand la liberté de
la presse est tout à fait comprimée , l'opinion
sommeille, mais rien ne l'égare; quand, au con-
traire, des écrivains soudoyés s'en saisissent, ils
discutent , comme s'il était question de convain-
cre ; ils s'emportent , comme s'il y avait de l'op-
position ; ils insultent , comme si l'on possédait
la faculté de répondre ; leurs diffamations ab-
surdes précèdent des condamnations barbares ;
leurs plaisanteries féroces préludent à d'illé-
gales condamnations ; leurs démonstrations nous
feraient croire que leurs victimes résistent ,
comme en voyant de loin les danses frénétiques
des sauvages autour des captifs qu'ils tour-
mentent , on dirait qu'ils combattent les mal-
heureux qu'ils vont dévorer.
16
278 DE L'USURPATION .
Le despotisme , en un mot , règne par le si-
lence , et laisse à l'homme le droit de se taire ;
l'usurpation le condamne à parler , elle le pour-
suit dans le sanctuaire intime de sa pensée , et ,
le forçant à mentir à sa conscience , elle lui
ravit la dernière consolation qui reste encore à
l'opprimé.
Quand un peuple n'est qu'esclave , sans être
avili , il y a pour lui possibilité d'un meilleur
état de choses ; si quelque circonstance heu-
reuse le lui présente , il s'en montre digne : le
despotisme laisse cette chance à l'espèce hu-
maine. Le joug de Philippe II et les échafauds
du duc d'Albe ne dégradèrent point les généreux
Hollandais ; mais l'usurpation avilit un peuple
en même temps qu'elle l'opprime ; elle l'accou-
tume à fouler aux pieds ce qu'il respectait , à
courtiser ce qu'il méprise , à se mépriser lui-
même , et , pour peu qu'elle se prolonge , elle
rend , même après sa chute , toute liberté , toute
amélioration impossible : on renverse Commode;
mais les prétoriens mettent l'empire à l'enchère,
et le peuple obéit à l'acheteur.
En pensant aux usurpateurs fameux que l'on
nous vante de siècle en siècle , une seule chose
me semble admirable , c'est l'admiration qu'on
a pour eux. César , et cet Octave qu'on appelle
Auguste, sont des modèles en ce genre : ils com-
mencèrent par la proscription de tout ce qu'il y
DE L'USURPATION . 279
avait d'éminent à Rome ; ils poursuivirent par
la dégradation de tout ce qui restait de noble ;
ilsfinirent par léguer au monde Vitellius , Do-
mitien , Héliogabale , et enfin les Vandales et
les Goths .
CHAPITRE IV .
Que l'Usurpation ne peut subsister à notre époque de la civilisation.
Après ce tableau de l'usurpation , il sera con-
solant de démontrer qu'elle est aujourd'hui un
anachronisme non moins grossier que le système
des conquêtes.
Les républiques subsistent de par le senti-
ment profond que chaque citoyen a de ses droits ,
de par le bonheur , la raison , le calme et l'éner-
gie que la jouissance de la liberté procure à
l'homme ; les monarchies , de par le temps , de
par les habitudes , de par la sainteté des géné-
rations passées. L'usurpation ne peut s'établir
que par la suprématie individuelle de l'usur-
pateur.
280 DE L'USURPATION .
Or il y a des époques , dans l'histoire de
l'espèce humaine , où la suprématie nécessaire
pour que l'usurpation soit possible ne saurait
exister. Tel fut le période qui s'écoula en Grèce,
depuis l'expulsion des Pisistratides jusqu'au
règne de Philippe de Macédoine ; tels furent
aussi les cinq premiers siècles de Rome ,
depuis la chute des Tarquins jusqu'aux guerres
civiles .
En Grèce , des individus se distinguent , s'é-
lèvent, dirigent le peuple : leur empire est celui
du talent ; empire brillant , mais passager ,
qu'on leur dispute et qu'on leur enlève. Péri-
clès voit plus d'une fois sa domination prête à
lui échapper , et ne doit qu'à la contagion qui
le frappe de mourir au sein du pouvoir. Mil-
tiade , Aristide , Themistocle , Alcibiade , sai-
sissent la puissance et la reperdent presque sans
secousses .
A Rome, l'absence de toute suprématie indi-
viduelle se fait encore bien plus remarquer. Pen-
dant cinq siècles on ne peut sortir de la foule
immense des grands hommes de la république
le nom d'un seul qui l'ait gouvernée d'une ma-
nière durable .
A d'autres époques , au contraire , il semble
que le gouvernement des peuples appartienne
au premier individu qui se présente. Dix ambi-
tieux , pleins de talents et d'audace , avaient en
DE L'USURPATION . 281
vain tenté d'asservir la république romaine. Il
avait fallu vingt ans de dangers , de travaux et
de triomphes à César pour arriver aux marches
du trône , et il était mort assassiné avant d'y
monter. Claude se cache derrière une tapisserie,
des soldats l'y découvrent : il est empereur , il
règne quatorze ans .
Cette différence ne tient pas uniquement à la
lassitude qui s'empare des hommes après des
agitations prolongées , elle tient aussi à la mar-
che de la civilisation .
Lorsque l'espèce humaine est encore dans un
profond degré d'ignorance et d'abaissement ,
presque totalement dépourvue de facultés mo-
rales, et presque aussi dénuée de connaissances,
et par conséquent de moyens physiques , les
nations suivent , comme des troupeaux , non-
seulement celui d'une qualité brillantedistingue,
mais celui qu'un hasard quelconque jette en
avant de la foule. A mesure que les lumières
font des progrès , la raison révoque en doute la
légitimité du hasard , et la réflexion qui com-
pare aperçoit entre les individus une égalité
opposée à toute suprématie exclusive .
C'est ce qui faisait dire à Aristote qu'il n'y
avait guère de son temps de véritable royauté.
a
Le mérite , continuait- il , trouve aujourd'hui
des pairs , et nul n'a de vertus si supérieures
au reste des hommes, qu'il puisse réclamer pour
16
282 DE L'USURPATION .
lui seul la prérogative de commander ( 1) . » Се
passage est d'autant plus remarquable , que le
philosophe de Stagyre l'écrivait sous Alexandre .
Il fallut peut-être moins de peine et de génie
à Cyrus pour asservir les Perses barbares, qu'au
plus petit tyran d'Italie , dans le seizième siècle,
pour conserver le pouvoir qu'il usurpait. Les
conseils mêmes de Machiavel prouvent la diffi-
culté croissante .
Ce n'est pas précisément l'étendue , mais l'é- -
gale répartition des lumières , qui met obstacle à
la suprématie des individus ; et ceci ne contredit
en rien ce que nous avons affirmé précédemment,
que chaque siècle attendait un homme qui lui
servît de représentant. Ce n'est pas dire que
chaque siècle le trouve. Plus la civilisation est
avancée , plus elle est difficile à représenter .
La situation de la France et de l'Europe , il
y a vingt ans , se rapprochait , sous ce rapport ,
de celle de la Grèce et de Rome aux époques in-
diquées . Il existait une telle multitude d'hommes
également éclairés, que nul individu ne pouvait
tirer de sa supériorité personnelle le droit exclusif
de gouverner. Aussi nul , durant les dix pre-
mières années de nos troubles , n'a pu se mar-
quer une place à part .
Malheureusement , à chaque époque pareille,
(1) Aristot. Polit. V. 10.
DE L'USURPATION . 283
un danger menace l'espèce humaine. Comme ,
lorsqu'on verse des flots d'une liqueur froide
dans une liqueur bouillante , la chaleur de celle-
ci se trouve affaiblie ; de même , lorsqu'une na-
tion civilisée est envahie par des barbares , ou
qu'une masse ignorante pénètre dans son sein et
s'empare de ses destinées , sa marche est arrêtée,
et elle fait des pas rétrogrades .
Pour la Grèce , l'introduction de l'influence
macédonienne ; pour Rome , l'agrégation suc-
cessive des peuples conquis ; enfin , pour tout
l'empire romain , l'irruption des hordes du Nord,
furent des événements de ce genre. La suprématie
des individus , et par conséquent l'usurpation ,
redevinrent possibles . Ce furent presque toujours
des légions barbares qui créèrent des empereurs .
En France , les troubles de la révolution ayant
introduit dans le gouvernement une classe sans
lumières et découragé la classe éclairée , cette
nouvelle irruption de barbares a produit le même
effet , mais dans un degré bien moins durable ,
parce que la disproportion était moins sensible.
L'homme qui a voulu usurper parmi nous a été
forcé de quitter pour un temps les routes civili-
sées ; il est remonté vers des nations plus igno-
rantes , comme vers un autre siècle ; c'est là
qu'il a jeté les fondements de sa prééminence : ne
pouvant faire arriver au sein de l'Europe l'igno-
rance et la barbarie , il a conduit des Européens
284 DE L'USURPATION .
en Afrique, pour voir s'il réussirait à les façonner
à la barbarie et à l'ignorance ; et ensuite, pour
maintenir son autorité , il a travaillé à faire re-
culer l'Europe .
Les peuples se sacrifiaient jadis pour les indi-
vidus , et s'en faisaient gloire ; de nos jours , les
individus sont forcés à feindre qu'ils n'agissent
que pour l'avantage et le bien des peuples. On
les entend quelquefois essayer de parler d'eux-
mêmes , des devoirs du monde envers leurs per-
sonnes , et ressusciter un style tombé en désué-
tude depuis Cambyse et Xerxès. Mais nul ne leur
répond dans ce sens, et, désavoués qu'ils sont par
le silence de leurs flatteurs mêmes, ils se replient ,
malgré qu'ils en aient, sur une hypocrisie qui est
un hommage à l'égalité.
Si l'on pouvait parcourir attentivement les
rangs obscurs d'un peuple soumis en apparence
à l'usurpateur qui l'opprime , on le verrait ,
comme par un instinct confus , fixer les yeux
d'avance sur l'instant où cet usurpateur tom-
bera. Son enthousiasme contient un mélange
bizarre et d'analyse et de moquerie. Il semble ,
peu confiant en sa conviction propre , travailler
à la fois à s'étourdir par ses acclamations et à se
dédommager par ses railleries , et pressentir lui-
même l'instant où le prestige sera passé.
Voulez-vous voir à quel point les faits dé-
montrent la double impossibilité des conquêtes
DE L'USURPATION , 285
et de l'usurpation à l'époque actuelle ? Réfléchis-
sez aux événements qui se sont accumulés sous
nos yeux durant les six mois qui viennent de
s'écouler. La conquête avait établi l'usurpation
dans une grande partie de l'Europe ; et cette
usurpation sanctionnée , reconnue pour légitime
par ceux mêmes qui avaient intérêt à ne jamais
la reconnaître , avait revêtu toutes les formes
pour se consolider. Elle avait tantôt menacé ,
tantôt flatté les peuples ; elle était parvenue à
rassembler des forces immenses pour inspirer la
crainte , des sophismes pour éblouir les esprits ,
des traités pour rassurer les consciences ; elle
avait gagné quelques années qui commençaient
à voiler son origine . Les gouvernements, soit ré-
publicains , soit monarchiques , qu'elle avait dé-
truits , étaient sans espoir apparent , sans res-
sources visibles ; ils survivaient néanmoins dans
le cœur des peuples. Vingt batailles perdues
n'avaient pu les en déraciner : une seule bataille
a été gagnée , et l'usurpation s'est vue de toutes
parts mise en fuite ; et, dans plusieurs des pays
où elle dominait sans opposition , le voyageur
aurait peine aujourd'hui à en découvrir la trace .
286 DE L'USURPATION .
CHAPITRE V.
L'Usurpation ne peut-elle se maintenir par la force ?
Mais l'usurpation ne saurait-elle se perpétuer
par la force ? N'a-t-elle pas à son service, comme
tout gouvernement , des geôliers , des chaînes et
des soldats ? Que faut-il de plus pour garantir
sa durée ?
Ce raisonnement , depuis que l'usurpation ,
assise sur un trône , tient de l'or d'une main et
une hache de l'autre , a été reproduit sous des
formes merveilleusement variées. L'expérience
elle-même semble déposer en sa faveur; j'ose
pourtant révoquer cette expérience en doute.
Ces soldats , ces geoliers et ces chaînes , qui
sont des moyens extrêmes dans les gouverne-
ments réguliers, doivent être les ressources habi-
tuelles de l'usurpation , vu les obstacles qu'elle
rencontre de toutes parts. Le despotisme , dont
ces gouvernements ne font sentir à leurs sujets
la pratique que par intervalles et dans les temps
de crise, est, pour l'usurpation , un état constant
et une pratique journalière.
DE L'USURPATION . 287
Or la théorie du despotisme se laisse défendre
spéculativement par des écrivains ou des ora-
teurs , parce que la parole prête à toutes les
erreurs sa docile assistance ; mais la pratique
prolongée du despotisme est impossible aujour-
d'hui . Le despotisme est un troisième anachro-
nisme , comme la conquête et l'usurpation.
Donnons quelques développements à cette as-
sertion; disons d'abord pourquoi l'on a pu croire
que notre génération était disposée à se résigner
au despotisme. C'est parce qu'on lui a offert avec
ignorance , obstination et rudesse , des formes
de liberté dont elle n'était plus susceptible , et
qu'ensuite , sous le nom de liberté, on lui a
présenté une tyrannie plus effroyable qu'aucune
de celles dont l'histoire nous a transmis la mé-
moire . Il n'est pas étonnant que cette génération
ait conçu de la liberté une terreur aveugle qui
l'a précipitée dans la plus abjecte servitude.
Heureusement le despotisme , et grâces lui en
soient rendues , a fait de son mieux pour nous
guérir de cette honteuse erreur. Il a prouvé que ,
sous ses couleurs véritables , sans déguisements
et sans palliatifs, il causait autant de maux, pour
le moins, que ce qu'on avait si absurdement dé-
signé comme liberté. Le moment est donc arrivé
où quelques idées raisonnables sur cette matière
peuvent trouver accès .
288 DE L'USURPATION .
CHAPITRE VI .
De l'espèce de liberté qu'on a présentée aux hommes à la fin du siècle
dernier .
La liberté qu'on a présentée aux hommes à
la fin du siècle dernier était empruntée des ré-
publiques anciennes. Or plusieurs des circon-
stances que nous avons exposées dans la première
partie de cet ouvrage , comme étant la cause de
la disposition belliqueuse des anciens , concou-
raient aussi à les rendre capables d'un genre de
liberté dont nous ne sommes plus susceptibles .
Cette liberté se composait plutôt de la parti-
cipation active au pouvoir collectif , que de la
jouissance paisible de l'indépendance indivi-
duelle ; et même , pour assurer cette participa-
tion , il était nécessaire que les citoyens sacri-
fiassent en grande partie cette jouissance; mais
ce sacrifice est absurde à demander, impossible
à obtenir à l'époque à laquelle les peuples sont
arrivés .
Dans les républiques de l'antiquité, la petitesse
DE L'USURPATION . 289
du territoire faisait que chaque citoyen avait po-
litiquement une grande importance personnelle.
L'exercice des droits de cité constituait l'occu-
pation , et pour ainsi dire l'amusement de tous .
Le peuple entier concourait à la confection des
lois , prononçait les jugements , décidait de la
guerre et de la paix. La part que l'individu pre-
nait à la souveraineté nationale n'était point ,
comme à présent, une supposition abstraite ; la
volonté de chacun avait une influence réelle ;
l'exercice de cette volonté était un plaisir vif et
répété; il en résultait que les anciens étaient dis-
posés , pour la conservation de leur importance
politique et de leur part dans l'administration
de l'Etat , à renoncer à leur indépendance
privée.
Ce renoncement était nécessaire ; car , pour
faire jouir un peuple de la plus grande étendue
de droits politiques , c'est-à-dire pour que
chaque citoyen ait sa part de la souveraineté ,
il faut des institutions qui maintiennent l'éga-
lité, qui empêchent l'accroissement des fortunes ,
proscrivent les distinctions , s'opposent à l'in-
fluence des richesses , des talents , des vertus
même (1 ) . Or toutes ces institutions limitent
la liberté et compromettent la sûreté indivi-
duelle .
( 1) De là l'ostracisme , le pétalisme , les lois agraires , la
censure , etc., etc.
17
290 DE L'USURPATION .
Aussi ce que nous nommons liberté civile
était connu chez la plupart des peuples an-
ciens (1 ) . Toutes les républiques grecques , si
nous en exceptons Athènes (2), soumettaient les
individus à une juridiction sociale presque illi-
mitée . Le même assujettissement individuel ca-
ractérisait les beaux siècles de Rome ; le citoyen
s'était constitué en quelque sorte l'esclave de la
nation dont il faisait partie; il s'abandonnait en
entier aux décisions du souverain , du législa-
teur ; il lui reconnaissait le droit de surveiller
toutes ses actions et de contraindre sa volonté :
mais c'est qu'il était lui-même à son tour ce
législateur et ce souverain ; il sentait avec or-
gueil tout ce que valait son suffrage dans une
nation assez peu nombreuse pour que chaque
citoyen fût une puissance , et cette conscience
(1) Voyez la preuve plus développée dans les Mémoires
sur l'Instruction publique de Condorcet , et dans l'His-
toire des Républiques italiennes de Simonde Sismondi ,
IV , 370. Je cite avec plaisir ce dernier ouvrage , production
d'un caractère aussi noble que le talent de l'auteur est dis-
tingué.
(2) Il est assez singulier que ce soit précisément Athènes
que nos modernes réformateurs ont évité de prendre pour
modèle : c'est qu'Athènes nous ressemblait trop; ils voulaient
plus de différences pour avoir plus de mérite. Le lecteur
curieux de se convaincre du caractère tout à fait moderne
des Athéniens peut consulter surtout Xénophon et Iso-
crate.
DE L'USURPATION . 291
de sa propre valeur était pour lui un ample
dédommagement .
Il en est tout autrement dans les Etats moder-
nes : leur étendue , beaucoup plus vaste que
celle des anciennes républiques , fait que la
masse de leurs habitants , quelque forme de
gouvernement qu'ils adoptent , n'ont point de
part active à ce gouvernement. Ils ne sont ap-
pelés tout au plus à l'exercice de la souveraineté
que par la représentation , c'est-à-dire d'une
manière fictive .
L'avantage que procurait au peuple la liberté,
comme les anciens la concevaient , c'était d'être
de fait au nombre des gouvernants ; avantage
réel, plaisir à la fois flatteur et solide. L'avantage
que procure au peuple la liberté chez les mo-
dernes , c'est d'être représenté , et de concourir
à cette représentation par son choix. C'est un
avantage sans doute , puisque c'est une garantie ;
mais le plaisir immédiat est moins vif : il ne se
compose d'aucune des jouissances du pouvoir ;
c'est un plaisir de réflexion ; celui des anciens
était un plaisir d'action. Il est clair que le pre-
mier est moins attrayant ; on ne saurait exiger
des hommes autant de sacrifices pour l'obtenir
et le conserver .
En même temps , ces sacrifices seraient beau-
coup plus pénibles : les progrès de la civilisa-
tion , la tendance commerciale de l'époque , la
292 DE L'USURPATION .
communication des peuples entre eux, ont multi-
plié et varié à l'infini les moyens de bonheur
particulier. Les hommes n'ont besoin , pour être
heureux , que d'être laissés dans une indépen-
dance parfaite sur tout ce qui a rapport à leurs
occupations , à leurs entreprises , à leur sphère
d'activité , à leurs fantaisies.
Les anciens trouvaient plus de jouissances
dans leur existence publique , et ils en trou-
vaient moins dans leur existence privée : en
conséquence , lorsqu'ils sacrifiaient la liberté
individuelle à la liberté politique , ils sacri-
fiaient moins pour avoir plus . Presque toutes
les jouissances des modernes sont dans leur
existence privée : l'immense majorité , toujours
exclue du pouvoir , n'attache nécessairement
qu'un intérêt très-passager à son existence pu-
blique. En imitant les anciens , les modernes
sacrifieraient donc plus pour obtenir moins .
Les ramifications sociales sont plus compli-
quées , plus étendues qu'autrefois ; les classes
mêmes qui paraissent ennemies sont liées entre
elles par des liens imperceptibles , mais indisso-
lubles. La propriété s'est identifiée plus inti-
mement à l'existence de l'homme ; toutes les
secousses qu'on lui fait éprouver sont plus
douloureuses .
Nous avons perdu en imagination ce que nous
avons gagné en connaissances ; nous sommes
DE L'USURPATION . 293
par là même incapables d'une exaltation du-
rable : les anciens étaient dans toute la jeunesse
de la vie morale ; nous sommes dans la maturité,
peut-être dans la vieillesse ; nous traînons tou-
jours après nous je ne sais quelle arrière-pensée
qui naît de l'expérience , et qui défait l'enthou-
siasme. La première condition pour l'enthou-
siasme , c'est de ne pas s'observer soi-même
avec finesse : or nous craignons tellement d'être
dupes , et surtout de le paraître, que nous nous
observons sans cesse dans nos impressions les
plus violentes. Les anciens avaient sur toutes
choses une conviction entière ; nous n'avons
presque sur rien qu'une conviction molle et
flottante , sur l'incomplet de laquelle nous cher-
chons en vain à nous étourdir .
Le mot illusion ne se trouve dans aucune
langue ancienne , parce que le mot ne se crée
que lorsque la chose n'existe plus .
Les législateurs doivent renoncer à tout bou-
leversement d'habitudes , à toute tentative (1 ) ,
(1) « Les politiques grecs , qui vivaient sous le gouverne-
• ment populaire , ne reconnaissaient , dit Montesquieu ,
» d'autre force que celle de la vertu ; ceux d'aujourd'hui
➤ ne nous parlent que de manufactures , de commerce , de
> finances , de richesses , et de luxe même. » ( Esprit des
Lois , III , 3. ) Il attribue cette différence à la république et
à la monarchie : il faut l'attribuer à l'esprit opposé des
temps anciens et des temps modernes. Citoyens des répu-
bliques, sujets des monarchies, tous veulent des jouissances,
et nul ne peut , dans l'état actuel des sociétés , ne pas en
vouloir.
294 DE L'USURPATION .
pour agir fortement sur l'opinion. Plus de Ly-
curgues , plus de Numas .
Il serait plus possible aujourd'hui de faire
d'un peuple d'esclaves un peuple de Spartiates,
que de former des Spartiates par la liberté. Au-
trefois, là où il y avait liberté, on pouvait sup-
porter les privations ; maintenant , partout où
il y a privation , il faut l'esclavage pour qu'on
s'y résigne .
Le peuple le plus attaché à sa liberté , dans
les temps modernes , est aussi le peuple le plus
attaché à ses jouissances ; et il tient à sa liberté
surtout, parce qu'il est assez éclairé pour y aper-
cevoir la garantie de ses jouissances .
CHAPITRE VII .
Des imitateurs modernes des républiques de l'antiquité .
Ces vérités furent complétement méconnues
par les hommes qui , vers la fin du dernier
siècle, se crurent chargés de régénérer l'espèce
humaine. Je ne veux point inculper leurs in-
tentions ; leur mouvement fut noble , leur but
DE L'USURPATION . 295
généreux . Qui de nous n'a pas senti son cœur
battre d'espérance à l'entrée de la carrière qu'ils
semblaient ouvrir ? Et malheur encore à présent
à qui n'éprouve pas le besoin de déclarer que
reconnaître des erreurs ce n'est pas abandonner
les principes que les amis de l'humanité ont pro-
fessés d'âge en âge ! Mais ces hommes avaient
pris pour guides des écrivains qui ne s'étaient
pas doutés eux-mêmes que deux mille ans pou-
vaient avoir apporté quelque altération aux dis-
positions et aux besoins des peuples .
J'examinerai peut-être une fois la théorie du
plus illustre de ces écrivains , et je relèverai се
qu'elle a de faux et d'inapplicable. On verra ,
je le pense , que la métaphysique subtile du
Contrat Social n'est propre , de nos jours, qu'à
fournir des armes et des prétextes à tous les
genres de tyrannie, à celle d'un seul, à celle de
plusieurs , à celle de tous , à l'oppression con-
stituée sous des formes légales, ou exercée par
des fureurs populaires (1) .
(1) Je suis loin de me joindre aux détracteurs de Rous-
seau; ils sont nombreux dans le moment actuel. Une tourbe
d'esprits subalternes qui placent leurs succès d'un jour à ré-
voquer en doute toutes les vérités courageuses, s'agitentpour
flétrir sa gloire : raison de plus pour être circonspect à le
blâmer. Il a le premier rendu populaire le sentiment de nos
droits ; à sa voix se sont réveillés les cœurs généreux , les
âmes indépendantes : mais ce qu'il sentait avec force , il n'a
pas su le définir avec précision. Plusieurs chapitres du Con-
296 DE L'USURPATION .
Un autre philosophe , moins éloquent , mais
non moins austère que Rousseau dans ses prin-
trat Social sont dignes des écrivains scolastiques du quin-
zième siècle. Que signifient des droits dont on jouit d'autant
plus qu'on les aliène plus complétement ? Qu'est-ce qu'une
liberté en vertu de laquelle on est d'autant plus libre , que
chacun fait plus complétement ce qui contrarie sa volonté
propre ? Les fauteurs du despotisme peuvent tirer un im-
mense avantage des principes de Rousseau . J'en connais un
qui , de même que Rousseau avait supposé que l'autorité
illimitée réside dans la societé entière , la suppose trans-
portée au représentant de cette société , à un homme qu'il
définit l'espèce personnifiée , la réunion individualisée. De
même que Rousseau avait dit que le corps social ne pouvait
nuire ni à l'ensemble de ses membres , ni à chacun d'eux
en particulier , celui-ci dit que le dépositaire du pouvoir ,
l'homme constitué société , ne peut faire de mal à la so-
ciété , parce que tout le tort qu'il lui aurait fait, il l'aurait
éprouvé fidèlement , tant il était la société elle-même. De
même que Rousseau dit que l'individu ne peut résister à la
société , parce qu'il lui a aliéné tous ses droits sans réserve,
l'autre prétend que l'autorité du dépositaire du pouvoir est
absolue , parce qu'un membre de la société ne peut lutter
contre la réunion entière ; qu'il ne peut exister de respon-
sabilité pour le dépositaire du pouvoir , parce qu'aucun in-
dividu ne peut entrer en compte avec l'être dont il fait
partie , et que celui-ci ne peut lui répondre qu'en le faisant
rentrer dans l'ordre dont il n'aurait pas dû sortir ; et pour
que nous ne craignions rien de la tyrannie, il ajoute : « Or,
voici pourquoi son autorité ( celle du dépositaire du pou-
voir) ne fut pas arbitraire : ce n'était plus un homme , c'était
un peuple. » Merveilleuse garantie que ce changement de
mot ! N'est- il pas bizarre que tous les écrivains de cette
classe reprochent à Rousseau de se perdre dans les abstrac-
tions ? Quand ils nous parlent de la société individualisée ,
et du souverain n'étant plus un homme , mais un peuple ,
sont-ce les abstractions qu'ils évitent ?
DE L'USURPATION . 297
cipes, et plus exagéré encore dans leur appli-
cation , eut une influence presque égale sur les
réformateurs de la France : c'est l'abbé de
Mably. On peut le regarder comme le repré-
sentant de cette classe nombreuse de déma-
gogues , bien ou malintentionnés , qui , du haut
de la tribune, dans les clubs et dans les pam-
phlets , parlaient de la nation souveraine pour
que les citoyens fussent plus complétement
assujettis , et du peuple libre pour que chaque
individu fût complétement esclave .
L'abbé de Mably (1), comme Rousseau , et
comme tant d'autres, avait pris l'autorité pour
la liberté , et tous les moyens lui paraissaient
bons pour étendre l'action de l'autorité sur cette
partie récalcitrante de l'existence humaine dont
il déplorait l'indépendance. Le regret qu'il ex-
prime partout dans ses ouvrages , c'est que
la loi ne puisse atteindre que les actions ; il
aurait voulu qu'elle atteignît les pensées , les
(1) L'ouvrage de Mably sur la Législation , ou Principes
des Lois , est le code du despotisme le plus complet que
l'on puisse imaginer. Combinez ses trois principes : 1º l'au-
torité législative est illimitée; il faut l'étendre à tout, et tout
courber devant elle ; 2° la liberté individuelle est un fléau ; si
vous ne pouvez l'anéantir , restreignez-la du moins autant
qu'il est possible ; 3° la propriété est un mal ; si vous ne
pouvez la détruire , affaiblissez son influence de toute ma-
nière ; vous aurez , par votre combinaison , la constitution
réunie de Constantinople et de Robespierre .
17*
298 DE L'USURPATION .
impressions les plus passagères ; qu'elle pour-
suivit l'homme sans relâche, et sans lui laisser
un asile où il pût échapper à son pouvoir. A
peine apercevait-il, n'importe chez quel peuple,
une mesure vexatoire , qu'il pensait avoir fait
une découverte , et qu'il la proposait pour mo-
dèle ; il détestait la liberté individuelle en en-
nemi personnel ; et dès qu'il rencontrait une
nation qui en était privée , n'eût-elle point de
liberté politique , il ne pouvait s'empêcher de
l'admirer. Il s'extasiait sur les Égyptiens , parce
que , disait-il , tout chez eux était prescrit par
la loi : jusqu'aux délassements , jusqu'aux be-
soins , tout pliait sous l'empirė du législateur ,
tous les moments de la journée étaient remplis
par quelque devoir ; l'amour même était soumis
à cette intervention respectée ; et c'était la
loi qui tour à tour ouvrait et fermait la couche
nuptiale ( 1) .
(1) Depuis quelque temps on nous a répété en France les
mêmes absurdités sur les Égyptiens. L'on nous a recom-
mandé l'imitation d'un peuple victime d'une double servi-
tude , repoussé par ses prêtres du sanctuaire de toutes les
connaissances ; divisé en castes, dont la dernière était privée
de tous les droits de l'état social; retenu dans une éternelle
enfance ; masse mobile , incapable également et de s'éclairer
et de se défendre , et constamment la proie du premier con-
quérant qui venait envahir son territoire. Mais il faut recon-
naître que ces nouveaux apologistes de l'Égypte sont plus
conséquents que les philosophes qui lui ont prodigué les
DE L'USURPATION . 299
Sparte , qui réunissait des formes républi-
caines au mème asservissement des individus ,
excita dans l'esprit de ce philosophe un enthou-
siasme plus vif encore. Ce couvent guerrier lui
semblait l'idéal d'une république libre ; il avait
pour Athènes un profond mépris , et il aurait
dit volontiers de cette première ville de la Grèce
ce qu'un académicien grand seigneur disait de
l'Académie : Quel épouvantable despotisme! tout
le monde y fait ce qu'il veut .
Lorsque le flot des événements eut porté à la
tète de l'État, durant la révolution française, des
hommes qui avaient adopté la philosophie comme
un préjugé , et la démocratie comme un fana-
tisme , ces hommes furent saisis pour Rousseau ,
pour Mably , et pour tous les écrivains de la
même école, d'une admiration sans bornes .
Les subtilités du premier , l'austérité du se -
cond, son intolérance, sa haine contre toutes les
passions humaines , son avidité de les asservir
toutes, ses principes exagérés sur la compétence
de la loi , la différence de ce qu'il recommandait
à ce qui avait existé, ses déclamations contre les
richesses et même contre la propriété, toutes ces
choses devaient charmer des hommes échauffés
par une victoire récente , et qui , conquérants
mêmes éloges ; ils ne mettent aucun prix à la liberté , à la
dignité de notre nature , à l'activité de l'esprit , au dévelop-
pement des facultés intellectuelles ; ils se font les panégy -
ristes du despotisme , pour en devenir les instruments .
300 DE L'USURPATION .
d'une puissance qu'on appelait loi , étaient bien
aises d'étendre cette puissance sur tous les ob-
jets. C'était pour eux une autorité précieuse que
des écrivains qui , désintéressés dans la ques-
tion , et prononçant anathème contre la royauté,
avaient , longtemps avant le renversement du
trône, rédigé en axiomes toutes les maximes né-
cessaires pour organiser , sous le nom de répu-
blique, le despotisme le plus absolu .
Nos réformateurs voulurent donc exercer la
force publique comme ils avaient appris de leurs
guides qu'elle avait étéjadis exercée dans les Etats
libres de l'antiquité ; ils crurent que tout devait
encore céder devant l'autorité collective, et que
toutes les restrictions aux droits individuels se-
raient réparées par la participation au pouvoir
social ; ils essayèrent de soumettre les Français
à une multitude de lois despotiques qui les frois-
saient douloureusement dans tout ce qu'ils a-
vaient de plus cher; ils proposèrent à un peuple
vieilli dans les jouissances le sacrifice de toutes
ces jouissances; ils firent un devoir de ce qui de-
vait être volontaire; ils entourèrent de contrainte
jusqu'aux célébrations de la liberté; ils s'éton-
naient que le souvenir de plusieurs siècles ne
disparût pas aussitôt devant les décrets d'unjour .
La loi étant l'expression de la volonté générale,
devait , à leurs yeux, l'emporter sur toute autre
puissance , même sur celle de la mémoire et du
temps . L'effet lent et graduel des impressions de
DE L'USURPATION . 301
l'enfance , la direction que l'imagination avait
reçue par une longue suite d'années , leur pa-
raissaient des actes de révolte. Ils donnaient aux
habitudes le nom de malveillance . On eût dit
que la malveillance était une puissance magique,
qui , je ne sais par quel miracle', forçait con-
stamment le peuple à faire le contraire de sa
propre volonté. Ils attribuaient à l'opposition
les malheurs de la lutte, comme s'il était jamais
permis à l'autorité de faire des changements qui
provoquent une telle opposition, comme si les
difficultés que ces changements rencontrent
n'étaient pas à elles seules la sentence de leurs
auteurs .
Cependant tous ces efforts pliaient sans cesse
sous le poids de leur propre extravagance ; le
plus petit saint, dans le plus obscur hameau, ré-
sistait avec avantage à toute l'autorité nationale
rangée en bataille contre lui ; le pouvoir social
blessait en tous sens l'indépendance individuelle,
sans en détruire le besoin ; la nation ne trouvait
point qu'une part idéale à une souveraineté ab-
straite valût ce qu'elle souffrait. On lui répétait
vainement avec Rousseau : « Les lois de la li-
berté sont mille fois plus austères que n'est dur
le joug des tyrans. " Il en résultait qu'elle ne
voulait pas de ces lois austères ; et comme elle
ne connaissait alors le joug des tyrans que par
302 DE L'USURPATION .
ouï - dire , elle croyait préférer le joug des ty-
rans ( 1) .
CHAPITRE VIII .
Des moyens employés pour donner aux modernes la liberté des anciens .
Les erreurs des hommes qui exercent l'auto-
rité , n'importe à quel titre , ne sauraient être
innocentes comme celles des individus . La force
(1) La disproportion de toutes ces mesures et de la dispo-
sition de la France fut sentie dès l'origine , et avant même
qu'elle fût parvenue au comble , par tous les hommes éclai-
rés ; mais , par une singulière méprise, ces hommes con-
cluaient que c'était la nation , et non pas les lois qu'on lui
imposait , qu'il fallait changer. « L'assemblée nationale ,
>> disait Champfort en 1789 , a donné au peuple une consti-
» tution plus forte que lui ; il faut qu'elle se hâte d'élever la
>> nation à cette hauteur. Les législateurs doivent faire
» comme ces médecins habiles qui , traitant un malade
» épuisé , font passer les restaurants à l'aide des stoma-
» chiques. » Il y a ce malheur dans cette comparaison , que
nos législateurs étaient eux- mêmes des malades qui se
disaient des médecins. On ne soutient point une nation à
la hauteur à laquelle sa propre disposition ne l'élève pas .
Pour la soutenir à ce point , il faut lui faire violence , et,
par cela même qu'on lui fait violence, elle s'affaisse et tombe
à la fin plus bas qu'auparavant .
DE L'USURPATION . 303
est toujours derrière ces erreurs , prète à leur
consacrer ses moyens terribles .
Les partisans de la liberté antique devinrent
furieux de ce que les modernes ne voulaient pas
être libres suivant leur méthode. Ils redoublè-
rent de vexations, le peuple redoubla de résis-
tance, et les crimes succédèrent aux erreurs .
« Pour la tyrannie, dit Machiavel, il faut tout
changer. » On peut dire aussi que pour tout
changer il faut la tyrannie. Nos législateurs le
sentirent, et ils proclamèrent que le despotisme
était indispensable pour fonder la liberté.
Il y a des axiomes qui paraissent clairs parce
qu'ils sont courts . Les hommes rusés les jettent,
comme pâture, à la foule; les sots s'en emparent
parce qu'ils leur épargnent la peine de réfléchir ,
et ils les répètent pour se donner l'air de les
comprendre. Des propositions dont l'absurdité
nous étonne quand elles sont analysées, se glis-
sent ainsi dans mille têtes, sont redites par mille
bouches , et l'on est réduit sans cesse à démon-
trer l'évidence .
De ce nombre est l'axiome que nous venons
de citer; il a fait retentir dix ans toutes les tri-
bunes françaises ; que signifie-t-il néanmoins ?
La liberté n'est d'un prix inestimable que parce
qu'elle donne à notre esprit de la justesse , à
notre caractère de la force, à notre âme de l'élé-
vation. Mais ces bienfaits ne tiennent-ils pas à
304 DE L'USURPATION .
ce que la liberté existe ? Si pour l'introduire
vous avez recours au despotisme, qu'établissez-
vous ? de vaines formes. Le fond vous échap-
pera toujours .
Que faut-il dire à une nation pour qu'elle se
pénètre des avantages de la liberté ? Vous étiez
opprimés par une minorité privilégiée; le grand
nombre était immolé à l'ambition de quelques-
uns ; des lois inégales appuyaient le fort contre
le faible; vous n'aviez que des jouissances pré-
caires, qu'à chaque instant l'arbitraire menaçait
de vous enlever; vous ne contribuiez ni à la con-
fection de vos lois, ni à l'élection de vos magis-
trats : tous ces abus vont disparaître, tous vos
droits vous seront rendus .
Mais ceux qui prétendent fonder la liberté par
le despotisme, que peuvent-ils dire ? Aucun pri-
vilége ne pèsera sur les citoyens , mais tous les
jours les hommes suspects seront frappés sans
ètre entendus ; la vertu sera la première ou la
seule distinction , mais les plus persécuteurs et
les plus violents se créeront un patriciat de ty-
rannie maintenu par la terreur ; les lois proté-
geront les propriétés , mais l'expropriation sera
le partage des individus ou des classes soupçon-
nécs; le peuple élira ses magistrats, mais , s'il ne
les élit dans le sens prescrit d'avance , ses choix
seront déclarés nuls; les opinions seront libres ,
mais toute opinion contraire non-seulement au
DE L'USURPATION . 305
système général, mais aux moindres mesures de
circonstance, sera punie comme un attentat.
Tel fut le langage , telle fut la pratique des
réformateurs de la France durant de longues
années .
Ils remportèrent des victoires apparentes ,
mais ces victoires étaient contraires à l'esprit
de l'institution qu'ils voulaient établir; et comme
elles ne persuadaient point les vaincus, elles ne
rassuraient point les vainqueurs. Pour former
les hommes à la liberté, on les entourait de l'ef-
froi des supplices ; on rappelait avec exagération
les tentatives qu'une autorité détruite s'était per-
mises contre la pensée, et l'asservissement de la
pensée était le caractère distinctif de la nouvelle
autorité; on déclamait contre les gouvernements
tyranniques , et l'on organisait le plus tyran-
nique des gouvernements.
On ajournait la liberté, disait-on, jusqu'à ce
que les factions se fussent calmées : mais les fac-
tions ne se calment que lorsque la liberté n'est
plus ajournée. Les mesures violentes , adoptées
comme dictature , en attendant l'esprit public ,
l'empêchent de naître ; on s'agite dans un cercle
vicieux ; on marque une époque qu'on est cer-
tain de ne pas atteindre , car les moyens choisis
pour l'atteindre ne lui permettent pas d'arriver.
La force rend de plus en plus la force néces-
saire ; la colère s'accroît par la colère ; les lois se
306 DE L'USURPATION .
forgent comme des armes ; les codes deviennent
des déclarations de guerre ; et les amis aveugles
de la liberté, qui ont cru l'imposer par le des-
potisme , soulèvent contre eux toutes les âmes
libres , et n'ont pour appuis que les plus vils
flatteurs du pouvoir.
Au premier rang des ennemis que nos déma-
gogues avaient à combattre , se trouvaient les
classes qui avaient profité de l'organisation so-
ciale abattue, et dont les priviléges , abusifs peut-
être , avaient été pourtant des moyens de loisir,
de perfectionnement et de lumières. Une grande
indépendance de fortune est une garantie contre
plusieurs genres de bassesses et de vices. La
certitude de se voir respecté est un préservatif
contre cette vanité inquiète et ombrageuse qui
partout aperçoit l'insulte et suppose le dédain ;
passion implacable qui se venge par le mal
qu'elle fait de la douleur qu'elle éprouve.
L'usage des formes douces et l'habitude des
nuances ingénieuses donnent à l'âme une sus-
ceptibilité délicate , à l'esprit une rapide flexi-
bilité .
Il fallait profiter de ces qualités précieuses ;
il fallait entourer l'esprit chevaleresque de bar-
rières qu'il ne pût franchir , mais lui laisser un
noble élan dans la carrière que la nature rend
commune à tous. Les Grecs épargnaient les
captifs qui récitaient des vers d'Euripide. La
DE L'USURPATION . 307
moindre lumière , le moindre germe de la
pensée , le moindre sentiment doux , la moindre
forme élégante , doivent être soigneusement
protégés. Ce sont autant d'éléments indispen-
sables au bonheur social ; il faut les sauver de
l'orage , il le faut , et pour l'intérêt de la justice,
et pour celui de la liberté ; car toutes ces choses
aboutissent à la liberté par des routes plus ou
moins directes .
Nos réformateurs fanatiques confondirent les
époques pour rallumer et entretenir les haines .
Comme on était remonté aux Francs et aux
Goths pour consacrer des distinctions oppres-
sives , ils remontèrent aux Francs et aux Goths
pour trouver des prétextes d'oppression en sens
inverse . La vanité avait cherché des titres d'hon-
neur dans les archives et dans les chroniques :
une vanité plus âpre et plus vindicative puisa
dans les chroniques et dans les archives des
actes d'accusation . On ne voulut ni tenir compte
des temps , ni distinguer les nuances , ni ras-
surer les appréhensions , ni pardonner aux pré-
tentions passagères , ni laisser de vains mur-
mures s'éteindre , de puériles menaces s'éva-
porer; on enregistra les engagements de l'amour-
propre ; on ajouta aux distinctions qu'on voulait
abolir une distinction nouvelle , la persécution ;
et en accompagnant leur abolition de rigueurs
308 DE L'USURPATION .
injustes , on leur ménagea l'espoir assuré de
ressusciter avec la justice.
Dans toutes les luttes violentes , les intérêts
accourent sur les pas des opinions exaltées ,
comme les oiseaux de proie suivent les armées
prêtes à combattre. La haine , la vengeance , la
cupidité , l'ingratitude , parodièrent effronté-
ment les plus nobles exemples , parce qu'on en
avait recommandé maladroitement l'imitation .
L'ami perfide , le débiteur infidèle , le délateur
obscur , le juge prévaricateur , trouvèrent leur
apologie écrite d'avance dans la langue con-
venue. Le patriotisme devint l'excuse banale
préparée pour tous les délits. Les grands sacri-
fices , les actes de dévoûment , les victoires
remportées sur les penchants naturels par le
républicanisme austère de l'antiquité , servirent
de prétexte au déchaînement effréné des passions
égoïstes . Parce que jadis des pères inexorables ,
mais justes , avaient condamné leurs fils cou-
pables , leurs modernes copistes livrèrent aux
bourreaux leurs ennemis innocents . La vie la
plus obscure , l'existence la plus immobile ,
le nom le plus ignoré , furent d'impuissantes
sauvegardes . L'inaction parut un crime , les af-
fections domestiques un oubli de la patrie , le
bonheur un désir suspect. La foule , corrompue
à la fois par le péril et par l'exemple , répétait
DE L'USURPATION . 309
en tremblant le symbole commandé , et s'épou-
vantait du bruit de sa propre voix. Chacun
faisait nombre, et s'effrayait du nombre qu'il
contribuait à augmenter. Ainsi se répandit sur
la France cet inexplicable vertige qu'on a
nommé règne de la terreur. Qui peut être sur-
pris de ce que le peuple s'est détourné du but
vers lequel on voulait le conduire par une sem-
blable route ?
Non-seulement les extrêmes se touchent ,
mais ils se suivent ; une exagération produit
toujours l'exagération contraire (1) . Lorsque de
certaines idées se sont associées à de certains
mots , l'on a beau démontrer que cette associa-
tion est abusive , ces mots reproduits rappellent
longtemps les mêmes idées. C'est au nom de la
liberté qu'on nous a donné des prisons , des
échafauds , des vexations innombrables : се
nom , signal de mille mesures odieuses et tyran-
niques , a dû réveiller la haine et l'effroi .
Mais a-t-on raison d'en conclure que les mo-
dernes sont disposés à se résigner au despotisme ?
(1) « Tout ce qui tend à restreindre les droits du roi ,
>> disait M. de Clermont-Tonnerre en 1790 , est accueilli
> avec transport , parce qu'on se rappelle les abus de la
> royauté. Il viendra peut-être un temps où tout ce qui
▸ tendra à restreindre les droits du peuple sera accueilli
» avec le même fanatisme , parce qu'on aura non moins
>> fortement senti les dangers de l'anarchie. »
340 DE L'USURPATION .
Quelle a été la cause de leur résistance obstinée
à ce qu'on leur offrait comme liberté ? Leur vo-
lonté ferme de ne sacrifier ni leur repos , ni leurs
habitudes , ni leurs jouissances. Or, si le despo-
tisme est l'ennemi le plus irréconciliable de tout
repos et de toutes jouissances , n'en résulte-t-il
pas qu'en croyant abhorrer la liberté , les mo-
dernes n'ont abhorré que le despotisme ?
CHAPITRE IX .
L'aversion des modernes pour cette prétendue liberté implique-t-elle
en eux l'amour du despotisme ?
Je n'entends nullement par despotisme les
gouvernements où les pouvoirs ne sont pas ex-
pressément limités , mais où il y a pourtant des
intermédiaires ; où une tradition de liberté et de
justice contient les agents de l'administration ; où
l'autorité ménage les habitudes ; où l'indépen-
dance des tribunaux est respectée . Ces gouver-
nements peuvent être imparfaits ; ils le sont d'au-
tant plus que les garanties qu'ils établissent sont
DE L'USURPATION . 311
moins assurées ; mais ils ne sont pas purement
despotiques .
J'entends par despotisme un gouvernement
où la volonté du maître est la seule loi ; où les
corporations , s'il en existe , ne sont que ses or-
ganes ; où ce maître se considère comme le seul
propriétaire de son empire , et ne voit dans ses
sujets que des usufruitiers ; où la liberté peut
être ravie aux citoyens , sans que l'autorité
daigne expliquer ses motifs , et sans qu'on en
puisse réclamer la connaissance ; où les tribu-
naux sont subordonnés aux caprices du pouvoir ;
où leurs sentences peuvent être annulées ; où
les absous sont traduits devant de nouveaux
juges , instruits , par l'exemple de leurs prédé-
cesseurs , qu'ils ne sont là que pour condamner.
Il y a vingt ans qu'aucun gouvernement pareil
n'existait en Europe . Il en existe un maintenant,
c'est celui de France . J'écarte ici tout ce qui tient
à ses conséquences pratiques ; j'en traiterai plus
loin : je ne parle à présent que du principe , et
j'affirme que ce principe est le même que celui
du gouvernement que les modernes ont détesté,
quand il arborait les étendards de la liberté. Ce
principe, c'est l'arbitraire. L'unique différence ,
c'est qu'au lieu de s'exercer au nom de tous , il
s'exerce au nom d'un seul . Est-ce une raison
pour qu'il soit plus supportable, et pour que les
hommes se réconcilient plus volontiers avec lui ?
342 DE L'USURPATION .
CHAPITRE X.
Sophisme en faveur de l'arbitraire exercé par un seul homme .
Oui , disent ses apologistes , l'arbitraire , con-
centré dans une seule main, n'est pas dangereux,
comme lorsque des factieux se le disputent ; l'in-
térêt d'un seul homme investi d'un pouvoir
immense est toujours le même que celui du
peuple ( 1) . Laissons de côté pour le moment les
lumières que nous fournit l'expérience ; analy-
sons l'assertion en elle-même .
L'intérêt du dépositaire d'une autorité sans
bornes est-il nécessairement conforme à celui de
ses sujets ? Je vois bien que ces deux intérêts se
rencontrent aux extrémités de la ligne qu'ils par-
courent , mais ne se séparent-ils pas au milieu ?
(1) La souveraine justice de Dieu , dit un écrivain fran-
çais , tient à sa souveraine puissance ; et il en conclut que
la souveraine puissance est toujours la souveraine justice.
Pour compléter le raisonnement , il aurait dû affirmer que
le dépositaire de cette puissance est toujours semblable à
Dieu.
DE L'USURPATION . 343
En fait d'impôts, de guerres, de mesures de po-
lice , l'intervalle est vaste entre ce qui est juste ,
c'est -à- dire indispensable , et ce qui serait évi-
demment dangereux pour le maître même . Si le
pouvoir est illimité, celui qui l'exerce, en le sup-
posant raisonnable, ne dépassera pas ce dernier
terme, mais il excédera souvent le premier. Or
l'excéder est déjà un mal.
Secondement, admettons cet intérêt identique :
la garantie qu'il nous procure est-elle infaillible ?
On dit tous les jours que l'intérêt bien entendu
de chacun l'invite à respecter les règles de la jus-
tice ; on fait néanmoins des lois contre ceux qui
les violent , tant il est constaté que les hommes
s'écartent fréquemment de leur intérêt bien en-
tendu (1).
Enfin le gouvernement , quelle que soit sa
forme , réside-t-il de fait dans le possesseur de
l'autorité suprême ? Le pouvoir ne se subdivise-
t-il pas ? ne se partage-t-il point entre des milliers
de subalternes ? L'intérêt de ces innombrables
gouvernants est-il alors le même que celui des
gouvernés ? Non sans doute ; chacun d'eux a
tout près de lui quelque égal ou quelque infé-
rieur dont les pertes l'enrichiraient , dont l'hu-
(1) Il est insensé de croire , dit Spinosa , que celui-là
seul ne sera pas entraîné par ses passions , dont la situation
est telle qu'il est entouré des tentations les plus fortes , et
qu'il a plus de facilité et moins de danger à leur céder.
18
314 DE L'USURPATION .
miliation flatterait sa vanité , dont l'éloignement
le délivrerait d'un rival , d'un surveillant in-
commode .
Pour défendre le système qu'on veut établir,
ce n'est pas l'identité de l'intérêt , c'est l'univer-
salité du désintéressement qu'il faut démontrer.
Au haut de la hiérarchie politique , un homme
sans passions , sans caprices , inaccessible à la
séduction , à la haine , à la faveur , à la colère , à
la jalousie, actif , vigilant , tolérant pour toutes
les opinions , n'attachant aucun amour-propre
à persévérer dans les erreurs qu'il aurait com-
mises , dévoré du désir du bien , et sachant
néanmoins résister à l'impatience et respecter
les droits du temps ; plus bas , dans la gradation
des pouvoirs , des ministres doués des mêmes
vertus , existant dans la dépendance sans être
serviles , au milieu de l'arbitraire sans être
tentés de s'y prêter par crainte ou d'en abuser
par égoïsme ; enfin , partout , dans les fonctions
inférieures , même réunion de qualités rares ,
même amour de la justice , même oubli de soi ,
telles sont les hypothèses nécessaires : les re-
gardez-vous comme probables ?
Si cet enchaînement de vertus surnaturelles
se trouve rompu dans un seul anneau , tout est
en péril. Vainement les deux moitiés ainsi sépa-
rées resteront irréprochables : la vérité ne re-
montera plus avec exactitude jusqu'au faîte du
DE L'USURPATION . 315
pouvoir ; la justice ne descendra plus , entière
et pure , dans les rangs obscurs du peuple. Une
seule transmission infidèle suffit pour tromper
l'autorité , et pour l'armer contre l'innocence .
Lorsqu'on vante le despotisme , l'on croit tou-
jours n'avoir de rapports qu'avec le despote ;
mais on en a d'inévitables avec tous les agents
subalternes . Il ne s'agit plus d'attribuer à un
seul homme des facultés distinguées et une
équité à toute épreuve ; il faut supposer l'exis-
tence de cent ou deux cent mille créatures angé-
liques , au-dessus de toutes les faiblesses et de
tous les vices de l'humanité.
On abuse donc les Français , lorsqu'on leur
dit : L'intérêt du maître est d'accord avec le
vôtre. Tenez-vous tranquilles , l'arbitraire ne
vous atteindra pas ; il ne frappe que les impru-
dents qui le provoquent. Celui qui se résigne et
se tait se trouve partout à l'abri .
Rassuré par ce vain sophisme , ce n'est pas
contre les oppresseurs qu'on s'élève , c'est aux
opprimés qu'on cherche des torts. Nul ne sait
être courageux , même par prudence. On ouvre
à la tyrannie un libre passage , se flattant d'être
ménagé. Chacun marche les yeux baissés dans
l'étroit sentier qui doit le conduire en sûreté
vers la tombe ; mais quand l'arbitraire est toléré,
il se dissémine de manière que le citoyen le plus
316 DE L'USURPATION .
inconnu peut tout à coup le rencontrer armé
contre lui .
Quelles que soient les espérances des âmes
pusillanimes , heureusement pour la moralité
de l'espèce humaine , il ne suffit pas de se tenir
à l'écart et de laisser frapper les autres. Mille
liens nous unissent à nos semblables, et l'égoïsme
le plus inquiet ne parvient pas à les briser tous .
Vous vous croyez invulnérable dans votre obscu-
rité volontaire ; mais vous avez un fils , la jeu-
nesse l'entraîne ; un frère moins prudent que
vous se permet un murmure ; un ancien ennemi ,
qu'autrefois vous avez blessé , a su conquérir
quelque influence ; votre maison d'Albe charme
les regards d'un prétorien. Que ferez-vous alors ?
Après avoir avec amertume blamé toute récla-
mation , rejeté toute plainte, vous plaindrez-
vous à votre tour ? Vous êtes condamné d'avance,
et par votre propre conscience , et par cette
opinion publique avilie que vous avez contribué
vous- même à former . Céderez-vous sans résis-
tance ? Mais vous permettra-t-on de céder ?
n'écartera-t- on pas , ne poursuivra-t-on point
un objet importun , monument d'une injustice ?
Des innocents ont disparu , vous les avez jugés
coupables ; vous avez donc frayé la route où
vous marchez à votre tour .
DE L'USURPATION . 317
CHAPITRE XI .
Des effets de l'arbitraire sur les diverses parties de l'existence humaine.
L'arbitraire , soit qu'il s'exerce au nom d'un
seul ou au nom de tous , poursuit l'homme dans
tous ses moyens de repos et de bonheur.
Il détruit la morale , car il n'y a point de
morale sans sécurité ; il n'y a point d'affections
douces sans la certitude que les objets de ces
affections reposent à l'abri sous la sauvegarde
de leur innocence. Lorsque l'arbitraire frappe
sans scrupule les hommes qui lui sont suspects,
ce n'est pas seulement un individu qu'il persé-
cute, c'est la nation entière qu'il indigne
d'abord , et qu'il dégrade ensuite. Les hommes
tendent toujours à s'affranchir de la douleur.
Quand ce qu'ils aiment est menacé, ils s'en déta-
chent ou le défendent. Les mœurs , dit M. de
Paw , se corrompent subitement dans les villes
attaquées de la peste ; on s'y vole l'un l'autre en
mourant . L'arbitraire est au moral ce que la
peste est au physique; chacun repousse le com
18
*
318. DE L'USURPATION .
pagnon d'infortune qui voudrait s'attacher à
lui ; chacun abjure les liens de sa vie passée. Il
s'isole pour se défendre , et ne voit dans la fai-
blesse ou l'amitié qui l'implore qu'un obstacle
à sa sûreté. Une seule chose conserve son prix :
ce n'est pas l'opinion publique , il n'existe plus
ni gloire pour les puissants , ni respect pour les
victimes ; ce n'est pas la justice , ses lois sont
méconnues et ses formes profanées ; c'est la
richesse . Elle peut désarmer la tyrannie ; elle
peut séduire quelques-uns de ses agents , apaiser
la proscription , faciliter la fuite , répandre
quelques jouissances passagères sur une vie
toujours menacée. On amasse pour jouir ; on
jouit pour oublier des dangers inévitables ; on
oppose au malheur d'autrui la dureté , au sien
propre l'insouciance ; on voit couler le sang à
côté des fêtes ; on étouffe la sympathie en
stoïcien farouche ; on se précipite dans le plaisir
en sybarite voluptueux .
Lorsqu'un peuple contemple froidement une
succession d'actes tyranniques , lorsqu'il voit
sans murmure les prisons s'encombrer , se mul-
tiplier les lettres d'exil , croit-on qu'il suffise ,
au milieu de ce détestable exemple , de quelques
phrases banales pour ranimer les sentiments
honnêtes et généreux ? L'on parle de la nécessité
de la puissance paternelle ; mais le premier
devoir d'un fils est de défendre son père
DE L'USURPATION . 319
opprimé ; et lorsque vous enlevez un père au
milieu de ses enfants , lorsque vous forcez ces
derniers à garder un lâche silence , que devient
l'effet de vos maximes et de vos codes , de vos
déclamations et de vos lois ? L'on rend hommage
à la sainteté du mariage ; mais , sur une dénon-
ciation ténébreuse , sur un simple soupçon , par
une mesure qu'on appelle de police , on sépare
un époux de sa femme , une femme de son mari !
Pense-t-on que l'amour conjugal s'éteigne et
renaisse tour à tour , comme il convient à l'au-
torité ? L'on vante les liens domestiques ; mais la
sanction des liens domestiques , c'est la liberté
individuelle , l'espoir fondé de vivre ensemble ,
de vivre libres , dans l'asile que la justice
garantit aux citoyens. Si les liens domestiques
existaient , les pères , les enfants , les époux , les
femmes , les amis , les proches de ceux que l'ar-
bitraire opprime , se soumettraient-ils à cet
arbitraire ? On parle de crédit , de commerce ,
d'industrie ; mais celui qu'on arrête a des
créanciers dont la fortune s'appuie sur la sienne,
des associés intéressés à ses entreprises . L'effet
de sa détention n'est pas seulement la perte
momentanée de sa liberté , mais l'interruption
de ses spéculations , peut-être sa ruine. Cette
ruine s'étend à tous les copartageants de ses
intérêts . Elle s'étend plus loin encore : elle
frappe toutes les opinions , elle ébranle toutes
320 DE L'USURPATION .
les sécurités . Lorsqu'un individu souffre sans
avoir été reconnu coupable , tout ce qui n'est
pas dépourvu d'intelligence se croit menacé , et
avec raison , car la garantie est détruite . L'on se
tait , parce qu'on a peur; mais toutes les trans-
actions s'en ressentent. La terre tremble , et l'on
ne marche qu'avec effroi ( 1 ) .
Tout se tient dans nos associations nom-
breuses , au milieu de nos relations si compli-
quées. Les injustices qu'on nomme partielles
sont d'intarissables sources de malheur public ;
(1) Une des plus grandes erreurs de la nation française ,
c'est de n'avoir jamais attaché suffisamment d'importance
à la liberté individuelle. On se plaint de l'arbitraire quand
on est frappé par lui , mais plutôt comme d'une erreur que
comme d'une injustice ; et peu d'hommes , dans la longue
série de nos oppressions diverses , se sont donné le facile
mérite de réclamer pour des individus d'un parti différent
du leur. Je ne sais quel écrivain a déjà remarqué que M. de
Montesquieu , qui défend avec force les droits de la propriété
particulière , contre l'intérêt même de l'Etat , traite avec
beaucoup moins de chaleur la question de la liberté des
individus , comme si les personnes étaient moins sacrées
que les biens. Il y a une cause toute simple pour que , chez
un peuple distrait et égoïste , les droits de la liberté indi-
viduelle soient moins bien protégés que ceux de la propriété.
L'homme auquel on enlève sa liberté est désarmé par ce
fait même , au lieu que l'homme qu'on dépouille de sa
propriété conserve sa liberté pour la réclamer. Ainsi , la
liberté n'est jamais défendue que par les amis de l'opprimé ;
la propriété l'est par l'opprimé lui-même. On conçoit que
la vivacité des réclamations soit différente dans les deux
cas .
DE L'USURPATION . 321
il n'est pas donné au pouvoir de les circonscrire
dans une sphère déterminée. On ne saurait faire
la part de l'iniquité. Une seule loi barbare
décide de la législation tout entière. Aucune loi
juste ne demeure inviolable auprès d'une seule
mesure qui soit illégale. On ne peut refuser la
liberté aux uns , et l'accorder aux autres. Sup-
posez un seul acte de rigueur contre des hommes
qui ne soient pas convaincus , toute liberté
devient impossible. Celle de la presse , on s'en
servira pour émouvoir le peuple en faveur de
victimes peut-être innocentes. La liberté indi-
viduelle , ceux que vous poursuivrez s'en pré-
vaudront pour vous échapper. La liberté
d'industrie , elle fournira des ressources aux
proscrits. Il faudra donc les gèner toutes , les
anéantir également. Les hommes voudraient
transiger avec lajustice, sortir de son cercle pour
un jour , pour un obstacle , et rentrer ensuite
dans l'ordre . Ils voudraient la garantie de la
règle et le succès de l'exception. La nature s'y
oppose ; son système est complet et régulier.
Une seule déviation le détruit , comme , dans un
calcul arithmétique , l'erreur d'un chiffre ou de
mille fausse de même le résultat.
322 DE L'USURPATION .
CHAPITRE XII .
Des effets de l'arbitraire sur les progrès intellectuels .
L'homme n'a pas uniquement besoin de re-
pos , d'industrie , de bonheur domestique , de
vertus privées ; la nature lui a donné aussi des
facultés sinon plus nobles , du moins plus bril-
lantes . Ces facultés , plus que toutes les autres ,
sont menacées par l'arbitraire ; après avoir
essayé de les plier à son usage , irrité qu'il est
de leur résistance , il finit par les étouffer.
Ilya , dit Condillac , deux sortes de bar-
barie , l'une qui précède les siècles éclairės ,
l'autre qui leur succède. La première est un état
désirable , si vous la comparez avec la seconde.
Mais c'est seulement vers la seconde que l'arbi-
traire peut aujourd'hui ramener les peuples ; et
par là même leur dégradation est plus rapide :
car ce qui avilit les hommes , ce n'est point de
ne pas avoir une faculté , c'est de l'abdiquer.
Je suppose une nation éclairée , enrichie des
travaux de plusieurs générations studieuses ,
DE L'USURPATION . 323
possédant des chefs-d'œuvre de tout genre ,
ayant fait d'immenses progrès dans les sciences
et dans les arts . Si l'autorité mettait des en-
traves à la manifestation de la pensée et à l'ac-
tivité de l'esprit , cette nation pourrait vivre
quelque temps sur ses capitaux anciens , pour
ainsi dire , sur ses lumières acquises ; mais rien
ne se renouvellerait dans ses idées ; le principe
reproducteur serait desséché. Durant quelques
années la vanité suppléerait à l'amour des lu-
mières . Des sophistes , se rappelant l'éclat et la
considération que donnaient auparavant les
travaux littéraires , se livreraient à des travaux
du même genre en apparence. Ils combattraient
avec des écrits le bien que des écrits auraient
fait ; et tant qu'il resterait quelque trace des
principes libéraux , il y aurait dans la littéra-
ture une espèce de mouvement , une sorte de
lutte contre ces écrits et ces principes. Mais ce
mouvement serait un héritage de la liberté dé-
truite. A mesure qu'on en ferait disparaître les
derniers vestiges , les dernières traditions , il y
aurait moins de succès et moins de profit à
continuer des attaques chaque jour plus super-
flues. Quand tout aurait disparu , le combat
finirait , parce que les combattants n'aperce-
vraient plus d'adversaires , et les vainqueurs
comme les vaincus garderaient le silence. Qui
sait si l'autorité ne jugerait pas utile de l'im
324 DE L'USURPATION .
poser ? Elle ne voudrait pas que l'on réveillat
des souvenirs éteints , qu'on agitât des ques-
tions délaissées. Elle pèserait sur ses acolytes
trop zélés , comme autrefois sur ses ennemis .
Elle défendrait d'écrire , même dans son sens ,
sur les intérêts de l'espèce humaine , comme je
ne sais quel gouvernement dévot avait interdit
de parler de Dieu en bien ou en mal. On décla-
rerait sur quelles questions l'esprit humain
pourrait s'exercer ; on lui permettrait de s'é-
battre , avec subordination toutefois, dans l'en-
ceinte qui lui serait concédée. Mais anathème à
lui , s'il franchit cette enceinte ; si , n'abjurant
pas sa céleste origine , il se livre à des spécu-
lations défendues ; s'il ose penser que sa desti-
nation la plus noble n'est pas la décoration in-
génieuse de sujets frivoles , la louange adroite ,
la déclamation sonore sur des objets indifférents,
mais que le ciel et sa nature l'ont constitué tri-
bunal éternel , où tout s'analyse , où tout s'exa-
mine , où tout se juge en dernier ressort ! Ainsi ,
la carrière de la pensée, proprement dite , serait
définitivement fermée ; la génération éclairée
disparaîtrait graduellement ; la génération sui-
vante , ne voyant dans les occupations intellec-
tuelles aucun avantage , y voyant même des
dangers , s'en détacherait sans retour.
En vain direz- vous que l'esprit humain pour-
rait briller encore dans la littérature légère ,
DE L'USURPATION . 325
qu'il pourrait se livrer aux sciences exactes et
naturelles , qu'il pourrait s'adonner aux arts .
La nature , en créant l'homme , n'a pas con-
sulté l'autorité ; elle a voulu que toutes nos fa-
cultés eussent entre elles une liaison intime , et
qu'aucune ne pût être limitée sans que les au-
tres s'en ressentissent. L'indépendance de la
pensée est aussi nécessaire , même à la littéra-
ture légère , aux sciences et aux arts , que l'air
à la vie physique. L'on pourrait aussi bien faire
travailler des hommes sous une pompe pneu-
matique , en disant qu'on n'exige pas d'eux
qu'ils respirent , mais qu'ils remuent les bras
et les jambes , que maintenir l'activité de l'es-
prit sur un sujet donné, en l'empêchant de
s'exercer sur les objets importants qui lui ren-
dent son énergie , parce qu'ils lui rappellent sa
dignité. Les littérateurs , ainsi garrottés , font
d'abord des panégyriques ; mais ils deviennent
peu à peu incapables même de louer , et la lit-
térature finit par se perdre dans les anagrammes
et les acrostiches. Les savants ne sont plus que
les dépositaires de découvertes anciennes , qui
se détériorent et se dégradent entre des mains
chargées de fers. La source du talent se tarit
chez les artistes , avec l'espoir de la gloire , qui
ne se nourrit que de liberté; et, par une relation
mystérieuse , mais incontestable entre des
,
choses que l'on croyait pouvoir s'isoler , ils
19
326 DE L'USURPATION .
n'ont plus la faculté de représenter noblement
la figure humaine lorsque l'âme humaine est
avilie.
Et ce ne serait pas tout encore : bientôt le
commerce, les professions et les métiers les plus
nécessaires , se ressentiraient de cette apathie.
Le commerce n'est pas à lui seul un mobile d'ac-
tivité suffisant ; l'on s'exagère l'influence de
l'intérêt personnel ; l'intérêt personnel a besoin
pour agir de l'existence de l'opinion : l'homme
dont l'opinion languit étouffée n'est pas long-
temps excité , même par son intérêt ; une sorte
de stupeur s'empare de lui ; et comme la para-
lysie s'étend d'une portion du corps à l'autre ,
elle s'étend aussi de l'une à l'autre de nos fa-
cultés.
L'intérêt , séparé de l'opinion , est borné dans
ses besoins , et facile à contenter dans ses jouis-
sances : il travaille juste ce qu'il faut pour le
présent , mais ne prépare rien pour l'avenir.
Ainsi les gouvernements qui veulent tuer l'opi-
nion et croient encourager l'intérêt se trouvent,
par une opération double et maladroite , les
avoir tués tous les deux .
Il y a sans doute un intérêt qui ne s'éteint
pas sous l'arbitraire ; mais ce n'est pas celui
qui porte l'homme au travail , c'est celui qui le
porte à mendier , à piller , à s'enrichir des fa-
veurs de la puissance et des dépouilles de la
DE L'USURPATION . 327
faiblesse . Cet intérêt n'a rien de commun avec
le mobile nécessaire aux classes laborieuses ; il
donne aux alentours des despotes une grande
activité ; mais il ne peut servir de levier ni aux
efforts de l'industrie , ni aux spéculations du
commerce .
L'indépendance intellectuelle a de l'influence
même sur les succès militaires : l'on n'aperçoit
pas au premier coup d'œil la relation qui existe
entre l'esprit public d'une nation et la discipline
ou la valeur d'une armée ; cette relation pour-
tant est constante et nécessaire. On aime , de
nos jours, à ne considérer les soldats que comme
des instruments dociles qu'il suffit de savoir
habilement employer : cela n'est que trop vrai à
certains égards . Il faut néanmoins que ces sol-
dats aient la conscience qu'il existe derrière eux
une certaine opinion publique ; celle les anime
presque sans qu'ils la connaissent ; elle res-
semble à cette musique au son de laquelle ces
mèmes soldats s'avancent à l'ennemi. Nul n'y
prête une attention suivie ; mais tous sont re-
mués , encouragés , entraînés par elle. Ce fut
avec l'esprit public de la Prusse, autant qu'avec
ses légions , que le grand Frédéric repoussa
l'Europe coalisée ; cet esprit public s'était formé
de l'indépendance que ce monarque avait laissée
toujours au développement des facultés intellec-
tuelles . Durant la guerre de Sept ans il éprouva-
328 DE L'USURPATION .
de fréquents revers : sa capitale fut prise , ses
armées furent dispersées ; mais il y avait je ne
sais quelle élasticité qui se communiquait de
lui à son peuple , et de son peuple à lui. Les
vœux de ses sujets réagissaient sur ses défen-
seurs ; ils les appuyaient d'une sorte d'atmo-
sphère d'opinion qui les soutenait et doublait
leurs forces ( 1) .
Je ne me déguise point , en écrivant ces
lignes , qu'une classe d'écrivains n'y verra qu'un
sujet de moquerie. Ils veulent à toute force
qu'il n'y ait rien de moral dans le gouverne-
ment de l'espèce humaine ; ils mettent ce qu'ils
ont de facultés à prouver l'inutilité et l'im-
puissance de ces facultés. Ils constitueut l'état
social avec un petit nombre d'éléments bien
simples : des préjugés pour tromper les hommes ,
des supplices pour les effrayer , de l'avidité
(1) Ces considérations , que j'écrivais il y a huit ans , m'ont
fourni depuis lors une preuve bien frappante du triomphe
assuré des principes vrais. Cette Prusse , que je présentais
comme un exemple de la force morale d'une nation éclairée ,
a paru tout à coup avoir perdu son énergie et toutes ses
vertus belliqueuses. Les amis auxquels j'avais communiqué
mon ouvrage me demandaient , après la bataille d'léna , ce
qu'étaient devenus les rapports de l'esprit public avec les
victoires . Quelques années se sont écoulées , et la Prusse
s'est relevée de sa chute ; elle s'est placée au premier rang
des nations ; elle a conquis des droits à la reconnaissance des
générations futures , au respect et à l'enthousiasme de tous
les amis de l'humanité .
DE L'USURPATION . 329
pour les corrompre , de la frivolité pour les
dégrader , de l'arbitraire pour les conduire , et ,
il le faut bien , des connaissances positives et des
sciences exactes , pour servir plus adroitement
cet arbitraire. Je ne puis croire que ce soit le
terme de quarante siècles de travaux .
La pensée est le principe de tout; elle s'appli-
que à l'industrie , à l'art militaire , à toutes les
sciences, à tous les arts : elle leur fait faire des
progrès ; puis , en analysant ces progrès , elle
étend son propre horizon. Si l'arbitraire veut
la restreindre, la morale en sera moins saine ( 1 ),
les connaissances de fait moins exactes , les
sciences moins actives dans leur développement,
l'art militaire moins avancé , l'industrie moins
enrichie par des découvertes .
L'existence humaine, attaquée dans ses parties
les plus nobles , sent bientôt le poison s'étendre
jusqu'aux parties les plus éloignées. Vous croyez
n'avoir fait que la borner dans quelque liberté
superflue , ou lui retrancher quelque pompe
inutile : votre arme empoisonnée l'a blessée au
cœur .
L'on nous parle souvent , je le sais , d'un
cercle prétendu que parcourt l'esprit humain ,
(1) Le voyage de Barrow en Chine peut servir à montrer ce
que devient , pour la morale comme pour tout le reste , un
peuple frappé d'immobilité par l'autorité qui le régit.
330 DE L'USURPATION .
et qui, dit- on , ramène , par une fatalité inévi-
table , l'ignorance après les lumières, la barbarie
après la civilisation . Mais, par malheur pour ce
système, le despotisme s'est toujours glissé entre
ces époques ; de manière qu'il est difficile de ne
pas l'accuser d'entrer pour quelque chose dans
cette révolution .
La véritable cause de ces vicissitudes dans
l'histoire des peuples , c'est que l'intelligence de
l'homme ne peut rester stationnaire : si vous ne
l'arrêtez pas , elle avance ; si vous l'arrêtez, elle
recule ; si vous la découragez sur elle-même ,
elle ne s'exercera plus sur aucun objet qu'avec
langueur. On dirait qu'indignée de se voir
exclue de la sphère qui lui est propre, elle veut
se venger, par un noble suicide, de l'humiliation
qui lui est infligée .
Il n'est pas au pouvoir de l'autorité d'assoupir
ou de réveiller les peuples, suivant ses conve-
nances ou ses fantaisies momentanées . La vie
n'est pas une chose qu'on ôte et qu'on rende
tour à tour.
Que si le gouvernement voulait suppléer par
son activité propre à l'activité naturelle de l'opi-
nion enchaînée , comme dans les places assié-
gées on fait piaffer entre des colonnes les che-
vaux qu'on tient renfermés , il se chargerait
d'une tâche difficile .
D'abord une agitation tout artificielle est
DE L'USURPATION . 331
chère à entretenir. Lorsque chacun est libre ,
chacun s'intéresse et s'amuse de ce qu'il fait , de
ce qu'il dit , de ce qu'il écrit. Mais lorsque la
grande masse d'une nation est réduite au role
de spectateurs forcés au silence , il faut , pour
que ces spectateurs applaudissent, ou seulement
pour qu'ils regardent , que les entrepreneurs
du spectacle réveillent leur curiosité par des
coups de théâtre et des changements de scène.
Cette agitation factice est en même temps
plutôt apparente que réelle. Tout marche, mais
par le commandement et par la menace. Tout
est moins facile, parce que rien n'est volontaire .
Le gouvernement est obéi plutôt que secondé. A
la moindre interruption, tous les rouages cesse-
raient d'agir : c'est une partie d'échecs ; la main
du pouvoir les dirige. Aucune pièce ne résiste ;
mais si le bras s'arrêtait un instant, elles reste-
raient toutes immobiles .
Enfin la léthargie d'une nation où il n'y a pas
d'opinion publique se communique à son gou-
vernement, quoi qu'il fasse. N'ayant pu la tenir
éveillée , il finit par s'endormir avec elle. Ainsi
donc tout se tait, tout s'affaisse , tout dégénère,
tout se dégrade chez une nation dont la pensée
est esclave ; et tôt ou tard un tel empire offre le
spectacle de ces plaines de l'Égypte, où l'on voit
une immense pyramide peser sur une poussière
aride, et régner sur de silencieux déserts. Cette
332 DE L'USURPATION .
marche , que nous retraçons ici , ce n'est point
de la théorie, c'est de l'histoire. C'est l'histoire
de l'empire grec, de cet empire héritier de celui
de Rome , investi d'une grande portion de sa
force et de toutes ses lumières, de cet empire où
le pouvoir arbitraire s'établit avec toutes les
données les plus favorables à sa stabilité, et qui
dépérit et tomba , parce que l'arbitraire , sous
toutes les formes, doit dépérir et tomber. Cette
histoire sera celle de la France, de ce pays privi-
légié par la nature et le sort , si le despotisme y
persévère dans l'oppression sourde qu'il a long-
temps déguisée sous le vain éclat des triomphes
extérieurs ( 1 ) .
Ajoutons une considération dernière qui n'est
(1) Si j'avais voulu multiplier les preuves , j'aurais pu
parler encore de la Chine . Le gouvernement de cette contrée
est parvenu à dominer la pensée et à la rendre un pur
instrument. Les sciences n'y sont cultivées que par ses
ordres , sous sa direction et sous son empire ; nul n'ose se
frayer une route nouvelle , ni s'écarter en aucun sens des
opinions commandées. Aussi la Chine a-t-elle été perpé-
tuellement conquise par des étrangers , moins nombreux
que les Chinois. Pour arrêter le développement de l'esprit ,
il a fallu briser en eux le ressort qui leur aurait servi à se
défendre et à défendre leur gouvernement. Les chefs des
peuples ignorants , dit Bentham ( Principes de Législa-
tion , III , 21 ) , ont toujours fint par être les victimes de leur
politique étroite et pusillanime. Ces nations vieillies dans
l'enfance , sous des tuteurs qui prolongent leur imbécillité
pour les gouverner plus aisément , ont toujours offert au
premier agresseur une proie facile.
DE L'USURPATION . 333
pas sans importance. L'arbitraire, en atteignant
la pensée, ferme au talent sa plus belle carrière;
mais il ne saurait empêcher que des hommes de
talent ne prennent naissance; il faudra bien que
leur activité s'exerce. Qu'arrivera-t-il? Qu'ils se
diviseront en deux classes. Les uns , fidèles à
leur destination primitive , attaqueront l'auto-
rité; les autres se précipiteront dans l'égoïsme,
et feront servir leurs facultés supérieures à l'ac-
cumulation de tous les moyens de jouissances ,
seul dédommagement qui leur soit laissé. Ainsi
le despotisme aura fait deux parts des hommes
d'esprit. Les uns seront séditieux, les autres cor-
rompus ; on les punira , mais d'un crime inévi-
table. Si leur ambition avait trouvé le champ
libre pour ses espérances et ses efforts hono-
rables , les uns seraient encore paisibles, les autres
encore vertueux . Ils n'ont cherché la route cou-
pable qu'après avoir été repoussés des routes
naturelles qu'ils avaient droit de parcourir ; je
dis qu'ils en avaient le droit, car l'illustration, la
renommée , la gloire , appartiennent à l'espèce
humaine. Nul ne peut légitimement les dérober
à ses égaux, et flétrir la vie en la dépouillant de
ce qui la rend brillante .
C'était une belle conception de la nature d'a-
voir placé la récompense de l'homme hors de
lui , d'avoir allumé dans son cœur cette flamme
indéfinissable de la gloire , qui , se nourrissant
19*
334 DE L'USURPATION .
de nobles espérances, source de toutes les actions
grandes , préservatif contre tous les vices , lien
des générations entre elles et de l'homme avec
l'univers , repousse les désirs grossiers et dé-
daigne les plaisirs sordides. Malheur à qui l'é-
teint , cette flamme sacrée ! il remplit dans ce
monde le rôle du mauvais principe ; il courbe
de sa main de fer notre front vers la terre, tandis
que le ciel nous a créés pour marcher la tête
haute et pour contempler les astres .
CHAPITRE XIII .
De la religion sous l'arbitraire .
On dirait que sous les formes de gouverne-
ment les plus tyranniques , un refuge reste ou-
vert à l'homme : c'est la religion. Il y peut dé-
poser ses douleurs secrètes , il peut y placer sa
dernière espérance , et nulle autorité ne paraît
assez adroite , assez déliée , pour le poursuivre
dans cet asile : le despotisme l'y poursuit néan-
moins . Tout ce qui est indépendant l'effarouche,
parce que tout ce qui est libre le menace. Il vou-
DE L'USURPATION . 335
lait autrefois commander aux croyances reli-
gieuses, et pensait pouvoir en faire à son gré un
devoir ou un crime. De nos jours, mieux instruit
par l'expérience , il ne dirige plus contre la re-
ligion des persécutions directes , mais il est à
l'affût de ce qui peut l'avilir.
Tantôt il la recommande comme nécessaire
seulement au peuple, sachant bien que le peuple ,
averti par un infaillible instinct de ce qui se passe
sur sa tête , ne respectera pas ce que ses supé-
rieurs dédaignent, et que chacun, par imitation
ou par amour- propre , repoussera la religion un
degré plus bas . Tantôt, la pliant à ses caprices,
la tyrannie s'en fait une esclave : ce n'est plus
cette puissance divine qui descend du ciel pour
étonner ou réformer la terre ; humble dépen-
dante, organe timide, elle se prosterne aux ge-
noux du pouvoir , observe ses gestes , demande
ses ordres , flatte qui la méprise , et n'enseigne
aux nations ses vérités éternelles que sous le bon
plaisir de l'autorité. Ses ministres bégayent au
pied de ses autels asservis des paroles mutilées .
Ils n'osent faire retentir les voûtes antiques des
accents du courage et de la conscience ; et loin
d'entretenir , comme Bossuet , les grands de ce
monde du Dieu sévère qui juge les rois , ils
cherchent avec terreur, dans les regards dédai-
gneux du maître, comment ils doivent parler de
leur Dieu. Heureux encore s'ils n'étaient pas
336 DE L'USURPATION .
forcés d'appuyer de la sanction religieuse des
lois inhumaines et des décrets spoliateurs ! O
honte ! on les a vus commander , au nom d'une
religion de paix , les invasions et les massacres,
souiller la sublimité des livres saints par les
sophismes de la politique , travestir leurs pré-
dications en manifestes, bénir le ciel des succès
du crime , et blasphémer la volonté divine en
l'accusant de complicité.
Et ne croyez pas que tant de servilité les sauve
des insultes : l'homme que rien n'arrête est saisi
quelquefois d'un soudain délire , par cela seul
qu'aucune résistance ne le rappelle à la raison.
Commode, portant dans une cérémonie la statue
d'Anubis, s'avisa tout à coup de transformer ce
simulacre en massue, et d'en assommer le prêtre
égyptien qui l'accompagnait ( 1). C'est un em-
blème assez fidèle de ce qui se passe sous nos
yeux , de cette assistance hautaine et capricieuse
qui se fait un secret triomphe de maltraiter ce
qu'elle protége, et d'avilir ce qu'elle vient d'or-
donner .
La religion ne peut résister à tant de dégra-
dations et à tant d'outrages. Les yeux fatigués
se détournent de ses pompes; les âmes flétries se
détachent de ses espérances .
Il faut en convenir, chez un peuple éclairé, le
(1) Lamprid. in Commodo , cap. 9 .
DE L'USURPATION . 337
despotisme est l'argument le plus fort contre la
réalité d'une Providence . Nous disons chez un
peuple éclairé, car des peuples encore ignorants
peuvent être opprimés sans que leur conviction
religieuse en soit diminuée . Mais, lorsqu'une fois
l'esprit humain est entré dans la route du raison-
nement, et que l'incrédulité a pris naissance, le
spectacle de la tyrannie semble appuyer d'une
terrible évidence les assertions de cette incré-
dulité.
Elle disait à l'homme qu'aucun être juste ne
veillait sur ses destinées : et ses destinées sont en
effet abandonnées aux caprices des plus féroces
et des plus vils des humains. Elle disait que ces
récompenses de la vertu , ces châtiments du
crime , promesses d'une croyance déchue , n'é-
taient que les illusions vaines d'imaginations
faibles et timides : et c'est le crime qui est
récompensé , c'est la vertu qui est proscrite . Elle
disait que ce qu'il y avait de mieux à faire ,
durant cette vie d'un jour , durant cette appa-
rition bizarre , sans passé comme sans avenir ,
et tellement courte qu'elle paraît à peine réelle ,
c'était de profiter de chaque moment , afin de
fermer les yeux sur l'abîme qui nous attend pour
nous engloutir : le despotisme prêche la même
doctrine par chacun de ses actes. Il invite
l'homme à la volupté par les périls dont il l'en-
toure : il faut saisir chaque heure , incertain
338 DE L'USURPATION .
qu'on est de l'heure qui suit. Une foi bien vive
serait nécessaire pour espérer , sous le règne
visible de la cruauté et de la folie , le règne
invisible de la sagesse et de la bonté.
Cette foi vive et inébranlable ne saurait être
le partage d'un vieux peuple ; les classes éclai-
rées , au contraire , cherchent dans l'impiété un
misérable dédommagement de leur servitude.
En bravant , avec l'apparence de l'audace , un
pouvoir qu'elles ne craignent plus , elles se
croient moins méprisables dans leur bassesse
envers le pouvoir qu'elles redoutent ; et l'on
dirait que la certitude qu'il n'existe pas d'autre
monde leur est une consolation des opprobres de
celui- ci.
On vante cependant les lumières du siècle , et
la destruction de la puissance spirituelle , et la
cessation de toute lutte entre l'Église et l'État .
Pour moi , je le déclare , s'il faut opter , je pré-
fère le joug religieux au despotisme politique .
Sous le premier , il y a du moins conviction dans
les esclaves , et les tyrans seuls sont corrompus ;
mais , quand l'oppression est séparée de toute
idée religieuse , les esclaves sont aussi dépravés ,
aussi abjects que leurs maîtres .
Nous devous plaindre , mais nous pouvons
estimer une nation courbée sous le faix de la
superstition et de l'ignorance : cette nation con-
serve de la bonne foi dans ses erreurs ; un sen
DE L'USURPATION . 339
timent de devoir la conduit encore. Elle peut
avoir des vertus , bien que ces vertus soient mal
dirigées ; mais des serviteurs incrédules , ram-
pant avec docilité , s'agitant avec zèle , reniant
les dieux et tremblant devant un homme ,
n'ayant pour mobile que la crainte , n'ayant
pour motif que le salaire que leur jette , du haut
de son trône , celui qui les opprime ; une race
qui , dans sa dégénération volontaire , n'a pas
une illusion qui la relève , pas une erreur qui
l'excuse , une telle race est tombée du rang que
la Providence avait assigné à l'espèce humaine ;
et les facultés qui lui restent , et l'intelligence
qu'elle déploie , ne sont pour elle et pour le
monde qu'un malheur et une honte de plus.
CHAPITRE XIV .
Que les hommes ne sauraient se résigner volontairement à l'arbitraire
sous aucune forme.
Si tels sont les effets de l'arbitraire , quelque
forme qu'il revête , les hommes ne peuvent s'y
résigner volontairement. Ils ne peuvent donc se
340 DE L'USURPATION .
résigner volontairement au despotisme , qui est
une forme de l'arbitraire , comme ce qu'on avait
nommé liberté en France en était une autre.
Encore , en disant que cette prétendue liberté
était une autre forme de l'arbitraire que le des-
potisme , j'accorde plus que je ne devrais : c'était
le despotisme sous un autre nom.
C'est bien à tort que ceux qui ont décrit le
gouvernement révolutionnaire de la France l'ont
appelé anarchie , c'est-à-dire absence de gouver-
nement. Certes , dans le gouvernement révolu-
tionnaire , dans le tribunal révolutionnaire ,
dans la loi des suspects , il n'y avait point
absence de gouvernement , mais présence con-
tinue et universelle d'un gouvernement atroce .
Il est si vrai que cette prétendue anarchie
n'était que du despotisme, que le maître actuel
des Français imite toutes les mesures dont elle
lui fournit des exemples , et a conservé toutes
les lois qu'elle a promulguées. Il a toujours
éludé l'abrogation de ces lois , qu'il avait souvent
promise . Il s'est donné parfois le mérite de sus-
pendre leur exécution , mais il s'en est réservé
l'usage ; et, tout en niant qu'il en fût l'auteur , il
s'en est porté légataire. C'est un arsenal d'armes
empoisonnées qu'il quitte et qu'il reprend à son
gré. Ces lois planent sur toutes les têtes , comme
enveloppées d'un nuage , et demeurent en em-
buscade pour reparaître au premier signal .
DE L'USURPATION . 341
Tandis que j'écris ces mots , je reçois le décret
du 27 décembre 1813, et j'y lis ces trois articles:
« 4. Nos commissaires extraordinaires sont au-
"
torisés à ordonner toutes les mesures de haute
» police qu'exigeraient les circonstances et le
»
maintien de l'ordre public. 5. Ils sont pa-
» reillement autorisés à former des commissions
» militaires, et à traduire devant elles ou devant
»
les cours spéciales toutes personnes prévenues
«
de favoriser l'ennemi , d'être d'intelligence
» avec lui , ou d'attenter à la tranquillité pu-
• blique. 6. Ils pourront faire des proclamations
»
et prendre des arrêtés. Lesdits arrêtés seront
>> obligatoires pour tous les citoyens. Les auto-
»
«
rités judiciaires , civiles et militaires , seront
tenues de s'y conformer et de les faire exé-
» cuter. » Ne sont-ce pas là les proconsuls de
la convention ? Ne retrouvons-nous pas dans ce
décret les pouvoirs illimités et les tribunaux ré-
volutionnaires ? Si le gouvernement de Robes-
pierre eût été de l'anarchie , celui de Napoléon
serait de l'anarchie. Mais non : le gouvernement
de Napoléon est du despotisme , et il faut re-
connaître que celui de Robespierre n'était autre
chose que du despotisme .
L'anarchie et le despotisme ont ceci de sem-
blable , qu'ils détruisent la garantie et foulent
aux pieds les formes; mais le despotisme réclame
pour lui ces formes qu'il a brisées , et enchaîne
342 DE L'USURPATION .
les victimes qu'il veut immoler. L'anarchie et
le despotisme introduisent dans l'état social l'é-
tat sauvage ; mais l'anarchie y remet tous les
hommes : le despotisme s'y remet lui seul , et
frappe ses esclaves , garrottés des fers dont il
s'est débarrassé.
Il n'est donc point vrai qu'aujourd'hui , plus
qu'autrefois, l'homme soit disposé à se résigner
au despotisme . Une nation fatiguée par des con-
vulsions de douze années a pu tomber de lassi-
tude, et s'assoupir un instant sous une tyrannie
accablante , comme le voyageur épuisé peut
s'endormir dans une forêt, malgré les brigands
qui l'infestent; mais cette stupeur passagère ne
peut être prise pour un état stable .
Ceux qui disent qu'ils veulent le despotisme,
disent qu'ils veulent être opprimés , ou qu'ils
veulent être oppresseurs . Dans le premier cas ,
ils ne s'entendent pas ; dans le second , ils ne
veulent pas qu'on les entende.
Voulez - vous juger du despotisme pour les
différentes classes ? Pour les hommes éclairés ,
pensez à la mort de Thraséas , de Sénèque ; pour
le peuple, à l'incendie de Rome, à la dévastation
des provinces ; pour le maître même , à la mort
de Néron, à celle de Vitellius .
J'ai cru ces développements nécessaires, avant
d'examiner si l'usurpation pouvait se maintenir
par le despotisme. Ceux qui aujourd'hui lui
DE L'USURPATION . 343
indiquent ce moyen comme une ressource assu-
rée nous entretiennent perpétuellement du dé-
sir, du vœu des peuples, et de leur amour pour
un pouvoir sans bornes qui les comprime, les
enchaîne, les préserve de leurs propres erreurs ,
et les empêche de se faire du mal, sauf à leur en
faire lui-même et lui seul. On dirait qu'il suffit
de proclamer bien franchement que ce n'est pas
au nom de la liberté qu'on nous foule aux pieds ,
pour que nous nous laissions fouler aux pieds
avec joie. J'ai voulu réfuter ces assertions ab-
surdes ou perfides, et montrer quel abus de mots
leur a servi de base .
Maintenant qu'on doit être convaincu que le
genre humain, malgré la dernière et malheureuse
expérience qu'il a faite d'une liberté fausse, n'en
est pas , en réalité, plus favorablement disposé
pour le despotisme, je vais chercher si, en réu-
nissant tous les moyens de la tyrannie , l'usur-
pation peut échapper à ses nombreux ennemis ,
et conjurer les périls multipliés qui l'entourent.
344 DE L'USURPATION .
CHAPITRE XV .
Du despotisme comme moyen de durée pour l'usurpation ( 1) .
Pour que l'usurpation puisse se maintenir par
le despotisme , il faut que le despotisme lui-même
(1) En publiant les considérations suivantes sur le des-
potisme , je crois rendre aux gouvernements actuels de l'Eu-
rope , celui de France toujours excepté , l'hommage le plus
digne d'eux. Notre époque , marquée d'ailleurs encore par
beaucoup de souffrances , et durant laquelle l'humanité a
reçu des blessures qui seront longues à cicatriser , est heu-
reuse au moins en un point important. Les rois et les
peuples sont tellement réunis par l'intérèt , par la raison ,
par la morale , je dirais presque par une reconnaissance
mutuelle des services qu'ils se sont rendus , qu'il est impos-
sible aux hommes pervers de les séparer. Les premiers
mettent une gloire magnanime à reconnaître les droits des
seconds , et à leur en assurer la jouissance. Ceux-ci savent
qu'ils ne gagnent rien à des secousses violentes , et que les
institutions consacrées par le temps sont préférables à
toutes les autres , précisément parce que le temps qui les
a consacrées les modifie. Si l'on profite habilement , c'est-à-
dire avec loyauté et avec justice (car c'est la véritable habi-
leté politique ) , de cette double conviction , il n'y aura de
longtemps ni révolution ni despotisme à craindre , et les
maux que nous avons subis seront de la sorte amplement
compensés.
DE L'USURPATION . 345
puisse se maintenir. Or je demande chez quel
peuple civilisé de l'Europe moderne le despo-
tisme s'est maintenu. J'ai déjà dit ce que j'enten-
dais par despotisme; et, en consultant l'histoire,
je vois que tous les gouvernements qui s'en sont
rapprochés ont creusé sous leurs pas un abîme
où ils ont toujours fini par tomber. Le pouvoir
absolu s'est toujours écroulé au moment où de
longs efforts couronnés par le succès l'avaient
délivré de tout obstacle, et semblaient lui pro-
mettre une durée paisible .
En Angleterre , ce pouvoir s'établit sous
Henri VIII . Elisabeth le consolide. On admire
l'autorité sans bornes de cette reine ; on l'admire
d'autant plus qu'elle n'en use que modérément.
Mais son successeur est condamné sans cesse à
lutter contre la nation qu'on croyait asservie ;
et le fils de ce successeur , illustre victime , em-
preint par sa mort sur la révolution britannique
une tache de sang dont un siècle et demi de
liberté et de gloire peut à peine nous consoler.
Louis XIV , dans ses mémoires , détaille avec
complaisance tout ce qu'il avait fait pour détruire
l'autorité des parlements , du clergé, de tous les
corps intermédiaires. Il se félicite de l'accroisse-
ment de sa puissance devenue illimitée ; il s'en
fait un mérite envers les rois qui doivent le
remplacer sur le trône ; il écrivait vers l'an
346 DE L'USURPATION .
1666. Cent vingt-trois ans après , la monarchie
française était renversée ( 1) .
La raison de cette marche inévitable des
choses est simple et manifeste : les institutions ,
qui servent de barrières au pouvoir , lui servent
en même temps d'appui. Elles le guident dans
sa route ; elles le soutiennent dans ses efforts ;
elles le modèrent dans ses accès de violence , et
l'encouragent dans ses moments d'apathie. Elles
réunissent autour de lui les intérêts des diverses
classes . Lors même qu'il lutte contre elles , elles
lui imposent de certains ménagements qui ren-
dent ses fautes moins dangereuses. Mais quand
ces institutions sont détruites , le pouvoir , ne
(1) On trouve un plaisant oubli des faits dans un des
partisans les plus zélés du pouvoir absolu , mais qui du
moins a le rare mérite d'avoir été l'adversaire courageux
de l'usurpation. « Le royaume de France , dit- il , rassemblait ,
>> sous l'autorité unique de Louis XIV , tous les moyens de
>> force et de prospérité..... Sa grandeur avait été longtemps
> retardée par tous les vices dont un moment de barbarie
» l'avait surchargé , et dont il avait fallu près de sept siècles
>> pour emporter entièrement la rouille. Mais cette rouille
>> était dissipée ; tous les ressorts venaient de recevoir une
» dernière trempe ; leur action était rendue plus libre , leur
>>jeu plus prompt et plus sûr : ils n'étaient plus arrêtés par
» une multitude de mouvements étrangers ; il n'y en avait
» plus qu'un qui imprimait l'impulsion à tout le reste. » Eh
bien ! que résulte-t-il de tout cela , de ce ressort unique et
puissant , de cette autorité sans bornes ? Un règne brillant ,
puis un règne honteux , puis un règne faible , puis une
révolution .
DE L'USURPATION . 347
trouvant rien qui le dirige , rien qui le con-
tienne , commence à marcher au hasard ; son
allure devient inégale et vagabonde. Comme il
n'a plus aucune règle fixe , il avance , il recule ,
il s'agite , il ne sait jamais s'il en fait assez , s'il
n'en fait pas trop . Tantot il s'emporte , et rien
ne le calme ; tantôt il s'affaisse , et rien ne le
ranime. Il s'est défait de ses alliés en croyant
se débarrasser de ses adversaires . L'arbi-
traire qu'il exerce est une sorte de responsa-
bilité mêlée de remords , qui le trouble et le
tourmente .
On a dit souvent que la prospérité des états
libres était passagère ; celle du pouvoir absolu
l'est bien plus encore . Il n'y a pas un état des-
potique qui ait subsisté dans toute sa force
aussi longtemps que la liberté anglaise .
Le despotisme a trois chances : ou il révolte
le peuple , et le peuple le renverse ; ou il énerve
le peuple , et alors , si les étrangers l'attaquent ,
il est renversé par les étrangers ( 1 ) ; ou si les
(1 ) La conquête des Gaules , remarque Filangieri , coûta
dix ans de fatigues , de travaux et de négociations à César ,
et ne coûta , pour ainsi dire , qu'un jour à Clovis . Cependant
les Gaulois qui résistaient à César étaient sûrement moins
disciplinés que ceux qui combattaient contre Clovis , et qui
avaient été dressés à la tactique romaine. Clovis , âgé de
quinze à seize ans , n'était certainement pas plus grand capi-
taine que César. Mais César avait affaire à un peuple libre ,
Clovis à un peuple esclave.
348 DE L'USURPATION .
étrangers ne l'attaquent pas , il dépérit lui-
même plus lentement , mais d'une manière plus
honteuse et non moins certaine .
Tout confirme cette maxime de Montesquieu ,
qu'à mesure que le pouvoir devient immense la
sûreté diminue ( 1 ) .
Non , disent les amis du despotisme , quand
les gouvernements s'écroulent , c'est toujours la
faute de leur faiblesse. Qu'ils surveillent, qu'ils
sévissent , qu'ils enchaînent , qu'ils frappent ,
sans se laisser entraver par de vaines formes .
A l'appui de cette doctrine , on cite deux ou
trois exemples de mesures violentes et illégales
qui ont paru sauver les gouvernements qui les
employaient. Mais , pour faire valoir ces exem-
ples , on se renferme adroitement dans le cercle
d'un petit nombre d'années. Si l'on regardait
plus loin , l'on verrait que , par ces mesures ,
ces gouvernements , loin de s'affermir , se sont
perdus.
Ce sujet est d'une extrême importance , parce
que les gouvernements réguliers eux-mêmes se
laissent quelquefois séduire par cette théorie.
On me pardonnera donc si , dans une courte
digression , j'en fais ressortir et le danger et la
fausseté .
(1 ) Esprit des Lois , ch. 7.
DE L'USURPATION . 349
CHAPITRE XVI .
De l'effet des mesures illégales et despotiques dans des gouvernements
réguliers eux-mêmes .
Quand un gouvernement régulier se permet
l'emploi de l'arbitraire , il sacrifie le but de son
existence aux mesures qu'il prend pour la con-
server. Pourquoi veut-on que l'autorité réprime
ceux qui attaqueraient nos propriétés , notre
liberté ou notre vie ? Pour que ces jouissances
nous soient assurées. Mais si notre fortune peut
être détruite , notre liberté menacée , notre vie
troublée par l'arbitraire , quel bien retirerons-
nous de la protection de l'autorité? Pourquoi
veut- on qu'elle punisse ceux qui conspireraient
contre la constitution de l'État ? Parce que l'on
craint que ces conspirateurs ne substituent une
puissance oppressive à une organisation légale
et modérée . Mais si l'autorité exerce elle- même
cette puissance oppressive , quel avantage con-
serve-t-elle ? Un avantage de fait , pendant
quelque temps peut-être. Les mesures arbi-
traires d'un gouvernement consolidé sont tou
20
350 DE L'USURPATION .
jours moins multipliées que celles des factions
qui ont encore à établir leur puissance. Mais
cet avantage même se perd en raison de l'usage
de l'arbitraire . Ses moyens une fois admis , on
les trouve tellement courts , tellement com-
modes , qu'on ne veut plus en employer d'au-
tres . Présenté d'abord comme une ressource
extrême dans des circonstances infiniment rares ,
l'arbitraire devient la solution de tous les pro-
blèmes et la pratique de chaque jour. Alors ,
non-seulement le nombre des ennemis de l'auto-
rité s'augmente avec celui des victimes , mais sa
défiance s'accroît hors de toute proportion avec
le nombre de ses ennemis. Une atteinte portée
à la liberté en appelle d'autres , et le pouvoir
entré dans cette route finit par se mettre de pair
avec les factions .
On parle bien à l'aise de l'utilité des mesures
illégales et de cette rapidité extrajudiciaire qui ,
ne laissant pas aux séditieux le temps de se re-
connaître, raffermit l'ordre et maintient la paix .
Mais consultons les faits , puisqu'on nous les
cite , et jugeons le système par les preuves
mêmes que l'on allègue en sa faveur.
Les Gracques, nous dit-on, mettaient en dan-
ger la république romaine. Toutes les formes
étaient impuissantes : le sénat recourut deux
fois à la loi terrible de la nécessité , et la répu-
blique fut sauvée. La république fut sauvée !
DE L'USURPATION . 351
C'est- à-dire que de cette époque il faut dater sa
chute. Tous les droits furent méconnus , toute
constitution renversée. Le peuple n'avait de-
mandé que l'égalité des priviléges ; il jura le
châtiment des meurtriers de ses défenseurs , et
le féroce Marius vint présider à sa vengeance .
L'ambition des Guises agitait le règne de
Henri III . Il semblait impossible de juger les
Guises . Henri III fit assassiner l'un d'eux ; son
règne en devint-il plus tranquille? Vingt années
de guerres civiles déchirèrent l'empire français ,
et peut-être le bon Henri IV porta-t-il , qua-
rante ans plus tard , la peine du dernier Va-
lois.
Dans les crises de cette nature , les coupables
que l'on immole ne sont jamais qu'en petit
nombre . D'autres se taisent , se cachent , atten-
dent ; ils profitent de l'indignation que la vio-
lence a refoulée dans les âmes ; ils profitent de
la consternation que l'apparence de l'injustice
répand dans l'esprit des hommes scrupuleux .
Le pouvoir, en s'affranchissant des lois , a perdu
son caractère distinctif et son heureuse pré-
éminence. Lorsque les factieux l'attaquent avec
des armes pareilles aux siennes , la foule des
citoyens peut être partagée ; car il lui semble
qu'elle n'a que le choix entre deux factions .
On nous objecte l'intérêt de l'État , les dan-
gers de la lenteur, le salut public. N'avons-nous
352 DE L'USURPATION .
pas entendu suffisamment ces mêmes paroles
sous le système le plus exécrable ? Ne s'useront-
elles jamais ? Si vous admettez ces prétextes im-
posants , ces mots spécieux , chaque parti verra
l'intérêt de l'État dans la destruction de ses en-
nemis, les dangers de la lenteur dans une heure
d'examen , le salut public dans une condamna-
tion sans jugement et sans preuves .
Sans doute il y a pour les sociétés politiques
des moments de danger que toute la prudence
humaine a peine à conjurer. Mais ce n'est point
par la violence , par la suppression de la justice,
ce n'est point ainsi que ces dangers s'évitent.
C'est au contraire en adhérant plus scrupuleu-
sement que jamais aux lois établies , aux for-
mes tutélaires , aux garanties préservatrices .
Deux avantages résultent de cette courageuse
persistance dans ce qui est légal. Les gouverne-
ments laissent à leurs ennemis l'odieux de la
violation des lois les plus saintes ; et de plus
ils conquièrent, par le calme et la sécurité qu'ils
témoignent , la confiance de cette masse timide ,
qui resterait au moins indécise , si des mesures
extraordinaires prouvaient dans les dépositaires
de l'autorité le sentiment d'un péril pressant.
Tout gouvernement modéré , tout gouverne-
ment qui s'appuie sur la régularité et sur la jus-
tice, se perd par toute interruption de la justice,
par toute déviation de la régularité. Comme il
DE L'USURPATION . 353
est dans sa nature de s'adoucir tôt ou tard , ses
ennemis attendent cette époque pour se préva-
loir des souvenirs armés contre lui . La violence
a paru le sauver un instant ; mais elle a rendu
sa chute plus inévitable ; car , en le délivrant
de quelques adversaires , elle a généralisé la
haine que ses adversaires lui portaient .
Soyez justes , dirai-je toujours aux hommes
investis de la puissance. Soyez justes , quoi qu'il
arrive ; car , si vous ne pouviez gouverner avec
la justice , avec l'injustice même vous ne gou-
verneriez pas longtemps .
Durant notre longue et triste révolution ,
beaucoup d'hommes s'obstinaient à voir les
causes des événements du jour dans les actes de
la veille. Lorsque la violence , après avoir pro-
duit une stupeur momentanée , était suivie
d'une réaction qui en détruisait l'effet , ils at-
tribuaient cette réaction à la suppression des
mesures violentes , à trop de parcimonie dans
les proscriptions , au relâchement de l'auto-
rité ( 1 ) ; mais il est dans la nature des décrets
iniques de tomber en désuétude. Il est dans la
( 1) Les auteurs des Dragonnades faisaient les mêmes rai-
sonnements sous Louis XIV. Lors de l'insurrection des Cé-
vennes , dit Rhulières (Eclaircissements sur la Révocation
de l'Édit de Nantes , II , 278) , le parti qui avait sollicité la
persécution des religionnaires prétendait que la révolte des
Camisards n'avait pour cause que le relâchement des me-
20
354 DE L'USURPATION .
nature de l'autorité de s'adoucir , même à son
insu. Les précautions , devenues odieuses , se
négligent ; l'opinion pèse malgré son silence ; la
puissance fléchit ; mais, comme elle fléchit de
faiblesse , elle ne se concilie pas les cœurs : les
trames se renouent , les haines se développent ;
les innocents , frappés par l'arbitraire , repa-
raissent plus forts ; les coupables , qu'on a com-
damnés sans les entendre , semblent innocents ;
et le mal qu'on a retardé de quelques heures
revient plus terrible , aggravé du mal qu'on a
fait.
Il n'y a point d'excuses pour des moyens qui
servent également à toutes les intentions et à
tous les buts ,et qui , invoqués par les hommes
honnêtes contre les brigands , se retrouvent
dans la bouche des brigands avec l'autorité des
hommes honnêtes , avec la même apologie de la
nécessité , avec le même prétexte du salut pu-
blic. La loi de Valérius Publicola , qui permet-
tait de tuer sans formalité quiconque aspirerait
à la tyrannie , servit alternativement aux fu-
reurs aristocratiques et populaires, et perdit la
république romaine .
La manie de presque tous les hommes , c'est
sures de rigueur. Si l'oppression avait continué , disait-il , il
n'y aurait point eu de soulèvement. Si l'oppression n'avait
point commencé , disaient ceux qui s'étaient opposés à ces
violences , il n'y aurait point eu de mécontents .
DE L'USURPATION . 355
de se montrer au-dessus de ce qu'ils sont ; la
manie des écrivains , c'est de se montrer des
hommes d'État. En conséquence tous les grands
développements de force extrajudiciaire , tous
les recours aux mesures illégales dans les cir-
constances périlleuses , ont été , de siècle en
siècle , racontés avec respect et décrits avec
complaisance. L'auteur , paisiblement assis à
son bureau , lance de tous côtés l'arbitraire ,
cherche à mettre dans son style la rapidité qu'il
recommande dans les mesures ; se croit , pour
un moment , revêtu du pouvoir , parce qu'il en
prêche l'abus ; réchauffe sa vie spéculative de
toutes les démonstrations de force et de puis-
sance dont il décore ses phrases ; se donne ainsi
quelque chose du plaisir de l'autorité ; répète à
tue-tête les grands mots de salut du peuple , de
loi suprême , d'intérêt public ; est en admiration
de sa profondeur, et s'émerveille de son énergie.
Pauvre imbécile ! il parle à des hommes qui ne
demandent pas mieux que de l'écouter , et qui ,
à la première occasion , feront sur lui-même
l'expérience de sa théorie .
Cette vanité , qui a faussé lejugement de tant
d'écrivains , a eu plus d'inconvénients qu'on ne
pense pendant nos dissensions civiles . Tous les
esprits médiocres , conquérants passagers d'une
portion de l'autorité , étaient remplis de toutes
ces maximes , d'autant plus agréables à la sot-
356 DE L'USURPATION .
tise qu'elles lui servent à trancher les nœuds
qu'elle ne peut délier . Ils ne rèvaient que me-
sures de salut public , grandes mesures , coups
d'État. Ils se croyaient des génies extraordinaires ,
parce qu'ils s'écartaient à chaque pas des moyens
ordinaires. Ils se proclamaient des têtes vastes ,
parce que la justice leur paraissait une chose
étroite . A chaque crime politique qu'ils com-
mettaient , on les entendait s'écrier : Nous
avons encore une fois sauvé la patrie ! Certes ,
nous devons en être suffisamment convaincus ,
c'est une patrie bientôt perdue qu'une patrie
sauvée ainsi chaque jour.
CHAPITRE XVII .
Résultat des considérations ci-dessus , relativement au despotisme.
Si , même dans les gouvernements réguliers
qui ne réunissent pas , comme le despotisme ,
tous les intérêts des hommes contre eux , les
mesures illégales , loin d'être favorables à leur
durée , la compromettent et la menacent , il est
clair que le despotisme , qui se compose tout
DE L'USURPATION . 357
entier de mesures pareilles , ne peut renfermer
en lui-même aucun germe de stabilité. Il vit au
jour le jour , tombant à coups de hache sur
l'innocent et sur le coupable , tremblant devant
ses complices qu'il enrégimente , qu'il flatte et
qu'il enrichit , et se maintenant par l'arbitraire,
jusqu'à ce que l'arbitraire , saisi par un autre ,
le renverse lui-même de la main de ses sup-
pôts ( 1 ) .
(1) Il est curieux de contempler la succession des princi-
paux actes arbitraires qui ont marqué les quatre premières
années du gouvernement de Napoléon , depuis l'usurpation
à Saint-Cloud , usurpation que l'Europe a excusée , parce
qu'elle la croyait nécessaire , mais qui n'est venue que lors-
que les troubles intérieurs , qu'elle s'est fait un mérite d'apai-
ser, avaient cessé par le seul usage du pouvoir constitutionnel.
Voyez d'abord , immédiatement après cette usurpation , la
déportation sans jugement de trente à quarante citoyens ,
ensuite une autre déportation de cent trente , qu'on a en-
voyés périr sur les côtes de l'Afrique ; puis l'établissement
des tribunaux spéciaux , tout en laissant subsister les com-
missions militaires ; puis l'élimination du tribunat , et la
destruction de ce qui restait du système représentatif ; puis
la proscription de Moreau , le meurtre du duc d'Enghien ,
l'assassinat de Pichegru , etc. Je ne parle pas des actes par-
tiels , qui sont innombrables. Remarquez que ces années
peuvent être considérées comme les plus paisibles de ce
gouvernement , et qu'il avait l'intérêt le plus pressant à se
donner toutes les apparences de la régularité. Il faut que
l'usurpation et le despotisme soient condamnés par leur
nature à des mesures pareilles , puisque cet intérêt mani-
feste n'a pu en préserver un usurpateur très-rusé , très-
calme, malgré des fureurs qui ne sont que des moyens ; assez
spirituel , si l'on appelle esprit la connaissance de la partie
358 DE L'USURPATION .
Étouffer dans le sang l'opinion mécontente ,
est la maxime favorite de certains profonds po-
litiques . Mais on n'étouffe pas l'opinion : le sang
coule , mais elle surnage , revient à la charge , et
triomphe . Plus elle est comprimée , plus elle est
terrible : elle pénètre dans les esprits avec l'air
qu'on respire ; elle devient le sentiment habituel,
l'idée fixe de chacun ; l'on ne se rassemble pas
pour conspirer , mais tous ceux qui se rencon-
trent conspirent .
Quelque avili que l'extérieur d'une nation
nous paraisse , les affections généreuses se réfu-
gieront toujours dans quelques âmes solitaires ,
et c'est là qu'indignées , elles fermenteront en
silence. Les voûtes des assemblées peuvent
retentir de déclamations furieuses ; l'écho des
palais , d'expressions de mépris pour la race
humaine ; les flatteurs du peuple peuvent l'ir-
riter contre la pitié ; les flatteurs des tyrans leur
dénoncer le courage : mais aucun siècle ne sera
jamais tellement déshérité par le ciel , qu'il pré-
sente le genre humain tout entier tel qu'il le
faudrait pour le despotisme. La haine de l'op
ignoble du cœur; indifférent au bien et au mal , et qui ,
dans son impartialité , aurait peut-être préféré le premier
comme plus sûr ; enfin , qui avait étudié tous les principes
de la tyrannie , et dont l'amour-propre eût été flatté de
déployer une sorte de modération comme preuve de dex-
térité.
DE L'USURPATION . 359
pression , soit au nom d'un seul , soit au nom de
tous , s'est transmise d'âge en age. L'avenir ne
trahira pas cette belle cause : il restera toujours
de ces hommes pour qui la justice est une pas-
sion , la défense du faible un besoin. La nature
a voulu cette succession : nul n'a jamais pu l'in-
terrompre , nul ne l'interrompra jamais. Ces
hommes céderont toujours à cette impulsion
magnanime : beaucoup souffriront , beaucoup
périront peut- être ; mais la terre , à laquelle ira
se mêler leur cendre , sera soulevée par cette
cendre , et s'entr'ouvrira tôt ou tard .
CHAPITRE XVIII .
Causes qui rendent le despotisme particulièrement impossible à notre
époque de la civilisation .
Les raisonnements qu'on vient de lire sont
d'une nature générale , et s'appliquent à tous
les peuples civilisés et à toutes les époques ;
mais plusieurs autres causes , qui sont parti-
culières à l'état de la civilisation moderne ,
mettent de nos jours de nouveaux obstacles au
despotisme.
360 DE L'USURPATION .
Ces causes sont , en grande partie, les mêmes
qui ont substitué la tendance pacifique à la ten-
dance guerrière , les mêmes qui ont rendu im-
possible la transplantation de la liberté des
anciens chez les modernes .
L'espèce humaine étant inébranlablement
attachée à son repos et à ses jouissances , ré-
agira toujours , individuellement et collecti-
vement , contre toute autorité qui voudra les
troubler. De ce que nous sommes , comme je
l'ai dit , beaucoup moins passionnés pour la
liberté politique que ne l'étaient les anciens , il
peut s'ensuivre que nous négligions les garanties
qui se trouvent dans les formes ; mais de ce que
nous tenons beaucoup plus à la liberté indivi-
duelle , il s'ensuit aussi que , dès que le fond
sera attaqué , nous le défendrons de tous nos
moyens . Or , nous avons pour le défendre des
moyens que les anciens n'avaient pas.
J'ai montré que le commerce rend l'action de
l'arbitraire sur notre existence plus vexatoire
qu'autrefois , parce que nos spéculations étant
plus variées , l'arbitraire doit se multiplier pour
les atteindre ; mais le commerce rend en même
temps l'action de l'arbitraire plus facile à élu-
der , parce qu'il change la nature de la pro-
priété , qui devient par ce changement presque
insaisissable .
Le commerce donne à la propriété une qua
DE L'USURPATION . 361
lité nouvelle , la circulation : sans circulation ,
la propriété n'est qu'un usufruit. L'autorité
peut toujours influer sur l'usufruit , car elle
peut enlever la jouissance ; mais la circulation
met un obstacle invisible et invincible à cette
action du pouvoir social.
Les effets du commerce s'étendent encore plus
loin : non-seulement il affranchit les individus,
mais , en créant le crédit , il rend l'autorité
dépendante .
L'argent , dit un auteur français , est l'arme
la plus dangereuse du despotisme : mais il est en
même temps son frein le plus puissant; le crédit
est soumis à l'opinion ; la force est inutile ; l'ar-
gent se cache ou s'enfuit ; toutes les opérations
de l'État sont suspendues. Le crédit n'avait pas
la même influence chez les anciens ; leurs gou-
vernements étaient plus forts que les particu-
liers : les particuliers sont plus forts que les
pouvoirs politiques de nos jours. La richesse est
une puissance plus disponible dans tous les in-
stants , plus applicable à tous les intérêts, et par
conséquent bien plus réelle et mieux obéie ; le
pouvoir menace , la richesse récompense : on
échappe au pouvoir en le trompant; pour ob-
tenir les faveurs de la richesse, il faut la servir :
celle- ci doit l'emporter.
Par une suite des mêmes causes , l'existence
individuelle est moins englobée dans l'existence
21
362 DE L'USURPATION .
politique. Les individus transplantent au loin
leurs trésors ; ils portent avec eux toutes les
jouissances de la vie privée. Le commerce a rap-
proché les nations , et leur a donné des mœurs
et des habitudes à peu près pareilles : les chefs
peuvent être ennemis; les peuples sont com-
patriotes . L'expatriation , qui chez les anciens
était un supplice , est facile aux modernes ; et,
loin de leur être pénible , elle leur est souvent
agréable ( 1 ). Reste au despotisme l'expédient de
prohiber l'expatriation ; mais pour l'empêcher il
ne suffit pas de l'interdire. On n'en quitte que
plus volontiers les pays d'où il est défendu de
sortir : il faut donc poursuivre ceux qui se sont
expatriés ; il faut obliger les États voisins, et
ensuite les États éloignés, à les repousser. Le
despotisme revient ainsi au système d'asservis-
(1) Quand Cicéron disait : pro qua patria mori , et cui
nos totos dedere, et in quâ nostra omnia ponere , et quasi
consecrare debemus , c'est que la patrie contenait alors tout
ce qu'un homme avait de plus cher. Perdre sa patrie , c'était
perdre sa femme, ses enfants , ses amis , toutes ses affections ,
et presque toute communication et toute jouissance sociale.
L'époque des ce patriotisme est passée ; ce que nous aimons
dans la patrie , comme dans la liberté , c'est la propriété de
nos biens , la sécurité , la possibilité du repos , de l'activité ,
de la gloire , de mille genres de bonheur. Le mot de patrie
✔rappelle à notre pensée plutôt la réunion de ces biens
que l'idée topographique d'un pays particulier. Lorsqu'on
nous les enlève chez nous , nous les allons chercher au de-
hors .
DE L'USURPATION . 363
sement , de conquête et de monarchie univer-
selle ; c'est vouloir, comme on voit , remédier à
une impossibilité par une autre.
Ce que j'affirme ici vient de se vérifier sous
nos yeux mêmes : le despotisme de France a
poursuivi la liberté de climat en climat ; il a
réussi pour un temps à l'étouffer dans toutes les
contrées où il pénétrait; mais , la liberté se réfu-
giant toujours d'une région dans l'autre, il a été
contraint de la suivre si loin, qu'il a enfin trouvé
sa propre perte. Le génie de l'espèce humaine
l'attendait aux bornes du monde , pour rendre
son retour plus honteux, et son châtiment plus
mémorable ( 1 ).
(1 ) J'aime à rendre justice au courage et aux lumières
d'un de mes collègues, qui a imprimé, il y a quelques années,
sous la tyrannie , la vérité que je développe ici , mais en
l'appuyant de preuves d'un genre différent de celles que
j'allègue , et qui ne pouvaient se publier alors . « Dans l'état
>> actuel de la civilisation , et dans le système commercial
» sous lequel nous vivons , tout pouvoir public doit être
> limité, et un pouvoir absolu ne peut subsister. » GANILH.,
Hist. du Revenu public, I , 419.
364 DE L'USURPATION .
CHAPITRE XIX .
Que, l'usurpation ne pouvant se maintenir par le despotisme, puisque le
despotisme lui-même ne peut se maintenir aujourd'hui , il n'existe au-
cune chance de durée pour l'usurpation .
Si le despotisme est impossible de nos jours,
vouloir soutenir l'usurpation par le despotisme,
c'est prêter à une chose qui doit s'écrouler un
appui qui doit s'écrouler de même .
Un gouvernement régulier se met dans une
situation périlleuse quand il aspire au despo-
tisme ; il a cependant pour lui l'habitude . Voyez
combien de temps il fallut au long parlement
pour s'affranchir de cette vénération , compagne
de toute puissance ancienne et consacrée, qu'elle
soit républicaine ou qu'elle soit monarchique .
Croyez- vous que les corporations qui existent
sous un usurpateur éprouveraient , à briser son
joug , ce même obstacle moral , ce même scru-
pule de conscience ? Ces corporations ont beau
être esclaves, plus elles sont asservies, plus elles
se montrent furieuses quand un événement vient
DE L'USURPATION . 365
les délivrer . Elles veulent expier leur longue ser-
vitude. Les sénateurs qui avaient voté des fêtes
publiques pour célébrer la mort d'Agrippine
et féliciter Néron du meurtre de sa mère, le con-
damnèrent à être battu de verges et précipité
dans le Tibre .
Les difficultés qu'un gouvernement régulier
rencontre à devenir despotiqué participent de
sa régularité : elles s'opposent à ses succès , mais
elles diminuent les périls que ses tentatives atti-
rent sur lui-même. L'usurpation ne rencontre
pas des résistances aussi méthodiques : son
triomphe momentané en est plus complet; mais
les résistances qui se déploient enfin sont plus
désordonnées : c'est le chaos contre le chaos .
Quand un gouvernement régulier, après avoir
essayé des empiétements, revient à la pratique de
la modération et de la justice, tout le monde lui
en sait gré . Il retourne vers un point déjà connu,
qui rassure les esprits par les souvenirs qu'il
rappelle. Un usurpateur qui renoncerait à ses
entreprises ne prouverait que de la faiblesse. Le
terme où il s'arrêterait serait aussi vague que
le terme qu'il aurait voulu atteindre ; il serait
plus méprisé, sans être moins haï .
L'usurpation ne peut donc subsister , ni sans
ledespotisme , car tous les intérêts s'élèvent con-
tre elle, ni par le despotisme , car le despotisme
366 DE L'USURPATION .
ne peut subsister. La durée de l'usurpation est
donc impossible.
Sans doute le spectacle que la France nous
offre paraît propre à décourager toute espé-
rance. Nous y voyons l'usurpation triomphante,
armée de tous les souvenirs effrayants, héritière
de toutes les théories criminelles , se croyant jus-
tifiée par tout ce qui s'est fait avant elle , forte
de tous les attentats , de toutes les erreurs du
passé, affichant le mépris des hommes, le dédain
pour la raison. Autour d'elle se sont réunis tous
les désirs ignobles, tous les calculs adroits, toutes
les dégradations raffinées . Les passions , qui
durant la violence des révolutions se sont mon-
trées si funestes, se reproduisent sous d'autres
formes. La peur et la vanité parodiaient jadis
l'esprit de parti dans ses fureurs les plus impla-
cables ; elles surpassent maintenant, dans leurs
démonstrations insensées , la plus abjecte servi-
lité. L'amour-propre , qui survit à tout , place
encore un succès dans la bassesse , où l'effroi
cherche un asile. La cupidité paraît à découvert,
offrant son opprobre comme garantie à la ty-
rannie. Le sophisme s'empresse à ses pieds, l'é-
tonne de son zèle, la devance de ses cris, obscur-
cissant toutes les idées , et nommant séditieuse
la voix qui veut le confondre. L'esprit vient of-
frir ses services; l'esprit, qui, séparé de la con-
DE L'USURPATION. 367
science, est le plus vil des instruments. Les apo-
stats de toutes les opinions accourent en foule ,
n'ayant conservé de leurs doctrines passées que
l'habitude des moyens coupables. Des trans-
fuges habiles , illustres par la tradition du vice,
se glissent de la prospérité de la veille à la pro-
spérité du jour. La religion est le porte-voix de
l'autorité, le raisonnement le commentaire de la
force . Les préjugés de tous les àges, les injustices
de tous les pays, sont rassemblés comme maté-
riaux du nouvel ordre social. L'on remonte vers
des siècles reculés ; l'on parcourt des contrées
lointaines , pour composer de mille traits épars
une servitude bien complète qu'on puisse donner
pour modèle. La parole déshonorée vole de
bouche en bouche , ne partant d'aucune source
réelle, ne portant nulle part la conviction ; bruit
importun , oiseux et ridicule , qui ne laisse à la
vérité et à la justice aucune expression qui ne
soit souillée .
Un pareil état est plus désastreux que la ré-
volution la plus orageuse. On peut détester
quelquefois les tribuns séditieux de Rome, mais
on est oppressé du mépris qu'on éprouve pour
le sénat sous les Césars. On peut trouver durs
et coupables les ennemis de Charles Ier , mais
un dégoût profond nous saisit pour les créa-
tures de Cromwell .
Lorsque les portions ignorantes de la société
368 DE L'USURPATION .
commettent des crimes , les classes éclairées
restent intactes ; elles sont préservées de la
contagion par le malheur ; et , comme la force
des choses remet tôt ou tard le pouvoir entre
leurs mains , elles ramènent facilement l'opi-
nion , qui est plutôt égarée que corrompue .
Mais , lorsque ces classes elles-mêmes , dés-
avouant leurs principes anciens , déposent leur
pudeur accoutumée , et s'autorisent d'exécrables
exemples , quel espoir reste-t-il? où trouver un
germe d'honneur, un élément de vertu ? Tout
n'est que fange, sang et poussière .
Destinée cruelle, à toutes les époques, pour les
amis de l'humanité ! Méconnus , soupçonnés ,
entourés d'hommes incapables de croire au cou-
rage , à la conviction désintéressée ; tourmentés
tour à tour par le sentiment de l'indignation
quand les oppresseurs sont les plus forts, et par
celui de la pitié quand ces oppresseurs sont de-
venus victimes , ils ont toujours erré sur la
terre , en butte à tous les partis , et seuls au
milieu des générations tantôt furieuses , tantôt
dépravées .
En eux repose toutefois l'espoir de la race
humaine. Nous leur devons cette grande corres-
pondance des siècles qui dépose en lettres inef-
façables contre tous les sophismes que renou-
vellent tous les tyrans. Par elle , Socrate a
survécu aux persécutions d'une populace
DE L'USURPATION. 369
aveugle , et Cicéron n'est pas mort tout entier
sous les proscriptions de l'infame Octave. Que
leurs successeurs ne se découragent pas ! qu'ils
élèvent de nouveau leur voix ! Ils n'ont rien à se
faire pardonner ; ils n'ont besoin ni d'expiations
ni de désaveux ; ils possèdent intact le trésor
d'une réputation pure. Qu'ils osent exprimer
l'amour des idées généreuses ; elles ne réflé-
chissent point sur eux un jour accusateur ! Ce
ne sont point des temps sans compensation que
ceux où le despotisme, dédaignant une hypo-
crisie qu'il croit inutile , arbore ses propres cou-
leurs , et déploie avec insolence des étendards
dès longtemps connus. Combien il vaut mieux
souffrir de l'oppression de ses ennemis , que
rougir des excès de ses alliés ! On rencontre
alors l'approbation de tout ce qu'il y a de ver-
tueux sur la terre. On plaide une noble cause
en présence du monde , et secondé par les vœux
de tous les hommes de bien .
Jamais un peuple ne se détache de ce qui est
véritablement la liberté. Dire qu'il s'en déta-
che , c'est dire qu'il aime l'humiliation , la dou-
leur , le dénûment et la misère ; c'est prétendre
qu'il se résigne sans peine à être séparé des
objets de son amour , interrompu dans ses
travaux , dépouillé de ses biens , tourmenté dans
ses opinions et dans ses plus secrètes pensées ,
trainé dans les cachots et sur l'échafaud . Car
21*
370 DE L'USURPATION .
c'est contre ces choses que les garanties de la-
liberté sont instituées , c'est pour être préservé
de ces fléaux que l'on invoque la liberté ; ce sont
ces fléaux que le peuple craint , qu'il maudit ,
qu'il déteste . En quelque lieu , sous quelque
dénomination qu'il les rencontre, il s'épouvante,
il recule. Ce qu'il abhorrait dans ce que ses
oppresseurs appelaient la liberté , c'était l'es-
clavage. Aujourd'hui l'esclavage s'est montré
à lui sous son vrai nom , sous ses véritables
formes : croit- on qu'il le déteste moins ?
Missionnaires de la vérité , si la route est in-
terceptée , redoublez de zèle , redoublez d'ef-
forts ! Que la lumière perce de toutes parts !
obscurcie , qu'elle reparaisse ; repoussée, qu'elle
revienne ! Qu'elle se reproduise , se multiplie ,
se transforme ! qu'elle soit infatigable comme la
persécution ! Que les uns marchent avec courage ,
que les autres se glissent avec adresse ! Que la
vérité se répande , pénètre , tantôt retentissante ,
et tantôt répétée tout bas ! Que toutes les raisons
se coalisent , que toutes les espérances se rani-
ment , que tous travaillent , que tous servent ,
que tous attendent !
La tyrannie , l'immoralité , l'injustice , sont
tellement contre nature , qu'il ne faut qu'un
effort , une voix courageuse pour retirer l'homme
de cet abîme ; il revient à la morale par le mal-
heur qui résulte de l'oubli de la morale ; il
DE L'USURPATION . 371
revient à la liberté par le malheur qui résulte
de l'oubli de la liberté . La cause d'aucune na-
tion n'est désespérée. L'Angleterre , durant ses
guerres civiles , offrit des exemples d'inhuma-
nité. Cette même Angleterre parut n'être revenue
de son délire que pour tomber dans la servitude.
Elle a toutefois repris sa place parmi les peuples
sages , vertueux et libres , et de nos jours nous
l'avons vue et leur modèle et leur espoir.
FIN DE L'USURPATION .
ESSAI
SUR ADOLPHE .
Si Benjamin Constant n'avait pas marqué sa place au
premier rang parmi les orateurs et les publicistes de la
France , si ses travaux ingénieux sur le développement des
religions ne le classaient pas glorieusement parmi les écri-
vains les plus diserts et les plus purs de notre langue ; s'il
n'avait pas su donner à l'érudition allemande une forme
élégante et populaire, s'il n'avait pas mis au service de la
philosophie son élocution limpide et colorée , son nom serait
encore sûr de ne pas périr : car il a écrit Adolphe.
Or il y a dans ce livre une vertu singulière et presque magné-
tique qui nous attire et nous appelle chaque fois que nous
sommes témoins ou acteurs dans une crise morale de quelque
importance. Il n'y a pas une page de ce roman , si toutefois
c'est un roman , et pour ma part j'ai grand'peine à le croire ,
qui ne donne lieu à une sorte d'examen de conscience. Qu'il
s'agisse de nous ou de nos amis les plus chers, ce n'est jamais
en vain que nous consultons cette histoire si simple et d'une
moralité si douloureuse. Les applications et les souvenirs
abondent. Chacune des pensées inscrites dans ce terrible
procès-verbal est si nue, si franche, si finement analysée , et
dérobée avec tant d'adresse aux souffrances du cœur , que
374 ESSAI
chacun de nous est tenté d'y reconnaître son portrait ou
celui de ses intimes .
C'est là , il faut le dire , un privilége inappréciable et qui
n'est dévolu qu'aux œuvres du premier ordre. Comme il
n'y a pas dans ce tableau mystérieux un seul trait dessiné
au hasard; comme tous les mouvements, toutes les attitudes
des deux figures qui se partagent la toile sont étudiés avec
une sévérité scrupuleuse et inflexible , d'année en année
nous découvrons dans cette composition un sens nouveau et
plus profond , un sens multiple et variable malgré son évi-
dente unité, qui ne se révèle pas au premier regard, mais qui
s'épanouit et s'éclaire à mesure que notre front se dépouille
et que notre sang s'attiédit.
Adolphe est comme une savante symphonie qu'il faut
entendre plusieurs fois, et religieusement, avant de saisir et
d'embrasser l'inspiration de l'artiste. La première fois, l'âme
est frappée du gracieux andante , ou du solennel adagio ,
mais elle ne comprend pas bien la transition des parties .
La seconde fois , elle distingue dans le rondeau le chant d'un
hautbois ou le dialogue alterné des violons et de la flûte.
Plus tard , elle s'éprend d'une mélodie élégante et simple
qu'elle n'avait pas d'abord aperçue , et chaque jour elle fait
de nouvelles découvertes ; elle s'étonne de sa première igno-
rance , et la curiosité se rajeunit à mesure que la pénétration
se développe.
Il n'y a dans le roman de Benjamin Constant que deux
personnages ; mais tous deux, bien que vraisemblablement
copiés , sont représentés par leur côté général et typique ;
tous deux , bien que très-peu idéalisés , selon toute appa-
rence , ont été si habilement dégagés des circonstances lo-
cales et individuelles , qu'ils résument en eux plusieurs
milliers de personnages pareils .
Adolphe et Ellénore ne sont pas seulement réels , ils sont
vrais dans la plus large acception du mot. Sans doute il eût
SUR ADOLPHE . 375
été facile à une imagination plus active et plus exercée d'en-
cadrer le sujet de ce roman dans une fable plus savante et
plus vive , de multiplier les incidents , de nouer plus étroi-
tement la tragédie. Mais à quoi bon ? qui sait si le livre n'eût
pas perdu à ce jeu dangereux l'autorité lumineuse de ses
enseignements ?
Adolphe est ennuyé, comme tous les hommes de son âge qui
ont entremêlé leurs études vagabondes de loisirs nombreux
et indéfinis. Il sait , il a réfléchi, il a rêvé pour l'avenir bien
des voyages dont il ne voudrait plus maintenant , bien des
gloires qu'il dédaigne aujourd'hui comme s'il les avait usées;
il a vu passer dans ses songes des femmes adorées qui se
dévouaient à son amour , dont il buvait les larmes , et
qui de leurs cheveux dénoués essuyaient la sueur de son
front.
Il a dévoré dans ses ambitions solitaires plusieurs destinées
dont une seule suffirait à remplir sa vie ; il a vécu des
siècles dans sa mémoire , et il n'est encore qu'au seuil de
ses années . Habitué dès longtemps à converser avec lui-
même, à se raconter les grandes choses qu'il espère accom-
plir , il est tout simple qu'il dédaigne la société réelle qu'il
n'a pas étudiée, et qui ne peut le deviner. L'ennui , chez les
âmes élevées , chez celles surtout qui ont vingt ans , est
presque toujours accompagné d'une exorbitante vanité
Comme elles aperçoivent en dedans un monde supérieur
plus grand , plus beau , plus varié ; comme elles ont peuplé
leur conscience des souvenirs d'une vie imaginaire ; comme
elles comparent incessamment le spectacle de leurs journées
au spectacle de leurs rêveries , le dédain et l'impertinence ne
sont chez elles qu'une forme particulière de la douleur.
Adolphe est las de lui-même et de sa puissance inoccupée;
il aspire à vouloir , à dominer, à parler pour être compris , à
marcher pour être suivi , à aimer pour mettre à l'ombre de
sa puissance une volonté moins forte que la sienne, et qui se
376 ESSAI
confie en obéissant. S'il avait choisi de bonne heure une
route simple et droite ; si , au lieu de promener sa rêverie sur
le monde entier qu'il ne peut embrasser , il avait mesuré son
regard à son bras ; s'il s'était dit chaque jour en s'éveillant :
Voilà ce que je peux , voilà ce que je voudrai ; s'il avait
marqué sa place au-dessous de Newton , de Condé ou de
Saint-Preux ; s'il avait préféré délibérément la science, l'ac-
tion ou l'amour ; s'il avait épié d'un œil vigilant le premier
éveil de ses facultés, s'il avait démêlé nettement sa destinée,
s'il avait marché d'un pas sûr et persévérant vers la paix
sereine de l'intelligence, l'énergique ardeur de la volonté ou
le bonheur aveugle et crédule , il ne serait pas vain , il ne
dédaignerait pas .
Une fois engagé dans la voie préférée, l'emploi légitime
de ses forces suffirait à l'occuper. L'œil attaché sur l'horizon
lointain, mais sûr d'arriver , il ne détournerait pas la tête
pour regarder en arrière ; il se résignerait de bonne grâce à
la continuité harmonieuse de ses efforts. Si haut que fût
placé le fruit doré de ses espérances , le courage ne lui
manquerait pas avant de le cueillir.
Mais comme il n'a pas mesuré sa volonté à sa puissance,
comme il a tout désiré sans rien vouloir , il s'ennuie, il dé-
daigne , il ne prévoit pas .
Ellénore a déjà aimé ; elle a déjà connu toutes les angoisses
et tous les égarements de la passion ; elle s'est isolée du
monde entier , pour assurer le bonheur de celui qu'elle a
préféré. Elle a renoncé volontairement à tous les avantages
de la fortune et de la naissance ; elle a déserté sa famille et
son pays. Dans l'ardeur de son dévoûment , elle aurait voulu
pouvoir renouveler autour d'elle ce qu'elle venait de dé-
truire , afin d'agrandir à toute heure le domaine de son
abnégation .
Elle croyait , la pauvre femme , que son enthousiasme
ne s'éteindrait jamais ; elle espérait que le cœur en qui elle
SUR ADOLPHE . 377
s'était confiée ne méconnaîtrait jamais la grandeur de ses
sacrifices . Elle avait joué hardiment sa vie entière sur un
coup de dé ; elle avait gagné. Elle avait conquis l'amour d'un
homme , elle avait posé sa tête sur son épaule , et dans ses
rêves elle avait surpris le murmure de son nom ; elle était
fière et glorieuse , et ne soupçonnait pas que la chance pût
tourner contre elle.
L'hostilité assidue , la vigilance envieuse de la société, qui
la désignait du doigt aux railleries et au dédain , n'avaient
pas ébranlé son courage. Elle s'était dit : « J'ai fait un ser-
ment , je le tiendrai. La religion de la foi jurée n'est pas
moins grande et moins sainte que la religion de la prière .
Si ma promesse a été imprévoyante , si j'ai follement en-
gagé mon avenir , c'est à Dieu seul qu'il appartient de me
relever de mon serment en m'infligeaut l'abandon. Si la
malédiction paternelle m'a dégradée , me réhabiliterai-je par
l'infidélité ? Si l'image menaçante des larmes qui sillonnaient
la joue du vieillard vient chaque nuit troubler mon som-
meil , est- ce en désertant mon amour que je fléchirai l'ombre
indignée ?
» Non , j'irai jusqu'au bout ; je boirai jusqu'au fond cette
coupe d'amertume. Je subirai , sans détourner la tête , les
affronts et le mépris de ce monde qui me conviait à ses fêtes,
et que j'ai quitté. Ma paupière ne s'abaissera pas devant ces
mères orgueilleuses qui parlent bas à l'oreille de leurs
filles en me voyant passer ; je marcherai près d'elles d'un
pas ferme ; je sentirai la rougeur monter à mon front, mais
je retiendrai mes larmes , et je les accumulerai pour les ver-
ser à flots dans le cœur de mon bien-aimé .
>> Tous les biens semés autour de moi, je les dédaignerai
pour ne plus voir qu'un seul bien , qu'un trésor unique , le
trésor que j'ai choisi. Les joies paisibles de la famille , les
caresses naïves des enfants, les flatteries enivrées recueillies
par les jeunes filles florissantes , et rapportées fidèlement au
378 ESSAI
cœur de l'orgueilleuse mère , rien de tout cela ne m'appar-
tiendra plus : la foule ignorante comptera mes regrets par
ses désirs , et je triompherai de sa méprise. Je m'enfermerai
dans mon amour comme dans une tour fortifiée , et je
regarderai s'enfuir sur la route lointaine ces rêves dorés de
ma jeunesse, si splendides aux premiers jours, et maintenant
pâlissants et confus. Je suivrai d'un œil assuré les feuilles
dispersées de mes espérances , si vertes et si humides au
matin, et si rapidement séchées avant l'heure du soir.
>> Chaque fois que je verrai se fermer devant moi les portes
d'une maison joyeuse , loin de pleurer sur mon isolement , je
m'applaudirai , dans le silence de ma pensée , du choix glo-
rieux de mon cœur ; et, comparant le mensonge de cette fête
à la fête perpétuelle de mon amour, je les plaindrai sincère-
ment de n'avoir pas comme moi le vrai bonheur.
» Tous les soirs, en me souvenant de la journée accomplie,
en prévoyant la journée prochaine, je bénirai la sérénité har-
monieuse de ma destinée , et sur les plaisirs tumultueux des
autres femmes j'abaisserai un regard de pitié. Car ma vie se
partage entre la prière et le dévoûment ; et leur route est si
bien frayée, qu'elles vous oublient, ô mon Dieu!
>> Permettez seulement que je lui sois présente à chaque
heure du jour ; permettez qu'il ne souhaite rien au delà de
mon amour, et qu'il ne regarde pas en arrière ; faites qu'il
vive tout en moi, comme je vis toute en lui. »
Mais un jour la mesure du sacrifice était comblée : elle a
douté de la reconnaissance qu'elle avait méritée ; l'inquié-
tude a rongé le fruit de son amour. Elle a pleuré , et ses
larmes n'ont pas été essuyées ; elle s'est affligée de l'ingra-
titude , et l'accusé ne s'est pas défendu.
Alors il s'est fait un grand désert autour de son cœur , et
chacun de ses soupirs s'est perdu dans le silence. Elle était
forte, et défiait le danger ; elle était confiante et résignée , et
ne demandait au ciel que des jours pareils aux jours éva
SUR ADOLPHE . 379
nouis ;et voici que tout à coup la vaillance de cette femme
s'est affaissée ; voici que son espérance a fléchi comme le
peuplier sous le vent qui passe.
Elle était jeune et ne savait pas le nombre de ses années ,
et voici qu'elle a vieilli en un jour ; elle avait l'œil splendide
et superbe , et sur son front rayonnaient, en caractères écla-
tants , ses pensées heureuses et sereines , et voici que son
regard s'est voilé , que les rides anguleuses ont inscrit sur
son front sa plainte et sa douleur.
Serait-il vrai que la destinée humaine répudie , comme un
rêve de jeune fille , les dévoûments illimités ? serait-il vrai
que l'amour se nourrit d'inquiétude et d'angoisses, que les
tortures de la jalousie lui sont une sève généreuse et fé-
conde , et que sa tige se flétrit dans l'atmosphère paisible et
sereine de la fidélité ? Je ne veux pas le croire ; car , à ce
compte , l'amour serait le plus cruel des supplices , la plus
odieuse déception , et l'égoïsme habile et désintéressé serait
la première des vertus , le plus raisonnable des devoirs.
Arrivée à cette crise douloureuse , il faut qu'Ellénore
meure ou se rajeunisse. Courbée sous le poids de l'ingra-
titude , elle n'a plus qu'à s'endormir du sommeil éternel ,
si elle ne se réveille pas pour un nouvel amour. Celui qu'elle
a condamné dans son cœur , fût-il moins coupable , ne sau-
rait imposer silence à l'acharnement de ses soupçons . S'il
n'a pas vraiment méconnu son amour, s'il n'a pas oublié ses
sacrifices , s'il a seulement négligé de la bénir et de la remer-
cier chaque jour comme il devait le faire , peu importe à
celle qui souffre : il y a des larmes que nulle prière ne peut
sécher. Quand ces douleurs et ces larmes sont venues ,
l'amour s'éteint et se réduit en cendres .
Quand Ellénore et Adolphè se rencontrent , chacun des
deux est préparé à l'enthousiasme et au dévoûment. Le dé-
couragement et la vanité , qui sembleraient devoir s'exclure ,
se rapprochent et s'apprivoisent rapidement. Adolphe choisit
380 ESSAI
Ellénore entre toutes les femmes , non pour la relever et la
soutenir , car il ne la connaît pas assez pour sympathiser
avec son chagrin , mais parce qu'elle a tenu tête à l'orage ,
parce qu'elle a lutté contre l'envie et la médisance, parce
que les yeux sont fixés sur elle, parce que sa fidélité perma-
nente a déjoué bien des ambitions injurieuses, parce que son
dédain a humilié bien des jactances .
Ce qu'il faut au cœur d'Adolphe , ce n'est pas un amour
mystérieux et timide ; si toute la terre devait ignorer qu'il
est aimé , si son bonheur devait rester dans l'ombre, il n'en
voudrait pas. Ce qu'il souhaite , ce qu'il appelle de ses vœux
et de ses larmes , c'est une lutte publique, un triomphe écla-
tant , un amour qui puisse lui tenir lieu de gloire.
Or , pour réaliser ce vœu d'Adolphe, pour étancher la soif
de cette vanité qui le dévore , une femme belle et jeune ,
vivant dans le secret de la famille , élevée dans les doctrines
de l'obéissance et du devoir, épargnée de la calomnie, nourrie
dans un bonheur paisible , et défiant les tempêtes qu'elle ne
prévoit pas , ne peut lutter avec Ellénore .
Si Adolphe cédait naïvement au besoin d'aimer, il ne mar-
querait pas si haut le but de ses espérances ; il choisirait
près de lui un cœur du même âge que le sien, un cœur
épargné des passions , où son image pût se réfléchir à toute
heure sans avoir à craindre une image rivale ; il compren-
drait de lui-même , il devinerait cette vérité douloureuse , et
qui n'est jamais impunément méconnue , c'est que l'avenir
ne suffit pas à l'amour , et que le cœur le plus indulgent ne
peut se défendre d'une jalousie acharnée contre le passé ; il
ne s'exposerait pas à essuyer sur les lèvres de sa maîtresse
les baisers d'une autre bouche ; il tremblerait de lire dans ses
yeux une pensée qui retournerait en arrière et qui s'adres-
serait à un absent .
Mais comme sa tête a voulu avant que son cœur désirât ,
c'est Ellénore qu'il attaque, et qu'il préfère à toutes les autres .
SUR ADOLPHE . 381
Il'y a dans la possession de cette femme un aliment ma-
gnifique pour sa vanité ; il sera envié par ceux-là mêmes
qui médisent d'elle , et qui se vengent de ses dédains en re-
doublant son isolement ; il sera montré au doigt par la ville
comme un lutteur adroit , comme un rusé jouteur : chaque
fois qu'il entrera dans un salon , il entendra autour de lui
le chuchotement glorieux de ses rivaux.
Il ne tremblera pas à la vue de ces convoitises empressées ,
qui , pour un cœur vraiment épris, sont un supplice de tous
les instants. Il ne frémira pas devant cette profanation insul-
tante qui ternit les plus chastes voluptés. Il ne rougira pas
de honte et de colère en écoutant ces propos tenus à demi-
voix , qui font du bonheur une nouvelle où les secrets du
foyer se discutent comme la marche d'une armée.
Non ; il s'applaudira de son choix , et lèvera fièrement la
tête.
Ellénore verra dans Adolphe un amour jeune et confiant.
Déjà fléchissante et ridée , elle sera fière d'avoir été dis-
tinguée par un homme destiné à tous les succès du monde.
Plus folle et plus imprévoyante qu'une jeune fille , égarée
par l'isolement , elle ira jusqu'à espérer de cette aventure
une réhabilitation jusque-là vainement essayée. Dans la cré-
dulité de son cœur , elle attendra de ce nouvel engagement
la paix et la sécurité qui ont manqué au premier ; elle
croira que les autres femmes , humiliées de son triomphe ,
se rallieront autour d'elle .
L'intervalle des années s'effacera . L'entraînement mutuel
de ces deux cœurs, si différents et si mal connus l'un del'autre,
deviendra peu à peu irrésistible. A force de penser à Ellé-
nore et de publier partout son admiration , Adolphe se con-
vaincra, ou croira se convaincre de la réalité de son amour,
et Ellénore tombera dans le même piége.
Mais, après le dernier abandon , le réveil sera terrible. A
peine maître de la place qu'il a si vivement assiégée , il ne
382 ESSAI
saura que faire de sa victoire ; après avoir constaté par la
possession un amour si ardemment désiré , il tremblera
devant la durée de son engagement. En vue des années qui
vont suivre , il sentira défaillir son courage, et regrettera
l'extase qu'il avait à peine espérée.
Ellénore , après la confusion de la défaite , ouvrira les
yeux , et cherchera vainement autour d'elle les félicitations
respectueuses sur lesquelles elle avait compté ; au fond de
son cœur elle rougira de son inconstance , et doutera d'un
bonheur si facile à changer.
Peu à peu , entre ces deux âmes trompées , mais toutes
deux trop fières pour l'avouer , il s'établira une intimité
douloureuse et résignée , intimité de mensonge et d'hypo-
crisie , fertile en subterfuges et en flatteries , prodigue de
caresses et de baisers , cherchant à se distraire en affirmant
sans cesse ce qu'elle ne croit pas .
Aucun des deux ne voudra être vaincu en générosité, et,
pour ne pas laisser entrevoir son désabusement , chacun re-
doublera de prévenances , parlera de l'avenir avec de cé-
lestes espérances, traitera le reste du monde avec un dédain
fastueux , cachera ses larmes sous l'ironie et la jactance , et
fera de la ruse le premier de ses devoirs .
Par compassion pour sa victime , Adolphe déguisera son
ennui et forcera son regard à sourire. Il étudiera ses moindres
paroles pour épargner à sa maîtresse la honte d'un regret;
il s'imposera l'enjouement et la sérénité par délicatesse.
A son tour Ellénore , si elle surprend sur le visage de
son amant la trace de l'ennui , craindra de se plaindre et
se résignera silencieusement. De jour en jour , elle s'affer-
mira dans cette réserve douloureuse et grimacera l'enthou-
siasme .
Jusqu'au jour où tous les deux , las enfin de cette pi-
toyable comédie, jetteront le masque et se verront face à
face.
SUR ADOLPHE . 383
Mais comme ils s'étaient choisis par fierté , ils ne pronon-
ceront pas encore le mot d'abandon. Ils renonceront à leur
rôle , mais ils trembleront de se dégrader par une franchise
trop prompte. Ils n'exalteront plus leur bonheur , mais ils
accepteront la satiété comme une expiation , et ils commen-
ceront une nouvelle épreuve , celle de l'intimité sans amour
et sans mensonge .
Or, quand les choses en sont venues à ce point , quand
l'amour, d'épreuve en épreuve , est arrivé à la satiété , l'en-
fer a commencé sur la terre. Les amitiés qui se dénouent ,
les promesses qui mentent , les reconnaissances oublieuses ,
les dévoûments admirés qui se flétrissent , tout cela n'est
rien près de la satiété dans l'amour.
L'enthousiasme où l'âme s'est laissé emporter dans les
premiers jours de l'engagement a métamorphosé à son
insu toutes ses facultés. La vie entière est changée , et ne
peut revenir à ses premières émotions sans d'horribles tor-
tures . Tout ce qui se passe autour de nous avait pris un
aspect nouveau , un sens imprévu. Habitués que nous som-
mes à écouter dans un autre cœur le retentissement de nos
souffrances et de nos joies , quand cette intime fraternité ,
épuisée de lassitude , fléchit et s'affaisse , l'ennui fond sur
nous comme un oiseau de proie.
Chaque jour les deux forçats rivés à cette chaîne , qu'ils
pourraient briser, mais qu'ils gardent par ostentation et par
entêtement , s'éveillent en maudissant. Chacun entrevoit la
vérité , et rougirait de la dire. Chose étrange ! ils s'étaient
promis une mutuelle confiance , une franchise assidue , et
voilà qu'ils persévèrent dans le mensonge , et qu'ils se glori-
fient dans l'hypocrisie ; ils avaient juré de ne jamais voi-
ler aucune de leurs pensées , et voilà qu'au-devant de leurs
cœurs ils placent une triple haie de sourires , de regards et
de serments , voilà qu'ils commandent aux yeux et aux lè-
vres de jouer le bonheur absent .
384 ESSAI
S'il arrive à l'un des deux d'oublier un instant la servitude
où il s'est cloué, au premier mouvement de liberté le bruit de
sa chaîne le réveille en sursaut. Il se remettait en marche ,
et commençait un nouveau pèlerinage ; il sent tout à coup se
poser sur son épaule une main autrefois amie , qu'à peine il
eût sentie , tant elle était légère , et qui aujourd'hui lui pèse
et l'accable.
Mieux vaudrait cent fois la solitude avec ses décourage-
ments et ses défaillances ; car, dans l'intimité rassasiée, toute
la vie se ternit et se désenchante , toutes les heures de la
journée contiennent des supplices prévus et inévitables. Il
n'y a plus de jalousie , car chacun des deux captifs aspire à
l'affranchissement , mais il s'établit entre ces deux colères
honteuses d'elles-mêmes une sorte d'émulation . C'est à qui
inventera pour l'autre une question injurieuse , un soupçon
insultant. Comme si elle se repentait d'avoir obéi , la femme
donne à toutes ses prières la forme d'un commandement.
Si elle surprend dans le regard qu'elle épie un projet où elle
ne soit pas de moitié , elle s'empresse aux larmes comme à
une vengeance , elle inflige comme un châtiment ses ca-
resses menteuses. Pour justifier son ennui et son abatte-
ment , elle interroge , comme un juge , toutes les actions.
qu'autrefois elle approuvait sans contrôle. Dès que son amant
fait un pas , il trouve devant lui un œil curieux qui attend
sa réponse ; s'il s'échappe un instant , il trouve au retour une
bouche impérieuse dont chaque baiser est un ordre sans ré-
plique . Elle voudrait lui trouver des torts pour éviter ses
reproches , et , dans l'espérance de surprendre une faute ,
elle interroge toutes les minutes de sa journée.
Dans la solitude , après les défaillances désespérées , après
les renoncements éplorés , il arrive à l'âme de refleurir et se
relever. Elle aspire librement l'air qui l'environne , elle
s'épanouit sous la chaude haleine que ride l'eau en pas-
sant , et lui porte une vapeur féconde. Mais dans l'inti-
SUR A DOLPHE . 385
mité sans amour, rien de pareil n'est possible ; il n'y a pas
une heure d'abandon et de rêverie . Le silence est une
plainte , et la parole une querelle. Chaque mot renferme un
regret ou une invective. S'il pleure , elle l'accusera de fai-
blesse et de lâcheté. Si , face à face avec l'horrible vérité ,
il retient sur ses lèvres l'aveu près de lui échapper ; si sa
voix , suffoquée par les sanglots , balbutie une bénédiction
impuissante , elle s'emporte , elle implore sa colère : elle
s'irrite de cette douleur si peu virile , et lui souhaiterait de
l'orgueil , afin de le combattre .
Que faire contre les larmes ? quelle défense opposer à
cette affliction qui se confesse ? Quand les larmes ne se
mêlent pas à des larmes amies , quand une bouche adorée
ne vient pas les boire dans nos yeux et rafraîchir de ses
baisers la paupière enflammée , l'homme s'avilit aux yeux
de sa maîtresse , il se dégrade , il abdique sa grandeur : le
nuage grossit et devient orage. Si elle eût pleuré , il était
sauvé ; mais elle a vu sa douleur sans la partager , elle l'a
jugé , elle a mesuré sa force : il est perdu .
Après le premier apaisement , le mensonge recommence :
car il faudrait une haute sagesse , un courage bien rare ,
pour céder sans autre combat un sol si longtemps défendu .
Mais le mensonge , d'abord si riche en métamorphoses , si
habile à se déguiser , si fécond en ressources , devient de
jour en jour plus maladroit et plus facile à surprendre : il n'est
plus qu'une habitude, et se passe de volonté.
Le qui-vive perpétuel de cette intimité vigilante épuise
enfin les dernières forces des deux adversaires. Ils n'ont plus
besoin de s'interroger pour deviner leur mutuelle pensée :
ils se disent adieu dans chacun de leurs embrassements .
Heureux , trois fois heureux ceux qui n'ont pas attendu
trop tard pour se deviner , et qui se sont quittés à temps !
car ils ont au moins , pour se consoler pendant le reste de la
route , le souvenir du bonheur passé ; ils peuvent se rappeler
22
386 ESSAI SUR ADOLPHE .
dans une amitié durable un amour évanoui ; ils assistent
muets aux funérailles de leur enthousiasme , et en parlent
sans amertume comme d'un fils emporté par la guerre .
Mais combien rompent au lieu de dénouer ! combien ,
s'acharnant à leur amour , bâtissent des haines implacables
sur des intimités obstinées !
Si Ellénore se séparait d'Adolphe le jour où elle est sûre de
son abandon , elle pourrait encore espérer sur la terre des
jours sereins et paisibles ; si elle acceptait franchement la
destinée qu'elle s'est faite , si elle ouvrait les yeux et mesurait
la route parcourue , il y aurait encore pour elle des chances
de salut ; mais elle sait qu'elle n'est plus aimée , et elle par-
donne. Au lieu de réhabiliter celui qui la trompait, elle
devient pour lui un objet de pitié .
S'il aimait une autre femme , s'il s'était laissé prendre
à une affection passagère , je concevrais le pardon ; ce serait
générosité pure , et la reconnaissance pourrait assurer la
fidélité à venir. Mais pardonner l'abandon , pardonner le
délaissement qui n'a pas un autre amour pour excuse , par-
donner l'hypocrisie , c'est une folie sans remède, c'est s'avilir
pour quelques jours de répit , c'est appeler sur soi le mépris,
c'est mériter l'oubli .
Or il n'y a pas une de ces austères vérités qui ne soit écrite
dans Adolphe en caractères ineffaçables : c'est un livre
plein d'enseignements et de conseils pour ceux qui aiment
et qui souffrent. Quand on est jeune , on croit à peine à la
moitié de ces conseils ; à mesure qu'on vieillit , on s'aperçoit
qu'il y en a beaucoup d'oubliés.
GUSTAVE PLANCHE .
FIN .
TABLE DU VOLUME .
Préface d'ADOLPHE . VII
Avis de l'Éditeur. XI
Adolphe. • 15
QUELQUES RÉFLEXIONS SUR WALLSTEIN DE
SCHILLER , ET SUR LE THEATRE ALLE-
MAND . 143
DE L'ESPRIT DE CONQUÊTE ET DE L'USUR-
PATION . 187
Préface de la première Édition . 189
Preface de la troisième Édition . 191
Première Partie. De l'esprit de Conquête. 197
Deuxième Partie. De l'Usurpation . 257
ESSAI (SUR ADOLPHE . 373
:
POITIERS . - IMP . DE F.-A. SAURIN.
: