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Ville Postcoloniale

L'urbanisation en Afrique subsaharienne, longtemps considérée comme marginale, a connu une accélération depuis le milieu du XXe siècle, avec une population urbaine en passe de devenir majoritaire. Les historiens remettent en question les préjugés eurocentriques qui minimisent l'importance des villes africaines, soulignant que leur histoire urbaine fait partie intégrante de l'histoire universelle. Malgré des défis conceptuels, l'étude des villes africaines anciennes révèle une diversité et une complexité qui méritent d'être reconnues et intégrées dans les analyses historiques globales.

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Ville Postcoloniale

L'urbanisation en Afrique subsaharienne, longtemps considérée comme marginale, a connu une accélération depuis le milieu du XXe siècle, avec une population urbaine en passe de devenir majoritaire. Les historiens remettent en question les préjugés eurocentriques qui minimisent l'importance des villes africaines, soulignant que leur histoire urbaine fait partie intégrante de l'histoire universelle. Malgré des défis conceptuels, l'étude des villes africaines anciennes révèle une diversité et une complexité qui méritent d'être reconnues et intégrées dans les analyses historiques globales.

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L e continent africain sub-saharien, pour toute une série de

raisons qui continuent d’interpeller les historiens mais qu’il n’y a pas
lieu de réexaminer ici, a été jusqu’à une époque récente très peu
urbanisé. Avec l’urbanisation, qui s’est accélérée à partir du milieu
du XXe siècle, la population des villes est seulement aujourd’hui en
passe de devenir majoritaire, même si nombre d’États, pour des
raisons d’ailleurs diverses, ont fait le saut depuis une vingtaine
d’années au moins : comme l’Afrique du Sud en raison de l’avance
industrielle des Blancs, le Gabon, le Congo ou la Mauritanie pour des
raisons en grande partie minières, ou le Sénégal malgré des
statistiques trompeuses, comme elles le sont toutes d’ailleurs [1]
[1] Le partage entre citadins et ruraux n’obéit pas aux... , sans
même parler des villes sud-africaines de l’apartheid, où la majorité
des citadins africains n’était guère prise en compte puisqu’ils étaient
clandestins [2][2] Les déplacements des travailleurs noirs étaient
légalement.... Auparavant, si les villes anciennes d’Afrique ont pu
jouer un rôle fort important et parfois déterminant sur le plan
politique et économique, elles ont été en général peu nombreuses et
relativement peu densément peuplées. Mais cela ne signifie pas
qu’elles ont été inexistantes.
2
On a trop lu chez les urbanistes des années 1950 et 1960 des
commentaires sur les villes africaines (certes, cela a des caractères
urbains, mais ce ne sont pas de « vraies villes ») pour ne pas réagir.
L’« idée » de ville risque en permanence en histoire d’être
restrictive, c’est-à-dire plus « eurocentrée » qu’il n’y paraît. Car
l’« idée » de ville que transmet le chercheur est, s’il n’y prend garde,
celle de sa propre civilisation. Ce que je voudrais donc montrer ici,
c’est que, contrairement aux idées reçues, non seulement l’idée de
ville est ancienne et enracinée en Afrique, mais que, à l’heure
actuelle, l’existence même de ces villes qui ne ressemblent pas aux
nôtres constitue un défi pour les chercheurs en histoire urbaine, qui
devrait les inciter à remettre en cause nombre de concepts reçus
jusqu’à présent comme acquis.

L’urbanisation en Afrique : un
phénomène « banal » de longue
durée
3
Les travaux sur l’histoire urbaine en Afrique se sont multipliés ces
dernières années, aussi bien en langue française qu’en langue
anglaise. Ils ont renouvelé les connaissances établies dans les
années 1970, au tournant de l’époque coloniale et des débuts de
l’indépendance, alors dominées par deux idées-forces : les Africains
étaient des ruraux, de tout temps « étrangers à la ville [3][3] Titre
d’un ouvrage réputé sur la ville nigériane de... »; le « biais
urbain » (urban bias) faisait de la ville en Afrique un mal social, une
espèce d’aberration invivable qu’il fallait combattre en entravant
autant que possible la migration rurale alors effectivement accélérée
vers les métropoles nationales.

La méconnaissance des historiens de la ville


occidentale
4
Depuis bientôt vingt ans, une série de travaux combattent ces
préjugés. Les observateurs avertis tendent au contraire à démontrer
que l’histoire urbaine africaine fait, autant que les autres, partie de
l’histoire universelle. Il n’est pas inutile de rappeler ce truisme, tant
la tentation apparaît encore forte de faire de l’Afrique en général, et
de l’histoire ou de l’anthropologie africaines en particulier, un cas à
part. Les historiens de la ville, voire les historiens tout court
continuent de faire comme si l’histoire urbaine africaine débutait
avec l’intrusion européenne tardive de l’impérialisme colonial, et les
réalités urbaines africaines sont, encore plus que dans les autres
pays du Sud, des aberrations condamnables en soi. Il ne vient guère
à l’idée des urbanistes (non africanistes) de regarder deux des trois
plus grandes villes africaines : Johannesburg (Afrique du Sud) et
Lagos (Nigeria) – la première étant Le Caire –, autrement que comme
le lieu de tous les crimes ou le prototype d’une ville où les difficultés
du transport urbain sont devenues insolubles. Pourtant, le fait que
l’essor urbain soit devenu depuis vingt ans le processus majeur en
Afrique a entraîné la multiplication des analyses, avec des méthodes
et des problématiques nouvelles, qui pourraient être profitables à la
réflexion des spécialistes d’Europe ou d’ailleurs.
5
Bien entendu, le trait peut paraître forcé, car, heureusement, la
tendance commence à s’inverser. Par exemple, l’Institut national du
patrimoine, quittant l’hexagone, a lancé la recherche sur le
patrimoine architectural des villes coloniales françaises [4][4] Institut
national du patrimoine, Architecture coloniale.... Mais que de chemin
encore à parcourir ! Dans une histoire urbaine universelle récente de
quatre cent soixante pages, publiée par la prestigieuse maison
d’éditions Cambridge University Press, l’histoire urbaine de l’Afrique
n’a droit qu’à quatre pages, et les villes africaines d’aujourd’hui y
sont qualifiées de « cultural decay [of a] pathological and incoherent
urban reality » [5][5] AIDAN SOUTHALL, The city in time and space,
Cambridge,....
6
La littérature scientifique francophone commet moins de tels excès.
Encore doit-on nuancer cette vision optimiste du comparatisme
urbain : des ouvrages parallèles récents, qui s’intitulent
modestement Cities in civilization [6][6] PETER HALL, Cities in
civilization, New York, Fromm... pour le premier, et Les villes pour le
deuxième, prennent toujours la ville occidentale pour le modèle
universel : « La ville est, avec l’écriture, l’art et le sacré, le fait de
civilisation par excellence et toute grande culture se signale par le
prestige de ses cités [7][7] BERNARDO SECCHI, « À propos de la ville
européenne... » : aucun progrès depuis La grande histoire de la
ville en 1997 [8][8] CHARLES DELFANTE, Grande histoire de la ville,
de la.... Pourtant, dans l’avant-propos, les caractéristiques de la ville
qu’entendent traiter les auteurs ne sont pas une exclusivité
européenne mais concernent toutes les villes : à savoir ses
dimensions créatrices, à la fois lieu de mémoire, de coexistence non
exempte de contradictions et de cohabitation plus ou moins
conflictuelle, et enfin paysage onirique qui cristallise toute une série
de fantasmes, de peurs, d’obsessions, de besoins, de désirs et
d’espoirs. Il est aisé de construire selon ce schéma une analyse
historique des villes africaines [9][9] Ceci vient d’être entrepris dans
le domaine culturel :... ! Car, en Afrique comme ailleurs, les villes ont
toujours été un espace d’innovation, puisqu’elles font converger et
se rencontrer des gens venus d’ailleurs. C’est un exemple pris entre
mille de l’eurocentrisme fréquent qui caractérise nos sciences
sociales.
7
La récente Histoire de l’Europe urbaine témoigne d’une avancée [10]
[10] Une heureuse exception antérieure : l’anthologie d’histoire...,
qui consacre un nombre de pages important aux villes coloniales
africaines [11][11] ODILE GOERG et XAVIER HUETZ DE LEMPS, « La
ville européenne...; espérons que ce tournant va permettre de
s’engager dans une véritable histoire comparée dont l’Afrique ne soit
plus exclue, sans que cette initiative tombe à nouveau dans
l’oubli [12][12] Il y a maintenant vingt ans, l’économiste Paul
Bairoch....

La ville en Afrique : une réalité millénaire


8
Il n’est pas pour autant question de revenir à un sentiment passéiste
proche de celui des premiers historiens de l’Afrique, du temps où ces
« redécouvreurs » voulaient prouver que l’Afrique précoloniale avait
eu partout des villes. Cette entreprise de réhabilitation caractérise
les deux premiers essais sur la question, d’ailleurs longtemps restés
les seuls, publiés respectivement en 1959 par Basil Davidson et en
1976 par Robert Hull [13][13] BASIL DAVIDSON, The lost cities of
Africa, Boston,.... Mais il ne faut pas tomber dans l’excès inverse, et
donc résister au préjugé selon lequel rien ne se serait passé en
Afrique comme ailleurs.
9
Sans revenir sur le sempiternel et insoluble thème de la définition de
la ville, rappelons que Jacques Le Goff a déjà montré que, là où il y a
expression matérielle du pouvoir politique et économique, ce n’est
plus un simple village, ni un bourg rural, c’est un lieu de décision [14]
[14] JACQUES LE GOFF, « Introduction », in ID. (dir.), La.... Cela fait
donc partie intégrante de ce qu’il est convenu d’appeler en histoire
une ville, c’est-à-dire un lieu – y compris pendant le Moyen  ge
européen et les Temps modernes – où une partie longtemps
minoritaire de la population ne se consacre pas à l’agriculture (pour
reprendre le critère simple de Max Weber [15][15] MAX WEBER, La
ville, Paris, Aubier/Montaigne, [1924]... ) mais vit du prélèvement
d’une partie de ses surplus.
10
Certains suggèrent que l’on pourrait avancer un autre concept : ni
ville ni campagne, en somme, mais quelque chose comme bourg,
« village-centre » en Occident [16][16] Voir PIERRE GEORGE, La ville.
Le fait urbain à travers..., ou simplement « village » en Afrique
(terme utilisé par les coloniaux pour désigner les districts africains
des grandes villes : ainsi Poto-Poto ou Bakongo à Brazzaville,
quartiers qui dès l’indépendance ont dépassé les cinq cent mille
habitants. Mais alors on hésiterait tout autant à qualifier de « ville »
ce qui est « banlieues [17][17] L’origine du mot vient de la
juxtaposition du terme... », que l’on désigne parfois du terme de
« quartiers ». Autrement dit, le tissu urbain n’est pas à confondre
avec ce qui n’est que le centre de la ville, des affaires, de la finance,
du gouvernement, ce pour quoi les Nord-Américains utilisent le
terme précis de « downtown » ou les Britanniques de « City ». La
ville ne se réduit pas à son centre; ce fut l’erreur que firent les
fonctionnaires coloniaux en parlant de la « ville coloniale »,
construite à l’image des villes européennes et peuplée d’une toute
petite minorité de Blancs dans une ville « noire » : on estime que
l’arrivée d’un colon blanc, quelle que fût sa fonction (administrateur,
commerçant, personne privée), suscitait entre six et dix emplois,
sans compter les membres de la famille dite alors « indigène »
assistant le salarié. C’est pourquoi, en 1933, la ville de Nairobi,
considérée pourtant comme la capitale d’une « colonie de
peuplement », comptait quelque 100 000 habitants, dont près de 20
000 Indiens et 7 500 Européens (sur un total dans la colonie de 15
000), pour la plupart Britanniques [18][18] 7 564 Européens, 17 609
Indiens et 75 536 Africains,.... Ce n’était pas une exception, mais la
règle, surtout dans les « colonies d’exploitation » où, mis à part un
personnel réduit d’administrateurs coloniaux, quasiment tous les
Européens habitaient en ville.
11
Les historiens urbains de l’Europe ont eu la sagesse de ne pas
décomposer à l’infini les concepts de ville et de campagne.
Rappelons cependant que, si le concept est universel, les formes
urbaines (comme les formes rurales) sont, elles, extrêmement
variables dans l’espace et le temps. Car la ville renvoie à la société
tout entière, dont elle est à la fois le reflet et l’incarnation [19]
[19] C’est ce que j’ai tenté de montrer dans CATHERINE COQUERY-
VIDROVITCH,....
12
En ce sens, l’Afrique précoloniale a eu des villes, même si ont aussi
existé en Afrique des sociétés non ou très peu urbanisées. Il
s’agissait dans ce dernier cas de sociétés rurales, naguère dites
« sans État », fondées sur une agriculture de subsistance réglée par
des relations consolidées de pouvoir de lignage à lignage par des
échanges matrimoniaux, la circulation des femmes assurant à la fois
les rapports de voisinage et le rééquilibrage des relations
sociales (kinship). D’évidence, une telle organisation n’avait pas
besoin de villes pour régenter des relations politiques très
majoritairement « horizontales ». Mais le type (exclusif)
d’organisation patriarcale rurale a vu ses espaces se réduire au fil
des siècles, tant le continent a été progressivement soumis à des
contraintes variées, liés aux complémentarités régionales, à la
guerre, à l’esclavage, à des échanges mercantiles de toutes
sortes [20][20] Cette évolution commence à être bien connue à
partir.... Sorti de ce cas limite, il n’existe guère de sociétés sans ville,
mais bien entendu des villes qui répondent à leur contexte [21]
[21] Les villes éthiopiennes (sauf quelques capitales religieuses)... .
La diversité des villes d’autrefois [22][22] « Villes
anciennes » prête à confusion; « villes
précoloniales »,...
13
Après les avancées décisives des années 1980, les historiens ont
tendance à négliger le domaine des villes anciennes, à l’exception
d’un numéro spécial récent sur les « cités-États » à l’africaine [23]
[23] Journal des africanistes, 74,1-2, « Cité-État et statut.... Ce
volume souffre néanmoins d’avoir privilégié l’approche
anthropologique aux dépens des apports spécifiques du savoir
historique comparé, pourtant immense sur la question urbaine dans
les sociétés préindustrielles. Il paraît en effet réducteur de refermer
la « cité africaine » ancienne sur un seul modèle qui distingue
« l’enceinte, l’arrière-pays et l’outre-pays [24][24] GILLES HOLDER et
ANNE-MARIE PEATRICK, « Cité, centre,... ». Ces catégories
conviennent sans doute aux villes du Sahel. Mais l’« enceinte » est
loin d’être une caractéristique généralisée, comme le seraient les
remparts d’une cité féodale occidentale. Au contraire, en Afrique
occidentale notamment, le mercantilisme interne a fait parfois de
l’accessibilité le point fort de la ville [25][25] Ray Kea a montré que,
aux XVIe et XVIIe siècles, avant.... C’est l’insécurité due à des
changements politico-économiques forts (les vagues déferlantes des
traites négrières) qui ont transformé parfois tardivement les villes
en tata ou forteresses. On ne peut, pour toute l’Afrique et sur une
période de l’ordre du millénaire, enfermer le concept de ville dans
une description rigide de ce que serait localement la « vraie ville »,
alors que la plasticité des rapports de pouvoir et de leur expression
matérialisée dans l’espace a entraîné une infinité de variantes.
14
C’est pourquoi, comme ailleurs, l’histoire urbaine précoloniale
africaine est une histoire périodisée, diversifiée et complexe,
fonction du rythme et des conditions spécifiques de développement,
eux-mêmes dépendants du contexte politique, économique et
culturel des sociétés concernées. À chaque fois se sont combinés
des éléments autochtones à des influences venues d’ailleurs, que
cet ailleurs soit l’arrière-pays proche, les contacts interrégionaux à
longue distance ou les ouvertures intercontinentales.
15
Sans revenir sur les étapes chronologiques de cette urbanisation
ancienne aujourd’hui fort bien défrichée, je voudrais souligner un
acquis récent : pour la ville de Jenne-Jeno, non loin de Djenné sur le
Niger, qui a commencé à se développer en Afrique occidentale au
tournant de notre ère [26][26] SUSAN KEECH MC INTOSH et
RODERICK J. MC INTOSH, Prehistoric..., comme pour celle de
Kurrichane, en Afrique du Sud, dont les fouilles font remonter la
naissance au moins au début du IIe millénaire de notre ère, et de
Mapungubwe, au Zimbabwe [27][27] ANDRIE MEYER, « K2 and
Mapungubwe », et THOMAS N. HUFFMAN,..., les archéologues ont
construit le concept de cluster-city, qui vaudrait ici aussi bien que
pour les villes de la Mésopotamie ancienne [28][28] RODERICK J. MC
INTOSH, « Clustered cities of the Middle... : ce concept permet de
suggérer que, même sans forte différenciation socioprofessionnelle,
il n’y avait pas contradiction entre l’émergence d’une ville et la
faiblesse de la hiérarchie sociale dans ce qui était essentiellement
une cité-État. Ce qui fait la différence, c’est que ce modèle de ville,
qui présente une disposition contiguë et relativement dense d’enclos
familiaux interreliés, a subsisté plus longtemps qu’ailleurs en
Afrique : on le retrouve dans la capitale des Bakuba du Congo au
XIXe siècle [29][29] JAN VANSINA, The children of woot : A history of
the.... C’est à ce schéma que correspondaient la plupart des
capitales politiques des royaumes d’Afrique centrale qui, fondées sur
un complexe à la fois militaire et tribal, prennent forme à partir du
XVIesiècle : John Thornton, qui a travaillé sur les données
démographiques fournies par les Portugais pour le royaume du
Kongo, souligne que, même si la densité urbaine n’y était pas
comparable à celle existant à la même époque en Europe, en Asie et
dans d’autres parties de l’Afrique, elle était de dix fois supérieure à
celle du reste du pays. Il suggère pour la région de Mbanza Soyo
(ville de 30 000 habitants vers 1700) un taux d’urbanisation de
l’ordre de 20 %, confirmé par ses recherches sur la capitale, Saõ
Salvador, où, en 1630, quelque 4 500 baptêmes par an confortent
les témoignages de l’époque estimant la population de la ville entre
10 000 et 30 000 foyers (fogos) [30][30] JOHN THORNTON,
« Demography and history in the kingdom.... C’est pourquoi, à
propos des États interlacustres de l’Afrique de l’Est, je suis d’accord
avec la thèse d’Émile Mworoha sur la capitale du Burundi, avec
Roland Oliver sur celles de l’Ankole [31][31] ÉMILE MWOROHA,
Peuples et rois de l’Afrique des Grands...ou avec Jan Vansina sur
celle du royaume Nyiginya du Rwanda ancien [32][32] JAN VANSINA,
Le Rwanda ancien : le royaume nyiginya,..., ce qui me fait douter de
l’interprétation de Jean-Pierre Chrétien, qui ne reconnaît comme ville
dans la région des Grands Lacs que la capitale du Buganda [33]
[33] Celle-ci présente l’avantage d’avoir été plus anciennement... . À
partir du moment où il y a État, donc pouvoir au moins relativement
centralisé et ne reposant plus exclusivement sur la parenté, il y a
siège de l’État – aussi faible soit-il –, même si ce siège peut être
itinérant.
16
Car ce qui faisait la ville, c’était plus l’ensemble de ses habitants
qu’un territoire précis ou des bâtiments monumentaux dont, en
règle générale, l’édification était précaire et, compte tenu des
matériaux utilisés et du climat, constamment à relever. On saisit là
une différence fondamentale entre la ville occidentale – qui fut de
tout temps un bâti urbain – et la ville africaine, où la société primait
sur l’habitat : l’essence de la ville résiderait moins dans sa
matérialité que dans le sentiment d’appartenance des populations à
un ensemble religieux et politique, sans qu’il y ait nécessairement
continuité et densité du bâti [34][34] JEAN POLET, « L’émergence de
la ville en Afrique sub-saharienne »,.... Le cas le mieux étudié de
cette mobilité spatiale est celui des villes Yoruba, dont les habitants
maintenaient le nom même si les aléas politiques les incitaient à
déplacer leur site (ce que les guerres yoruba provoquèrent assez
souvent au XIXe siècle) : mieux que « ville », la traduction du terme
yoruba ilù est « collectivité urbaine » [35][35] Voir le bilan de nos
connaissances sur les villes yoruba....
17
C’est pourquoi la résidence du souverain d’une « cité-État », et plus
encore d’un État tout court, ne peut se réduire à une grande ferme :
reconnue comme supérieure à toute autre, elle échappe par là
même, au moins en partie au statut de « ferme » (ni plus ni moins
qu’une capitale mérovingienne), puisque le souverain pouvait
entraîner les autres chefs de fermes dans la guerre contre les États
voisins. C’était la forme de ville rendue possible par l’élaboration du
pouvoir tel qu’il était défini à cette époque et par cette société
inégalitaire : inégalité organisée par la répartition des ressources
entre nantis et dépendants – ceux que des avatars successifs
allaient dans les petits États d’Afrique centrale transformer en
« Tutsi » et « Hutu », termes non pas « ethniques » (du moins à
l’époque), mais sociaux et politiques.
18
Outre ces cas certes limites d’émergence urbaine, il a existé
beaucoup de villes dans l’Afrique d’autrefois. La plus connue des
révolutions urbaines en Afrique est celle qui fit la jonction avec le
monde arabo-musulman à partir des XIe et XIIesiècles de notre ère,
aussi bien sur le Niger, d’où fut diffusé le modèle célébré de la
mosquée de Djenné, que sur la côte orientale, où émergea la
civilisation urbaine swahili entre les XIIe et XVIe siècles, bon exemple
des préjugés historiographiques attribuant il n’y a pas si longtemps
encore aux seuls Arabes la construction de villes en pierre [36]
[36] Pour une critique de cette vision dépassée, voir DEREK... .
L’islam joua un rôle dans la transformation des villes; il n’en fut pas,
et de loin, le seul moteur. Toutes ces villes, foyers de dignitaires et
d’érudits musulmans, restèrent longtemps peuplées d’une masse de
citadins besogneux (porteurs, caravaniers, piroguiers, esclaves...)
qui ne se convertiront en masse qu’au XIX e siècle [37][37] Même
lorsque l’islam fut vraiment dominant, comme à....
19
Les Portugais à leur tour introduisirent le modèle de la ville-fort de
commerce; ils disputèrent les ports de l’océan Indien aux Arabes,
aux Swahili et aux Indiens tout au long des XVI e et XVIIe siècles [38]
[38] Ils occupèrent aussi, eux et leurs descendants, des... . Ce n’est
que progressivement, au fur et à mesure que l’économie négrière
interne et internationale gagnait l’ensemble du continent, que se
mirent en place un système politique militarisé et, donc, des villes
fortifiées, le tout fondé sur un complexe guerrier et marchand [39]
[39] Si les traites négrières existaient depuis longtemps... . Enfin, dès
le XVIIIe siècle, autour des missions catholiques et protestantes
s’effectua un travail en profondeur de changement des mentalités :
les gens ne copièrent pas le modèle occidental, ils en assimilèrent et
intériorisèrent certains aspects à leur façon [40][40] JEAN COMAROFF
et JOHN COMAROFF, Of revelation and revolution :.... Le métissage
social et culturel eut lieu de bonne heure en milieu urbain. Cette
créolisation culturelle a fait dans les vingt dernières années l’objet
de nombreuses études, surtout de langue anglaise [41][41] Voir, sur
les citadins créoles de Luanda, JOSEPH MILLER,.... Grâce aux
historiens (et bien entendu aux anthropologues), nombre de
spécialistes (architectes, urbanistes, politologues, juristes...)
abandonnent donc le postulat de la « ville coloniale », et plus
généralement de la ville « moderne » comme un pur apport
européen du XIXe siècle sur un contexte vierge.
20
Ce qu’il faut en retenir, c’est que la plupart du temps les
changements n’intervinrent pas de façon brutale, mais résultèrent
d’ajustements progressifs provoqués par l’attraction urbaine
d’activités mercantiles en expansion, qui font de l’histoire urbaine
africaine, comme ailleurs, une histoire de longue durée. Les villes de
la colonisation furent, par définition, les lieux où les colonisateurs
décidèrent de s’établir et d’introduire la « modernité » de l’époque.
Ils transformèrent profondément les milieux concernées, ils ne les
créèrent pas : le plus souvent, ils sélectionnèrent des centres
antérieurs qui leur parurent les plus à même de servir leurs objectifs.
Loin d’être créée de toutes pièces, la ville coloniale s’inscrivit dans
un passé dont les héritages cumulés eurent à se combiner à ce
nouvel apport.

De la ville contemporaine
coloniale et postcoloniale
21
C’est sans conteste l’ère de l’impérialisme colonial qui introduisit la
révolution urbaine la plus visible. Le fait colonial marque, à la suite
de la révolution industrielle européenne et de l’avancée du marché
moderne en Afrique, une seconde rupture entre les villes d’Occident
et les villes africaines. Mais, suivant en ceci la pensée des
colonisateurs, les historiens ont trop fait de la ville coloniale le
symbole de la « modernisation », c’est-à-dire de l’occidentalisation
des sociétés africaines. Les études les plus récentes insistent au
contraire sur la complexité de la culture urbaine africaine au
XXe siècle, produit d’une série d’influences dont la synthèse,
constamment remodelée, donne naissance à des formes culturelles
complexes et intrinsèquement métissées. En Afrique du Sud, un
réseau assez dense de villes coloniales était en place dès le milieu
du XIXe siècle, depuis Le Cap (la seule ville restée majoritairement
blanche jusqu’au milieu du siècle [42][42] Cette « blancheur » de la
ville résultait de l’ordre... ) jusqu’à Port-Natal (devenu Durban) ou les
villes de la république indépendante « boer » du Transvaal
(Kimberley naquit en 1867 avec la découverte du diamant et
Johannesburg en 1886 avec celle de l’or). Même si, dès le départ,
c’est-à-dire dans la plupart des autres cas à l’aube du XX e siècle, les
colonisateurs, projetant sur les villes leur projet politique,
prétendirent en faire les bastions de l’autocratie blanche, la
symbiose urbaine fut un travail entrepris de longue date; les
continuités sociales furent parfois aussi fortes dans les villes
coloniales que les mutations. Même si certaines villes furent créées
de toutes pièces [43][43] Chantier ferroviaire comme Nairobi ou ports
accrochés..., la plupart furent greffées sur des villes préexistantes,
ce qui n’a rien d’étonnant puisque le site et la fonction s’y
prêtaient [44][44] Port comme Mombasa, lieu de transbordement
comme les.... Les histoires sociales de ces villes ont montré la faillite
du projet colonial stricto sensu. En effet, toutes ces villes voulues
blanches furent peuplées au 9/10 de Noirs qui, mis à part le petit
quartier européen le plus souvent soigneusement ségrégué,
élaborèrent, en marge du système colonial, des mécanismes de
fonctionnement à leur usage.

Le renouveau des études urbaines


22
Sur les villes africaines, les travaux d’histoire récents sont nombreux
et riches, à partir de la première monographie historique
d’envergure [45][45] Auparavant, plusieurs géographes avaient
consacré une... qui fut entreprise par un historien ivoirien, Pierre
Kipré, sur l’histoire des villes coloniales de son pays jusqu’en 1940.
Ce fut un travail pionnier, consacrant un chapitre novateur aux
« marginaux » et aux pauvres dans la ville africaine. Mais il y analyse
aussi les bases foncières des emprises urbaines, les conditions de
l’économie citadine, les groupes sociaux différenciés et la mobilité
sociale, et propose une typologie historique de ces villes [46]
[46] PIERRE KIPRÉ, Villes de Côte-d’Ivoire, 1893-1940, Abidjan,... .
23
Depuis, est parue une série de recherches que je préfère évoquer en
continuité avec la phase postcoloniale, car l’ensemble des travaux
d’histoire urbaine sociale, culturelle et foncière de l’époque coloniale
a permis de donner à ces questions la profondeur historique qui
manque souvent cruellement aux experts du monde urbain
contemporain (juristes, politologues, ingénieurs, planificateurs...) : ils
croient découvrir aujourd’hui des processus à l’œuvre depuis
longtemps. Car, partout, un facteur commun demeure : la
réappropriation de la « ville coloniale » (et de ses héritages) par les
citadins africains, qui en font bel et bien, en dépit des dénégations
occidentales, leur ville. Les occasions de confrontation entre villes
coloniales et villes postcoloniales sont donc nombreuses et fécondes.
Cet apport s’inscrit en faux contre ce que l’historien américain
Frederick Cooper vient récemment d’exprimer dans une formule
choc qui paraît désavouer ses recherches antérieures : « Colonial
economies fostered an urban sector, but not an urban society [47]
[47] FREDERICK COOPER, Colonialism in question. Theory,... . » Une
société urbaine s’est pourtant mise en place sous la colonisation,
certes très largement « informelle », mais gravitant autour du noyau
imposé par la colonisation; la société urbaine s’est en effet
construite en grande partie en marge de la volonté, et donc de
l’économie coloniale, les colonisateurs ne l’ayant ni désirée ni
prévue [48][48] Sophie Dulucq a étudié les investissements
urbains....
24
Toutes ces villes se retrouvent, dans un laps de temps court, grosso
modo une génération – entre 1956 et 1980 –, villes de
l’indépendance. L’étude en est passionnante, en ce qu’elle révèle à
la fois les héritages nés d’un siècle de transformations coloniales
accélérées et les mutations contemporaines. Parce que
l’urbanisation est un processus en constant devenir, les nouveaux
modes de vie urbains n’effacent pas les formes héritées, aussi bien
de la colonisation que des cultures antérieures remodelées. Ce
travail de mixage est encore plus net lorsque la population urbaine
est récente, issue d’apports continus de l’espace rural environnant.
C’est une des caractéristiques des villes africaines depuis le début
de la colonisation, sur un rythme des migrations urbaines nettement
accéléré à partir du milieu du XXe siècle, et démultiplié depuis lors.
25
Les études qui se sont succédé ont été pour la plupart, jusqu’aux
années 1990, autant d’études de cas qui ont privilégié chaque fois
une thématique ou une problématique particulière. C’est pourquoi il
importe de les replacer dans leur contexte, en montrant la nécessité
et l’apport du comparatisme interafricain puisque des processus
urbains similaires se retrouvent quasiment partout, même s’ils
opèrent dans des contextes variés et à des échelles parfois très
différentes.
26
Passons rapidement sur un champ aujourd’hui bien défriché, car il
fut le premier à l’être – à la suite du courant néo-marxiste des
années 1970, en un temps où l’histoire ouvrière était encore de
mise : celui de la prolétarisation précoce (en marche dès la fin du
XIXe siècle) des nouveaux citadins, presque tous d’origine paysanne.
Ainsi F. Cooper a-t-il démontré, sur l’exemple de la métropole de
Mombasa, comment le salariat a progressivement fait des
travailleurs migrants, arrivés en masse des campagnes, des dockers
prolétarisés dans leur mode de vie et dans leurs revendications
politiques, et ce avant la Seconde Guerre mondiale (ce qui était, à la
date où il a écrit cet ouvrage, une petite révolution des préjugés
« anti-urbains » sur l’Afrique) [49][49] FREDERICK COOPER, On the
African waterfront : Urban.... À l’autre bout de la chaîne, je ne citerai
que pour mémoire ce qui est le mieux connu, tout en étant sans
doute le moins utile pour les historiens, la masse énorme des
ouvrages déclinant, depuis la fin des années 1950, le thème du
développement urbain. Ce sont des études ressassant pour la
plupart les difficultés inhérentes aux grandes villes africaines et les
échecs si souvent répétés des différentes stratégies proposées pour
y remédier par les organismes nationaux et internationaux, à
commencer par le FIDES français (Fonds d’investissement pour le
développement économique et social), devenu avec une forte
continuité le FAC (Fonds d’aide et de coopération) à l’indépendance,
puis par la Banque mondiale et le FMI, et par les partenaires
habituels du développement, tout particulièrement la France. La
plupart de ces dossiers ignorent ou schématisent le rôle et le poids
de l’histoire.
27
Trois thèmes majeurs méritent que l’on s’y attarde aujourd’hui : le
foncier, le politique et le culturel, tous trois d’ailleurs étroitement liés
pour la compréhension des phénomènes urbains contemporains.

Le foncier urbain
28
L’histoire foncière urbaine est un thème de longue durée. Mais le
foncier urbain fut une création coloniale [50][50] Pierre Kipré, déjà
cité, fut le premier historien à.... La terre était, dans les temps
anciens, inaliénable en Afrique. L’agriculture étant dans l’ensemble
peu rentable, pratiquée sur des sols pauvres laissés aux mains de
cultivateurs peu et mal équipés, les colonisateurs, sauf exception,
sont peu intervenus sur le foncier rural. Seules les Highlands du
Kenya et les zones de colonisation effective de planteurs blancs
(Afrikaners en Afrique du Sud, Britanniques en Rhodésie) ont
systématiquement repoussé les populations locales dans des
réserves régies par le droit dit « coutumier ». C’est de façon
privilégiée en ville qu’a été introduit le concept d’appropriation
privée du sol et que se joue depuis lors l’investissement foncier. Les
Africains ne s’y sont pas trompés. À Dakar, ils ont très vite investi le
foncier : les Lébous à la création de la ville au XIX e siècle parce qu’ils
ont su intelligemment arguer du droit « du premier occupant », les
grands marabouts Mourides au XXe siècle, qui ont ainsi placé les
profits accumulés dans la culture de l’arachide, qu’ils avaient prise
en main. Pratiquement partout, les expansions urbaines, très rapides
depuis le milieu du XXe siècle, ont su englober les terres villageoises
environnantes. C’est ce que, sous la colonisation française, on
appelait « purger la coutume » : moyennant des terrains qui lui
étaient reconnus en toute propriété, le « chef » du lieu cédait à
l’autorité coloniale le reste des terres communales. Le subterfuge a
été pratiqué sous des formes diverses après l’indépendance. Ainsi,
au Congo (RDC), c’est une loi de Mobutu qui a permis en 1961
d’attribuer à ses protégés des terres communales en propriété
individuelle. Il est relativement aisé et il a été parfois entrepris –
grâce aux archives des domaines – de reconstituer l’histoire foncière
des centres villes d’Afrique : Kristin Mann l’a fait pour Lagos
(Nigeria) [51][51] KRISTIN MANN, « Women land property, and the
accumulation... et, en français, plusieurs thèses, souvent
malheureusement non publiées, ont reconstitué l’histoire du foncier
urbain depuis ses origines [52][52] Comme celles de SOPHIE PICON-
LOIZILLON, Nairobi 1899-1939..... On y décèle, entre autres, les
changements « genrés » du foncier : ainsi, les citadines de Lagos ont
su, dans une certaine mesure au moins, protéger leurs biens
propres, à savoir leur maison, grâce à la législation coloniale, en cas
de divorce. Au contraire, comme à Hararé (Zimbabwe, alors
Rhodésie), du fait du mépris colonial pour les coutumes de
matrilinéarité, elles ont perdu le contrôle de leur propre héritage et
jusqu’à celui de leur salaire [53][53] HAROLD CHILD, The history and
extent of recognition....
29
D’une façon générale, sur la question foncière, la recherche
anglophone semblait en retrait jusqu’à ce que paraisse l’étude de
Holly Elizabeth Hanson sur l’appropriation de la terre par les
notables ougandais dès les années 1900 [54][54] HOLLY ELIZABETH
HANSON, Landed obligation. The practice... : profitant de la
législation britannique imposant l’appropriation privée de la terre, la
monarchie locale prit les choses en mains; elle fit attribuer la terre à
ses protégés et utilisa cette pratique en la réintégrant aux circuits
autochtones du pouvoir « modernisé », certes, mais d’une
« modernisation » toute africaine déjouant les objectifs du
colonisateur.
30
Laurent Fourchard est allé beaucoup plus loin [55][55] LAURENT
FOURCHARD, De la ville coloniale à la cour... : il a étudié, toujours au
fil de la colonisation, la façon dont les citadins des deux principales
villes d’une même colonie, Ouagadougou et Bobo-Dioulasso (Haute-
Volta, aujourd’hui Burkina Faso), ont utilisé et transformé les
espaces mis à leur disposition, et comment fut progressivement
définie, aménagée et modifiée la relation espace public/espace privé
dans les domaines politique et social aussi. Il a montré, entre autres,
la congruence de ce type de recherches sur les villes africaines avec
celles entreprises sur les villes médiévales et modernes
européennes [56][56] ÉLISABETH CROUZET-PAVAN, « Sopre le acque
salse ».....
31
Lié au foncier, le thème de l’urbanisme est donc important, à
commencer par l’influence, jusqu’alors quasi ignorée, exercée par
l’urbanisme colonial sur l’urbanisme en France. Il existe un ouvrage
fondateur sur l’urbanisme colonial comme laboratoire de la
modernité, mais il ne porte pas sur l’Afrique noire [57]
[57] GWENDOLYN WRIGHT, The politics of design in French... . Cette
lacune a été plus récemment comblée [58][58] HÉLÈNE VACHER,
Projection coloniale et ville rationalisée..... Didier Nativel, suivant des
interrogations similaires, a privilégié le bâti urbain, se demandant
comment la ville de Tananarive a été (re)construite par les
Malgaches qui en avaient les moyens, quels en ont été les
techniques, les mobiles et les hommes, y compris les rapports entre
décideurs, usagers et exécutants [59][59] DIDIER NATIVEL, Maisons
royales, demeures des Grands..... D’une façon générale, les sites
internet se multiplient, offrant de nombreuses images historiques
des villes africaines [60][60] Outre le riche fonds « Voyages en
Afrique » offert.... Enfin, l’accent est mis par les historiens non sur la
« gouvernance » des villes (concept surfait qui masque l’absence de
régime démocratique soi-disant compensée par le mythe d’une
administration régulée par elle-même), mais plus simplement et plus
lucidement sur la gestion municipale. Ainsi Odile Goerg a-t-elle pris
en compte les convergences et les divergences de deux villes que
tout en apparence différenciait : leur colonisation (britannique ou
française), leur date de naissance (la fin du XVIII e siècle pour l’une, le
début du XXe siècle pour l’autre), leur mode d’administration, etc.
Elle a montré comment les citadins (africains) ont apprivoisé les
volontés coloniales affichées et, une fois de plus, ont fait de la ville
« leur » ville, de façon en définitive relativement similaire; tout se
trouve dans ce travail, à égalité avec les monographies occidentales
les plus pointues, de la genèse des municipalités à l’évolution du
foncier et de l’urbanisme, en fonction des constructions de
l’« hygiénisme » favorables au zonage des quartiers comme à la
conception des espaces verts [61][61] O. GOERG, Pouvoir colonial,
municipalités..., op. cit.....
32
Dès lors, aujourd’hui, en Afrique comme dans le reste du monde et
au premier chef dans les villes occidentales, l’enjeu foncier se joue-t-
il en ville. Or, d’une façon générale, à l’exception des espaces
administratifs et bien entendu des emprises militaires contrôlés par
les colonisateurs ou de quelques sites d’entrepôts possédés par les
firmes d’import-export, le foncier urbain s’est fondamentalement
accumulé et transmis entre les mains des Africains. L’étude de la
question foncière en ville est essentielle pour comprendre les assises
et la constitution d’une bourgeoisie urbaine autochtone; néanmoins,
elle ne préjuge pas de nombreux contentieux, chaque fois que cette
législation « moderne » était battue en brèche, consciemment ou
non, par des droits coutumiers antérieurs qui refusaient de
l’avaliser : ce qui s’est soldé, dans la plupart des cas, par les fameux
« déguerpissements », c’est-à-dire l’expulsion autoritaire et brutale
des quartiers précaires et non légalisés. L’opération, coutumière de
la colonisation, a continué de la même manière après
l’indépendance, y compris dans les grandes villes d’Afrique du Sud
sous le gouvernement de Nelson Mandela, compte tenu de
l’expansion hypertrophiée des quartiers populaires précaires de type
bidonvilles.
33
On assiste donc à la constitution continue d’une bourgeoisie urbaine
qui ne se réduit pas à la « bourgeoisie comprador » évoquée par les
analyses marxistes des années 1970 [62][62] SAMIR AMIN,
L’accumulation à l’échelle mondiale. Critique.... Certains de ses
représentants (parmi lesquels il n’y a pas que les profiteurs du
régime) sont devenus de très grands bourgeois, à la fois grands
propriétaires et actifs entrepreneurs. Mais se produit, dans le même
temps, l’expansion parallèle d’une misère urbaine rassemblant des
pauvres toujours plus nombreux, issus des flux d’immigrés
successifs sans travail ou sous-employés, et terriblement mal logés.
Compétition foncière, urbanisme et sociétés urbaines demeurent liés
par un facteur commun aujourd’hui d’actualité : la ghettoïsation des
quartiers populaires, sciemment construite par les colonisateurs sur
une base raciale qui tend à se transformer aujourd’hui, dans les
villes africaines comme ailleurs, en ghettoïsation sociale dès lors que
la bourgeoisie noire s’empare des espaces naguère réservés aux
colons. Ce fut explicite dans le cas de la ségrégation résidentielle
légale, notamment en Afrique du Sud, en Rhodésie ou au Kenya,
imposée aussi bien en ville que dans le reste du pays (la politique
des réserves). Le processus est très étudié dans les villes sud-
africaines. Sur le reste du continent, ce fut une spécificité urbaine :
tous les plans d’urbanisme furent spécialement conçus pour créer
des « no man’s land » entre les quartiers noirs et des quartiers
blancs au nom de ce que l’on a appelé le « syndrome sanitaire »,
autrement dit pour protéger les colons du risque des épidémies. Ce
thème a donné lieu à une abondante littérature [63][63] Sur le
syndrome sanitaire et ses liens avec l’urbanisme.... De cet effort de
contrôle des coloniaux sur l’espace urbain et sur les activités
économiques de la ville, la trame urbaine postcoloniale demeure
imprégnée [64][64] Voir, sur le contrôle colonial exercé sur la ville... .
34
Le thème des « urban poor » a été très étudié en langue anglaise. Il
est hors de question d’énumérer ne serait-ce que les ouvrages
portant ce titre (Housing the urban poor), problème devenu
récurrent en Afrique pour les aménageurs urbains, ni toute la
littérature socio-économique afférente, et qui traitent du concept de
« secteur informel » forgé seulement en 1971 par l’OIT (Organisation
internationale du travail) alors que l’existence du phénomène
remonte aux débuts de l’ère coloniale [65][65] CATHERINE COQUERY-
VIDROVITCH, « Ville coloniale et.... Nous n’en citerons que trois. Le
premier, bien que fondateur, est passé quasiment inaperçu en
France [66][66] RICHARD SANDBROOK, The politics of basic needs.
Urban...; on n’a malheureusement pas entrepris depuis une étude
comparée aussi précise et fouillée de la pauvreté dans les
principales villes d’Afrique tropicale, de l’Atlantique à l’océan Indien,
travail nourri de réflexions pertinentes fondées sur l’examen
minutieux des archives démographiques et judiciaires locales.
L’étude révèle un héritage colonial partout similaire, avec un taux
élevé d’accroissement urbain, des problèmes socio-économiques
analogues dans le même cadre global d’évolution technologique qui
aboutit à un résultat identique en dépit de stratégies locales
diverses : un écart croissant des revenus urbains, avec un
pourcentage élevé de jeunes sans travail favorisant des formes de
survie diverses incluant délinquance et violence. Nous renvoyons,
pour le deuxième ouvrage du genre, à sa traduction en français [67]
[67] RICHARD E. STREN, RODNEY R. WHITE et MICHEL COQUERY... .
Le troisième est le seul à aborder de front l’histoire de la pauvreté
urbaine en Afrique [68][68] JOHN ILIFFE, The African poor : A history,
Cambridge,.... Depuis le XVIe siècle au moins, la pauvreté urbaine est
le résultat d’un processus cumulatif, aggravé aujourd’hui par un
double facteur : d’une part, celui, caractéristique des temps
précoloniaux et préindustriels mais toujours en vigueur dans les
métropoles africaines, de la pauvreté structurelle de tous ceux dans
l’incapacité d’assurer eux-mêmes leur subsistance (handicapés,
vieillards, enfants abandonnés, femmes stériles, etc.), augmentée du
regain inquiétant de la pauvreté conjoncturelle (disettes et famines
de masse) héritée des temps anciens où l’on compensait le manque
de moyens de production par un nombre élevé d’enfants; d’autre
part, celui de la paupérisation contemporaine des classes populaires
sans emploi, dans un monde techniquement développé qui a suscité
ses hordes de nouveaux pauvres nés des transformations
économiques et de l’aliénation des terres, alors que le nombre
toujours aussi élevé d’enfants est devenu une charge
supplémentaire. Pour remédier à cet engrenage, il faut repenser
l’ensemble des politiques sociales, du point de vue interne comme
du point de vue de l’aide internationale.

Le politique
35
La ville comme espace politique est un thème majeur. Les villes ont
toujours été et demeurent des lieux de pouvoir. Le prototype de ce
pouvoir est évidemment la capitale politique de l’État. Les
colonisateurs le savaient bien. En règle générale, au moins la moitié
d’entre eux – quelques milliers au plus fort de l’expansion
coloniale [69][69] Il y a plus d’Européens, et d’une façon générale,
de..., sauf en Afrique du Sud et secondairement en Rhodésie
(aujourd’hui Zimbabwe) – résidaient dans la ville capitale du
territoire où étaient établis tous leurs services : administratif,
financier, militaire, policier, et où se trouvait aussi le siège local des
firmes d’import-export. Pour le reste, une poignée de missionnaires
ou de salariés des maisons de commerce pouvaient être dispersés
« en brousse ». Quant aux administrateurs Blancs, ils se trouvaient
isolés chacun dans leur « cercle » ou leur subdivision, où ils
résidaient d’ailleurs dans un village promu au rang de poste
administratif et de ce fait appelé de par leur présence même à
devenir une ville [70][70] C’est bien ce que montre P. KIPRÉ, Les
villes de Côte-d’Ivoire...,....
36
Les citadins africains, eux aussi, ont su très tôt jouer du pouvoir. À
Ouagadougou, dès l’époque coloniale, la politique est passée de la
« cour » (privée) à la place (publique); les fondements de la
monarchie locale du Mogho-Naba ont ainsi joué de la structure
urbaine durant la période, comme le montrent les modifications
d’itinéraires des défilés urbains, supposés jusqu’alors
traditionnellement intangibles [71][71] L. FOURCHARD, De la ville
coloniale..., op. cit.. De même, la vie politique a connu des années
décisives entre 1944 et 1960, scandée de joutes électorales
significatives, comme il a été démontré à Brazzaville et à Pointe-
Noire [72][72] F. BERNAULT, Démocraties ambiguës..., op. cit. . Ce
travail reste à ce jour la meilleure étude d’histoire politique urbaine
effectuée en Afrique. Comme dans le reste de l’Afrique francophone,
on assista à la mise en place, dans les années 1950, d’une vie
politique intense, qui, le plus souvent, prenait à rebours les volontés
coloniales [73][73] Voir NICOLAS BANCEL, Entre acculturation et
révolution :....
37
Qui dit lieu de pouvoir dit lieu de contestation de ce pouvoir. On le
constate dès qu’intervient un putsch, depuis le premier du genre, au
Togo en 1963 : les putschistes l’emportent quand ils réussissent à
occuper les sièges de la radio nationale, du Parlement parfois, du
palais présidentiel toujours. Rien n’illustre mieux cette réalité que les
« Trois Glorieuses » qui, en déversant les habitants des « quartiers »
de Brazzaville sur le centre ville en 1963, provoquèrent au Congo
l’instauration d’un régime « marxiste-léniniste » [74][74] Sur la
genèse de cette violence politique urbaine,.... Les guerres civiles ont
été assez fréquentes en Afrique depuis quarante ans : elle prennent
fin quand les grandes villes sont prises, ou ont réussi à résister à
l’assaut. Ce fut le cas en 1969 pour Port-Harcourt, siège du pouvoir
pétrolier, et surtout pour Umuhia, capitale du Biafra, dont
l’occupation par les forces fédérales mit fin à la guerre civile au
Nigeria. Les trois récentes guerres civiles au Congo (1993,1997 et
1998-1999) ont consisté à s’assurer le contrôle de Brazzaville (ville
où réside plus du quart de la population du pays). Même dans le
Congo (RDC) d’aujourd’hui, pourtant couvert de warlords (seigneurs
de guerre) locaux tenaces, Kinshasa tient et demeure le siège du
pouvoir : les récentes élections de juillet 2006 en font foi. De même,
en Somalie, les six ou sept principaux chefs de guerre ont pris soin
de se partager Mogadiscio, la capitale pourtant quasi détruite du
pays, qui n’en reste pas moins le symbole ancien du pouvoir de
l’État (Mogadiscio remonte à plus d’un millénaire) et le poumon
portuaire du pays (actuellement, les hommes d’affaires et les
entrepreneurs y dépendent des chefs de guerre qui les rançonnent
pour assurer leur sécurité et poursuivre leurs activités) [75]
[75] OMAR A. ENO, « Somalia’s city of the Jackals. Politics,... . La
guerre civile en Côte-d’Ivoire, depuis, met en œuvre des paysans qui
se querellent sur des questions foncières, mais son sort se joue à
Abidjan et dans les grandes villes de province : Bouaké au centre,
deuxième ville du pays, Man à l’ouest et Korhogo au nord. La
territorialisation des enjeux guerriers se joue autour de la prise de
contrôle des villes (souvent villes minières dans le cas de la RDC).
Bref la territorialisation du politique fut et demeure beaucoup plus
urbaine en Afrique qu’on ne le croit encore [76][76] Voir FLORENCE
BERNAULT, « The political shaping of....

Genèse de la culture urbaine populaire


38
La ville comme espace de création culturelle a donné lieu à plusieurs
belles analyses : des cultures urbaines spécifiques se développent,
de par le rôle de creuset joué de tout temps par les villes. Une des
premières études de ce genre confronte les deux cas parallèles et
entrecroisés de deux villes voisines mais de colonisation différente,
Brazzaville et Kinshasa, à partir de processus migratoires similaires
tout au long de la période coloniale, source de transferts et donc
d’incessants métissages créatifs comparés – du mode de vie, de la
langue, de la musique ou de la danse [77][77] DIDIER GONDOLA,
Villes miroirs : migration et identités.... Un thème porteur est celui de
l’émergence d’une culture populaire urbaine foisonnante : Bogumil
Jewsiewicki a démontré le sens et l’ampleur de la peinture populaire
urbaine comme révélateur de la mémoire coloniale congolaise [78]
[78] BOGUMIL JEWSIEWICKI, A Congo chronicle. Patrice Lumumba... .
Phyllis Martin a choisi comme fil conducteur, à Brazzaville, la genèse
sous la colonisation des sports collectifs dans les quartiers
populaires, et notamment du football : là encore, les initiatives,
souvent d’origine coloniale, les règlements ou les associations sont
devenus ce qu’en ont fait les habitants, et notamment les jeunes [79]
[79] PHYLLIS MARTIN, Loisirs et société à Brazzaville pendant... . Le
rôle culturel spécifique des femmes est encore quasi ignoré, se
limitant à quelques apports sur les techniques artisanales (de la
teinture par exemple) ou des modèles de coiffure. Plusieurs analyses
démontrent comment a évolué sous la colonisation mais en dehors
du contrôle colonial un groupe social spécifique né de la prostitution;
le processus a engendré, de la part de ces jeunes femmes
« indépendantes », l’émergence dans les quartiers d’une petite
bourgeoisie innovante fondée sur leur politique immobilière, ce qui
rejoint le thème ci-dessus évoqué du foncier urbain, vu cette fois-ci
de façon « genrée » [80][80] L. WHITE, The comforts of home..., op.
cit.. Ceci dit, c’est pour la période la plus récente que les thèmes de
la culture comme du genre sont en pleine expansion.

De la ville aujourd’hui
39
La quasi-totalité des villes les plus peuplées du monde se situent
hors d’Occident et, si l’on excepte Tôkyô, de préférence dans les
pays du Sud. Le rôle de « meltingpot » culturel joué par la ville
demeure vivace en Afrique, où la diffusion culturelle du mode de vie
urbain est en plein essor au-delà des limites municipales. C’est
pourquoi les études récentes sur la ville africaine, plutôt que
d’insister sur la nécessaire « adaptation » des Africains à la ville
(occidentale) – ce qui fut le thème dominant de l’anthropologie
africaniste de langue anglaise des années 1960-1980 [81][81] Voir
l’inventaire que j’en ai fait dans CATHERINE COQUERY-
VIDROVITCH,... – mettent l’accent sur la créativité africaine urbaine;
les villes ne sont pas pour les Africains des lieux d’adaptation, ce
sont comme auparavant des lieux de syncrétisme et d’échange. Ce
ne sont plus les Africains qui doivent « s’adapter » à un modèle
urbain qui leur est étranger, les Occidentaux (experts de l’urbanisme
inclus) qui doivent accepter de recourir à de nouveaux instruments
d’analyse pour comprendre comment et pourquoi les Africains
génèrent des modèles urbains pour lesquels les instruments
conceptuels d’analyse habituels s’avèrent inopérants. En d’autres
termes, qu’est-ce qui fait que des villes qui, selon les normes
occidentales, ne devraient pas « marcher », fonctionnent, et même
ne fonctionnent pas si mal que cela, en tous les cas répondent
souvent aujourd’hui mieux que les campagnes aux besoins et aux
demandes de citadins en passe de devenir majoritaires ? C’est que
les espaces urbains exercent une influence déterminante sur les
processus de changements sociaux et culturels. Plus que jamais les
villes africaines sont, comme ailleurs, des lieux de médiation et de
pouvoir, donc d’élaboration sociale et politique et d’invention
culturelle.
40
D’où l’intérêt du ton alors très nouveau adopté par l’épais dossier de
synthèse entrepris par l’Université des Nations unies en 1994 et
publié en 1997 [82][82] CAROLE RAKODI (éd.), The urban challenge
in Africa..... L’ouvrage résulte d’une collaboration anglo-franco-
africaine entre les meilleurs spécialistes. Le postulat est que les
métropoles africaines constituent à la fois le moteur de la croissance
économique nationale et régionale et les pôles de créativité
culturelle et technique, en même temps qu’elles attirent et abritent
une masse croissante de pauvres et de démunis de toutes sortes et
qu’elles sont à l’origine des pollutions majeures de l’environnement.
Nous comprenons mal la dynamique de ces villes et des systèmes
urbains qui les sous-tendent, ce qui limite d’autant notre capacité à
remédier à leurs dysfonctionnements. D’où l’intérêt de replacer la
question dans une histoire longue (fort correctement documentée)
et de périodiser les conditions d’évolution de ces villes depuis
l’indépendance. La première partie détaille les éléments et les
étapes de l’intégration des grandes villes africaines à l’économie
mondiale, qui a provoqué depuis trente ans des transformations
majeures tant au niveau de la production que de la consommation. Il
importe d’analyser pourquoi l’impact de la mondialisation exerce sur
les villes africaines des influences plus contradictoires que dans le
reste du monde, et plus souvent négatives : ainsi, en dépit de
l’urbanisation aujourd’hui la plus rapide du monde, le continent
africain ne comporte pas encore, et ne paraît guère près d’abriter
des « world cities », c’est-à-dire des « villes mondiales » capables de
régir les réseaux internationaux de la production, de la finance et de
la politique [83][83] SASKIA SASSEN, Cities in a world economy,
Thousands.... Ni Le Caire ni Johannesburg, les plus peuplées et les
mieux dotées, ne paraissent en mesure d’atteindre ce niveau;
comment peut-on rendre compte de cet état de fait, à partir de leurs
héritages culturels et historiques, en particulier – mais pas
seulement – de leur passé colonial chaque fois spécifique ? La ville
comme lieu privilégié de l’extraversion africaine est une idée force
déjà proposée par Jean-François Bayart : c’est l’historicité du
processus qui a fini par rendre les Africains sujets de leur
dépendance [84][84] JEAN-FRANÇOIS BAYART, « L’Afrique dans le
monde : une.... S’y ajoute la question de mesurer la capacité – loin
d’être inexistante – de ces villes à assurer leur propre
aménagement, leur survie, voire leur croissance, en allant de la
mieux dotée en pouvoirs financiers et potentialités humaines,
comme Johannesburg, à la plus apparemment dépourvue aujourd’hui
du moindre appareil administratif, comme Kinshasa. C’est l’objet de
la deuxième partie, composée d’une série de monographies mettant
en rapport des villes issues de situations très différentes : monde
arabo-musulman de l’Afrique du Nord, colonisation de peuplement
ou d’exploitation, de tradition anglophone ou francophone (Le Caire,
Johannesburg, Lagos, Kinshasa, Abidjan et Nairobi). Enfin, la
troisième partie adopte un plan thématique cherchant à préciser,
d’une part, quelles sont les fonctions économiques ou politiques
comparées des différents types de ville, et aussi, non moins
important, comment les citadins fonctionnent dans leur cité : quelles
ont été, sont et pourraient être les innovations explorées par les
communautés urbaines de base, les quartiers, les associations de
femmes, les ONG et, en définitive, une société urbaine civile et
politique en pleine gestation ? Bref, si les spécialistes de la question
n’y trouveront pas nécessairement des constats nouveaux, c’est un
ouvrage richement documenté et sagement mesuré qui, sans crier
au miracle, nous change agréablement des antiennes « afro-
pessimistes » dont nous sommes abreuvés.

Les femmes
41
Les femmes en ville jouent un rôle encore négligé, faute pour les
chercheurs de « genrer » le politique. Néanmoins, la place des
femmes en ville est désormais reconnue. Je renvoie au bilan
bibliographique fort complet qui en est dressé dans un ouvrage
récent [85][85] SOPHIE DULUCQ et ODILE GOERG, « Le fait colonial
au.... Sur les citadines, l’accent est mis sur leur fonction essentielle
de pourvoyeuses des biens de subsistance. Mais, à part cette
fonction primordiale et bien que plusieurs études récentes mettent
en valeur l’action politique des femmes – notamment au moment
des luttes de libération nationale –, la plupart des ouvrages
s’intéressent au phénomène du genre dans son ensemble, sans
prêter une attention particulière au rôle politique des citadines, alors
que c’est en ville que se fait la politique [86][86] Par exemple :
SUSAN GEIGER, Tanu Women : Gender and....
42
Le thème des marketwomen demeure un champ privilégié. Trois
œuvres majeures ont jalonné les années 1980 : en anglais celles sur
Accra et sur Freetown [87][87] CLAIRE ROBERTSON, Sharing the
same bowl. A socio-economic..., et en français sur les « Nana-Benz »
du Togo [88][88] RITA CORDONNIER, Femmes africaines et
commerce. Les.... Le livre décisif paraît en 1995 seulement,
apportant une vision comparatiste du phénomène à travers le
continent [89][89] BESSIE HOUSE-MIDAMBA et FELIX K. EKECHI (éd.),
African.... Dès lors s’impose l’idée que les femmes sont au centre du
processus d’urbanisation, dont elles ont toujours été et demeurent
les grandes nourricières (pour la population africaine s’entend) : en
faisant le lien entre production rurale et consommation urbaine,
mais aussi en exerçant une multitude de petits métiers qui ont
assuré à l’époque coloniale et continuent de maintenir la vie des
citadins. Les études de cas couvrent l’ensemble de l’Afrique sub-
saharienne, du Sénégal au Kenya et du Ghana à l’Afrique australe en
passant par la Zambie et le Zimbabwe. Ce sont des travaux à
tonalité « afro-optimiste » qui, tout en soulignant les handicaps des
femmes entrepreneuses, mettent aussi en lumière leur capacité
d’invention et d’innovation. L’hypothèse est que, tandis que les
citadines commerçantes d’Afrique de l’Ouest pratiquaient leurs
activités de façon positive, celles d’Afrique orientale ou centrale ont
surtout opté pour une activité de survie, faute d’autres moyens de
subsistance. L’hostilité des hommes se serait conjuguée à la
répression coloniale pour entraver les capacités d’entrepreneuses
(et bien entendu la dimension politique) des femmes. La question est
abordée sous deux angles différents, voire contradictoires. Le
premier est celui des activités informelles et de la misère urbaine
ainsi que de la contrainte où se trouvent les femmes d’innover pour
assurer la subsistance, donc la survie de la majorité des habitants de
la ville. L’approche reste souvent misérabiliste, même si elle
s’efforce de mettre l’accent sur l’inventivité de la « débrouillardise »
féminine. Le second est celui du développement, offrant une vision
devenue partout positive de la contribution des femmes à l’essor de
l’économie du pays, mais presque exclusivement par le biais de
microentreprises.
43
La nouveauté est de prendre en compte les femmes d’affaires
proprement dites, femmes d’envergure et de poids d’une
bourgeoisie montante émancipée. Une fois encore, le phénomène
n’est pas nouveau : on connaît depuis longtemps le rôle de ces
maîtresses femmes créoles ou « signares » qui, dans beaucoup de
ports (Luanda, Saint-Louis du Sénégal, etc.) furent de grandes
négrières [90][90] Voir, par exemple, JOSEPH MILLER, Way of death.
Merchant.... De plus en plus existent aujourd’hui des femmes
responsables d’entreprises dans le secteur moderne. Ainsi, à
Bamako (Mali), Aminata Traoré, sociologue de formation et
récemment nommée ministre de la Culture, a notamment fondé une
entreprise destinée à valoriser l’artisanat de son pays (tissage,
poteries, vannerie, etc.). C’est un vrai chef d’entreprise, au sens
moderne du terme. Un personnage féminin de cette envergure
apparaît encore exceptionnel dans un pays à dominante musulmane,
mais pour combien de temps ? Les femmes commencent à investir
le secteur de la mode... et de la banque. Il serait urgent de tenter un
inventaire systématique et raisonné de ces chefs d’entreprise qui se
situent souvent au cœur de la société; car ces femmes, que leur
formation et leur milieu inscrivent au sein des ressources vives
internes du pays naguère dites « traditionnelles », savent à merveille
utiliser les ressorts du capitalisme contemporain pour en assurer la
rentabilité. Or, sauf une exception notable [91][91] ALUSINE JALLOH
et TOYIN FALOLA (éd.), Black business..., la recherche n’a pas encore
pris la mesure d’un phénomène qui, ayant émergé dès les temps
coloniaux, est aujourd’hui en plein essor.

Une culture de la violence ?


44
Il ne faut pas confondre pouvoir et État, comme cela a été un peu
trop fait à partir des travaux alors fondateurs de Jean-François
Bayart : on peut multiplier effectivement les études expliquant
pourquoi l’appareil d’État est pourri, comment la corruption procède
au partage du national cake, etc. Ce n’est plus l’essentiel : les
analyses porteuses concernent désormais l’émergence et les
difficultés de la constitution d’une société politique susceptible d’y
remédier. Lentement, difficilement mais sûrement, une société
politique commence à se faire entendre par le bas et permet de
confirmer que le modèle de l’ordre colonial devenu postcolonial et
intégré par les appareils d’État contemporains est désormais remis
en cause [92][92] Voir THEODORE TREFON (éd.), Reinventing order in
the.... Néanmoins Achille Mbembe, l’un des meilleurs penseurs
actuels de l’Afrique contemporaine, diagnostique l’immensité de
l’effort à fournir en raison du profond handicap psychologique hérité
d’un passé durablement marqué par l’esprit de dépendance et la
corruption, nés entre autres de l’asservissement de l’homme dans la
traite et l’esclavage [93][93] ACHILLE MBEMBE, « Les pervers du
village : sexualité,...; la « corruption africaine » aurait ainsi pour
moteur principal un rapport cru entre désir et sexualité sans
retenue. Cette course effrénée au désir ne recule pas devant
l’autodestruction. Elle fait même de l’autodestruction (et donc du
suicide social et politique) le signe ultime du désir : d’où la
nécessité, pour rompre avec ce cycle infernal, de rejeter les schémas
du passé et, comme il l’affirme énergiquement, de rejeter les
fantasmes du fétiche.
45
Les problèmes de violence et de sécurité urbaines sont, de façon
plus ou moins accentuée, universellement partagés.
Paradoxalement, il fut un temps pas si éloigné – vers les années
1970 – où il était plus dangereux de se déplacer le soir à New York
que dans n’importe quelle très grande ville africaine. Il serait donc
utile de confronter cet état de fait afin de comprendre les raisons du
retournement, et les pistes permettant d’y remédier. On ose espérer
trouver des alternatives aux gated cities caractéristiques de Los
Angeles ou de Johannesburg, ces ghettos dorés où s’enferment les
citadins fortunés, dans l’un et l’autre cas, Blancs de préférence. Car
la grande différence entre les métropoles du Sud et celle du Nord est
non seulement que les pauvres y sont infiniment plus nombreux,
mais encore que les jeunes y sont très majoritaires. L’écart est
maximal dans les villes africaines où la proportion des moins de 35
ans constitue en moyenne plus des trois quarts des citadins (les
jeunes de 18 à 25 ans représentent à eux seuls plus du 1/5 de la
population urbaine).
46
L’accroissement parallèle de la violence urbaine et des disparités
culturelles et sociales, et son corollaire universel : l’urbanisme
sécuritaire, apparaissent inextricablement liés [94][94] À propos de
Johannesburg, vient de paraître sur ce.... La criminalité et les gangs
urbains sont étudiés d’abondance [95][95] Cf. RENÉ OTAYEK et alii
(éd.), Afrique : les identités.... L. Fourchard développe une thèse
séduisante : le concept de délinquance juvénile urbaine est né et
s’est développé pour l’Afrique dans les années 1990, en même
temps que l’embrigadement quasi systématique de ces jeunes par
les partis politiques qui les utilisent ouvertement dans les
manifestations de rues, voire pour harceler leurs opposants dans des
opérations allant jusqu’au crime organisé [96][96] LAURENT
FOURCHARD, « Lagos and the invention of juvenile...; le cas ivoirien
actuel en serait une démonstration parmi d’autres. Il serait
intéressant d’envisager ces phénomènes sous l’angle d’un rapport
« classes vicieuses/classes dangereuses », à l’image des classes
laborieuses de Louis Chevalier [97][97] LOUIS CHEVALIER, Classes
laborieuses et classes dangereuses.... Les études de cas, surtout
effectuées au Nigeria et en Afrique australe [98][98] LAURENT
FOURCHARD et ISAAC ALBERT OLAWALE (éd.), Sécurité,..., seraient
aussi à confronter à ce que connaissent peu ou prou toutes les
mégapoles actuelles et leurs « banlieues » ou autres quartiers
désespérés qui sont, notamment dans les villes de tradition anglo-
saxonne et dans la plupart des villes africaines, situés tout
autant downtown que sur les pourtours.
47
On peut en dire autant de phénomènes en pleine expansion partout
dans le monde : celui des violences et des contradictions religieuses.
Là aussi, c’est en ville que les contrastes sont les plus saisissants, et
donc aussi leurs excès et leur violence. Cette violence prend trois
formes, à nouveau soulignées par Achille Mbembe : la « violence
criminelle » (notamment dans les grandes métropoles), la violence
de la maladie (telle la mort de masse provoquée par l’épidémie du
SIDA) et la « violence morale » engendrée par des niveaux de
corruption relativement élevés. De façon pour le moins étonnante, la
spécificité urbaine des récentes violences de guerre est encore peu
abordée en tant que telle (y compris à propos des enfants-soldats),
de même que le rôle spécifique des femmes dans celles-ci : sont-
elles ou non « genrées » (par exemple dans le cas des massacres au
Rwanda) ? Ces situations sont incontestablement à explorer.

La montée des fanatismes religieux


48
Les intégrismes de toutes sortes – chrétiens et musulmans, et aussi
sorcellerie – se développent dans les villes africaines comme ailleurs,
et deviennent, ouvertement ou non, de puissants leviers politiques. Il
serait absurde ici de faire le partage entre histoire religieuse et
histoire politique, comme si leur différenciation relevait de deux
sphères distinctes, l’une privée, l’autre publique. L’interconnexion
est bien plus complexe. Les analyses anthropo-historiques récentes
ont permis de montrer qu’en Afrique le politique est étroitement
imbriqué au culturel et aux croyances, quelles qu’elles soient. Cela
fait partie de la montée apparemment universelle des intégrismes et
de leur manipulation politique : sorcellerie, pentecôtisme protestant
d’Églises rigoristes ou fondamentalisme musulman ne sont pas à
analyser seulement comme des archaïsmes, des résistances ou des
importations; ce sont des phénomènes qui font corps avec le
postmodernisme politique. C’est en tant que tels qu’ils ont été
étudiés par Florence Bernault et Peter Geshiere [99][99] Politique
africaine, 79, « Pouvoirs sorciers », 2000,.... On peut aussi faire
référence, pour la période coloniale, à Speaking with vampires de
Luise White, sur la peur foncière et sociale à Nairobi [100][100] LUISE
WHITE, Speaking with vampires : Rumor and history.... La sorcellerie
n’est pas seule en cause. Les pentecôtismes prolifèrent eux
aussi [101][101] ANDRÉ CORTEN et ANDRÉ MARY (éd.), Imaginaires
politiques.... L’intégrisme pentecôtiste est au moins aussi rigoureux
et populaire que le fondamentalisme musulman. Il est aujourd’hui,
autant que l’islam, à l’origine de la plupart des troubles entre le
Nigeria du Nord et le Nigeria du Sud. Dans les grandes villes
nigérianes, on retrouve les mêmes caractéristiques : l’insécurité
urbaine s’accompagne d’un repli sur les espaces privés. Les rues
sont désertées dès la tombée du jour; les espaces publics sont
réduits au minimum : bars, dancings, lieux de jeunesse sont
prohibés, sauf s’il s’agit de se réunir pour chanter des cantiques ou
écouter des prêches plus ou moins illuminés. Un grand nombre des
enseignants de l’université d’Ibadan ou de Lagos participent à l’une
des plus austères de ces Églises, dite la Deep Church. Là encore, ce
sont des analyses sur des phénomènes – pas si éloignés de ceux qui
se développent actuellement aux États-Unis ou ailleurs – qui
permettent de renouveler les visions occidentales de l’histoire
culturelle.
49
Sur la plupart des thèmes évoqués, le potentiel de recherches outre-
Atlantique vient d’être quasi quadruplé d’un coup par l’énergie
créatrice et organisatrice d’un historien nigérian, Toyin Falola, qui a
fait de l’université d’Austin, au Texas, un haut lieu de recherches en
histoire africaine, pour lesquelles il a su drainer des ressources
budgétaires considérables. Il a, entre autres, lancé en 2003 un
congrès international sur « African urban spaces : History and
culture », réuni des chercheurs et collecté des travaux sur la ville
africaine depuis les quatre coins du monde, et d’abord, comme il est
normal, d’Afrique.
50
En effet, compte tenu du brain drain, de plus en plus d’historiens
africains de qualité, anglophones, francophones ou lusophones, peu
connus en France, enseignent dans des universités nord-
américaines. S’y sont joints évidemment des historiens venus
d’Afrique (Maghreb inclus), et des historiens de la ville issus d’autres
continents – Américains, bien sûr, mais aussi Britanniques, Français,
etc. Le résultat fut une confrontation générale qui, dix ans après le
colloque fondateur de la SOAS [102][102] « Africa’s urban past »,
School of Oriental and African..., a produit, coup sur coup, quatre
publications [103][103] TOYIN FALOLA et STEVEN J. SALM (éd.),
Nigerian cities,.... Celles-ci donnent un aperçu de tout ce qui se fait
actuellement en histoire urbaine contemporaine africaine :
contemporaine, car le traitement des villes anciennes est demeuré
limité. En revanche, l’histoire des villes de l’époque coloniale et, plus
novatrice, celle des villes depuis l’indépendance sont largement
représentées. Compte tenu de la nationalité de l’organisateur, les
communications sur l’histoire urbaine au Nigeria, déjà
remarquablement développée, ont concerné 40 % des
communications. Mais celles-ci furent si nombreuses (cent quarante)
que le reste du continent n’en a guère souffert, même si l’autre pays
le plus couvert est l’Afrique du Sud, avec vingt-six contributions.
Pour le reste, vingt-cinq pays sont concernés, ce qui est un véritable
exploit (parmi lesquels cent articles concernent des villes
anglophones, seize des villes francophones, et une demi-douzaine
des villes lusophones). Les quatre volumes, même si les
communications sont de valeur inégale, ont tous leur intérêt. Ils
insistent entre autres sur l’originalité du domaine culturel urbain
africain, au sens large du terme : identités collectives,
représentations et imaginaire de la ville, musique populaire et mode
urbaine (comme les « sapeurs » de Brazzaville, en référence à l’art
de la « sape »); comment penser aujourd’hui la ville africaine sans
cette extraordinaire créativité culturelle et sociale ? En outre, cette
créativité, liée à la mondialisation, se retrouve dans les diasporas et
la globalisation de la culture : un autre ouvrage récent fait le saut, et
relie les diasporas entre leur point de départ (en l’occurrence les
Congos) et leur point d’arrivée à Paris [104][104] JANET MC GAFFEY
et REMY BAZENGUISSA, Congo-Paris :....

L’Afrique du Sud post-apartheid


51
À cet effort s’ajoute celui, encore méconnu en France, de l’histoire
urbaine sudafricaine conduite dans ce pays, en plein renouveau
depuis 1990 et la chute de l’apartheid. On devra se reporter, pour
avoir un aperçu de cette production, au bilan qui vient d’en être
dressé à l’usage des lecteurs français (accompagné d’une
bibliographie impressionnante) par l’historien sud-africain (et
francophone) Patrick Harries, depuis peu en poste à l’université de
Bâle [105][105] PATRICK HARRIES, « Histoire urbaine de l’Afrique
du.... L’histoire récente de l’urbanisation sud-africaine, en proie à
des bouleversements sans précédent, offre un champ de recherche
stimulant, auquel des chercheurs français spécialisés participent
grâce à l’appui de l’Institut français d’Afrique du Sud (IFAS) et le
travail conjoint entrepris par les chercheurs français et leurs
homologues sud-africains [106][106] Notamment historiens et
politologues du Centre d’études.... L’analyse d’une ville comme
Johannesburg appelle à l’évidence le travail conjoint d’équipes
pluridisciplinaires pour en expliquer les distorsions, où les historiens
ont leur place aux côtés des urbanistes, des sociologues et des
politologues appelés à penser la ville de demain [107][107] Citons au
moins trois livres importants sur Johannesburg :.... Comme le
démontre A. Mbembe à propos de Johannesburg, l’analyse des faits
urbains africains demeure obscurcie par « the metanarrative of
urbanization, modernization, and crisis [108][108] ACHILLE MBEMBE,
« Writing the world from an African... ». L’insistance récurrente sur
« le pathologique et l’anormalité » masque la réalité : il s’agit au
contraire d’une ville
52
[...] peuplée non pas seulement de travailleurs pauvres, de criminels
et d’immigrants sans papiers, mais aussi d’intellectuels de toutes
origines dotés d’un solide esprit civique, aussi bien que de
travailleurs migrants hautement qualifiés, de membres de la jet
set et de la nouvelle élite noire. C’est une ville qui accueille les
sièges de sociétés internationales et de grandes banques, de firmes
juridiques, d’agences de comptabilité, de sociétés de médias,
d’industries du spectacle et d’entreprises d’information dotées d’une
technologie de pointe. C’est une métropole insaisissable parce
qu’elle est soit dénigrée comme le ramassis d’horribles quartiers
urbains juxtaposés, stigmatisée comme la ville du crime, obsédée de
sécurité; soit au contraire parce qu’elle est admirée pour sa capacité
à assurer une survie rapace, pour abriter tous les savoir-faire et
favoriser toutes sortes de rencontres. C’est une métropole
insaisissable en raison de la multiplicité des registres par lesquels
elle est africaine (ou peut-être pas du tout ou pas assez),
européenne (ou peut-être pas, ou plus), ou même américaine [...].
C’est son caractère insaisissable qui l’impose comme objet d’étude
incontournable [109][109] Ibid., p. 366..
53
Bref, l’Afrique du Sud constitue un terrain privilégié d’observation
d’une société en pleine reconstitution, celle d’une modernité
postcoloniale que A. Mbembe qualifie d’« afro-politaine » [110]
[110] ID., « Existe-t-il un modèle sud-africain ? », Africultures,....
54
C’est effectivement ainsi que commencent d’être étudiées les villes
africaines, et ce renversement de point de vue est fascinant [111]
[111] ABDOU MALIQ SIMONE, For the city yet to come. Changing... ,
bien qu’introduit plus tardivement dans la littérature de langue
française sinon dans l’ouvrage novateur de deux sociologues [112]
[112] FRANÇOIS LEIMDORFER et ALAIN MARIE (éd.), L’Afrique... :
l’idée que les métropoles africaines, loin d’être des aberrations
démographiques et économiques, constituent la préfiguration la plus
fidèle des villes du Sud de demain. Dans les villes africaines
d’aujourd’hui comme dans celles de l’Amérique latine d’hier, il ne
s’agit pas d’un « mal urbain » culturel spécifique, mais de la réalité
quotidienne, universellement partagée, d’un nombre croissant de
citadins jeunes. Le rôle spécifique de cette jeunesse urbaine en
croissance exponentielle a jusqu’à présent plutôt été regardé
comme une « pollution urbaine », selon le langage imagé du Soleil,
le quotidien gouvernemental de Dakar. Or l’impact de cette jeunesse
est beaucoup plus grand qu’on ne le pensait, et son rôle infiniment
plus complexe. Les actes d’un colloque, tenu à Nairobi en juin 2006
sur ce thème, apporteront du nouveau sur la question [113]
[113] « Youth in Eastern Africa : Past and present perspectives »,....
Pour les pays du Sud, on doit préconiser, au lieu du recours univoque
aux concepts de « dangerosité » et de « sécurité », une attitude plus
confiante du savoir, et la nécessité d’analyser de près les signes et
les formes d’une culture urbaine populaire bouillonnante [114]
[114] BOGUMIL JEWSIEWICKI, « Pour un pluralisme
épistémologique....
55
Autre différence avec les villes du Nord : la part de ce qui relevait de
la « modernité occidentale » importée telle quelle, aussi bien sur le
plan économique que culturel, apparaît minoritaire depuis les débuts
de la colonisation. Comme en Amérique latine, « l’informel urbain »
concerne en moyenne au moins 70 % des emplois. Le résultat est
que les mégapoles africaines, comme les autres grandes villes du
Sud, sont très majoritairement peuplées de millions de citadins très
pauvres, logés de façon misérable, mais qui en dépit d’inextricables
difficultés n’en contribuent pas moins à la subsistance, voire à la
croissance de l’ensemble du complexe urbain. Cette informalité (non
contrôlée), qui fut dès l’origine le lot des villes coloniales, ne fait que
s’accélérer dans les villes du Sud d’aujourd’hui et s’accroître encore
dans les villes de demain.
56
Il ne faut donc pas ne voir dans ce phénomène qu’une aberration
africaine, mais au contraire s’interroger sur la cohérence de cette
évolution dans le cadre de l’intégration progressive des villes du Sud
au processus de mondialisation. Ces idées commencent à arriver en
France : les villes africaines, où vivent désormais plus de 40 % de la
population du continent, se caractérisent non pas par leur
marginalité, mais au contraire par leur centralité; ouvertes à toutes
les influences et en constant mouvement, des villes comme Lagos,
Douala, Kinshasa, Dakar ou Johannesburg sont devenues des hauts
lieux de la globalisation « qui se muent et se transmuent à une
vitesse étonnante et dont les habitants ont souvent une
connaissance aussi, voire plus sophistiquée du monde au-delà de
leurs frontières que leurs pendants d’Europe ou d’Amérique du
Nord [115][115] D. MALAQUAIS et R. MARCHAL, « Cosmopolis... »,
art.... ». C’est pourquoi le concept introduit aujourd’hui pour étudier
la ville africaine est celui de cosmopolitisme.
57
Nous sommes en présence, en Afrique encore plus qu’ailleurs, en
raison du caractère actuel de ces mutations (notamment la marche
difficile vers la démocratisation de l’État), d’une phase déterminante
de transition. La croissance en ville du sous-emploi, de la
paupérisation des salariés comme des chômeurs, de la prostitution,
de la délinquance – en particulier juvénile – ne relève pas, comme en
Europe occidentale, de la stagnation ou de la pénurie des emplois
dans un contexte de rejet de l’Autre. Contrairement aux idées
reçues, le nombre des emplois est en pleine expansion en Afrique, et
aussi les PIB (sauf en cas de guerre ou de catastrophe écologique);
c’est fondamentalement la croissance urbaine et démographique –
et son corollaire, l’immense difficulté à répondre aux besoins
scolaires – qui crée le déséquilibre. L’émergence récente de la
« transition démographique » introduisant un recul relatif des taux
de fécondité va nécessiter encore au moins une génération pour
faire sentir ses premiers résultats. Le drame du SIDA est très présent
et je n’entends en aucune façon en minimiser l’horreur immédiate;
sur le plan strictement quantitatif, la prévision de 30 à 50 millions de
morts dans les vingt prochaines années, si rien n’est fait d’ici là pour
endiguer la pandémie [116][116] À la différence des épidémies de
maladies infectieuses,..., constitue un pourcentage relativement
limité de la population, estimée à environ un milliard en 2030. En
attendant, plus la mondialisation progresse, plus les contrastes entre
riches et pauvres s’accroissent, et plus les jeunes deviennent les
acteurs sociaux principaux. Bref, les villes africaines, de par leur
histoire tardive, sont le champ d’expansion – donc
d’expérimentations – le plus récent d’un processus bien plus global,
et c’est aussi à ce titre qu’elles méritent d’être considérées de près
par les non-africanistes. Elles sont devenues, différemment mais au
même titre que les « villes mondiales » décrites par ailleurs, les
prototypes du concept récent de « métropolisation », qui décrit le
processus de l’étalement urbain englobant désormais, dans une
seule entité, ville, banlieues et périphéries, parallèlement à
l’instauration d’un marché du travail sur la même échelle [117]
[117] On parle désormais d’aire urbaine, de région urbaine... .
58
En définitive, en Afrique, les conséquences immédiates de la
décolonisation se sont estompées au bénéfice de l’émergence,
généralisée dans le monde, de mégapoles à la fois formidablement
créatives, mais dans le même temps de moins en moins capables de
répondre aux besoins et aux aspirations de la majorité de leurs
habitants.

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