THÈME 3. THÉORIES LINGUISTIQUES ACTUELLES.
LEUR APPORT A LA CONNAISSANCE DE LA
COMMUNICATION.
1) Introduction
2) Histoire de la linguistique : De Saussure à Chomsky
3) Théories linguistiques actuelles
a) Le courant énonciatif
b) Le courant pragmatique
4) L’interaction communicative : analyse conversationnelle
5) Conclusion
6) Bibliographie
1) Introduction
On assiste depuis quelques décennies à une sorte d’éclatement interne de la discipline
linguistique, dont témoigne la multiplicité des théories proposées, en même temps qu’à un
estompement de ses frontières : l’ouverture de la linguistique sur de nouvelles problématiques
l’engage à une collaboration de plus en plus étroite avec d’autres disciplines, telles que la
psychologie, la sociologie, l’ethnographie…
La linguistique moderne se caractérisait, au départ, par une étude de la langue en tant que
système, à partir de certaines unités de base, telles que le signe (Saussure) ou la phrase
(Chomsky). Or, ce genre de travaux se heurtaient à l’impossibilité de rendre compte du sens,
qui, lui, n’est pas un fait de langue, mais de parole. En effet, le sens n’est pas à chercher dans la
signification linguistique d’un signe ou d’une phrase isolée : il est indissociable des conditions
entourant la production d’un énoncé donné (situation), des énoncés qui le précèdent et le
justifient (contexte) et des interlocuteurs impliqués dans l’acte de communication (intentions
de communication, relations interpersonnelles, connaissances partagées donnant lieu à des
sous-entendus et des implicites, etc.). Toute recherche visant à rendre compte des modes de
génération, existence et appréhension du sens doit, par conséquent, faire appel à des données
aussi bien linguistiques qu’extralinguistiques, qui conditionnent l’acte de communication.
C’est ainsi que la linguistique, dans son évolution, s’est tournée de plus en plus vers la
description et l’acte de communication dans toutes ses dimensions, que ses recherches se sont
diversifiées dans le but de rendre compte de toutes les composantes intervenant dans la
construction dynamique du sens : théories de l’énonciation et pragmatique, analyse du
discours, analyse conversationnelle… Chacune de ces branches de la linguistique se donne pour
but de saisir le fonctionnement effectif de la langue dans le processus de la communication. De
ce point de vue, la linguistique, en tant que théorie de référence, devient un auxiliaire
indispensable de la réflexion didactique.
En effet, l’évolution de la linguistique a conduit la didactique à une révision essentielle de son
matériel pédagogique et à une redéfinition des objectifs généraux d’apprentissage, où la notion
de compétence linguistique a été remplacée par la notion plus complexe, de compétence de
communication. L’évolution des théories linguistiques s’est accompagnée d’un changement de
perspective dans la théorie de l’apprentissage : un déplacement du centre d’intérêt : de
l’enseignement, à la primauté de l’apprentissage.
2) Histoire de la linguistique : De Saussure à Chomsky
Vers la fin du XIXe siècle, Saussure fait bouleverser les bases de la linguistique en introduisant 4
idées principales qui vont jouer un rôle clé dans les modèles linguistiques qui suivront :
a) La langue est une forme et non pas une substance. Les éléments du système
linguistique sont définis pas leur relations internes et non pas par leurs caractéristiques
physiques ou autres.
b) Le signe linguistique est une combinaison d’expression et contenu avec un signifié.
c) Le signe linguistique est arbitraire. Ce caractère arbitraire est valable pour la relation
entre signifiant et signifié et pour celle entre le signe et le référent.
d) La description des langues se fait sur deux axes : un axe horizontal (simultanéités) et un
axe vertical (successions ou synchronique – langue à un moment ponctuel de son
évolution - et diachronique – changements linguistiques).
D’après Saussure, la linguistique doit rendre compte de toutes les manifestations du langage, il
s’agit donc d’une discipline descriptive. Il a une conception dualiste du langage : il est en même
temps un fait individuel et social. Le fait de langue renvoie au fait social et celui de parole fait
allusion aux réalisations individuelles du langage.
Vers la moitié du XXe siècle, Chomsky introduit un point de départ différent de la linguistique :
d’une part, il prend la syntaxe comme objet d’étude et d’autre part il recherche des structures
plus profondes (plus générales et simples). Chomsky cherche à construire une théorie des
structures linguistiques commune à toutes les langues et qu’il appelle grammaire universelle.
La syntaxique est autonome de la morphologie et de la sémantique : une phrase peut être bien
formée syntaxiquement, mais dépourvue de sens : Les idées vertes sans couleur dorment
furieusement.
Dans ce sens, il introduit la théorie d’un mécanisme grammatical du cerveau humain qui
permet à un enfant d’apprendre sa langue maternelle naturellement et rapidement, par des
énoncés de son environnement, ce qu’il désigne comme DAL (dispositif d’acquisition du
langage). La méthode qu’il propose se base sur l’intuition que l’individu a de sa langue
(compétence), sa grammaire interne et non pas sur l’utilisation de cette compétence
(performance).
3) Théories linguistiques actuelles
Vers les années 80, la linguistique va s’occuper de plus en plus du texte : elle ne travaille plus
sur des phrases isolées, mais à partir des énoncés qui se suivent pour créer un texte ou un
discours. Elle travaille donc sur des énoncés produits réellement par un locuteur dans une
situation de communication donnée.
a) Le courant énonciatif
À partir de la définition d’énonciation donnée par Bénéviste en 1966, comme étant la
« mise en fonctionnement de la langue par un acte individuel d’utilisation », le courant
énonciatif s’intéresse au contexte de l’acte de communication. Cette nouvelle théorie affirme
que l’on ne peut déterminer le sens d’un énoncé que si l’on prend en compte, outre le sens
linguistique, les circonstances de son énonciation. Ceci est particulièrement vrai pour les
déictiques, qui ne prennent de sens qu’à la production de l’énoncé où ils apparaissent. Par
exemple Je renvoie à la personne qui, lors d’une énonciation particulière assume le rôle de
l’émetteur. Loin d’être des unités isolées, ces éléments forment un véritable système, celui des
indiciels.
Mais, l’énonciation fournit également au locuteur les moyens de se situer par rapport
au contenu de son énoncé : c’est ce que l’on appelle modalités. Le langage n’a pas pour unique
fonction de transmettre des contenus : tout énoncé accomplit une certaine prise de position,
plus ou moins explicite. Le degré zéro, pour ainsi dire, est celui de la simple modalité assertive :
c’est le pur constat : il pleut. Mais au-delà de cette modalité, il existe toute une variété de
modalités qui permettent de nuancer le discours (il se peut que…), d’émettre un jugement
(pourvu que…) ou de se situer par rapport à son interlocuteur (prière…). L’étude des modalités
s’avère indissociable de la situation de communication.
b) Le courant pragmatique
Ici, nous allons aborder les conditions de l’emploi de la langue dans des situations
effectives. Dans ce sens, le courant le plus essentiel est celui de Austin et Searle, dit
« philosophie du langage ordinaire » qui a mis au premier plan la conception de la langue
comme acte. Cette théorie des actes de langage repose sur l’idée que « dire c’est faire », parler
c’est accomplir un certain type d’acte de langage (questionner, promettre, suggérer…). La
parole ne sert donc pas uniquement à communiquer, mais à agir sur le monde et sur autrui.
Comprendre un énoncé revient à comprendre les intentions de communication, même si
celles-ci ne sont pas toujours explicitement posées dans le discours, ce qui imposent au sujet-
récepteur un travail déductif-référentiel. Ainsi, le sens d’un énoncé recouvre non seulement le
« posé », le contenu propositionnel, mais aussi certains éléments qui demeurent implicites :
- les présupposés : les tournures de la langue qui permettent de faire passer
subrepticement certains faits sans les assertés (tous les enfants de Marie vont à l’école – on
présuppose que Marie a des enfants)
- les implicatures lexicales (ou implicitations) : les significations non dites
explicitement, mais impliquée par la présence d’un certain lexème. (Marie gagne bien sa vie,
mais son mari n’en est pas jaloux – contient de par la présence du mais une implicature que
l’on pourrait interpréter par « le locuteur s’attendais à ce que son mari soit jaloux ».)
Selon le rapport entre le récepteur et l’émetteur de la communication, la question des
niveaux de signification s’est posée : ainsi, par exemple, Strawson propose sur l’énoncé Le
Président a exprimé l’opinion que cinquante ans est l’âge idéal pour ce poste l’existence de trois
niveaux de signification :
- premier niveau : signification linguistique : n’importe quel lecteur/auditeur saura
comprendre et même traduire le sens dans une autre langue même s’il ignore qui est le
président et de quel poste parle-t-on.
- deuxième niveau : signification référentielle : on accédera à une compréhension plus
complète si l’on connait la référence aux êtres particuliers désignés par poste et président.
- ce n’est qu’au troisième niveau que l’on comprendra la signification complète à
condition de savoir ce que le locuteur a voulu faire comprendre, c’est-à-dire, ses véritables
intentions de communication (le président a un candidat favori de 50 ans).
4) L’interaction communicative : analyse conversationnelle
Au début des années 1970, les conversations deviennent l’objet d’une recherche systématique
et purement descriptive. De nos jours, la recherche se centre sur les aspects relationnels, les
relations qui se construisent par le biais de l’échange verbal entre les acteurs engagés dans le
processus communicatif. L’analyse conversationnelle est liée avec plusieurs disciplines, mais ici,
nous ne retiendrons que les conclusions de ce qu’elle apporte à la connaissance de la
communication.
A partir du postulat « dire c’est faire », certains auteurs proposent de définir les
normes régissant cette notion conversationnelle. En tant que pratique sociale, la
communication se trouve à un certain nombre de normes et de principes. En l’occurrence, il
faut aussi parler des lois du discours, de Grice, aussi connues sous le nom de maximes
conversationnelles qui se basent sur le principe de coopération, c’est-à-dire que les partenaires
d’un échange communicatif doivent collaborer à la réussite de cette activité. De ceci en
découlent plusieurs lois/maximes :
- le maxime de pertinence : une énonciation doit être appropriée au contexte dans
lequel elle intervient.
- le maxime de sincérité : le contenu doit être vrai.
- le maxime d’informativité : l’énonciation doit apporter de nouvelles informations,
autrement elle est inutile, non pertinente.
- le maxime d’exhaustivité : le contenu doit apporter une information maximale (Le
titre « 3 morts dans un accident » dans lequel ont décédé 7 personnes est vrai, mais il y a eu 4
morts de plus).
Or, quotidiennement, nous sommes amenés à enfreindre l’une ou l’autre de ces maximes, il
faut garder à l’esprit que la communication se produit entre des êtres munis d’affects et de
désirs, ce qui explique le besoin de respecter un autre principe essentiel : celui de la politesse.
C’est pourquoi Leech pose que la politesse est un principe, au même titre que le principe de
coopération, constitué par un certain nombre de maximes (de tact, de générosité de modestie,
de l’accord, etc.).
Le principe de politesse ajoute au principe de coopération une prise en compte de la
dimension sociale de la communication. Pour les tenants du principe de politesse l’efficacité de
la communication doit être subordonnée à la préservation de l’harmonie interpersonnelle,
l’enjeu relationnel s’imposant à l’enjeu informationnel. Or la primauté de l’un ou l’autre dépend
de la nature de l’échange : dans une conversation quotidienne c’est le plaisir de la rencontre ce
que l’on recherche et la politesse joue un rôle fondamental ; dans une conférence c’est le
contenu qui importe le plus, imposant le principe de coopération sur la dimension
relationnelle.
5) Conclusion
Communiquer est un processus beaucoup plus complexe que le laissent supposer nos
habitudes langagières. Comme le montrent les approches que nous avons envisagées, il ne
s’agit pas seulement de l’utilisation d’une langue concrète en vue de la construction d’un
message, la communication fait aussi intervenir des intentions de communication, transmises
de façons diverses. En tant que pratique sociale, la communication doit se conformer à une
série de normes et de principes et prendre en compte le contexte dans chaque cas. Nous
devons manier un tel nombre de variable que l’on s’étonne que la communication réussisse. Et
pourtant elle réussit le plus souvent.
En effet, nous sommes constamment inscrits dans divers circuits de communication que nous
maitrisons de façon inconsciente grâce à des stratégies progressivement acquises au cours de
notre développement cognitif : stratégies de politesse, d’expression, de composition,
d’interprétation, etc. Autrement dit, nous possédons une compétence de communication. Ceci
porté à l’acquisition d’une langue étrangère rend évident que l’apprentissage ne passe pas
uniquement par intérioriser le code linguistique. Cette compétence doit s’élargir par
l’acquisition des compétences socioculturelles nous permettant d’obtenir les mêmes capacités
communicatives qu’en langue maternelle. C’est surtout la notion de compétence
communicative que la didactique a retenue de la linguistique et qu’elle a posé comme objectif
dans le processus d’enseignement/apprentissage d’une langue étrangère, c’est-à-dire
l’acquisition d’un savoir-faire communicatif.
6) Bibliographie
Saussure, F. Cours de linguistique générale, 1913
Chomsky, N. Syntactic structures, 1957
Bénéviste, E. Problèmes de linguistique générale, 1966
Strawson, P.F. Phrase et actes de paroles. Langages. 1970
Searle, J. Speech Acts 1969
Grice, P. Logic and conversation, 1989
Leech, G. Principles of pragmatics, 1983