Archives et documents de la
Société d'histoire et
d'épistémologie des sciences du
langage
Norme, variation, évaluation
Françoise Gadet
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Gadet Françoise. Norme, variation, évaluation. In: Archives et documents de la Société d'histoire et d'épistémologie des
sciences du langage, Seconde série, n°11, 1995. La genèse de la norme. Colloque de la SHESL, janvier 1994. Textes réunis
par Francine Mazière. pp. 18-22;
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Archives et documents (1995) © Société d'Histoire et d'Épistémologie des Sciences du langage.
NORME, VARIATION, ÉVALUATION
Françoise Gadet
En France, les linguistes approchent généralement la norme selon trois démarches :
ne pas en parler, sans doute à force de la trouver évidente et somme toute légitime ;
en traiter dans un cadre historique (histoire de son établissement et de son
imposition) ; ou bien critiquer le reflet qu'en donne la « grammaire
traditionnelle ». Mais ils s'interrogent rarement sur ses effets sur la perception de la
langue par le locuteur, dans un cadre sociolinguistique.
C'est de cette quatrième approche que je voudrais parler ici : plus précisément
de la relation entre 1) l'acceptation et l'intériorisation de la norme par les locuteurs,
et 2) le constat, par le linguiste, de ce que les locuteurs ne la respectent pas tous ni
toujours, ce qui est partiellement indépendant du degré de maîtrise qu'ils en ont. Et,
secondairement, 3) la non-coïncidence entre productions des locuteurs et conscience
qu'ils manifestent de la variation, et 4) les évaluations qu'ils portent sur les façons
de parler, d'eux-mêmes et des autres locuteurs de la communauté.
S'ils tiennent compte de la norme (la plupart d'entre eux n'en parlent jamais),
les linguistes considèrent que l'un des effets de l'action d'uniformisation qu'exerce
celle-ci serait d'inciter à prendre pour objet une langue représentée comme
homogène, donc de dénier la réalité de la variation. Mais cette critique me semble en
partie mal adressée : le fantasme de langue homogène n'est pas seulement un effet
de l'histoire et de l'action de la norme, ni en France ni ailleurs. Les locuteurs
s'avèrent en effet tenir le plus longtemps possible la fiction selon laquelle ils parlent
tous
la distinction
de la mêmeentremanière,
oral et écrit.
ce qui se manifeste en premier lieu dans l'écrasement de
Il semble que nous tendions tous à minimiser la distance entre langue orale et
langue écrite, et à percevoir la forme orale de nos langues, grammatisées depuis
longtemps, sous une représentation assez semblable à celle qui prévaut pour l'écrit,
comme si l'on devait considérer que l'état « normal » (j'assume le jeu de mot)
pour une langue serait l'uniformité et l'homogénéité.
Pourtant, il est constant d'observer que la réalité à laquelle tout locuteur se
confronte quotidiennement, c'est la variabilité, forte dans certaines zones
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structurellement caractérisables (en ce sens, « variation » ne s'oppose pas à
système), moins forte dans d'autres, quoiqu'il y ait lieu de se demander s'il existe
des zones qui en seraient totalement exemptes. Mais il est certain que la variation
existe dans toutes les langues, quel que soit leur degré de standardisation : on
pourrait dire qu'elle est consubstantielle à la notion de langue.
La variation est donc centrale dans la définition de la langue, jusqu'à un
constat de variabilité intrinsèque dans lequel on voit qu'un même locuteur, en une
même prise de parole et dans les mêmes circonstances, fait un usage différent de
plusieurs traits linguistiques. Mais l'exploitation sociale de celle-ci (qui n'est pas
une constante, de nombreuses variations existant sans connaître d'investissement
extralinguistique — les locuteurs en ont sans doute alors encore moins conscience)
ne me semble que secondaire. Et le concept primordial n'est sûrement pas la latitude
d'investissement, bien que la sociolinguistique, en se constituant comme discipline,
nous ait habitués à une représentation qui recherche le sociolinguistique dans une
mise en rapport des plans linguistique et extralinguistique.
La perception de cette variabilité se traduit de façon ordinaire en des
évaluations concernant la façon dont les gens parlent. Cette faculté de jugement
doit-elle être prise comme un effet de l'investissement, ou est-elle liée aux formes
les plus spontanées de nos comportements sociaux ?
Il n'y a pas de société qui n'introduise de la différenciation entre productions
linguistiques, en une évaluation qui prend la forme de jugements de valeurs assortis
de hiérarchisations. Et ce phénomène est partiellement indépendant du processus de
standardisation ou de normalisation, puisque, comme le montre Bloomfield (1927),
on le constate aussi dans des sociétés sans norme institutionnalisée (quelles que
soient les institutions) :
« La meilleure approximation de l'explication de langue "bonne" ou "mauvaise" semble être que
[. . . ] certaines personnes sont considérées comme de meilleurs modèles de conduite et de parole que
d'autres. Donc, même dans des cas où la préférence n'est pas évidente, les fonnes que ces persomies
utilisent sont considérées comme plus savoureuses. Peut-être cet état de choses est-il propre au
genre humain, vrai dans tout groupe et applicable à toutes les langues. .. »
Soit donc, dans toute société, la variation : ce ne serait alors pas la norme qui
produirait l'évaluation. La norme, dans cette perspective, ne ferait que renforcer
l'évaluation d'une apparence de rationalisation, en y fournissant des justifications a
posteriori.
On ne peut qu'être sensible au fait que le terme « norme » est source de
nombreuses ambiguïtés, et à la nécessité de le spécifier. On pourra par exemple
distinguer entre norme au singulier (ou sans précision : LA norme) et norme
susceptible de prendre le pluriel (ou norme suivi d'un adjectif) — distinction entre
l'usage français et tous les autres ; entre « norme » et « standard » (et
standardisation) ; entre « norme objective » et « norme subjective » (Rey,
1972) ; entre « norme » et « surnorme » (F. François, 1974) ; entre savoir
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grammatical relevant d'une «grammaire première» ou d'une «grammaire
seconde »l
La distinction essentielle ici n'est probablement pas entre norme (ou
productions linguistiques telles qu'elles «devraient être») et variabilité
(productions telles qu'elles sont vraiment), mais encore une fois entre oral et écrit :
• la norme est liée à l'écrit, puisque c'est pour l'essentiel là qu'est intervenue et
que n'en finit pas d'intervenir la standardisation : voir Haugen, 1972, qui
définit les processus sociaux et linguistiques qui interviennent dans la
standardisation, et Lodge (1993), qui fait une application de ce modèle à
l'histoire du français ;
• la variation en revanche est surtout ample et manifeste à l'oral, même si il
semblerait qu'une activité importante du locuteur soit de s'efforcer de ne pas
la percevoir.
Mais comment le locuteur parvient-il à ne percevoir qu'une seule forme de langue
entre son écrit, standardisé, et son oral, lieu de variation ? Et comment peut-il ne
pas être plus sensible à la différence effective entre les deux, qui a pu conduire
certains linguistes à se demander si le français ne relevait pas de la définition de la
diglossie ?
Ce qui reste à expliquer, c'est la façon dont la variation s'intègre dans le
système du sujet parlant. Il faut expliquer le fait que ce sont en grande partie les
mêmes phénomènes, et selon une même organisation, une même hiérarchie et les
mêmes contraintes, qui sont en cause dans les deux types de variation touchant le
plus intimement au sujet : la variation diastratique (avec la variation régionale, l'un
des aspects essentiels de la variation inter-locuteurs) et la variation diaphasique (ou
variation intra-locuteurs).
Il existe certes de nombreux travaux qui décrivent les variations, mais les
tentatives d'explications sont moins fréquentes. Je n'en évoque ici que quelques
exemples :
• Martinet (1960) distingue entre « norme active » et « norme passive ». La
norme active concerne la façon dont un locuteur se coule dans l'usage en
vigueur autour de lui, et la norme passive, les effets sur le locuteur des
formes auxquelles il a pu être exposé au cours de l'acquisition de sa langue.
Le locuteur se constitue ainsi sans le savoir une « tolérance involontaire » ;
• Bell (1984) montre que, ce qui est à expliquer, c'est le fait que la variation
diaphasique apparaît comme un sous-ensemble de la variation diastratique. Le
dépouillement de vingt ans de travaux sur la variation fait apparaître qu'on n'a
pas d' exemple de trait variable sur le plan diaphasique qui ne le soit aussi sur
le plan diastratique — alors que l'inverse n'est pas vrai. Il définit donc la
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Table ronde 21
variation diaphasique comme l'écho chez le locuteur de la variation
diastratique à laquelle son histoire linguistique l'a confronté ;
• pour Encrevé (1988), « les connaissances des locuteurs-auditeurs sont
plurielles et l'usage de la parole fait apparaître entre ces divers savoirs [...]
des constructions inattendues, imprévisibles et souvent éphémères ».
Ces formulations tournent toutes autour d'une même idée, les effets de la variété
des circonstances de l'apprentissage, qui produisent le « plurilinguisme interne »
dont parle Wandruszka (1975) : la situation linguistique dans laquelle se trouve la
majorité des êtres humains (peut-être même tous) est, plus que la diglossie, de
l'ordre d'une « polyglossie » (terme qu'il finit par préférer à « plurilinguisme »,
jugé trop chargé de son rapport à « langues »).
Ce plurilinguisme interne, on l'appellerait plutôt maintenant « variation
inhérente » (à la suite de Labov, dont je réinterprète légèrement le concept) : c'est
en fait elle, encore plus que la variation tout court, qui est consubstantielle à la
notion de langue.
Dans ce qui est ainsi montré de ce que la variation n'est pas un supplément
d'âme de la langue homogène, avec ses attaches au système d'un côté, à la norme et
à l'évaluation de l'autre, ces remarques invitent à revenir sur la définition de
« communauté ». Si en effet la norme est intériorisée par le locuteur, même par
celui qui croit ne pas s'y soumettre, l'évaluation et l' auto-évaluation, à travers
différents degrés de conscience linguistique, produisent des attitudes qui peuvent
fort bien être contradictoires. Ainsi, Gueunier et al. montrent que les locuteurs de
Tours n'ont pas conscience d'une distorsion entre la norme et leur façon de parler,
« en raison du sentiment global de sécurité linguistique dont ils font preuve ».
Car, puisque tout le monde ou peu s'en faut sait ce que cela signifie que de
« bien » parler, comment expliquer que les formes stigmatisées se maintiennent,
parfois à travers des siècles de condamnation ? Ceci met en cause la définition de la
communauté linguistique (D. François, 1972). Pour Labov (1972), « la
communauté linguistique se définit moins par un accord explicite quant à l'emploi
des éléments du langage que par une participation conjointe à un ensemble de
normes » ; plus que parler de la même façon (ce qu'ils ne font pas), les locuteurs
d' une communauté partagent leurs attitudes évaluatives.
Pour Labov, il existe deux sortes de normes, de valeurs antagonistes :
dominantes (« overt norms ») et dominées (« covert norms »), qui expriment la
solidarité de groupe. Cette conception, que l'on trouve aussi dans la théorie de la
distinction de Bourdieu, est critiquée par Kroch (1978), pour qui un tel schéma
s'appuie sur une conception de la communauté où les locuteurs du bas de l'échelle
sociale ont pour objectif d'imiter ceux du haut.
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Il est donc souhaitable d'étudier les conséquences de la distinction entre ce
que l'on pourrait appeler « norme endogène » (évaluation) et « norme
institutionnelle » (la norme).
Adresse de l'auteur
URA 381 Histoire des théories linguistiques
CNRS - PAris VII
Institut de linguistique
Université de Paris-X 92 Nanterre
Références
Bell, A. (1984), « Language Style as Audience Design », Language in Society, n° 13.
Blanche-Benveniste, C. (1990), «Grammaire première et grammaire seconde: l'exemple de
EN », Recherches sur le français parlé, n° 10.
Bloomfield, L. (1927). «Literate and Illiterate Speech». Dans: D. Hymes (dir. publ.),
Language in Culture and Society, 1964.
Encrevé, P. (1988). La liaison avec et sans enchaînement, p. 238. Paris, Seuil.
François, D. (1972). «La notion de norme en linguistique, attitude descriptive attitude
prescriptive », Dans : J. Martinet (dir. publ.), De la théorie linguistique à l'enseignement
de la langue. Paris, PUF.
Gueunier, N. et al. (1978). Les Français devant la norme. Paris, Champion.
Haugen, E. (1972). «Dialect, language, nation». Dans: Pride & Holmes (dir. publ.),
Sociolinguistics. Penguin.
Kroch, A. (1978), « Toward a theory of social dialect variation ». Language in Society, n° 7-1.
Labov, W. (1972), Sociolinguistic Patterns, (trad, fr.) Sociolinguistique, 1977, p. 187. Paris,
Éditions de Minuit.
Lodge, A. (1993), French, from Dialect to Standard. London/New York, Routledge.
Martinet, A. (1960), Éléments de linguistique générale. Paris, Armand Colin.
Rey, A. (1972). « Usages, jugements et prescriptions linguistiques ». Langue française , n° 16.
Wandruszka, M. (1975). « Plaidoyer pour le plurilinguisme ». Revue de linguistique romane,
n° 153-154.