Thèmes : la conscience et l’inconscient
Sujet : Peut-on ne pas être soi-même ?
I) Première partie : L’évidence de l’identité personnelle
Argument général de la partie : j’ai d’abord conscience d’être moi-même, c’est-à-dire
d’avoir une identité, une représentation de soi associée à un sentiment de continuité
et de permanence. Lorsque j’agis et lorsque je pense, j’ai conscience d’être l’origine
de mes actions et de mes pensées.
A- La connaissance de soi immédiate : la seule chose dont je ne peux
pas douter c’est que je suis une chose pensante (Référence :
Descartes, Méditations métaphysiques, 1641).
Plan des deux premières Méditations métaphysiques (Descartes, 1596-
1650)
Première méditation : « Des choses que l’on peut révoquer en doute »
1-2 § : Projet de Descartes.
- Rejet des opinions douteuses (reçues de l’enfance et de l’éducation).
- Fonder les sciences sur une certitude, « quelque chose de ferme et de
constant ».
3-8 § : Doute naturel.
- Tout ce que l’on sait a été reçu par les sens, or les sens sont trompeurs, et il
ne faut pas se fier à ceux qui nous ont une fois trompés.
- « La ruine des fondements entraine nécessairement avec soi tout le reste de
l’édifice ».
9-12 § : Doute hyperbolique.
- Tout ce qui n’est que probable doit être rejeté comme faux pour pouvoir
fonder une connaissance certaine.
- Hypothèse du Dieu trompeur : il aurait pu faire qu’il n’y ait pas de terre et
que je n’ai pas de corps, mais que j’en ai quand même le sentiment. Mais
Dieu est bon et tout-puissant : ne peut pas faire que je me trompe.
- Hypothèse du malin génie : les choses extérieures sont des illusions.
Deuxième méditation : « De la nature de l’esprit et qu’il est plus aisé à
connaître que le corps »
1-3 § : Enjeu de la deuxième Méditation.
Après la première Méditation, on est tombé « dans une eau très profonde » :
on suppose que les choses que l’on voit sont fausses, que ce qui est dans la mémoire
est mensonge, on pense n’avoir aucun sens et que le corps ou l’étendue sont des
fictions de l’esprit.
4-9 § : Premier principe de la science.
- La proposition « je suis, j’existe » est vraie toutes les fois que je la prononce
ou que je la conçois en mon esprit.
- Définition de la pensée (« mais qu’est-ce donc que je suis ? »)
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- Définition du corps : tout ce qui peut être terminé par une figure, être
compris en un lieu, remplir un espace excluant tout autre corps, être mu.
10-16 § : Réponse à l’objection selon laquelle les choses corporelles
sont plus faciles à connaître que le corps.
- Rien n’est plus facile à connaître que l’esprit ou la pensée.
- Episode du morceau de cire.
Texte 1 : Descartes, Méditations métaphysiques, II : la découverte du
cogito.
« Je suppose donc que toutes les choses que je vois sont fausses ; je me persuade
que rien n’a jamais été de tout ce que ma mémoire remplie de mensonges me
représente ; je pense n’avoir aucun sens ; je crois que le corps, la figure, l’étendue, le
mouvement et le lieu ne sont que des fictions de mon esprit. Qu’est-ce donc qui
pourra être estimé véritable ? Peut-être rien autre chose, sinon qu’il n’y a rien au
monde de certain.
Mais que sais-je s’il n’y a point quelque autre chose différente de celles que je
viens de juger incertaines, de laquelle on ne puisse avoir le moindre doute ? N’y a-t-il
point quelque Dieu ou quelque autre puissance qui me met en l’esprit ces pensées ?
Cela n’est pas nécessaire ; car peut-être que je suis capable de les produire de moi-
même. (..) Mais je me suis persuadé qu’il n’y avait rien du tout dans le monde, qu’il
n’y avait aucun ciel, aucune terre, aucuns esprits ni aucuns corps ; ne me suis-je donc
pas aussi persuadé que je n’étais point ? Non certes ; j’étais sans doute, si je me suis
persuadé ou seulement si j’ai pensé quelque chose. Mais il y a un je ne sais quel
trompeur très puissant et très rusé, qui emploie toute son industrie à me tromper
toujours. Il n’y a donc point de doute que je suis, s’il me trompe ; et qu’il me trompe
tant qu’il voudra, il ne saurait jamais faire que je ne sois rien tant que je penserai
être quelque chose. De sorte qu’après y avoir bien pensé et avoir soigneusement
examiné toutes choses, enfin il faut conclure, et tenir pour constant que cette
proposition : Je suis, j’existe, est nécessairement vraie, toutes les fois que je
la prononce ou que je la conçois en mon esprit ».
B- La connaissance de soi réflexive : je me connais comme identique à
moi-même par le retour et l’unification que je fais de mon passé
(Référence : Locke, Essais sur l’entendement humain, chap. 27, 1689).
Texte 2 : Qu’est-ce qu’une personne ?
« Être pensant et intelligent, doué de raison et de réflexion, et qui peut se
considérer soi-même comme soi-même, une même chose pensante en
différents temps et lieux (…) C’est un terme du langage judiciaire qui assigne
la propriété des actes et des valeurs, et comme tel n’appartient qu’à des
agents doués d’intelligence, susceptibles de reconnaître une loi et d’éprouver
bonheur et malheur. C’est uniquement par la conscience que cette personnalité
s’étend soi-même au passé, par-delà l’existence présente : par où elle devient
soucieuse et comptable des actes passés, elle les avoue et les impute à soi-même, au
même titre et pour le même motif que les actes présents. Tout ceci repose sur le fait
qu’un souci pour son propre bonheur accompagne inévitablement la conscience, ce
qui est conscient du plaisir et de la douleur désirant toujours aussi le bonheur du soi
qui précisément est conscient. »
Texte 3 : Un homme ivre est-il responsable de ses actes ?
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« Mais un homme saoul et un homme sobre ne sont-ils pas la même personne ?
Sinon, pourquoi un homme est-il puni pour ce qu’il a commis quand il était saoul,
même s’il n’en a plus conscience ensuite ? C’est la même personne dans l’exacte
mesure où un homme qui marche et fait d’autres choses encore pendant son sommeil
est la même personne et est responsable de tout dommage causé alors. Les lois
humaines punissent les deux selon une règle de justice qui s’accordent à leur mode
de connaissance : ne pouvant dans des cas de ce genre distinguer avec certitude ce
qui est vrai et ce qui est feint, elles ne peuvent admettre comme défense valable
l’ignorance due à l’ivresse ou au sommeil. Car bien que le châtiment soit attaché à la
personnalité, et la personnalité à la conscience, et que peut-être l’ivrogne n’ait pas
conscience de ce qu’il a fait, les tribunaux humains cependant le punissent à bon
droit, parce que contre lui il y a la preuve du fait, tandis qu’en sa faveur il ne peut y
avoir la preuve du manque de conscience (…) On peut raisonnablement penser que
personne ne sera tenu de répondre pour ce dont il n’a pas eu connaissance ; mais il
recevra le verdict qui convient, sa seule Conscience l’accusant ou l’excusant ».
II) Deuxième partie : Être différent et être autre que soi
Argument général de la partie : Ne pas se reconnaître dans ses actions ou ses
pensées est une expérience commune et quotidienne qui peut nous conduire à
éprouver un sentiment d’étrangeté vis-à-vis de soi-même au sens où on ne se
reconnaît pas dans ces actes ou pensées. Je ne suis pas moi-même au sens où
je me sens « différent », où je n’agis et ne pense pas comme à mon habitude
(identité). Je ne suis pas moi-même au sens où je ne suis pas l’auteur de ces
actes ou pensées, et que leur origine me demeure inconnue. Mais « ne pas
être soi-même » est aussi devenir « autre » lorsqu’on laisse la force
inconsciente agir pour nous. L’inconscient est d’abord cet « autre » en nous
dont nous semblons nous méfier car il agit à notre insu et contre nos
intentions. Mais être autre que soi n’est pas seulement céder à une pression
interne qui bouleverse l’identité, c’est aussi subir une pression externe venant
d’autrui qui exerce sur moi une contrainte dans la définition même de mon
identité.
Texte 4 : Freud, Métapsychologie (1915)
« On nous conteste de tous les côtés le droit d’admettre un psychisme inconscient
et de travailler scientifiquement avec cette hypothèse. Nous pouvons répondre à
cela que l’hypothèse de l’inconscient est nécessaire et légitime, et que nous
possédons de multiples preuves de l’existence de l’inconscient. Elle est
nécessaire, parce que les données de la conscience sont extrêmement lacunaires ;
aussi bien chez l’homme sain que chez le malade, il se produit fréquemment des
actes psychiques qui, pour être expliqués, présupposent d’autres actes qui, eux,
ne bénéficient pas du témoignage de la conscience. Ces actes ne sont pas
seulement les actes manqués et les rêves, chez l’homme sain, et tout ce qu’on
appelle symptômes psychiques et phénomènes compulsionnels chez le malade ;
notre expérience la plus quotidienne nous met en présence d’idées qui nous
viennent sans que nous en connaissions l’origine, et de résultats de pensée dont
l’élaboration nous est demeurée cachée. Tous ces actes conscients demeurent
incohérents et incompréhensibles si nous nous obstinons à prétendre qu’il faut
bien percevoir par la conscience, tout ce qui se passe en nous en fait d’actes
psychiques ; mais ils s’ordonnent dans un ensemble dont on peut montrer la
cohérence, si nous interpolons les actes inconscients inférés. Or, nous trouvons
dans ce gain de sens et de cohérence une raison, pleinement justifiée, d’aller au-
delà de l’expérience immédiate. Et s’il s’avère de plus que nous pouvons fonder
sur l’hypothèse de l’inconscient une pratique couronnée de succès, par laquelle
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nous influençons conformément à un but donné, le cours des processus
conscients, nous aurons acquis, avec ce succès, une preuve incontestable de
l’existence de ce dont nous avons fait l’hypothèse. »
A- Les manifestations de l’inconscient : l’irruption de désirs refoulés
dans la vie consciente (Référence : Freud, Psychopathologie de la vie
quotidienne, 1904).
- Le lapsus
- L’acte manqué
B- Lorsque l’inconscient prend le dessus : le rêve et les maladies
psychiques.
Un exemple de rêve (Freud, L’interprétation des rêves) : Le rêve de l’injection à
Irma (1895)
Contexte
En 1895, Freud a eu en cure une jeune femme qui est aussi son amie. Mais la cure
s’est terminée sur un succès partiel car la patiente, atteinte d’angoisse hystérique,
n’a pas perdu tous ses symptômes.
Freud reçoit la visite d’un confrère qui a reçu en consultation l’ancienne patiente
de Freud, Irma. Quand Freud lui demande comment se porte cette dernière, il lui
répond : « mieux, mais pas tout à fait bien ». Freud crut y entendre un reproche et
le soir même, il rédige le récit de son analyse d’Irma pour la transmettre à un ami
commun, comme pour se justifier. Le soir d’après, il fait un rêve.
Rêve
Dans un grand hall avec beaucoup d’invités, et parmi eux Irma, Freud dit à cette
dernière : « Si tu as encore des douleurs, c’est de ta faute ». Freud pensait en
effet à l’époque que pour guérir ses malades, il suffisait de leur présenter le sens
caché de leurs symptômes. Irma répond qu’elle a encore beaucoup de douleurs
(gorge, estomac, ventre…).
Freud remarque qu’elle est pâle et bouffie, il l’emmène vers la fenêtre et regarde
dans sa gorge où il observe d’étranges marques. Il appelle en consultation le Dr.
M qui l’examine et confirme. Il observe également une partie cutanée à l’épaule
gauche, qui est la marque d’une injection faite par le confrère de Freud, Otto, un
jour où Irma ne se sentait pas bien. Or, on ne fait pas des injections comme ça,
avec une telle légèreté. Par ailleurs la seringue n’était pas propre.
Interprétation
Le résultat de ce rêve c’est que ce n’est Freud qui responsable de la souffrance
d’Irma, mais Otto.
Otto a irrité Freud par sa remarque sur sa guérison imparfaite d’Irma et le
rêve se venge de lui en retournant le reproche sur lui-même. Le rêve l’acquitte
de la responsabilité de l’état de santé d’Irma en ramenant celui-ci à d’autres
facteurs.
Le rêve refoule l’optatif (« si seulement Otto pouvait être responsable de la
maladie d’Irma ») et le remplace par un simple présent (« Oui, Otto est
responsable »).
III) Troisième partie : Devenir soi en s’appropriant ses actes et ses
paroles étrangères, cet « autre » moi-même.
Argument général de la partie : Même si l’on suppose un inconscient, une autre force
psychique qui exercerait une pression sur la conscience, comment peut-on la
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connaître ? Peut-on avoir une connaissance de l’inconscient qui nous permettrait de
l’intégrer à notre identité de sorte à ce qu’il ne soit plus « l’autre en moi » ? Au
contraire, ne faut-il pas reconnaître, admettre que l’inconscient est l’inconnaissable
et que notre identité est par nature non pas homogène, mais duale au sens où nous
avons une partie pulsionnelle en nous. Être identique à soi-même ne voudrait alors
pas dire « demeurer le même en toutes circonstances », mais être capable de
s’approprier chacun de ses actes ou pensées en reconnaissant l’inconscient comme
une partie de nous-mêmes. Cette appropriation de l’inconscient et son assimilation à
l’identité est d’autant plus importante qu’elle a de nombreuses implications morales
et juridiques : peut-on être responsable de ce qu’on n’a pas fait ou voulu ?
A- L’inconscient n’est pas une excuse : nous sommes responsables
de tous nos actes (Référence : Alain, Éléments de philosophie, 1941)
« Le freudisme, si fameux, est un art d’inventer en chaque homme un animal
redoutable, d’après des signes tout à fait ordinaires ; les rêves sont de tels signes :
les hommes ont toujours interprété leurs rêves, d’où un symbolisme facile. Freud se
plaisait à montrer que ce symbolisme facile nous trompe et que nos symboles sont
tout ce qu’il y a d’indirect. Les choses du sexe échappent évidemment à la volonté et
à la prévision ; ce sont des crimes de soi, auxquels on assiste. L’homme est obscur à
lui-même ; cela est à savoir. Seulement il faut éviter ici plusieurs erreurs que fonde le
terme d’inconscient. La plus grave de ces erreurs est de croire que
l’inconscient est un autre Moi ; un Moi qui a ses préjugés, ses passions et ses
ruses ; une sorte de mauvais ange, diabolique conseiller. Contre quoi il faut
comprendre qu’il n’y a point de pensées en nous sinon par l’unique sujet, Je ; cette
remarque est d’ordre moral. »
B- L’identité est indirecte : la construction de soi dans
l’appropriation de l’inconscient (la cure analytique)
« La psychanalyse dit au moi : ‘rien n’est étranger en toi, c’est une partie de ta
propre vie psychique qui s’est dérobée à ta connaissance et à la domination de ta
volonté » (Freud, L’inquiétante étrangeté).
« Si la conscience ne peut faire sa propre exégèse et ne peut restaurer son propre
empire, il est légitime de penser qu’un autre puisse l’expliquer à elle-même et l’aider
à se reconquérir ; c’est le principe de la cure psychanalytique (…) Le sens profond de
la cure n’est pas l’explication de la conscience par l’inconscient, mais un triomphe de
la conscience sur ses propres interdits par le détour d’une autre conscience
déchiffreuse. L’analyste est l’accoucheur de la liberté, en aidant le malade à former la
pensée qui convient à son mal ; il dénoue sa conscience et lui rend sa fluidité ; la
psychanalyse est une guérison par l’esprit ; le véritable analyste n’est pas le despote
de la conscience malade, mais le serviteur d’une liberté à restaurer » (Paul Ricoeur,
Philosophie de la volonté, T.1, 1950)