l'église du village voisin, un autel dédié aux nymphes que ce temple honorait.
Ếvoquer
cette simple inseription d'ailleurs plus quà demi effacée semblerait su re à faire
comprendre que cet appel que jentendais venait de très loin, du temps presque
impossible à imaginer où l'on eroyait que les dieux habitaient les sources, les arbres,
les montagnes ; jaurais pu me rappeler, entre tant de textes:
Escoute, bucheron, arreste un peu le bras,
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas,
Ne vois-tu pas le sang, lequel degoute à force.
Des Nymphes qui vivoient dessous la dure escorce ?
ou encore:
Au temps où je veillais dans les cavernes, jai cru quelquefois que jallais
surprendre les rêves de Cybèle endormie..
Ce n'eût pas été m'égarer, et le mot paradis , Cest bien vers ce monde-là qu'il
orientait sourdement ma ré exion
Toutefois, ce lieu était à peu près le seul oů cette présence immémoriale füt
demeurée visible, inserite en toutes lettres dans la pierre. Ailleurs... non, ce n'est pas
ici un pays de ruines, illustres ou modestes, où la main, en ereusant, puisse espérer
trouver autre chose que des cailloux ou des racines. Je n'ai pas l'esprit d'un
archéologue, et ne cours pas après les vestiges. Mais il est vrai qu'en songeant encore.
en me promenant encore, quand je voyais les petits édi ces quont batis les paysans (il
n'y a pas si longtemps sans doute, mais sur un modèle qui pourrait remonter au xv
siècle, peu importe d'ailleurs) pour servir de resserres à outils dans les jardins, il est
Vrai qu'en les voyant, non seulement j'admirais toujours que l'on pût avoir construit si
bien à des ns si humbles (alors qu'aujourd'hui..). mais encore je pensais, une fois de
plus immédiatement et absurdement, à ce que l'on appelle, je crois, le Trésor » de
Delphes : comme je le dis ici, sans plus bien savoir ce quétait ce Trésor , si cela
existait Vraiment, si je ne confondais pas avee autre chose, s'il y avait un rapport
possible. Quoi quil en füt, ces petits édi ces m'évoquaient des constructions grecques
en manière d'oratoires, c'est-à-dire d'abord une mesure, une perfection mesurée, et
ensuite, ce qui fut la grandeur et la limite de la Grèce, la maitrise du Sacré, que l'on
était parvenu à faire descendre dans une demeure, sur la terre, sans le priver de son
pouvoir et sans détruire son seeret...
Du plus visible, il faut aller maintenant vers le moins en moins visible, qui est aussi
le plus révëlateur et le plus vrai. Ce pays est un pays de murs. Les villages souvent ont
gardé leurs remparts, certains élevés, majestueux et de plan assez complexe ; et dans
les terres, le long des chemins, autour des propriétés, subsistent nombreux ces murets
de pierres sèches dont la structure varie selon le matériau que l'on trouvait sur place.
Quelquefois, ce sont simplement des dalles dressées en ligne sur leur côté le plus court,
et qui, depuis le temps qu'elles ont été ainsi plantées, n'ont pu se maintenir toutes
également droites (au-dessus s'élèvent les cyprès comme des morceaux de nuit) ; cest
une présence au bord des chemins à la fois funèbre et honorable et qui, pour peu que
I'on découvre au-delà, en février ou mars, l'aurore des amandiers, ébranle notre plus
intime mémoire. Ailleurs, quand les pierres des murs sont minces comme feuillets, ils
semblent faits de veines ou de bres comme une matière organique ; une rangée de
pierres obliques ou verticales les couronne. Or, ces murs aussi, simples murs de clôture
ou de bornage, dont beaucoup ne doivent même pas étre tellement anciens, me
faisaient confusément penser à des monuments très antiques, fondations de forts ou
de temples; leur beauté me demeurait elle aussi très mystérieuse, et je sais que si
javais cherché plus longuement à la dé nir, jen serais venu de nouveau à la
rapprocher des pierres de sacri ces, et des dieux ; comme si eéait ce que l'on doit
inévitablement retrouver à la base; non seulement au commencement de notre
histoire, mais dans les soubassements de notre pensée et de nos rêves ; comme ce qui
continue, d'une certaine manière, à conduire notre vie.
Au pied de ces murs, au soleil, jimaginais aussi que l'on eût dú trouver des statues
de dieux ou de héros, des monnaies portant quelques mots, probablement tronqués (et
j'aurais voulu que ma poésie füt comme une parole écrite sur ces médailles renmontées
du fond de la terre, quand elle ne l'était pas sur les monnaies des graines ; une parole
comme on en trouve chez Empédocle : Léher en son élan revetait des formes
diverses, et sous la terre ses longues racines s'enfonçaient, ou chez Parménide :
Une lumière empruntée rõde pendant la nuit autour de la terre... -) ; pourtant, ce
n'était pas le cas, et ce n'était pas nécessaire. Ainsi, par une suite de négations,
approchais-je quand même d'une découverte quant à ces paysages.
Divers signes, les uns réels comme l'autel aux nymphes, les autres (beaucoup plus
nombreux) partiellement ou totalement imaginaires, orientaient ici l'esprit vers un
certain point de l'espace et du temps, vers la Grèce, vers l'Antiquité ; non pas le moins
du monde dans un mouvement d'érudition ou de ré exion abstraite (pas davantage de
retour au passé comme à un temps meilleur que le présent, de fuite dans le révolu), ni
d'une façon méthodique ou exclusivement rationnelle. La leçon que je devinais cachée
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