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Cette première leçon, introductive, vise à poser le problème qui va courir tout au long quasiment (à l’exclusion
de la dernière leçon) de ce cours : la crise du lien social, déclinée sous différentes formes, consécutive
au basculement de nos sociétés salariales depuis une quarantaine d’années avec le chômage de masse,
de longue durée et la précarisation plus générale du salariat. Elle fournit ensuite les clefs théoriques (les
représentations de la stratification sociale) et méthodologiques (l’outil statistique) essentielles pour comprendre
les chapitres ultérieurs.
Dans nos sociétés, on peut donc décliner les types de relations sociales selon leur niveau de réalisation :
• Les relations impersonnelles organisées par l’État par le biais de la redistribution et des interventions
ème
publiques. C’est l’objectif de la solidarité nationale qui, à partir du XIX siècle, doit suppléer les
solidarités de proximité fragilisées par les deux révolutions.
• Les relations d'interdépendances nées de la division du travail ;
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• Les relations de proximité au sein de la famille, par les liens d’amitié ou de voisinage.
Comme il a été évoqué en introduction, la naissance de la sociologie est en grande partie une entreprise
pour répondre aux questions ouvertes par l'effondrement de l'Ancien Régime. Les plus grandes œuvres
ème
sociologiques du XIX siècle (Tönnies, Weber, Durkheim) sont profondément nostalgiques d'un temps
d'avant les deux révolutions qui font basculer l'Europe dans la modernité, un temps où l'homme n'était pas
seul, livré à lui-même, sans attachement. A contrario, c'est l'anomie, la détresse matérielle mais surtout
morale, l'insécurité qui semblent caractériser l'homme moderne. Le concept durkheimien d'anomie, c’est-à-
dire l’absence de normes, de règles, génératrice du sentiment de solitude et de désespoir, traduit bien ce
relâchement des liens sociaux tant redouté et étudié alors, bien qu’il fasse l’objet de définitions multiples chez
le fondateur de la sociologie française.
Le terme vient d’un philosophe se voulant sociologue, Jean-Marie Guyau (1854-1888) qui, dans Esquisse
d’une morale sans obligation ni sanction (1885), l’utilise dans le sens suivant : « absence de loi fixe (…) pour
l’opposer à l’autonomie des kantiens ». Il la considère comme l’effet normal du processus d’individualisation
des règles morales et des conduites. Dans l’introduction de sa thèse, La division du travail social (1893),
Durkheim se démarque de la description positive faite par Guyau : « Nous croyons au contraire que l’anomie
est la négation de toute morale », la morale étant entendue comme règle de conduite sanctionnée. Mais un
deuxième usage du terme dans le même ouvrage en fait une forme pathologique de la division du travail née
des crises industrielles ou commerciales ou de l’antagonisme du travail et du capital (d’où son appel à une
régulation de la division du travail permettant à la solidarité organique d’être pleinement accomplie). Dans Le
Suicide (1897), l’anomie enfin est considérée comme un facteur social du suicide provenant de l’illimitation
du désir et de l’indétermination des buts à atteindre dans les sociétés modernes.
En raison même des circonstances d'émergence de la question (et de la sociologie), c'est le travail qui a été
érigé en vecteur du lien social, c'est autour du travail que se structurent pour l'essentiel l'ensemble des relations
sociales qu'entretient un individu :
• C'est dans le travail que se fait en partie l'apprentissage de la vie sociale et la constitution des identités :
le travail est un lieu de socialisation et de sociabilité où s'exprime le besoin de l'autre.
• Le travail constitue la mesure des échanges sociaux et de l'utilité sociale : il est l’étalon de sa place
dans la société.
• La régulation sociale (création, transformation, disparition des règles qui organisent la vie en société)
s'organise en grande partie autour du travail, que ce soit évidemment les règles relatives au conflit, mais
aussi la plupart des politiques sociales, directement ou indirectement...
• C'est autour du travail que s'organise une grande partie de la vie sociale d'un individu, qui y trouve des
« relations », des amis. Il n'est pas jusqu'au « choix du conjoint » qui n'obéisse aux règles de l'homogamie
(Alain Girard, Le choix du conjoint, PUF, 1964). Il faut dire que c'est le travail qui est le plus grand
organisateur du temps social.
Exemple
La dernière étude sur l’homogamie montre sa diminution sur le temps long. Elle demeure toutefois importante.
Ainsi, en 2011, 78,2 % des ouvriers vivaient avec une ouvrière ou une employée - alors que ces dernières
ne représentaient que 53 % de l’ensemble des conjointes – et seuls 2,8 % d’entre eux vivaient avec une
femme cadre supérieure. Voir : Milan Bouchet-Valat, « Les évolutions de l’homogamie de diplôme, de classe
et d’origine sociales en France (1969-2011) : ouverture d’ensemble, repli des élites », Revue française de
sociologie n° 55-3, 2014.
ème
Tous les courants de pensée politiques, philosophiques ou sociologiques se sont donc rejoints au XIX siècle
pour faire du travail une catégorie anthropologique, l'essence de l'homme qui fait le lien social et permet la
réalisation de soi. Et aujourd'hui, c'est le manque de travail qui cristallise toutes les attentions préoccupées par
le lien social. Les travaux sur les « exclus » mettent en effet en valeur que la perte d'un emploi s'accompagne
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d'un effondrement de toutes les relations sociales jusque, souvent, au mariage (voir leçon 4). La question se
pose désormais : peut-on faire du lien social sans travail ?
Cette situation n’est pas propre à la France, comme l’a montré la première étude comparée des inégalités dans
28 pays européens réalisée en automne 2014 par la Fondation Bertelsmann à partir de 35 critères d’égalité
concernant 6 domaines (pauvreté, éducation, travail, santé, égalité intergénérationnelle, cohésion sociale).
Elle met en évidence l’écart béant entre une Europe du nord qui reste protectrice et efficace (Suède, Finlande,
Danemark, Pays-Bas figurant parmi les pays les plus égalitaires avec un indice d’égalité compris entre 7.48 et
ème
6.96) et une Europe du sud en pleine crise où explosent les injustices (Portugal au 20 rang avec un indice
ème ème
de 5.03, Espagne au 21 avec 4.85, Italie au 24 avec un indice de 4.70). Dans ce panorama, la France
ème
se situe à peine au-dessus de la moyenne européenne (indice d’égalité de 6.12 contre 5.6), soit au 12
ème
rang. Le principal responsable en est l’école, qui nous place au 26 rang (sur 28, juste avant la Bulgarie et la
Slovaquie) en raison du lien particulièrement fort, déjà dénoncé par les études PISA de l’OCDE, entre origine
sociale et réussite scolaire (voir leçon 6).
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Section 2. Les représentations de la
stratification sociale
Toute société est stratifiée, c’est-à-dire présente une hétérogénéité de groupes sociaux inégalement dotés en
prestige, en ressources et en pouvoir. Les fondements de ces stratifications peuvent être religieux comme les
castes, économiques comme les classes sociales, économiques et politiques comme les ordres.
Comme le dit Philippe Coulangeon, « la variété des définitions théoriques et des représentations de la
stratification sociale oppose classiquement les schémas de « gradation », dans lesquels les inégalités
sont décrites en termes d’échelle (de revenu, de prestige, de niveau d’éducation, etc.) et les schémas de
« dépendance », auxquels s’apparentent l’ensemble des schémas de classes sociales, où les inégalités sont
rapportées à l’hétérogénéité de groupes liés entre eux par des relations d’interdépendance réciproque ou
unilatérale. » (« Stratification sociale », in Paugam Serge (dir.), Les 100 mots de la sociologie , Paris, Presses
universitaires de France, coll. « Que Sais-Je ? », p. 101-102.)
Exemple
EX 1 : La division de la société féodale en trois ordres hiérarchisés selon l’honneur attaché aux fonctions
(clergé/noblesse/tiers état).
EX 2 : le système des castes en Inde (brahmanes, guerriers, commerçants, paysans, serviteurs - les
intouchables étant hors Castes).
L’analyse de Pierre Bourdieu s’inscrit dans ce modèle. A la différence des sociétés d’Ancien Régime, fondées
sur une hiérarchie de prestige, où clergé, noblesse et tiers état bénéficiaient de droits et de devoirs codifiés,
les sociétés contemporaines se caractérisent par l’absence de hiérarchie sociale juridiquement définie. C’est
l’inégale distribution sociale des capitaux qui hiérarchise l’espace social. Il en distingue quatre :
• le capital économique (revenus, patrimoine) qu’il définit comme l’ensemble des biens économiques
possédés tels que le patrimoine, les revenus, l’épargne, etc.
• le capital culturel (certifié par les titres scolaires, la maitrise de la culture légitime qui conditionne les
goûts et les pratiques sociales mais aussi le capital culturel hérité des parents)
• le capital social (le réseau de relations - familiales, professionnelles, amicales - acquises par la
fréquentation des mêmes lieux et par le fait d'avoir les mêmes pratiques)
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• le capital symbolique : le crédit, l’autorité ou encore la considération que confère la possession des
trois autres formes de capital et qui donne un pouvoir d’influence notamment sur la pensée des autres.
« J'appelle capital symbolique n'importe quelle espèce de capital (économique, culturel, scolaire ou
social) lorsqu'elle est perçue selon des catégories de perception, des principes de vision et de division,
des systèmes de classement, des schèmes classificatoires, des schèmes cognitifs, qui sont, au moins
pour une part, le produit de l'incorporation des structures objectives du champ considéré, c’est-à-dire
de la structure de la distribution du capital dans le champ considéré » (Raisons pratiques, Seuil, 1994,
p. 161).
Chaque individu ou groupe dispose ainsi d’un certain volume de capital mais aussi d’une certaine structure
de capital. Bourdieu se représente « le monde social sous la forme d’un espace à plusieurs dimensions […]
Les agents s’y distribuent ainsi, dans la première dimension (axe vertical), selon le volume global du capital
qu’ils possèdent et, dans la seconde (axe horizontal), selon la composition de leur capital – c’est-à-dire selon
le poids relatif des différentes espèces dans l’ensemble de leurs possessions » (« Espace social et genèse des
‘classes’ », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 52, n° 52-53, 1984, p. 3). Sa méthode privilégiée est
l’analyse des correspondances multiples (ACM) comme moyen de représenter spatialement sur un même
graphique à deux dimensions les positions sociales et les styles de vie.
Ici, il n’est pas question de grands groupes sociaux opposés par leurs positions économiques ou par des
logiques statutaires et de distinction; la structuration de la société repose sur une gamme de positions sociales
nombreuses et hiérarchisées, lesquelles sont séparées par des différences de degré et non ontologique comme
les ordres ou les classes. Cette représentation continue des groupes qui composent la société correspond
ème
à une certaine réalité; elle s’est en effet développée au début du XX siècle, face au développement des
positions intermédiaires et à l’accroissement des possibilités de mobilité sociale, notamment aux États-Unis
avec l’étude pionnière de William Lloyd Warner, Social class in America, composée de 5 volumes parus entre
1941 et 1959.
Il y étudie la stratification sociale d’une petite ville de la Nouvelle Angleterre et dégage six groupes
correspondant à six positions : les upper-upper class ; les lower-upper class ; les upper-middle class ;
les lower-middle class ; les upper-lower class ; les lower-lower class. Ces positions sont liées au prestige
social et aux conditions de vie de ces différents groupes. Dans cette terre d’immigration que sont les USA,
l’ancienneté dans l’établissement s’avère en effet décisive dans la hiérarchie sociale (les membres des classes
supérieures ont pour point commun d’y être installés depuis plusieurs générations et d’en retirer du prestige par
rapport aux nouveaux riches). Cependant, tout en restituant la complexité des positionnements sociaux, cette
représentation peut être lue de façon réductrice comme décrivant une gamme de positions où les clivages
économiques ou de pouvoir n’apparaissent plus.
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Section 3. L’objectivation statistique
Les statistiques se sont imposées comme l’instrument par excellence d’objectivation des phénomènes sociaux,
mais aussi comme outil politique. S’agissant de la représentation de la stratification sociale, la France possède
une mesure qui lui est tout à fait particulière : la nomenclature des catégories socioprofessionnelles (CSP)
établie par l’INSEE. Particulièrement riche, elle est toutefois vouée à disparaître en raison du nécessaire
rapprochement avec les standards internationaux, en particulier avec la pression d’Eurostat à partir de la fin
des années 1990 et le projet d’harmonisation européenne (ESeC - European Socio-economic Classification)
inspirée par l’approche britannique de John H. Goldthorpe et al. (Social Mobility and Class Structure in Modern
Britain, Oxford, Clarendon Press, 1980).
La nomenclature (ici celle de 2003 qui est progressivement remplacée par celle de 2020) suit une logique
d'emboîtement en 4 niveaux :
• Niveau 1 : les groupes socio-professionnels. Il regroupe des personnes considérées comme occupant
des positions comparables et ayant des caractéristiques sociologiques comparables : 8 dont 6 actifs
+ retraités et « autres personnes sans activité professionnelle » (personnes n'ayant jamais travaillé et
inactifs divers comme les étudiants, les chômeurs étant classés dans la catégorie du dernier métier
er
exercé). Ce 1 niveau est représenté par un seul chiffre.
1. Agriculteurs exploitants
2. Artisans, commerçants, chefs d'entreprises
3. Cadres et professions intellectuelles supérieures
4. Professions intermédiaires
5. Employés
6. Ouvriers
7. Retraités
8. Autres personnes n'ayant jamais travaillé
• Niveaux 2 et 3 : les catégories socio-professionnelles. On les distingue suivant leur statut et leurs secteurs
d'activité. Au niveau détaillé on en compte 42, et 24 au niveau agrégé.
• Niveau 4 : les professions (près de 500).
Exemple
Par exemple, pour la CSP ouvriers agricoles, « ouvriers d'élevage », « de maraichage », « de
l'exploitation forestière », etc.
Par rapport aux représentations de la stratification sociale évoquée plus haut, la nomenclature de l’INSEE est
plutôt inclassable : elle se situe plutôt du côté d’une représentation discontinue des groupes, mais rejette la
vision marxiste d’une société divisée en classes sociales antagonistes. Le terme même de CSP est d’ailleurs
révélateur des objectifs poursuivis : il s’agit de caractériser les individus selon leur profession mais en tenant
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compte du statut social. Ce qui donne une grille relativement complexe parce que multidimensionnelle (à l’instar
de Bourdieu) considérée comme une des plus sophistiquées. Celle du Bureau international du travail (BIT),
par exemple, ne retient qu’un critère (la profession) et n’est construite que par simple agrégation de métiers.
Il n’y a qu’en Espagne et en Angleterre que l’on croise comme en France profession et statut.
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• Les inactifs sont regroupés sous une seule étiquette alors qu’ils sont très divers (jeunes en formation,
retraités, femmes au foyer.
ème
Si les statistiques existent depuis longtemps, c’est véritablement durant la seconde moitié du XX siècle que
ce type d’analyse se développe en s’institutionnalisant et deviennent une science d’État. Le développement
de la statistique d’État va profondément bouleverser la vie politique des sociétés contemporaines. Côté
gouvernement, avec le développement des appareils statistiques, l’action publique entre dans l’ère de l’analyse
prévisionnelle et de la planification/rationalisation de l’action publique. La technocratisation de la décision
politique repose sur la croyance dans la connaissance objective du monde social.
Alain Desrosières, La politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique, La Découverte, 1993.
Avant même de compter, toute opération statistique, tout découpage de la société suppose d’avoir des
catégories de classement. Compter, c’est en effet d’abord classer, c’est ranger les gens dans des types
construits comme exclusifs. Mais ces catégories, même celles qui nous semblent les plus évidentes, ne sont
pas un produit de la nature : elles sont toujours le produit d’une construction sociale de la réalité, un processus
sous-tendu par des luttes sociales et politiques.
Exemple
Luc Boltanski a ainsi montré que la catégorie des « cadres » était le produit de l’action collective de plusieurs
groupes de salariés pour la plupart ingénieurs qui décident, au lendemain des grèves de 1936, d’unir leur force
pour faire valoir leur intérêt personnel face à la double opposition des patrons et des ouvriers. Ce groupe ne
sera officiellement reconnu qu’en 1954, date à laquelle la catégorie des cadres apparaît pour la première fois
dans la nomenclature des CSP élaborée par les statisticiens de l’INSEE pour leur opération de recensement.
Trois problèmes se posent au chercheur lorsqu’il veut établir une représentation chiffrée du monde social :
1. Celui des indicateurs. Indépendamment du fait que les catégories de l'entendement statistique sont «
inventées », même lorsqu'elles font l'objet d'un consensus politique et scientifique, se pose souvent le
problème de leur définition et donc du choix du « bon » indicateur.
Exemple
Prenons l'exemple de la catégorie des personnes pauvres. En France et en Europe, elle est définie le
plus souvent à partir du taux de pauvreté (soit à 50 % soit à 60 % du revenu médian comme expliqué
dans l'exemple qui suit) mais au Canada, une famille est considérée comme pauvre si elle dépense plus
de 20 % de plus que la moyenne pour ses besoins de base (alimentation, habillement et hébergement).
A partir de quand peut-on dire qu'un individu est pauvre ou pas ? Tout dépend du seuil de pauvreté
que l'on retient. Si le seuil de pauvreté à 60 % du revenu médian par unité de consommation est le plus
souvent retenu par l'INSEE et Eurostat, on peut également trouver celui de 50%. A 60 % du niveau de
vie médian, notre pays compte en 2018 9,3 millions de personnes pauvres (soit un taux de pauvreté de
14,8 %). Mais à 50 % du revenu médian, on arrive à un taux de 8,3 % soit 5,2 millions de personnes.
Selon l'indicateur retenu, la population étudiée varie presque du simple au double.
Autre exemple : le chômage. L'INSEE mesure la « Population active sans emploi à la recherche d'un
emploi » (PSERE) comme étant des personnes n'ayant pas travaillé, même une heure pendant la
semaine considérée, disponibles pour un emploi (donc pas en stage par exemple), et en recherche
d'emploi (ayant fait démarche de recherche d'emploi dans les 15 derniers jours). C'est la même chose
pour le BIT qui ajoute toutefois les personnes ayant trouvé un emploi qui commencera ultérieurement.
Pôle emploi quant à lui distingue plusieurs catégories. Les polémiques qui suivent parfois la parution
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des chiffres officiels viennent souvent du fait que les uns et les autres ne font pas référence aux mêmes
catégories. Quelles catégories compter ? seulement la A (celle n'ayant eu aucune activité) ou aussi
les catégories B et C qui ont eu une activité réduite ? En 2021, on compte en France 3,3 millions de
chômeurs en catégorie A mais 5,6 millions si on inclut les personnes en catégories B et C.
2. La question posée est ici celle des sources, et donc celle de la collecte des données qui peut rendre
les chercheurs très dépendants des organismes statistiques officiels et par voie de conséquence les
conduire à mettre parfois en place des enquêtes parallèles, avec des indicateurs et des techniques
de collectes différentes de celles qui sont pratiquées par les directions de la recherche au sein de
l'administration. Ainsi, sur la question de la mesure de la délinquance, les enquêtes de victimisation qui
ont démarré en France dans les années 1980 à l'initiative du l'institut de recherche le CESDIP.
Exemple
Exemple 1. Comment mesurer la délinquance ? Sa définition même rend le chercheur très dépendant
des poursuites engagées ou non par les agences de contrôle social : que la pression augmente de
ce côté-là comme c'est le cas ces dernières années et la délinquance augmente logiquement... sans
qu'on puisse dire qu'il y a en pratique plus de délinquance (mais plutôt plus de poursuites). Mais il
dépend aussi des données policières disponibles qui, elles, dépendent aussi du comportement des
victimes (vont-elles dénoncer le crime ou délit qu'elles ont subi ou au contraire le cacher par défaitisme
ou sentiment de honte par exemple ?).
Exemple 2. Les statistiques des grèves sont établies par le ministère du travail, en l'occurrence la
DARES (Direction de l'animation de la recherche, des études et des statistiques, rattachée au Ministère
du Travail). L'indicateur le plus utilisé dans le recensement des grèves est la journée individuelle non
travaillée (JINT) qui est le produit du nombre de journées de grève par le nombre de grévistes recensés.
Son usage seul réduit l'appréhension des conflits à la seule définition juridique de la grève entendue
comme une « cessation collective du travail ». Seuls sont recensés « les conflits collectifs du travail
donnant lieu à cessation totale de travail, cad les grèves au sens du code du travail ». Une conflictualité
minorée en raison non seulement de cette réduction aux JINT mais aussi des limites du suivi des conflits
résumés aux JINT (Camard S. (2002), « Comment interpréter les statistiques de grève ? », Genèses,
n° 47, p. 107-122). Son mode de collecte qui repose sur un travail de signalement et d'information
statistique à la charge des inspections du travail conduit à une très grande sous-estimation. Une
étude avait ainsi établi que plus de 80 % (84 % très précisément) des mouvements de grève, dans
les établissements de plus de 50 salariés, échappaient au recensement de l'administration du travail
(Delphine Brochard, « Évaluation des statistiques administratives sur les conflits du travail », Document
d'études de la DARES, n° 79, novembre 2003) (voir leçon 9).
3. Enfin ces deux types de problèmes inhérents aux statistiques limitent les usages qu’on peut en faire
dans le commentaire.
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Grands problèmes contemporains
Leçon 2 : Avènement et apogée de la société salariale en crise
Isabelle SOMMIER
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Si cette leçon s’ouvre en reprenant le titre d’un ouvrage de Karl Polanyi, La grande transformation. Aux origines
politiques et économiques de notre temps (1944), traduit par Gallimard en 1983 seulement, nous ne prétendons
évidemment pas reprendre à l’historien et économiste hongrois sa démarche de longue durée sur l’économie
ème
de marché du XV siècle à la Seconde guerre mondiale. Plus modestement, elle vise à retracer les grandes
lignes des bouleversements que nos sociétés ont connus à partir de la révolution industrielle, de l’extension
du salariat à la construction de l’État social en réponse à la naissance de la question sociale, qui est d’abord
la question ouvrière.
On parle de révolution industrielle quand le secteur industriel devient le moteur de l'économie : entre 1780 à
1820 en Grande-Bretagne, 1830 à 1860 en France, 1840 à 1860 en Allemagne, à partir de 1860 aux États-
Unis. Les indicateurs sont nombreux : le degré de mécanisation, la part de l'industrie dans le PNB, la production
industrielle et plus précisément celle des branches les plus marquées par les innovations technologiques
(industrie cotonnière, sidérurgie), l'existence de crises de surproduction et non plus de sous-production agricole
entraînant des effets en chaîne (comme la crise de 1816, que David Ricardo juge nouvelle et appelle « crise
de reconversion » ; celle de 1847, mixte ; celle de 1882-89, moderne).
Le machinisme démarre entre 1820-1850. La mécanisation touche d'abord le textile (machines à fouler et à
lainer, tondeuses hélicoïdales, machines à bobiner et à carder), la sidérurgie avec la modification du haut
fourneau (fonte à air chaud), la papeterie (machine Canson de production en continu), puis viennent en 1827 la
naissance de l'industrie chimique et du chemin de fer. Aussi entre 1789 et 1880, la population active augmente
de 10 à 16,5 millions.
L’urbanisation est un phénomène connexe qui voit d’abord croître les villes moyennes puis Paris (50 0000
habitants en 1800, 1 million en 1850, 1,8 en 1870). Elle est particulièrement lente en France, où la population
urbaine rejoindra la population rurale seulement en 1930. En 1851, 14 % de la population vit dans des
agglomérations de plus de 10 000 âmes (39 % en Grande-Bretagne). Pourtant, l'urbanisation va aggraver les
peurs et les critiques contre les méfaits du déracinement et de la concentration.
Le Second Empire (1852-1870) connait le boom de la révolution industrielle. On parle de « fête des profits »
en raison de l’essor du crédit, des libertés accrues pour le commerce et la circulation des capitaux (invention
des sociétés anonymes). Il est aussi marqué par une politique de grands travaux dans l'urbanisme, le bâtiment
et les chemins de fer et, sur le plan industriel, par une concentration majeure des usines qui favorise le déclin
de la pluri-activité. Une seconde révolution industrielle a cours entre 1870 et 1914 par la multiplication des
innovations (électricité, pétrole, aluminium, chimie, moteur à explosion, auto, imprimerie), et de la mécanisation
du travail qui entraîne le déclin des ouvriers professionnels au profit des non qualifiés. Entre 1864 et 1913, la
puissance totale de l'énergie dépensée par l'industrie progresse de 1 400 %.
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Services 30 21,8 24,9
ème ème
Source : Gérard Noiriel, Les ouvriers dans la société française XIX -XX , Seuil, 1986, p. 12.
Robert Boyer parle du « caractère structurant du taylorisme », moyen d'unifier le fonctionnement d'ensemble
de l'entreprise, vecteur de standardisation de la production, qui entraîne une mutation des relations entre
directions patronales et travailleurs, une recomposition de la classe ouvrière et une mutation des conceptions
et des pratiques de l’État vers une technocratisation qui propage l'impératif de rationalisation (in Maurice De
Montmollin et Olivier Pastré (dir.), Le taylorisme, La Découverte, 1984, p. 38-40). Le tournant taylorien a
d'ailleurs pour effet d'obliger une redéfinition des nomenclatures juridiques en trois temps : pour les premières
conventions collectives de masse en 1936, pour les arrêtés sur les bas salaires de 1943 et les classifications
des décrets Parodi de 1945 qui distinguent 5 catégories d'ouvriers, et finalement pour la nomenclature INSEE
de 1954 qui en définit 4 principales : les contremaîtres (ayant une fonction d'« encadrement des travailleurs
manuels ») ; les ouvriers qualifiés (OQ) qui « exercent un métier qui en principe exige un apprentissage » ; les
ouvriers spécialisés (OS) qui « occupent un poste d'emploi qui nécessite une simple mise au courant, mais
pas de véritable apprentissage » ; les manœuvres qui « font, en principe, un travail manuel qui ne demande
aucune spécialisation, ni qualification particulière ».
C’est l’État qui, en France, a impulsé le compromis fordien d’accroissement du pouvoir d’achat des salaires :
par la procédure d’extension à la profession ou à la branche des conventions signés par un nombre jugé
suffisant de partenaires sociaux (1950), par l’accroissement du salaire indirect (qui passe de 1 % en 1900 à près
d’un tiers aujourd’hui) formé par les allocations de sécurité sociale, par le rôle d’entraînement des entreprises
nationalisées et des négociations tripartites au sommet, par l’instauration du SMIG en 1950 (SMIC en 1970).
ème
L'Organisation Scientifique du Travail (OST) est mise au point à la fin du XIX par l'ingénieur américain
Frederick Winslow Taylor (1893). Son obsession est de lutter contre ce qu’il appelle la « flânerie » ouvrière par
le recours à la science. “L'une des principales caractéristiques d'un homme qui est capable de faire le métier
de manutentionnaire de gueuses est qu'il est si peu intelligent et flegmatique qu'on peut le comparer, en ce qui
concerne son aptitude mentale plutôt à un bœuf qu'à toute autre chose.” (Taylor, La direction scientifique des
entreprises, Trad. Dunod, 1971, p 312). Il invente ainsi différentes techniques du « scientific management » :
l'étude des temps et des mouvements ; une tâche spécifique ; la prime de rendement ; la formation définie par
des experts en management ; le travail individualisé ; la mesure objective du travail et le « feedback » quotidien ;
la standardisation ; le temps de repos et la diminution du temps de travail ; différents types d'encadrement et
d'agents de maîtrise ; la division des tâches de conception-préparation et d'exécution.
ère
En France, la 1 étape est constituée en 1912, à Renault, par le chronométrage du travail ouvrier puis la
spécialisation et l’individualisation des tâches qui permettent la mise en place de la production en série et
des chaînes de fabrication. Il ne concerne alors, c’est-à-dire avant la guerre, qu'à peine 1 % de la population
industrielle. Après, en 1920, les « postes de travail » sont redéfinis par des « bureaux d'études ». En 1927,
est introduite la « méthode Bedeaux » avec la décomposition « scientifique » du travail des mineurs et salaire
modulé en fonction de la quantité de travail qui en ressort. En 1957, le travail en équipe concerne une usine sur
ème
10 soit 1/7 des ouvriers. Il en résulte une remise en cause de l'autonomie ouvrière, la limitation des besoins
en emplois par gains de productivité, le déclin des ouvriers professionnels qui, à l'île Seguin, passent de 46,3
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% en 1925 à 32,3 % en 1939. L’OST est surtout appliquée dans l'automobile, l'aéronautique et l'armement, le
chemin de fer, la mine, la construction électrique.
En 1908, Henry Ford développe la première automobile pour les classes populaires, la Ford T., et pour abaisser
les coûts de production, poursuit l’OST de Taylor en introduisant dans les années 1910 le travail à la chaîne,
associé à une politique d’intéressement des ouvriers. Comme il le dit, « la fixation du salaire de la journée de
8 h à 5 dollars fut une des plus belles économies que j'ai jamais faites, mais en le portant à 6 dollars, j'en fis
une plus belle encore ! » (Ma vie et mon œuvre, Payot, 1925, p. 168).
Ainsi on comptait 57,8 % de salariés dans la population active en 1911, 65,2 % en 1954, 82,7 % en 1975, 86
% en 1983-84, 91,7 % en 1999-2000 (source INSEE). Cette extension du salariat est due à plusieurs facteurs :
• l’effondrement des exploitants agricoles (les chefs d’entreprise non agricole se maintiennent grâce à la
vigueur des PME) dont le nombre continue à décroître inexorablement (429 000 en 2017 contre plus de
trois millions en 1960 et encore un million en 1988). Hommes pour les ¾ d'entre eux, âgés pour plus de
la moitié (55 %) de 50 ans et plus, ils sont aux ¾ sans salariés (données INSEE 2019) ;
• la « révolution commerciale », c’est-à-dire l’apparition de la grande distribution au début des années
60 qui connaît un essor tellement spectaculaire (création de Carrefour en 1960, d'Auchan en 1962 et
ouverture en 1963 du premier hypermarché en France) que la loi Royer de 1972 va en réglementer
l’ouverture sans enrayer le mouvement : les non salariés dans le commerce représentaient 48 % en
1962 contre 22,5 % en 1997 ;
• l’augmentation spectaculaire des salariés du public : condition du développement de l’Etat-Providence
et de la décentralisation, les effectifs de la Fonction publique (toutes catégories confondues) ont presque
doublé depuis 1954 et occupent en 1995 près d’un emploi sur 4 (23,3 %).
Plus généralement, la croissance des emplois de service qui occupaient 41 % de l'emploi total en 1960, 48
% en 1970, 57 % en 1980 et 65 % en 1990 est continue (voir tableau 1). Il s'ensuit un bouleversement de
e
l'emploi par secteur : entre la fin des années 1970 jusqu'à l'aube du 2 millénaire, le secteur primaire perd plus
de trois millions d'emplois et le secteur secondaire un million, alors que près de treize millions d'emplois ont
été créés dans le secteur tertiaire (voir tableau 2).
Toutefois, à côté de cette tendance lourde à l'extension du salariat, on observe une remontée significative des
non-salariés depuis le nouveau millénaire avec l'émergence de l'auto-entrepreneuriat – créé en janvier 2009,
remplacé fin 2014 par le micro-entrepreneuriat – avec l'augmentation de 26 % des indépendants entre 2006 et
2011. Fin 2019, selon l'Insee, 3,5 millions de personnes exercent une activité non salariée en France, dont 0,4
million dans le secteur agricole. Sur ce total, 1,7 million sont des auto-entrepreneurs selon un bilan de l'Acoss-
URSSAF. Le nombre de travailleurs indépendants a augmenté d'environ 1 million en dix ans.
4
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Elle s’est accompagnée de l’élévation très marquée du taux d’activité féminin, passé de 47 à 85 % pour les
femmes âgées de 30 à 59 ans entre les années 1970 et 2010. Ainsi, le nombre de femmes actives exerçant
une activité rémunérée est passé de moins de 7 millions en 1960 à plus de 10 en 1990 soit pour l'ensemble
de la population active, de moins de 34 % à plus de 43 %. Si entre 1962 et 1982, l'emploi salarié masculin
croît de 16 %, l'emploi féminin bondit quant à lui de 57 %. Plusieurs facteurs ont encouragé la salarisation des
femmes comme l'allègement des travaux domestiques avec la révolution de l'électroménager et l'extension
des services de l'Etat soulageant les activités maternelles (le taux de scolarisation des enfants de 2 à 5 ans
passe de 50 % en 1960 à 67,4 % en 1970 et place en crèches passent de 18 000 en 1961 à 31 800 en 1971).
Remarque
Toutefois, à côté de cette tendance lourde à l’extension du salariat, on observe une remontée significative des
non-salariés depuis le nouveau millénaire avec l’émergence de l’auto-entrepreneuriat – créé en janvier 2009,
remplacé fin 2014 par le micro-entrepreneuriat – avec l’augmentation de 26 % des indépendants entre 2006
et 2011. On en compte 3 millions en octobre 2016 soit 11,5 % des emplois dont 860 000 micro-entrepreneurs
hors Mayotte.
Cette extension du salariat s'est accompagnée de l'élévation très marquée du taux d'activité féminin, passé
de 47 à 85 % pour les femmes âgées de 30 à 59 ans entre les années 1970 et 2010. Leur part dans la
population active est montée régulièrement, passant de 35 % avant 1970 à une quasi parité (48 %) en fin de
période (INSEE, 50 ans). Le législateur acte de cette évolution en décidant en 1965 que les femmes n'ont
plus besoin de demander l'autorisation de leur mari pour travailler et qu'elles peuvent jouir librement de leurs
revenus. Les années 1970 poursuivront ces indéniables progrès pour la condition féminine notamment sur le
plan des mœurs en permettant de dissocier sexualité et procréation (accès à la contraception avec la loi Lucien
Neuwirth, le député gaulliste qui la proposa en 1967, loi Veil dépénalisant l'avortement et droit de divorcer
par consentement mutuel en 1975, etc.). Toutefois, se maintiennent des inégalités considérables tant dans la
sphère domestique que professionnelle comme nous le verrons dans la leçon 5.
5
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Section 2. La formation de la classe
ouvrière et du mouvement ouvrier
Il montre tout d’abord la profonde hétérogénéité des conditions objectives et subjectives d’existence ouvrière
qui sont à l’origine de la « classe » avant de souligner avec force que la « conscience de classe » ne se
matérialise pas que dans des rapports de production ; elle se manifeste tout autant dans une culture spécifique
(une idée que l’on trouvera aussi chez Richard Hoggart, dans La Culture du pauvre, 1957, traduit aux éditions
de Minuit en 1970). C’est une formation sociale et culturelle insérée dans une histoire particulière.
« J’entends par classe un phénomène historique, unifiant des événements disparates et sans lien apparent,
tant dans l’objectivité de l’expérience que dans la conscience. J’insiste sur le caractère historique du
phénomène. Je ne conçois la classe ni comme une ‘structure’ ni même comme une ‘catégorie’, mais comme
quelque chose qui se passe en fait – et qui, on peut le montrer, s’est passé – dans les rapports humains. […]
On peut parler de classe lorsque des hommes, à la suite d’expériences communes (qu’ils partagent ou qui
appartiennent à leur héritage), perçoivent et articulent leurs intérêts en commun et par opposition à d’autres
hommes dont les intérêts diffèrent des leurs (et, en général, s’y opposent). »
Exemple
Concernant la France, Gérard Noiriel distingue 4 étapes de formation de la classe ouvrière (in Les ouvriers
ème ème
dans la société française XIX -XX , Seuil, 1986) :
• jusqu'en 1880, le groupe reste éclaté mais s'achemine vers son unité
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• 1880-1920 : il s'homogénéise autour des ouvriers de métier et du syndicalisme révolutionnaire
• 1920-1930 à la fin des années 50 : nouvelle classe ouvrière avec le "métallo" et le couple PCF-CGT
• depuis : déclin de l'identité et du mouvement ouvrier
Les handicaps à la mobilisation étaient nombreux, parmi lesquels l’hétérogénéité du groupe, sa dispersion
sur un territoire encore rural, le maintien d'une mentalité corporative et de la répression (liste noire,
emprisonnement). Aussi les résistances sont-elles d'abord individuelles : méthodes de freinage pour casser la
discipline de l'atelier ; absentéisme (exalté par l'association la St Lundi) ; déguerpissement ou turn-over. Elles
vont ensuite être locales et ponctuelles.
Les grèves, alors appelées coalitions, se développent, souvent sur des revendications salariales, en plusieurs
vagues de grèves (1817-1820 ; 1825-1830). On y voit la prééminence des corps de métiers à tradition
corporative (chapeliers lyonnais et parisiens, fileurs de Rouen, garçons boulangers marseillais). Au début
de l’hiver 1831-1832 survient la révolte des Canuts (tisserands en soie) à Lyon qui débouche sur une
révolte générale, avec pour slogan : "Vivre en travaillant ou mourir en combattant !". C’est la première union
intercorporative dans une action insurrectionnelle qui aura une portée nationale et européenne. Elle a pour
effet d'amorcer des grèves offensives.
A partir de 1830, on assiste aux premières affirmations symboliques d'une unité et à des tentatives
d'appropriation sur le groupe : « La classe la plus nombreuse et la plus utile de la société est, sans contredit, la
classe des ouvriers », proclame par exemple le prospectus de lancement de L'artisan, en septembre 1830. Le
terme « ouvrier » apparaît et concurrence « prolétaire », « travailleur », « classe laborieuse » avec l’idée selon
laquelle le travail est la source de toutes les richesses d'où exaltation des ouvriers, qui deviennent synonymes
de « peuple ».
Les années 1860 constituent des années-clé pour le mouvement ouvrier. En 1862, à l'occasion de l'Exposition
universelle de Londres, une délégation de 200 ouvriers français découvrent l'organisation ouvrière anglaise. En
février 1864 est lancé le « Manifeste des 60 » inspiré par Henri Tolain, candidat aux élections complémentaires
de 1864. Il appelle à une représentation politique des ouvriers, à l'autonomie et à l'auto-émancipation,
témoignant ainsi d’une profonde méfiance vis-à-vis de la bourgeoisie et l’affaiblissement du sentiment
républicain. Cette effervescence conduit à la dépénalisation du délit de coalition par loi du 25 mai, remplacé
par celui d’« atteinte au libre exercice de l’industrie ou du travail » mais les articles 290-291 du code
pénal interdisent toujours les associations. La loi demande aux préfets de ne pas réprimer les chambres
syndicales naissantes qui se multiplient (Eugène Varlin - 1896-1871 -, secrétaire de la section française
de la 1ère Internationale constitue la chambre fédérale des sociétés ouvrières). Les chambres syndicales
étaient à l’origine des chambres mixtes de négociation entre patrons et ouvriers (mais refusé par les patrons
donc elles sont indépendantes). Cette loi entérine un état de fait : le développement des grèves (donc
leur normalisation), et s’inscrit dans un contexte européen : Belgique 1866, Prusse en 1869, Pays-Bas en
1872 et Luxembourg en 1879. Elle a un effet de stimulation des grèves, surtout en 1867-69, mais des
grèves pacifiées (insultes et quolibets se substituent aux violences physiques). Les revendications témoignent
d'une maturation grandissante : augmentation des salaires, diminution de la journée de travail, révision des
règlements d'entreprise, gestion ouvrière des fonds sociaux. La même année se constituent l’ancêtre de
l’organisation patronale, le Comité des Forges et l'Association Internationale des Travailleurs dite Première
Internationale.
Quatre ans plus tard, par loi du 6 juin 1868, les réunions deviennent licites sur simple déclaration sauf si elles
abordent des sujets politiques ou religieux. Et en 1884 c’est la légalisation des syndicats (1824 en Grande-
Bretagne). Les syndicats professionnels réunissent « des personnes exerçant la même profession, des métiers
similaires ou des professions connexes concourant à l'établissement de produits déterminés ». Il a fallu huit
années avant son adoption et il faudra encore attendre 1901 pour la liberté d’association totale. La CGT est
créée en 1895.
A la fin du siècle, la classe ouvrière est devenue un enjeu politique en raison du suffrage universel.
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Exemple
Elle a ses symboles identitaires, issus pour l'essentiel de la Commune : le drapeau rouge, La Carmagnole
er
et L'Internationale, un jour de fête international, le 1 mai, une iconographie mettant en scène un travailleur
masculin au torse nu : le prolétaire commence à remplacer l'ouvrier de métier dans les représentations de la
classe ouvrière. La mutation sera accomplie dans les années 1930.
Entre-temps, le mouvement ouvrier connait une longue crise, de l'après-guerre à 1936, en attendant qu'une
nouvelle classe ouvrière se substitue à l'ancienne. C'est chose faite avec la crise des années 1930, qui se
traduit par la contraction de la classe ouvrière et son homogénéisation : renvoi des ouvriers immigrés, des
femmes et des ouvriers les plus fragiles (âgés, ruraux), déclassement des OQ. Le fait syndical devient un
syndicalisme de masse en 1936.
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représentation juridique du syndicat reconnue de l'entreprise. Dans toute entreprise de plus de 50
salariés, tout syndicat représentatif peut, s'il le demande, faire reconnaître une section syndicale et
désigner librement des délégués avec des droits syndicaux afférents : collecte des cotisations, réunion
mensuelle, distribution de tracts et publications, panneau d'affichage.
• Les lois Auroux de 1982 sur les libertés et droits à l’expression directe dans l'entreprise (4 août), les
institutions représentatives du personnel, droit à la section syndicale dans les entreprises de moins de
50 salariés et obligation de lui accorder un local dans les entreprises de plus de 1 000 salariés (28
octobre), la négociation collective annuelle sur les salaires et droit de veto possible sur les accords
pour les syndicats qui ont remporté plus de la moitié des suffrages aux élections professionnelles (13
novembre), les comités d'hygiène, de sécurité et d'amélioration des conditions de travail peuvent saisir
l’inspection du travail (CHSCT, 22 ou 28 décembre). Ces lois créent deux nouvelles structures : les
délégués de site (DP de plusieurs entreprises situées au même endroit mais n’atteignant pas chacune
11 salariés de type galerie marchande) et comités de groupe (équivalent des CE au niveau du groupe).
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Section 3. La construction de l’État
social
ème
C'est autour des années 1830 que le mot « social » prend la connotation qu'on lui connaît. Au XVIII , il signifie
ème
un acte volontaire d'association entre individus indépendants. Au début du XIX , « un ensemble d'institutions
supra-individuelles, étroitement liées entre elles et échappant au contrôle des individus ». Entre 1830 et 1840,
il commence à « désigner les problèmes du travail et de la pauvreté en particulier », explique William H. Sewell
(Gens de métier et révolutions, Aubier, 1983, p. 301). Par ailleurs, comme le souligne Giovanna Procacci,
“l'accroissement du nombre des pauvres rend désormais inadaptés aussi bien le traitement charitable au cas
par cas que l'enfermement systématique.” (in Gouverner la misère. La question sociale en France. 1789-1848,
Seuil, 1993, p. 38). Une intervention de l’État devient nécessaire qui va se fonder sur une distinction entre les
« pauvres méritants » (auxquels il faut donner du travail) et les « pauvres honteux ».
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La France n’est pas, loin s’en faut, le pays le plus avancé en la matière. C’est l’Allemagne du Chancelier Otto
von Bismarck qui est pionnière avec la loi de 1871 sur la responsabilité des entrepreneurs en cas de faute
occasionnant un accident du travail, puis avec le système d’assurances sociales par les lois de 1883 et 1898.
La Grande-Bretagne se dote en 1911 d’un système d’assurance obligatoire géré par l’État, pour les risques
er
de maladie, de chômage et d’invalidité (National Insurance Act). Il faut attendre la loi du 1 juillet 1930 pour
que notre pays adopte un premier grand texte équivalent d’inspiration bismarckienne.
Remarque
1853 : interdiction du travail au moins de douze ans en Prusse
1860 : journée de travail limitée à dix heures aux États-Unis
1883-1889 : lois sociales du chancelier allemand Otto von Bismarck sur la maladie, les accidents du travail
et la retraite
1911 : assurances chômage et maladie en Grande-Bretagne
1948 : National Health Service
Remarque
Le plan français de la sécurité sociale, établi en 1945, mixe ces deux modèles bien qu’à l’origine, l’inspiration
fut principalement beveridgienne.
A partir d’une analyse statistique portant sur 18 pays, Gosta Esping-Andersen (Les trois mondes de l’État-
providence - Essai sur le capitalisme moderne, trad. PUF, 1999, version originale 1990) établit une typologie
des États-providence en 3 régimes fondée sur deux variables principales :
1. le degré de « démarchandisation » : le capitalisme a eu pour effet de transformer l’homme ou plus
exactement le travail humain en marchandise. La fonction principale de l’État-providence est de permettre
aux individus de vivre décemment en s’affranchissant partiellement de l’activité productrice. « La
démarchandisation ne doit pas être confondue avec la disparition du travail comme marchandise. Le
concept fait référence au degré jusqu’auquel les individus ou les familles peuvent soutenir un niveau de
vie socialement acceptable indépendamment d’une participation au marché du travail. » (p. 37) ;
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2. le système de stratification sociale corrigeant plus ou moins la structure des inégalités sociales par le
biais de la redistribution (par la fiscalité ou les prestations sociale) et par l’éducation pouvant favoriser
la mobilisation sociale ascendante. Il peut être de trois inspirations différentes : libérale et individualiste
(d’où le privilège pour les assurances volontaires privées) ; conservatrice avec des prestations qui sont
fonction des revenus des différents groupes sociaux ; socialiste ou sociale-démocrate au nom du principe
d'universalisme.
Partant de là, Esping-Andersen distingue 3 modèles.
• L’État-providence libéral ou encore « résiduel » ou subsidiaire par rapport au marché, par exemple
aux États-Unis, au Canada ou en Grande-Bretagne. Le marché par les assurances privées joue le rôle
essentiel tandis que l’État n’intervient que pour les plus faibles.
• L’État-providence conservateur-corporatiste de la France, de l’Italie, l’Autriche, l’Allemagne, de type
bismarckien et empreint d’étatisme faisant reposer le système de protection sociale sur les revenus.
• L’État-providence social-démocrate des pays scandinaves repose sur le principe de l’universalité du droit
à la protection sociale, un niveau élevé de protection contre les risques et d’offre de services sociaux
financés par un impôt fortement progressif.
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Grands problèmes contemporains
Leçon 3 : Des sociétés « moyennisées » ?
Isabelle SOMMIER
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Les « Trente Glorieuses », et en particulier les années 1970, ont été celles d’une ascension sociale inédite
pour les classes moyennes et populaires en termes à la fois pécuniaires avec la croissance du pouvoir d’achat,
matériels avec l’accès aux biens de consommation de masse, et en termes de mobilité sociale ascendante,
assurant aux enfants des conditions de vie très supérieures à celles de leurs parents. Aussi ont-elles donné lieu
à des analyses saluant la fin des classes sociales et, en France, l’avènement d’une société « moyennisée ».
Le retournement de conjoncture du milieu des années 1970 va toutefois enrayer ces évolutions au point que
l’on puisse parler d’une repolarisation des sociétés contemporaines à la charnière du siècle.
Section 1. Moyennisation ou
(re)polarisation des sociétés
contemporaines
1. L’atténuation des disparités de revenus, de patrimoine et de loisirs entre les classes sociales depuis
l’après-guerre. Ainsi, comme le rappelle Louis Chauvel (in Revue de l’OFCE, octobre 2001), de 1962
à 1979, le rapport entre le troisième et le premier quartiles est passé de 3,5 à 2,5, c’est-à-dire que l’on
constate un enrichissement nettement plus rapide de la partie la plus modeste de la population par rapport
à la plus aisée. On a aussi assisté à un rapprochement des revenus entre cadres d’un côté, ouvriers et
employés de l’autre (écart de 1 à 2,7 en 1984 au lieu de 1 à 4 en 1968).
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3. L’homogénéisation des comportements, des pratiques et des styles de vie notamment au travers de la
diffusion des biens de consommation courants et des biens culturels d’une part, de la généralisation
des loisirs d’autre part. Elle conduit alors à parler de l’« embourgeoisement de la classe ouvrière », car
beaucoup d’entre eux vont pouvoir faire l’acquisition des équipements de base du foyer (le réfrigérateur,
la télévision, la machine à laver, la salle de bain et, bien sûr, l’automobile). Certes les inégalités demeurent
(par exemple la part des dépenses en alimentation représente en 1972 26,4 % du budget des cadres
supérieurs, contre 39 % de celui des ouvriers et même 47 % du budget des ouvriers agricoles !) mais
elles se sont largement estompées.
4. La convergence des modes de vie s’accompagnerait de l’émergence de nouvelles valeurs regroupées
sous le terme de libéralisme culturel (libéralisation des mœurs et tolérance accrue à l’égard de
comportements autrefois jugés déviants comme l’union libre ; choix de son style de vie) ; d’un hédonisme
et d’un individualisme accrus.
5. L’extension considérable d’une vaste classe moyenne (il est cependant préférable de parler des classes
moyennes au pluriel étant donné leur hétérogénéité, comme on le verra dans la section 2 de cette
leçon) regroupant la plupart des cadres, des professions intellectuelles supérieures, des professions
intermédiaires, des employés et une partie des ouvriers. Elle traduit l’expansion numérique de ces
« nouvelles classes moyennes salariées » (pour reprendre une expression d’Alain Touraine), celles
situées aujourd’hui autour de 1500 Euros de salaire par mois, correspondant ainsi au centre exact de
la répartition des revenus.
A la polarisation entre classes (ou groupes sociaux) et à l’image de la pyramide pour figurer la stratification
sociale, Henri Mendras préfère celle de la toupie.
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La toupie d'Henri Madras
Deux constellations qui regroupent donc environ 75 % des actifs forment le « ventre » de la toupie :
• La constellation centrale B, composée des Cadres et professions intellectuelles supérieures (CPIS) et
Professions intermédiaires (PI) (soit environ 25 % des actifs), celle qui a gagné en nombre et, selon cette
thèse, en homogénéité.
Les CPIS (Cadres et professions intellectuelles supérieures) : catégorie qui regroupe les professeurs
et professions scientifiques salariés, les professionnels de l'information, des arts et des spectacles, les
cadres techniques, administratifs et commerciaux d'entreprise et enfin les ingénieurs.
Les cadres sont définis comme des agents possédant une formation technique, administrative, juridique,
commerciale ou financière et qui exerce par délégation de l’employeur un commandement sur les
collaborateurs de toute nature : ouvriers, employés, techniciens, agents de maîtrise, ingénieurs
collaborateurs administratifs ou commerciaux. On distinguait autrefois les cadres supérieurs (associés
à la prise de décision de la direction) et les cadres moyens (qui ne l’étaient pas et dont la fonction relevait
aussi de l’exécution). Ces derniers sont désormais inclus dans la catégorie professions intermédiaires.
Les PI (Professions intermédiaires) occupent une position intermédiaire sur l'échelle des revenus, des
diplômes et dans la division sociale du travail. Elles regroupent, pour le pôle public les enseignants du
primaire et des collèges, les personnels de la santé et du travail social, les agents administratifs de
la fonction publique. Et pour le pôle privé : les administratifs et les commerciaux des entreprises, les
techniciens et les contremaîtres et agents de services.
• La constellation populaire D, rassemblant les ouvriers et les employés (environ 50 % des actifs) : les
employés sont passés de 3 millions (16,1 % de la population active) en 1954 à 7,4 millions (28,9 % de la
population active) en 2010, devant les ouvriers qui regroupent encore plus de 5,4 millions de personnes.
La constellation dispersée (C) est faite d’indépendants (actifs non salariés comme les artisans, commerçants
et chefs d’entreprise sont environ 15 % de la population active) et de divers.
Plus la toupie est « ventrue », plus on a un pays égalitaire, au sens où riches et pauvres sont peu nombreux
au regard des gens moyens.
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Alain Lipietz utilise l’image du « sablier » (La société en sablier, La Découverte, 1996) versus celle de la «
toupie » de Mendras. Il s’attache aux inégalités de la répartition des revenus qui confèrent à la société une
forme de sablier par la superposition de deux mesures différentes :
• la répartition par décile (fraction de 10 %) des contribuables en fonction de la part du revenu dont chacun
de ces déciles dispose ;
• la répartition des déciles de revenus en fonction de la part de contribuables qu’ils représentent.
Lecture : le haut du sablier figure les 10 % les plus riches des contribuables qui disposent d’environ un tiers
des revenus, le socle les premiers 10 % de revenus qui représentent plus d’un tiers des contribuables.
Une autre représentation est celle du « strobiloïde » (du grec strobilos, « toupie ») inventée par Louis Chauvel
en 1994.
Sur l’axe vertical, on a la variable sous forme d’indice croissant (ici, le revenu), l’indice 100 correspondant à
la médiane de la variable (ici donc le revenu médian). La largeur de la courbe est proportionnelle au nombre
d’individus pour chaque niveau de revenu. Plus la bosse de la courbe est décalée vers le bas par rapport au
revenu médian, plus la société est inégalitaire. Plus la toupie est écrasée autour de la médiane, plus la société
se « moyennise ». Le strobiloïde présenté ici ajoute une autre information, historique, par la superposition des
courbes correspondant aux années 1956, 1984 et 1994. Il montre, et cela va dans le sens de la thèse de
Mendras, qu’entre les deux premières périodes se constitue une vaste classe moyenne (au sens de « classe de
revenu médian »), tandis que la dernière marque son appauvrissement, mais aussi l’élan des hauts revenus.
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L’ensemble des auteurs considérant que l’on assiste depuis plusieurs décennies déjà à une repolarisation des
sociétés contemporaines constate d’une part, l’arrêt du processus d’égalisation des conditions, d’autre part la
dégradation de la situation des catégories modestes. Ainsi celles-ci sont-elles plus soumises aux dépenses
contraintes (logement, eau, gaz, électricité...) qui ponctionnent désormais près de la moitié de leur budget
contre 22 % en 1979. Il s’ensuit des difficultés accrues pour l’accès à la propriété du logement et une diminution
des dépenses de loisirs, notamment de départ en vacances. Ainsi, si les « hauts revenus » sont toujours plus
propriétaires de leur logement (51 % d’entre eux en 1980 contre 70 % en 2007 d’après les données 2009 du
CREDOC), et les classes moyennes stationnaires (46 % d’entre elles sont propriétaires de leur logement), les
« bas revenus » dans cette situation ont fortement décru sur la même période, passant de 45 % en 1980 à
33 % en 2007 (soit moins 12 points). 85 % des cadres partent en vacances pour 34 jours en moyenne par
personne, et 56 % des ouvriers partent pour 21 jours (Alain Bihr et Roland Pfefferkorn, Déchiffrer les inégalités,
Paris, Syros, 1995).
ème
Comme le signale Thomas Piketty (Le capital au XXI siècle, Seuil, 2013), le déclin des inégalités a été en
quelque sorte un « accident » historique dû successivement à :
• la guerre,
• la mise en place de l’impôt progressif : Piketty rappelle que sous Roosevelt, le taux marginal de l'impôt
fédéral sur le revenu applicable aux plus riches a doublé, le faisant passer de 25 % à 63 %, avant de
le porter à 91 % en 1941. Il est resté supérieur à 70 % jusqu'au début des années 1980 et jusqu'à ce
que Reagan le ramène autour de 30 %,
• la crise économique de 1929 provoquant krach boursier, faillite bancaire, faillite d’entreprises,
• la vigueur des luttes sociales de 1936 ou de 1968,
• l’État-providence et son rôle redistributeur, remis en question avec la révolution néo-libérale à partir des
années 1980.
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Section 2. Qui sont les classes
moyennes ?
La thèse de la moyennisation repose, on l’a vu, sur l’idée de la constitution d’une vaste « classe moyenne ».
Mais cet ensemble est très flou, au point que le pluriel devrait l’emporter. On peut distinguer trois définitions
possibles dont l’enjeu est aussi politique et qui, au fil, voient s’évaporer un grand nombre de postulants
(respectivement 66 %, 50 %, 30 %).
Source : CREDOC, enquête sur les « conditions de vie et les aspirations des Français », juin 2008.
Seuls 31 % ont le sentiment de ne pas appartenir aux classes moyennes quand objectivement selon le
CREDOC, ils sont 40 % à ne pas en faire partie. Ou inversement, 68 % ont le sentiment d’y appartenir quand
objectivement ils sont 60 % à en être.
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catégories « modestes ». Les 20 % les plus riches composent les catégories « aisées ». Les classes
« moyennes » se situent entre les 30 % les plus démunis et les 20 % les mieux rémunérés.
Pour la France :
Mais pour d'autres sociologues, « cette approche arithmétique des inégalités réduit la hiérarchie sociale au
seul critère de la richesse économique, sans prendre en compte le rôle des conditions de travail et l'importance
du capital culturel » (Cédric HUGREE, Etienne PENISSAT, Alexis SPIRE, Les classes sociales en Europe.
Tableau des nouvelles inégalités sur le vieux continent, Marseille, Agone, 2017, p. 88). Sa prétention à
permettre la comparaison à l'échelle européenne est par ailleurs illusoire tant les différences de revenus et
de patrimoine sont grandes sur le continent, et difficilement collectables. Pour eux, les classes moyennes
ont deux caractéristiques communes : d'une part, elles jouent un rôle d'interface entre les classes populaires
et les classes supérieures ; d'autre part, leur travail les met en contact avec le public (personnel de soin et
enseignants, très féminisés, mais aussi guichetiers ou comptables, commerçants, etc.). Comparativement aux
classes populaires, elles subissent beaucoup moins le risque de chômage, d'abord en raison du poids du
secteur public en leur sein (cependant très variable d'un pays à l'autre) et leurs conditions de travail sont
plus stables quoique contraintes par la fréquence du travail le week-end et par la durée hebdomadaire de
travail, s'agissant de métiers de contact. Leur capital culturel les rapproche des classes supérieures mais cet
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avantage « ne semble plus être suffisant pour garantir une promotion sociale » (ibid., p. 109). D'où leur peur
du déclassement.
La perspective d’un historien, Serge Berstein, « Les classes moyennes devant l'histoire », Vingtième Siècle,
n° 37, janvier-mars 1993, p. 3-12.
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Section 3. Un déclin numérique des
catégories populaires à nuancer
Si le déclin des ouvriers, en particulier des ouvriers non qualifiés, de l’industrie est sans appel, on assiste
à une « tertiarisation » du groupe en raison de la stabilité des effectifs des ouvriers de l'artisanat et surtout
des services. De leur côté, les employés connaissent un véritable déclassement social et professionnel. Aussi
observe-t-on un rapprochement des deux catégories que traduisent bien l’expression de plus en plus utilisée
de « catégories populaires » et l’émergence en cours d’une nouvelle catégorie : celle des « travailleurs non
qualifiés ».
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En 1983, employés (26 %) et ouvriers (31,5 %) représentent 57,5 % de la population active. En 2012, encore
près de la moitié (49 %) mais le rapport entre les deux catégories s’est inversé (28 % d’employés et 20,8
% d’ouvriers). 40 % des ménages sont des ménages ouvriers car les employés sont à 70 % des femmes et
beaucoup sont mariées avec un ouvrier.
En fait, le noyau ouvrier est en rétraction mais ses marges sont en augmentation avec des frontières qui
se brouillent à la fois avec les techniciens et les employés (M. Gollac in ouv. coll. Le monde du travail, La
découverte 1998, p. 95-98.). Le groupe a vu son niveau de qualification progresser : le pourcentage d’ouvriers
industriels non qualifiés est passé de 7,6 % de la population active en 1983-84 à 5,6 % en 1991-92 et 4,5 % en
1999-2000. Il s’est aussi rapproché des employés car désormais des emplois de production sont inclus dans
les services comme les emplois de manutention et de logistique, tandis qu’une part des employés apparaissent
d’un point de vue structurel comme des ouvriers des services (comme le souligne L. Chauvel dans la revue
de l’OFCE, octobre 2001, p. 323) surtout depuis 1982 où la nouvelle nomenclature CSP ajoute à la catégorie
les « personnels de service aux particuliers ». Entre 1982 et 1999, les personnels de service ont cru de 78 %,
tout comme, mais de façon bien moins spectaculaire, les employés de commerce (38%), tandis que stagnait
le nombre d'employés administratifs d'entreprise.
Comme le dit Serge Bosc, on a assisté au « déversement de l’emploi non qualifié d’un groupe [ouvrier] à l’autre
[employé] » puisque, au même moment où le nombre de postes d'ouvriers non qualifiés a baissé entre 1984
et 2002 (- 610 000, soit - 22 %), celui des employés non qualifiés s'est accru de 900 000 (+ 39%). En 2002,
le travail non qualifié représente 1 emploi sur 5 (pas de changements quantitatifs par rapport à 1975) dont 2,7
millions parmi les employés et 2 millions parmi les ouvriers, ce qui conduit certains sociologues, comme on va
le voir, à proposer une nouvelle catégorie : celle des travailleurs non qualifiés.
Enfin, le déclassement social et professionnel touchant les employés se remarque aussi dans l’ouvriérisation
des conditions de travail de certains employés.
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Exemple
Les caissières de supermarché (enquête de Prunier-Poulmaire, 2000 et d’Isabelle Puech) sont de plus en
plus à la disposition de l’encadrement qui s’efforce d’ajuster au plus près les effectifs à l’affluence des clients.
Au total, ces classes populaires que sont les ouvriers et les employés partagent 3 traits de leur vie quotidienne :
• La faiblesse des ressources et possessions économiques, accentuée des années 1970 aux années
2010. Leurs salaires sont 3 fois plus faibles que ceux des cadres en 2009 ; ils sont compris entre 13 et
14 000 euros contre 38 000 euros pour les CPIS et 21 000 euros pour les PI.
• Une vulnérabilité physique du fait de l'exposition aux produits chimiques, poussières et fumées, à la
fréquence des accidents du travail (sur les accidents déclarés en 2007, le taux de fréquence est de 48,2
% pour les ouvriers, 20,6 % pour les employés, 6,8 % pour les PI et 3,2 % pour les CPIS)
• Leurs conditions matérielles de vie sont difficiles (Siblot et al. 2015).
La crise de la société salariale depuis le passage au post-fordisme (voir leçon 4) se traduit notamment par la
précarisation du et dans le travail ; les personnes modestes en emploi vivent chichement de leur travail, et celui-
ci est fragile. C'est ce que le mouvement des Gilets jaunes, dont nous étudierons la dynamique dans la dernière
leçon, a illustré avec éclats. Ils étaient pour les 2/3 d'entre eux des actifs des catégories populaires (ouvriers,
employés), de la fraction inférieure des classes moyennes, mais aussi des petits artisans. Plusieurs auteurs
(Blavier et Fourquet) ont noté une surreprésentation des professions se rattachant, pour les hommes, aux «
milieux de la route » comme les chauffeurs ou les ouvriers mécaniciens, pour les femmes, des professions
de la santé et des services à domicile. Outre de mauvaises conditions de travail (pénibilité physique, horaires)
et d'emploi (contrats, rémunération), beaucoup ont connu ou connaissent des « galères professionnelles » et
déclarent de gros problèmes de pouvoir d'achat en raison notamment du poids de leurs dépenses contraintes.
De façon significative, Pierre Blavier titre d'ailleurs son ouvrage « la révolte des budgets contraints » (Pierre
Blavier, Gilets jaunes. La révolte des budgets contraints, Paris, PUF, 2021).
Remarque
La composition de la « délégation officielle » de huit personnes désignée fin novembre 2018 par une
coordination nationale GJ pour rencontrer les pouvoirs publics symbolisait bien cette précarité qui affecte
désormais de larges franges de la population, avec un intérimaire (Maxime Nicolle), une personne cumulant
trois activités hétéroclite (Jacline Mouraud à la fois hypnothérapeute, accordéoniste « musette » et agent de
sécurité incendie) et deux auto-entrepreneurs sur lesquels nous allons nous attacher (Priscillia Ludosky et
Julien Terrier). Cf. Jérôme Fourquet, Sylvain Manternach, « Les "gilets jaunes" : révélateur fluorescent des
fractures françaises », IFOP Focus, novembre 2018, p. 296.
Thomas Amossé, Olivier Chardon, « Les travailleurs non qualifiés : une nouvelle classe sociale ? », Économie
et statistiques, 393-394, 2006, p. 203-229, à partir de l’enquête Histoire de vie – Construction des identités,
Insee, 2003.
Qui sont les premiers ? Pour T. Amossé et O. Chardon, il s’agit pour les employés, des agents des services
de la fonction publique, des employés de l’hôtellerie restauration, des caissiers et employés de libre-service
du commerce, des salariés de particuliers, des concierges et des vigiles ; au sein des ouvriers, ce sont les
manutentionnaires et agents du tri, les ouvriers d’entretien, les ouvriers non qualifiés de l’industrie et du BTP
ainsi que les ouvriers agricoles.
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Exemple
Ils sont deux fois plus touchés que pour les ouvriers et les employés qualifiés soit par une forme
particulière d’emploi (intérim, CDD, contrats aidés ou stages), soit par le sous-emploi (essentiellement
le temps partiel subi).
• Une sociabilité amicale moins étendue et des loisirs moins diversifiés,
• Le retrait de la vie publique et le sentiment de ne pas être représentés.
Exemple
« Les employés et ouvriers non qualifiés ont moins que les autres salariés milité un jour dans un syndicat : ils
sont respectivement 8 % et 9 % à l’avoir déjà fait contre 14 % et 15 % pour les employés et ouvriers qualifiés ;
cette moindre participation syndicale des non-qualifiés apparaît encore plus marquée si l’on considère les
emplois les plus qualifiés, les cadres étant trois fois plus syndiqués que les ouvriers et employés. » (Thomas
Amossé « Mythes et réalités de la syndicalisation en France », Premières synthèses, n° 44.2, Dares, 2004).
Moins d’un tiers des non-qualifiés se sentent proches d’un parti, d’un mouvement ou d’une cause politique
contre plus des deux tiers des cadres ; les ouvriers qualifiés sont de ce point de vue assez proches des non-
qualifiés (35 % contre 47 % des employés qualifiés).
Qu’ils soient ouvriers ou employés, les travailleurs non qualifiés sont les salariés qui s’identifient le moins à
une classe sociale (respectivement 43 % et 39 %), à l’opposé des cadres (61 %). En somme, « si la catégorie
des non-qualifiés, encore émergente dans les représentations statistiques et sociologiques de l’espace social,
donne le sentiment d’être objectivement consistante, elle apparaît subjectivement éclatée. » (Thomas Amossé,
Olivier Chardon 2006).
Si, comme on l'a vu dans la deuxième leçon, la part de l'emploi indépendant dans l'emploi total a fortement
ème
diminué au cours de la seconde moitié du XX siècle, sous l'effet des évolutions socio-économiques et
notamment du déclin de l'emploi agricole, elle a connu un léger rebond depuis 2000 pour atteindre 12,4 % en
2020. Fin 2019, selon l'Insee, 3,5 millions de personnes exercent une activité non salariée en France, dont
0,4 million dans le secteur agricole. Sur ce total, 1,7 million sont des auto-entrepreneurs selon un bilan de
l'Acoss-URSSAF. Le nombre de travailleurs indépendants a augmenté d'environ 1 million en dix ans. L'Insee
comptabilisait ainsi, entre 2008 et 2017, une hausse de 33 % du nombre de travailleurs non-salariés ; de
85% entre 2000 et 2013. En 2020, pour la première fois, le nombre d'auto-entrepreneurs dépasse celui des
travailleurs indépendants « classiques ». Fin juin 2021, un an après le premier confinement, la France comptait
2,23 millions d'auto-entrepreneurs administrativement actifs.
C'est en 2009 que le régime de l'auto-entrepreneur a été adopté en réponse à l'« ubérisation » de l'économie.
Le terme a fait son apparition dans le dictionnaire Le Petit Larousse en 2017, qui le définit comme :
la « remise en cause du modèle économique d'une entreprise ou d'un secteur d'activité par l'arrivée d'un
nouvel acteur proposant les mêmes services à des prix moindres, effectués par des indépendants plutôt que
des salariés, le plus souvent via des plates-formes de réservation sur Internet ».
ème
Le phénomène découle en partie de la dynamique même du 3 âge du capitalisme (voir leçon 4) qui précarise
l'emploi par ses logiques d'externalisation et de recours à la sous-traitance. Dans un contexte de chômage de
masse, devenir « son propre patron » peut aussi sembler être un moyen d'y échapper.
Remarque
Sembler car dans bien des cas, les travailleurs indépendants peuvent entretenir une relation de dépendance
économique voire de subordination avec les plateformes numériques de mise en relation. Dès 2016 du reste,
on assiste à un début de rébellion de certains pour requalifier la prestation de service en contrat de travail.
C'est ainsi que le tribunal correctionnel de Paris a condamné, le 19 avril 2022, Deliveroo France pour « travail
dissimulé ».
La chercheuse Sarah Abdelnour voit les travailleurs « ubérisés » comme de « nouveaux prolétaires », terme
renvoyant pour elle « à un ensemble de positions sociales caractérisées par une faiblesse des rémunérations,
de l'insécurité économique, une faible reconnaissance sociale et un éloignement par rapport aux lieux de
pouvoir ». Ils subissent différentes formes de vulnérabilité avec de mauvaises conditions de travail, souvent des
horaires lourds pour une rémunération faible et une grande insécurité expliquant le fort turn over (car le système
de notation conduit par exemple à l'exclusion de ceux ayant de mauvaises notes). Autant de mécanismes qui
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aggravent la précarisation au/par le travail. Car dans le même temps, ils bénéficient de droits bien moindres
que les salariés et sont sortis des régulations collectives. Terreau de contournement du droit du travail, les
ème
plateformes numériques renvoient pour certains au travail à la tâche du capitalisme du XIX siècle.
On assiste bel et bien à une réduction des distances sociales entre les couches moyennes et une partie des
classes populaires mais de là à parler de moyennisation il y a un pas qu’on ne saurait franchir, notamment
en raison de la remontée des inégalités depuis le milieu des années 1980, et plus encore depuis le début du
millénaire (voir la leçon 5 sur la recomposition des inégalités). À cela s'ajoutent les effets de la crise Covid
dont ont particulièrement pâti les catégories modestes, et désormais l'inflation.
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Grands problèmes contemporains
Leçon 4 : Les métamorphoses du travail au 3ème âge du capitalisme
Isabelle SOMMIER
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Le monde du travail a connu des bouleversements sans précédents au cours de ces cinquante dernières
années : l’emploi s’est féminisé, tertiarisé (presque 80 % de la population active y travaillant désormais
contre 42 % en 1962) et urbanisé ; il est aussi devenu plus qualifié. Les contraintes associées au travail ont
progressivement changé de nature avec la montée des flexibilités : moins de fatigue physique mais davantage
de stress au travail. Surtout l’emploi apparaît plus « éclaté » : le règne de la grande entreprise industrielle,
marquée par une organisation du travail de type fordiste ou taylorien, avec essentiellement des contrats de
travail à durée indéterminée et à temps plein est aujourd’hui dépassé. On assiste à un émiettement des
situations qu’il s’agisse des statuts et des situations d’activité entre l’emploi et le chômage, des durées et des
rythmes de travail, des modes de rémunération ou même des unités productives.
Remarque
Le « retour de la question sociale » depuis les années 1990 semble fermer la boucle ouverte avec l'invention
ème
du travail salarié et la « question sociale » du XIX (voir leçon 2).
La question se pose aujourd'hui en raison des métamorphoses voire de la crise du travail, métamorphoses qui
semblent affecter la capacité du travail à faire le lien social.
• Donner un revenu : de plus en plus de personnes en sont privées et cette privation serait le premier pas
vers l'exclusion ou la désaffiliation, et la source principale de la fracture sociale.
• Il en va de même pour donner une place, une utilité sociale dans la société.
• Fournir à l’individu une identité sociale est-il encore possible quand l'éclatement du collectif de travail
rend plus difficiles les mécanismes d'identification collective, quand la hantise de la perte de travail détruit
la solidarité, quand les organisations syndicales sont elles aussi en plein marasme (voir leçon 9) ?
§1. Le post-fordisme
C’est du Japon, et plus précisément dans les usines Toyota, que sont expérimentées de nouvelles formes
d’organisation du travail, à l’initiative de l’ingénieur Ohno, avant qu’elles ne soient importées aux États-Unis au
début des années 1980 via les « transplants » nippons. Robert Boyer et Jean-Pierre Durand (L'après-fordisme,
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Syros, 1993) définissent le « toyotisme » comme des techniques organisationnelles destinées à améliorer
l'efficacité de la production au centre desquelles se trouve la lean production ou production frugale, « au plus
juste », ce qui induit zéro stock et la pratique des flux tendus. Il opère un renversement total de la logique
de production.
La pratique du flux tendu suppose d’abord une main d’œuvre polyvalente (à l’inverse de la spécialisation du
salarié typique du taylorisme) et sa flexibilité qu’encourage l’individualisation des salaires, alors que dans le
modèle fordiste, les politiques salariales des entreprises étaient fondées sur un principe simple : la rigidité
des salaires (chaque poste était associé à un coefficient inscrit sur une échelle de salaire négociée au niveau
sectoriel par les syndicats et les employeurs ; le salaire ne variait pas selon les fluctuations économique).
Remarque
Si la part de l'emploi indépendant dans l'emploi total a fortement diminué au cours de la seconde moitié du
ème
XX siècle, sous l'effet des évolutions socio-économiques et notamment du déclin de l'emploi agricole,
elle a connu un léger rebond depuis 2000 pour atteindre 12,4 % en 2020. La raison tient à l'uberisation
des économies. Le néologisme a été popularisé en francophonie par l'homme d'affaires français, ancien
président du directoire de Publicis Group, Maurice Lévy après un entretien accordé au Financial Times en
décembre 2014, année au cours de laquelle Uber arrive sur le marché français. Le terme « ubérisation »
fait son apparition dans le dictionnaire Le Petit Larousse 2017, qui le définit comme : la « remise en cause
du modèle économique d'une entreprise ou d'un secteur d'activité par l'arrivée d'un nouvel acteur proposant
les mêmes services à des prix moindres, effectués par des indépendants plutôt que des salariés, le plus
souvent via des plates-formes de réservation sur Internet ». Aussi appelé « disruption », ou plateformisation,
c'est un phénomène récent dans le domaine de l'économie consistant en l'utilisation de services permettant
aux professionnels et aux clients de se mettre en contact direct, de manière quasi instantanée, grâce à
l'utilisation des nouvelles technologies. Les secteurs les plus concernés sont les emplois d'interaction, en
relation avec des clients : les taxis, les banques avec les plateformes de crowdfunding et peer to peer lending,
la restauration (Deliveroo à partir de 2015, Uber Eats en 2016, etc.).
Le système japonais a été qualifié de post-fordien, fordien, hyperfordien ou encore pré-fordien, mais l’on
parle le plus souvent de post-fordisme. Il se diffuse ensuite aux États-Unis où, d’après Philippe Askenazy
(Les désordres du travail, Seuil, 2005, p. 17), les 2/3 de l’industrie ont connu ce processus de réorganisation
au début des années 1990, avant d’arriver en Europe quelques années plus tard. Mais ces processus de
réorganisation ne concernent pas toutes les entreprises et pas toutes au même degré de sorte qu’au sein d’un
même espace national, ou d’un même secteur, coexistent plusieurs modèles et même plusieurs combinaisons
possibles de modèles pour une même entreprise. Robert Boyer et Michel Freyssenet dénombraient ainsi 6
modèles pour la seule industrie automobile (Les modèles productifs, La Découverte, 2000).
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Ces métamorphoses sont liées au passage du fordisme au post-fordisme que l'on observe depuis la crise de
1973-74. Le fordisme se caractérisait par la production en série de produits standardisés et la fragmentation
des tâches (voir leçon 2). Il impliquait:
1. de fortes concentrations ouvrières à l'échelle nationale ;
2. un fort interventionnisme étatique chargé de tempérer les influences économiques extérieures et de
protéger la main d’œuvre nationale des effets de la concurrence internationale ;
3. une gestion de type néo-corporatiste entre État-patronat-organisations syndicales.
Remarque
Mais l’Organisation scientifique du travail comportait deux limites : d’une part, elle était rentable pour la
production en grande série souvent de biens de consommation de masse (d’où le lien entre production et
consommation de masse). Les coûts de la réorganisation du travail étaient amortis par un grand volume
de production qui n’était possible que pour certains secteurs industriels seulement aujourd’hui en crise.
Elle impliquait d’autre part des coûts humains, sociaux et ensuite matériels qui provoquaient absentéisme,
roulement du personnel, conflits et désintérêt pour le travail.
Le post-fordisme s'inscrit dans une logique de globalisation économique et de concurrence internationale
accrue qui n'est plus freinée par les barrières étatiques. Il s'organise sur le modèle centre/périphérie, entraînant
la précarisation et la segmentation du marché du travail à l'échelle mondiale. Depuis la disparition des pays de
l'Est, il est entièrement dominé par une conception ultra-libérale de l’État et de la société. Internationalisation
de la production et diffusion idéologique vont donc de pair. Il s’inscrit aussi dans ce que le CNPF (ancêtre
du Medef) qualifiait à partir de 1978 de « gestion concurrentielle du progrès social ». Il s’agissait de faire
concurrence aux syndicats en leur reprenant la « gestion du social » ; d’où le rôle médiateur de l’encadrement
et le développement des cercles de qualité par exemple.
Remarque
Ces processus de réorganisations ne concernent pas toutes les entreprises et pas au même degré (mais 4
entreprises sur 5 dans les années 1990 selon Christine Gavini). Le travail à la chaîne concerne une proportion
stable de salariés (3 % entre 1978 et 1991) ; non seulement il n'est pas en recul, mais il apparaît comme une
innovation organisationnelle dans certaines branches de l'agro-alimentaires (comme l'industrie de la viande).
Les chantres de ce modèle voient dorénavant dans l’entreprise un lieu d’émancipation. L’entreprise serait
devenue « post-bureaucratique », décentralisée voire réticulaire, régie par des managers et non plus des
chefs. Elle requiert des salariés polyvalents, responsables, réactifs et adaptables auxquels elle redonnerait une
autonomie dans le travail. Le « management participatif » a en effet repris aux politistes étudiant les budgets
participatifs le thème de l’empowerment (« montée en autonomie »), c’est-à-dire principalement l’« utilisation de
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la prise de parole pour promouvoir la participation active et l’implication des membres de l’organisation » (Linda
Putnam, Nelson Philips et Pamela Chapman in Stewart Clegg, Cynthia Hardy et Walter R. Nord, Handbook
of organisation studies, Sage, 1996.)
Le management par projet, forme de despotisme doux pour S. Clegg et D. Courpasson (in Journal of
Management Studies, volume 41, n° 4, june 2004, cité par Sciences humaines, n° 158 mars 2005), montre la
capacité du capitalisme à s’adapter à sa critique venue de 1968 (dénonciation de l’autoritarisme, valorisation de
l’autonomie individuelle, comme l’ont montré Luc Boltanski et Eve Chiapello). Il suppose un autocontrôle accru
du salarié (par le reporting, compte rendu de ses activités par le salarié, les techniques de « développement
personnel ») et un contrôle décentralisé, par les pairs (par le « feed-back » des cadres).
Ces transformations dans les modes de production ne constituent pas forcément une amélioration des
conditions des salariés. Certes, ils ont gagné en autonomie et leurs tâches sont moins répétitives (le travail est
moins ennuyeux). Par contre les cadences sont plus rapides. L'ensemble des enquêtes auprès des salariés
révèle une augmentation des pénibilités et des nuisances liées au travail, et surtout de la « charge mentale
» constitutive de l'explosion des troubles musculo-squelettiques et du stress professionnel, variable selon les
CSP, comme le montrent les 2 tableaux suivants. L'enquête 2012-2013 de la direction des études statistiques
du ministère du travail montre une augmentation des contraintes de rythme de travail après une stabilisation de
l'intensité du travail entre 1998 et 2005, période qui apparaît ainsi comme une parenthèse depuis les années
1980.
Par ailleurs, les plus touchés par le phénomène d’externalisation qui est aussi une précarisation du salariat
sont les plus fragiles : les plus de 50 ans, les immigrés, les femmes, les personnes à santé fragile souvent
en raison d’une maladie professionnelle ou d’un accident du travail. En revanche, ceux qui « s’en sortent »
le mieux sont ceux disposant de capital social, de compétences linguistiques et évidemment et de plus en
plus les surdiplômés.
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Section 2. La nouvelle question sociale
Comme l'explique Robert Castel, cette nouvelle organisation du travail a entraîné une profonde différenciation
du salariat ainsi qu'une « fragmentation de l'organisation du travail et des collectifs fondés sur le travail » :«
Ce qui se joue à travers la mutation du capitalisme qui a commencé à produire ses effets au début des
années 1970, c'est fondamentalement une mise en mobilité généralisée des relations de travail, des carrières
professionnelles et des protections attachées au statut de l'emploi. » (L'insécurité sociale, Seuil, 2003, p. 43).La
nouvelle question sociale qui se dessine à la fin des années 1980 est différente de celle qui avait accompagné
la révolution industrielle.
Pour le BIT, un chômeur est une personne en âge de travailler (15 ans ou plus) qui répond simultanément
à trois conditions :
• être sans emploi, c’est-à-dire ne pas avoir travaillé, ne serait-ce qu’une heure, durant une semaine
donnée ;
• être disponible pour prendre un emploi dans les 15 jours ;
• chercher activement un emploi ou en avoir trouvé un qui commence ultérieurement
Pôle emploi, lui, distingue 5 catégories de demandeurs d'emploi :
• A : Personne sans emploi, tenue d'accomplir des actes positifs de recherche d'emploi, à la recherche
d'un emploi quel que soit le type de contrat (CDI, CDD, à temps plein, à temps partiel, temporaire ou
saisonnier) ;
• B : Personne ayant exercé une activité réduite de 78 heures maximum par mois, tenue d'accomplir des
actes positifs de recherche d'emploi ;
• C : Personne ayant exercé une activité réduite de plus de 78 heures par mois, tenue d'accomplir des
actes positifs de recherche d'emploi ;
• D : Personne sans emploi, qui n'est pas immédiatement disponible, non tenue d'accomplir des actes
positifs de recherche d'emploi (demandeur d'emploi en formation, en maladie, etc.) ;
• E : Personne pourvue d'un emploi, non tenue d'accomplir des actes positifs de recherche d'emploi.
Malgré la hausse globale de l’emploi depuis 1954, le premier choc pétrolier et la réorganisation du travail ont
provoqué sa réduction sur plusieurs années (de 1974 à 1975, de 1980 à 1986, de 1991 à 1993, en 2003 et en
2008 pour le cas français). Le recul de la population salariée occupée dans l'industrie est considérable avec la
perte d'un million d’emplois entre 1973 et 1983 (moins 14 %), et encore moins 9 % entre 1984 et 1993. En 1970,
le secteur industriel totalisait environ 5 350 000 emplois. En 2008, il n'en totalise plus qu'environ 3 640 000. Il a
donc perdu environ 1/3 de ses effectifs. La hausse du chômage est continue. On compte ainsi en France 593
000 chômeurs en 1973, 1 750 000 en 1981, 3,5 millions recensés officiellement en 1997, 2,8 millions soit 9,8
% de la population active en 2012, 3,5 millions en octobre 2016. Amorcée en 2020, la décrue est nette en 2021
avec une diminution de 12,6 % des chômeurs en catégorie A (soit presque ½ million en moins, 3,3 millions
au total, le plus bas niveau depuis 2012), 5,6 millions si on inclut ceux de catégorie B et C (Chiffres France
entière hors Mayotte, DARES). Mais ces chiffres sont souvent contestés comme le montre l’exemple suivant.
Remarque
D’après la DARES et l’ANPE, fin janvier 2007, il y avait 2 353 000 chômeurs soit 8,6 % de la population
active. Pour le Directeur général de l’Unedic Jean-Pierre Revoil, le chiffre varie la même année de 1 à 4
millions. 1,1 millions sont indemnisés à temps complet et 1,8 millions si on y ajoute ceux qui travaillent en
partie. L’ensemble des chômeurs inscrits sont 3 685 000, auxquels pourraient s’ajouter 412 000 allocataires
6
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dispensés de recherche d’emploi car ils ont au moins 57 ans et 700 000 chômeurs RMIstes non inscrits à
l’ANPE.
Le chômage ne touche pas toutes les catégories sociales de la même façon. Celui des ouvriers non qualifiés
(un ouvrier non-qualifié sur cinq est sans emploi) est, en 2012, 5,5 fois plus élevé que le taux de chômage
des cadres, contre 4,9 fois un an plus tôt. D’après l’Observatoire des inégalités, les cadres et professions
intermédiaires étaient quasiment au plein emploi avec un taux de chômage respectif de 3,7 et 5,4 %. Le
chômage de longue durée est en hausse : 40,8 % des chômeurs sont au chômage depuis plus d’un an et 20,2
% le sont depuis deux ans ou plus (données INSEE 2013).
Selon Eurostat, 15,61 millions de personnes étaient au chômage dans l'Union européenne en juillet 2019 (6,3
% de la population active), dont 12,32 millions au sein de la zone euro (7,5 %). Les différences entre les États
sont très importantes. Les taux les plus faibles ont été observés en Allemagne et en République Tchèque
(respectivement 3 % et 2,1 %) ou encore la Pologne (3,3 %), tandis que les plus élevés ont été enregistrés
ème
en Grèce (17,2 %) et en Espagne (13,9 %). La France, elle, se classe en 4 position des États les plus
touchés par le chômage (8,5 %).
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Source : eurostat
En juin 2024, la situation a sensiblement évolué : le taux de chômage de l'Union européenne atteignait 6 %
de la population active et 6,5 % en zone euro. La République tchèque, la Pologne et l'Allemagne restent les
champions (respectivement 2,7 %, 3 % et 3,4 %) et les pays du sud restent en queue de peloton avec 11,5 %
de taux de chômage en Espagne, 9,6 % en Grèce (une baisse drastique donc), ils sont rejoints par la Finlande
et la Suède qui affichent 8,3 %. La France, elle, se classe en 6e position des États les plus touchés par le
chômage (7,4 %).
Les contrastes sont plus grands encore s'agissant du chômage des jeunes de moins de 25 ans : 14,4 % dans
l'UE et à 14,1 % dans la zone euro. Les différences entre les États sont très importantes. Les taux les plus
faibles s'observent en Allemagne, en Slovénie et en Irlande (respectivement 6,2 %, 7,8 % et 8,1 %) ainsi
qu'aux Pays-Bas (6,2 % en avril 2019), tandis que les plus élevés ont été enregistrés en Espagne (25,9 %),
en Suède (23,9 %), au Portugal (22,9 %), Grèce (22,5 %), en Italie (20,5 %) et Slovaque (20,2 %)... et en
France avec 17,8 %.
Mais si le taux d'emploi est en hausse depuis ces toutes dernières années, la sous-utilisation de la main
d'œuvre, qui inclut toutes les personnes dont le besoin d'emploi est non satisfait, est élevée puisqu'elle touche
d'après Eurostat 29,4 millions de personnes en mars 2021 soit 13,9 % de la population active. Avec un taux
de 16,1 %, la France est un des pays où la hausse a été la plus forte ; c'était 5,3 % des actifs en 2012 (d'après
le Portait social de la France 2013, p. 192).
La sous-utilisation de la main d'œuvre est la somme des chômeurs, des travailleurs à temps partiel sous-
employés, des personnes qui cherchent du travail mais qui ne sont pas immédiatement disponibles et des
personnes disponibles pour travailler, mais qui ne cherchent pas du travail, exprimée en pourcentage de la
population active élargie (définition Eurostat).
Au sein de cette catégorie se situe le sous-emploi qui concerne en France 1,3 million de personnes en 2022,
soit 4,6 % des personnes en emploi, retrouvant des niveaux antérieurs à 2020, la crise sanitaire ayant alors
fait bondir le chômage partiel (le sous-emploi y est alors de 11 % des personnes en emploi soit 3 millions de
personnes). Le sous-emploi concerne beaucoup plus les femmes que les hommes (6,5 % contre 2,8 %, en
2022). Il est par ailleurs plus fréquent parmi les personnes moins diplômées ou occupant un emploi peu qualifié.
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Sous-emploi : personne en emploi qui soit travaille à temps partiel, souhaite travailler davantage et est
disponible pour le faire, soit a travaillé moins que d'habitude pendant la semaine de référence en raison de
chômage partiel ou de mauvais temps (définition INSEE).
Si les femmes sont plus touchées, c'est qu'elles subissent beaucoup plus le temps partiel que leurs homologues
masculins : 27 % des salariées femmes travaillent à temps partiel contre 8 % des hommes (Dares, 2024). Dans
notre pays, le temps partiel a doublé entre 1980 (8 %) et 1997 (16 %). Il concerne en 2023 4 millions de salariés
(dont 79 % de femmes) soit 17,4 % des salariés. C'était un million en 1975, soit une multiplication par 2,5 en
50 ans. Il répond pour beaucoup à une stratégie de flexibilité de la part de l'entreprise ; c'est pourquoi il touche
surtout les emplois de nettoyage, gardiennage, d'entretien ménager et donc d'abord les employés, et outre les
femmes, les jeunes (26 % des 15 à 24 ans sont à temps partiel) et les séniors de 55 ans et plus (24,8 % en
temps partiel). 27 % des salariés à temps partiel déclarent vouloir travailler davantage, ce qui représente 1,4
million de personnes, selon les calculs de l'Observatoire des inégalités d'après les données 2021 de l'INSEE.
Parmi ceux subissant la situation, 72 % sont des femmes contre 28 % des hommes.
Le salarié à temps partiel est celui dont la durée du travail, obligatoirement mentionnée dans son contrat de
travail, est inférieure à la durée légale (35 heures par semaine) ou aux durées conventionnelles ou pratiquées
dans l'entreprise.
13,3 % des emplois, soit 3,7 millions de salariés, ont un statut précaire en France, selon les données 2021
de l'INSEE, qu'il s'agisse d'intérim, d'apprentissage et surtout de contrats à durée déterminée (CDD) qui
représentent 7,7 % du total des emplois. Au milieu des années 1980 ce taux n'était que de 7 % ; on a donc
assisté à un doublement. Il serait majeur encore si l'INSEE ne limitait pas sa comptabilisation aux salariés mais
y incluait une partie des « indépendants » des plateformes. Les jeunes sont les plus touchés, et plus encore
ceux non ou faiblement qualifiés : Chez les moins de 25 ans, le taux de précarité est passé de 18,7 % en 1982
à 49,3 % en 2000. Parmi les jeunes qui travaillent et qui sont sortis depuis moins de cinq années du système
éducatif, la part des emplois précaires est passée de 16,9 % milieu des années 1980 à 29,6 % en 2020, selon
l'INSEE. Mais 22 % des jeunes diplômés du supérieur qui travaillent sont en CDD ou en intérim, contre 47 %
des jeunes sortis de l'école sans diplôme. Les écarts sont considérables selon les catégories sociales ainsi
que le montre le tableau suivant. On compte deux fois moins de précaires parmi les cadres supérieurs (6 %).
Au sein des classes moyennes (les professions intermédiaires), le taux de précarité s'élève à 11 %. Il atteint
17 % chez les employés et 22 % chez les ouvriers, au sein desquels les ouvriers non qualifiés et les ouvriers
agricoles comptent plus de 33 % de personnes en contrat court. Soit, chez ces derniers, une proportion cinq
fois plus importante que chez les cadres, et deux fois plus que chez les employés. Au total, plus de deux tiers
des 3,6 millions de salariés précaires sont des ouvriers et des employés.
La France se distingue particulièrement en ce qui concerne la part des emplois en contrat court. Selon les
données fournies par la Dares, la durée moyenne d'un CDD était de 46 jours en 2017 contre 113 jours en
2001. La moitié des CDD duraient moins de 5 jours en 2017 alors que la durée médiane était de 22 jours en
2001. En 2017, près d'un tiers des CDD ne duraient qu'une journée. Dans l'Union européenne à 27, la France
est l'un des pays où la part des contrats courts dans l'emploi salarié est la plus élevée (voir tableau). Parmi
les salariés en emploi à durée limitée (CDD ou intérim), 22,9 % seulement déclarent qu'ils sont dans cette
situation par choix en 2016 (contre 25 % en 2013).
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Évolution
2005 2010 2015
2005-2015
en % en % en %
en points
Travailleurs
en contrat 11,7 13,8 16,3 + 4,6
précaire
Travailleurs
en contrat à
4,4 5,5 5,8 + 1,4
durée
indéterminée
Seuil de pauvreté à 60 % du niveau de vie médian. Lecture :
16,3 % des travailleurs en contrat précaire sont pauvres en 2015.
Source : Eurostat – © Observatoire des inégalités.
Pauvreté monétaire : une personne est considérée comme pauvre lorsque son niveau de vie est inférieur au
seuil de pauvreté. La pauvreté monétaire est mesurée de manière relative : le seuil est déterminé par rapport
à la distribution des niveaux de vie de l’ensemble de la population. L’INSEE, comme Eurostat, privilégie le
seuil à 60 % de la médiane.
Taux de pauvreté : pourcentage de la population dont le niveau de vie est inférieur au seuil de pauvreté (on
privilégie généralement le seuil à 60 % de la médiane des niveaux de vie).
Une approche « relationnelle » de la pauvreté, inspirée des analyses séminales du sociologie allemand
Georg Simmel (1908) met plus particulièrement l'accent sur les formes institutionnelles du phénomène. Le
statut de pauvre se définit alors par l'effet de l'entrée dans une condition d'assisté, par exemple allocataire du
RSA. Elle inspire les travaux du sociologue français Serge Paugam sur la disqualification sociale.
On peut enfin étudier la pauvreté subjective, c'est-à-dire le sentiment de pauvreté, comme l'ont fait Nicolas
Duvoux et Adrien Papuchon. « Qui se sent pauvre en France ? Pauvreté subjective et insécurité sociale »,
Revue française de sociologie, vol. vol. 59, no. 4, 2018, pp. 607-647.
À 60 % du niveau de vie annuel médian dans chaque pays, le taux de pauvreté monétaire est de 17 % dans
l'ensemble de l'Union européenne en 2021. Comme l'explique l'INSEE, « la pauvreté étant définie de manière
relative, un faible niveau de vie moyen n'implique pas nécessairement un taux de pauvreté élevé et un niveau
de vie moyen élevé ne garantit pas un taux de pauvreté faible. Ainsi, alors même que le niveau de vie moyen
est relativement faible en Hongrie, en Slovaquie et en Tchéquie, le taux de pauvreté y est bas (de 9 % à 13
%). La Belgique, la Finlande, le Danemark, l'Irlande, les Pays Bas et la France ont à la fois un niveau de vie
élevé et des taux de pauvreté modérés (de 11 % à 14 %). Dans les pays du Sud, la pauvreté monétaire est
particulièrement développée en Grèce, en Italie, et en Espagne (de 20 % à 22 %). Elle l'est également dans
les pays baltes (entre 20 % et 23 %). »En 2022, la France compte 5,1 millions de pauvres si l'on fixe le seuil
de pauvreté à 50 % du niveau de vie médian (965 euros par mois pour une personne seule, soit un taux de
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pauvreté de 8,1%) et 9,1 millions si l'on utilise le seuil à 60 % (taux de 14,4%). Entre 2005 et 2015, le nombre
de pauvres a augmenté de 600 000 au seuil à 50 % et d'un million au seuil à 60 %. Le taux de pauvreté s'est
élevé de 0,5 point au seuil à 50 % et de 0,9 point au seuil à 60 %. Les bénéficiaires des minimas sociaux sont
en 2020 4,5 millions soit 10% de la population.
Depuis cette dernière enquête de l'INSEE, la Fondation Abbé Pierre comptabilise en 2022 185 000 personnes
vivant en centres d'hébergement, 100 000 dans des lieux d'accueil pour demandeurs d'asile, 16 000 dans
les bidonvilles et 27 000 personnes sans abri (lors du recensement de la population 2016). Le ministère des
Solidarités donne ce bilan en 2021 : 200 000 personnes hébergées dans des centres d'hébergement, dont 92
000 sont des réfugiés en attente d'examen de leur demande d'asile ; 100 000 personnes hébergées en urgence
ou de manière prolongée, dans des centres d'accueil ou des appartements destinés aux sans-abri ; 5 600
mères accueillies dans des établissements réservés avec leurs enfants. A cela s'ajoutent 72 000 personnes
hébergées à l'hôtel.
Comment nommer ce qui apparaît être la négation d’un siècle de « progrès » et d’interventions étatiques ? Il
y a différentes façons de parler du problème de la pauvreté : l’exclusion, souvent utilisée en France, renvoie
à une opposition dedans/dehors, underclass aux USA à une distinction haut/bas, marginalidad en Amérique
latine à celle centre/périphérie, comme le souligne Didier Fassin (in Serge Paugam, dir., L’exclusion, l’état
des savoirs, La Découverte, 1996, p. 263). Denise Jodelet ajoute dans le même livre (in Paugam 1996, p. 66
et suiv.) que le type d’exclusion renvoie toujours à un type de relations interpersonnelles et sociales :
• ségrégation : mise à distance topologique ;
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• marginalisation : mise à part d’un groupe ;
• discrimination : fermeture de l’accès à certains biens, ressources, rôles ou statuts, ou traitement
différentiel et négatif.
René Lenoir porte la paternité du terme « exclusion » avec la publication de son ouvrage Les exclus, un
Français sur dix (Seuil) en 1974 qui envisage sous cette catégorie des personnes inadaptées aussi diverses
que les mineurs en danger, les enfants placés, les délinquants, les jeunes toxicomanes, les alcooliques, les
malades mentaux, les marginaux ou encore les Français musulmans. Il compte 2 à 3 millions d’handicapés,
plus de un million d’invalides âgés et 3 à 4 millions d’« inadaptés sociaux ».
La prise de conscience ou la vogue de la question de la précarisation du travail relance les débats au début
des années 1980 qui débouchent sur la notion de « nouvelle pauvreté », avec un glissement de perspective :
ce sont des catégories jusque-là bien insérées dans le tissu économique et social mais victimes de la crise
économique qui sont désignées. Le terme est à son tour délaissé au profit d’« exclusion » à la charnière
des années 1980-90. Ce changement témoigne d’une meilleure connaissance des populations concernées et
surtout d’un changement dans les représentations du phénomène qui s’élargit à la question du lien social et
non plus seulement de l’emploi.
Pour le Ministère de l’emploi et de la solidarité, l’exclusion se définit comme étant un ensemble de mécanismes
de rupture tant sur le plan symbolique (stigmates ou attributs négatifs) que sur le plan des relations sociales
(ruptures de différents liens sociaux qui agrègent les hommes entre eux). L'exclusion est à la fois un
processus, produit par un défaut de cohésion sociale, et un état, résultat d'un défaut d'insertion. Le concept
d'exclusion se caractérise par 3 dimensions :
• la sphère économique : précarité vis-à-vis de l'emploi, insuffisance chronique ou répétée des
ressources ;
• la non-reconnaissance : non usage des droits sociaux, droits civils, droits politiques ;
• les relations sociales : déstructuration sociale et psychologique que la crise économique et les situations
de non droits engendrent chez les individus, familles ou groupes sociaux.
Lorsque Robert Castel propose le concept de désaffiliation, son objectif est de dépasser le constat pour
comprendre les mécanismes qui y conduisent. Il le propose la première fois dans un article du Débat de
1990 (n° 61, septembre-octobre) intitulé « Le roman de la désaffiliation. A propos de Tristan et Iseut. »
Dans sa contribution au livre dirigé par Jacques Donzelot, Face à l’exclusion, le modèle français (Paris,
Éditions Esprit, 1991, p. 137-168), « De l’indigence à l’exclusion, la désaffiliation », « il propose de distinguer
deux axes permettant de penser les situations de dénuement : un axe d’intégration – non-intégration par le
travail et un axe d’insertion – non-insertion dans une sociabilité socio-familiale. En somme, pour définir la
désaffiliation, il est tentant de recourir à deux figures : déficit de filiation et déficit d’affiliation.» (Martin Claude,
« Désaffiliation », in Paugam Serge (dir.), Les 100 mots de la sociologie, Paris, Presses universitaires de
France, coll. « Que Sais-Je ? », p. 61-62).
Ainsi peut-on comprendre ce qui unit la mère de famille monoparentale, le chômeur, le jeune en quête d’emploi,
le RMIste. Ils ont en commun une fragilité professionnelle qui commence par l’emploi précaire et sa mise en
défaut du rôle social car « une condition salariale forte jouait un rôle intégrateur fondamental dans la société
et assurait la protection des individus contre les risques sociaux majeurs. » (Castel in Donzelot, dir., 1991, p.
157). Mais ils partagent aussi une fragilité d’insertion relationnelle en raison de la fragilisation des relations
familiales et de la disparition des sociabilités de classe.
Exemple
ème
D’après une étude du CERC (n° 109, 3 trimestre 1993), la corrélation est forte entre le taux de rupture
conjugale et la précarité du rapport à l’emploi : la proportion des ruptures est de 24 % pour les individus ayant
un emploi stable, 31,4 % pour ceux en travail précaire, 38,7 % pour celles inscrites au chômage depuis plus
de deux ans. Les désunions constituent un « risque social », avec les familles monoparentales.
12
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ème
Les transformations du travail du 3 âge du capitalisme ont profondément déstabilisé nos sociétés fondées
sur le travail. Elles ont provoqué à la fois la précarisation de ceux qui sont exclus du travail et une fragilisation
générale du salariat qui n’est pas prête de s’éteindre quand on sait qu’en 2017, 87 % des contrats signés
sont des CDD, contre 79 % en 1997 (source Dares). Outre les syndicats, cette crise du travail affecte
nécessairement l’État social, forgé autour de lui : à la fois son système de redistribution et son ciment.
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Grands problèmes contemporains
Leçon 5 : La recomposition des inégalités sociales
Isabelle SOMMIER
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Avec la remise en question de la thèse d’Henri Mendras sur la moyennisation des sociétés contemporaines
ème
(voir leçon 3) et le succès des derniers ouvrages de Thomas Piketty (Le Capital au XXI siècle, 2013
et Capital et idéologie, 2019), la question des inégalités est revenue au cœur des débats scientifiques et
politiques. La croissance des inégalités de revenus est éclatante depuis vingt ans et comme le dit Pierre
Rosanvallon, elle se vérifie partout sur la planète (in La société des égaux, Seuil, 2011). Les inégalités de
patrimoine sont pourtant plus grandes encore. Mais elles ne doivent pas occulter d’autres formes d’inégalités
qui se maintiennent malgré des progrès : les inégalités entre les sexes, et les inégalités sociales face à la
santé et aux loisirs.
Le revenu disponible comprend les revenus déclarés à l’administration fiscale, les revenus financiers
non déclarés et imputés (produits d’assurance-vie, livrets exonérés, PEA, PEP, CEL, PEL), les prestations
sociales perçues et la prime pour l’emploi, nets des principaux impôts directs (impôt sur le revenu, taxe
d’habitation, CSG et CRDS).
Le niveau de vie correspond au revenu disponible du ménage divisé par le nombre d’unités de consommation
(UC). Il est donc le même pour toutes les personnes d'un même ménage. Les unités de consommation sont
calculées selon l'échelle d'équivalence dite de l'« OCDE modifiée » qui attribue 1 UC au premier adulte du
ménage, 0,5 UC aux autres personnes de 14 ans ou plus et 0,3 UC aux enfants de moins de 14 ans.
Le niveau de vie médian est le revenu qui partage la population en deux parties égales ; 50 % gagnant moins
que ce revenu et 50 % plus. Il correspond au niveau de vie du cinquième décile. Les 10 % des personnes les
er
plus modestes ont un niveau de vie inférieur ou égal au 1 décile (D1), le niveau de vie des 10 % les plus
ème
aisés est supérieur au 9 décile (D9), la médiane D5 partage la population en deux parts égales.
Attention ! Il ne faut pas confondre médiane et moyenne. La médiane est la valeur qui sépare un effectif en
2 ; 50 % de l'effectif sont en dessous de cette valeur et 50 % sont au-dessus. La moyenne est le résultat d'un
calcul : la moyenne arithmétique est la somme des valeurs divisées par l'effectif.
A - Le rapport inter-décile
Le rapport inter-décile est fréquemment utilisé comme indicateur des inégalités : D10/D1 = Revenu moyen
du décile le plus riche/revenu moyen du décile le plus pauvre.
En France, en 2019 (dernière année disponible), le niveau de vie médian est de 22 040 euros annuels, soit 1
837 euros mensuels, pour une personne seule, après impôts et prestations sociales. Il partage la population
en deux : la moitié touche moins, la moitié davantage. C'est autour de ce montant que l'on peut situer les
classes moyennes. On est pauvre quand on vit avec moins de 918 euros par mois, soit la moitié du niveau de
vie médian au seuil de 50 %. On est riche à partir de 3 674 euros, le double du niveau de vie moyen (toujours
au seuil de 50 %). Les 10 % les plus riches ont un niveau de vie moyen 6,9 fois supérieur à celui des 10 % les
plus pauvres. Ils vivent en moyenne avec 4 288 euros de plus par mois.
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En 2018, le niveau de vie annuel médian des salariés est ainsi de 24 410 euros, mais celui des demandeurs
d'emploi de seulement 15 310 euros. Les retraités ont vu leur niveau de vie médian augmenter pour se porter
à 22 380 euros. S'il a globalement augmenté entre 2008 et 2018, ce n'est pas le cas des plus modestes (D1)
comme le montre le document suivant.
A l'échelle comparée, on constate partout une augmentation des écarts D9/D1 depuis les années 1980 sauf
au Japon et en France, laquelle se situe à un niveau intermédiaire entre les pays de l'Europe centrale et du
nord d'un côté, les pays du sud de l'autre. On a donc une opposition entre les pays anglo-saxons, libéraux, les
plus inégalitaires, et les pays scandinaves socio-démocrates, comme on peut le voir dans le tableau suivant.
Nicolas Frémeaux et Thomas Piketty, Growing Inequalities and their Impacts in France , Country Report for
France, january 2013.
B - Le coefficient de Gini
L'indice (ou coefficient) de Gini est un autre indicateur synthétique d'inégalités de revenus qui permet lui aussi
de comparer dans le temps et/ou entre pays. Il varie entre 0 et 1 (ou 100). Il est égal à 0 dans une situation
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d'égalité parfaite. Plus il est proche de 1 (ou de 100 selon les sources), plus l’inégalité mesurée est importante.
Entre 0 et 1, l'inégalité est d'autant plus forte que l'indice de Gini est élevé. Sa représentation graphique est la
courbe de Lorenz qui va mesurer le degré de concentration des niveaux de vie ou du patrimoine (ensemble
des avoirs). Plus les courbes de Lorenz sont éloignées de la bissectrice, plus l’inégalité est grande.
Courdes de Lorenz
Exemple
En France, le coefficient de Gini s'établit en 2022 à 0,294.
Pour la France, selon le coefficient de Gini, le niveau des inégalités de niveau de vie qui s'était réduit
régulièrement au cours des années 1970-1980, est ensuite resté stable jusqu'à l'année 1998 où il est au plus
bas (0,272) avant d'augmenter pour atteindre un pic en 2011 (0,298) et retrouver leur niveau de 1980. Le
soutien aux bas revenus en 2019 avec la hausse de la prime d'activité consécutive au mouvement des Gilets
jaunes (voir leçon 10) puis par les mesures pour limiter les effets de la crise sanitaire l'année suivante freinent
cette hausse qui repart à partir de 2021 (0,294). En somme, l'inversion de tendance longue s'observe autant
avec l'indice de Gini qu'avec le rapport interdécile.
Cette augmentation des inégalités de revenus peut recevoir plusieurs explications qui alimentent la réflexion
des économistes et parfois des politiques depuis le retentissement qu’a connu l’ouvrage de Thomas Piketty,
ème
Le capital au XXI siècle, pari aux éditions du Seuil en 2013 (voir leçon 3) :
• La propagation des bas salaires consécutive aux métamorphoses du travail au 3
ème
âge du capitalisme
(voir leçon 4) ;
• L’envolée des hauts et a fortiori des très hauts salaires, puisque l’on constate que ce sont les revenus
des 1 % les plus riches qui ont le plus progressé en vingt ans, particulièrement dans les pays anglo-
saxons (voir tableau ci-dessous « en savoir plus ») ;
• Une évolution de la répartition des revenus défavorable aux salariés : entre 1988 et 1994, l’accroissement
des revenus du patrimoine est de 3,9 % par an, tandis que les revenus d'activité des ménages décroissent
de 0,5 % ;
4
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• Le déclin de la syndicalisation et un rapport de forces défavorable désormais aux salariés (voir leçon 9).
En savoir plus : Part des 1 % supérieurs des revenus dans le revenu total avant taxes et hors plus-
values, 1981–2012 (ou dernière année connue). Source OCDE
Elle est générale, surtout en GB et aux USA. Ainsi, aux États-Unis, le salaire minimum des 10 % des salariés
les plus riches est 5,1 fois supérieur au salaire maximum des 10 % les plus pauvres en 2009 alors que cet
écart n’était que de 3,4 en 1973. Aussi ce pays a-t-il retrouvé un niveau d’inégalité supérieur à celui du début
ème
du XX siècle pour les 10 % les plus riches qui s'accaparent 50 % du revenu total. Selon l'OCDE, en mai
2014, la part des revenus accaparés aux USA par le 1 % les plus riches a pratiquement doublé au cours des
30 dernières années (1981-2012) pour atteindre quasiment 20 % du revenu national ; de 6 % à 12 % en GB ;
de 10 à 11 % en Allemagne, stable en France autour de 7. Les facteurs principaux sont le poids croissant
de la finance et de ses rémunérations (pour Godechot, entre 1996 et 2007, la moitié de la progression des
inégalités en faveur des très hauts revenus s'explique par le boom des rémunérations dans la finance) ; des
politiques fiscales favorables aux plus riches.
Les inégalités sont en grande partie amorties grâce à l’État, plus précisément grâce aux impôts et surtout
aux prestations sociales. Les 20 % les plus pauvres touchent 2,1 fois plus de prestations sans condition de
ressources (allocations familiales, allocation pour garde d'enfant...) que les 20 % les plus riches, mais ils
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reçoivent en moyenne 2 890 euros de prestations réservées à ceux dont les ressources sont insuffisantes
(allocation logement, bourses scolaires, RSA, ...) contre 40 euros pour les 20 % les plus riches. Bref, grâce à
la redistribution de l’État et de la Sécurité sociale, les 20 % les plus riches ne disposent plus que d'un revenu
disponible 4,43 fois plus important que les 20 % les plus pauvres. Pour ceux-ci, la redistribution a augmenté de
moitié les revenus, tandis que le revenu des 20 % les plus riches a diminué de 12,6 % (données 2018, INSEE).
Par ailleurs, comme le dit Louis Chauvel dans Les classes moyennes à la dérive, Le Seuil, 2006, il faut
distinguer les inégalités statiques de revenu (l’écart de salaires entre le salarié des classes supérieures et le
salarié des classes populaires), en déclin, des « inégalités dynamiques » (le temps qu’il faudrait au salarié des
classes populaires pour voir son salaire rattraper celui du salarié des catégories supérieures), en hausse du
fait du ralentissement de la croissance (3 à 4 % par an pendant les 30 Glorieuses, 0,5 % aujourd’hui). Ainsi,
dans les années 1960, la différence de revenus était de 1 à 3 entre ouvrier et cadre ; l’ouvrier pouvait espérer
« rattraper » les revenus du cadre en une quarantaine d’années (soit une génération) ; aujourd’hui il lui faudrait
plus de 160 ans... Ce qui alimente le sentiment d’inégalités et de panne de l’ascenseur social.
Les dépenses contraintes sont celles auxquelles le ménage ne peut échapper et qui viennent évidemment
grever son budget comme l’eau, le gaz, l’électricité, le logement, etc... Leur poids, croissant, pèse très
différemment selon les CSP, du fait en particulier, du logement. La part des dépenses contraintes a fortement
augmenté, passant de 12 à 29 % des revenus en moyenne depuis 1950. Entre 2005 et 2011, l’endettement
des ménages pour l’immobilier a presque doublé, les encours de crédit sont passés de 442 milliards à 800 (un
ménage sur deux détient un crédit immobilier et/ou à la consommation, 14 millions d’entre eux sont concernés).
D’après le CREDOC, entre 1980 et 2007, la propriété du logement a globalement décliné ; elle est passée de 45
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% à 33 % pour les bas revenus, elle est stationnaire à 46 % pour les classes moyennes, mais en augmentation
de 51 à 70 % pour les hauts revenus. En 2011, 40 % des ménages endettés déclarent ne pas pouvoir s’offrir
une semaine de vacances au cours des douze derniers mois, contre 28 % pour les autres ménages.
« La croissance des inégalités de revenus a fait l’objet de multiples études statistiques. Toutes convergent pour
souligner la part prise par l’accroissement spectaculaire des rémunérations les plus élevées dans la constitution
du phénomène, qu’il s’agisse de celles des grands patrons de l’industrie, des maîtres de la finance, ou tout
simplement des cadres dirigeants, comme encore des grands sportifs ou des vedettes du show-business. Aux
États-Unis, les 10 % des revenus les plus élevés totalisaient ainsi 50 % des revenus totaux en 2010, alors
que ce pourcentage n’était que de 35 % en 1982. Dans le cas français, le salaire moyen des 1 % les mieux
rémunérés a augmenté d’environ 14 % entre 1998 et 2006, et celui des 0,01 %, tout au sommet de l’échelle,
de près de 100 %, alors que la progression sur la même période n’a été que de 4 % pour la grande masse
des salariés du bas. Le mouvement ultérieur a vu cet écart continuer à exploser, comme l’ont montré des
travaux publiés par l’Insee (la moyenne des revenus disponibles des 0,01 % les plus aisés est devenue 75
fois supérieure à la moyenne des 90 % les moins favorisés en 2007). L’accroissement de ces écarts se vérifie
partout sur la planète. Symétriquement, le nombre de personnes touchant les rémunérations les plus faibles,
comme les salariés au Smic en France, s’est accru (un salarié sur cinq y est actuellement payé au voisinage
du salaire minimum), tandis que sont également plus nombreux les ménages vivant sous le seuil de pauvreté
sous l’effet, notamment, du chômage et de la précarisation des formes de travail. »
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Le patrimoine détenu comprend les biens immobiliers, les actifs financiers ainsi que le patrimoine
professionnel pour les actifs indépendants.
Début 2018, le patrimoine médian brut des ménages est de 163 100 euros, le patrimoine net (dettes déduites)
médian s'élève en 2018 à 117 000 euros. Le patrimoine brut des ménages est principalement constitué de
biens immobiliers (61 %) et d'actifs financiers (20 %). Attention : il s'agit du patrimoine toutes générations
confondues, et l'on sait que la fortune augmente nettement avec l'âge. Entre 30 et 39 ans, le patrimoine net
médian est de 51 400 euros, contre 194 300 pour les 60-69 ans.
Le patrimoine net moyen des ménages, c'est à dire déduction faite de leurs emprunts privés ou professionnels,
s'élève à 239 900 euros. Mais ces chiffres ne disent pas grand-chose tant les écarts sont importants selon
la catégorie de la population.
En 2018 toujours, les 10 % les plus fortunés possèdent près de la moitié (46 %) du patrimoine total des
ménages ; ils disposent de 607 700 euros ou plus. Les 10 % les plus pauvres n'ont rien (enfin 0,1 % du
patrimoine total très précisément), soit 3 800 euros ou moins. Selon l'Insee dans son rapport sur les revenus
et le patrimoine des ménages, le niveau de vie des 20 % de ménages les plus aisés était, en 2018, 4,45 fois
supérieur à celui des 20 % les moins aisés, contre 4,35 fois en 2008. Si l'on considère que le seuil de richesse
en termes de patrimoine correspond au triple du patrimoine médian (c'est-à-dire plus de 490 000 euros), on
comptabilise 4,5 millions de ménages fortunés soit 16 % des ménages français dépassent ce seuil de fortune
et 4 % des ménages sont millionnaires.
Remarque
Le patrimoine cumulé par les 500 plus gros propriétaires d'entreprises et leur famille a été multiplié par 9,3
entre 2003 et 2023. Il atteint 1 200 milliards d'euros en 2021. En savoir plus : La croissance démesurée des
500 plus grandes fortunes (inegalites.fr).
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• Les inégalités de patrimoine entre milieux sociaux sont plus importantes que celles liées aux revenus : en
France en 2010, le patrimoine moyen des 10 % les plus riches (1,2 million d’€) était 920 fois supérieur au
patrimoine moyen des 10 % les plus pauvres (1 350 €) alors que l’inégalité entre le niveau de vie moyen
des 10 % les plus riches et celui des 10 % les plus pauvres n’était que de 1 à 9 pour la même année.
• Les écarts de patrimoine sont considérables selon les CSP : le montant du patrimoine médian des CSP
souligne la séparation entre salariés et non-salariés, et au sein des non-salariés, la position prédominante
des chefs d’entreprise et des professions libérales.
• Ces écarts sont en très nette augmentation depuis ces dernières années : entre 1998 et 2015, la part du
patrimoine des 10 % les plus riches a augmenté de 113 % tandis que celle des 10 % les plus pauvres
a reculé de 31 %. En 2021, les 10 % les plus fortunés détiennent près de la moitié du patrimoine de
l'ensemble des ménages, quand les 10 % les moins fortunés n'en possèdent que 0,1 %). La moitié des
ménages la moins bien dotée ne dispose que de 7,5 % de l'ensemble (Observatoire des inégalités).
Cet accroissement des inégalités de patrimoine s’explique par le fait que les revenus tirés du patrimoine
ont progressé beaucoup plus vite que les revenus du travail, mais aussi par la logique de « capitalisme
ème
actionnarial » du « 3 âge du capitalisme » (voir leçon 4).
Remarque
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On constate en conséquence un retour du poids de l'héritage dans la reproduction du patrimoine qui avait été
interrompu des années 1920-1930 aux années 1970, date à laquelle le poids de l'héritage est descendu à 35
ème
% du patrimoine (contre 80 % au début du XX siècle). Aujourd'hui, l'héritage pèse presque aussi lourd que
dans les années 1920. Il s'établit aujourd'hui à environ 60 %. Désormais, les plus privilégiés – les 0,1 % qui
touchent le plus d'héritage dans leur vie – ramassent en moyenne 13 millions d'euros soit 180 fois plus que la
médiane des Français. Cf. Repenser l'héritage, note de décembre 2021 du Conseil d'analyse économique.
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Section 2. Les autres inégalités
- Les inégalités de répartition des tâches ménagères demeurent : En treize ans, entre 1986 et 1999, la part du
travail domestique effectuée par les hommes est passée de 32 à 35# %. Les femmes, elles, s'occupent des
tâches ménagères à 57# %. D'après la dernière enquête emploi du temps de l'Insee (2010, la prochaine se
déroulera en 2025-26), les femmes consacrent en moyenne 3 h 27 par jour aux tâches ménagères, contre 2 h
6 pour les hommes. Il y a eu peu d'évolution : Les hommes ont vu leur temps de travail domestique augmenter
de 1 mn en 31 ans et celui des femmes diminuer de 22 mn. Dans 49# % des cas, ce sont elles qui gardent un
enfant malade. Les hommes ne le faisant que dans 11 #% des cas. L'arrivée d'un enfant renforce les inégalités
de répartition des tâches ménagères. Quand un premier bébé arrive, 65# % des conjoints travaillent tous les
deux. À l'arrivée du deuxième enfant, 59 #% des deux parents travaillent. Au troisième, seuls 43# % des couples
sont biactifs. Le constat est identique pour l'Institut européen pour l'égalité entre les hommes et les femmes :
en 2016, 80 % des femmes indiquent consacrer au moins une heure par jour à la cuisine ou au ménage contre
seulement 36 % des hommes, un rapprochement très faible depuis 2003, date de la première enquête (voir
tableaux). S'agissant des sois aux proches (enfant ou proche dépendant), la situation est plus équilibrée mais
reste largement en défaveur des femmes : 46 % d'entre elles, contre 29 % des hommes, y consacrent au
moins une heure chaque jour.
- On observe toujours des écarts de salaires de 28 % à poste égal en moyenne en 2010, 24,4 % en 2021
(Insee Focus n° 292, Insee, mars 2023). C'est en progrès : elles gagnaient en moyenne un tiers de moins
que les hommes en 1951).
Mais par voie de conséquence selon la Commission européenne, en 2014 elles doivent encore en moyenne
accomplir 79 jours supplémentaires de travail pour gagner autant que les hommes. Cet écart s'explique par :
1. la part écrasante de femmes dans le travail à temps partiel (80 % des emplois),
2. les interruptions de carrière et
3. une part inexpliquée (environ 9 %) dans laquelle se trouvent les discriminations à poste égal, rappelle
le ministère des Droits des femmes.
Ces décalages s'observent dès l'entrée sur le marché du travail (des inégalités d'autant plus étranges qu'à
l'école, les filles ont de meilleurs résultats scolaires que les garçons et que parmi les jeunes générations, elles
sont plus éduquées) et se perpétuent à la retraite. Chez les retraités, les écarts de revenus individuels entre
les femmes et les hommes sont encore plus grands que pendant la période active. Les 10 % des femmes aux
pensions les plus modestes ont des revenus personnels extrêmement faibles, inférieurs à 400 euros par mois
avant prestations sociales, soit 55 % de moins que les 10 % des hommes retraités aux revenus les plus bas.
Près d'une femme retraitée sur trois touche personnellement moins de 858 euros par mois. Un peu moins de
10 % des hommes retraités sont dans ce cas. Les écarts dans les droits à la retraite s'élèvent en 2019 à 41 % (1
924 euros pour les hommes, 1 145 pour les femmes), un écart que les droits conjugaux et familiaux (pension de
réversion, par exemple) permettent de réduire à 24 % en moyenne selon l'INSEE. Cet écart reflète à la fois les
écarts de salaires entre les femmes et les hommes, l'effet du temps partiel et celui des carrières moins souvent
complètes chez les femmes (Observatoire des inégalités 2020 à partir des chiffres de 2015). Enfin, en raison
des différences de carrières, les femmes partent en moyenne à la retraite un an plus tard que les hommes.
- Les femmes subissent une plus grande précarité : en 2019, 4,9 millions de femmes avaient un niveau de vie
inférieur au seuil de pauvreté, soit un taux de pauvreté de 15 %, très proche de celui des hommes (14 %).
Mais au taux de pauvreté de 50 %, 18 % des familles monoparentales sont pauvres (84 % d'entre elles sont
constituées d'une mère, INSEE 2016). L'importance de cette catégorie de la population a conduit certains
analystes à parler d'une « monoparentalisation de la pauvreté » contemporaine en France (Julien Damon,
Fondapol, 2016, p. 17). Ce phénomène est d'autant plus préoccupant que les familles monoparentales n'ont
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cessé de voir leur part augmenter dans la composition des ménages français (passant de 9,4 % en 1974 à
23,3 % en 2014).
Remarque
En 2019, 1 femme sur 3 occupe un emploi à temps partiel, soit 27 % d'entre elles contre 8 % des hommes.
À âge et sexe identiques, selon le ministère de la Santé, en 2022 les plus modestes sont plus exposés aux
maladies chroniques, c'est-à-dire graves et longues, que les plus aisés. Les 10 % aux revenus les plus bas ont
ainsi 2,8 fois plus de risques de développer un diabète que les 10 % les plus riches, 2,2 fois plus de risques de
développer une maladie du foie ou du pancréas et une maladie psychiatrique. Ils sont 1,6 fois plus exposés
aux maladies respiratoires chroniques, 1,5 fois plus aux maladies neurologiques ou dégénératives comme,
par exemple, la maladie de Parkinson et la maladie d'Alzheimer et 1,4 fois plus une maladie cardiovasculaire.
Seul le cancer ne les frappe pas plus que les autres catégories sociales.
Exemple
L'obésité compte parmi les maladies les plus en progression : plus 7 points parmi l'ensemble des adultes
entre 2000 (10 %) et 2020 (17 %). Mais cette progression s'observe bien plus chez les catégories populaires
(+9 points chez les employés et +8 points chez les ouvriers) que chez les cadres supérieurs (+2,5). L'obésité
est donc près de deux fois plus répandue au sein des catégories les plus modestes (18 % chez les ouvriers
et les employés) que chez les catégories plus aisées (10 % chez les cadres supérieurs), selon l'édition 2020
de l'étude Obépi-Roche.
Les conditions de travail sont en grande partie responsables de ces inégalités tant l'exposition aux nuisances
est sans comparaison selon les milieux socioprofessionnels. Si 30 % des salariés déclarent respirer des
poussières ou des fumées au travail, selon les données 2019 du ministère du Travail, c'est le cas de près
des deux tiers des ouvriers, contre à peine un cadre supérieur sur dix. La moitié des ouvriers sont également
concernés par le contact avec des produits nocifs sur leur lieu de travail, contre 12 % des cadres et seulement
6 % des employés administratifs des entreprises, par exemple. Près d'un tiers d'entre eux affirment subir des
nuisances sonores dans le cadre de leur travail, contre seulement 6 % des cadres supérieurs, soit six fois
moins que les ouvriers.
Entre 2003 et 2017, la part des salariés exposés à au moins un produit chimique cancérogène, comme par
exemple le benzène, la silice ou des fibres d'amiante, a diminué de 13,8 % à 9,7 %. Selon l'enquête 2017
du ministère du Travail, cela concerne un salarié du secteur privé sur dix soit 1,8 million de travailleurs. Les
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ouvriers qualifiés sont trois fois plus soumis à ces produits que la moyenne des salariés, et seize fois plus
que les cadres supérieurs.
En 2018 (dernière année disponible), le nombre de personnes souffrant de maladies professionnelles
reconnues est 17 fois plus élevé chez les ouvriers que chez les cadres. Sur 51 422 cas recensés selon
l'Insee, deux tiers affectent des ouvriers et 22 % des employés. Seulement 2 % concernent des professions
intermédiaires et 4 % des cadres supérieurs. 88 % de ces maladies sont les troubles musculosquelettiques
(TMS) qui touchent particulièrement les ouvrières, les cancers et affections dues à l'amiante en représentent
7 %.
Les dernières données établissent un constat identique : en janvier 2024, seuls 42 % des personnes aux
revenus inférieurs à 1 285 euros mensuels sont parties en vacances, contre 76 % de celles disposant de plus
de 2 755 euros. 78 % des cadres supérieurs partent en congé, contre 47 % des ouvriers. La proportion de
départs en vacances l'hiver à la montagne entre décembre et mars n'a pas changé entre les enquêtes de 2010
et 2023 du Crédoc. En 2023, seuls 9 % des Français en ont profité, avec des écarts considérables entre les
milieux sociaux. 20 % des cadres et 17 % des hauts revenus vont en vacances d'hiver contre seulement 6 %
des catégories populaires, ouvriers et employés, ou des bas revenus (inférieurs à 1 350 €).
De même, entre 1973 et 1997, on ne note pas d'évolution significative en matière de consommation culturelle
consacrée (classique musique, théâtre, lecture...) alors que « le rapport à la culture lettrée est plus que jamais
un enjeu dans les classements sociaux. » (Serge Bosc). En 2018, 62 % des cadres supérieurs ont visité un
musée ou une exposition au moins une fois dans l'année contre 18 % des catégories populaires. 71 % des
premiers sont allés au théâtre ou un concert au moins une fois dans l'année contre 38 % des seconds.
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Remarque
Note : sur l’échelle des niveaux de vie, les catégories pauvres correspondent aux 10 % de la population les
ème ème ème ème
plus pauvres, les classes moyennes inférieures aux 2 ,3 ,4 et 5 déciles, les classes moyennes
ème ème ème
supérieures aux 6 , 7 et 8 déciles, les catégories aisées correspondent aux 20 % de la population
les plus riches. Les pourcentages dans les catégories ont été lissés en moyenne mobile sur 3 années, en
donnant un poids de 0,5 à l’année en cours (n), et 0,25 aux années n-1 et n+1.
Source : CREDOC, Enquêtes « Conditions de vie et Aspirations », 2012.
En revanche, entre 2015 et 2022, la fréquence des sorties culturelles a chuté : 9 points de fréquentation pour
les évènements sportifs, 18 points pour le cinéma, 21 points pour les sites culturels, et même 33 points pour
les spectacles vivants (INSEE). Le déclin des visites de musées s'observe dans tous les milieux sociaux, y
compris chez les cadres supérieurs. En 1980, 80 % d'entre eux avaient visité au moins un musée ou une
exposition dans l'année. En 2018, ils ne sont plus que 62 %. Chez les employés et les ouvriers, la baisse est
antérieure (les années 1970) et beaucoup plus importante : un tiers en 1980 contre 18 % en 2018, presque
moitié moins. Les inégalités se sont donc accrues : en 1973, le taux de fréquentation des musées et des
expositions chez les cadres était deux fois supérieur à celui des catégories populaires (employés et ouvriers).
En 2018, il est 3,4 fois plus élevé.
Diplôme et statut social jouent également un rôle dans les activités sportives comme le montrent les deux
tableaux suivants. En 2018, 87 % des cadres supérieurs ont pratiqué au moins une fois un sport dans l'année,
contre 57 % des ouvriers. En 2022, les personnes de niveau bac + 5 ou plus sont deux fois plus nombreux à
pratiquer un sport (86 % contre 47 % que les non-diplômés. Outre ses vertus en termes de santé, la pratique
du sport est un vecteur important de sociabilité mais aussi de prescriptions sociales.
Sans y voir une relation mécanique, on peut conclure cette leçon sur les inégalités en remarquant combien
elles sont corrélées avec le sentiment de solitude. Selon les données 2016 de la Fondation de France, un
adulte sur dix a peu de relations sociales et sur l'ensemble de la population adulte, près d'un adulte sur cinq se
sent « souvent » ou « tous les jours ou presque » seul. Le genre joue peu : 13 % des femmes sont concernées
contre 11 % des hommes. L'âge plus : 8 % des 18-24 ans se sentent isolés contre 14 % des 50-64 ans. La
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position sociale encore plus (18 % des ouvriers se sentent souvent seuls, soit trois fois plus que pour les cadres
supérieurs) ainsi que le diplôme (8 % des titulaires d'un bac + 2 ou plus sont concernés contre 20 % des non-
diplômés) et le revenu : 7 % des personnes dont le niveau de vie est supérieur à 2 000 euros mensuels (par
personne, après impôts et prestations sociales) sont touchées contre 18 % de celles qui touchent moins de
900 euros mensuels. Le plus déterminant est l'accès à l'emploi : 24 % des chômeurs disent se sentir souvent
seuls, deux fois plus que l'ensemble des salariés.
Selon une étude récente de la Banque mondiale, ces inégalités ont été considérablement renforcées avec la
crise sanitaire de Covid-19 au point de faire basculer plus de 100 millions de personnes dans la pauvreté en
2020. Les classes populaires ont payé un lourd tribut, en termes de conditions de travail comme en termes
de santé avec une sur-représentation des décès. En France, elles ont nourri les rangs des « travailleurs de
la deuxième ligne » (ceux en première ligne ayant été les professions médicales) qui ont continué à travailler
(4,6 millions de personnes appartenant à 17 professions dans le commerce, les transports ou les services).
Et lorsque ce n'était pas le cas, le chômage partiel a aggravé leur niveau de vie. 54 % des ouvriers et 36 %
des employés ont subi lors du 1e confinement le chômage partiel tandis que 81 % des cadres travaillaient à
domicile. À l'inverse, les 170 milliards de surplus d'épargne constitué durant cette période ont principalement
profité aux plus riches : selon Vie publique, 70 % du surplus d'épargne aurait été accumulée par 20 % des
ménages seulement.
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Grands problèmes contemporains
Leçon 4 : Les métamorphoses du travail au 3ème âge du capitalisme
Isabelle SOMMIER
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Le monde du travail a connu des bouleversements sans précédents au cours de ces cinquante dernières
années : l’emploi s’est féminisé, tertiarisé (presque 80 % de la population active y travaillant désormais
contre 42 % en 1962) et urbanisé ; il est aussi devenu plus qualifié. Les contraintes associées au travail ont
progressivement changé de nature avec la montée des flexibilités : moins de fatigue physique mais davantage
de stress au travail. Surtout l’emploi apparaît plus « éclaté » : le règne de la grande entreprise industrielle,
marquée par une organisation du travail de type fordiste ou taylorien, avec essentiellement des contrats de
travail à durée indéterminée et à temps plein est aujourd’hui dépassé. On assiste à un émiettement des
situations qu’il s’agisse des statuts et des situations d’activité entre l’emploi et le chômage, des durées et des
rythmes de travail, des modes de rémunération ou même des unités productives.
Remarque
Le « retour de la question sociale » depuis les années 1990 semble fermer la boucle ouverte avec l'invention
ème
du travail salarié et la « question sociale » du XIX (voir leçon 2).
La question se pose aujourd'hui en raison des métamorphoses voire de la crise du travail, métamorphoses qui
semblent affecter la capacité du travail à faire le lien social.
• Donner un revenu : de plus en plus de personnes en sont privées et cette privation serait le premier pas
vers l'exclusion ou la désaffiliation, et la source principale de la fracture sociale.
• Il en va de même pour donner une place, une utilité sociale dans la société.
• Fournir à l’individu une identité sociale est-il encore possible quand l'éclatement du collectif de travail
rend plus difficiles les mécanismes d'identification collective, quand la hantise de la perte de travail détruit
la solidarité, quand les organisations syndicales sont elles aussi en plein marasme (voir leçon 9) ?
§1. Le post-fordisme
C’est du Japon, et plus précisément dans les usines Toyota, que sont expérimentées de nouvelles formes
d’organisation du travail, à l’initiative de l’ingénieur Ohno, avant qu’elles ne soient importées aux États-Unis au
début des années 1980 via les « transplants » nippons. Robert Boyer et Jean-Pierre Durand (L'après-fordisme,
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Syros, 1993) définissent le « toyotisme » comme des techniques organisationnelles destinées à améliorer
l'efficacité de la production au centre desquelles se trouve la lean production ou production frugale, « au plus
juste », ce qui induit zéro stock et la pratique des flux tendus. Il opère un renversement total de la logique
de production.
La pratique du flux tendu suppose d’abord une main d’œuvre polyvalente (à l’inverse de la spécialisation du
salarié typique du taylorisme) et sa flexibilité qu’encourage l’individualisation des salaires, alors que dans le
modèle fordiste, les politiques salariales des entreprises étaient fondées sur un principe simple : la rigidité
des salaires (chaque poste était associé à un coefficient inscrit sur une échelle de salaire négociée au niveau
sectoriel par les syndicats et les employeurs ; le salaire ne variait pas selon les fluctuations économique).
Remarque
Si la part de l'emploi indépendant dans l'emploi total a fortement diminué au cours de la seconde moitié du
ème
XX siècle, sous l'effet des évolutions socio-économiques et notamment du déclin de l'emploi agricole,
elle a connu un léger rebond depuis 2000 pour atteindre 12,4 % en 2020. La raison tient à l'uberisation
des économies. Le néologisme a été popularisé en francophonie par l'homme d'affaires français, ancien
président du directoire de Publicis Group, Maurice Lévy après un entretien accordé au Financial Times en
décembre 2014, année au cours de laquelle Uber arrive sur le marché français. Le terme « ubérisation »
fait son apparition dans le dictionnaire Le Petit Larousse 2017, qui le définit comme : la « remise en cause
du modèle économique d'une entreprise ou d'un secteur d'activité par l'arrivée d'un nouvel acteur proposant
les mêmes services à des prix moindres, effectués par des indépendants plutôt que des salariés, le plus
souvent via des plates-formes de réservation sur Internet ». Aussi appelé « disruption », ou plateformisation,
c'est un phénomène récent dans le domaine de l'économie consistant en l'utilisation de services permettant
aux professionnels et aux clients de se mettre en contact direct, de manière quasi instantanée, grâce à
l'utilisation des nouvelles technologies. Les secteurs les plus concernés sont les emplois d'interaction, en
relation avec des clients : les taxis, les banques avec les plateformes de crowdfunding et peer to peer lending,
la restauration (Deliveroo à partir de 2015, Uber Eats en 2016, etc.).
Le système japonais a été qualifié de post-fordien, fordien, hyperfordien ou encore pré-fordien, mais l’on
parle le plus souvent de post-fordisme. Il se diffuse ensuite aux États-Unis où, d’après Philippe Askenazy
(Les désordres du travail, Seuil, 2005, p. 17), les 2/3 de l’industrie ont connu ce processus de réorganisation
au début des années 1990, avant d’arriver en Europe quelques années plus tard. Mais ces processus de
réorganisation ne concernent pas toutes les entreprises et pas toutes au même degré de sorte qu’au sein d’un
même espace national, ou d’un même secteur, coexistent plusieurs modèles et même plusieurs combinaisons
possibles de modèles pour une même entreprise. Robert Boyer et Michel Freyssenet dénombraient ainsi 6
modèles pour la seule industrie automobile (Les modèles productifs, La Découverte, 2000).
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Ces métamorphoses sont liées au passage du fordisme au post-fordisme que l'on observe depuis la crise de
1973-74. Le fordisme se caractérisait par la production en série de produits standardisés et la fragmentation
des tâches (voir leçon 2). Il impliquait:
1. de fortes concentrations ouvrières à l'échelle nationale ;
2. un fort interventionnisme étatique chargé de tempérer les influences économiques extérieures et de
protéger la main d’œuvre nationale des effets de la concurrence internationale ;
3. une gestion de type néo-corporatiste entre État-patronat-organisations syndicales.
Remarque
Mais l’Organisation scientifique du travail comportait deux limites : d’une part, elle était rentable pour la
production en grande série souvent de biens de consommation de masse (d’où le lien entre production et
consommation de masse). Les coûts de la réorganisation du travail étaient amortis par un grand volume
de production qui n’était possible que pour certains secteurs industriels seulement aujourd’hui en crise.
Elle impliquait d’autre part des coûts humains, sociaux et ensuite matériels qui provoquaient absentéisme,
roulement du personnel, conflits et désintérêt pour le travail.
Le post-fordisme s'inscrit dans une logique de globalisation économique et de concurrence internationale
accrue qui n'est plus freinée par les barrières étatiques. Il s'organise sur le modèle centre/périphérie, entraînant
la précarisation et la segmentation du marché du travail à l'échelle mondiale. Depuis la disparition des pays de
l'Est, il est entièrement dominé par une conception ultra-libérale de l’État et de la société. Internationalisation
de la production et diffusion idéologique vont donc de pair. Il s’inscrit aussi dans ce que le CNPF (ancêtre
du Medef) qualifiait à partir de 1978 de « gestion concurrentielle du progrès social ». Il s’agissait de faire
concurrence aux syndicats en leur reprenant la « gestion du social » ; d’où le rôle médiateur de l’encadrement
et le développement des cercles de qualité par exemple.
Remarque
Ces processus de réorganisations ne concernent pas toutes les entreprises et pas au même degré (mais 4
entreprises sur 5 dans les années 1990 selon Christine Gavini). Le travail à la chaîne concerne une proportion
stable de salariés (3 % entre 1978 et 1991) ; non seulement il n'est pas en recul, mais il apparaît comme une
innovation organisationnelle dans certaines branches de l'agro-alimentaires (comme l'industrie de la viande).
Les chantres de ce modèle voient dorénavant dans l’entreprise un lieu d’émancipation. L’entreprise serait
devenue « post-bureaucratique », décentralisée voire réticulaire, régie par des managers et non plus des
chefs. Elle requiert des salariés polyvalents, responsables, réactifs et adaptables auxquels elle redonnerait une
autonomie dans le travail. Le « management participatif » a en effet repris aux politistes étudiant les budgets
participatifs le thème de l’empowerment (« montée en autonomie »), c’est-à-dire principalement l’« utilisation de
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la prise de parole pour promouvoir la participation active et l’implication des membres de l’organisation » (Linda
Putnam, Nelson Philips et Pamela Chapman in Stewart Clegg, Cynthia Hardy et Walter R. Nord, Handbook
of organisation studies, Sage, 1996.)
Le management par projet, forme de despotisme doux pour S. Clegg et D. Courpasson (in Journal of
Management Studies, volume 41, n° 4, june 2004, cité par Sciences humaines, n° 158 mars 2005), montre la
capacité du capitalisme à s’adapter à sa critique venue de 1968 (dénonciation de l’autoritarisme, valorisation de
l’autonomie individuelle, comme l’ont montré Luc Boltanski et Eve Chiapello). Il suppose un autocontrôle accru
du salarié (par le reporting, compte rendu de ses activités par le salarié, les techniques de « développement
personnel ») et un contrôle décentralisé, par les pairs (par le « feed-back » des cadres).
Ces transformations dans les modes de production ne constituent pas forcément une amélioration des
conditions des salariés. Certes, ils ont gagné en autonomie et leurs tâches sont moins répétitives (le travail est
moins ennuyeux). Par contre les cadences sont plus rapides. L'ensemble des enquêtes auprès des salariés
révèle une augmentation des pénibilités et des nuisances liées au travail, et surtout de la « charge mentale
» constitutive de l'explosion des troubles musculo-squelettiques et du stress professionnel, variable selon les
CSP, comme le montrent les 2 tableaux suivants. L'enquête 2012-2013 de la direction des études statistiques
du ministère du travail montre une augmentation des contraintes de rythme de travail après une stabilisation de
l'intensité du travail entre 1998 et 2005, période qui apparaît ainsi comme une parenthèse depuis les années
1980.
Par ailleurs, les plus touchés par le phénomène d’externalisation qui est aussi une précarisation du salariat
sont les plus fragiles : les plus de 50 ans, les immigrés, les femmes, les personnes à santé fragile souvent
en raison d’une maladie professionnelle ou d’un accident du travail. En revanche, ceux qui « s’en sortent »
le mieux sont ceux disposant de capital social, de compétences linguistiques et évidemment et de plus en
plus les surdiplômés.
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Section 2. La nouvelle question sociale
Comme l'explique Robert Castel, cette nouvelle organisation du travail a entraîné une profonde différenciation
du salariat ainsi qu'une « fragmentation de l'organisation du travail et des collectifs fondés sur le travail » :«
Ce qui se joue à travers la mutation du capitalisme qui a commencé à produire ses effets au début des
années 1970, c'est fondamentalement une mise en mobilité généralisée des relations de travail, des carrières
professionnelles et des protections attachées au statut de l'emploi. » (L'insécurité sociale, Seuil, 2003, p. 43).La
nouvelle question sociale qui se dessine à la fin des années 1980 est différente de celle qui avait accompagné
la révolution industrielle.
Pour le BIT, un chômeur est une personne en âge de travailler (15 ans ou plus) qui répond simultanément
à trois conditions :
• être sans emploi, c’est-à-dire ne pas avoir travaillé, ne serait-ce qu’une heure, durant une semaine
donnée ;
• être disponible pour prendre un emploi dans les 15 jours ;
• chercher activement un emploi ou en avoir trouvé un qui commence ultérieurement
Pôle emploi, lui, distingue 5 catégories de demandeurs d'emploi :
• A : Personne sans emploi, tenue d'accomplir des actes positifs de recherche d'emploi, à la recherche
d'un emploi quel que soit le type de contrat (CDI, CDD, à temps plein, à temps partiel, temporaire ou
saisonnier) ;
• B : Personne ayant exercé une activité réduite de 78 heures maximum par mois, tenue d'accomplir des
actes positifs de recherche d'emploi ;
• C : Personne ayant exercé une activité réduite de plus de 78 heures par mois, tenue d'accomplir des
actes positifs de recherche d'emploi ;
• D : Personne sans emploi, qui n'est pas immédiatement disponible, non tenue d'accomplir des actes
positifs de recherche d'emploi (demandeur d'emploi en formation, en maladie, etc.) ;
• E : Personne pourvue d'un emploi, non tenue d'accomplir des actes positifs de recherche d'emploi.
Malgré la hausse globale de l’emploi depuis 1954, le premier choc pétrolier et la réorganisation du travail ont
provoqué sa réduction sur plusieurs années (de 1974 à 1975, de 1980 à 1986, de 1991 à 1993, en 2003 et en
2008 pour le cas français). Le recul de la population salariée occupée dans l'industrie est considérable avec la
perte d'un million d’emplois entre 1973 et 1983 (moins 14 %), et encore moins 9 % entre 1984 et 1993. En 1970,
le secteur industriel totalisait environ 5 350 000 emplois. En 2008, il n'en totalise plus qu'environ 3 640 000. Il a
donc perdu environ 1/3 de ses effectifs. La hausse du chômage est continue. On compte ainsi en France 593
000 chômeurs en 1973, 1 750 000 en 1981, 3,5 millions recensés officiellement en 1997, 2,8 millions soit 9,8
% de la population active en 2012, 3,5 millions en octobre 2016. Amorcée en 2020, la décrue est nette en 2021
avec une diminution de 12,6 % des chômeurs en catégorie A (soit presque ½ million en moins, 3,3 millions
au total, le plus bas niveau depuis 2012), 5,6 millions si on inclut ceux de catégorie B et C (Chiffres France
entière hors Mayotte, DARES). Mais ces chiffres sont souvent contestés comme le montre l’exemple suivant.
Remarque
D’après la DARES et l’ANPE, fin janvier 2007, il y avait 2 353 000 chômeurs soit 8,6 % de la population
active. Pour le Directeur général de l’Unedic Jean-Pierre Revoil, le chiffre varie la même année de 1 à 4
millions. 1,1 millions sont indemnisés à temps complet et 1,8 millions si on y ajoute ceux qui travaillent en
partie. L’ensemble des chômeurs inscrits sont 3 685 000, auxquels pourraient s’ajouter 412 000 allocataires
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dispensés de recherche d’emploi car ils ont au moins 57 ans et 700 000 chômeurs RMIstes non inscrits à
l’ANPE.
Le chômage ne touche pas toutes les catégories sociales de la même façon. Celui des ouvriers non qualifiés
(un ouvrier non-qualifié sur cinq est sans emploi) est, en 2012, 5,5 fois plus élevé que le taux de chômage
des cadres, contre 4,9 fois un an plus tôt. D’après l’Observatoire des inégalités, les cadres et professions
intermédiaires étaient quasiment au plein emploi avec un taux de chômage respectif de 3,7 et 5,4 %. Le
chômage de longue durée est en hausse : 40,8 % des chômeurs sont au chômage depuis plus d’un an et 20,2
% le sont depuis deux ans ou plus (données INSEE 2013).
Selon Eurostat, 15,61 millions de personnes étaient au chômage dans l'Union européenne en juillet 2019 (6,3
% de la population active), dont 12,32 millions au sein de la zone euro (7,5 %). Les différences entre les États
sont très importantes. Les taux les plus faibles ont été observés en Allemagne et en République Tchèque
(respectivement 3 % et 2,1 %) ou encore la Pologne (3,3 %), tandis que les plus élevés ont été enregistrés
ème
en Grèce (17,2 %) et en Espagne (13,9 %). La France, elle, se classe en 4 position des États les plus
touchés par le chômage (8,5 %).
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Source : eurostat
En juin 2024, la situation a sensiblement évolué : le taux de chômage de l'Union européenne atteignait 6 %
de la population active et 6,5 % en zone euro. La République tchèque, la Pologne et l'Allemagne restent les
champions (respectivement 2,7 %, 3 % et 3,4 %) et les pays du sud restent en queue de peloton avec 11,5 %
de taux de chômage en Espagne, 9,6 % en Grèce (une baisse drastique donc), ils sont rejoints par la Finlande
et la Suède qui affichent 8,3 %. La France, elle, se classe en 6e position des États les plus touchés par le
chômage (7,4 %).
Les contrastes sont plus grands encore s'agissant du chômage des jeunes de moins de 25 ans : 14,4 % dans
l'UE et à 14,1 % dans la zone euro. Les différences entre les États sont très importantes. Les taux les plus
faibles s'observent en Allemagne, en Slovénie et en Irlande (respectivement 6,2 %, 7,8 % et 8,1 %) ainsi
qu'aux Pays-Bas (6,2 % en avril 2019), tandis que les plus élevés ont été enregistrés en Espagne (25,9 %),
en Suède (23,9 %), au Portugal (22,9 %), Grèce (22,5 %), en Italie (20,5 %) et Slovaque (20,2 %)... et en
France avec 17,8 %.
Mais si le taux d'emploi est en hausse depuis ces toutes dernières années, la sous-utilisation de la main
d'œuvre, qui inclut toutes les personnes dont le besoin d'emploi est non satisfait, est élevée puisqu'elle touche
d'après Eurostat 29,4 millions de personnes en mars 2021 soit 13,9 % de la population active. Avec un taux
de 16,1 %, la France est un des pays où la hausse a été la plus forte ; c'était 5,3 % des actifs en 2012 (d'après
le Portait social de la France 2013, p. 192).
La sous-utilisation de la main d'œuvre est la somme des chômeurs, des travailleurs à temps partiel sous-
employés, des personnes qui cherchent du travail mais qui ne sont pas immédiatement disponibles et des
personnes disponibles pour travailler, mais qui ne cherchent pas du travail, exprimée en pourcentage de la
population active élargie (définition Eurostat).
Au sein de cette catégorie se situe le sous-emploi qui concerne en France 1,3 million de personnes en 2022,
soit 4,6 % des personnes en emploi, retrouvant des niveaux antérieurs à 2020, la crise sanitaire ayant alors
fait bondir le chômage partiel (le sous-emploi y est alors de 11 % des personnes en emploi soit 3 millions de
personnes). Le sous-emploi concerne beaucoup plus les femmes que les hommes (6,5 % contre 2,8 %, en
2022). Il est par ailleurs plus fréquent parmi les personnes moins diplômées ou occupant un emploi peu qualifié.
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Sous-emploi : personne en emploi qui soit travaille à temps partiel, souhaite travailler davantage et est
disponible pour le faire, soit a travaillé moins que d'habitude pendant la semaine de référence en raison de
chômage partiel ou de mauvais temps (définition INSEE).
Si les femmes sont plus touchées, c'est qu'elles subissent beaucoup plus le temps partiel que leurs homologues
masculins : 27 % des salariées femmes travaillent à temps partiel contre 8 % des hommes (Dares, 2024). Dans
notre pays, le temps partiel a doublé entre 1980 (8 %) et 1997 (16 %). Il concerne en 2023 4 millions de salariés
(dont 79 % de femmes) soit 17,4 % des salariés. C'était un million en 1975, soit une multiplication par 2,5 en
50 ans. Il répond pour beaucoup à une stratégie de flexibilité de la part de l'entreprise ; c'est pourquoi il touche
surtout les emplois de nettoyage, gardiennage, d'entretien ménager et donc d'abord les employés, et outre les
femmes, les jeunes (26 % des 15 à 24 ans sont à temps partiel) et les séniors de 55 ans et plus (24,8 % en
temps partiel). 27 % des salariés à temps partiel déclarent vouloir travailler davantage, ce qui représente 1,4
million de personnes, selon les calculs de l'Observatoire des inégalités d'après les données 2021 de l'INSEE.
Parmi ceux subissant la situation, 72 % sont des femmes contre 28 % des hommes.
Le salarié à temps partiel est celui dont la durée du travail, obligatoirement mentionnée dans son contrat de
travail, est inférieure à la durée légale (35 heures par semaine) ou aux durées conventionnelles ou pratiquées
dans l'entreprise.
13,3 % des emplois, soit 3,7 millions de salariés, ont un statut précaire en France, selon les données 2021
de l'INSEE, qu'il s'agisse d'intérim, d'apprentissage et surtout de contrats à durée déterminée (CDD) qui
représentent 7,7 % du total des emplois. Au milieu des années 1980 ce taux n'était que de 7 % ; on a donc
assisté à un doublement. Il serait majeur encore si l'INSEE ne limitait pas sa comptabilisation aux salariés mais
y incluait une partie des « indépendants » des plateformes. Les jeunes sont les plus touchés, et plus encore
ceux non ou faiblement qualifiés : Chez les moins de 25 ans, le taux de précarité est passé de 18,7 % en 1982
à 49,3 % en 2000. Parmi les jeunes qui travaillent et qui sont sortis depuis moins de cinq années du système
éducatif, la part des emplois précaires est passée de 16,9 % milieu des années 1980 à 29,6 % en 2020, selon
l'INSEE. Mais 22 % des jeunes diplômés du supérieur qui travaillent sont en CDD ou en intérim, contre 47 %
des jeunes sortis de l'école sans diplôme. Les écarts sont considérables selon les catégories sociales ainsi
que le montre le tableau suivant. On compte deux fois moins de précaires parmi les cadres supérieurs (6 %).
Au sein des classes moyennes (les professions intermédiaires), le taux de précarité s'élève à 11 %. Il atteint
17 % chez les employés et 22 % chez les ouvriers, au sein desquels les ouvriers non qualifiés et les ouvriers
agricoles comptent plus de 33 % de personnes en contrat court. Soit, chez ces derniers, une proportion cinq
fois plus importante que chez les cadres, et deux fois plus que chez les employés. Au total, plus de deux tiers
des 3,6 millions de salariés précaires sont des ouvriers et des employés.
La France se distingue particulièrement en ce qui concerne la part des emplois en contrat court. Selon les
données fournies par la Dares, la durée moyenne d'un CDD était de 46 jours en 2017 contre 113 jours en
2001. La moitié des CDD duraient moins de 5 jours en 2017 alors que la durée médiane était de 22 jours en
2001. En 2017, près d'un tiers des CDD ne duraient qu'une journée. Dans l'Union européenne à 27, la France
est l'un des pays où la part des contrats courts dans l'emploi salarié est la plus élevée (voir tableau). Parmi
les salariés en emploi à durée limitée (CDD ou intérim), 22,9 % seulement déclarent qu'ils sont dans cette
situation par choix en 2016 (contre 25 % en 2013).
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Évolution
2005 2010 2015
2005-2015
en % en % en %
en points
Travailleurs
en contrat 11,7 13,8 16,3 + 4,6
précaire
Travailleurs
en contrat à
4,4 5,5 5,8 + 1,4
durée
indéterminée
Seuil de pauvreté à 60 % du niveau de vie médian. Lecture :
16,3 % des travailleurs en contrat précaire sont pauvres en 2015.
Source : Eurostat – © Observatoire des inégalités.
Pauvreté monétaire : une personne est considérée comme pauvre lorsque son niveau de vie est inférieur au
seuil de pauvreté. La pauvreté monétaire est mesurée de manière relative : le seuil est déterminé par rapport
à la distribution des niveaux de vie de l’ensemble de la population. L’INSEE, comme Eurostat, privilégie le
seuil à 60 % de la médiane.
Taux de pauvreté : pourcentage de la population dont le niveau de vie est inférieur au seuil de pauvreté (on
privilégie généralement le seuil à 60 % de la médiane des niveaux de vie).
Une approche « relationnelle » de la pauvreté, inspirée des analyses séminales du sociologie allemand
Georg Simmel (1908) met plus particulièrement l'accent sur les formes institutionnelles du phénomène. Le
statut de pauvre se définit alors par l'effet de l'entrée dans une condition d'assisté, par exemple allocataire du
RSA. Elle inspire les travaux du sociologue français Serge Paugam sur la disqualification sociale.
On peut enfin étudier la pauvreté subjective, c'est-à-dire le sentiment de pauvreté, comme l'ont fait Nicolas
Duvoux et Adrien Papuchon. « Qui se sent pauvre en France ? Pauvreté subjective et insécurité sociale »,
Revue française de sociologie, vol. vol. 59, no. 4, 2018, pp. 607-647.
À 60 % du niveau de vie annuel médian dans chaque pays, le taux de pauvreté monétaire est de 17 % dans
l'ensemble de l'Union européenne en 2021. Comme l'explique l'INSEE, « la pauvreté étant définie de manière
relative, un faible niveau de vie moyen n'implique pas nécessairement un taux de pauvreté élevé et un niveau
de vie moyen élevé ne garantit pas un taux de pauvreté faible. Ainsi, alors même que le niveau de vie moyen
est relativement faible en Hongrie, en Slovaquie et en Tchéquie, le taux de pauvreté y est bas (de 9 % à 13
%). La Belgique, la Finlande, le Danemark, l'Irlande, les Pays Bas et la France ont à la fois un niveau de vie
élevé et des taux de pauvreté modérés (de 11 % à 14 %). Dans les pays du Sud, la pauvreté monétaire est
particulièrement développée en Grèce, en Italie, et en Espagne (de 20 % à 22 %). Elle l'est également dans
les pays baltes (entre 20 % et 23 %). »En 2022, la France compte 5,1 millions de pauvres si l'on fixe le seuil
de pauvreté à 50 % du niveau de vie médian (965 euros par mois pour une personne seule, soit un taux de
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pauvreté de 8,1%) et 9,1 millions si l'on utilise le seuil à 60 % (taux de 14,4%). Entre 2005 et 2015, le nombre
de pauvres a augmenté de 600 000 au seuil à 50 % et d'un million au seuil à 60 %. Le taux de pauvreté s'est
élevé de 0,5 point au seuil à 50 % et de 0,9 point au seuil à 60 %. Les bénéficiaires des minimas sociaux sont
en 2020 4,5 millions soit 10% de la population.
Depuis cette dernière enquête de l'INSEE, la Fondation Abbé Pierre comptabilise en 2022 185 000 personnes
vivant en centres d'hébergement, 100 000 dans des lieux d'accueil pour demandeurs d'asile, 16 000 dans
les bidonvilles et 27 000 personnes sans abri (lors du recensement de la population 2016). Le ministère des
Solidarités donne ce bilan en 2021 : 200 000 personnes hébergées dans des centres d'hébergement, dont 92
000 sont des réfugiés en attente d'examen de leur demande d'asile ; 100 000 personnes hébergées en urgence
ou de manière prolongée, dans des centres d'accueil ou des appartements destinés aux sans-abri ; 5 600
mères accueillies dans des établissements réservés avec leurs enfants. A cela s'ajoutent 72 000 personnes
hébergées à l'hôtel.
Comment nommer ce qui apparaît être la négation d’un siècle de « progrès » et d’interventions étatiques ? Il
y a différentes façons de parler du problème de la pauvreté : l’exclusion, souvent utilisée en France, renvoie
à une opposition dedans/dehors, underclass aux USA à une distinction haut/bas, marginalidad en Amérique
latine à celle centre/périphérie, comme le souligne Didier Fassin (in Serge Paugam, dir., L’exclusion, l’état
des savoirs, La Découverte, 1996, p. 263). Denise Jodelet ajoute dans le même livre (in Paugam 1996, p. 66
et suiv.) que le type d’exclusion renvoie toujours à un type de relations interpersonnelles et sociales :
• ségrégation : mise à distance topologique ;
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• marginalisation : mise à part d’un groupe ;
• discrimination : fermeture de l’accès à certains biens, ressources, rôles ou statuts, ou traitement
différentiel et négatif.
René Lenoir porte la paternité du terme « exclusion » avec la publication de son ouvrage Les exclus, un
Français sur dix (Seuil) en 1974 qui envisage sous cette catégorie des personnes inadaptées aussi diverses
que les mineurs en danger, les enfants placés, les délinquants, les jeunes toxicomanes, les alcooliques, les
malades mentaux, les marginaux ou encore les Français musulmans. Il compte 2 à 3 millions d’handicapés,
plus de un million d’invalides âgés et 3 à 4 millions d’« inadaptés sociaux ».
La prise de conscience ou la vogue de la question de la précarisation du travail relance les débats au début
des années 1980 qui débouchent sur la notion de « nouvelle pauvreté », avec un glissement de perspective :
ce sont des catégories jusque-là bien insérées dans le tissu économique et social mais victimes de la crise
économique qui sont désignées. Le terme est à son tour délaissé au profit d’« exclusion » à la charnière
des années 1980-90. Ce changement témoigne d’une meilleure connaissance des populations concernées et
surtout d’un changement dans les représentations du phénomène qui s’élargit à la question du lien social et
non plus seulement de l’emploi.
Pour le Ministère de l’emploi et de la solidarité, l’exclusion se définit comme étant un ensemble de mécanismes
de rupture tant sur le plan symbolique (stigmates ou attributs négatifs) que sur le plan des relations sociales
(ruptures de différents liens sociaux qui agrègent les hommes entre eux). L'exclusion est à la fois un
processus, produit par un défaut de cohésion sociale, et un état, résultat d'un défaut d'insertion. Le concept
d'exclusion se caractérise par 3 dimensions :
• la sphère économique : précarité vis-à-vis de l'emploi, insuffisance chronique ou répétée des
ressources ;
• la non-reconnaissance : non usage des droits sociaux, droits civils, droits politiques ;
• les relations sociales : déstructuration sociale et psychologique que la crise économique et les situations
de non droits engendrent chez les individus, familles ou groupes sociaux.
Lorsque Robert Castel propose le concept de désaffiliation, son objectif est de dépasser le constat pour
comprendre les mécanismes qui y conduisent. Il le propose la première fois dans un article du Débat de
1990 (n° 61, septembre-octobre) intitulé « Le roman de la désaffiliation. A propos de Tristan et Iseut. »
Dans sa contribution au livre dirigé par Jacques Donzelot, Face à l’exclusion, le modèle français (Paris,
Éditions Esprit, 1991, p. 137-168), « De l’indigence à l’exclusion, la désaffiliation », « il propose de distinguer
deux axes permettant de penser les situations de dénuement : un axe d’intégration – non-intégration par le
travail et un axe d’insertion – non-insertion dans une sociabilité socio-familiale. En somme, pour définir la
désaffiliation, il est tentant de recourir à deux figures : déficit de filiation et déficit d’affiliation.» (Martin Claude,
« Désaffiliation », in Paugam Serge (dir.), Les 100 mots de la sociologie, Paris, Presses universitaires de
France, coll. « Que Sais-Je ? », p. 61-62).
Ainsi peut-on comprendre ce qui unit la mère de famille monoparentale, le chômeur, le jeune en quête d’emploi,
le RMIste. Ils ont en commun une fragilité professionnelle qui commence par l’emploi précaire et sa mise en
défaut du rôle social car « une condition salariale forte jouait un rôle intégrateur fondamental dans la société
et assurait la protection des individus contre les risques sociaux majeurs. » (Castel in Donzelot, dir., 1991, p.
157). Mais ils partagent aussi une fragilité d’insertion relationnelle en raison de la fragilisation des relations
familiales et de la disparition des sociabilités de classe.
Exemple
ème
D’après une étude du CERC (n° 109, 3 trimestre 1993), la corrélation est forte entre le taux de rupture
conjugale et la précarité du rapport à l’emploi : la proportion des ruptures est de 24 % pour les individus ayant
un emploi stable, 31,4 % pour ceux en travail précaire, 38,7 % pour celles inscrites au chômage depuis plus
de deux ans. Les désunions constituent un « risque social », avec les familles monoparentales.
12
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ème
Les transformations du travail du 3 âge du capitalisme ont profondément déstabilisé nos sociétés fondées
sur le travail. Elles ont provoqué à la fois la précarisation de ceux qui sont exclus du travail et une fragilisation
générale du salariat qui n’est pas prête de s’éteindre quand on sait qu’en 2017, 87 % des contrats signés
sont des CDD, contre 79 % en 1997 (source Dares). Outre les syndicats, cette crise du travail affecte
nécessairement l’État social, forgé autour de lui : à la fois son système de redistribution et son ciment.
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Grands problèmes contemporains
Leçon 3 : Des sociétés « moyennisées » ?
Isabelle SOMMIER
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Les « Trente Glorieuses », et en particulier les années 1970, ont été celles d’une ascension sociale inédite
pour les classes moyennes et populaires en termes à la fois pécuniaires avec la croissance du pouvoir d’achat,
matériels avec l’accès aux biens de consommation de masse, et en termes de mobilité sociale ascendante,
assurant aux enfants des conditions de vie très supérieures à celles de leurs parents. Aussi ont-elles donné lieu
à des analyses saluant la fin des classes sociales et, en France, l’avènement d’une société « moyennisée ».
Le retournement de conjoncture du milieu des années 1970 va toutefois enrayer ces évolutions au point que
l’on puisse parler d’une repolarisation des sociétés contemporaines à la charnière du siècle.
Section 1. Moyennisation ou
(re)polarisation des sociétés
contemporaines
1. L’atténuation des disparités de revenus, de patrimoine et de loisirs entre les classes sociales depuis
l’après-guerre. Ainsi, comme le rappelle Louis Chauvel (in Revue de l’OFCE, octobre 2001), de 1962
à 1979, le rapport entre le troisième et le premier quartiles est passé de 3,5 à 2,5, c’est-à-dire que l’on
constate un enrichissement nettement plus rapide de la partie la plus modeste de la population par rapport
à la plus aisée. On a aussi assisté à un rapprochement des revenus entre cadres d’un côté, ouvriers et
employés de l’autre (écart de 1 à 2,7 en 1984 au lieu de 1 à 4 en 1968).
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3. L’homogénéisation des comportements, des pratiques et des styles de vie notamment au travers de la
diffusion des biens de consommation courants et des biens culturels d’une part, de la généralisation
des loisirs d’autre part. Elle conduit alors à parler de l’« embourgeoisement de la classe ouvrière », car
beaucoup d’entre eux vont pouvoir faire l’acquisition des équipements de base du foyer (le réfrigérateur,
la télévision, la machine à laver, la salle de bain et, bien sûr, l’automobile). Certes les inégalités demeurent
(par exemple la part des dépenses en alimentation représente en 1972 26,4 % du budget des cadres
supérieurs, contre 39 % de celui des ouvriers et même 47 % du budget des ouvriers agricoles !) mais
elles se sont largement estompées.
4. La convergence des modes de vie s’accompagnerait de l’émergence de nouvelles valeurs regroupées
sous le terme de libéralisme culturel (libéralisation des mœurs et tolérance accrue à l’égard de
comportements autrefois jugés déviants comme l’union libre ; choix de son style de vie) ; d’un hédonisme
et d’un individualisme accrus.
5. L’extension considérable d’une vaste classe moyenne (il est cependant préférable de parler des classes
moyennes au pluriel étant donné leur hétérogénéité, comme on le verra dans la section 2 de cette
leçon) regroupant la plupart des cadres, des professions intellectuelles supérieures, des professions
intermédiaires, des employés et une partie des ouvriers. Elle traduit l’expansion numérique de ces
« nouvelles classes moyennes salariées » (pour reprendre une expression d’Alain Touraine), celles
situées aujourd’hui autour de 1500 Euros de salaire par mois, correspondant ainsi au centre exact de
la répartition des revenus.
A la polarisation entre classes (ou groupes sociaux) et à l’image de la pyramide pour figurer la stratification
sociale, Henri Mendras préfère celle de la toupie.
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La toupie d'Henri Madras
Deux constellations qui regroupent donc environ 75 % des actifs forment le « ventre » de la toupie :
• La constellation centrale B, composée des Cadres et professions intellectuelles supérieures (CPIS) et
Professions intermédiaires (PI) (soit environ 25 % des actifs), celle qui a gagné en nombre et, selon cette
thèse, en homogénéité.
Les CPIS (Cadres et professions intellectuelles supérieures) : catégorie qui regroupe les professeurs
et professions scientifiques salariés, les professionnels de l'information, des arts et des spectacles, les
cadres techniques, administratifs et commerciaux d'entreprise et enfin les ingénieurs.
Les cadres sont définis comme des agents possédant une formation technique, administrative, juridique,
commerciale ou financière et qui exerce par délégation de l’employeur un commandement sur les
collaborateurs de toute nature : ouvriers, employés, techniciens, agents de maîtrise, ingénieurs
collaborateurs administratifs ou commerciaux. On distinguait autrefois les cadres supérieurs (associés
à la prise de décision de la direction) et les cadres moyens (qui ne l’étaient pas et dont la fonction relevait
aussi de l’exécution). Ces derniers sont désormais inclus dans la catégorie professions intermédiaires.
Les PI (Professions intermédiaires) occupent une position intermédiaire sur l'échelle des revenus, des
diplômes et dans la division sociale du travail. Elles regroupent, pour le pôle public les enseignants du
primaire et des collèges, les personnels de la santé et du travail social, les agents administratifs de
la fonction publique. Et pour le pôle privé : les administratifs et les commerciaux des entreprises, les
techniciens et les contremaîtres et agents de services.
• La constellation populaire D, rassemblant les ouvriers et les employés (environ 50 % des actifs) : les
employés sont passés de 3 millions (16,1 % de la population active) en 1954 à 7,4 millions (28,9 % de la
population active) en 2010, devant les ouvriers qui regroupent encore plus de 5,4 millions de personnes.
La constellation dispersée (C) est faite d’indépendants (actifs non salariés comme les artisans, commerçants
et chefs d’entreprise sont environ 15 % de la population active) et de divers.
Plus la toupie est « ventrue », plus on a un pays égalitaire, au sens où riches et pauvres sont peu nombreux
au regard des gens moyens.
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Alain Lipietz utilise l’image du « sablier » (La société en sablier, La Découverte, 1996) versus celle de la «
toupie » de Mendras. Il s’attache aux inégalités de la répartition des revenus qui confèrent à la société une
forme de sablier par la superposition de deux mesures différentes :
• la répartition par décile (fraction de 10 %) des contribuables en fonction de la part du revenu dont chacun
de ces déciles dispose ;
• la répartition des déciles de revenus en fonction de la part de contribuables qu’ils représentent.
Lecture : le haut du sablier figure les 10 % les plus riches des contribuables qui disposent d’environ un tiers
des revenus, le socle les premiers 10 % de revenus qui représentent plus d’un tiers des contribuables.
Une autre représentation est celle du « strobiloïde » (du grec strobilos, « toupie ») inventée par Louis Chauvel
en 1994.
Sur l’axe vertical, on a la variable sous forme d’indice croissant (ici, le revenu), l’indice 100 correspondant à
la médiane de la variable (ici donc le revenu médian). La largeur de la courbe est proportionnelle au nombre
d’individus pour chaque niveau de revenu. Plus la bosse de la courbe est décalée vers le bas par rapport au
revenu médian, plus la société est inégalitaire. Plus la toupie est écrasée autour de la médiane, plus la société
se « moyennise ». Le strobiloïde présenté ici ajoute une autre information, historique, par la superposition des
courbes correspondant aux années 1956, 1984 et 1994. Il montre, et cela va dans le sens de la thèse de
Mendras, qu’entre les deux premières périodes se constitue une vaste classe moyenne (au sens de « classe de
revenu médian »), tandis que la dernière marque son appauvrissement, mais aussi l’élan des hauts revenus.
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L’ensemble des auteurs considérant que l’on assiste depuis plusieurs décennies déjà à une repolarisation des
sociétés contemporaines constate d’une part, l’arrêt du processus d’égalisation des conditions, d’autre part la
dégradation de la situation des catégories modestes. Ainsi celles-ci sont-elles plus soumises aux dépenses
contraintes (logement, eau, gaz, électricité...) qui ponctionnent désormais près de la moitié de leur budget
contre 22 % en 1979. Il s’ensuit des difficultés accrues pour l’accès à la propriété du logement et une diminution
des dépenses de loisirs, notamment de départ en vacances. Ainsi, si les « hauts revenus » sont toujours plus
propriétaires de leur logement (51 % d’entre eux en 1980 contre 70 % en 2007 d’après les données 2009 du
CREDOC), et les classes moyennes stationnaires (46 % d’entre elles sont propriétaires de leur logement), les
« bas revenus » dans cette situation ont fortement décru sur la même période, passant de 45 % en 1980 à
33 % en 2007 (soit moins 12 points). 85 % des cadres partent en vacances pour 34 jours en moyenne par
personne, et 56 % des ouvriers partent pour 21 jours (Alain Bihr et Roland Pfefferkorn, Déchiffrer les inégalités,
Paris, Syros, 1995).
ème
Comme le signale Thomas Piketty (Le capital au XXI siècle, Seuil, 2013), le déclin des inégalités a été en
quelque sorte un « accident » historique dû successivement à :
• la guerre,
• la mise en place de l’impôt progressif : Piketty rappelle que sous Roosevelt, le taux marginal de l'impôt
fédéral sur le revenu applicable aux plus riches a doublé, le faisant passer de 25 % à 63 %, avant de
le porter à 91 % en 1941. Il est resté supérieur à 70 % jusqu'au début des années 1980 et jusqu'à ce
que Reagan le ramène autour de 30 %,
• la crise économique de 1929 provoquant krach boursier, faillite bancaire, faillite d’entreprises,
• la vigueur des luttes sociales de 1936 ou de 1968,
• l’État-providence et son rôle redistributeur, remis en question avec la révolution néo-libérale à partir des
années 1980.
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Section 2. Qui sont les classes
moyennes ?
La thèse de la moyennisation repose, on l’a vu, sur l’idée de la constitution d’une vaste « classe moyenne ».
Mais cet ensemble est très flou, au point que le pluriel devrait l’emporter. On peut distinguer trois définitions
possibles dont l’enjeu est aussi politique et qui, au fil, voient s’évaporer un grand nombre de postulants
(respectivement 66 %, 50 %, 30 %).
Source : CREDOC, enquête sur les « conditions de vie et les aspirations des Français », juin 2008.
Seuls 31 % ont le sentiment de ne pas appartenir aux classes moyennes quand objectivement selon le
CREDOC, ils sont 40 % à ne pas en faire partie. Ou inversement, 68 % ont le sentiment d’y appartenir quand
objectivement ils sont 60 % à en être.
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catégories « modestes ». Les 20 % les plus riches composent les catégories « aisées ». Les classes
« moyennes » se situent entre les 30 % les plus démunis et les 20 % les mieux rémunérés.
Pour la France :
Mais pour d'autres sociologues, « cette approche arithmétique des inégalités réduit la hiérarchie sociale au
seul critère de la richesse économique, sans prendre en compte le rôle des conditions de travail et l'importance
du capital culturel » (Cédric HUGREE, Etienne PENISSAT, Alexis SPIRE, Les classes sociales en Europe.
Tableau des nouvelles inégalités sur le vieux continent, Marseille, Agone, 2017, p. 88). Sa prétention à
permettre la comparaison à l'échelle européenne est par ailleurs illusoire tant les différences de revenus et
de patrimoine sont grandes sur le continent, et difficilement collectables. Pour eux, les classes moyennes
ont deux caractéristiques communes : d'une part, elles jouent un rôle d'interface entre les classes populaires
et les classes supérieures ; d'autre part, leur travail les met en contact avec le public (personnel de soin et
enseignants, très féminisés, mais aussi guichetiers ou comptables, commerçants, etc.). Comparativement aux
classes populaires, elles subissent beaucoup moins le risque de chômage, d'abord en raison du poids du
secteur public en leur sein (cependant très variable d'un pays à l'autre) et leurs conditions de travail sont
plus stables quoique contraintes par la fréquence du travail le week-end et par la durée hebdomadaire de
travail, s'agissant de métiers de contact. Leur capital culturel les rapproche des classes supérieures mais cet
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avantage « ne semble plus être suffisant pour garantir une promotion sociale » (ibid., p. 109). D'où leur peur
du déclassement.
La perspective d’un historien, Serge Berstein, « Les classes moyennes devant l'histoire », Vingtième Siècle,
n° 37, janvier-mars 1993, p. 3-12.
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Section 3. Un déclin numérique des
catégories populaires à nuancer
Si le déclin des ouvriers, en particulier des ouvriers non qualifiés, de l’industrie est sans appel, on assiste
à une « tertiarisation » du groupe en raison de la stabilité des effectifs des ouvriers de l'artisanat et surtout
des services. De leur côté, les employés connaissent un véritable déclassement social et professionnel. Aussi
observe-t-on un rapprochement des deux catégories que traduisent bien l’expression de plus en plus utilisée
de « catégories populaires » et l’émergence en cours d’une nouvelle catégorie : celle des « travailleurs non
qualifiés ».
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En 1983, employés (26 %) et ouvriers (31,5 %) représentent 57,5 % de la population active. En 2012, encore
près de la moitié (49 %) mais le rapport entre les deux catégories s’est inversé (28 % d’employés et 20,8
% d’ouvriers). 40 % des ménages sont des ménages ouvriers car les employés sont à 70 % des femmes et
beaucoup sont mariées avec un ouvrier.
En fait, le noyau ouvrier est en rétraction mais ses marges sont en augmentation avec des frontières qui
se brouillent à la fois avec les techniciens et les employés (M. Gollac in ouv. coll. Le monde du travail, La
découverte 1998, p. 95-98.). Le groupe a vu son niveau de qualification progresser : le pourcentage d’ouvriers
industriels non qualifiés est passé de 7,6 % de la population active en 1983-84 à 5,6 % en 1991-92 et 4,5 % en
1999-2000. Il s’est aussi rapproché des employés car désormais des emplois de production sont inclus dans
les services comme les emplois de manutention et de logistique, tandis qu’une part des employés apparaissent
d’un point de vue structurel comme des ouvriers des services (comme le souligne L. Chauvel dans la revue
de l’OFCE, octobre 2001, p. 323) surtout depuis 1982 où la nouvelle nomenclature CSP ajoute à la catégorie
les « personnels de service aux particuliers ». Entre 1982 et 1999, les personnels de service ont cru de 78 %,
tout comme, mais de façon bien moins spectaculaire, les employés de commerce (38%), tandis que stagnait
le nombre d'employés administratifs d'entreprise.
Comme le dit Serge Bosc, on a assisté au « déversement de l’emploi non qualifié d’un groupe [ouvrier] à l’autre
[employé] » puisque, au même moment où le nombre de postes d'ouvriers non qualifiés a baissé entre 1984
et 2002 (- 610 000, soit - 22 %), celui des employés non qualifiés s'est accru de 900 000 (+ 39%). En 2002,
le travail non qualifié représente 1 emploi sur 5 (pas de changements quantitatifs par rapport à 1975) dont 2,7
millions parmi les employés et 2 millions parmi les ouvriers, ce qui conduit certains sociologues, comme on va
le voir, à proposer une nouvelle catégorie : celle des travailleurs non qualifiés.
Enfin, le déclassement social et professionnel touchant les employés se remarque aussi dans l’ouvriérisation
des conditions de travail de certains employés.
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Exemple
Les caissières de supermarché (enquête de Prunier-Poulmaire, 2000 et d’Isabelle Puech) sont de plus en
plus à la disposition de l’encadrement qui s’efforce d’ajuster au plus près les effectifs à l’affluence des clients.
Au total, ces classes populaires que sont les ouvriers et les employés partagent 3 traits de leur vie quotidienne :
• La faiblesse des ressources et possessions économiques, accentuée des années 1970 aux années
2010. Leurs salaires sont 3 fois plus faibles que ceux des cadres en 2009 ; ils sont compris entre 13 et
14 000 euros contre 38 000 euros pour les CPIS et 21 000 euros pour les PI.
• Une vulnérabilité physique du fait de l'exposition aux produits chimiques, poussières et fumées, à la
fréquence des accidents du travail (sur les accidents déclarés en 2007, le taux de fréquence est de 48,2
% pour les ouvriers, 20,6 % pour les employés, 6,8 % pour les PI et 3,2 % pour les CPIS)
• Leurs conditions matérielles de vie sont difficiles (Siblot et al. 2015).
La crise de la société salariale depuis le passage au post-fordisme (voir leçon 4) se traduit notamment par la
précarisation du et dans le travail ; les personnes modestes en emploi vivent chichement de leur travail, et celui-
ci est fragile. C'est ce que le mouvement des Gilets jaunes, dont nous étudierons la dynamique dans la dernière
leçon, a illustré avec éclats. Ils étaient pour les 2/3 d'entre eux des actifs des catégories populaires (ouvriers,
employés), de la fraction inférieure des classes moyennes, mais aussi des petits artisans. Plusieurs auteurs
(Blavier et Fourquet) ont noté une surreprésentation des professions se rattachant, pour les hommes, aux «
milieux de la route » comme les chauffeurs ou les ouvriers mécaniciens, pour les femmes, des professions
de la santé et des services à domicile. Outre de mauvaises conditions de travail (pénibilité physique, horaires)
et d'emploi (contrats, rémunération), beaucoup ont connu ou connaissent des « galères professionnelles » et
déclarent de gros problèmes de pouvoir d'achat en raison notamment du poids de leurs dépenses contraintes.
De façon significative, Pierre Blavier titre d'ailleurs son ouvrage « la révolte des budgets contraints » (Pierre
Blavier, Gilets jaunes. La révolte des budgets contraints, Paris, PUF, 2021).
Remarque
La composition de la « délégation officielle » de huit personnes désignée fin novembre 2018 par une
coordination nationale GJ pour rencontrer les pouvoirs publics symbolisait bien cette précarité qui affecte
désormais de larges franges de la population, avec un intérimaire (Maxime Nicolle), une personne cumulant
trois activités hétéroclite (Jacline Mouraud à la fois hypnothérapeute, accordéoniste « musette » et agent de
sécurité incendie) et deux auto-entrepreneurs sur lesquels nous allons nous attacher (Priscillia Ludosky et
Julien Terrier). Cf. Jérôme Fourquet, Sylvain Manternach, « Les "gilets jaunes" : révélateur fluorescent des
fractures françaises », IFOP Focus, novembre 2018, p. 296.
Thomas Amossé, Olivier Chardon, « Les travailleurs non qualifiés : une nouvelle classe sociale ? », Économie
et statistiques, 393-394, 2006, p. 203-229, à partir de l’enquête Histoire de vie – Construction des identités,
Insee, 2003.
Qui sont les premiers ? Pour T. Amossé et O. Chardon, il s’agit pour les employés, des agents des services
de la fonction publique, des employés de l’hôtellerie restauration, des caissiers et employés de libre-service
du commerce, des salariés de particuliers, des concierges et des vigiles ; au sein des ouvriers, ce sont les
manutentionnaires et agents du tri, les ouvriers d’entretien, les ouvriers non qualifiés de l’industrie et du BTP
ainsi que les ouvriers agricoles.
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Exemple
Ils sont deux fois plus touchés que pour les ouvriers et les employés qualifiés soit par une forme
particulière d’emploi (intérim, CDD, contrats aidés ou stages), soit par le sous-emploi (essentiellement
le temps partiel subi).
• Une sociabilité amicale moins étendue et des loisirs moins diversifiés,
• Le retrait de la vie publique et le sentiment de ne pas être représentés.
Exemple
« Les employés et ouvriers non qualifiés ont moins que les autres salariés milité un jour dans un syndicat : ils
sont respectivement 8 % et 9 % à l’avoir déjà fait contre 14 % et 15 % pour les employés et ouvriers qualifiés ;
cette moindre participation syndicale des non-qualifiés apparaît encore plus marquée si l’on considère les
emplois les plus qualifiés, les cadres étant trois fois plus syndiqués que les ouvriers et employés. » (Thomas
Amossé « Mythes et réalités de la syndicalisation en France », Premières synthèses, n° 44.2, Dares, 2004).
Moins d’un tiers des non-qualifiés se sentent proches d’un parti, d’un mouvement ou d’une cause politique
contre plus des deux tiers des cadres ; les ouvriers qualifiés sont de ce point de vue assez proches des non-
qualifiés (35 % contre 47 % des employés qualifiés).
Qu’ils soient ouvriers ou employés, les travailleurs non qualifiés sont les salariés qui s’identifient le moins à
une classe sociale (respectivement 43 % et 39 %), à l’opposé des cadres (61 %). En somme, « si la catégorie
des non-qualifiés, encore émergente dans les représentations statistiques et sociologiques de l’espace social,
donne le sentiment d’être objectivement consistante, elle apparaît subjectivement éclatée. » (Thomas Amossé,
Olivier Chardon 2006).
Si, comme on l'a vu dans la deuxième leçon, la part de l'emploi indépendant dans l'emploi total a fortement
ème
diminué au cours de la seconde moitié du XX siècle, sous l'effet des évolutions socio-économiques et
notamment du déclin de l'emploi agricole, elle a connu un léger rebond depuis 2000 pour atteindre 12,4 % en
2020. Fin 2019, selon l'Insee, 3,5 millions de personnes exercent une activité non salariée en France, dont
0,4 million dans le secteur agricole. Sur ce total, 1,7 million sont des auto-entrepreneurs selon un bilan de
l'Acoss-URSSAF. Le nombre de travailleurs indépendants a augmenté d'environ 1 million en dix ans. L'Insee
comptabilisait ainsi, entre 2008 et 2017, une hausse de 33 % du nombre de travailleurs non-salariés ; de
85% entre 2000 et 2013. En 2020, pour la première fois, le nombre d'auto-entrepreneurs dépasse celui des
travailleurs indépendants « classiques ». Fin juin 2021, un an après le premier confinement, la France comptait
2,23 millions d'auto-entrepreneurs administrativement actifs.
C'est en 2009 que le régime de l'auto-entrepreneur a été adopté en réponse à l'« ubérisation » de l'économie.
Le terme a fait son apparition dans le dictionnaire Le Petit Larousse en 2017, qui le définit comme :
la « remise en cause du modèle économique d'une entreprise ou d'un secteur d'activité par l'arrivée d'un
nouvel acteur proposant les mêmes services à des prix moindres, effectués par des indépendants plutôt que
des salariés, le plus souvent via des plates-formes de réservation sur Internet ».
ème
Le phénomène découle en partie de la dynamique même du 3 âge du capitalisme (voir leçon 4) qui précarise
l'emploi par ses logiques d'externalisation et de recours à la sous-traitance. Dans un contexte de chômage de
masse, devenir « son propre patron » peut aussi sembler être un moyen d'y échapper.
Remarque
Sembler car dans bien des cas, les travailleurs indépendants peuvent entretenir une relation de dépendance
économique voire de subordination avec les plateformes numériques de mise en relation. Dès 2016 du reste,
on assiste à un début de rébellion de certains pour requalifier la prestation de service en contrat de travail.
C'est ainsi que le tribunal correctionnel de Paris a condamné, le 19 avril 2022, Deliveroo France pour « travail
dissimulé ».
La chercheuse Sarah Abdelnour voit les travailleurs « ubérisés » comme de « nouveaux prolétaires », terme
renvoyant pour elle « à un ensemble de positions sociales caractérisées par une faiblesse des rémunérations,
de l'insécurité économique, une faible reconnaissance sociale et un éloignement par rapport aux lieux de
pouvoir ». Ils subissent différentes formes de vulnérabilité avec de mauvaises conditions de travail, souvent des
horaires lourds pour une rémunération faible et une grande insécurité expliquant le fort turn over (car le système
de notation conduit par exemple à l'exclusion de ceux ayant de mauvaises notes). Autant de mécanismes qui
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aggravent la précarisation au/par le travail. Car dans le même temps, ils bénéficient de droits bien moindres
que les salariés et sont sortis des régulations collectives. Terreau de contournement du droit du travail, les
ème
plateformes numériques renvoient pour certains au travail à la tâche du capitalisme du XIX siècle.
On assiste bel et bien à une réduction des distances sociales entre les couches moyennes et une partie des
classes populaires mais de là à parler de moyennisation il y a un pas qu’on ne saurait franchir, notamment
en raison de la remontée des inégalités depuis le milieu des années 1980, et plus encore depuis le début du
millénaire (voir la leçon 5 sur la recomposition des inégalités). À cela s'ajoutent les effets de la crise Covid
dont ont particulièrement pâti les catégories modestes, et désormais l'inflation.
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Grands problèmes contemporains
Leçon 2 : Avènement et apogée de la société salariale en crise
Isabelle SOMMIER
1
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Si cette leçon s’ouvre en reprenant le titre d’un ouvrage de Karl Polanyi, La grande transformation. Aux origines
politiques et économiques de notre temps (1944), traduit par Gallimard en 1983 seulement, nous ne prétendons
évidemment pas reprendre à l’historien et économiste hongrois sa démarche de longue durée sur l’économie
ème
de marché du XV siècle à la Seconde guerre mondiale. Plus modestement, elle vise à retracer les grandes
lignes des bouleversements que nos sociétés ont connus à partir de la révolution industrielle, de l’extension
du salariat à la construction de l’État social en réponse à la naissance de la question sociale, qui est d’abord
la question ouvrière.
On parle de révolution industrielle quand le secteur industriel devient le moteur de l'économie : entre 1780 à
1820 en Grande-Bretagne, 1830 à 1860 en France, 1840 à 1860 en Allemagne, à partir de 1860 aux États-
Unis. Les indicateurs sont nombreux : le degré de mécanisation, la part de l'industrie dans le PNB, la production
industrielle et plus précisément celle des branches les plus marquées par les innovations technologiques
(industrie cotonnière, sidérurgie), l'existence de crises de surproduction et non plus de sous-production agricole
entraînant des effets en chaîne (comme la crise de 1816, que David Ricardo juge nouvelle et appelle « crise
de reconversion » ; celle de 1847, mixte ; celle de 1882-89, moderne).
Le machinisme démarre entre 1820-1850. La mécanisation touche d'abord le textile (machines à fouler et à
lainer, tondeuses hélicoïdales, machines à bobiner et à carder), la sidérurgie avec la modification du haut
fourneau (fonte à air chaud), la papeterie (machine Canson de production en continu), puis viennent en 1827 la
naissance de l'industrie chimique et du chemin de fer. Aussi entre 1789 et 1880, la population active augmente
de 10 à 16,5 millions.
L’urbanisation est un phénomène connexe qui voit d’abord croître les villes moyennes puis Paris (50 0000
habitants en 1800, 1 million en 1850, 1,8 en 1870). Elle est particulièrement lente en France, où la population
urbaine rejoindra la population rurale seulement en 1930. En 1851, 14 % de la population vit dans des
agglomérations de plus de 10 000 âmes (39 % en Grande-Bretagne). Pourtant, l'urbanisation va aggraver les
peurs et les critiques contre les méfaits du déracinement et de la concentration.
Le Second Empire (1852-1870) connait le boom de la révolution industrielle. On parle de « fête des profits »
en raison de l’essor du crédit, des libertés accrues pour le commerce et la circulation des capitaux (invention
des sociétés anonymes). Il est aussi marqué par une politique de grands travaux dans l'urbanisme, le bâtiment
et les chemins de fer et, sur le plan industriel, par une concentration majeure des usines qui favorise le déclin
de la pluri-activité. Une seconde révolution industrielle a cours entre 1870 et 1914 par la multiplication des
innovations (électricité, pétrole, aluminium, chimie, moteur à explosion, auto, imprimerie), et de la mécanisation
du travail qui entraîne le déclin des ouvriers professionnels au profit des non qualifiés. Entre 1864 et 1913, la
puissance totale de l'énergie dépensée par l'industrie progresse de 1 400 %.
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Services 30 21,8 24,9
ème ème
Source : Gérard Noiriel, Les ouvriers dans la société française XIX -XX , Seuil, 1986, p. 12.
Robert Boyer parle du « caractère structurant du taylorisme », moyen d'unifier le fonctionnement d'ensemble
de l'entreprise, vecteur de standardisation de la production, qui entraîne une mutation des relations entre
directions patronales et travailleurs, une recomposition de la classe ouvrière et une mutation des conceptions
et des pratiques de l’État vers une technocratisation qui propage l'impératif de rationalisation (in Maurice De
Montmollin et Olivier Pastré (dir.), Le taylorisme, La Découverte, 1984, p. 38-40). Le tournant taylorien a
d'ailleurs pour effet d'obliger une redéfinition des nomenclatures juridiques en trois temps : pour les premières
conventions collectives de masse en 1936, pour les arrêtés sur les bas salaires de 1943 et les classifications
des décrets Parodi de 1945 qui distinguent 5 catégories d'ouvriers, et finalement pour la nomenclature INSEE
de 1954 qui en définit 4 principales : les contremaîtres (ayant une fonction d'« encadrement des travailleurs
manuels ») ; les ouvriers qualifiés (OQ) qui « exercent un métier qui en principe exige un apprentissage » ; les
ouvriers spécialisés (OS) qui « occupent un poste d'emploi qui nécessite une simple mise au courant, mais
pas de véritable apprentissage » ; les manœuvres qui « font, en principe, un travail manuel qui ne demande
aucune spécialisation, ni qualification particulière ».
C’est l’État qui, en France, a impulsé le compromis fordien d’accroissement du pouvoir d’achat des salaires :
par la procédure d’extension à la profession ou à la branche des conventions signés par un nombre jugé
suffisant de partenaires sociaux (1950), par l’accroissement du salaire indirect (qui passe de 1 % en 1900 à près
d’un tiers aujourd’hui) formé par les allocations de sécurité sociale, par le rôle d’entraînement des entreprises
nationalisées et des négociations tripartites au sommet, par l’instauration du SMIG en 1950 (SMIC en 1970).
ème
L'Organisation Scientifique du Travail (OST) est mise au point à la fin du XIX par l'ingénieur américain
Frederick Winslow Taylor (1893). Son obsession est de lutter contre ce qu’il appelle la « flânerie » ouvrière par
le recours à la science. “L'une des principales caractéristiques d'un homme qui est capable de faire le métier
de manutentionnaire de gueuses est qu'il est si peu intelligent et flegmatique qu'on peut le comparer, en ce qui
concerne son aptitude mentale plutôt à un bœuf qu'à toute autre chose.” (Taylor, La direction scientifique des
entreprises, Trad. Dunod, 1971, p 312). Il invente ainsi différentes techniques du « scientific management » :
l'étude des temps et des mouvements ; une tâche spécifique ; la prime de rendement ; la formation définie par
des experts en management ; le travail individualisé ; la mesure objective du travail et le « feedback » quotidien ;
la standardisation ; le temps de repos et la diminution du temps de travail ; différents types d'encadrement et
d'agents de maîtrise ; la division des tâches de conception-préparation et d'exécution.
ère
En France, la 1 étape est constituée en 1912, à Renault, par le chronométrage du travail ouvrier puis la
spécialisation et l’individualisation des tâches qui permettent la mise en place de la production en série et
des chaînes de fabrication. Il ne concerne alors, c’est-à-dire avant la guerre, qu'à peine 1 % de la population
industrielle. Après, en 1920, les « postes de travail » sont redéfinis par des « bureaux d'études ». En 1927,
est introduite la « méthode Bedeaux » avec la décomposition « scientifique » du travail des mineurs et salaire
modulé en fonction de la quantité de travail qui en ressort. En 1957, le travail en équipe concerne une usine sur
ème
10 soit 1/7 des ouvriers. Il en résulte une remise en cause de l'autonomie ouvrière, la limitation des besoins
en emplois par gains de productivité, le déclin des ouvriers professionnels qui, à l'île Seguin, passent de 46,3
3
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% en 1925 à 32,3 % en 1939. L’OST est surtout appliquée dans l'automobile, l'aéronautique et l'armement, le
chemin de fer, la mine, la construction électrique.
En 1908, Henry Ford développe la première automobile pour les classes populaires, la Ford T., et pour abaisser
les coûts de production, poursuit l’OST de Taylor en introduisant dans les années 1910 le travail à la chaîne,
associé à une politique d’intéressement des ouvriers. Comme il le dit, « la fixation du salaire de la journée de
8 h à 5 dollars fut une des plus belles économies que j'ai jamais faites, mais en le portant à 6 dollars, j'en fis
une plus belle encore ! » (Ma vie et mon œuvre, Payot, 1925, p. 168).
Ainsi on comptait 57,8 % de salariés dans la population active en 1911, 65,2 % en 1954, 82,7 % en 1975, 86
% en 1983-84, 91,7 % en 1999-2000 (source INSEE). Cette extension du salariat est due à plusieurs facteurs :
• l’effondrement des exploitants agricoles (les chefs d’entreprise non agricole se maintiennent grâce à la
vigueur des PME) dont le nombre continue à décroître inexorablement (429 000 en 2017 contre plus de
trois millions en 1960 et encore un million en 1988). Hommes pour les ¾ d'entre eux, âgés pour plus de
la moitié (55 %) de 50 ans et plus, ils sont aux ¾ sans salariés (données INSEE 2019) ;
• la « révolution commerciale », c’est-à-dire l’apparition de la grande distribution au début des années
60 qui connaît un essor tellement spectaculaire (création de Carrefour en 1960, d'Auchan en 1962 et
ouverture en 1963 du premier hypermarché en France) que la loi Royer de 1972 va en réglementer
l’ouverture sans enrayer le mouvement : les non salariés dans le commerce représentaient 48 % en
1962 contre 22,5 % en 1997 ;
• l’augmentation spectaculaire des salariés du public : condition du développement de l’Etat-Providence
et de la décentralisation, les effectifs de la Fonction publique (toutes catégories confondues) ont presque
doublé depuis 1954 et occupent en 1995 près d’un emploi sur 4 (23,3 %).
Plus généralement, la croissance des emplois de service qui occupaient 41 % de l'emploi total en 1960, 48
% en 1970, 57 % en 1980 et 65 % en 1990 est continue (voir tableau 1). Il s'ensuit un bouleversement de
e
l'emploi par secteur : entre la fin des années 1970 jusqu'à l'aube du 2 millénaire, le secteur primaire perd plus
de trois millions d'emplois et le secteur secondaire un million, alors que près de treize millions d'emplois ont
été créés dans le secteur tertiaire (voir tableau 2).
Toutefois, à côté de cette tendance lourde à l'extension du salariat, on observe une remontée significative des
non-salariés depuis le nouveau millénaire avec l'émergence de l'auto-entrepreneuriat – créé en janvier 2009,
remplacé fin 2014 par le micro-entrepreneuriat – avec l'augmentation de 26 % des indépendants entre 2006 et
2011. Fin 2019, selon l'Insee, 3,5 millions de personnes exercent une activité non salariée en France, dont 0,4
million dans le secteur agricole. Sur ce total, 1,7 million sont des auto-entrepreneurs selon un bilan de l'Acoss-
URSSAF. Le nombre de travailleurs indépendants a augmenté d'environ 1 million en dix ans.
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Elle s’est accompagnée de l’élévation très marquée du taux d’activité féminin, passé de 47 à 85 % pour les
femmes âgées de 30 à 59 ans entre les années 1970 et 2010. Ainsi, le nombre de femmes actives exerçant
une activité rémunérée est passé de moins de 7 millions en 1960 à plus de 10 en 1990 soit pour l'ensemble
de la population active, de moins de 34 % à plus de 43 %. Si entre 1962 et 1982, l'emploi salarié masculin
croît de 16 %, l'emploi féminin bondit quant à lui de 57 %. Plusieurs facteurs ont encouragé la salarisation des
femmes comme l'allègement des travaux domestiques avec la révolution de l'électroménager et l'extension
des services de l'Etat soulageant les activités maternelles (le taux de scolarisation des enfants de 2 à 5 ans
passe de 50 % en 1960 à 67,4 % en 1970 et place en crèches passent de 18 000 en 1961 à 31 800 en 1971).
Remarque
Toutefois, à côté de cette tendance lourde à l’extension du salariat, on observe une remontée significative des
non-salariés depuis le nouveau millénaire avec l’émergence de l’auto-entrepreneuriat – créé en janvier 2009,
remplacé fin 2014 par le micro-entrepreneuriat – avec l’augmentation de 26 % des indépendants entre 2006
et 2011. On en compte 3 millions en octobre 2016 soit 11,5 % des emplois dont 860 000 micro-entrepreneurs
hors Mayotte.
Cette extension du salariat s'est accompagnée de l'élévation très marquée du taux d'activité féminin, passé
de 47 à 85 % pour les femmes âgées de 30 à 59 ans entre les années 1970 et 2010. Leur part dans la
population active est montée régulièrement, passant de 35 % avant 1970 à une quasi parité (48 %) en fin de
période (INSEE, 50 ans). Le législateur acte de cette évolution en décidant en 1965 que les femmes n'ont
plus besoin de demander l'autorisation de leur mari pour travailler et qu'elles peuvent jouir librement de leurs
revenus. Les années 1970 poursuivront ces indéniables progrès pour la condition féminine notamment sur le
plan des mœurs en permettant de dissocier sexualité et procréation (accès à la contraception avec la loi Lucien
Neuwirth, le député gaulliste qui la proposa en 1967, loi Veil dépénalisant l'avortement et droit de divorcer
par consentement mutuel en 1975, etc.). Toutefois, se maintiennent des inégalités considérables tant dans la
sphère domestique que professionnelle comme nous le verrons dans la leçon 5.
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Section 2. La formation de la classe
ouvrière et du mouvement ouvrier
Il montre tout d’abord la profonde hétérogénéité des conditions objectives et subjectives d’existence ouvrière
qui sont à l’origine de la « classe » avant de souligner avec force que la « conscience de classe » ne se
matérialise pas que dans des rapports de production ; elle se manifeste tout autant dans une culture spécifique
(une idée que l’on trouvera aussi chez Richard Hoggart, dans La Culture du pauvre, 1957, traduit aux éditions
de Minuit en 1970). C’est une formation sociale et culturelle insérée dans une histoire particulière.
« J’entends par classe un phénomène historique, unifiant des événements disparates et sans lien apparent,
tant dans l’objectivité de l’expérience que dans la conscience. J’insiste sur le caractère historique du
phénomène. Je ne conçois la classe ni comme une ‘structure’ ni même comme une ‘catégorie’, mais comme
quelque chose qui se passe en fait – et qui, on peut le montrer, s’est passé – dans les rapports humains. […]
On peut parler de classe lorsque des hommes, à la suite d’expériences communes (qu’ils partagent ou qui
appartiennent à leur héritage), perçoivent et articulent leurs intérêts en commun et par opposition à d’autres
hommes dont les intérêts diffèrent des leurs (et, en général, s’y opposent). »
Exemple
Concernant la France, Gérard Noiriel distingue 4 étapes de formation de la classe ouvrière (in Les ouvriers
ème ème
dans la société française XIX -XX , Seuil, 1986) :
• jusqu'en 1880, le groupe reste éclaté mais s'achemine vers son unité
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• 1880-1920 : il s'homogénéise autour des ouvriers de métier et du syndicalisme révolutionnaire
• 1920-1930 à la fin des années 50 : nouvelle classe ouvrière avec le "métallo" et le couple PCF-CGT
• depuis : déclin de l'identité et du mouvement ouvrier
Les handicaps à la mobilisation étaient nombreux, parmi lesquels l’hétérogénéité du groupe, sa dispersion
sur un territoire encore rural, le maintien d'une mentalité corporative et de la répression (liste noire,
emprisonnement). Aussi les résistances sont-elles d'abord individuelles : méthodes de freinage pour casser la
discipline de l'atelier ; absentéisme (exalté par l'association la St Lundi) ; déguerpissement ou turn-over. Elles
vont ensuite être locales et ponctuelles.
Les grèves, alors appelées coalitions, se développent, souvent sur des revendications salariales, en plusieurs
vagues de grèves (1817-1820 ; 1825-1830). On y voit la prééminence des corps de métiers à tradition
corporative (chapeliers lyonnais et parisiens, fileurs de Rouen, garçons boulangers marseillais). Au début
de l’hiver 1831-1832 survient la révolte des Canuts (tisserands en soie) à Lyon qui débouche sur une
révolte générale, avec pour slogan : "Vivre en travaillant ou mourir en combattant !". C’est la première union
intercorporative dans une action insurrectionnelle qui aura une portée nationale et européenne. Elle a pour
effet d'amorcer des grèves offensives.
A partir de 1830, on assiste aux premières affirmations symboliques d'une unité et à des tentatives
d'appropriation sur le groupe : « La classe la plus nombreuse et la plus utile de la société est, sans contredit, la
classe des ouvriers », proclame par exemple le prospectus de lancement de L'artisan, en septembre 1830. Le
terme « ouvrier » apparaît et concurrence « prolétaire », « travailleur », « classe laborieuse » avec l’idée selon
laquelle le travail est la source de toutes les richesses d'où exaltation des ouvriers, qui deviennent synonymes
de « peuple ».
Les années 1860 constituent des années-clé pour le mouvement ouvrier. En 1862, à l'occasion de l'Exposition
universelle de Londres, une délégation de 200 ouvriers français découvrent l'organisation ouvrière anglaise. En
février 1864 est lancé le « Manifeste des 60 » inspiré par Henri Tolain, candidat aux élections complémentaires
de 1864. Il appelle à une représentation politique des ouvriers, à l'autonomie et à l'auto-émancipation,
témoignant ainsi d’une profonde méfiance vis-à-vis de la bourgeoisie et l’affaiblissement du sentiment
républicain. Cette effervescence conduit à la dépénalisation du délit de coalition par loi du 25 mai, remplacé
par celui d’« atteinte au libre exercice de l’industrie ou du travail » mais les articles 290-291 du code
pénal interdisent toujours les associations. La loi demande aux préfets de ne pas réprimer les chambres
syndicales naissantes qui se multiplient (Eugène Varlin - 1896-1871 -, secrétaire de la section française
de la 1ère Internationale constitue la chambre fédérale des sociétés ouvrières). Les chambres syndicales
étaient à l’origine des chambres mixtes de négociation entre patrons et ouvriers (mais refusé par les patrons
donc elles sont indépendantes). Cette loi entérine un état de fait : le développement des grèves (donc
leur normalisation), et s’inscrit dans un contexte européen : Belgique 1866, Prusse en 1869, Pays-Bas en
1872 et Luxembourg en 1879. Elle a un effet de stimulation des grèves, surtout en 1867-69, mais des
grèves pacifiées (insultes et quolibets se substituent aux violences physiques). Les revendications témoignent
d'une maturation grandissante : augmentation des salaires, diminution de la journée de travail, révision des
règlements d'entreprise, gestion ouvrière des fonds sociaux. La même année se constituent l’ancêtre de
l’organisation patronale, le Comité des Forges et l'Association Internationale des Travailleurs dite Première
Internationale.
Quatre ans plus tard, par loi du 6 juin 1868, les réunions deviennent licites sur simple déclaration sauf si elles
abordent des sujets politiques ou religieux. Et en 1884 c’est la légalisation des syndicats (1824 en Grande-
Bretagne). Les syndicats professionnels réunissent « des personnes exerçant la même profession, des métiers
similaires ou des professions connexes concourant à l'établissement de produits déterminés ». Il a fallu huit
années avant son adoption et il faudra encore attendre 1901 pour la liberté d’association totale. La CGT est
créée en 1895.
A la fin du siècle, la classe ouvrière est devenue un enjeu politique en raison du suffrage universel.
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Exemple
Elle a ses symboles identitaires, issus pour l'essentiel de la Commune : le drapeau rouge, La Carmagnole
er
et L'Internationale, un jour de fête international, le 1 mai, une iconographie mettant en scène un travailleur
masculin au torse nu : le prolétaire commence à remplacer l'ouvrier de métier dans les représentations de la
classe ouvrière. La mutation sera accomplie dans les années 1930.
Entre-temps, le mouvement ouvrier connait une longue crise, de l'après-guerre à 1936, en attendant qu'une
nouvelle classe ouvrière se substitue à l'ancienne. C'est chose faite avec la crise des années 1930, qui se
traduit par la contraction de la classe ouvrière et son homogénéisation : renvoi des ouvriers immigrés, des
femmes et des ouvriers les plus fragiles (âgés, ruraux), déclassement des OQ. Le fait syndical devient un
syndicalisme de masse en 1936.
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représentation juridique du syndicat reconnue de l'entreprise. Dans toute entreprise de plus de 50
salariés, tout syndicat représentatif peut, s'il le demande, faire reconnaître une section syndicale et
désigner librement des délégués avec des droits syndicaux afférents : collecte des cotisations, réunion
mensuelle, distribution de tracts et publications, panneau d'affichage.
• Les lois Auroux de 1982 sur les libertés et droits à l’expression directe dans l'entreprise (4 août), les
institutions représentatives du personnel, droit à la section syndicale dans les entreprises de moins de
50 salariés et obligation de lui accorder un local dans les entreprises de plus de 1 000 salariés (28
octobre), la négociation collective annuelle sur les salaires et droit de veto possible sur les accords
pour les syndicats qui ont remporté plus de la moitié des suffrages aux élections professionnelles (13
novembre), les comités d'hygiène, de sécurité et d'amélioration des conditions de travail peuvent saisir
l’inspection du travail (CHSCT, 22 ou 28 décembre). Ces lois créent deux nouvelles structures : les
délégués de site (DP de plusieurs entreprises situées au même endroit mais n’atteignant pas chacune
11 salariés de type galerie marchande) et comités de groupe (équivalent des CE au niveau du groupe).
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Section 3. La construction de l’État
social
ème
C'est autour des années 1830 que le mot « social » prend la connotation qu'on lui connaît. Au XVIII , il signifie
ème
un acte volontaire d'association entre individus indépendants. Au début du XIX , « un ensemble d'institutions
supra-individuelles, étroitement liées entre elles et échappant au contrôle des individus ». Entre 1830 et 1840,
il commence à « désigner les problèmes du travail et de la pauvreté en particulier », explique William H. Sewell
(Gens de métier et révolutions, Aubier, 1983, p. 301). Par ailleurs, comme le souligne Giovanna Procacci,
“l'accroissement du nombre des pauvres rend désormais inadaptés aussi bien le traitement charitable au cas
par cas que l'enfermement systématique.” (in Gouverner la misère. La question sociale en France. 1789-1848,
Seuil, 1993, p. 38). Une intervention de l’État devient nécessaire qui va se fonder sur une distinction entre les
« pauvres méritants » (auxquels il faut donner du travail) et les « pauvres honteux ».
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La France n’est pas, loin s’en faut, le pays le plus avancé en la matière. C’est l’Allemagne du Chancelier Otto
von Bismarck qui est pionnière avec la loi de 1871 sur la responsabilité des entrepreneurs en cas de faute
occasionnant un accident du travail, puis avec le système d’assurances sociales par les lois de 1883 et 1898.
La Grande-Bretagne se dote en 1911 d’un système d’assurance obligatoire géré par l’État, pour les risques
er
de maladie, de chômage et d’invalidité (National Insurance Act). Il faut attendre la loi du 1 juillet 1930 pour
que notre pays adopte un premier grand texte équivalent d’inspiration bismarckienne.
Remarque
1853 : interdiction du travail au moins de douze ans en Prusse
1860 : journée de travail limitée à dix heures aux États-Unis
1883-1889 : lois sociales du chancelier allemand Otto von Bismarck sur la maladie, les accidents du travail
et la retraite
1911 : assurances chômage et maladie en Grande-Bretagne
1948 : National Health Service
Remarque
Le plan français de la sécurité sociale, établi en 1945, mixe ces deux modèles bien qu’à l’origine, l’inspiration
fut principalement beveridgienne.
A partir d’une analyse statistique portant sur 18 pays, Gosta Esping-Andersen (Les trois mondes de l’État-
providence - Essai sur le capitalisme moderne, trad. PUF, 1999, version originale 1990) établit une typologie
des États-providence en 3 régimes fondée sur deux variables principales :
1. le degré de « démarchandisation » : le capitalisme a eu pour effet de transformer l’homme ou plus
exactement le travail humain en marchandise. La fonction principale de l’État-providence est de permettre
aux individus de vivre décemment en s’affranchissant partiellement de l’activité productrice. « La
démarchandisation ne doit pas être confondue avec la disparition du travail comme marchandise. Le
concept fait référence au degré jusqu’auquel les individus ou les familles peuvent soutenir un niveau de
vie socialement acceptable indépendamment d’une participation au marché du travail. » (p. 37) ;
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2. le système de stratification sociale corrigeant plus ou moins la structure des inégalités sociales par le
biais de la redistribution (par la fiscalité ou les prestations sociale) et par l’éducation pouvant favoriser
la mobilisation sociale ascendante. Il peut être de trois inspirations différentes : libérale et individualiste
(d’où le privilège pour les assurances volontaires privées) ; conservatrice avec des prestations qui sont
fonction des revenus des différents groupes sociaux ; socialiste ou sociale-démocrate au nom du principe
d'universalisme.
Partant de là, Esping-Andersen distingue 3 modèles.
• L’État-providence libéral ou encore « résiduel » ou subsidiaire par rapport au marché, par exemple
aux États-Unis, au Canada ou en Grande-Bretagne. Le marché par les assurances privées joue le rôle
essentiel tandis que l’État n’intervient que pour les plus faibles.
• L’État-providence conservateur-corporatiste de la France, de l’Italie, l’Autriche, l’Allemagne, de type
bismarckien et empreint d’étatisme faisant reposer le système de protection sociale sur les revenus.
• L’État-providence social-démocrate des pays scandinaves repose sur le principe de l’universalité du droit
à la protection sociale, un niveau élevé de protection contre les risques et d’offre de services sociaux
financés par un impôt fortement progressif.
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Grands problèmes contemporains
Leçon 1 : Introduction : des sociétés en crise
Isabelle SOMMIER
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Cette première leçon, introductive, vise à poser le problème qui va courir tout au long quasiment (à l’exclusion
de la dernière leçon) de ce cours : la crise du lien social, déclinée sous différentes formes, consécutive
au basculement de nos sociétés salariales depuis une quarantaine d’années avec le chômage de masse,
de longue durée et la précarisation plus générale du salariat. Elle fournit ensuite les clefs théoriques (les
représentations de la stratification sociale) et méthodologiques (l’outil statistique) essentielles pour comprendre
les chapitres ultérieurs.
Dans nos sociétés, on peut donc décliner les types de relations sociales selon leur niveau de réalisation :
• Les relations impersonnelles organisées par l’État par le biais de la redistribution et des interventions
ème
publiques. C’est l’objectif de la solidarité nationale qui, à partir du XIX siècle, doit suppléer les
solidarités de proximité fragilisées par les deux révolutions.
• Les relations d'interdépendances nées de la division du travail ;
2
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• Les relations de proximité au sein de la famille, par les liens d’amitié ou de voisinage.
Comme il a été évoqué en introduction, la naissance de la sociologie est en grande partie une entreprise
pour répondre aux questions ouvertes par l'effondrement de l'Ancien Régime. Les plus grandes œuvres
ème
sociologiques du XIX siècle (Tönnies, Weber, Durkheim) sont profondément nostalgiques d'un temps
d'avant les deux révolutions qui font basculer l'Europe dans la modernité, un temps où l'homme n'était pas
seul, livré à lui-même, sans attachement. A contrario, c'est l'anomie, la détresse matérielle mais surtout
morale, l'insécurité qui semblent caractériser l'homme moderne. Le concept durkheimien d'anomie, c’est-à-
dire l’absence de normes, de règles, génératrice du sentiment de solitude et de désespoir, traduit bien ce
relâchement des liens sociaux tant redouté et étudié alors, bien qu’il fasse l’objet de définitions multiples chez
le fondateur de la sociologie française.
Le terme vient d’un philosophe se voulant sociologue, Jean-Marie Guyau (1854-1888) qui, dans Esquisse
d’une morale sans obligation ni sanction (1885), l’utilise dans le sens suivant : « absence de loi fixe (…) pour
l’opposer à l’autonomie des kantiens ». Il la considère comme l’effet normal du processus d’individualisation
des règles morales et des conduites. Dans l’introduction de sa thèse, La division du travail social (1893),
Durkheim se démarque de la description positive faite par Guyau : « Nous croyons au contraire que l’anomie
est la négation de toute morale », la morale étant entendue comme règle de conduite sanctionnée. Mais un
deuxième usage du terme dans le même ouvrage en fait une forme pathologique de la division du travail née
des crises industrielles ou commerciales ou de l’antagonisme du travail et du capital (d’où son appel à une
régulation de la division du travail permettant à la solidarité organique d’être pleinement accomplie). Dans Le
Suicide (1897), l’anomie enfin est considérée comme un facteur social du suicide provenant de l’illimitation
du désir et de l’indétermination des buts à atteindre dans les sociétés modernes.
En raison même des circonstances d'émergence de la question (et de la sociologie), c'est le travail qui a été
érigé en vecteur du lien social, c'est autour du travail que se structurent pour l'essentiel l'ensemble des relations
sociales qu'entretient un individu :
• C'est dans le travail que se fait en partie l'apprentissage de la vie sociale et la constitution des identités :
le travail est un lieu de socialisation et de sociabilité où s'exprime le besoin de l'autre.
• Le travail constitue la mesure des échanges sociaux et de l'utilité sociale : il est l’étalon de sa place
dans la société.
• La régulation sociale (création, transformation, disparition des règles qui organisent la vie en société)
s'organise en grande partie autour du travail, que ce soit évidemment les règles relatives au conflit, mais
aussi la plupart des politiques sociales, directement ou indirectement...
• C'est autour du travail que s'organise une grande partie de la vie sociale d'un individu, qui y trouve des
« relations », des amis. Il n'est pas jusqu'au « choix du conjoint » qui n'obéisse aux règles de l'homogamie
(Alain Girard, Le choix du conjoint, PUF, 1964). Il faut dire que c'est le travail qui est le plus grand
organisateur du temps social.
Exemple
La dernière étude sur l’homogamie montre sa diminution sur le temps long. Elle demeure toutefois importante.
Ainsi, en 2011, 78,2 % des ouvriers vivaient avec une ouvrière ou une employée - alors que ces dernières
ne représentaient que 53 % de l’ensemble des conjointes – et seuls 2,8 % d’entre eux vivaient avec une
femme cadre supérieure. Voir : Milan Bouchet-Valat, « Les évolutions de l’homogamie de diplôme, de classe
et d’origine sociales en France (1969-2011) : ouverture d’ensemble, repli des élites », Revue française de
sociologie n° 55-3, 2014.
ème
Tous les courants de pensée politiques, philosophiques ou sociologiques se sont donc rejoints au XIX siècle
pour faire du travail une catégorie anthropologique, l'essence de l'homme qui fait le lien social et permet la
réalisation de soi. Et aujourd'hui, c'est le manque de travail qui cristallise toutes les attentions préoccupées par
le lien social. Les travaux sur les « exclus » mettent en effet en valeur que la perte d'un emploi s'accompagne
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d'un effondrement de toutes les relations sociales jusque, souvent, au mariage (voir leçon 4). La question se
pose désormais : peut-on faire du lien social sans travail ?
Cette situation n’est pas propre à la France, comme l’a montré la première étude comparée des inégalités dans
28 pays européens réalisée en automne 2014 par la Fondation Bertelsmann à partir de 35 critères d’égalité
concernant 6 domaines (pauvreté, éducation, travail, santé, égalité intergénérationnelle, cohésion sociale).
Elle met en évidence l’écart béant entre une Europe du nord qui reste protectrice et efficace (Suède, Finlande,
Danemark, Pays-Bas figurant parmi les pays les plus égalitaires avec un indice d’égalité compris entre 7.48 et
ème
6.96) et une Europe du sud en pleine crise où explosent les injustices (Portugal au 20 rang avec un indice
ème ème
de 5.03, Espagne au 21 avec 4.85, Italie au 24 avec un indice de 4.70). Dans ce panorama, la France
ème
se situe à peine au-dessus de la moyenne européenne (indice d’égalité de 6.12 contre 5.6), soit au 12
ème
rang. Le principal responsable en est l’école, qui nous place au 26 rang (sur 28, juste avant la Bulgarie et la
Slovaquie) en raison du lien particulièrement fort, déjà dénoncé par les études PISA de l’OCDE, entre origine
sociale et réussite scolaire (voir leçon 6).
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Section 2. Les représentations de la
stratification sociale
Toute société est stratifiée, c’est-à-dire présente une hétérogénéité de groupes sociaux inégalement dotés en
prestige, en ressources et en pouvoir. Les fondements de ces stratifications peuvent être religieux comme les
castes, économiques comme les classes sociales, économiques et politiques comme les ordres.
Comme le dit Philippe Coulangeon, « la variété des définitions théoriques et des représentations de la
stratification sociale oppose classiquement les schémas de « gradation », dans lesquels les inégalités
sont décrites en termes d’échelle (de revenu, de prestige, de niveau d’éducation, etc.) et les schémas de
« dépendance », auxquels s’apparentent l’ensemble des schémas de classes sociales, où les inégalités sont
rapportées à l’hétérogénéité de groupes liés entre eux par des relations d’interdépendance réciproque ou
unilatérale. » (« Stratification sociale », in Paugam Serge (dir.), Les 100 mots de la sociologie , Paris, Presses
universitaires de France, coll. « Que Sais-Je ? », p. 101-102.)
Exemple
EX 1 : La division de la société féodale en trois ordres hiérarchisés selon l’honneur attaché aux fonctions
(clergé/noblesse/tiers état).
EX 2 : le système des castes en Inde (brahmanes, guerriers, commerçants, paysans, serviteurs - les
intouchables étant hors Castes).
L’analyse de Pierre Bourdieu s’inscrit dans ce modèle. A la différence des sociétés d’Ancien Régime, fondées
sur une hiérarchie de prestige, où clergé, noblesse et tiers état bénéficiaient de droits et de devoirs codifiés,
les sociétés contemporaines se caractérisent par l’absence de hiérarchie sociale juridiquement définie. C’est
l’inégale distribution sociale des capitaux qui hiérarchise l’espace social. Il en distingue quatre :
• le capital économique (revenus, patrimoine) qu’il définit comme l’ensemble des biens économiques
possédés tels que le patrimoine, les revenus, l’épargne, etc.
• le capital culturel (certifié par les titres scolaires, la maitrise de la culture légitime qui conditionne les
goûts et les pratiques sociales mais aussi le capital culturel hérité des parents)
• le capital social (le réseau de relations - familiales, professionnelles, amicales - acquises par la
fréquentation des mêmes lieux et par le fait d'avoir les mêmes pratiques)
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• le capital symbolique : le crédit, l’autorité ou encore la considération que confère la possession des
trois autres formes de capital et qui donne un pouvoir d’influence notamment sur la pensée des autres.
« J'appelle capital symbolique n'importe quelle espèce de capital (économique, culturel, scolaire ou
social) lorsqu'elle est perçue selon des catégories de perception, des principes de vision et de division,
des systèmes de classement, des schèmes classificatoires, des schèmes cognitifs, qui sont, au moins
pour une part, le produit de l'incorporation des structures objectives du champ considéré, c’est-à-dire
de la structure de la distribution du capital dans le champ considéré » (Raisons pratiques, Seuil, 1994,
p. 161).
Chaque individu ou groupe dispose ainsi d’un certain volume de capital mais aussi d’une certaine structure
de capital. Bourdieu se représente « le monde social sous la forme d’un espace à plusieurs dimensions […]
Les agents s’y distribuent ainsi, dans la première dimension (axe vertical), selon le volume global du capital
qu’ils possèdent et, dans la seconde (axe horizontal), selon la composition de leur capital – c’est-à-dire selon
le poids relatif des différentes espèces dans l’ensemble de leurs possessions » (« Espace social et genèse des
‘classes’ », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 52, n° 52-53, 1984, p. 3). Sa méthode privilégiée est
l’analyse des correspondances multiples (ACM) comme moyen de représenter spatialement sur un même
graphique à deux dimensions les positions sociales et les styles de vie.
Ici, il n’est pas question de grands groupes sociaux opposés par leurs positions économiques ou par des
logiques statutaires et de distinction; la structuration de la société repose sur une gamme de positions sociales
nombreuses et hiérarchisées, lesquelles sont séparées par des différences de degré et non ontologique comme
les ordres ou les classes. Cette représentation continue des groupes qui composent la société correspond
ème
à une certaine réalité; elle s’est en effet développée au début du XX siècle, face au développement des
positions intermédiaires et à l’accroissement des possibilités de mobilité sociale, notamment aux États-Unis
avec l’étude pionnière de William Lloyd Warner, Social class in America, composée de 5 volumes parus entre
1941 et 1959.
Il y étudie la stratification sociale d’une petite ville de la Nouvelle Angleterre et dégage six groupes
correspondant à six positions : les upper-upper class ; les lower-upper class ; les upper-middle class ;
les lower-middle class ; les upper-lower class ; les lower-lower class. Ces positions sont liées au prestige
social et aux conditions de vie de ces différents groupes. Dans cette terre d’immigration que sont les USA,
l’ancienneté dans l’établissement s’avère en effet décisive dans la hiérarchie sociale (les membres des classes
supérieures ont pour point commun d’y être installés depuis plusieurs générations et d’en retirer du prestige par
rapport aux nouveaux riches). Cependant, tout en restituant la complexité des positionnements sociaux, cette
représentation peut être lue de façon réductrice comme décrivant une gamme de positions où les clivages
économiques ou de pouvoir n’apparaissent plus.
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Section 3. L’objectivation statistique
Les statistiques se sont imposées comme l’instrument par excellence d’objectivation des phénomènes sociaux,
mais aussi comme outil politique. S’agissant de la représentation de la stratification sociale, la France possède
une mesure qui lui est tout à fait particulière : la nomenclature des catégories socioprofessionnelles (CSP)
établie par l’INSEE. Particulièrement riche, elle est toutefois vouée à disparaître en raison du nécessaire
rapprochement avec les standards internationaux, en particulier avec la pression d’Eurostat à partir de la fin
des années 1990 et le projet d’harmonisation européenne (ESeC - European Socio-economic Classification)
inspirée par l’approche britannique de John H. Goldthorpe et al. (Social Mobility and Class Structure in Modern
Britain, Oxford, Clarendon Press, 1980).
La nomenclature (ici celle de 2003 qui est progressivement remplacée par celle de 2020) suit une logique
d'emboîtement en 4 niveaux :
• Niveau 1 : les groupes socio-professionnels. Il regroupe des personnes considérées comme occupant
des positions comparables et ayant des caractéristiques sociologiques comparables : 8 dont 6 actifs
+ retraités et « autres personnes sans activité professionnelle » (personnes n'ayant jamais travaillé et
inactifs divers comme les étudiants, les chômeurs étant classés dans la catégorie du dernier métier
er
exercé). Ce 1 niveau est représenté par un seul chiffre.
1. Agriculteurs exploitants
2. Artisans, commerçants, chefs d'entreprises
3. Cadres et professions intellectuelles supérieures
4. Professions intermédiaires
5. Employés
6. Ouvriers
7. Retraités
8. Autres personnes n'ayant jamais travaillé
• Niveaux 2 et 3 : les catégories socio-professionnelles. On les distingue suivant leur statut et leurs secteurs
d'activité. Au niveau détaillé on en compte 42, et 24 au niveau agrégé.
• Niveau 4 : les professions (près de 500).
Exemple
Par exemple, pour la CSP ouvriers agricoles, « ouvriers d'élevage », « de maraichage », « de
l'exploitation forestière », etc.
Par rapport aux représentations de la stratification sociale évoquée plus haut, la nomenclature de l’INSEE est
plutôt inclassable : elle se situe plutôt du côté d’une représentation discontinue des groupes, mais rejette la
vision marxiste d’une société divisée en classes sociales antagonistes. Le terme même de CSP est d’ailleurs
révélateur des objectifs poursuivis : il s’agit de caractériser les individus selon leur profession mais en tenant
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compte du statut social. Ce qui donne une grille relativement complexe parce que multidimensionnelle (à l’instar
de Bourdieu) considérée comme une des plus sophistiquées. Celle du Bureau international du travail (BIT),
par exemple, ne retient qu’un critère (la profession) et n’est construite que par simple agrégation de métiers.
Il n’y a qu’en Espagne et en Angleterre que l’on croise comme en France profession et statut.
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• Les inactifs sont regroupés sous une seule étiquette alors qu’ils sont très divers (jeunes en formation,
retraités, femmes au foyer.
ème
Si les statistiques existent depuis longtemps, c’est véritablement durant la seconde moitié du XX siècle que
ce type d’analyse se développe en s’institutionnalisant et deviennent une science d’État. Le développement
de la statistique d’État va profondément bouleverser la vie politique des sociétés contemporaines. Côté
gouvernement, avec le développement des appareils statistiques, l’action publique entre dans l’ère de l’analyse
prévisionnelle et de la planification/rationalisation de l’action publique. La technocratisation de la décision
politique repose sur la croyance dans la connaissance objective du monde social.
Alain Desrosières, La politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique, La Découverte, 1993.
Avant même de compter, toute opération statistique, tout découpage de la société suppose d’avoir des
catégories de classement. Compter, c’est en effet d’abord classer, c’est ranger les gens dans des types
construits comme exclusifs. Mais ces catégories, même celles qui nous semblent les plus évidentes, ne sont
pas un produit de la nature : elles sont toujours le produit d’une construction sociale de la réalité, un processus
sous-tendu par des luttes sociales et politiques.
Exemple
Luc Boltanski a ainsi montré que la catégorie des « cadres » était le produit de l’action collective de plusieurs
groupes de salariés pour la plupart ingénieurs qui décident, au lendemain des grèves de 1936, d’unir leur force
pour faire valoir leur intérêt personnel face à la double opposition des patrons et des ouvriers. Ce groupe ne
sera officiellement reconnu qu’en 1954, date à laquelle la catégorie des cadres apparaît pour la première fois
dans la nomenclature des CSP élaborée par les statisticiens de l’INSEE pour leur opération de recensement.
Trois problèmes se posent au chercheur lorsqu’il veut établir une représentation chiffrée du monde social :
1. Celui des indicateurs. Indépendamment du fait que les catégories de l'entendement statistique sont «
inventées », même lorsqu'elles font l'objet d'un consensus politique et scientifique, se pose souvent le
problème de leur définition et donc du choix du « bon » indicateur.
Exemple
Prenons l'exemple de la catégorie des personnes pauvres. En France et en Europe, elle est définie le
plus souvent à partir du taux de pauvreté (soit à 50 % soit à 60 % du revenu médian comme expliqué
dans l'exemple qui suit) mais au Canada, une famille est considérée comme pauvre si elle dépense plus
de 20 % de plus que la moyenne pour ses besoins de base (alimentation, habillement et hébergement).
A partir de quand peut-on dire qu'un individu est pauvre ou pas ? Tout dépend du seuil de pauvreté
que l'on retient. Si le seuil de pauvreté à 60 % du revenu médian par unité de consommation est le plus
souvent retenu par l'INSEE et Eurostat, on peut également trouver celui de 50%. A 60 % du niveau de
vie médian, notre pays compte en 2018 9,3 millions de personnes pauvres (soit un taux de pauvreté de
14,8 %). Mais à 50 % du revenu médian, on arrive à un taux de 8,3 % soit 5,2 millions de personnes.
Selon l'indicateur retenu, la population étudiée varie presque du simple au double.
Autre exemple : le chômage. L'INSEE mesure la « Population active sans emploi à la recherche d'un
emploi » (PSERE) comme étant des personnes n'ayant pas travaillé, même une heure pendant la
semaine considérée, disponibles pour un emploi (donc pas en stage par exemple), et en recherche
d'emploi (ayant fait démarche de recherche d'emploi dans les 15 derniers jours). C'est la même chose
pour le BIT qui ajoute toutefois les personnes ayant trouvé un emploi qui commencera ultérieurement.
Pôle emploi quant à lui distingue plusieurs catégories. Les polémiques qui suivent parfois la parution
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des chiffres officiels viennent souvent du fait que les uns et les autres ne font pas référence aux mêmes
catégories. Quelles catégories compter ? seulement la A (celle n'ayant eu aucune activité) ou aussi
les catégories B et C qui ont eu une activité réduite ? En 2021, on compte en France 3,3 millions de
chômeurs en catégorie A mais 5,6 millions si on inclut les personnes en catégories B et C.
2. La question posée est ici celle des sources, et donc celle de la collecte des données qui peut rendre
les chercheurs très dépendants des organismes statistiques officiels et par voie de conséquence les
conduire à mettre parfois en place des enquêtes parallèles, avec des indicateurs et des techniques
de collectes différentes de celles qui sont pratiquées par les directions de la recherche au sein de
l'administration. Ainsi, sur la question de la mesure de la délinquance, les enquêtes de victimisation qui
ont démarré en France dans les années 1980 à l'initiative du l'institut de recherche le CESDIP.
Exemple
Exemple 1. Comment mesurer la délinquance ? Sa définition même rend le chercheur très dépendant
des poursuites engagées ou non par les agences de contrôle social : que la pression augmente de
ce côté-là comme c'est le cas ces dernières années et la délinquance augmente logiquement... sans
qu'on puisse dire qu'il y a en pratique plus de délinquance (mais plutôt plus de poursuites). Mais il
dépend aussi des données policières disponibles qui, elles, dépendent aussi du comportement des
victimes (vont-elles dénoncer le crime ou délit qu'elles ont subi ou au contraire le cacher par défaitisme
ou sentiment de honte par exemple ?).
Exemple 2. Les statistiques des grèves sont établies par le ministère du travail, en l'occurrence la
DARES (Direction de l'animation de la recherche, des études et des statistiques, rattachée au Ministère
du Travail). L'indicateur le plus utilisé dans le recensement des grèves est la journée individuelle non
travaillée (JINT) qui est le produit du nombre de journées de grève par le nombre de grévistes recensés.
Son usage seul réduit l'appréhension des conflits à la seule définition juridique de la grève entendue
comme une « cessation collective du travail ». Seuls sont recensés « les conflits collectifs du travail
donnant lieu à cessation totale de travail, cad les grèves au sens du code du travail ». Une conflictualité
minorée en raison non seulement de cette réduction aux JINT mais aussi des limites du suivi des conflits
résumés aux JINT (Camard S. (2002), « Comment interpréter les statistiques de grève ? », Genèses,
n° 47, p. 107-122). Son mode de collecte qui repose sur un travail de signalement et d'information
statistique à la charge des inspections du travail conduit à une très grande sous-estimation. Une
étude avait ainsi établi que plus de 80 % (84 % très précisément) des mouvements de grève, dans
les établissements de plus de 50 salariés, échappaient au recensement de l'administration du travail
(Delphine Brochard, « Évaluation des statistiques administratives sur les conflits du travail », Document
d'études de la DARES, n° 79, novembre 2003) (voir leçon 9).
3. Enfin ces deux types de problèmes inhérents aux statistiques limitent les usages qu’on peut en faire
dans le commentaire.
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Grands problèmes contemporains
Leçon 5 : La recomposition des inégalités sociales
Isabelle SOMMIER
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Avec la remise en question de la thèse d’Henri Mendras sur la moyennisation des sociétés contemporaines
ème
(voir leçon 3) et le succès des derniers ouvrages de Thomas Piketty (Le Capital au XXI siècle, 2013
et Capital et idéologie, 2019), la question des inégalités est revenue au cœur des débats scientifiques et
politiques. La croissance des inégalités de revenus est éclatante depuis vingt ans et comme le dit Pierre
Rosanvallon, elle se vérifie partout sur la planète (in La société des égaux, Seuil, 2011). Les inégalités de
patrimoine sont pourtant plus grandes encore. Mais elles ne doivent pas occulter d’autres formes d’inégalités
qui se maintiennent malgré des progrès : les inégalités entre les sexes, et les inégalités sociales face à la
santé et aux loisirs.
Le revenu disponible comprend les revenus déclarés à l’administration fiscale, les revenus financiers
non déclarés et imputés (produits d’assurance-vie, livrets exonérés, PEA, PEP, CEL, PEL), les prestations
sociales perçues et la prime pour l’emploi, nets des principaux impôts directs (impôt sur le revenu, taxe
d’habitation, CSG et CRDS).
Le niveau de vie correspond au revenu disponible du ménage divisé par le nombre d’unités de consommation
(UC). Il est donc le même pour toutes les personnes d'un même ménage. Les unités de consommation sont
calculées selon l'échelle d'équivalence dite de l'« OCDE modifiée » qui attribue 1 UC au premier adulte du
ménage, 0,5 UC aux autres personnes de 14 ans ou plus et 0,3 UC aux enfants de moins de 14 ans.
Le niveau de vie médian est le revenu qui partage la population en deux parties égales ; 50 % gagnant moins
que ce revenu et 50 % plus. Il correspond au niveau de vie du cinquième décile. Les 10 % des personnes les
er
plus modestes ont un niveau de vie inférieur ou égal au 1 décile (D1), le niveau de vie des 10 % les plus
ème
aisés est supérieur au 9 décile (D9), la médiane D5 partage la population en deux parts égales.
Attention ! Il ne faut pas confondre médiane et moyenne. La médiane est la valeur qui sépare un effectif en
2 ; 50 % de l'effectif sont en dessous de cette valeur et 50 % sont au-dessus. La moyenne est le résultat d'un
calcul : la moyenne arithmétique est la somme des valeurs divisées par l'effectif.
A - Le rapport inter-décile
Le rapport inter-décile est fréquemment utilisé comme indicateur des inégalités : D10/D1 = Revenu moyen
du décile le plus riche/revenu moyen du décile le plus pauvre.
En France, en 2019 (dernière année disponible), le niveau de vie médian est de 22 040 euros annuels, soit 1
837 euros mensuels, pour une personne seule, après impôts et prestations sociales. Il partage la population
en deux : la moitié touche moins, la moitié davantage. C'est autour de ce montant que l'on peut situer les
classes moyennes. On est pauvre quand on vit avec moins de 918 euros par mois, soit la moitié du niveau de
vie médian au seuil de 50 %. On est riche à partir de 3 674 euros, le double du niveau de vie moyen (toujours
au seuil de 50 %). Les 10 % les plus riches ont un niveau de vie moyen 6,9 fois supérieur à celui des 10 % les
plus pauvres. Ils vivent en moyenne avec 4 288 euros de plus par mois.
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En 2018, le niveau de vie annuel médian des salariés est ainsi de 24 410 euros, mais celui des demandeurs
d'emploi de seulement 15 310 euros. Les retraités ont vu leur niveau de vie médian augmenter pour se porter
à 22 380 euros. S'il a globalement augmenté entre 2008 et 2018, ce n'est pas le cas des plus modestes (D1)
comme le montre le document suivant.
A l'échelle comparée, on constate partout une augmentation des écarts D9/D1 depuis les années 1980 sauf
au Japon et en France, laquelle se situe à un niveau intermédiaire entre les pays de l'Europe centrale et du
nord d'un côté, les pays du sud de l'autre. On a donc une opposition entre les pays anglo-saxons, libéraux, les
plus inégalitaires, et les pays scandinaves socio-démocrates, comme on peut le voir dans le tableau suivant.
Nicolas Frémeaux et Thomas Piketty, Growing Inequalities and their Impacts in France , Country Report for
France, january 2013.
B - Le coefficient de Gini
L'indice (ou coefficient) de Gini est un autre indicateur synthétique d'inégalités de revenus qui permet lui aussi
de comparer dans le temps et/ou entre pays. Il varie entre 0 et 1 (ou 100). Il est égal à 0 dans une situation
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d'égalité parfaite. Plus il est proche de 1 (ou de 100 selon les sources), plus l’inégalité mesurée est importante.
Entre 0 et 1, l'inégalité est d'autant plus forte que l'indice de Gini est élevé. Sa représentation graphique est la
courbe de Lorenz qui va mesurer le degré de concentration des niveaux de vie ou du patrimoine (ensemble
des avoirs). Plus les courbes de Lorenz sont éloignées de la bissectrice, plus l’inégalité est grande.
Courdes de Lorenz
Exemple
En France, le coefficient de Gini s'établit en 2022 à 0,294.
Pour la France, selon le coefficient de Gini, le niveau des inégalités de niveau de vie qui s'était réduit
régulièrement au cours des années 1970-1980, est ensuite resté stable jusqu'à l'année 1998 où il est au plus
bas (0,272) avant d'augmenter pour atteindre un pic en 2011 (0,298) et retrouver leur niveau de 1980. Le
soutien aux bas revenus en 2019 avec la hausse de la prime d'activité consécutive au mouvement des Gilets
jaunes (voir leçon 10) puis par les mesures pour limiter les effets de la crise sanitaire l'année suivante freinent
cette hausse qui repart à partir de 2021 (0,294). En somme, l'inversion de tendance longue s'observe autant
avec l'indice de Gini qu'avec le rapport interdécile.
Cette augmentation des inégalités de revenus peut recevoir plusieurs explications qui alimentent la réflexion
des économistes et parfois des politiques depuis le retentissement qu’a connu l’ouvrage de Thomas Piketty,
ème
Le capital au XXI siècle, pari aux éditions du Seuil en 2013 (voir leçon 3) :
• La propagation des bas salaires consécutive aux métamorphoses du travail au 3
ème
âge du capitalisme
(voir leçon 4) ;
• L’envolée des hauts et a fortiori des très hauts salaires, puisque l’on constate que ce sont les revenus
des 1 % les plus riches qui ont le plus progressé en vingt ans, particulièrement dans les pays anglo-
saxons (voir tableau ci-dessous « en savoir plus ») ;
• Une évolution de la répartition des revenus défavorable aux salariés : entre 1988 et 1994, l’accroissement
des revenus du patrimoine est de 3,9 % par an, tandis que les revenus d'activité des ménages décroissent
de 0,5 % ;
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• Le déclin de la syndicalisation et un rapport de forces défavorable désormais aux salariés (voir leçon 9).
En savoir plus : Part des 1 % supérieurs des revenus dans le revenu total avant taxes et hors plus-
values, 1981–2012 (ou dernière année connue). Source OCDE
Elle est générale, surtout en GB et aux USA. Ainsi, aux États-Unis, le salaire minimum des 10 % des salariés
les plus riches est 5,1 fois supérieur au salaire maximum des 10 % les plus pauvres en 2009 alors que cet
écart n’était que de 3,4 en 1973. Aussi ce pays a-t-il retrouvé un niveau d’inégalité supérieur à celui du début
ème
du XX siècle pour les 10 % les plus riches qui s'accaparent 50 % du revenu total. Selon l'OCDE, en mai
2014, la part des revenus accaparés aux USA par le 1 % les plus riches a pratiquement doublé au cours des
30 dernières années (1981-2012) pour atteindre quasiment 20 % du revenu national ; de 6 % à 12 % en GB ;
de 10 à 11 % en Allemagne, stable en France autour de 7. Les facteurs principaux sont le poids croissant
de la finance et de ses rémunérations (pour Godechot, entre 1996 et 2007, la moitié de la progression des
inégalités en faveur des très hauts revenus s'explique par le boom des rémunérations dans la finance) ; des
politiques fiscales favorables aux plus riches.
Les inégalités sont en grande partie amorties grâce à l’État, plus précisément grâce aux impôts et surtout
aux prestations sociales. Les 20 % les plus pauvres touchent 2,1 fois plus de prestations sans condition de
ressources (allocations familiales, allocation pour garde d'enfant...) que les 20 % les plus riches, mais ils
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reçoivent en moyenne 2 890 euros de prestations réservées à ceux dont les ressources sont insuffisantes
(allocation logement, bourses scolaires, RSA, ...) contre 40 euros pour les 20 % les plus riches. Bref, grâce à
la redistribution de l’État et de la Sécurité sociale, les 20 % les plus riches ne disposent plus que d'un revenu
disponible 4,43 fois plus important que les 20 % les plus pauvres. Pour ceux-ci, la redistribution a augmenté de
moitié les revenus, tandis que le revenu des 20 % les plus riches a diminué de 12,6 % (données 2018, INSEE).
Par ailleurs, comme le dit Louis Chauvel dans Les classes moyennes à la dérive, Le Seuil, 2006, il faut
distinguer les inégalités statiques de revenu (l’écart de salaires entre le salarié des classes supérieures et le
salarié des classes populaires), en déclin, des « inégalités dynamiques » (le temps qu’il faudrait au salarié des
classes populaires pour voir son salaire rattraper celui du salarié des catégories supérieures), en hausse du
fait du ralentissement de la croissance (3 à 4 % par an pendant les 30 Glorieuses, 0,5 % aujourd’hui). Ainsi,
dans les années 1960, la différence de revenus était de 1 à 3 entre ouvrier et cadre ; l’ouvrier pouvait espérer
« rattraper » les revenus du cadre en une quarantaine d’années (soit une génération) ; aujourd’hui il lui faudrait
plus de 160 ans... Ce qui alimente le sentiment d’inégalités et de panne de l’ascenseur social.
Les dépenses contraintes sont celles auxquelles le ménage ne peut échapper et qui viennent évidemment
grever son budget comme l’eau, le gaz, l’électricité, le logement, etc... Leur poids, croissant, pèse très
différemment selon les CSP, du fait en particulier, du logement. La part des dépenses contraintes a fortement
augmenté, passant de 12 à 29 % des revenus en moyenne depuis 1950. Entre 2005 et 2011, l’endettement
des ménages pour l’immobilier a presque doublé, les encours de crédit sont passés de 442 milliards à 800 (un
ménage sur deux détient un crédit immobilier et/ou à la consommation, 14 millions d’entre eux sont concernés).
D’après le CREDOC, entre 1980 et 2007, la propriété du logement a globalement décliné ; elle est passée de 45
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% à 33 % pour les bas revenus, elle est stationnaire à 46 % pour les classes moyennes, mais en augmentation
de 51 à 70 % pour les hauts revenus. En 2011, 40 % des ménages endettés déclarent ne pas pouvoir s’offrir
une semaine de vacances au cours des douze derniers mois, contre 28 % pour les autres ménages.
« La croissance des inégalités de revenus a fait l’objet de multiples études statistiques. Toutes convergent pour
souligner la part prise par l’accroissement spectaculaire des rémunérations les plus élevées dans la constitution
du phénomène, qu’il s’agisse de celles des grands patrons de l’industrie, des maîtres de la finance, ou tout
simplement des cadres dirigeants, comme encore des grands sportifs ou des vedettes du show-business. Aux
États-Unis, les 10 % des revenus les plus élevés totalisaient ainsi 50 % des revenus totaux en 2010, alors
que ce pourcentage n’était que de 35 % en 1982. Dans le cas français, le salaire moyen des 1 % les mieux
rémunérés a augmenté d’environ 14 % entre 1998 et 2006, et celui des 0,01 %, tout au sommet de l’échelle,
de près de 100 %, alors que la progression sur la même période n’a été que de 4 % pour la grande masse
des salariés du bas. Le mouvement ultérieur a vu cet écart continuer à exploser, comme l’ont montré des
travaux publiés par l’Insee (la moyenne des revenus disponibles des 0,01 % les plus aisés est devenue 75
fois supérieure à la moyenne des 90 % les moins favorisés en 2007). L’accroissement de ces écarts se vérifie
partout sur la planète. Symétriquement, le nombre de personnes touchant les rémunérations les plus faibles,
comme les salariés au Smic en France, s’est accru (un salarié sur cinq y est actuellement payé au voisinage
du salaire minimum), tandis que sont également plus nombreux les ménages vivant sous le seuil de pauvreté
sous l’effet, notamment, du chômage et de la précarisation des formes de travail. »
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Le patrimoine détenu comprend les biens immobiliers, les actifs financiers ainsi que le patrimoine
professionnel pour les actifs indépendants.
Début 2018, le patrimoine médian brut des ménages est de 163 100 euros, le patrimoine net (dettes déduites)
médian s'élève en 2018 à 117 000 euros. Le patrimoine brut des ménages est principalement constitué de
biens immobiliers (61 %) et d'actifs financiers (20 %). Attention : il s'agit du patrimoine toutes générations
confondues, et l'on sait que la fortune augmente nettement avec l'âge. Entre 30 et 39 ans, le patrimoine net
médian est de 51 400 euros, contre 194 300 pour les 60-69 ans.
Le patrimoine net moyen des ménages, c'est à dire déduction faite de leurs emprunts privés ou professionnels,
s'élève à 239 900 euros. Mais ces chiffres ne disent pas grand-chose tant les écarts sont importants selon
la catégorie de la population.
En 2018 toujours, les 10 % les plus fortunés possèdent près de la moitié (46 %) du patrimoine total des
ménages ; ils disposent de 607 700 euros ou plus. Les 10 % les plus pauvres n'ont rien (enfin 0,1 % du
patrimoine total très précisément), soit 3 800 euros ou moins. Selon l'Insee dans son rapport sur les revenus
et le patrimoine des ménages, le niveau de vie des 20 % de ménages les plus aisés était, en 2018, 4,45 fois
supérieur à celui des 20 % les moins aisés, contre 4,35 fois en 2008. Si l'on considère que le seuil de richesse
en termes de patrimoine correspond au triple du patrimoine médian (c'est-à-dire plus de 490 000 euros), on
comptabilise 4,5 millions de ménages fortunés soit 16 % des ménages français dépassent ce seuil de fortune
et 4 % des ménages sont millionnaires.
Remarque
Le patrimoine cumulé par les 500 plus gros propriétaires d'entreprises et leur famille a été multiplié par 9,3
entre 2003 et 2023. Il atteint 1 200 milliards d'euros en 2021. En savoir plus : La croissance démesurée des
500 plus grandes fortunes (inegalites.fr).
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• Les inégalités de patrimoine entre milieux sociaux sont plus importantes que celles liées aux revenus : en
France en 2010, le patrimoine moyen des 10 % les plus riches (1,2 million d’€) était 920 fois supérieur au
patrimoine moyen des 10 % les plus pauvres (1 350 €) alors que l’inégalité entre le niveau de vie moyen
des 10 % les plus riches et celui des 10 % les plus pauvres n’était que de 1 à 9 pour la même année.
• Les écarts de patrimoine sont considérables selon les CSP : le montant du patrimoine médian des CSP
souligne la séparation entre salariés et non-salariés, et au sein des non-salariés, la position prédominante
des chefs d’entreprise et des professions libérales.
• Ces écarts sont en très nette augmentation depuis ces dernières années : entre 1998 et 2015, la part du
patrimoine des 10 % les plus riches a augmenté de 113 % tandis que celle des 10 % les plus pauvres
a reculé de 31 %. En 2021, les 10 % les plus fortunés détiennent près de la moitié du patrimoine de
l'ensemble des ménages, quand les 10 % les moins fortunés n'en possèdent que 0,1 %). La moitié des
ménages la moins bien dotée ne dispose que de 7,5 % de l'ensemble (Observatoire des inégalités).
Cet accroissement des inégalités de patrimoine s’explique par le fait que les revenus tirés du patrimoine
ont progressé beaucoup plus vite que les revenus du travail, mais aussi par la logique de « capitalisme
ème
actionnarial » du « 3 âge du capitalisme » (voir leçon 4).
Remarque
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On constate en conséquence un retour du poids de l'héritage dans la reproduction du patrimoine qui avait été
interrompu des années 1920-1930 aux années 1970, date à laquelle le poids de l'héritage est descendu à 35
ème
% du patrimoine (contre 80 % au début du XX siècle). Aujourd'hui, l'héritage pèse presque aussi lourd que
dans les années 1920. Il s'établit aujourd'hui à environ 60 %. Désormais, les plus privilégiés – les 0,1 % qui
touchent le plus d'héritage dans leur vie – ramassent en moyenne 13 millions d'euros soit 180 fois plus que la
médiane des Français. Cf. Repenser l'héritage, note de décembre 2021 du Conseil d'analyse économique.
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Section 2. Les autres inégalités
- Les inégalités de répartition des tâches ménagères demeurent : En treize ans, entre 1986 et 1999, la part du
travail domestique effectuée par les hommes est passée de 32 à 35# %. Les femmes, elles, s'occupent des
tâches ménagères à 57# %. D'après la dernière enquête emploi du temps de l'Insee (2010, la prochaine se
déroulera en 2025-26), les femmes consacrent en moyenne 3 h 27 par jour aux tâches ménagères, contre 2 h
6 pour les hommes. Il y a eu peu d'évolution : Les hommes ont vu leur temps de travail domestique augmenter
de 1 mn en 31 ans et celui des femmes diminuer de 22 mn. Dans 49# % des cas, ce sont elles qui gardent un
enfant malade. Les hommes ne le faisant que dans 11 #% des cas. L'arrivée d'un enfant renforce les inégalités
de répartition des tâches ménagères. Quand un premier bébé arrive, 65# % des conjoints travaillent tous les
deux. À l'arrivée du deuxième enfant, 59 #% des deux parents travaillent. Au troisième, seuls 43# % des couples
sont biactifs. Le constat est identique pour l'Institut européen pour l'égalité entre les hommes et les femmes :
en 2016, 80 % des femmes indiquent consacrer au moins une heure par jour à la cuisine ou au ménage contre
seulement 36 % des hommes, un rapprochement très faible depuis 2003, date de la première enquête (voir
tableaux). S'agissant des sois aux proches (enfant ou proche dépendant), la situation est plus équilibrée mais
reste largement en défaveur des femmes : 46 % d'entre elles, contre 29 % des hommes, y consacrent au
moins une heure chaque jour.
- On observe toujours des écarts de salaires de 28 % à poste égal en moyenne en 2010, 24,4 % en 2021
(Insee Focus n° 292, Insee, mars 2023). C'est en progrès : elles gagnaient en moyenne un tiers de moins
que les hommes en 1951).
Mais par voie de conséquence selon la Commission européenne, en 2014 elles doivent encore en moyenne
accomplir 79 jours supplémentaires de travail pour gagner autant que les hommes. Cet écart s'explique par :
1. la part écrasante de femmes dans le travail à temps partiel (80 % des emplois),
2. les interruptions de carrière et
3. une part inexpliquée (environ 9 %) dans laquelle se trouvent les discriminations à poste égal, rappelle
le ministère des Droits des femmes.
Ces décalages s'observent dès l'entrée sur le marché du travail (des inégalités d'autant plus étranges qu'à
l'école, les filles ont de meilleurs résultats scolaires que les garçons et que parmi les jeunes générations, elles
sont plus éduquées) et se perpétuent à la retraite. Chez les retraités, les écarts de revenus individuels entre
les femmes et les hommes sont encore plus grands que pendant la période active. Les 10 % des femmes aux
pensions les plus modestes ont des revenus personnels extrêmement faibles, inférieurs à 400 euros par mois
avant prestations sociales, soit 55 % de moins que les 10 % des hommes retraités aux revenus les plus bas.
Près d'une femme retraitée sur trois touche personnellement moins de 858 euros par mois. Un peu moins de
10 % des hommes retraités sont dans ce cas. Les écarts dans les droits à la retraite s'élèvent en 2019 à 41 % (1
924 euros pour les hommes, 1 145 pour les femmes), un écart que les droits conjugaux et familiaux (pension de
réversion, par exemple) permettent de réduire à 24 % en moyenne selon l'INSEE. Cet écart reflète à la fois les
écarts de salaires entre les femmes et les hommes, l'effet du temps partiel et celui des carrières moins souvent
complètes chez les femmes (Observatoire des inégalités 2020 à partir des chiffres de 2015). Enfin, en raison
des différences de carrières, les femmes partent en moyenne à la retraite un an plus tard que les hommes.
- Les femmes subissent une plus grande précarité : en 2019, 4,9 millions de femmes avaient un niveau de vie
inférieur au seuil de pauvreté, soit un taux de pauvreté de 15 %, très proche de celui des hommes (14 %).
Mais au taux de pauvreté de 50 %, 18 % des familles monoparentales sont pauvres (84 % d'entre elles sont
constituées d'une mère, INSEE 2016). L'importance de cette catégorie de la population a conduit certains
analystes à parler d'une « monoparentalisation de la pauvreté » contemporaine en France (Julien Damon,
Fondapol, 2016, p. 17). Ce phénomène est d'autant plus préoccupant que les familles monoparentales n'ont
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cessé de voir leur part augmenter dans la composition des ménages français (passant de 9,4 % en 1974 à
23,3 % en 2014).
Remarque
En 2019, 1 femme sur 3 occupe un emploi à temps partiel, soit 27 % d'entre elles contre 8 % des hommes.
À âge et sexe identiques, selon le ministère de la Santé, en 2022 les plus modestes sont plus exposés aux
maladies chroniques, c'est-à-dire graves et longues, que les plus aisés. Les 10 % aux revenus les plus bas ont
ainsi 2,8 fois plus de risques de développer un diabète que les 10 % les plus riches, 2,2 fois plus de risques de
développer une maladie du foie ou du pancréas et une maladie psychiatrique. Ils sont 1,6 fois plus exposés
aux maladies respiratoires chroniques, 1,5 fois plus aux maladies neurologiques ou dégénératives comme,
par exemple, la maladie de Parkinson et la maladie d'Alzheimer et 1,4 fois plus une maladie cardiovasculaire.
Seul le cancer ne les frappe pas plus que les autres catégories sociales.
Exemple
L'obésité compte parmi les maladies les plus en progression : plus 7 points parmi l'ensemble des adultes
entre 2000 (10 %) et 2020 (17 %). Mais cette progression s'observe bien plus chez les catégories populaires
(+9 points chez les employés et +8 points chez les ouvriers) que chez les cadres supérieurs (+2,5). L'obésité
est donc près de deux fois plus répandue au sein des catégories les plus modestes (18 % chez les ouvriers
et les employés) que chez les catégories plus aisées (10 % chez les cadres supérieurs), selon l'édition 2020
de l'étude Obépi-Roche.
Les conditions de travail sont en grande partie responsables de ces inégalités tant l'exposition aux nuisances
est sans comparaison selon les milieux socioprofessionnels. Si 30 % des salariés déclarent respirer des
poussières ou des fumées au travail, selon les données 2019 du ministère du Travail, c'est le cas de près
des deux tiers des ouvriers, contre à peine un cadre supérieur sur dix. La moitié des ouvriers sont également
concernés par le contact avec des produits nocifs sur leur lieu de travail, contre 12 % des cadres et seulement
6 % des employés administratifs des entreprises, par exemple. Près d'un tiers d'entre eux affirment subir des
nuisances sonores dans le cadre de leur travail, contre seulement 6 % des cadres supérieurs, soit six fois
moins que les ouvriers.
Entre 2003 et 2017, la part des salariés exposés à au moins un produit chimique cancérogène, comme par
exemple le benzène, la silice ou des fibres d'amiante, a diminué de 13,8 % à 9,7 %. Selon l'enquête 2017
du ministère du Travail, cela concerne un salarié du secteur privé sur dix soit 1,8 million de travailleurs. Les
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ouvriers qualifiés sont trois fois plus soumis à ces produits que la moyenne des salariés, et seize fois plus
que les cadres supérieurs.
En 2018 (dernière année disponible), le nombre de personnes souffrant de maladies professionnelles
reconnues est 17 fois plus élevé chez les ouvriers que chez les cadres. Sur 51 422 cas recensés selon
l'Insee, deux tiers affectent des ouvriers et 22 % des employés. Seulement 2 % concernent des professions
intermédiaires et 4 % des cadres supérieurs. 88 % de ces maladies sont les troubles musculosquelettiques
(TMS) qui touchent particulièrement les ouvrières, les cancers et affections dues à l'amiante en représentent
7 %.
Les dernières données établissent un constat identique : en janvier 2024, seuls 42 % des personnes aux
revenus inférieurs à 1 285 euros mensuels sont parties en vacances, contre 76 % de celles disposant de plus
de 2 755 euros. 78 % des cadres supérieurs partent en congé, contre 47 % des ouvriers. La proportion de
départs en vacances l'hiver à la montagne entre décembre et mars n'a pas changé entre les enquêtes de 2010
et 2023 du Crédoc. En 2023, seuls 9 % des Français en ont profité, avec des écarts considérables entre les
milieux sociaux. 20 % des cadres et 17 % des hauts revenus vont en vacances d'hiver contre seulement 6 %
des catégories populaires, ouvriers et employés, ou des bas revenus (inférieurs à 1 350 €).
De même, entre 1973 et 1997, on ne note pas d'évolution significative en matière de consommation culturelle
consacrée (classique musique, théâtre, lecture...) alors que « le rapport à la culture lettrée est plus que jamais
un enjeu dans les classements sociaux. » (Serge Bosc). En 2018, 62 % des cadres supérieurs ont visité un
musée ou une exposition au moins une fois dans l'année contre 18 % des catégories populaires. 71 % des
premiers sont allés au théâtre ou un concert au moins une fois dans l'année contre 38 % des seconds.
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Remarque
Note : sur l’échelle des niveaux de vie, les catégories pauvres correspondent aux 10 % de la population les
ème ème ème ème
plus pauvres, les classes moyennes inférieures aux 2 ,3 ,4 et 5 déciles, les classes moyennes
ème ème ème
supérieures aux 6 , 7 et 8 déciles, les catégories aisées correspondent aux 20 % de la population
les plus riches. Les pourcentages dans les catégories ont été lissés en moyenne mobile sur 3 années, en
donnant un poids de 0,5 à l’année en cours (n), et 0,25 aux années n-1 et n+1.
Source : CREDOC, Enquêtes « Conditions de vie et Aspirations », 2012.
En revanche, entre 2015 et 2022, la fréquence des sorties culturelles a chuté : 9 points de fréquentation pour
les évènements sportifs, 18 points pour le cinéma, 21 points pour les sites culturels, et même 33 points pour
les spectacles vivants (INSEE). Le déclin des visites de musées s'observe dans tous les milieux sociaux, y
compris chez les cadres supérieurs. En 1980, 80 % d'entre eux avaient visité au moins un musée ou une
exposition dans l'année. En 2018, ils ne sont plus que 62 %. Chez les employés et les ouvriers, la baisse est
antérieure (les années 1970) et beaucoup plus importante : un tiers en 1980 contre 18 % en 2018, presque
moitié moins. Les inégalités se sont donc accrues : en 1973, le taux de fréquentation des musées et des
expositions chez les cadres était deux fois supérieur à celui des catégories populaires (employés et ouvriers).
En 2018, il est 3,4 fois plus élevé.
Diplôme et statut social jouent également un rôle dans les activités sportives comme le montrent les deux
tableaux suivants. En 2018, 87 % des cadres supérieurs ont pratiqué au moins une fois un sport dans l'année,
contre 57 % des ouvriers. En 2022, les personnes de niveau bac + 5 ou plus sont deux fois plus nombreux à
pratiquer un sport (86 % contre 47 % que les non-diplômés. Outre ses vertus en termes de santé, la pratique
du sport est un vecteur important de sociabilité mais aussi de prescriptions sociales.
Sans y voir une relation mécanique, on peut conclure cette leçon sur les inégalités en remarquant combien
elles sont corrélées avec le sentiment de solitude. Selon les données 2016 de la Fondation de France, un
adulte sur dix a peu de relations sociales et sur l'ensemble de la population adulte, près d'un adulte sur cinq se
sent « souvent » ou « tous les jours ou presque » seul. Le genre joue peu : 13 % des femmes sont concernées
contre 11 % des hommes. L'âge plus : 8 % des 18-24 ans se sentent isolés contre 14 % des 50-64 ans. La
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position sociale encore plus (18 % des ouvriers se sentent souvent seuls, soit trois fois plus que pour les cadres
supérieurs) ainsi que le diplôme (8 % des titulaires d'un bac + 2 ou plus sont concernés contre 20 % des non-
diplômés) et le revenu : 7 % des personnes dont le niveau de vie est supérieur à 2 000 euros mensuels (par
personne, après impôts et prestations sociales) sont touchées contre 18 % de celles qui touchent moins de
900 euros mensuels. Le plus déterminant est l'accès à l'emploi : 24 % des chômeurs disent se sentir souvent
seuls, deux fois plus que l'ensemble des salariés.
Selon une étude récente de la Banque mondiale, ces inégalités ont été considérablement renforcées avec la
crise sanitaire de Covid-19 au point de faire basculer plus de 100 millions de personnes dans la pauvreté en
2020. Les classes populaires ont payé un lourd tribut, en termes de conditions de travail comme en termes
de santé avec une sur-représentation des décès. En France, elles ont nourri les rangs des « travailleurs de
la deuxième ligne » (ceux en première ligne ayant été les professions médicales) qui ont continué à travailler
(4,6 millions de personnes appartenant à 17 professions dans le commerce, les transports ou les services).
Et lorsque ce n'était pas le cas, le chômage partiel a aggravé leur niveau de vie. 54 % des ouvriers et 36 %
des employés ont subi lors du 1e confinement le chômage partiel tandis que 81 % des cadres travaillaient à
domicile. À l'inverse, les 170 milliards de surplus d'épargne constitué durant cette période ont principalement
profité aux plus riches : selon Vie publique, 70 % du surplus d'épargne aurait été accumulée par 20 % des
ménages seulement.
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