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1 Discours Identitaires

L'article explore le discours identitaire des jeunes issus de l'immigration en France, mettant en lumière les défis de la dualité culturelle et les crises identitaires qu'ils rencontrent. Les auteurs soulignent l'importance de l'interaction avec autrui dans la construction de l'identité et comment les jeunes naviguent entre leurs cultures d'origine et d'accueil. À travers des exemples, notamment ceux des jeunes d'origine portugaise, l'article illustre les complexités de l'acculturation et le sentiment d'appartenance souvent ambivalent.

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1 Discours Identitaires

L'article explore le discours identitaire des jeunes issus de l'immigration en France, mettant en lumière les défis de la dualité culturelle et les crises identitaires qu'ils rencontrent. Les auteurs soulignent l'importance de l'interaction avec autrui dans la construction de l'identité et comment les jeunes naviguent entre leurs cultures d'origine et d'accueil. À travers des exemples, notamment ceux des jeunes d'origine portugaise, l'article illustre les complexités de l'acculturation et le sentiment d'appartenance souvent ambivalent.

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„Etranger ici, étranger là-bas”

Le discours identitaire des jeunes issus de l’immigration en France

Aissaoui Laëtitia
De Sousa Myriam
Université de Rouen

Synergies Monde n° 5 - 2008 pp. 17-27


Article réalisé dans le cadre d’un séminaire de 3ème cycle organisé
à l’Université de Rouen sous la direction de Jacques Cortès. Les
doctorants, en se centrant sur la thématique de recherche de leur
thèse ou de leur mémoire de DEA, avaient la possibilité de construire
un article éventuellement en collaboration avec un collègue concerné
par un sujet voisin. C’est ainsi que les deux auteurs ci-dessus ont
pu se concerter et travailler ensemble à la rédaction de cet article
exactement lié au projet du Congrès de la FIPF à Québec.

A sa naissance, l’individu développe une «identité» imposée par la société


qui l’entoure : prénom, nom, capital identitaire fondé sur son histoire,
ses origines, son vécu et sa relation avec son environnement. Le processus
identitaire se construit dans une relation à autrui, à un autre individu ou à
un autre groupe. (cf Bakhtine : «je ne suis rien sans l’autre»)
Lorsqu’il naît ou arrive en France, le jeune issu de l’immigration reçoit ou
possède déjà de nombreux référents identitaires : des parents de nationalité
étrangère, un nom étranger et, à la maison, une culture autre que française.
Il sait qu’il aura à opter soit pour la nationalité française soit pour celle de ses
origines, et qu’il aura donc à gérer sa dualité culturelle.
D’après Malewska, Tanon et Sabatier, le contact des cultures est source
d’enrichissement mais aussi de questionnements : «Il bouleverse toujours
l’individu, si celui-ci n’est pas seulement spectateur mais obligé de vivre
dans la durée selon deux codes culturels différents, parfois contradictoires et
irréconciliables. Des choix apparents ou réels s’imposent à lui et l’amènent
à réévaluer ses croyances et références de base en fonction du contexte, ou
encore à se repositionner dans un parcours de vie afin d’inclure de nouvelles
perspectives identitaires et parfois à questionner son appartenance à un groupe
ou des groupes».

Nous envisagerons d’abord le concept d’identité/altérité/acculturation. Cela


nous permettra de comprendre pourquoi l’autre est si déterminant dans le
processus identitaire d’un individu se trouvant en situation multiculturelle.
Ainsi, nous pourrons interpréter le discours identitaire des jeunes issus de
l’immigration. Nous verrons ensuite comment ces derniers gèrent cette

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Synergies Monde n° 5 - 2008 pp. 17-27
Aissaoui Laëtitia, De Sousa Myriam

appartenance biculturelle et quelles sont leurs stratégies d’acculturation. Enfin


nous examinerons comment les gouvernements (tant celui du pays d’accueil
que du pays d’origine) s’intéressent à ces jeunes issus de l’immigration.

Identité, altérité, acculturation

L’identité n’est pas un concept figé. Parler d’identité, c’est parler de construction
identitaire ou de processus d’identification évolutif, construit de manière
interactionnelle. Selon Sylvia Ostrowetsky « ( ), il est impossible de tenir
l’autre à l’écart quand on définit l’identité : « l’individu ne saurait acquérir la
moindre conscience de soi sans autrui (…) l’identité passe de toute façon, par
l’établissement d’un rapport entre soi et l’autre, individuel ou collectif ».
L’autre est donc essentiel dans la construction et la conscience de Soi.
Pour être quelqu’un et pouvoir s’identifier, il est nécessaire qu’il y ait interaction.
C’est par le discours d’un individu que nous allons nous identifier à lui ou pas et
c’est par notre discours que l’autre va nous identifier, et par conséquent nous
accepter ou nous rejeter. Dans le processus identitaire, le langage est donc très
important
Selon Paul RICOEUR, le seul fait de se présenter à quelqu’un démontre que
l’identité est un processus relationnel et que nous adaptons notre discours et notre
manière de nous présenter en fonction de l’intérêt que nous pensons susciter chez
l’interlocuteur. Déclarer que l’on parle français et se présenter comme faisant
partie de la communauté française peut ne pas correspondre à la réalité mais
constitue un aspect important du processus relationnel qui s’instaure.

Nous nous identifions en fonction de ce qui nous entoure. En nous identifiant,


nous effectuons par la même une démarcation : «je m’identifie à un autre et
me démarque d’un autre».
Dans notre vie socio-affective, nous recherchons toujours à nous identifier par
rapport à quelqu’un, à quelque chose ou à un groupe. Cela nous réconforte, nous
nous sentons accueillis et compris. Par ailleurs, cela nous permet d’être accepté
et de maintenir une relation d’acceptation avec autrui. Si nous sommes rejetés
par certains, nous ne le sommes pas par tous. En fait, l’individu se raccroche à
celui ou au groupe avec lequel il s’identifie et peut se faire accepter. Saisir ce
sentiment d’appartenance symbolique ou réelle est primordial pour comprendre
le discours identitaire des jeunes issus de l’immigration.

Selon Jean [Link], avocat, conseiller politique auprès des organisations


internationales : «l’identité est chargée d’histoire et de vécu, c’est à chacun
de gérer ce capital en fonction de ce qu’il veut projeter de lui dans la société.
Tout au long de leur évolution, les êtres humains apprennent à définir qui ils
sont à la lumière d’une foule d’expériences et de circonstances». Ils évoluent
dans le cadre d’une cellule familiale, d’une communauté et d’un environnement
culturel et historique.
Dans sa cellule familiale, le jeune issu de l’immigration évolue au sein d’un
environnement culturel lié au pays d’origine des parents, parfois au sein même
d’une communauté de personnes ayant le même pays d’origine et donc la
même histoire. Il est éduqué dans une ou plusieurs langues et peut être exposé
à différentes religions. En dehors de chez lui, il est exposé à une autre culture,

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„Etranger ici, étranger là-bas”
Le discours identitaire des jeunes issus de l’immigration en France

une autre histoire et une autre langue. Par conséquent, il possède un éventail
de critères auxquels il peut s’identifier tout en devant gérer son appartenance
à deux cultures différentes.
D’après le dictionnaire Larousse : «l’acculturation est l’adaptation forcée
ou non, à une nouvelle culture matérielle, à de nouvelles croyances, à de
nouveaux comportements». Apprendre à vivre avec deux cultures différentes
peut engendrer une crise identitaire chez l’individu, car s’identifier à un groupe
ne veut pas forcément dire être accepté par ce groupe et vice versa.
Le fait de se voir être accepté ou exclu peut jouer un rôle dans notre auto-
identification et dans notre auto-exclusion. Le regard de l’autre peut s’avérer
dangereux car s’il peut être valorisant, il peut être aussi destructeur car
l’autre a souvent une image d’un individu qui n’est pas conforme à la réalité.
Les jugements et les sentiments que se portent mutuellement deux individus
ou deux groupes conduisent à des comportements d’auto-exclusion/hétéro-
exclusion ou bien d’auto-identification/hétéro-identification.

Quelques Définitions :

- Auto-exclusion : l’individu s’exclut d’un groupe parce qu’il n’adhère pas à ses
valeurs, il ne se retrouve pas dans ce groupe.
- Hétéro-exclusion : un groupe exclut un individu.
Auto-identification : un individu s’identifie à un groupe, il se considère comme faisant
partie de ce groupe.
- Hétéro-identification : un groupe considère un individu comme un de ses membres.

Etre confronté à d’autres cultures entraîne un besoin vital d’affirmer son identité
et de se situer par rapport aux autres. Pour les jeunes issus de l’immigration,
il s’agit de gérer plusieurs cultures simultanément. De cette confrontation
entre l’identité d’origine et les autres, résultent un certain nombre de crises
identitaires qui apparaissent dans le discours.

Crise identitaire

Se trouver en situation d’appartenance biculturelle est très difficile à vivre pour


les jeunes issus de l’immigration. Leurs discours laissent apparaître un malaise
identitaire plus ou moins profond selon leur capacité individuelle à gérer cette
situation. Immigrer est un bouleversement total dans la construction identitaire
d’une personne. Les parents de ces jeunes sont considérés comme étrangers car
ils sont nés et ont vécu dans un autre pays. Leur culture est complètement autre
lors de leur arrivée. Ils ont conscience de leurs différences identitaires bien que
celles-ci soient tout aussi difficiles à gérer et à vivre.
Malheureusement pour leurs enfants, le sentiment d’être étranger est tout aussi
présent dans la plupart des témoignages recueillis lors d’enquêtes effectuées dans
le cadre de nos recherches respectives. Là où le malaise naît, c’est qu’ils sont
qualifiés»d’étranger» non seulement en France mais aussi dans le pays d’origine
des parents. Nous pouvons comprendre que les parents se sentent «étrangers»
puisque dans la réalité ils le sont, du moins de manière administrative. Mais
comment comprendre l’existence de ce sentiment chez les jeunes de la deuxième
génération ? Pourquoi ce sentiment de rejet ?

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Synergies Monde n° 5 - 2008 pp. 17-27
Aissaoui Laëtitia, De Sousa Myriam

Le cas des jeunes issus de l’immigration portugaise

Selon Jorge Rodrigues Ruivo, les nouvelles générations d’origine portugaise


présentent un grand nombre de caractéristiques d’acculturation à travers
l’acquisition de la nationalité, le travail, la localisation de l’habitation, la scolarité,
la perte de la langue et les mariages mixtes.
Plus les différences sociales, culturelles et religieuses sont importantes et plus
l’intégration sera difficile et longue. Pour le cas portugais, J.R. Ruivo cite H.M.
Stahl : «l’émigration portugaise en Europe jouit d’une bonne réputation, dans
la qualité de son travail tout comme dans sa capacité à s’intégrer». D’après J.R.
Ruivo : «cette capacité à s’intégrer correspond plus à un respect des us et coutumes
des Français, à l’image du dicton populaire « Na terra onde viveres, faz o que vires
fazer », littéralement : Dans le pays où tu vivras, fais ce que tu verras faire. En
effet, historiquement, l’intégration des Portugais, Espagnols et Italiens en France
s’est faite sans altercations particulières. Nous remarquerons des similitudes
entre ces cultures en termes d’alimentation, habitudes vestimentaires, rythme
de vie, climat et évidemment en termes religieux». Ces facteurs ont sans doute
favorisé une intégration ou une cohabitation non conflictuelle.

En fait, pour les jeunes issus de l’immigration portugaise, la difficulté réside dans
le fait de concilier une culture transmise par les parents avec une autre culture
acquise au jour le jour au contact de la population française.
A l’issu de bon nombre d’entretiens, il apparaît que les jeunes d’origine portugaise
ne savent pas quelle culture choisir. Lorsqu’ils ont à opter pour une nationalité,
leur choix est parfois hésitant et souvent ils finissent par acquérir les deux
nationalités par conciliation personnelle.
Selon une enquête Cap Magellan réalisée par le sociologue Jorge de la Barre, à
la question «Que vous sentez-vous ?», 56,8% des jeunes de 15-29 ans de la région
parisienne ont déclaré se sentir à la fois Portugais et Français (J.R. Ruivo).
Dans le discours des jeunes issus de l’immigration portugaise, aucune trace
de démarcation volontaire vis- à- vis de la culture d’origine et de la française
n’apparaît. D’après les enquêtes, ces jeunes ne souhaitent rejeter aucune de ces
deux cultures même si certains regrettent comment ils sont parfois perçus.
Malgré une apparente conciliation des deux cultures, ces jeunes, en effet,
connaissent parfois un certain malaise identitaire. Ce dernier n’est pas un
sentiment général et durable, il apparaît plutôt de manière ponctuelle, souvent
à la suite de remarques ou de discours entendus tant en France qu’au Portugal.

- Extrait du journal d’une de nos enquêtées, elle avait alors 16 ans :


Août 1993 : Pourquoi ne sommes-nous pas satisfaits de là où nous sommes nés ?
Pourquoi nous sentons-nous rejetés lorsque nous ne sommes pas nés au même endroit
que nos parents ? Pourquoi ? Pourquoi sommes-nous rejetés lorsque nous ne portons
pas un nom typique du pays où nous vivons ? Parce que nos parents sont du Portugal
et que nous vivons en France ! Lorsque nous sommes en France, nous sommes appelés
les « portos’ » ; au Portugal, nous sommes les « francius »(…)
Cet extrait est assez représentatif de la manière dont les jeunes sont perçus. Etre
appelé «portos’» ou «francius» est un fait souvent relaté et constaté. Ce type
de dénomination à connotation péjorative est difficile à accepter par les jeunes

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„Etranger ici, étranger là-bas”
Le discours identitaire des jeunes issus de l’immigration en France

issus de l’immigration car ils le ressentent comme étant une forme de rejet de
la part de l’autre, que celui-ci soit Portugais ou Français. Ici, nous nous rendons
compte qu’il ne s’agit pas seulement de vouloir nous identifier à un groupe pour
que celui-ci nous accepte. Les jeunes s’identifient à leurs deux cultures, or être
considéré comme «étranger» dans les deux pays engendre des souffrances plus
ou moins difficiles à vivre ?
Autant ces jeunes ont adopté très facilement la langue et la culture françaises, autant
ils ont gardé ancré en eux la culture portugaise. Une publication de l’INED, «Travaux
et Documents n°140, Migrants portugais et villages d’origine», rend compte de la
particularité du processus d’assimilation des immigrés portugais en France : «(…)
alors que les Portugais sont perçus en France comme le modèle de l’immigré dont
l’intégration n’est mise en cause par personne, ils disposent des moyens les plus
achevés pour préserver leur identité et maintenir les liens avec leur terre natale».
Nous pouvons constater cette même originalité d’intégration chez les enfants de ces
immigrés. Les sous-parties suivantes vont illustrer ces propos :
Pratiques langagières
Selon l’INED, en 1992, 48 % des immigrés portugais déclarent alterner les deux
langues avec leurs enfants. Ces derniers sont 52% à utiliser les deux langues dans
le cadre familial. Une fois encore, nous assistons à une attitude conciliante par
rapport aux deux cultures.

Langue maternelle déclarée par les Parents Parents


jeunes d’origine portugaise (%) Couple immigré Couple mixte
Jeunes de 20 – 29 ans, langue :
Portugais 27 0
Français 29 91
Portugais - français 44 9
Source INED MGIS 1992 (J.R. Ruivo)

Dans un couple mixte, le français est déclaré langue d’origine ou maternelle à 91%.
L’abandon de la langue d’origine est massif. Dans le cas des jeunes nés en France
d’origine portugaise, ¾ ne parlent plus le portugais avec leurs propres enfants.
Malgré le constat général d’une certaine perte (évaluée à 55%) de la langue
portugaise, ces jeunes manifestent un intérêt constant pour la culture
portugaise. Par ailleurs, même s’ils ne parlent pas le portugais chez eux, ils
incitent leurs enfants à assister aux cours de «langue et cultures d’origine».
Dans mes enquêtes effectuées dans l’agglomération sud de Rouen, bon nombre
de jeunes ont suivi des cours de portugais à l’école primaire quand ils avaient la
possibilité de s’y rendre. Souvent ces cours n’ont lieu que dans une seule école,
parfois dans une seule ville.
Choix des loisirs et activités culturelles
L’activité associative est très importante au sein de la communauté portugaise
et de ses descendants. Il existe plus de 500 associations portugaises où sont
organisés bals, fêtes, danses folkloriques, dîners, expositions, spectacles.
Par ailleurs, les jeunes montrent un réel intérêt pour les lectures et les médias
portugais. Certains immigrés ont créé des radios portugaises auxquelles

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Synergies Monde n° 5 - 2008 pp. 17-27
Aissaoui Laëtitia, De Sousa Myriam

participent de nombreux jeunes de la deuxième génération.


Le football, sport national portugais, se révèle être le sport le plus pratiqué par
ces jeunes. A la question : «Quelle est ton équipe nationale préférée ? « (J’ai
pris exemple sur l’étude effectué par Victoria Cesari Lusso, Sabatier 2002), bon
nombre de jeunes répondent l’équipe française et l’équipe portugaise et cela
devient une torture pour eux lorsque les deux se rencontrent. Dans la plupart
des cas l’équipe choisie demeure la portugaise.
Quant aux vacances, selon l’INED, 95% des jeunes âgés de 20 à 29 ans ont déjà
passé des vacances au Portugal. Le pourcentage était encore de 87% dans le cas
des enfants issus de mariages mixtes.

Solutions étatiques

Les gouvernements ont commencé à prendre en compte ces jeunes en situation


d’appartenance bi-culturelle, à travers différentes mesures leur permettant de
choisir l’une ou l’autre nationalité tout en gardant leur originalité culturelle.
La mise en place des cours de «langues et cultures d’origine» en est une.
Au Portugal, l’intelligentsia portugaise a créé un nouveau mot : «luso-
descendants», il désigne tous les jeunes issus de l’émigration portugaise.
Je dois avouer que ce terme est plutôt réconfortant car c’est une forme de
reconnaissance. Le fait que ce mot entre dans les coutumes empêchera la
population locale d’exclure totalement ces jeunes et de les considérer comme
«étrangers», évitant ainsi de les blesser.

Pour conclure…

La particularité de l’intégration de ces jeunes d’origine portugaise est


qu’extérieurement ils semblent avoir bien adopté la culture française. Or dans
les faits, ils continuent à garder une forte adhésion à la culture de leurs parents
et grands-parents, non seulement sur le plan des vacances, mais aussi sur celui
de la langue, des activités culturelles, associatives et sportives.
Par conséquent, ces jeunes semblent avoir appris à bien gérer l’appartenance à
ces deux cultures. N’existant pas de grands clivages culturels entre la France et
le Portugal, ils optent la plupart du temps pour une attitude conciliante.
Cependant des crises identitaires peuvent apparaître lorsqu’ils sont perçus
comme des «étrangers» dans l’un ou l’autre pays. Ils s’identifient aux deux
cultures et ont bien du mal à se soustraire à l’une ou à l’autre, les deux faisant
partie constitutive de leur identité en France. Il faudrait qu’on les accepte tels
qu’ils sont avec leur «identité biculturelle».
PourJorge Rodrigues Ruivo, ces jeunes sont peut-être «l’embryon d’une future
identité européenne». Je conclurai avec un exemple personnel : lorsque j’étais
adolescente et que l’on me demandait quel pays je préférais ou de quelle
nationalité j’étais, je répondais avec amusement : « je suis made in EEC »
(aujourd’hui Union Européenne).

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„Etranger ici, étranger là-bas”
Le discours identitaire des jeunes issus de l’immigration en France

Le cas des jeunes issus de l’immigration maghrébine à Rouen

Une identité en crise ou en reconstruction ?

Parler de pratiques langagières revient à évoquer la notion d’identité. Tout


discours est chargé d’un sens qui, explicitement ou implicitement, équivaut à
dire aux autres et à soi «qui je suis». Evidemment, cela ne signifie en aucun
cas que ce phénomène soit simple. Au contraire, tout ce qui touche au « Moi »,
au processus identitaire est fort complexe, car il répond à des mécanismes qui
prennent en compte des données aussi importantes que diverses. Il n’existe
donc pas de schéma canonique de discours identitaire, mais une multitude de
structures qui varient d’une personne à l’autre.

Pour les jeunes Maghrébins, de nombreux facteurs entrent en jeu car leurs
pratiques langagières, leurs identités représentent une des facettes du contact
de la langue-culture d’origine avec celle de la France. A cela, il faut rajouter le
contexte qui entoure la production langagière de ces jeunes qui vivent pour la
plupart dans les banlieues des grandes villes. Beaucoup d’études stigmatisent les
possibilités de construction identitaire de ces jeunes Maghrébins, en démontrant
qu’ils optent soit pour une acculturation risquant ainsi de perdre leur culture
d’origine, soit pour le refus de la culture du pays d’accueil. Ce qui aboutit à leur
marginalisation sociale. Ils se retrouvent ainsi au cœur de forces contradictoires
qui s’avèrent pour beaucoup être la source d’un profond malaise. En quête
d’identité, certains semblent avoir trouvé un compromis qui leur permet de
réconcilier momentanément les diverses facettes de leur identité. La seconde
génération née en France a baigné dans cette double culture sans pour autant
être acceptée par les deux communautés. Ils sont nés en France mais restent
aux yeux de tous des « beurs », des enfants d’immigrés et dans le pays de leurs
parents, le « bled » comme ils disent, ils sont considérés comme des étrangers,
des Français et même des « altérés » Ces termes souvent péjoratifs témoignent
du double rejet dont sont victimes les jeunes Maghrébins nés sur le sol français.
Dans ce contexte paradoxal, beaucoup éprouvent des difficultés à se définir, à
mettre en mots leur identité. Qui sont-ils ? Arabes, Français, ni l’un ni l’autre ou
bien un savant mélange des deux ?
Une des multiples raisons de leur malaise c’est l’environnement dans lequel ils
évoluent. La plupart vivent dans la banlieue de Rouen, i.e. dans des quartiers
défavorisés où règne la violence.
Ils se sentent oubliés, rejetés, mis à part et ce sentiment risque à long terme
d’accentuer la fracture sociale. Les jeunes Maghrébins semblent avoir trouvé
dans le métissage une solution à leur malaise identitaire.
En effet, ils sont de plus en plus nombreux à revendiquer une nouvelle identité
métisse et plurielle, à mi-chemin entre celle de leurs parents et celle du pays où
ils sont nés. Celle-ci reste néanmoins fragile car l’identité, loin d’être un concept
immuable, s’inscrit dans un processus évolutif en perpétuelle reconstruction.
L’identité plurielle de ces jeunes Maghrébins est complexe et pose de nombreux
problèmes en matière d’unité nationale et d’intégrité individuelle. La définition
d’identité est liée à la valeur que l’on donne à l’individu et malheureusement
souvent les jeunes issus de l’immigration maghrébine sont jugés de façon négative
et stigmatisée par une société qui ne les comprend pas et les rejette.

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Synergies Monde n° 5 - 2008 pp. 17-27
Aissaoui Laëtitia, De Sousa Myriam

Afin d’éviter les dérives sociales et de fragiliser davantage la cohésion nationale,


l’Etat doit prendre en considération la problématique particulière de ces jeunes.
L’émergence d’une génération issue de l’immigration maghrébine semble poser
au Gouvernement français un certain nombre de problèmes. De multiples
recherches ont été menées sur le plan économique, politique et social mais
très peu dans le domaine linguistique. De plus la majorité de ces études portent
sur la première génération de migrants et sur le processus d’acquisition de la
langue-culture du pays d’accueil de ces derniers. Mais qu’en est-il de cette
même acquisition par les jeunes issus de ces mouvements migratoires qui eux,
contrairement à leurs parents, sont nés en France ou y sont arrivés très jeunes ?
Statistiquement ils ne sont considérés, à tort, que comme francophones et ce
terme ne représente absolument pas leur réalité sociolinguistique.

Qui sont-ils ?

La population des jeunes d’origine étrangère est estimée selon l’INSEE à plus de
3 millions dont les 3/4 sont nés en France, 1/3 possèdent la nationalité française
et 40% sont d’origine maghrébine. Ils appartiennent en général aux catégories
socioprofessionnelles inférieures et vivent dans des milieux défavorisés, en contexte
urbain et dans la banlieue. L’échec scolaire est important, cela est dû en partie aux
carences du système et du type d’établissements (ZEP) car seulement 20% font des
études supérieures. La construction identitaire de ces jeunes est complexe car ils
se trouvent au centre d’un système de valeurs différentes, voire contradictoires. A
mi-chemin entre la France et le pays d’origine, ils sont le fruit d’un long métissage
culturel, ethnique et langagier.
Source de richesse il arrive parfois que ce mélange soit synonyme de souffrance, de
rejet et de racisme. Comme le souligne Gillette A. et Sayad A. dans L’immigration
algérienne en France, ils sont en décalage, français au bled et immigrés en France,
d’où les termes qui les désignent (voir supra).
Les enquêtes menées auprès d’eux ont montré une étroite relation entre langue
et identité. Certains affirment : « le français est une langue, mais ce n’est pas
la mienne, ma langue à moi c’est l’arabe ». Une opposition nette entre les deux
langues se dégage. Il y a d’une part, le français, qui représente la promotion sociale,
la langue de l’école, et l’arabe d’autre part langue de l’identité, des origines, des
racines. Ce sentiment d’appartenance à la langue-culture du pays n’est d’ailleurs
paradoxalement pas toujours lié au degré de connaissance ou à la pratique réelle
de celle-ci par les jeunes Maghrébins. Beaucoup m’ont affirmé être Musulmans et
Arabes sans pour autant pratiquer le culte ni même parler l’arabe.

Ils utilisent la langue d’origine dans la sphère familiale et lors de séjours


touristiques dans le pays d’origine et dans la fratrie. Mais c’est le français qui
semble dominer les échanges linguistiques. Son usage se retrouve également en
dehors du foyer, à l’école ou dans les échanges quotidiens voire avec les copains
dans le quartier. Néanmoins leur production est mal perçue car au « bled »
on se moque d’eux à cause de leurs maladresses et de leurs accents ou de
l’alternance codique, fréquente chez les jeunes issus de l’immigration. Ils en
ont conscience et disent qu’ils ne parlent pas bien l’arabe : « je ne parle pas
bien l’arabe, je parle l’arabe ménager ».

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„Etranger ici, étranger là-bas”
Le discours identitaire des jeunes issus de l’immigration en France

Dans le quartier, qui marque leur univers, le discours identitaire trouve une
certaine légitimité car les jeunes accentuent volontairement le mélange des
langues et transgressent la norme pour créer leur propre langage. Ils peuvent
ainsi se démarquer et se différencier des autres jeunes de la banlieue et ils
affichent et revendiquent ainsi une nouvelle identité.

Quelles alternatives ?

Les jeunes issus de l’immigration maghrébine développent, comme nous avons


pu le constater, de nouvelles stratégies identitaires qui semblent plus adaptées
à leur réalité socioculturelle. Cette attitude renvoie à la notion de « marché
franc » de Bourdieu qui offre donc aux pratiques langagières métissées des jeunes
Maghrébins un cadre théorique plus clair. Ils ont trouvé dans la banlieue ou au
sein du quartier, une légitimité qui justifie l’usage et l’émergence d’un langage
et d’un discours propres à cette génération. Ils peuvent ainsi se différencier des
autres tout en s’identifiant à un groupe particulier. Il serait donc à mon avis plus
judicieux d’employer un autre terme pour ces jeunes que celui d’intégration qui
amène à faire un amalgame dangereux et réducteur entre la première génération
d’immigrés et leur descendance.
L’Etat doit progressivement prendre en compte toute l’ampleur du problème, et,
à l’instar des glottopolitiques appliquées aux minorités linguistiques présentes
en France, des mesures doivent être prises pour les communautés issues de
l’immigration et vivant en France afin de respecter la pluralité ethnique, culturelle
et linguistique qui compose la société française.
De nombreuses réformes ont déjà été mises en place par le Gouvernement
français. Depuis 1975, l’Education nationale prévoit la possibilité pour les enfants
d’origine étrangère de recevoir 3 heures hebdomadaires d’enseignement dans la
langue de leur pays et cela grâce aux accords bilatéraux qui existent entre la
France et les pays du Maghreb. Malheureusement, en pratique, ces textes sont
très peu appliqués à cause du manque d’enseignants formés ou faute d’effectifs
suffisants ( un minimum de 15 élèves ) pour ouvrir de nouvelles classes. Par ailleurs,
de nombreuses radios émettent en langue d’origine un peu partout en France.
A Rouen, nous possédons deux radios en langue arabe et berbère dont la plus
importante « Beurs » FM. Depuis quelques années, mon ancien Collège Louise
Michel, situé dans la banlieue rouennaise, organise une à deux fois par an des
journées thématiques pour permettre aux jeunes d’origine étrangère de présenter
à leurs camarades leurs cultures. La communauté religieuse de ma ville propose
également des journées de discussion qui restent malheureusement occasionnelles
et peu propices aux échanges intercommunautaires. Quand verra-t-on une
ouverture, et un réel dialogue entre les diverses communautés de France ?

Pour conclure…

Je pense que l’avenir de notre société repose sur une vision transculturelle
qui permettrait de dépasser les obstacles qui freinent la compréhension de
l’autre, de l’étranger. Le métissage ethnique, culturel et linguistique est une
richesse et non un handicap qu’il faut développer afin de procurer à chaque
communauté des bases solides et communes indispensables à la cohésion
sociale. Une société, une nation peut être cohérente et unie sans pour autant

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Aissaoui Laëtitia, De Sousa Myriam

être homogène et uniforme. Nier ces différences engendre des conflits sociaux
dont les mouvements régionalistes sont le meilleur exemple. Il faut donc
reconnaître une spécificité aux jeunes issus de l’immigration qui ne remette
pas en cause l’intégrité et l’unité nationale mais nous rappelle simplement
une réalité historique et humaine. Nous sommes certes un tout homogène mais
également hétérogène, fait de multiples emprunts, un petit bout de moi, un
morceau de toi et des autres. Quand j’étais au lycée, lorsqu’on me demandait
de quelle nationalité j’étais, je répondais avec fierté : « je suis citoyenne du
monde » Ma réponse illustre assez bien l’idée que je viens de développer.

Conclusion

Parler d’appartenance biculturelle est déjà un grand pas car cela permet de
tenir compte simultanément des deux cultures différentes qui coexistent au
sein d’un même individu. Cela permet de dépasser l’opposition entre culture
d’origine et culture d’accueil. En y réfléchissant bien, pour un enfant né en
France de parents étrangers, quelle est «sa culture d’origine» et quelle est «sa
culture d’accueil?» Comment peut-on parler de culture d’origine ou de culture
d’accueil pour quelqu’un qui est né en France et a toujours vécu sur ce même
territoire ? Cela peut s’appliquer aux parents qui, eux, sont immigrés. Ils ont
déjà une culture provenant de leur pays d’origine puis sont accueillis sur un
territoire nouveau où ils rencontrent une nouvelle culture.
Pourquoi ne considérerons-nous pas l’appartenance biculturelle des jeunes issus
de l’immigration comme une forme de «nouvelle culture» à part entière ? Plutôt
que de parler d’acculturation (qui se situe plutôt au niveau des immigrés) ce
serait une «reculturation» (qui se situerait au niveau des jeunes de la deuxième
génération) une combinaison entre la culture des parents immigrés et la culture
du pays de naissance ou d’adoption, dans ce cas la France.
Illustrons notre idée avec une combinaison chimique : la combinaison entre
Oxygène et Hydrogène donne de l’eau, comment l’eau pourrait-elle devenir
eau sans l’un de ses deux composants ? Par ailleurs, une fois mélangés,
comment l’hydrogène et l’oxygène ne pourraient-ils devenir qu’oxygène ou
qu’hydrogène ? De la même manière, un jeune issu de l’immigration ne peut
rejeter ses deux cultures si différentes peuvent-elles être. Il est le fruit d’un
métissage langagier, culturel et ethnique.
Il doit apprendre à gérer cette appartenance biculturelle du mieux qu’il peut.
Le jour où l’autre comprendra qu’il n’appartient pas à une ou à telle autre
culture mais qu’il est, à lui seul, le résultat d’un mélange de deux cultures
alors peut être ce jeune réussira-t-il à gérer ce mélange et à en être fier, sans
en souffrir.
Les discours dominants ne peuvent imposer un choix aux jeunes issus de
l’immigration et encore moins les définir de manière inclusive ou exclusive.
Ils devraient les considérer comme «différents» certes car détenteur d’une
certaine forme de culture nouvelle, résultant d’un mélange de deux cultures,
mais ils devraient les ACCEPTER comme tels, avec cette «identité biculturelle».
Leur concéder un statut identitaire positif leur serait salutaire. Ils assumeraient
avec fierté leur situation culturelle originale et nouvelle, ainsi l’autre les
respecterait sans les rejeter.

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„Etranger ici, étranger là-bas”
Le discours identitaire des jeunes issus de l’immigration en France

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