La courbe de tes yeux
Paul Eluard
La courbe de tes yeux fait le tour de mon coeur,
Un rond de danse et de douceur,
Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,
Et si je ne sais plus tout ce que j’ai vécu
C’est que tes yeux ne m’ont pas toujours vu.
Feuilles de jour et mousse de rosée,
Roseaux du vent, sourires parfumés,
Ailes couvrant le monde de lumière,
Bateaux chargés du ciel et de la mer,
Chasseurs des bruits et sources des couleurs,
Parfums éclos d’une couvée d’aurores
Qui gît toujours sur la paille des astres,
Comme le jour dépend de l’innocence
Le monde entier dépend de tes yeux purs
Et tout mon sang coule dans leurs regards.
Paul Eluard, Capitale de la douleur, 1926
La courbe de tes yeux
Paul Eluard
La courbe de tes yeux fait le tour de mon coeur,
Un rond de danse et de douceur,
Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,
Et si je ne sais plus tout ce que j’ai vécu
C’est que tes yeux ne m’ont pas toujours vu.
Feuilles de jour et mousse de rosée,
Roseaux du vent, sourires parfumés,
Ailes couvrant le monde de lumière,
Bateaux chargés du ciel et de la mer,
Chasseurs des bruits et sources des couleurs,
Parfums éclos d’une couvée d’aurores
Qui gît toujours sur la paille des astres,
Comme le jour dépend de l’innocence
Le monde entier dépend de tes yeux purs
Et tout mon sang coule dans leurs regards.
Paul Eluard, Capitale de la douleur, 1926
La courbe de tes yeux
Paul Eluard
La courbe de tes yeux fait le tour de mon coeur,
Un rond de danse et de douceur,
Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,
Et si je ne sais plus tout ce que j’ai vécu
C’est que tes yeux ne m’ont pas toujours vu.
Feuilles de jour et mousse de rosée,
Roseaux du vent, sourires parfumés,
Ailes couvrant le monde de lumière,
Bateaux chargés du ciel et de la mer,
Chasseurs des bruits et sources des couleurs,
Parfums éclos d’une couvée d’aurores
Qui gît toujours sur la paille des astres,
Comme le jour dépend de l’innocence
Le monde entier dépend de tes yeux purs
Et tout mon sang coule dans leurs regards.
Paul Eluard, Capitale de la douleur, 1926
La courbe de tes yeux
Paul Eluard
La courbe de tes yeux fait le tour de mon coeur,
Un rond de danse et de douceur,
Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,
Et si je ne sais plus tout ce que j’ai vécu
C’est que tes yeux ne m’ont pas toujours vu.
Feuilles de jour et mousse de rosée,
Roseaux du vent, sourires parfumés,
Ailes couvrant le monde de lumière,
Bateaux chargés du ciel et de la mer,
Chasseurs des bruits et sources des couleurs,
Parfums éclos d’une couvée d’aurores
Qui gît toujours sur la paille des astres,
Comme le jour dépend de l’innocence
Le monde entier dépend de tes yeux purs
Et tout mon sang coule dans leurs regards.
Paul Eluard, Capitale de la douleur, 1926
Le dormeur du val
Arthur Rimbaud
C’est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
Arthur Rimbaud, octobre 1870
Le dormeur du val
Arthur Rimbaud
C’est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
Arthur Rimbaud, octobre 1870
Le dormeur du val
Arthur Rimbaud
C’est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
Arthur Rimbaud, octobre 1870
Le dormeur du val
Arthur Rimbaud
C’est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
Arthur Rimbaud, octobre 1870
Ma Bohème
Arthur Rimbaud
Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
Oh ! là ! là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !
Mon unique culotte avait un large trou.
– Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
– Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou
Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;
Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur !
Arthur Rimbaud, Cahier de Douai (1870)
Ma Bohème
Arthur Rimbaud
Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
Oh ! là ! là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !
Mon unique culotte avait un large trou.
– Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
– Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou
Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;
Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur !
Arthur Rimbaud, Cahier de Douai (1870)
Ma Bohème
Arthur Rimbaud
Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
Oh ! là ! là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !
Mon unique culotte avait un large trou.
– Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
– Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou
Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;
Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur !
Arthur Rimbaud, Cahier de Douai (1870)
Ma Bohème
Arthur Rimbaud
Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
Oh ! là ! là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !
Mon unique culotte avait un large trou.
– Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
– Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou
Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;
Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur !
Arthur Rimbaud, Cahier de Douai (1870)
A la musique
Arthur Rimbaud
Place de la Gare, à Charleville.
Sur la place taillée en mesquines pelouses,
Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,
Tous les bourgeois poussifs qu’étranglent les chaleurs
Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.
– L’orchestre militaire, au milieu du jardin,
Balance ses schakos dans la Valse des fifres :
Autour, aux premiers rangs, parade le gandin ;
Le notaire pend à ses breloques à chiffres.
Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs :
Les gros bureaux bouffis traînant leurs grosses dames
Auprès desquelles vont, officieux cornacs,
Celles dont les volants ont des airs de réclames ;
Sur les bancs verts, des clubs d’épiciers retraités
Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme,
Fort sérieusement discutent les traités,
Puis prisent en argent, et reprennent : » En somme !… »
Épatant sur son banc les rondeurs de ses reins,
Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande,
Savoure son onnaing d’où le tabac par brins
Déborde – vous savez, c’est de la contrebande ; –
Le long des gazons verts ricanent les voyous ;
Et, rendus amoureux par le chant des trombones,
Très naïfs, et fumant des roses, les pioupious
Caressent les bébés pour enjôler les bonnes…
Arthur Rimbaud, Poésies, 1870-1871
A la musique
Arthur Rimbaud
Place de la Gare, à Charleville.
Sur la place taillée en mesquines pelouses,
Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,
Tous les bourgeois poussifs qu’étranglent les chaleurs
Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.
– L’orchestre militaire, au milieu du jardin,
Balance ses schakos dans la Valse des fifres :
Autour, aux premiers rangs, parade le gandin ;
Le notaire pend à ses breloques à chiffres.
Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs :
Les gros bureaux bouffis traînant leurs grosses dames
Auprès desquelles vont, officieux cornacs,
Celles dont les volants ont des airs de réclames ;
Sur les bancs verts, des clubs d’épiciers retraités
Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme,
Fort sérieusement discutent les traités,
Puis prisent en argent, et reprennent : » En somme !… »
Épatant sur son banc les rondeurs de ses reins,
Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande,
Savoure son onnaing d’où le tabac par brins
Déborde – vous savez, c’est de la contrebande ; –
Le long des gazons verts ricanent les voyous ;
Et, rendus amoureux par le chant des trombones,
Très naïfs, et fumant des roses, les pioupious
Caressent les bébés pour enjôler les bonnes…
Arthur Rimbaud, Poésies, 1870-1871
A la musique
Arthur Rimbaud
Place de la Gare, à Charleville.
Sur la place taillée en mesquines pelouses,
Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,
Tous les bourgeois poussifs qu’étranglent les chaleurs
Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.
– L’orchestre militaire, au milieu du jardin,
Balance ses schakos dans la Valse des fifres :
Autour, aux premiers rangs, parade le gandin ;
Le notaire pend à ses breloques à chiffres.
Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs :
Les gros bureaux bouffis traînant leurs grosses dames
Auprès desquelles vont, officieux cornacs,
Celles dont les volants ont des airs de réclames ;
Sur les bancs verts, des clubs d’épiciers retraités
Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme,
Fort sérieusement discutent les traités,
Puis prisent en argent, et reprennent : » En somme !… »
Épatant sur son banc les rondeurs de ses reins,
Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande,
Savoure son onnaing d’où le tabac par brins
Déborde – vous savez, c’est de la contrebande ; –
Le long des gazons verts ricanent les voyous ;
Et, rendus amoureux par le chant des trombones,
Très naïfs, et fumant des roses, les pioupious
Caressent les bébés pour enjôler les bonnes…
– Moi, je suis, débraillé comme un étudiant,
Sous les marronniers verts les alertes fillettes :
Elles le savent bien ; et tournent en riant,
Vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes.
Je ne dis pas un mot : je regarde toujours
La chair de leurs cous blancs brodés de mèches folles :
Je suis, sous le corsage et les frêles atours,
Le dos divin après la courbe des épaules.
J’ai bientôt déniché la bottine, le bas…
– Je reconstruis les corps, brûlé de belles fièvres.
Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas…
– Et je sens les baisers qui me viennent aux lèvres…
Arthur Rimbaud, Poésies, 1870-1871
A la musique
Arthur Rimbaud
Place de la Gare, à Charleville.
Sur la place taillée en mesquines pelouses,
Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,
Tous les bourgeois poussifs qu’étranglent les chaleurs
Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.
– L’orchestre militaire, au milieu du jardin,
Balance ses schakos dans la Valse des fifres :
Autour, aux premiers rangs, parade le gandin ;
Le notaire pend à ses breloques à chiffres.
Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs :
Les gros bureaux bouffis traînant leurs grosses dames
Auprès desquelles vont, officieux cornacs,
Celles dont les volants ont des airs de réclames ;
Sur les bancs verts, des clubs d’épiciers retraités
Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme,
Fort sérieusement discutent les traités,
Puis prisent en argent, et reprennent : » En somme !… »
Épatant sur son banc les rondeurs de ses reins,
Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande,
Savoure son onnaing d’où le tabac par brins
Déborde – vous savez, c’est de la contrebande ; –
Le long des gazons verts ricanent les voyous ;
Et, rendus amoureux par le chant des trombones,
Très naïfs, et fumant des roses, les pioupious
Caressent les bébés pour enjôler les bonnes…
– Moi, je suis, débraillé comme un étudiant,
Sous les marronniers verts les alertes fillettes :
Elles le savent bien ; et tournent en riant,
Vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes.
Je ne dis pas un mot : je regarde toujours
La chair de leurs cous blancs brodés de mèches folles :
Je suis, sous le corsage et les frêles atours,
Le dos divin après la courbe des épaules.
J’ai bientôt déniché la bottine, le bas…
– Je reconstruis les corps, brûlé de belles fièvres.
Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas…
– Et je sens les baisers qui me viennent aux lèvres…
Arthur Rimbaud, Poésies, 1870-1871
Manon Lescaut, Abbé Prévost, 1753
Parcours : Personnages en marge, plaisirs du romanesque
Texte 2 : l’évasion de Saint-Lazare
Ce compliment devait le surprendre. Il demeura quelque temps à me considérer,
sans me répondre. Comme je n’en vais pas à perdre, je repris la parole pour lui dire que
j’étais fort touché de toutes ses bontés, mais que, la liberté étant le plus cher de tous les
biens, surtout pour moi à qui on la ravissait injustement, j’étais résolu de me la procurer
cette nuit même, à quelque prix que ce fût ; et de peur qu’il ne lui prît envie d’élever la
voix pour appeler du secours, je lui fis voir une honnête raison de silence, que je tenais
sous mon justaucorps. Un pistolet ! me dit-il. Quoi ! mon fils, vous voulez m’ôter la vie
pour reconnaître la considération que j’ai eue pour vous ? — À Dieu ne plaise ! lui
répondis-je ; vous avez trop d’esprit et de raison pour me mettre dans cette nécessité ;
mais je veux être libre, et j’y suis si résolu, que si mon projet manque par votre faute,
c’est fait de vous absolument. — Mais, mon cher fils, reprit-il d’un air pâle et effrayé, que
vous ai-je fait ? quelle raison avez-vous de vouloir ma mort ? — Eh ! non, répliquai-je
avec impatience. Je n’ai pas dessein de vous tuer : si vous voulez vivre, ouvrez-moi la
porte, et je suis le meilleur de vos amis. J’aperçus les clefs qui étaient sur la table ; je
les pris, et je le priai de me suivre en faisant le moins de bruit qu’il pourrait. Il fut obligé
de s’y résoudre. À mesure que nous avancions et qu’il ouvrait une porte, il me répétait
avec un soupir : Ah ! mon fils, ah ! qui l’aurait jamais cru ? — Point de bruit, mon père,
répétais-je de mon côté à tout moment. Enfin nous arrivâmes à une espèce de barrière
qui est avant la grande porte de la rue. Je me croyais déjà libre, et j’étais derrière le
père, tenant ma chandelle d’une main et mon pistolet de l’autre. Pendant qu’il
s’empressait d’ouvrir, un domestique qui couchait dans une chambre voisine, entendant
le bruit de quelques verrous, se lève et met la tête à sa porte. Le bon père le crut
apparemment capable de m’arrêter. Il lui ordonna avec beaucoup d’imprudence de venir
à son secours. C’était un puissant coquin, qui s’élança sur moi sans balancer. Je ne le
marchandai point ; je lui lâchai le coup au milieu de la poitrine. Voilà de quoi vous êtes
cause, mon père, dis-je assez fièrement à mon guide. Mais que cela ne vous empêche
point d’achever, ajoutai-je en le poussant vers la dernière porte. Il n’osa refuser de
l’ouvrir. Je sortis heureusement, et je trouvai à quatre pas Lescaut qui m’attendait avec
deux amis, suivant sa promesse.
Nous nous éloignâmes. Lescaut me demanda s’il n’avait pas entendu tirer un
pistolet. C’est votre faute, lui dis-je ; pourquoi me l’apportiez-vous chargé ? Cependant je
le remerciai d’avoir eu cette précaution, sans laquelle j’étais sans doute à Saint-Lazare
pour longtemps.
Manon Lescaut, Abbé Prévost, 1753
Parcours : Personnages en marge, plaisirs du romanesque
Texte 2 : l’évasion de Saint-Lazare
Ce compliment devait le surprendre. Il demeura quelque temps à me considérer,
sans me répondre. Comme je n’en vais pas à perdre, je repris la parole pour lui dire que
j’étais fort touché de toutes ses bontés, mais que, la liberté étant le plus cher de tous les
biens, surtout pour moi à qui on la ravissait injustement, j’étais résolu de me la procurer
cette nuit même, à quelque prix que ce fût ; et de peur qu’il ne lui prît envie d’élever la
voix pour appeler du secours, je lui fis voir une honnête raison de silence, que je tenais
sous mon justaucorps. Un pistolet ! me dit-il. Quoi ! mon fils, vous voulez m’ôter la vie
pour reconnaître la considération que j’ai eue pour vous ? — À Dieu ne plaise ! lui
répondis-je ; vous avez trop d’esprit et de raison pour me mettre dans cette nécessité ;
mais je veux être libre, et j’y suis si résolu, que si mon projet manque par votre faute,
c’est fait de vous absolument. — Mais, mon cher fils, reprit-il d’un air pâle et effrayé, que
vous ai-je fait ? quelle raison avez-vous de vouloir ma mort ? — Eh ! non, répliquai-je
avec impatience. Je n’ai pas dessein de vous tuer : si vous voulez vivre, ouvrez-moi la
porte, et je suis le meilleur de vos amis. J’aperçus les clefs qui étaient sur la table ; je
les pris, et je le priai de me suivre en faisant le moins de bruit qu’il pourrait. Il fut obligé
de s’y résoudre. À mesure que nous avancions et qu’il ouvrait une porte, il me répétait
avec un soupir : Ah ! mon fils, ah ! qui l’aurait jamais cru ? — Point de bruit, mon père,
répétais-je de mon côté à tout moment. Enfin nous arrivâmes à une espèce de barrière
qui est avant la grande porte de la rue. Je me croyais déjà libre, et j’étais derrière le
père, tenant ma chandelle d’une main et mon pistolet de l’autre. Pendant qu’il
s’empressait d’ouvrir, un domestique qui couchait dans une chambre voisine, entendant
le bruit de quelques verrous, se lève et met la tête à sa porte. Le bon père le crut
apparemment capable de m’arrêter. Il lui ordonna avec beaucoup d’imprudence de venir
à son secours. C’était un puissant coquin, qui s’élança sur moi sans balancer. Je ne le
marchandai point ; je lui lâchai le coup au milieu de la poitrine. Voilà de quoi vous êtes
cause, mon père, dis-je assez fièrement à mon guide. Mais que cela ne vous empêche
point d’achever, ajoutai-je en le poussant vers la dernière porte. Il n’osa refuser de
l’ouvrir. Je sortis heureusement, et je trouvai à quatre pas Lescaut qui m’attendait avec
deux amis, suivant sa promesse.
Nous nous éloignâmes. Lescaut me demanda s’il n’avait pas entendu tirer un
pistolet. C’est votre faute, lui dis-je ; pourquoi me l’apportiez-vous chargé ? Cependant je
le remerciai d’avoir eu cette précaution, sans laquelle j’étais sans doute à Saint-Lazare
pour longtemps.
Manon Lescaut, Abbé Prévost, 1753
Parcours : Personnages en marge, plaisirs du romanesque
Texte 2 : l’évasion de Saint-Lazare
Ce compliment devait le surprendre. Il demeura quelque temps à me considérer,
sans me répondre. Comme je n’en vais pas à perdre, je repris la parole pour lui dire que
j’étais fort touché de toutes ses bontés, mais que, la liberté étant le plus cher de tous les
biens, surtout pour moi à qui on la ravissait injustement, j’étais résolu de me la procurer
cette nuit même, à quelque prix que ce fût ; et de peur qu’il ne lui prît envie d’élever la
voix pour appeler du secours, je lui fis voir une honnête raison de silence, que je tenais
sous mon justaucorps. Un pistolet ! me dit-il. Quoi ! mon fils, vous voulez m’ôter la vie
pour reconnaître la considération que j’ai eue pour vous ? — À Dieu ne plaise ! lui
répondis-je ; vous avez trop d’esprit et de raison pour me mettre dans cette nécessité ;
mais je veux être libre, et j’y suis si résolu, que si mon projet manque par votre faute,
c’est fait de vous absolument. — Mais, mon cher fils, reprit-il d’un air pâle et effrayé, que
vous ai-je fait ? quelle raison avez-vous de vouloir ma mort ? — Eh ! non, répliquai-je
avec impatience. Je n’ai pas dessein de vous tuer : si vous voulez vivre, ouvrez-moi la
porte, et je suis le meilleur de vos amis. J’aperçus les clefs qui étaient sur la table ; je
les pris, et je le priai de me suivre en faisant le moins de bruit qu’il pourrait. Il fut obligé
de s’y résoudre. À mesure que nous avancions et qu’il ouvrait une porte, il me répétait
avec un soupir : Ah ! mon fils, ah ! qui l’aurait jamais cru ? — Point de bruit, mon père,
répétais-je de mon côté à tout moment. Enfin nous arrivâmes à une espèce de barrière
qui est avant la grande porte de la rue. Je me croyais déjà libre, et j’étais derrière le
père, tenant ma chandelle d’une main et mon pistolet de l’autre. Pendant qu’il
s’empressait d’ouvrir, un domestique qui couchait dans une chambre voisine, entendant
le bruit de quelques verrous, se lève et met la tête à sa porte. Le bon père le crut
apparemment capable de m’arrêter. Il lui ordonna avec beaucoup d’imprudence de venir
à son secours. C’était un puissant coquin, qui s’élança sur moi sans balancer. Je ne le
marchandai point ; je lui lâchai le coup au milieu de la poitrine. Voilà de quoi vous êtes
cause, mon père, dis-je assez fièrement à mon guide. Mais que cela ne vous empêche
point d’achever, ajoutai-je en le poussant vers la dernière porte. Il n’osa refuser de
l’ouvrir. Je sortis heureusement, et je trouvai à quatre pas Lescaut qui m’attendait avec
deux amis, suivant sa promesse.
Nous nous éloignâmes. Lescaut me demanda s’il n’avait pas entendu tirer un
pistolet. C’est votre faute, lui dis-je ; pourquoi me l’apportiez-vous chargé ? Cependant je
le remerciai d’avoir eu cette précaution, sans laquelle j’étais sans doute à Saint-Lazare
pour longtemps.
Manon Lescaut, Abbé Prévost, 1753
Parcours : Personnages en marge, plaisirs du romanesque
Texte 2 : l’évasion de Saint-Lazare
Ce compliment devait le surprendre. Il demeura quelque temps à me considérer,
sans me répondre. Comme je n’en vais pas à perdre, je repris la parole pour lui dire que
j’étais fort touché de toutes ses bontés, mais que, la liberté étant le plus cher de tous les
biens, surtout pour moi à qui on la ravissait injustement, j’étais résolu de me la procurer
cette nuit même, à quelque prix que ce fût ; et de peur qu’il ne lui prît envie d’élever la
voix pour appeler du secours, je lui fis voir une honnête raison de silence, que je tenais
sous mon justaucorps. Un pistolet ! me dit-il. Quoi ! mon fils, vous voulez m’ôter la vie
pour reconnaître la considération que j’ai eue pour vous ? — À Dieu ne plaise ! lui
répondis-je ; vous avez trop d’esprit et de raison pour me mettre dans cette nécessité ;
mais je veux être libre, et j’y suis si résolu, que si mon projet manque par votre faute,
c’est fait de vous absolument. — Mais, mon cher fils, reprit-il d’un air pâle et effrayé, que
vous ai-je fait ? quelle raison avez-vous de vouloir ma mort ? — Eh ! non, répliquai-je
avec impatience. Je n’ai pas dessein de vous tuer : si vous voulez vivre, ouvrez-moi la
porte, et je suis le meilleur de vos amis. J’aperçus les clefs qui étaient sur la table ; je
les pris, et je le priai de me suivre en faisant le moins de bruit qu’il pourrait. Il fut obligé
de s’y résoudre. À mesure que nous avancions et qu’il ouvrait une porte, il me répétait
avec un soupir : Ah ! mon fils, ah ! qui l’aurait jamais cru ? — Point de bruit, mon père,
répétais-je de mon côté à tout moment. Enfin nous arrivâmes à une espèce de barrière
qui est avant la grande porte de la rue. Je me croyais déjà libre, et j’étais derrière le
père, tenant ma chandelle d’une main et mon pistolet de l’autre. Pendant qu’il
s’empressait d’ouvrir, un domestique qui couchait dans une chambre voisine, entendant
le bruit de quelques verrous, se lève et met la tête à sa porte. Le bon père le crut
apparemment capable de m’arrêter. Il lui ordonna avec beaucoup d’imprudence de venir
à son secours. C’était un puissant coquin, qui s’élança sur moi sans balancer. Je ne le
marchandai point ; je lui lâchai le coup au milieu de la poitrine. Voilà de quoi vous êtes
cause, mon père, dis-je assez fièrement à mon guide. Mais que cela ne vous empêche
point d’achever, ajoutai-je en le poussant vers la dernière porte. Il n’osa refuser de
l’ouvrir. Je sortis heureusement, et je trouvai à quatre pas Lescaut qui m’attendait avec
deux amis, suivant sa promesse.
Nous nous éloignâmes. Lescaut me demanda s’il n’avait pas entendu tirer un
pistolet. C’est votre faute, lui dis-je ; pourquoi me l’apportiez-vous chargé ? Cependant je
le remerciai d’avoir eu cette précaution, sans laquelle j’étais sans doute à Saint-Lazare
pour longtemps.
Explication 1 – Manon Lescaut Abbé Prévost
La curiosité me fit descendre de mon cheval, que je laissai à mon palefrenier.
J’entrai avec peine, en perçant la foule, et je vis en effet quelque chose d’assez
touchant.
Parmi les douze filles, qui étaient enchaînées six à six par le milieu du corps, il y
en avait une dont l’air et la figure étaient si peu conformes à sa condition, qu’en tout
autre état je l’eusse prise pour une personne du premier rang. Sa tristesse et la
saleté de son linge et de ses habits l’enlaidissaient si peu, que sa vue m’inspira du
respect et de la pitié. Elle tâchait néanmoins de se tourner, autant que sa chaîne
pouvait le permettre, pour dérober son visage aux yeux des spectateurs. L’effort
qu’elle faisait pour se cacher était si naturel, qu’il paraissait venir d’un sentiment de
modestie.
Comme les six gardes qui accompagnaient cette malheureuse bande étaient
aussi dans la chambre, je pris le chef en particulier, et je lui demandai quelques
lumières sur le sort de cette belle fille. Il ne put m’en donner que de fort générales.
« Nous l’avons tirée de l’hôpital, me dit-il, par ordre de M. le lieutenant général de
police. Il n’y a pas d’apparence qu’elle y eût été renfermée pour ses bonnes actions.
Je l’ai interrogée plusieurs fois sur la route ; elle s’obstine à ne me rien répondre.
Mais, quoique je n’aie pas reçu ordre de la ménager plus que les autres, je ne laisse
pas d’avoir quelques égards pour elle, parce qu’il me semble qu’elle vaut un peu
mieux que ses compagnes. Voilà un jeune homme, ajouta l’archer, qui pourrait vous
instruire mieux que moi sur la cause de sa disgrâce. Il l’a suivie depuis Paris, sans
cesser presque un moment de pleurer. Il faut que ce soit son frère ou son amant. »
Je me tournai vers le coin de la chambre où ce jeune homme était assis. Il
paraissait enseveli dans une rêverie profonde. Je n’ai jamais vu de plus vive image
de la douleur. Il était mis fort simplement ; mais on distinguait au premier coup d’œil
un homme qui a de la naissance et de l’éducation. Je m’approchai de lui. Il se leva,
et je découvris dans ses yeux, dans sa figure et dans tous ses mouvements, un air si
fin et si noble, que je me sentis porté naturellement à lui vouloir du bien.
Explication 1 – Manon Lescaut Abbé Prévost
La curiosité me fit descendre de mon cheval, que je laissai à mon palefrenier.
J’entrai avec peine, en perçant la foule, et je vis en effet quelque chose d’assez
touchant.
Parmi les douze filles, qui étaient enchaînées six à six par le milieu du corps, il y
en avait une dont l’air et la figure étaient si peu conformes à sa condition, qu’en tout
autre état je l’eusse prise pour une personne du premier rang. Sa tristesse et la
saleté de son linge et de ses habits l’enlaidissaient si peu, que sa vue m’inspira du
respect et de la pitié. Elle tâchait néanmoins de se tourner, autant que sa chaîne
pouvait le permettre, pour dérober son visage aux yeux des spectateurs. L’effort
qu’elle faisait pour se cacher était si naturel, qu’il paraissait venir d’un sentiment de
modestie.
Comme les six gardes qui accompagnaient cette malheureuse bande étaient
aussi dans la chambre, je pris le chef en particulier, et je lui demandai quelques
lumières sur le sort de cette belle fille. Il ne put m’en donner que de fort générales.
« Nous l’avons tirée de l’hôpital, me dit-il, par ordre de M. le lieutenant général de
police. Il n’y a pas d’apparence qu’elle y eût été renfermée pour ses bonnes actions.
Je l’ai interrogée plusieurs fois sur la route ; elle s’obstine à ne me rien répondre.
Mais, quoique je n’aie pas reçu ordre de la ménager plus que les autres, je ne laisse
pas d’avoir quelques égards pour elle, parce qu’il me semble qu’elle vaut un peu
mieux que ses compagnes. Voilà un jeune homme, ajouta l’archer, qui pourrait vous
instruire mieux que moi sur la cause de sa disgrâce. Il l’a suivie depuis Paris, sans
cesser presque un moment de pleurer. Il faut que ce soit son frère ou son amant. »
Je me tournai vers le coin de la chambre où ce jeune homme était assis. Il
paraissait enseveli dans une rêverie profonde. Je n’ai jamais vu de plus vive image
de la douleur. Il était mis fort simplement ; mais on distinguait au premier coup d’œil
un homme qui a de la naissance et de l’éducation. Je m’approchai de lui. Il se leva,
et je découvris dans ses yeux, dans sa figure et dans tous ses mouvements, un air si
fin et si noble, que je me sentis porté naturellement à lui vouloir du bien.
Explication 1 – Manon Lescaut Abbé Prévost
La curiosité me fit descendre de mon cheval, que je laissai à mon palefrenier.
J’entrai avec peine, en perçant la foule, et je vis en effet quelque chose d’assez
touchant.
Parmi les douze filles, qui étaient enchaînées six à six par le milieu du corps, il y
en avait une dont l’air et la figure étaient si peu conformes à sa condition, qu’en tout
autre état je l’eusse prise pour une personne du premier rang. Sa tristesse et la
saleté de son linge et de ses habits l’enlaidissaient si peu, que sa vue m’inspira du
respect et de la pitié. Elle tâchait néanmoins de se tourner, autant que sa chaîne
pouvait le permettre, pour dérober son visage aux yeux des spectateurs. L’effort
qu’elle faisait pour se cacher était si naturel, qu’il paraissait venir d’un sentiment de
modestie.
Comme les six gardes qui accompagnaient cette malheureuse bande étaient
aussi dans la chambre, je pris le chef en particulier, et je lui demandai quelques
lumières sur le sort de cette belle fille. Il ne put m’en donner que de fort générales.
« Nous l’avons tirée de l’hôpital, me dit-il, par ordre de M. le lieutenant général de
police. Il n’y a pas d’apparence qu’elle y eût été renfermée pour ses bonnes actions.
Je l’ai interrogée plusieurs fois sur la route ; elle s’obstine à ne me rien répondre.
Mais, quoique je n’aie pas reçu ordre de la ménager plus que les autres, je ne laisse
pas d’avoir quelques égards pour elle, parce qu’il me semble qu’elle vaut un peu
mieux que ses compagnes. Voilà un jeune homme, ajouta l’archer, qui pourrait vous
instruire mieux que moi sur la cause de sa disgrâce. Il l’a suivie depuis Paris, sans
cesser presque un moment de pleurer. Il faut que ce soit son frère ou son amant. »
Je me tournai vers le coin de la chambre où ce jeune homme était assis. Il
paraissait enseveli dans une rêverie profonde. Je n’ai jamais vu de plus vive image
de la douleur. Il était mis fort simplement ; mais on distinguait au premier coup
d’œil un homme qui a de la naissance et de l’éducation. Je m’approchai de lui. Il se
leva, et je découvris dans ses yeux, dans sa figure et dans tous ses mouvements, un
air si fin et si noble, que je me sentis porté naturellement à lui vouloir du bien.
Explication 1 – Manon Lescaut Abbé Prévost
La curiosité me fit descendre de mon cheval, que je laissai à mon palefrenier.
J’entrai avec peine, en perçant la foule, et je vis en effet quelque chose d’assez
touchant.
Parmi les douze filles, qui étaient enchaînées six à six par le milieu du corps, il y
en avait une dont l’air et la figure étaient si peu conformes à sa condition, qu’en tout
autre état je l’eusse prise pour une personne du premier rang. Sa tristesse et la
saleté de son linge et de ses habits l’enlaidissaient si peu, que sa vue m’inspira du
respect et de la pitié. Elle tâchait néanmoins de se tourner, autant que sa chaîne
pouvait le permettre, pour dérober son visage aux yeux des spectateurs. L’effort
qu’elle faisait pour se cacher était si naturel, qu’il paraissait venir d’un sentiment de
modestie.
Comme les six gardes qui accompagnaient cette malheureuse bande étaient
aussi dans la chambre, je pris le chef en particulier, et je lui demandai quelques
lumières sur le sort de cette belle fille. Il ne put m’en donner que de fort générales.
« Nous l’avons tirée de l’hôpital, me dit-il, par ordre de M. le lieutenant général de
police. Il n’y a pas d’apparence qu’elle y eût été renfermée pour ses bonnes actions.
Je l’ai interrogée plusieurs fois sur la route ; elle s’obstine à ne me rien répondre.
Mais, quoique je n’aie pas reçu ordre de la ménager plus que les autres, je ne laisse
pas d’avoir quelques égards pour elle, parce qu’il me semble qu’elle vaut un peu
mieux que ses compagnes. Voilà un jeune homme, ajouta l’archer, qui pourrait vous
instruire mieux que moi sur la cause de sa disgrâce. Il l’a suivie depuis Paris, sans
cesser presque un moment de pleurer. Il faut que ce soit son frère ou son amant. »
Je me tournai vers le coin de la chambre où ce jeune homme était assis. Il
paraissait enseveli dans une rêverie profonde. Je n’ai jamais vu de plus vive image
de la douleur. Il était mis fort simplement ; mais on distinguait au premier coup d’œil
un homme qui a de la naissance et de l’éducation. Je m’approchai de lui. Il se leva,
et je découvris dans ses yeux, dans sa figure et dans tous ses mouvements, un air si
fin et si noble, que je me sentis porté naturellement à lui vouloir du bien.
Manon Lescaut, Abbé Prévost, 1753
Parcours : Personnages en marge, plaisirs du romanesque
Texte 3 “La mort de Manon”
Nous marchâmes aussi longtemps que le courage de Manon put la soutenir,
c’est-à-dire environ deux lieues, car cette amante incomparable refusa
constamment de s’arrêter plus tôt. Accablée enfin de lassitude, elle me confessa
qu’il lui était impossible d’avancer davantage. Il était déjà nuit. Nous nous assîmes
au milieu d’une vaste plaine, sans avoir pu trouver un arbre pour nous mettre à
couvert. Son premier soin fut de changer le linge de ma blessure, qu’elle avait
pansée elle-même avant notre départ. Je m’opposai en vain à ses volontés.
J’aurais achevé de l’accabler mortellement, si je lui eusse refusé la satisfaction de
me croire à mon aise et sans danger, avant que de penser à sa propre
conservation. Je me soumis durant quelques moments à ses désirs. Je reçus ses
soins en silence et avec honte. Mais, lorsqu’elle eut satisfait sa tendresse, avec
quelle ardeur la mienne ne prit-elle pas son tour ! Je me dépouillai de tous mes
habits, pour lui faire trouver la terre moins dure en les étendant sous elle. Je la fis
consentir, malgré elle, à me voir employer à son usage tout ce que je pus imaginer
de moins incommode. J’échauffai ses mains par mes baisers ardents et par la
chaleur de mes soupirs. Je passai la nuit entière à veiller près d’elle, et à prier le
Ciel de lui accorder un sommeil doux et paisible. Ô Dieu ! que mes vœux étaient
vifs et sincères ! et par quel rigoureux jugement aviez-vous résolu de ne les pas
exaucer !
Pardonnez, si j’achève en peu de mots un récit qui me tue. Je vous raconte un
malheur qui n’eut jamais d’exemple. Toute ma vie est destinée à le pleurer. Mais,
quoique je le porte sans cesse dans ma mémoire, mon âme semble reculer
d’horreur chaque fois que j’entreprends de l’exprimer.
Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma chère
maîtresse endormie et je n’osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de
troubler son sommeil. Je m’aperçus dès le point du jour, en touchant ses mains,
qu’elle les avait froides et tremblantes. Je les approchai de mon sein, pour les
échauffer. Elle sentit ce mouvement, et, faisant un effort pour saisir les miennes,
elle me dit, d’une voix faible, qu’elle se croyait à sa dernière heure. Je ne pris
d’abord ce discours que pour un langage ordinaire dans l’infortune, et je n’y
répondis que par les tendres consolations de l’amour. Mais, ses soupirs fréquents,
son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains, dans lesquelles elle
continuait de tenir les miennes, me firent connaître que la fin de ses malheurs
approchait. N’exigez point de moi que je vous décrive mes sentiments, ni que je
vous rapporte ses dernières expressions. Je la perdis ; je reçus d’elle des marques
d’amour au moment même qu’elle expirait. C’est tout ce que j’ai la force de vous
apprendre de ce fatal et déplorable événement.
Mon âme ne suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva point, sans doute,
assez rigoureusement puni. Il a voulu que j’aie traîné, depuis, une vie languissante
et misérable. Je renonce volontairement à la mener jamais plus heureuse.
Manon Lescaut, Abbé Prévost, 1753
Parcours : Personnages en marge, plaisirs du romanesque
Texte 3 “La mort de Manon”
Nous marchâmes aussi longtemps que le courage de Manon put la soutenir,
c’est-à-dire environ deux lieues, car cette amante incomparable refusa
constamment de s’arrêter plus tôt. Accablée enfin de lassitude, elle me confessa
qu’il lui était impossible d’avancer davantage. Il était déjà nuit. Nous nous assîmes
au milieu d’une vaste plaine, sans avoir pu trouver un arbre pour nous mettre à
couvert. Son premier soin fut de changer le linge de ma blessure, qu’elle avait
pansée elle-même avant notre départ. Je m’opposai en vain à ses volontés.
J’aurais achevé de l’accabler mortellement, si je lui eusse refusé la satisfaction de
me croire à mon aise et sans danger, avant que de penser à sa propre
conservation. Je me soumis durant quelques moments à ses désirs. Je reçus ses
soins en silence et avec honte. Mais, lorsqu’elle eut satisfait sa tendresse, avec
quelle ardeur la mienne ne prit-elle pas son tour ! Je me dépouillai de tous mes
habits, pour lui faire trouver la terre moins dure en les étendant sous elle. Je la fis
consentir, malgré elle, à me voir employer à son usage tout ce que je pus imaginer
de moins incommode. J’échauffai ses mains par mes baisers ardents et par la
chaleur de mes soupirs. Je passai la nuit entière à veiller près d’elle, et à prier le
Ciel de lui accorder un sommeil doux et paisible. Ô Dieu ! que mes vœux étaient
vifs et sincères ! et par quel rigoureux jugement aviez-vous résolu de ne les pas
exaucer !
Pardonnez, si j’achève en peu de mots un récit qui me tue. Je vous raconte un
malheur qui n’eut jamais d’exemple. Toute ma vie est destinée à le pleurer. Mais,
quoique je le porte sans cesse dans ma mémoire, mon âme semble reculer
d’horreur chaque fois que j’entreprends de l’exprimer.
Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma chère
maîtresse endormie et je n’osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de
troubler son sommeil. Je m’aperçus dès le point du jour, en touchant ses mains,
qu’elle les avait froides et tremblantes. Je les approchai de mon sein, pour les
échauffer. Elle sentit ce mouvement, et, faisant un effort pour saisir les miennes,
elle me dit, d’une voix faible, qu’elle se croyait à sa dernière heure. Je ne pris
d’abord ce discours que pour un langage ordinaire dans l’infortune, et je n’y
répondis que par les tendres consolations de l’amour. Mais, ses soupirs fréquents,
son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains, dans lesquelles elle
continuait de tenir les miennes, me firent connaître que la fin de ses malheurs
approchait. N’exigez point de moi que je vous décrive mes sentiments, ni que je
vous rapporte ses dernières expressions. Je la perdis ; je reçus d’elle des marques
d’amour au moment même qu’elle expirait. C’est tout ce que j’ai la force de vous
apprendre de ce fatal et déplorable événement.
Mon âme ne suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva point, sans doute,
assez rigoureusement puni. Il a voulu que j’aie traîné, depuis, une vie languissante
et misérable. Je renonce volontairement à la mener jamais plus heureuse.
Manon Lescaut, Abbé Prévost, 1753
Parcours : Personnages en marge, plaisirs du romanesque
Texte 3 “La mort de Manon”
Nous marchâmes aussi longtemps que le courage de Manon put la soutenir,
c’est-à-dire environ deux lieues, car cette amante incomparable refusa
constamment de s’arrêter plus tôt. Accablée enfin de lassitude, elle me confessa
qu’il lui était impossible d’avancer davantage. Il était déjà nuit. Nous nous assîmes
au milieu d’une vaste plaine, sans avoir pu trouver un arbre pour nous mettre à
couvert. Son premier soin fut de changer le linge de ma blessure, qu’elle avait
pansée elle-même avant notre départ. Je m’opposai en vain à ses volontés.
J’aurais achevé de l’accabler mortellement, si je lui eusse refusé la satisfaction de
me croire à mon aise et sans danger, avant que de penser à sa propre
conservation. Je me soumis durant quelques moments à ses désirs. Je reçus ses
soins en silence et avec honte. Mais, lorsqu’elle eut satisfait sa tendresse, avec
quelle ardeur la mienne ne prit-elle pas son tour ! Je me dépouillai de tous mes
habits, pour lui faire trouver la terre moins dure en les étendant sous elle. Je la fis
consentir, malgré elle, à me voir employer à son usage tout ce que je pus imaginer
de moins incommode. J’échauffai ses mains par mes baisers ardents et par la
chaleur de mes soupirs. Je passai la nuit entière à veiller près d’elle, et à prier le
Ciel de lui accorder un sommeil doux et paisible. Ô Dieu ! que mes vœux étaient
vifs et sincères ! et par quel rigoureux jugement aviez-vous résolu de ne les pas
exaucer !
Pardonnez, si j’achève en peu de mots un récit qui me tue. Je vous raconte un
malheur qui n’eut jamais d’exemple. Toute ma vie est destinée à le pleurer. Mais,
quoique je le porte sans cesse dans ma mémoire, mon âme semble reculer
d’horreur chaque fois que j’entreprends de l’exprimer.
Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma chère
maîtresse endormie et je n’osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de
troubler son sommeil. Je m’aperçus dès le point du jour, en touchant ses mains,
qu’elle les avait froides et tremblantes. Je les approchai de mon sein, pour les
échauffer. Elle sentit ce mouvement, et, faisant un effort pour saisir les miennes,
elle me dit, d’une voix faible, qu’elle se croyait à sa dernière heure. Je ne pris
d’abord ce discours que pour un langage ordinaire dans l’infortune, et je n’y
répondis que par les tendres consolations de l’amour. Mais, ses soupirs fréquents,
son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains, dans lesquelles elle
continuait de tenir les miennes, me firent connaître que la fin de ses malheurs
approchait. N’exigez point de moi que je vous décrive mes sentiments, ni que je
vous rapporte ses dernières expressions. Je la perdis ; je reçus d’elle des marques
d’amour au moment même qu’elle expirait. C’est tout ce que j’ai la force de vous
apprendre de ce fatal et déplorable événement.
Mon âme ne suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva point, sans doute,
assez rigoureusement puni. Il a voulu que j’aie traîné, depuis, une vie languissante
et misérable. Je renonce volontairement à la mener jamais plus heureuse.
Manon Lescaut, Abbé Prévost, 1753
Parcours : Personnages en marge, plaisirs du romanesque
Texte 3 “La mort de Manon”
Nous marchâmes aussi longtemps que le courage de Manon put la soutenir,
c’est-à-dire environ deux lieues, car cette amante incomparable refusa
constamment de s’arrêter plus tôt. Accablée enfin de lassitude, elle me confessa
qu’il lui était impossible d’avancer davantage. Il était déjà nuit. Nous nous assîmes
au milieu d’une vaste plaine, sans avoir pu trouver un arbre pour nous mettre à
couvert. Son premier soin fut de changer le linge de ma blessure, qu’elle avait
pansée elle-même avant notre départ. Je m’opposai en vain à ses volontés.
J’aurais achevé de l’accabler mortellement, si je lui eusse refusé la satisfaction de
me croire à mon aise et sans danger, avant que de penser à sa propre
conservation. Je me soumis durant quelques moments à ses désirs. Je reçus ses
soins en silence et avec honte. Mais, lorsqu’elle eut satisfait sa tendresse, avec
quelle ardeur la mienne ne prit-elle pas son tour ! Je me dépouillai de tous mes
habits, pour lui faire trouver la terre moins dure en les étendant sous elle. Je la fis
consentir, malgré elle, à me voir employer à son usage tout ce que je pus imaginer
de moins incommode. J’échauffai ses mains par mes baisers ardents et par la
chaleur de mes soupirs. Je passai la nuit entière à veiller près d’elle, et à prier le
Ciel de lui accorder un sommeil doux et paisible. Ô Dieu ! que mes vœux étaient
vifs et sincères ! et par quel rigoureux jugement aviez-vous résolu de ne les pas
exaucer !
Pardonnez, si j’achève en peu de mots un récit qui me tue. Je vous raconte un
malheur qui n’eut jamais d’exemple. Toute ma vie est destinée à le pleurer. Mais,
quoique je le porte sans cesse dans ma mémoire, mon âme semble reculer
d’horreur chaque fois que j’entreprends de l’exprimer.
Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma chère
maîtresse endormie et je n’osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de
troubler son sommeil. Je m’aperçus dès le point du jour, en touchant ses mains,
qu’elle les avait froides et tremblantes. Je les approchai de mon sein, pour les
échauffer. Elle sentit ce mouvement, et, faisant un effort pour saisir les miennes,
elle me dit, d’une voix faible, qu’elle se croyait à sa dernière heure. Je ne pris
d’abord ce discours que pour un langage ordinaire dans l’infortune, et je n’y
répondis que par les tendres consolations de l’amour. Mais, ses soupirs fréquents,
son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains, dans lesquelles elle
continuait de tenir les miennes, me firent connaître que la fin de ses malheurs
approchait. N’exigez point de moi que je vous décrive mes sentiments, ni que je
vous rapporte ses dernières expressions. Je la perdis ; je reçus d’elle des marques
d’amour au moment même qu’elle expirait. C’est tout ce que j’ai la force de vous
apprendre de ce fatal et déplorable événement.
Mon âme ne suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva point, sans doute,
assez rigoureusement puni. Il a voulu que j’aie traîné, depuis, une vie languissante
et misérable. Je renonce volontairement à la mener jamais plus heureuse.
Manon Lescaut, Abbé Prévost, 1753
Parcours : Personnages en marge, plaisirs du romanesque
Texte 3 “La mort de Manon”
Nous marchâmes aussi longtemps que le courage de Manon put la soutenir,
c’est-à-dire environ deux lieues, car cette amante incomparable refusa
constamment de s’arrêter plus tôt. Accablée enfin de lassitude, elle me confessa
qu’il lui était impossible d’avancer davantage. Il était déjà nuit. Nous nous assîmes
au milieu d’une vaste plaine, sans avoir pu trouver un arbre pour nous mettre à
couvert. Son premier soin fut de changer le linge de ma blessure, qu’elle avait
pansée elle-même avant notre départ. Je m’opposai en vain à ses volontés.
J’aurais achevé de l’accabler mortellement, si je lui eusse refusé la satisfaction de
me croire à mon aise et sans danger, avant que de penser à sa propre
conservation. Je me soumis durant quelques moments à ses désirs. Je reçus ses
soins en silence et avec honte. Mais, lorsqu’elle eut satisfait sa tendresse, avec
quelle ardeur la mienne ne prit-elle pas son tour ! Je me dépouillai de tous mes
habits, pour lui faire trouver la terre moins dure en les étendant sous elle. Je la fis
consentir, malgré elle, à me voir employer à son usage tout ce que je pus imaginer
de moins incommode. J’échauffai ses mains par mes baisers ardents et par la
chaleur de mes soupirs. Je passai la nuit entière à veiller près d’elle, et à prier le
Ciel de lui accorder un sommeil doux et paisible. Ô Dieu ! que mes vœux étaient
vifs et sincères ! et par quel rigoureux jugement aviez-vous résolu de ne les pas
exaucer !
Pardonnez, si j’achève en peu de mots un récit qui me tue. Je vous raconte un
malheur qui n’eut jamais d’exemple. Toute ma vie est destinée à le pleurer. Mais,
quoique je le porte sans cesse dans ma mémoire, mon âme semble reculer
d’horreur chaque fois que j’entreprends de l’exprimer.
Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma chère
maîtresse endormie et je n’osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de
troubler son sommeil. Je m’aperçus dès le point du jour, en touchant ses mains,
qu’elle les avait froides et tremblantes. Je les approchai de mon sein, pour les
échauffer. Elle sentit ce mouvement, et, faisant un effort pour saisir les miennes,
elle me dit, d’une voix faible, qu’elle se croyait à sa dernière heure. Je ne pris
d’abord ce discours que pour un langage ordinaire dans l’infortune, et je n’y
répondis que par les tendres consolations de l’amour. Mais, ses soupirs fréquents,
son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains, dans lesquelles elle
continuait de tenir les miennes, me firent connaître que la fin de ses malheurs
approchait. N’exigez point de moi que je vous décrive mes sentiments, ni que je
vous rapporte ses dernières expressions. Je la perdis ; je reçus d’elle des marques
d’amour au moment même qu’elle expirait. C’est tout ce que j’ai la force de vous
apprendre de ce fatal et déplorable événement.
Mon âme ne suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva point, sans doute,
assez rigoureusement puni. Il a voulu que j’aie traîné, depuis, une vie languissante
et misérable. Je renonce volontairement à la mener jamais plus heureuse.
Explication linéaire 4 – Carmen, Prosper Mérimée, 1845
C’était un vendredi, et je ne l’oublierai jamais. Je vis cette Carmen que
vous connaissez, chez qui je vous ai rencontré il y a quelques mois.
Elle avait un jupon rouge fort court qui laissait voir des bas de soie blancs
avec plus d’un trou, et des souliers mignons de maroquin rouge attachés avec
des rubans couleur de feu. Elle écartait sa mantille afin de montrer ses épaules
et un gros bouquet de cassie qui sortait de sa chemise. Elle avait encore une
fleur de cassie dans le coin de la bouche, et elle s’avançait en se balançant sur
ses hanches comme une pouliche du haras de Cordoue. Dans mon pays, une
femme en ce costume aurait obligé le monde à se signer. À Séville, chacun lui
adressait quelque compliment gaillard sur sa tournure ; elle répondait à chacun,
faisant les yeux en coulisse, le poing sur la hanche, effrontée comme une vraie
bohémienne qu’elle était. D’abord elle ne me plut pas, et je repris mon ouvrage ;
mais elle, suivant l’usage des femmes et des chats qui ne viennent pas quand on
les appelle et qui viennent quand on ne les appelle pas, s’arrêta devant moi et
m’adressa la parole :
— Compère, me dit-elle à la façon andalouse, veux-tu me donner ta chaîne
pour tenir les clefs de mon coffre-fort ?
— C’est pour attacher mon épinglette, lui répondis-je.
— Ton épinglette ! s’écria-t-elle en riant. Ah ! monsieur fait de la dentelle,
puisqu’il a besoin d’épingles ! Tout le monde qui était là se mit à rire, et moi je
me sentais rougir, et je ne pouvais trouver rien à lui répondre. — Allons, mon
cœur, reprit-elle, fais-moi sept aunes de dentelle noire pour une mantille,
épinglier de mon âme ! — Et prenant la fleur de cassie qu’elle avait à la bouche,
elle me la lança, d’un mouvement du pouce, juste entre les deux yeux.
Monsieur, cela me fit l’effet d’une balle qui m’arrivait… Je ne savais où me
fourrer, je demeurais immobile comme une planche. Quand elle fut entrée dans
la manufacture, je vis la fleur de cassie qui était tombée à terre entre mes pieds ;
je ne sais ce qui me prit, mais je la ramassai sans que mes camarades s’en
aperçussent et je la mis précieusement dans ma veste. Première sottise !
Carmen de Prosper Mérimée, publié en 1845
Explication linéaire 4 – Carmen, Prosper Mérimée, 1845
C’était un vendredi, et je ne l’oublierai jamais. Je vis cette Carmen que
vous connaissez, chez qui je vous ai rencontré il y a quelques mois.
Elle avait un jupon rouge fort court qui laissait voir des bas de soie blancs
avec plus d’un trou, et des souliers mignons de maroquin rouge attachés avec
des rubans couleur de feu. Elle écartait sa mantille afin de montrer ses épaules
et un gros bouquet de cassie qui sortait de sa chemise. Elle avait encore une
fleur de cassie dans le coin de la bouche, et elle s’avançait en se balançant sur
ses hanches comme une pouliche du haras de Cordoue. Dans mon pays, une
femme en ce costume aurait obligé le monde à se signer. À Séville, chacun lui
adressait quelque compliment gaillard sur sa tournure ; elle répondait à chacun,
faisant les yeux en coulisse, le poing sur la hanche, effrontée comme une vraie
bohémienne qu’elle était. D’abord elle ne me plut pas, et je repris mon ouvrage ;
mais elle, suivant l’usage des femmes et des chats qui ne viennent pas quand on
les appelle et qui viennent quand on ne les appelle pas, s’arrêta devant moi et
m’adressa la parole :
— Compère, me dit-elle à la façon andalouse, veux-tu me donner ta chaîne
pour tenir les clefs de mon coffre-fort ?
— C’est pour attacher mon épinglette, lui répondis-je.
— Ton épinglette ! s’écria-t-elle en riant. Ah ! monsieur fait de la dentelle,
puisqu’il a besoin d’épingles ! Tout le monde qui était là se mit à rire, et moi je
me sentais rougir, et je ne pouvais trouver rien à lui répondre. — Allons, mon
cœur, reprit-elle, fais-moi sept aunes de dentelle noire pour une mantille,
épinglier de mon âme ! — Et prenant la fleur de cassie qu’elle avait à la bouche,
elle me la lança, d’un mouvement du pouce, juste entre les deux yeux.
Monsieur, cela me fit l’effet d’une balle qui m’arrivait… Je ne savais où me
fourrer, je demeurais immobile comme une planche. Quand elle fut entrée dans
la manufacture, je vis la fleur de cassie qui était tombée à terre entre mes pieds ;
je ne sais ce qui me prit, mais je la ramassai sans que mes camarades s’en
aperçussent et je la mis précieusement dans ma veste. Première sottise !
Carmen de Prosper Mérimée, publié en 1845
Explication linéaire 4 – Carmen, Prosper Mérimée, 1845
C’était un vendredi, et je ne l’oublierai jamais. Je vis cette Carmen que
vous connaissez, chez qui je vous ai rencontré il y a quelques mois.
Elle avait un jupon rouge fort court qui laissait voir des bas de soie blancs
avec plus d’un trou, et des souliers mignons de maroquin rouge attachés avec
des rubans couleur de feu. Elle écartait sa mantille afin de montrer ses épaules
et un gros bouquet de cassie qui sortait de sa chemise. Elle avait encore une
fleur de cassie dans le coin de la bouche, et elle s’avançait en se balançant sur
ses hanches comme une pouliche du haras de Cordoue. Dans mon pays, une
femme en ce costume aurait obligé le monde à se signer. À Séville, chacun lui
adressait quelque compliment gaillard sur sa tournure ; elle répondait à chacun,
faisant les yeux en coulisse, le poing sur la hanche, effrontée comme une vraie
bohémienne qu’elle était. D’abord elle ne me plut pas, et je repris mon ouvrage ;
mais elle, suivant l’usage des femmes et des chats qui ne viennent pas quand on
les appelle et qui viennent quand on ne les appelle pas, s’arrêta devant moi et
m’adressa la parole :
— Compère, me dit-elle à la façon andalouse, veux-tu me donner ta chaîne
pour tenir les clefs de mon coffre-fort ?
— C’est pour attacher mon épinglette, lui répondis-je.
— Ton épinglette ! s’écria-t-elle en riant. Ah ! monsieur fait de la dentelle,
puisqu’il a besoin d’épingles ! Tout le monde qui était là se mit à rire, et moi je
me sentais rougir, et je ne pouvais trouver rien à lui répondre. — Allons, mon
cœur, reprit-elle, fais-moi sept aunes de dentelle noire pour une mantille,
épinglier de mon âme ! — Et prenant la fleur de cassie qu’elle avait à la bouche,
elle me la lança, d’un mouvement du pouce, juste entre les deux yeux.
Monsieur, cela me fit l’effet d’une balle qui m’arrivait… Je ne savais où me
fourrer, je demeurais immobile comme une planche. Quand elle fut entrée dans
la manufacture, je vis la fleur de cassie qui était tombée à terre entre mes pieds ;
je ne sais ce qui me prit, mais je la ramassai sans que mes camarades s’en
aperçussent et je la mis précieusement dans ma veste. Première sottise !
Carmen de Prosper Mérimée, publié en 1845
Explication linéaire 4 – Carmen, Prosper Mérimée, 1845
C’était un vendredi, et je ne l’oublierai jamais. Je vis cette Carmen que
vous connaissez, chez qui je vous ai rencontré il y a quelques mois.
Elle avait un jupon rouge fort court qui laissait voir des bas de soie blancs
avec plus d’un trou, et des souliers mignons de maroquin rouge attachés avec
des rubans couleur de feu. Elle écartait sa mantille afin de montrer ses épaules
et un gros bouquet de cassie qui sortait de sa chemise. Elle avait encore une
fleur de cassie dans le coin de la bouche, et elle s’avançait en se balançant sur
ses hanches comme une pouliche du haras de Cordoue. Dans mon pays, une
femme en ce costume aurait obligé le monde à se signer. À Séville, chacun lui
adressait quelque compliment gaillard sur sa tournure ; elle répondait à chacun,
faisant les yeux en coulisse, le poing sur la hanche, effrontée comme une vraie
bohémienne qu’elle était. D’abord elle ne me plut pas, et je repris mon ouvrage ;
mais elle, suivant l’usage des femmes et des chats qui ne viennent pas quand on
les appelle et qui viennent quand on ne les appelle pas, s’arrêta devant moi et
m’adressa la parole :
— Compère, me dit-elle à la façon andalouse, veux-tu me donner ta chaîne
pour tenir les clefs de mon coffre-fort ?
— C’est pour attacher mon épinglette, lui répondis-je.
— Ton épinglette ! s’écria-t-elle en riant. Ah ! monsieur fait de la dentelle,
puisqu’il a besoin d’épingles ! Tout le monde qui était là se mit à rire, et moi je
me sentais rougir, et je ne pouvais trouver rien à lui répondre. — Allons, mon
cœur, reprit-elle, fais-moi sept aunes de dentelle noire pour une mantille,
épinglier de mon âme ! — Et prenant la fleur de cassie qu’elle avait à la bouche,
elle me la lança, d’un mouvement du pouce, juste entre les deux yeux.
Monsieur, cela me fit l’effet d’une balle qui m’arrivait… Je ne savais où me
fourrer, je demeurais immobile comme une planche. Quand elle fut entrée dans
la manufacture, je vis la fleur de cassie qui était tombée à terre entre mes pieds ;
je ne sais ce qui me prit, mais je la ramassai sans que mes camarades s’en
aperçussent et je la mis précieusement dans ma veste. Première sottise !
Carmen de Prosper Mérimée, publié en 1845
Explication linéaire du début du Postambule de la Déclaration des droits
de la femme et de la citoyenne (fortement inspirée du manuel bordas en
ligne)
« Femme, réveille-toi ; le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l'univers ;
reconnais tes droits. Le puissant empire de la nature n'est plus environné de
préjugés, de fanatisme, de superstition et de mensonges. Le flambeau de la vérité a
dissipé tous les nuages de la sottise et de l'usurpation. L'homme esclave a multiplié
ses forces, a eu besoin de recourir aux tiennes pour briser ses fers. Devenu libre, il
est devenu injuste envers sa compagne. Ô femmes ! Femmes, quand cesserez-vous
d'être aveugles ? Quels sont les avantages que vous recueillis dans la révolution ?
Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé. Dans les siècles de corruption
vous n'avez régné que sur la faiblesse des hommes. Votre empire est détruit ; que
vous reste-t-il donc ? La conviction des injustices de l'homme. La réclamation de
votre patrimoine, fondée sur les sages décrets de la nature ; qu'auriez- vous à
redouter pour une si belle entreprise ? Le bon mot du Législateur des noces de
Cana ? Craignez-vous que nos Législateurs français, correcteurs de cette morale,
longtemps accrochée aux branches de la politique, mais qui n'est plus de saison, ne
vous répètent : femmes, qu'y a-t-il de commun entre vous et nous ? Tout, auriez-
vous à répondre. S'ils s'obstinent, dans leur faiblesse, à mettre cette inconséquence
en contradiction avec leurs principes ; opposez courageusement la force de la
raison aux vaines prétentions de supériorité ; réunissez-vous sous les étendards de
la philosophie ; déployez toute l'énergie de votre caractère, et vous verrez bientôt
ces orgueilleux, non serviles adorateurs rampants à vos pieds, mais fiers de
partager avec vous les trésors de l'Être Suprême. Quelles que soient les barrières
que l'on vous oppose, il est en votre pouvoir de les affranchir ; vous n'avez qu'à le
vouloir. »
Explication linéaire du début du Postambule de la Déclaration des droits
de la femme et de la citoyenne (fortement inspirée du manuel bordas en
ligne)
« Femme, réveille-toi ; le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l'univers ;
reconnais tes droits. Le puissant empire de la nature n'est plus environné de
préjugés, de fanatisme, de superstition et de mensonges. Le flambeau de la vérité a
dissipé tous les nuages de la sottise et de l'usurpation. L'homme esclave a multiplié
ses forces, a eu besoin de recourir aux tiennes pour briser ses fers. Devenu libre, il
est devenu injuste envers sa compagne. Ô femmes ! Femmes, quand cesserez-vous
d'être aveugles ? Quels sont les avantages que vous recueillis dans la révolution ?
Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé. Dans les siècles de corruption
vous n'avez régné que sur la faiblesse des hommes. Votre empire est détruit ; que
vous reste-t-il donc ? La conviction des injustices de l'homme. La réclamation de
votre patrimoine, fondée sur les sages décrets de la nature ; qu'auriez- vous à
redouter pour une si belle entreprise ? Le bon mot du Législateur des noces de
Cana ? Craignez-vous que nos Législateurs français, correcteurs de cette morale,
longtemps accrochée aux branches de la politique, mais qui n'est plus de saison, ne
vous répètent : femmes, qu'y a-t-il de commun entre vous et nous ? Tout, auriez-
vous à répondre. S'ils s'obstinent, dans leur faiblesse, à mettre cette inconséquence
en contradiction avec leurs principes ; opposez courageusement la force de la
raison aux vaines prétentions de supériorité ; réunissez-vous sous les étendards de
la philosophie ; déployez toute l'énergie de votre caractère, et vous verrez bientôt
ces orgueilleux, non serviles adorateurs rampants à vos pieds, mais fiers de
partager avec vous les trésors de l'Être Suprême. Quelles que soient les barrières
que l'on vous oppose, il est en votre pouvoir de les affranchir ; vous n'avez qu'à le
vouloir. »
Explication linéaire du début du Postambule de la Déclaration des droits
de la femme et de la citoyenne (fortement inspirée du manuel bordas en
ligne)
« Femme, réveille-toi ; le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l'univers ;
reconnais tes droits. Le puissant empire de la nature n'est plus environné de
préjugés, de fanatisme, de superstition et de mensonges. Le flambeau de la vérité a
dissipé tous les nuages de la sottise et de l'usurpation. L'homme esclave a multiplié
ses forces, a eu besoin de recourir aux tiennes pour briser ses fers. Devenu libre, il
est devenu injuste envers sa compagne. Ô femmes ! Femmes, quand cesserez-vous
d'être aveugles ? Quels sont les avantages que vous recueillis dans la révolution ?
Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé. Dans les siècles de corruption
vous n'avez régné que sur la faiblesse des hommes. Votre empire est détruit ; que
vous reste-t-il donc ? La conviction des injustices de l'homme. La réclamation de
votre patrimoine, fondée sur les sages décrets de la nature ; qu'auriez- vous à
redouter pour une si belle entreprise ? Le bon mot du Législateur des noces de
Cana ? Craignez-vous que nos Législateurs français, correcteurs de cette morale,
longtemps accrochée aux branches de la politique, mais qui n'est plus de saison, ne
vous répètent : femmes, qu'y a-t-il de commun entre vous et nous ? Tout, auriez-
vous à répondre. S'ils s'obstinent, dans leur faiblesse, à mettre cette inconséquence
en contradiction avec leurs principes ; opposez courageusement la force de la
raison aux vaines prétentions de supériorité ; réunissez-vous sous les étendards de
la philosophie ; déployez toute l'énergie de votre caractère, et vous verrez bientôt
ces orgueilleux, non serviles adorateurs rampants à vos pieds, mais fiers de
partager avec vous les trésors de l'Être Suprême. Quelles que soient les barrières
que l'on vous oppose, il est en votre pouvoir de les affranchir ; vous n'avez qu'à le
vouloir. »
Explication linéaire du début du Postambule de la Déclaration des droits
de la femme et de la citoyenne (fortement inspirée du manuel bordas en
ligne)
« Femme, réveille-toi ; le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l'univers ;
reconnais tes droits. Le puissant empire de la nature n'est plus environné de
préjugés, de fanatisme, de superstition et de mensonges. Le flambeau de la vérité a
dissipé tous les nuages de la sottise et de l'usurpation. L'homme esclave a multiplié
ses forces, a eu besoin de recourir aux tiennes pour briser ses fers. Devenu libre, il
est devenu injuste envers sa compagne. Ô femmes ! Femmes, quand cesserez-vous
d'être aveugles ? Quels sont les avantages que vous recueillis dans la révolution ?
Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé. Dans les siècles de corruption
vous n'avez régné que sur la faiblesse des hommes. Votre empire est détruit ; que
vous reste-t-il donc ? La conviction des injustices de l'homme. La réclamation de
votre patrimoine, fondée sur les sages décrets de la nature ; qu'auriez- vous à
redouter pour une si belle entreprise ? Le bon mot du Législateur des noces de
Cana ? Craignez-vous que nos Législateurs français, correcteurs de cette morale,
longtemps accrochée aux branches de la politique, mais qui n'est plus de saison, ne
vous répètent : femmes, qu'y a-t-il de commun entre vous et nous ? Tout, auriez-
vous à répondre. S'ils s'obstinent, dans leur faiblesse, à mettre cette inconséquence
en contradiction avec leurs principes ; opposez courageusement la force de la
raison aux vaines prétentions de supériorité ; réunissez-vous sous les étendards de
la philosophie ; déployez toute l'énergie de votre caractère, et vous verrez bientôt
ces orgueilleux, non serviles adorateurs rampants à vos pieds, mais fiers de
partager avec vous les trésors de l'Être Suprême. Quelles que soient les barrières
que l'on vous oppose, il est en votre pouvoir de les affranchir ; vous n'avez qu'à le
vouloir. »
Explication linéaire du début du Postambule de la Déclaration des droits
de la femme et de la citoyenne (fortement inspirée du manuel bordas en
ligne)
« Femme, réveille-toi ; le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l'univers ;
reconnais tes droits. Le puissant empire de la nature n'est plus environné de
préjugés, de fanatisme, de superstition et de mensonges. Le flambeau de la vérité a
dissipé tous les nuages de la sottise et de l'usurpation. L'homme esclave a multiplié
ses forces, a eu besoin de recourir aux tiennes pour briser ses fers. Devenu libre, il
est devenu injuste envers sa compagne. Ô femmes ! Femmes, quand cesserez-vous
d'être aveugles ? Quels sont les avantages que vous recueillis dans la révolution ?
Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé. Dans les siècles de corruption
vous n'avez régné que sur la faiblesse des hommes. Votre empire est détruit ; que
vous reste-t-il donc ? La conviction des injustices de l'homme. La réclamation de
votre patrimoine, fondée sur les sages décrets de la nature ; qu'auriez- vous à
redouter pour une si belle entreprise ? Le bon mot du Législateur des noces de
Cana ? Craignez-vous que nos Législateurs français, correcteurs de cette morale,
longtemps accrochée aux branches de la politique, mais qui n'est plus de saison, ne
vous répètent : femmes, qu'y a-t-il de commun entre vous et nous ? Tout, auriez-
vous à répondre. S'ils s'obstinent, dans leur faiblesse, à mettre cette inconséquence
en contradiction avec leurs principes ; opposez courageusement la force de la
raison aux vaines prétentions de supériorité ; réunissez-vous sous les étendards de
la philosophie ; déployez toute l'énergie de votre caractère, et vous verrez bientôt
ces orgueilleux, non serviles adorateurs rampants à vos pieds, mais fiers de
partager avec vous les trésors de l'Être Suprême. Quelles que soient les barrières
que l'on vous oppose, il est en votre pouvoir de les affranchir ; vous n'avez qu'à le
vouloir. »
Explication linéaire du début du Postambule de la Déclaration des droits de la
femme et de la citoyenne (fortement inspirée du manuel bordas en ligne)
« Femme, réveille-toi ; le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l'univers ;
reconnais tes droits. Le puissant empire de la nature n'est plus environné de
préjugés, de fanatisme, de superstition et de mensonges. Le flambeau de la vérité a
dissipé tous les nuages de la sottise et de l'usurpation. L'homme esclave a multiplié
ses forces, a eu besoin de recourir aux tiennes pour briser ses fers. Devenu libre, il
est devenu injuste envers sa compagne. Ô femmes ! Femmes, quand cesserez-vous
d'être aveugles ? Quels sont les avantages que vous recueillis dans la révolution ?
Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé. Dans les siècles de corruption
vous n'avez régné que sur la faiblesse des hommes. Votre empire est détruit ; que
vous reste-t-il donc ? La conviction des injustices de l'homme. La réclamation de
votre patrimoine, fondée sur les sages décrets de la nature ; qu'auriez- vous à
redouter pour une si belle entreprise ? Le bon mot du Législateur des noces de
Cana ? Craignez-vous que nos Législateurs français, correcteurs de cette morale,
longtemps accrochée aux branches de la politique, mais qui n'est plus de saison, ne
vous répètent : femmes, qu'y a-t-il de commun entre vous et nous ? Tout, auriez-
vous à répondre. S'ils s'obstinent, dans leur faiblesse, à mettre cette inconséquence
en contradiction avec leurs principes ; opposez courageusement la force de la
raison aux vaines prétentions de supériorité ; réunissez-vous sous les étendards de
la philosophie ; déployez toute l'énergie de votre caractère, et vous verrez bientôt
ces orgueilleux, non serviles adorateurs rampants à vos pieds, mais fiers de
partager avec vous les trésors de l'Être Suprême. Quelles que soient les barrières
que l'on vous oppose, il est en votre pouvoir de les affranchir ; vous n'avez qu'à le
vouloir. »
Texte 3
POSTAMBULE
[...] . Sous l'Ancien Régime, tout était vicieux, tout était coupable ; mais ne
pourrait-on pas apercevoir l'amélioration des choses dans la substance même des
vices ? Une femme n'avait besoin que d'être belle ou aimable ; quand elle
possédait ces deux avantages, elle voyait cent fortunes à ses pieds. Si elle n'en
profitait pas, elle avait un caractère bizarre, ou une philosophie peu commune qui
la portait aux mépris des richesses ; alors elle n'était plus considérée que comme
une mauvaise tête. La plus indécente se faisait respecter avec de l'or, le
commerce des femmes était une espèce d'industrie reçue dans la première classe,
qui, désormais, n'aura plus de crédit. S'il en avait encore, la révolution serait
perdue, et sous de nouveaux rapports, nous serions toujours corrompus.
Cependant la raison peut-elle se dissimuler que tout autre chemin à la fortune est
fermé à la femme que l'homme achète comme l'esclave sur les côtes d'Afrique ?
La différence est grande, on le sait. L'esclave commande au maître ; mais si le
maître lui donne la liberté sans récompense, et à un âge où l'esclave a perdu tous
ses charmes, que devient cette infortunée ? Le jouet du mépris ; les portes mêmes
de la bienfaisance lui sont fermées ; « Elle est pauvre et vieille, dit-on, pourquoi
n'a-t-elle pas su faire fortune ? » D'autres exemples encore plus touchants s'offrent
à la raison. Une jeune personne sans expérience, séduite par un homme qu'elle
aime, abandonnera ses parents pour le suivre ; l'ingrat la laissera après quelques
années, et plus elle aura vieilli avec lui, plus son inconstance sera inhumaine ; si
elle a des enfants, il l'abandonnera de même. S'il est riche, il se croira dispensé de
partager sa fortune avec ses nobles victimes. Si quelque engagement le lie à ses
devoirs, il en violera la puissance en espérant tout des lois. S'il est marié, tout
autre engagement perd ses droits. Quelles lois reste-t-il donc à faire pour extirper
le vice jusque dans la racine ? Celle du partage des fortunes entre les hommes et
les femmes, et de l'administration publique.
Texte 3
POSTAMBULE
[...] . Sous l'Ancien Régime, tout était vicieux, tout était coupable ; mais ne
pourrait-on pas apercevoir l'amélioration des choses dans la substance même des
vices ? Une femme n'avait besoin que d'être belle ou aimable ; quand elle
possédait ces deux avantages, elle voyait cent fortunes à ses pieds. Si elle n'en
profitait pas, elle avait un caractère bizarre, ou une philosophie peu commune qui
la portait aux mépris des richesses ; alors elle n'était plus considérée que comme
une mauvaise tête. La plus indécente se faisait respecter avec de l'or, le
commerce des femmes était une espèce d'industrie reçue dans la première classe,
qui, désormais, n'aura plus de crédit. S'il en avait encore, la révolution serait
perdue, et sous de nouveaux rapports, nous serions toujours corrompus.
Cependant la raison peut-elle se dissimuler que tout autre chemin à la fortune est
fermé à la femme que l'homme achète comme l'esclave sur les côtes d'Afrique ?
La différence est grande, on le sait. L'esclave commande au maître ; mais si le
maître lui donne la liberté sans récompense, et à un âge où l'esclave a perdu tous
ses charmes, que devient cette infortunée ? Le jouet du mépris ; les portes mêmes
de la bienfaisance lui sont fermées ; « Elle est pauvre et vieille, dit-on, pourquoi
n'a-t-elle pas su faire fortune ? » D'autres exemples encore plus touchants s'offrent
à la raison. Une jeune personne sans expérience, séduite par un homme qu'elle
aime, abandonnera ses parents pour le suivre ; l'ingrat la laissera après quelques
années, et plus elle aura vieilli avec lui, plus son inconstance sera inhumaine ; si
elle a des enfants, il l'abandonnera de même. S'il est riche, il se croira dispensé de
partager sa fortune avec ses nobles victimes. Si quelque engagement le lie à ses
devoirs, il en violera la puissance en espérant tout des lois. S'il est marié, tout
autre engagement perd ses droits. Quelles lois reste-t-il donc à faire pour extirper
le vice jusque dans la racine ? Celle du partage des fortunes entre les hommes et
les femmes, et de l'administration publique.
Texte 3
POSTAMBULE
[...] . Sous l'Ancien Régime, tout était vicieux, tout était coupable ; mais ne
pourrait-on pas apercevoir l'amélioration des choses dans la substance même des
vices ? Une femme n'avait besoin que d'être belle ou aimable ; quand elle
possédait ces deux avantages, elle voyait cent fortunes à ses pieds. Si elle n'en
profitait pas, elle avait un caractère bizarre, ou une philosophie peu commune qui
la portait aux mépris des richesses ; alors elle n'était plus considérée que comme
une mauvaise tête. La plus indécente se faisait respecter avec de l'or, le
commerce des femmes était une espèce d'industrie reçue dans la première classe,
qui, désormais, n'aura plus de crédit. S'il en avait encore, la révolution serait
perdue, et sous de nouveaux rapports, nous serions toujours corrompus.
Cependant la raison peut-elle se dissimuler que tout autre chemin à la fortune est
fermé à la femme que l'homme achète comme l'esclave sur les côtes d'Afrique ?
La différence est grande, on le sait. L'esclave commande au maître ; mais si le
maître lui donne la liberté sans récompense, et à un âge où l'esclave a perdu tous
ses charmes, que devient cette infortunée ? Le jouet du mépris ; les portes mêmes
de la bienfaisance lui sont fermées ; « Elle est pauvre et vieille, dit-on, pourquoi
n'a-t-elle pas su faire fortune ? » D'autres exemples encore plus touchants s'offrent
à la raison. Une jeune personne sans expérience, séduite par un homme qu'elle
aime, abandonnera ses parents pour le suivre ; l'ingrat la laissera après quelques
années, et plus elle aura vieilli avec lui, plus son inconstance sera inhumaine ; si
elle a des enfants, il l'abandonnera de même. S'il est riche, il se croira dispensé de
partager sa fortune avec ses nobles victimes. Si quelque engagement le lie à ses
devoirs, il en violera la puissance en espérant tout des lois. S'il est marié, tout
autre engagement perd ses droits. Quelles lois reste-t-il donc à faire pour extirper
le vice jusque dans la racine ? Celle du partage des fortunes entre les hommes et
les femmes, et de l'administration publique.
Texte 3
POSTAMBULE
[...] . Sous l'Ancien Régime, tout était vicieux, tout était coupable ; mais ne
pourrait-on pas apercevoir l'amélioration des choses dans la substance même des
vices ? Une femme n'avait besoin que d'être belle ou aimable ; quand elle
possédait ces deux avantages, elle voyait cent fortunes à ses pieds. Si elle n'en
profitait pas, elle avait un caractère bizarre, ou une philosophie peu commune qui
la portait aux mépris des richesses ; alors elle n'était plus considérée que comme
une mauvaise tête. La plus indécente se faisait respecter avec de l'or, le
commerce des femmes était une espèce d'industrie reçue dans la première classe,
qui, désormais, n'aura plus de crédit. S'il en avait encore, la révolution serait
perdue, et sous de nouveaux rapports, nous serions toujours corrompus.
Cependant la raison peut-elle se dissimuler que tout autre chemin à la fortune est
fermé à la femme que l'homme achète comme l'esclave sur les côtes d'Afrique ?
La différence est grande, on le sait. L'esclave commande au maître ; mais si le
maître lui donne la liberté sans récompense, et à un âge où l'esclave a perdu tous
ses charmes, que devient cette infortunée ? Le jouet du mépris ; les portes mêmes
de la bienfaisance lui sont fermées ; « Elle est pauvre et vieille, dit-on, pourquoi
n'a-t-elle pas su faire fortune ? » D'autres exemples encore plus touchants s'offrent
à la raison. Une jeune personne sans expérience, séduite par un homme qu'elle
aime, abandonnera ses parents pour le suivre ; l'ingrat la laissera après quelques
années, et plus elle aura vieilli avec lui, plus son inconstance sera inhumaine ; si
elle a des enfants, il l'abandonnera de même. S'il est riche, il se croira dispensé de
partager sa fortune avec ses nobles victimes. Si quelque engagement le lie à ses
devoirs, il en violera la puissance en espérant tout des lois. S'il est marié, tout
autre engagement perd ses droits. Quelles lois reste-t-il donc à faire pour extirper
le vice jusque dans la racine ? Celle du partage des fortunes entre les hommes et
les femmes, et de l'administration publique.
PRÉAMBULE.
Les mères, les filles, les sœurs, représentantes de la nation, demandent d’être
constituées en Assemblée nationale. Considérant que l’ignorance, l’oubli ou le mépris des
droits de la femme, sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des
gouvernements, [elles] ont résolu d’exposer dans une déclaration solennelle, les droits
naturels, inaliénables1 et sacrés de la femme, afin que cette déclaration, constamment
présente à tous les membres du corps social2, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs
devoirs, afin que les actes du pouvoir des femmes, et ceux du pouvoir des hommes pouvant
être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus
respectés, afin que les réclamations des citoyennes, fondées désormais sur des principes
simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la constitution, des bonnes
mœurs, et au bonheur de tous.
En conséquence, le sexe supérieur en beauté comme en courage, dans les souffrances
maternelles, reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l’Être suprême, les
Droits suivants de la Femme et de la Citoyenne.
1
2
ARTICLE PREMIER.
La Femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. Les distinctions sociales ne
peuvent être fondées que sur l’utilité commune.
II.
Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et
imprescriptibles3 de la Femme et de l’Homme : ces droits sont la liberté, la propriété, la
sûreté4, et surtout la résistance à l’oppression.
PRÉAMBULE.
Les mères, les filles, les sœurs, représentantes de la nation, demandent d’être
constituées en Assemblée nationale. Considérant que l’ignorance, l’oubli ou le mépris des
droits de la femme, sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des
gouvernements, [elles] ont résolu d’exposer dans une déclaration solennelle, les droits
naturels, inaliénables5 et sacrés de la femme, afin que cette déclaration, constamment
présente à tous les membres du corps social6, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs
devoirs, afin que les actes du pouvoir des femmes, et ceux du pouvoir des hommes pouvant
être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus
respectés, afin que les réclamations des citoyennes, fondées désormais sur des principes
simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la constitution, des bonnes
mœurs, et au bonheur de tous.
En conséquence, le sexe supérieur en beauté comme en courage, dans les souffrances
maternelles, reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l’Être suprême, les
Droits suivants de la Femme et de la Citoyenne.
3
4
5
6
ARTICLE PREMIER.
La Femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. Les distinctions sociales ne
peuvent être fondées que sur l’utilité commune.
II.
Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et
imprescriptibles7 de la Femme et de l’Homme : ces droits sont la liberté, la propriété, la
sûreté8, et surtout la résistance à l’oppression.
PRÉAMBULE.
Les mères, les filles, les sœurs, représentantes de la nation, demandent d’être
constituées en Assemblée nationale. Considérant que l’ignorance, l’oubli ou le mépris des
droits de la femme, sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des
gouvernements, [elles] ont résolu d’exposer dans une déclaration solennelle, les droits
naturels, inaliénables9 et sacrés de la femme, afin que cette déclaration, constamment
présente à tous les membres du corps social 10, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs
devoirs, afin que les actes du pouvoir des femmes, et ceux du pouvoir des hommes pouvant
être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus
respectés, afin que les réclamations des citoyennes, fondées désormais sur des principes
simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la constitution, des bonnes
mœurs, et au bonheur de tous.
En conséquence, le sexe supérieur en beauté comme en courage, dans les souffrances
maternelles, reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l’Être suprême, les
Droits suivants de la Femme et de la Citoyenne.
7
8
9
10
ARTICLE PREMIER.
La Femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. Les distinctions sociales ne
peuvent être fondées que sur l’utilité commune.
II.
Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et
imprescriptibles11 de la Femme et de l’Homme : ces droits sont la liberté, la propriété, la
sûreté12, et surtout la résistance à l’oppression.
PRÉAMBULE.
Les mères, les filles, les sœurs, représentantes de la nation, demandent d’être
constituées en Assemblée nationale. Considérant que l’ignorance, l’oubli ou le mépris des
droits de la femme, sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des
gouvernements, [elles] ont résolu d’exposer dans une déclaration solennelle, les droits
naturels, inaliénables13 et sacrés de la femme, afin que cette déclaration, constamment
présente à tous les membres du corps social 14, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs
devoirs, afin que les actes du pouvoir des femmes, et ceux du pouvoir des hommes pouvant
être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus
respectés, afin que les réclamations des citoyennes, fondées désormais sur des principes
simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la constitution, des bonnes
mœurs, et au bonheur de tous.
En conséquence, le sexe supérieur en beauté comme en courage, dans les souffrances
maternelles, reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l’Être suprême, les
Droits suivants de la Femme et de la Citoyenne.
11
12
13
14
ARTICLE PREMIER.
La Femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. Les distinctions sociales ne
peuvent être fondées que sur l’utilité commune.
II.
Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et
imprescriptibles15 de la Femme et de l’Homme : ces droits sont la liberté, la propriété, la
sûreté16, et surtout la résistance à l’oppression.
Supplément au voyage de Bougainville, Denis Diderot, 1796
Parcours : Ecrire et combattre pour l’égalité
Texte 4
Orou ! toi qui entends la langue de ces hommes-là, dis-nous à tous, comme tu
me l'as dit à moi, ce qu'ils ont écrit sur cette lame de métal : Ce pays est à nous.
Ce pays est à toi ! et pourquoi ? parce que tu y as mis le pied ? Si un Tahitien
débarquait un jour sur vos côtes, et qu'il gravât sur une de vos pierres ou sur
l'écorce d'un de vos arbres : Ce pays appartient aux habitants d’Otaïti, qu'en
penserais-tu ?... Tu n'es pas esclave : tu souffrirais la mort plutôt que de l'être, et
tu veux nous asservir ! Tu crois donc que l’Otaïtien ne sait pas défendre sa liberté
et mourir ? Celui dont tu veux t'emparer comme de la brute, l’Otaïtien, est ton frère.
Vous êtes deux enfants de la nature ; quel droit as-tu sur lui qu'il n'ait pas sur toi ?
Tu es venu ; nous sommes-nous jetés sur ta personne ? avons-nous pillé ton
vaisseau ? t'avons-nous saisi et exposé aux flèches de nos ennemis ? t'avons-
nous associé dans nos champs au travail de nos animaux ? Nous avons respecté
notre image en toi.
Laisse-nous nos mœurs ; elles sont plus sages et honnêtes que les tiennes ;
nous ne voulons plus troquer ce que tu appelles notre ignorance contre tes inutiles
lumières. Tout ce qui nous est nécessaire et bon, nous le possédons. Sommes-
nous dignes de mépris, parce que nous n'avons pas su nous faire des besoins
15
16
superflus ? Lorsque nous avons faim, nous avons de quoi manger ; lorsque nous
avons froid, nous avons de quoi nous vêtir. Tu es entré dans nos cabanes, qu'y
manque-t-il, à ton avis ? Poursuis jusqu'où tu voudras ce que tu appelles les
commodités de la vie ; mais permets à des êtres sensés de s'arrêter, lorsqu'ils
n'auraient à obtenir, de la continuité de leurs pénibles efforts, que des biens
imaginaires. Si tu nous persuades de franchir l'étroite limite du besoin, quand
finirons-nous de travailler ? Quand jouirons-nous ? Nous avons rendu la somme
de nos fatigues annuelles et journalières la moindre qu'il était possible, parce que
rien ne nous paraît préférable au repos. Va dans ta contrée t'agiter, te tourmenter
tant que tu voudras ; laisse-nous reposer : ne nous entête ni de tes besoins
factices, ni de tes vertus chimériques.
Supplément au voyage de Bougainville, Denis Diderot, 1796
Parcours : Ecrire et combattre pour l’égalité
Texte 4
Orou ! toi qui entends la langue de ces hommes-là, dis-nous à tous, comme tu
me l'as dit à moi, ce qu'ils ont écrit sur cette lame de métal : Ce pays est à nous.
Ce pays est à toi ! et pourquoi ? parce que tu y as mis le pied ? Si un Tahitien
débarquait un jour sur vos côtes, et qu'il gravât sur une de vos pierres ou sur
l'écorce d'un de vos arbres : Ce pays appartient aux habitants d’Otaïti, qu'en
penserais-tu ?... Tu n'es pas esclave : tu souffrirais la mort plutôt que de l'être, et
tu veux nous asservir ! Tu crois donc que l’Otaïtien ne sait pas défendre sa liberté
et mourir ? Celui dont tu veux t'emparer comme de la brute, l’Otaïtien, est ton frère.
Vous êtes deux enfants de la nature ; quel droit as-tu sur lui qu'il n'ait pas sur toi ?
Tu es venu ; nous sommes-nous jetés sur ta personne ? avons-nous pillé ton
vaisseau ? t'avons-nous saisi et exposé aux flèches de nos ennemis ? t'avons-
nous associé dans nos champs au travail de nos animaux ? Nous avons respecté
notre image en toi.
Laisse-nous nos mœurs ; elles sont plus sages et honnêtes que les tiennes ;
nous ne voulons plus troquer ce que tu appelles notre ignorance contre tes inutiles
lumières. Tout ce qui nous est nécessaire et bon, nous le possédons. Sommes-
nous dignes de mépris, parce que nous n'avons pas su nous faire des besoins
superflus ? Lorsque nous avons faim, nous avons de quoi manger ; lorsque nous
avons froid, nous avons de quoi nous vêtir. Tu es entré dans nos cabanes, qu'y
manque-t-il, à ton avis ? Poursuis jusqu'où tu voudras ce que tu appelles les
commodités de la vie ; mais permets à des êtres sensés de s'arrêter, lorsqu'ils
n'auraient à obtenir, de la continuité de leurs pénibles efforts, que des biens
imaginaires. Si tu nous persuades de franchir l'étroite limite du besoin, quand
finirons-nous de travailler ? Quand jouirons-nous ? Nous avons rendu la somme
de nos fatigues annuelles et journalières la moindre qu'il était possible, parce que
rien ne nous paraît préférable au repos. Va dans ta contrée t'agiter, te tourmenter
tant que tu voudras ; laisse-nous reposer : ne nous entête ni de tes besoins
factices, ni de tes vertus chimériques.
Supplément au voyage de Bougainville, Denis Diderot, 1796
Parcours : Ecrire et combattre pour l’égalité
Texte 4
Orou ! toi qui entends la langue de ces hommes-là, dis-nous à tous, comme tu
me l'as dit à moi, ce qu'ils ont écrit sur cette lame de métal : Ce pays est à nous.
Ce pays est à toi ! et pourquoi ? parce que tu y as mis le pied ? Si un Tahitien
débarquait un jour sur vos côtes, et qu'il gravât sur une de vos pierres ou sur
l'écorce d'un de vos arbres : Ce pays appartient aux habitants d’Otaïti, qu'en
penserais-tu ?... Tu n'es pas esclave : tu souffrirais la mort plutôt que de l'être, et
tu veux nous asservir ! Tu crois donc que l’Otaïtien ne sait pas défendre sa liberté
et mourir ? Celui dont tu veux t'emparer comme de la brute, l’Otaïtien, est ton frère.
Vous êtes deux enfants de la nature ; quel droit as-tu sur lui qu'il n'ait pas sur toi ?
Tu es venu ; nous sommes-nous jetés sur ta personne ? avons-nous pillé ton
vaisseau ? t'avons-nous saisi et exposé aux flèches de nos ennemis ? t'avons-
nous associé dans nos champs au travail de nos animaux ? Nous avons respecté
notre image en toi.
Laisse-nous nos mœurs ; elles sont plus sages et honnêtes que les tiennes ;
nous ne voulons plus troquer ce que tu appelles notre ignorance contre tes inutiles
lumières. Tout ce qui nous est nécessaire et bon, nous le possédons. Sommes-
nous dignes de mépris, parce que nous n'avons pas su nous faire des besoins
superflus ? Lorsque nous avons faim, nous avons de quoi manger ; lorsque nous
avons froid, nous avons de quoi nous vêtir. Tu es entré dans nos cabanes, qu'y
manque-t-il, à ton avis ? Poursuis jusqu'où tu voudras ce que tu appelles les
commodités de la vie ; mais permets à des êtres sensés de s'arrêter, lorsqu'ils
n'auraient à obtenir, de la continuité de leurs pénibles efforts, que des biens
imaginaires. Si tu nous persuades de franchir l'étroite limite du besoin, quand
finirons-nous de travailler ? Quand jouirons-nous ? Nous avons rendu la somme
de nos fatigues annuelles et journalières la moindre qu'il était possible, parce que
rien ne nous paraît préférable au repos. Va dans ta contrée t'agiter, te tourmenter
tant que tu voudras ; laisse-nous reposer : ne nous entête ni de tes besoins
factices, ni de tes vertus chimériques.
Le Menteur, Pierre Corneille, 1644
Parcours : Mensonge et comédie
Texte 1 Acte I, scène 3 (vers 153 à 184)
SCÈNE 3. DORANTE, CLARICE, LUCRÈCE, ISABELLE, CLITON.
DORANTE.
C’est l’effet du malheur qui partout m’accompagne.
Depuis que j’ai quitté les guerres d’Allemagne,
C’est-à-dire du moins depuis un an entier,
Je suis et jour et nuit dedans votre quartier ;
Je vous cherche en tous lieux, au bal, aux promenades ;
Vous n’avez que de moi reçu des sérénades ;
Et je n’ai pu trouver que cette occasion
À vous entretenir de mon affection.
CLARICE.
Quoi ! vous avez donc vu l’Allemagne et la guerre ?
DORANTE.
Je m’y suis fait quatre ans craindre comme un tonnerre.
CLITON.
Que lui va-t-il conter ?
DORANTE.
Et durant ces quatre ans
Il ne s’est fait combats, ni sièges importants,
Nos armes n’ont jamais remporté de victoire,
Où cette main n’ait eu bonne part à la gloire :
Et même la Gazette a souvent divulgué…
CLITON, le tirant par la basque.
Savez-vous bien, Monsieur, que vous extravaguez ?
DORANTE.
Tais-toi.
CLITON.
Vous rêvez, dis-je, ou…
DORANTE.
Tais-toi, misérable.
CLITON.
Vous venez de Poitiers, ou je me donne au diable ;
Vous en revîntes hier.
DORANTE, à Cliton.
Te tairas-tu, maraud ?
À Clarice
Mon nom dans nos succès s’était mis assez haut
Pour faire quelque bruit sans beaucoup d’injustice ;
Et je suivrais encore un si noble exercice,
N’était que l’autre hiver, faisant ici ma cour,
Je vous vis, et je fus retenu par l’amour.
Attaqué par vos yeux, je leur rendis les armes ;
Je me fis prisonnier de tant d’aimables charmes ;
Je leur livrai mon âme ; et ce cœur généreux
Dès ce premier moment oublia tout pour eux.
Vaincre dans les combats, commander dans l’armée,
De mille exploits fameux enfler ma renommée,
Et tous ces nobles soins qui m’avoient su ravir,
Cédèrent aussitôt à ceux de vous servir.
Le Menteur, Pierre Corneille, 1644
Parcours : Mensonge et comédie
Texte 1 Acte I, scène 3 (vers 153 à 184)
SCÈNE 3. DORANTE, CLARICE, LUCRÈCE, ISABELLE, CLITON.
DORANTE.
C’est l’effet du malheur qui partout m’accompagne.
Depuis que j’ai quitté les guerres d’Allemagne,
C’est-à-dire du moins depuis un an entier,
Je suis et jour et nuit dedans votre quartier ;
Je vous cherche en tous lieux, au bal, aux promenades ;
Vous n’avez que de moi reçu des sérénades ;
Et je n’ai pu trouver que cette occasion
À vous entretenir de mon affection.
CLARICE.
Quoi ! vous avez donc vu l’Allemagne et la guerre ?
DORANTE.
Je m’y suis fait quatre ans craindre comme un tonnerre.
CLITON.
Que lui va-t-il conter ?
DORANTE.
Et durant ces quatre ans
Il ne s’est fait combats, ni sièges importants,
Nos armes n’ont jamais remporté de victoire,
Où cette main n’ait eu bonne part à la gloire :
Et même la Gazette a souvent divulgué…
CLITON, le tirant par la basque.
Savez-vous bien, Monsieur, que vous extravaguez ?
DORANTE.
Tais-toi.
CLITON.
Vous rêvez, dis-je, ou…
DORANTE.
Tais-toi, misérable.
CLITON.
Vous venez de Poitiers, ou je me donne au diable ;
Vous en revîntes hier.
DORANTE, à Cliton.
Te tairas-tu, maraud ?
À Clarice
Mon nom dans nos succès s’était mis assez haut
Pour faire quelque bruit sans beaucoup d’injustice ;
Et je suivrais encore un si noble exercice,
N’était que l’autre hiver, faisant ici ma cour,
Je vous vis, et je fus retenu par l’amour.
Attaqué par vos yeux, je leur rendis les armes ;
Je me fis prisonnier de tant d’aimables charmes ;
Je leur livrai mon âme ; et ce cœur généreux
Dès ce premier moment oublia tout pour eux.
Vaincre dans les combats, commander dans l’armée,
De mille exploits fameux enfler ma renommée,
Et tous ces nobles soins qui m’avoient su ravir,
Cédèrent aussitôt à ceux de vous servir.
Le Menteur, Pierre Corneille, 1644
Parcours : Mensonge et comédie
Texte 1 Acte I, scène 3 (vers 153 à 184)
SCÈNE 3. DORANTE, CLARICE, LUCRÈCE, ISABELLE, CLITON.
DORANTE.
C’est l’effet du malheur qui partout m’accompagne.
Depuis que j’ai quitté les guerres d’Allemagne,
C’est-à-dire du moins depuis un an entier,
Je suis et jour et nuit dedans votre quartier ;
Je vous cherche en tous lieux, au bal, aux promenades ;
Vous n’avez que de moi reçu des sérénades ;
Et je n’ai pu trouver que cette occasion
À vous entretenir de mon affection.
CLARICE.
Quoi ! vous avez donc vu l’Allemagne et la guerre ?
DORANTE.
Je m’y suis fait quatre ans craindre comme un tonnerre.
CLITON.
Que lui va-t-il conter ?
DORANTE.
Et durant ces quatre ans
Il ne s’est fait combats, ni sièges importants,
Nos armes n’ont jamais remporté de victoire,
Où cette main n’ait eu bonne part à la gloire :
Et même la Gazette a souvent divulgué…
CLITON, le tirant par la basque.
Savez-vous bien, Monsieur, que vous extravaguez ?
DORANTE.
Tais-toi.
CLITON.
Vous rêvez, dis-je, ou…
DORANTE.
Tais-toi, misérable.
CLITON.
Vous venez de Poitiers, ou je me donne au diable ;
Vous en revîntes hier.
DORANTE, à Cliton.
Te tairas-tu, maraud ?
À Clarice
Mon nom dans nos succès s’était mis assez haut
Pour faire quelque bruit sans beaucoup d’injustice ;
Et je suivrais encore un si noble exercice,
N’était que l’autre hiver, faisant ici ma cour,
Je vous vis, et je fus retenu par l’amour.
Attaqué par vos yeux, je leur rendis les armes ;
Je me fis prisonnier de tant d’aimables charmes ;
Je leur livrai mon âme ; et ce cœur généreux
Dès ce premier moment oublia tout pour eux.
Vaincre dans les combats, commander dans l’armée,
De mille exploits fameux enfler ma renommée,
Et tous ces nobles soins qui m’avoient su ravir,
Cédèrent aussitôt à ceux de vous servir.
Le Menteur, Pierre Corneille, 1644
Parcours : Mensonge et comédie
Texte 1 Acte I, scène 3 (vers 153 à 184)
SCÈNE 3. DORANTE, CLARICE, LUCRÈCE, ISABELLE, CLITON.
DORANTE.
C’est l’effet du malheur qui partout m’accompagne.
Depuis que j’ai quitté les guerres d’Allemagne,
C’est-à-dire du moins depuis un an entier,
Je suis et jour et nuit dedans votre quartier ;
Je vous cherche en tous lieux, au bal, aux promenades ;
Vous n’avez que de moi reçu des sérénades ;
Et je n’ai pu trouver que cette occasion
À vous entretenir de mon affection.
CLARICE.
Quoi ! vous avez donc vu l’Allemagne et la guerre ?
DORANTE.
Je m’y suis fait quatre ans craindre comme un tonnerre.
CLITON.
Que lui va-t-il conter ?
DORANTE.
Et durant ces quatre ans
Il ne s’est fait combats, ni sièges importants,
Nos armes n’ont jamais remporté de victoire,
Où cette main n’ait eu bonne part à la gloire :
Et même la Gazette a souvent divulgué…
CLITON, le tirant par la basque.
Savez-vous bien, Monsieur, que vous extravaguez ?
DORANTE.
Tais-toi.
CLITON.
Vous rêvez, dis-je, ou…
DORANTE.
Tais-toi, misérable.
CLITON.
Vous venez de Poitiers, ou je me donne au diable ;
Vous en revîntes hier.
DORANTE, à Cliton.
Te tairas-tu, maraud ?
À Clarice
Mon nom dans nos succès s’était mis assez haut
Pour faire quelque bruit sans beaucoup d’injustice ;
Et je suivrais encore un si noble exercice,
N’était que l’autre hiver, faisant ici ma cour,
Je vous vis, et je fus retenu par l’amour.
Attaqué par vos yeux, je leur rendis les armes ;
Je me fis prisonnier de tant d’aimables charmes ;
Je leur livrai mon âme ; et ce cœur généreux
Dès ce premier moment oublia tout pour eux.
Vaincre dans les combats, commander dans l’armée,
De mille exploits fameux enfler ma renommée,
Et tous ces nobles soins qui m’avoient su ravir,
Cédèrent aussitôt à ceux de vous servir.
Le Menteur, Pierre Corneille, 1644
Parcours : Mensonge et comédie
Texte 2 Acte III, scène 5 (vers 961 à 995)
SCÈNE 5. CLARICE, LUCRÈCE, ISABELLE, à la fenêtre ;
DORANTE, CLITON, en bas
[...]
CLARICE.
Je vous voulais tantôt proposer quelque chose,
Mais il n'est plus besoin que je vous la propose,
Car elle est impossible.
DORANTE.
Impossible ! Ah ! Pour vous
Je pourrai tout, Madame, en tous lieux, contre tous.
CLARICE.
Jusqu'à vous marier, quand je sais que vous l'êtes ?
DORANTE.
Moi, marié ! Ce sont pièces qu'on vous a faites ;
Quiconque vous l'a dit s'est voulu divertir.
CLARICE, à Lucrèce
Est-il un plus grand fourbe ?
LUCRÈCE, à Clarice.
Il ne sait que mentir.
DORANTE.
Je ne le fus jamais ; et si par cette voie
On pense...
CLARICE.
Et vous pensez encore que je vous croie ?
DORANTE.
Que le foudre à vos yeux m'écrase, si je mens !
CLARICE.
Un menteur est toujours prodigue de serments.
DORANTE.
Non, si vous avez eu pour moi quelque pensée
Qui sur ce faux rapport puisse être balancée,
Cessez d'être en balance et de vous défier
De ce qu'il m'est aisé de vous justifier.
CLARICE, à Lucrèce.
On dirait qu'il dit vrai, tant son effronterie
Avec naïveté pousse une menterie.
DORANTE.
Pour vous ôter de doute, agréez que demain
En qualité d'époux je vous donne la main.
CLARICE.
Eh ! Vous la donneriez en un jour à deux mille.
DORANTE.
Certes, vous m'allez mettre en crédit par la ville,
Mais en crédit si grand, que j'en crains les jaloux.
CLARICE.
C'est tout ce que mérite un homme tel que vous,
Un homme qui se dit un grand foudre de guerre,
Et n'en a vu qu'à coups d'écritoire ou de verre ;
Qui vint hier de Poitiers, et conte, à son retour,
Que depuis une année il fait ici sa cour ;
Qui donne toute nuit festin, Musique et danse,
Bien qu'il l'ait dans son lit passée en tout silence ;
Qui se dit marié, puis soudain s'en dédit ;
Sa méthode est jolie à se mettre en crédit !
Vous-même, apprenez-moi comme il faut qu'on le nomme.
CLITON, à Dorante.
Si vous vous en tirez, je vous tiens habile homme.
DORANTE.
Ne t'épouvante point, tout vient en sa saison.
Le Menteur, Pierre Corneille, 1644
Parcours : Mensonge et comédie
Texte 2 Acte III, scène 5 (vers 961 à 995)
SCÈNE 5. CLARICE, LUCRÈCE, ISABELLE, à la fenêtre ;
DORANTE, CLITON, en bas
[...]
CLARICE.
Je vous voulais tantôt proposer quelque chose,
Mais il n'est plus besoin que je vous la propose,
Car elle est impossible.
DORANTE.
Impossible ! Ah ! Pour vous
Je pourrai tout, Madame, en tous lieux, contre tous.
CLARICE.
Jusqu'à vous marier, quand je sais que vous l'êtes ?
DORANTE.
Moi, marié ! Ce sont pièces qu'on vous a faites ;
Quiconque vous l'a dit s'est voulu divertir.
CLARICE, à Lucrèce
Est-il un plus grand fourbe ?
LUCRÈCE, à Clarice.
Il ne sait que mentir.
DORANTE.
Je ne le fus jamais ; et si par cette voie
On pense...
CLARICE.
Et vous pensez encore que je vous croie ?
DORANTE.
Que le foudre à vos yeux m'écrase, si je mens !
CLARICE.
Un menteur est toujours prodigue de serments.
DORANTE.
Non, si vous avez eu pour moi quelque pensée
Qui sur ce faux rapport puisse être balancée,
Cessez d'être en balance et de vous défier
De ce qu'il m'est aisé de vous justifier.
CLARICE, à Lucrèce.
On dirait qu'il dit vrai, tant son effronterie
Avec naïveté pousse une menterie.
DORANTE.
Pour vous ôter de doute, agréez que demain
En qualité d'époux je vous donne la main.
CLARICE.
Eh ! Vous la donneriez en un jour à deux mille.
DORANTE.
Certes, vous m'allez mettre en crédit par la ville,
Mais en crédit si grand, que j'en crains les jaloux.
CLARICE.
C'est tout ce que mérite un homme tel que vous,
Un homme qui se dit un grand foudre de guerre,
Et n'en a vu qu'à coups d'écritoire ou de verre ;
Qui vint hier de Poitiers, et conte, à son retour,
Que depuis une année il fait ici sa cour ;
Qui donne toute nuit festin, Musique et danse,
Bien qu'il l'ait dans son lit passée en tout silence ;
Qui se dit marié, puis soudain s'en dédit ;
Sa méthode est jolie à se mettre en crédit !
Vous-même, apprenez-moi comme il faut qu'on le nomme.
CLITON, à Dorante.
Si vous vous en tirez, je vous tiens habile homme.
DORANTE.
Ne t'épouvante point, tout vient en sa saison.
Le Menteur, Pierre Corneille, 1644
Parcours : Mensonge et comédie
Texte 2 Acte III, scène 5 (vers 961 à 995)
SCÈNE 5. CLARICE, LUCRÈCE, ISABELLE, à la fenêtre ;
DORANTE, CLITON, en bas
[...]
CLARICE.
Je vous voulais tantôt proposer quelque chose,
Mais il n'est plus besoin que je vous la propose,
Car elle est impossible.
DORANTE.
Impossible ! Ah ! Pour vous
Je pourrai tout, Madame, en tous lieux, contre tous.
CLARICE.
Jusqu'à vous marier, quand je sais que vous l'êtes ?
DORANTE.
Moi, marié ! Ce sont pièces qu'on vous a faites ;
Quiconque vous l'a dit s'est voulu divertir.
CLARICE, à Lucrèce
Est-il un plus grand fourbe ?
LUCRÈCE, à Clarice.
Il ne sait que mentir.
DORANTE.
Je ne le fus jamais ; et si par cette voie
On pense...
CLARICE.
Et vous pensez encore que je vous croie ?
DORANTE.
Que le foudre à vos yeux m'écrase, si je mens !
CLARICE.
Un menteur est toujours prodigue de serments.
DORANTE.
Non, si vous avez eu pour moi quelque pensée
Qui sur ce faux rapport puisse être balancée,
Cessez d'être en balance et de vous défier
De ce qu'il m'est aisé de vous justifier.
CLARICE, à Lucrèce.
On dirait qu'il dit vrai, tant son effronterie
Avec naïveté pousse une menterie.
DORANTE.
Pour vous ôter de doute, agréez que demain
En qualité d'époux je vous donne la main.
CLARICE.
Eh ! Vous la donneriez en un jour à deux mille.
DORANTE.
Certes, vous m'allez mettre en crédit par la ville,
Mais en crédit si grand, que j'en crains les jaloux.
CLARICE.
C'est tout ce que mérite un homme tel que vous,
Un homme qui se dit un grand foudre de guerre,
Et n'en a vu qu'à coups d'écritoire ou de verre ;
Qui vint hier de Poitiers, et conte, à son retour,
Que depuis une année il fait ici sa cour ;
Qui donne toute nuit festin, Musique et danse,
Bien qu'il l'ait dans son lit passée en tout silence ;
Qui se dit marié, puis soudain s'en dédit ;
Sa méthode est jolie à se mettre en crédit !
Vous-même, apprenez-moi comme il faut qu'on le nomme.
CLITON, à Dorante.
Si vous vous en tirez, je vous tiens habile homme.
DORANTE.
Ne t'épouvante point, tout vient en sa saison.
Le Menteur, Pierre Corneille, 1644
Parcours : Mensonge et comédie
Texte 2 Acte III, scène 5 (vers 961 à 995)
SCÈNE 5. CLARICE, LUCRÈCE, ISABELLE, à la fenêtre ;
DORANTE, CLITON, en bas
[...]
CLARICE.
Je vous voulais tantôt proposer quelque chose,
Mais il n'est plus besoin que je vous la propose,
Car elle est impossible.
DORANTE.
Impossible ! Ah ! Pour vous
Je pourrai tout, Madame, en tous lieux, contre tous.
CLARICE.
Jusqu'à vous marier, quand je sais que vous l'êtes ?
DORANTE.
Moi, marié ! Ce sont pièces qu'on vous a faites ;
Quiconque vous l'a dit s'est voulu divertir.
CLARICE, à Lucrèce
Est-il un plus grand fourbe ?
LUCRÈCE, à Clarice.
Il ne sait que mentir.
DORANTE.
Je ne le fus jamais ; et si par cette voie
On pense...
CLARICE.
Et vous pensez encore que je vous croie ?
DORANTE.
Que le foudre à vos yeux m'écrase, si je mens !
CLARICE.
Un menteur est toujours prodigue de serments.
DORANTE.
Non, si vous avez eu pour moi quelque pensée
Qui sur ce faux rapport puisse être balancée,
Cessez d'être en balance et de vous défier
De ce qu'il m'est aisé de vous justifier.
CLARICE, à Lucrèce.
On dirait qu'il dit vrai, tant son effronterie
Avec naïveté pousse une menterie.
DORANTE.
Pour vous ôter de doute, agréez que demain
En qualité d'époux je vous donne la main.
CLARICE.
Eh ! Vous la donneriez en un jour à deux mille.
DORANTE.
Certes, vous m'allez mettre en crédit par la ville,
Mais en crédit si grand, que j'en crains les jaloux.
CLARICE.
C'est tout ce que mérite un homme tel que vous,
Un homme qui se dit un grand foudre de guerre,
Et n'en a vu qu'à coups d'écritoire ou de verre ;
Qui vint hier de Poitiers, et conte, à son retour,
Que depuis une année il fait ici sa cour ;
Qui donne toute nuit festin, Musique et danse,
Bien qu'il l'ait dans son lit passée en tout silence ;
Qui se dit marié, puis soudain s'en dédit ;
Sa méthode est jolie à se mettre en crédit !
Vous-même, apprenez-moi comme il faut qu'on le nomme.
CLITON, à Dorante.
Si vous vous en tirez, je vous tiens habile homme.
DORANTE.
Ne t'épouvante point, tout vient en sa saison.
Le Menteur, Pierre Corneille, 1644
Parcours : Mensonge et comédie
Texte 3 Acte V, scène 6 (vers 1755 à 1786)
SCÈNE 6. LUCRÈCE, DORANTE, SABINE, ISABELLE
[…]
DORANTE, à Lucrèce.
J'aime de ce courroux les principes cachés :
Je ne vous déplais pas, puisque vous vous fâchez.
Mais j'ai moi-même enfin assez joué d'adresse :
Il faut vous dire vrai, je n'aime que Lucrèce.
CLARICE, à Lucrèce.
Est-il un plus grand fourbe ? Et peux-tu l'écouter ?
DORANTE, à Lucrèce.
Quand vous m'aurez ouï, vous n'en pourrez douter.
Sous votre nom, Lucrèce, et par votre fenêtre,
Clarice m'a fait pièce, et je l'ai su connaître ;
Comme en y consentant vous m'avez affligé,
Je vous ai mise en peine, et je m'en suis vengé.
LUCRÈCE.
Mais que disiez-vous hier dedans les Tuileries ?
DORANTE.
Clarice fut l'objet de mes galanteries...
CLARICE, à Lucrèce.
Veux-tu longtemps encore écouter ce moqueur ?
DORANTE, à Lucrèce.
Elle avait mes discours, mais vous aviez mon cœur,
Où vos yeux faisaient naître un feu que j'ai fait taire,
Jusqu'à ce que ma flamme ait eu l'aveu d'un père :
Comme tout ce discours n'était que fiction,
Je cachais mon retour et ma condition.
CLARICE, à Lucrèce.
Vois que fourbe sur fourbe à nos yeux il entasse,
Et ne fait que jouer des tours de passe-passe.
DORANTE, à Lucrèce.
Vous seule êtes l'objet dont mon cœur est charmé.
LUCRÈCE, à Dorante.
C'est ce que les effets m'ont fort mal confirmé.
DORANTE.
Si mon père à présent porte parole au vôtre,
Après son témoignage, en voudrez-vous quelque autre ?
LUCRÈCE.
Après son témoignage il faudra consulter
Si nous aurons encore quelque lieu d'en douter.
DORANTE, à Lucrèce.
Qu'à de telles clartés votre erreur se dissipe.
À Clarice.
Et vous, belle Clarice, aimez toujours Alcippe ;
Sans l'hymen de Poitiers il ne tenait plus rien ;
Je ne lui ferai pas ce mauvais entretien ;
Mais entre vous et moi vous savez le mystère.
Le voici qui s'avance, et j'aperçois mon père.
Le Menteur, Pierre Corneille, 1644
Parcours : Mensonge et comédie
Texte 3 Acte V, scène 6 (vers 1755 à 1786)
SCÈNE 6. LUCRÈCE, DORANTE, SABINE, ISABELLE
[…]
DORANTE, à Lucrèce.
J'aime de ce courroux les principes cachés :
Je ne vous déplais pas, puisque vous vous fâchez.
Mais j'ai moi-même enfin assez joué d'adresse :
Il faut vous dire vrai, je n'aime que Lucrèce.
CLARICE, à Lucrèce.
Est-il un plus grand fourbe ? Et peux-tu l'écouter ?
DORANTE, à Lucrèce.
Quand vous m'aurez ouï, vous n'en pourrez douter.
Sous votre nom, Lucrèce, et par votre fenêtre,
Clarice m'a fait pièce, et je l'ai su connaître ;
Comme en y consentant vous m'avez affligé,
Je vous ai mise en peine, et je m'en suis vengé.
LUCRÈCE.
Mais que disiez-vous hier dedans les Tuileries ?
DORANTE.
Clarice fut l'objet de mes galanteries...
CLARICE, à Lucrèce.
Veux-tu longtemps encore écouter ce moqueur ?
DORANTE, à Lucrèce.
Elle avait mes discours, mais vous aviez mon cœur,
Où vos yeux faisaient naître un feu que j'ai fait taire,
Jusqu'à ce que ma flamme ait eu l'aveu d'un père :
Comme tout ce discours n'était que fiction,
Je cachais mon retour et ma condition.
CLARICE, à Lucrèce.
Vois que fourbe sur fourbe à nos yeux il entasse,
Et ne fait que jouer des tours de passe-passe.
DORANTE, à Lucrèce.
Vous seule êtes l'objet dont mon cœur est charmé.
LUCRÈCE, à Dorante.
C'est ce que les effets m'ont fort mal confirmé.
DORANTE.
Si mon père à présent porte parole au vôtre,
Après son témoignage, en voudrez-vous quelque autre ?
LUCRÈCE.
Après son témoignage il faudra consulter
Si nous aurons encore quelque lieu d'en douter.
DORANTE, à Lucrèce.
Qu'à de telles clartés votre erreur se dissipe.
À Clarice.
Et vous, belle Clarice, aimez toujours Alcippe ;
Sans l'hymen de Poitiers il ne tenait plus rien ;
Je ne lui ferai pas ce mauvais entretien ;
Mais entre vous et moi vous savez le mystère.
Le voici qui s'avance, et j'aperçois mon père.
Le Menteur, Pierre Corneille, 1644
Parcours : Mensonge et comédie
Texte 3 Acte V, scène 6 (vers 1755 à 1786)
SCÈNE 6. LUCRÈCE, DORANTE, SABINE, ISABELLE
[…]
DORANTE, à Lucrèce.
J'aime de ce courroux les principes cachés :
Je ne vous déplais pas, puisque vous vous fâchez.
Mais j'ai moi-même enfin assez joué d'adresse :
Il faut vous dire vrai, je n'aime que Lucrèce.
CLARICE, à Lucrèce.
Est-il un plus grand fourbe ? Et peux-tu l'écouter ?
DORANTE, à Lucrèce.
Quand vous m'aurez ouï, vous n'en pourrez douter.
Sous votre nom, Lucrèce, et par votre fenêtre,
Clarice m'a fait pièce, et je l'ai su connaître ;
Comme en y consentant vous m'avez affligé,
Je vous ai mise en peine, et je m'en suis vengé.
LUCRÈCE.
Mais que disiez-vous hier dedans les Tuileries ?
DORANTE.
Clarice fut l'objet de mes galanteries...
CLARICE, à Lucrèce.
Veux-tu longtemps encore écouter ce moqueur ?
DORANTE, à Lucrèce.
Elle avait mes discours, mais vous aviez mon cœur,
Où vos yeux faisaient naître un feu que j'ai fait taire,
Jusqu'à ce que ma flamme ait eu l'aveu d'un père :
Comme tout ce discours n'était que fiction,
Je cachais mon retour et ma condition.
CLARICE, à Lucrèce.
Vois que fourbe sur fourbe à nos yeux il entasse,
Et ne fait que jouer des tours de passe-passe.
DORANTE, à Lucrèce.
Vous seule êtes l'objet dont mon cœur est charmé.
LUCRÈCE, à Dorante.
C'est ce que les effets m'ont fort mal confirmé.
DORANTE.
Si mon père à présent porte parole au vôtre,
Après son témoignage, en voudrez-vous quelque autre ?
LUCRÈCE.
Après son témoignage il faudra consulter
Si nous aurons encore quelque lieu d'en douter.
DORANTE, à Lucrèce.
Qu'à de telles clartés votre erreur se dissipe.
À Clarice.
Et vous, belle Clarice, aimez toujours Alcippe ;
Sans l'hymen de Poitiers il ne tenait plus rien ;
Je ne lui ferai pas ce mauvais entretien ;
Mais entre vous et moi vous savez le mystère.
Le voici qui s'avance, et j'aperçois mon père.
Le Menteur, Pierre Corneille, 1644
Parcours : Mensonge et comédie
Texte 3 Acte V, scène 6 (vers 1755 à 1786)
SCÈNE 6. LUCRÈCE, DORANTE, SABINE, ISABELLE
[…]
DORANTE, à Lucrèce.
J'aime de ce courroux les principes cachés :
Je ne vous déplais pas, puisque vous vous fâchez.
Mais j'ai moi-même enfin assez joué d'adresse :
Il faut vous dire vrai, je n'aime que Lucrèce.
CLARICE, à Lucrèce.
Est-il un plus grand fourbe ? Et peux-tu l'écouter ?
DORANTE, à Lucrèce.
Quand vous m'aurez ouï, vous n'en pourrez douter.
Sous votre nom, Lucrèce, et par votre fenêtre,
Clarice m'a fait pièce, et je l'ai su connaître ;
Comme en y consentant vous m'avez affligé,
Je vous ai mise en peine, et je m'en suis vengé.
LUCRÈCE.
Mais que disiez-vous hier dedans les Tuileries ?
DORANTE.
Clarice fut l'objet de mes galanteries...
CLARICE, à Lucrèce.
Veux-tu longtemps encore écouter ce moqueur ?
DORANTE, à Lucrèce.
Elle avait mes discours, mais vous aviez mon cœur,
Où vos yeux faisaient naître un feu que j'ai fait taire,
Jusqu'à ce que ma flamme ait eu l'aveu d'un père :
Comme tout ce discours n'était que fiction,
Je cachais mon retour et ma condition.
CLARICE, à Lucrèce.
Vois que fourbe sur fourbe à nos yeux il entasse,
Et ne fait que jouer des tours de passe-passe.
DORANTE, à Lucrèce.
Vous seule êtes l'objet dont mon cœur est charmé.
LUCRÈCE, à Dorante.
C'est ce que les effets m'ont fort mal confirmé.
DORANTE.
Si mon père à présent porte parole au vôtre,
Après son témoignage, en voudrez-vous quelque autre ?
LUCRÈCE.
Après son témoignage il faudra consulter
Si nous aurons encore quelque lieu d'en douter.
DORANTE, à Lucrèce.
Qu'à de telles clartés votre erreur se dissipe.
À Clarice.
Et vous, belle Clarice, aimez toujours Alcippe ;
Sans l'hymen de Poitiers il ne tenait plus rien ;
Je ne lui ferai pas ce mauvais entretien ;
Mais entre vous et moi vous savez le mystère.
Le voici qui s'avance, et j'aperçois mon père.
Les Fausses confidences, Marivaux, 1737
Parcours : Mensonge et comédie
Texte 4 Acte II, scène 13
ARAMINTE, d’un air délibéré. − Il n’y en aura aucune, ne vous embarrassez pas,
et écrivez le billet que je vais vous dicter ; il y a tout ce qu’il faut sur cette table.
DORANTE. − Et pour qui, Madame ?
ARAMINTE. − Pour le Comte, qui est sorti d’ici extrêmement inquiet, et que je
vais surprendre bien agréablement par le petit mot que vous allez lui écrire en mon
nom. (Dorante reste rêveur, et par distraction ne va point à la table.) Eh ! vous
n’allez pas à la table ? À quoi rêvez-vous ?
DORANTE, toujours distrait. − Oui, Madame.
ARAMINTE, à part, pendant qu’il se place. − Il ne sait ce qu’il fait ; voyons
si cela continuera.
DORANTE, à part, cherchant du papier. − Ah ! Dubois m’a trompé !
ARAMINTE, poursuivant. − Êtes-vous prêt à écrire ?
DORANTE. − Madame, je ne trouve point de papier.
ARAMINTE, allant elle−même. − Vous n’en trouvez point ! En voilà
devant vous.
DORANTE. − Il est vrai.
ARAMINTE. − Écrivez. Hâtez-vous de venir, Monsieur ; votre mariage est
sûr… Avez-vous écrit ?
DORANTE. − Comment, Madame ?
ARAMINTE. − Vous ne m’écoutez donc pas ? Votre mariage est sûr ;
Madame veut que je vous l’écrive, et vous attend pour vous le dire. (À part.) Il
souffre, mais il ne dit mot ; est-ce qu’il ne parlera pas ? N’attribuez point cette
résolution à la crainte que Madame pourrait avoir des suites d’un procès douteux.
DORANTE. − Je vous ai assuré que vous le gagneriez, Madame :
douteux, il ne l’est point.
ARAMINTE. − N’importe, achevez. Non, Monsieur, je suis chargé de sa
part de vous assurer que la seule justice qu’elle rend à votre mérite la
détermine.
DORANTE, à part. − Ciel ! je suis perdu. (Haut.) Mais, Madame, vous n’aviez
aucune inclination pour lui.
ARAMINTE. − Achevez, vous dis-je… Qu’elle rend à votre mérite la détermine…
Je crois que la main vous tremble ! vous paraissez changé. Qu’est−ce que cela
signifie ? Vous trouvez-vous mal ?
DORANTE. − Je ne me trouve pas bien, Madame.
ARAMINTE. − Quoi ! si subitement ! cela est singulier. Pliez la lettre et mettez
: À Monsieur le Comte Dorimont. Vous direz à Dubois qu’il la lui porte. (À part.) Le
cœur me bat ! (À Dorante.) Voilà qui est écrit tout de travers ! Cette adresse-là
n’est presque pas lisible. (À part.) Il n’y a pas encore là de quoi le convaincre.
DORANTE, à part. − Ne serait-ce point aussi pour m’éprouver ? Dubois ne m’a
averti de rien.
Les Fausses confidences, Marivaux, 1737
Parcours : Mensonge et comédie
Texte 4 Acte II, scène 13
ARAMINTE, d’un air délibéré. − Il n’y en aura aucune, ne vous embarrassez
pas, et écrivez le billet que je vais vous dicter ; il y a tout ce qu’il faut sur
cette table.
DORANTE. − Et pour qui, Madame ?
ARAMINTE. − Pour le Comte, qui est sorti d’ici extrêmement inquiet, et
que je vais surprendre bien agréablement par le petit mot que vous allez
lui écrire en mon nom. (Dorante reste rêveur, et par distraction ne va point à la
table.) Eh ! vous n’allez pas à la table ? À quoi rêvez-vous ?
DORANTE, toujours distrait. − Oui, Madame.
ARAMINTE, à part, pendant qu’il se place. − Il ne sait ce qu’il fait ;
voyons si cela continuera.
DORANTE, à part, cherchant du papier. − Ah ! Dubois m’a trompé !
ARAMINTE, poursuivant. − Êtes-vous prêt à écrire ?
DORANTE. − Madame, je ne trouve point de papier.
ARAMINTE, allant elle−même. − Vous n’en trouvez point ! En voilà
devant vous.
DORANTE. − Il est vrai.
ARAMINTE. − Écrivez. Hâtez-vous de venir, Monsieur ; votre mariage est
sûr… Avez-vous écrit ?
DORANTE. − Comment, Madame ?
ARAMINTE. − Vous ne m’écoutez donc pas ? Votre mariage est sûr ;
Madame veut que je vous l’écrive, et vous attend pour vous le dire. (À
part.) Il souffre, mais il ne dit mot ; est-ce qu’il ne parlera pas ?
N’attribuez point cette résolution à la crainte que Madame pourrait avoir
des suites d’un procès douteux.
DORANTE. − Je vous ai assuré que vous le gagneriez, Madame :
douteux, il ne l’est point.
ARAMINTE. − N’importe, achevez. Non, Monsieur, je suis chargé de sa
part de vous assurer que la seule justice qu’elle rend à votre mérite la
détermine.
DORANTE, à part. − Ciel ! je suis perdu. (Haut.) Mais, Madame, vous n’aviez
aucune inclination pour lui.
ARAMINTE. − Achevez, vous dis-je… Qu’elle rend à votre mérite la
détermine… Je crois que la main vous tremble ! vous paraissez changé.
Qu’est−ce que cela signifie ? Vous trouvez-vous mal ?
DORANTE. − Je ne me trouve pas bien, Madame.
ARAMINTE. − Quoi ! si subitement ! cela est singulier. Pliez la lettre et
mettez : À Monsieur le Comte Dorimont. Vous direz à Dubois qu’il la lui
porte. (À part.) Le cœur me bat ! (À Dorante.) Voilà qui est écrit tout de travers !
Cette adresse-là n’est presque pas lisible. (À part.) Il n’y a pas encore là de quoi le
convaincre.
DORANTE, à part. − Ne serait-ce point aussi pour m’éprouver ? Dubois ne
m’a averti de rien.
Les Fausses confidences, Marivaux, 1737
Parcours : Mensonge et comédie
Texte 4 Acte II, scène 13
ARAMINTE, d’un air délibéré. − Il n’y en aura aucune, ne vous embarrassez pas,
et écrivez le billet que je vais vous dicter ; il y a tout ce qu’il faut sur cette table.
DORANTE. − Et pour qui, Madame ?
ARAMINTE. − Pour le Comte, qui est sorti d’ici extrêmement inquiet, et que je vais
surprendre bien agréablement par le petit mot que vous allez lui écrire en mon
nom. (Dorante reste rêveur, et par distraction ne va point à la table.) Eh ! vous
n’allez pas à la table ? À quoi rêvez-vous ?
DORANTE, toujours distrait. − Oui, Madame.
ARAMINTE, à part, pendant qu’il se place. − Il ne sait ce qu’il fait ; voyons
si cela continuera.
DORANTE, à part, cherchant du papier. − Ah ! Dubois m’a trompé !
ARAMINTE, poursuivant. − Êtes-vous prêt à écrire ?
DORANTE. − Madame, je ne trouve point de papier.
ARAMINTE, allant elle−même. − Vous n’en trouvez point ! En voilà
devant vous.
DORANTE. − Il est vrai.
ARAMINTE. − Écrivez. Hâtez-vous de venir, Monsieur ; votre mariage est
sûr… Avez-vous écrit ?
DORANTE. − Comment, Madame ?
ARAMINTE. − Vous ne m’écoutez donc pas ? Votre mariage est sûr ;
Madame veut que je vous l’écrive, et vous attend pour vous le dire. (À part.) Il
souffre, mais il ne dit mot ; est-ce qu’il ne parlera pas ? N’attribuez point cette
résolution à la crainte que Madame pourrait avoir des suites d’un procès douteux.
DORANTE. − Je vous ai assuré que vous le gagneriez, Madame :
douteux, il ne l’est point.
ARAMINTE. − N’importe, achevez. Non, Monsieur, je suis chargé de sa
part de vous assurer que la seule justice qu’elle rend à votre mérite la
détermine.
DORANTE, à part. − Ciel ! je suis perdu. (Haut.) Mais, Madame, vous n’aviez
aucune inclination pour lui.
ARAMINTE. − Achevez, vous dis-je… Qu’elle rend à votre mérite la détermine…
Je crois que la main vous tremble ! vous paraissez changé. Qu’est−ce que cela
signifie ? Vous trouvez-vous mal ?
DORANTE. − Je ne me trouve pas bien, Madame.
ARAMINTE. − Quoi ! si subitement ! cela est singulier. Pliez la lettre et
mettez : À Monsieur le Comte Dorimont. Vous direz à Dubois qu’il la lui porte. (À
part.) Le cœur me bat ! (À Dorante.) Voilà qui est écrit tout de travers ! Cette
adresse-là n’est presque pas lisible. (À part.) Il n’y a pas encore là de quoi le
convaincre.
DORANTE, à part. − Ne serait-ce point aussi pour m’éprouver ? Dubois ne m’a
averti de rien.
Les Fausses confidences, Marivaux, 1737
Parcours : Mensonge et comédie
Texte 4 Acte II, scène 13
ARAMINTE, d’un air délibéré. − Il n’y en aura aucune, ne vous embarrassez
pas, et écrivez le billet que je vais vous dicter ; il y a tout ce qu’il faut sur
cette table.
DORANTE. − Et pour qui, Madame ?
ARAMINTE. − Pour le Comte, qui est sorti d’ici extrêmement inquiet, et
que je vais surprendre bien agréablement par le petit mot que vous allez
lui écrire en mon nom. (Dorante reste rêveur, et par distraction ne va point à la
table.) Eh ! vous n’allez pas à la table ? À quoi rêvez-vous ?
DORANTE, toujours distrait. − Oui, Madame.
ARAMINTE, à part, pendant qu’il se place. − Il ne sait ce qu’il fait ;
voyons si cela continuera.
DORANTE, à part, cherchant du papier. − Ah ! Dubois m’a trompé !
ARAMINTE, poursuivant. − Êtes-vous prêt à écrire ?
DORANTE. − Madame, je ne trouve point de papier.
ARAMINTE, allant elle−même. − Vous n’en trouvez point ! En voilà
devant vous.
DORANTE. − Il est vrai.
ARAMINTE. − Écrivez. Hâtez-vous de venir, Monsieur ; votre mariage est
sûr… Avez-vous écrit ?
DORANTE. − Comment, Madame ?
ARAMINTE. − Vous ne m’écoutez donc pas ? Votre mariage est sûr ;
Madame veut que je vous l’écrive, et vous attend pour vous le dire. (À
part.) Il souffre, mais il ne dit mot ; est-ce qu’il ne parlera pas ?
N’attribuez point cette résolution à la crainte que Madame pourrait avoir
des suites d’un procès douteux.
DORANTE. − Je vous ai assuré que vous le gagneriez, Madame :
douteux, il ne l’est point.
ARAMINTE. − N’importe, achevez. Non, Monsieur, je suis chargé de sa
part de vous assurer que la seule justice qu’elle rend à votre mérite la
détermine.
DORANTE, à part. − Ciel ! je suis perdu. (Haut.) Mais, Madame, vous n’aviez
aucune inclination pour lui.
ARAMINTE. − Achevez, vous dis-je… Qu’elle rend à votre mérite la
détermine… Je crois que la main vous tremble ! vous paraissez changé.
Qu’est−ce que cela signifie ? Vous trouvez-vous mal ?
DORANTE. − Je ne me trouve pas bien, Madame.
ARAMINTE. − Quoi ! si subitement ! cela est singulier. Pliez la lettre et
mettez : À Monsieur le Comte Dorimont. Vous direz à Dubois qu’il la lui
porte. (À part.) Le cœur me bat ! (À Dorante.) Voilà qui est écrit tout de travers !
Cette adresse-là n’est presque pas lisible. (À part.) Il n’y a pas encore là de quoi le
convaincre.
DORANTE, à part. − Ne serait-ce point aussi pour m’éprouver ? Dubois ne
m’a averti de rien.
Les Fausses confidences, Marivaux, 1737
Parcours : Mensonge et comédie
Texte 4 Acte II, scène 13
ARAMINTE, d’un air délibéré. − Il n’y en aura aucune, ne vous embarrassez
pas, et écrivez le billet que je vais vous dicter ; il y a tout ce qu’il faut sur
cette table.
DORANTE. − Et pour qui, Madame ?
ARAMINTE. − Pour le Comte, qui est sorti d’ici extrêmement inquiet, et
que je vais surprendre bien agréablement par le petit mot que vous allez
lui écrire en mon nom. (Dorante reste rêveur, et par distraction ne va point à la
table.) Eh ! vous n’allez pas à la table ? À quoi rêvez-vous ?
DORANTE, toujours distrait. − Oui, Madame.
ARAMINTE, à part, pendant qu’il se place. − Il ne sait ce qu’il fait ;
voyons si cela continuera.
DORANTE, à part, cherchant du papier. − Ah ! Dubois m’a trompé !
ARAMINTE, poursuivant. − Êtes-vous prêt à écrire ?
DORANTE. − Madame, je ne trouve point de papier.
ARAMINTE, allant elle−même. − Vous n’en trouvez point ! En voilà
devant vous.
DORANTE. − Il est vrai.
ARAMINTE. − Écrivez. Hâtez-vous de venir, Monsieur ; votre mariage est
sûr… Avez-vous écrit ?
DORANTE. − Comment, Madame ?
ARAMINTE. − Vous ne m’écoutez donc pas ? Votre mariage est sûr ;
Madame veut que je vous l’écrive, et vous attend pour vous le dire. (À
part.) Il souffre, mais il ne dit mot ; est-ce qu’il ne parlera pas ?
N’attribuez point cette résolution à la crainte que Madame pourrait avoir
des suites d’un procès douteux.
DORANTE. − Je vous ai assuré que vous le gagneriez, Madame :
douteux, il ne l’est point.
ARAMINTE. − N’importe, achevez. Non, Monsieur, je suis chargé de sa
part de vous assurer que la seule justice qu’elle rend à votre mérite la
détermine.
DORANTE, à part. − Ciel ! je suis perdu. (Haut.) Mais, Madame, vous n’aviez
aucune inclination pour lui.
ARAMINTE. − Achevez, vous dis-je… Qu’elle rend à votre mérite la
détermine… Je crois que la main vous tremble ! vous paraissez changé.
Qu’est−ce que cela signifie ? Vous trouvez-vous mal ?
DORANTE. − Je ne me trouve pas bien, Madame.
ARAMINTE. − Quoi ! si subitement ! cela est singulier. Pliez la lettre et
mettez : À Monsieur le Comte Dorimont. Vous direz à Dubois qu’il la lui
porte. (À part.) Le cœur me bat ! (À Dorante.) Voilà qui est écrit tout de travers !
Cette adresse-là n’est presque pas lisible. (À part.) Il n’y a pas encore là de quoi le
convaincre.
DORANTE, à part. − Ne serait-ce point aussi pour m’éprouver ? Dubois ne
m’a averti de rien.