L’EXIL
DES MONARQUES
Sous la direction de
Hélène Becquet
L’EXIL
DES MONARQUES
Entre abdications et désirs de pouvoir
Frise chronologique : © Philippe Paraire
Mise en page : Belle Page
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ISBN : 978-2-200-63767-5
Sommaire
Avant-propos. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7
Un exil inaugural : Louis XVIII. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 17
par Maria Sofia Mormile
Napoléon : l’exil comme bataille.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 35
par Vincent Haegele
Napoléon II : un destin brisé. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 55
par Lætitia de Witt
L’exil sans retour : Charles X et « Louis XIX ».. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 75
par Pierre Morel
Louis-Philippe et le comte de Paris :
une recomposition de l’orléanisme.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 97
par Grégoire Franconie
Louis-Napoléon Bonaparte, une vie d’exils. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 117
par Juliette Glikman
Le comte de Chambord, l’homme d’un principe. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 139
par Hélène Becquet
Les derniers Bonaparte : du Prince impérial au prince Louis,
princes et principes plébiscitaires .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 161
par Maxime Michelet
La fin de la prétendance : du duc d’Orléans au second
comte de Paris, trois acteurs pour un même rôle. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 187
par Bruno Goyet
Conclusion. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 213
Notes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 215
Arbres généalogiques. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 220
Bibliographie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 229
Notices biographiques des auteurs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 235
Avant-propos
« Je l’avais dit : la monarchie s’en allait et
l’on se mettait à la fenêtre pour la voir passer1. »
François-René de Chateaubriand,
Mémoires d’outre-tombe.
L’instabilité politique du xixe siècle français se traduit,
entre autres choses, par l’accroissement du nombre d’exilés.
Royalistes, bonapartistes, républicains partent tour à tour ou
en même temps vers des destinations le plus souvent euro-
péennes, comme la Grande-Bretagne, fort prisée des réfugiés
politiques, mais aussi extra-européennes, comme les États-
Unis ou les États nouvellement indépendants d’Amérique du
Sud. Les monarques constituent une catégorie spécifique de
ces exilés politiques. Entre 1795, date du théorique avène-
ment au trône de Louis XVIII, et la levée de la dernière loi
d’exil en 1950, ce sont une quinzaine de monarques qui ont
vécu une portion plus ou moins considérable de leur vie en
exil. Si nous avons choisi de conserver dans notre propos le
terme de « monarques » pour tous ces princes exilés, il faut
d’emblée préciser que ces princes n’ont pas tous été des
souverains régnants. Ce n’est le cas que de cinq d’entre eux.
Napoléon Ier, Charles X, Louis-Philippe ont connu l’exil après
avoir régné plusieurs années sur le pays, chassés de leur trône
par la guerre ou une révolution. Louis XVIII est devenu préten-
dant au trône de France en 1795, alors qu’il était déjà exilé,
puis il y a accédé en 1814. Napoléon III, exilé depuis 1815,
devenu le seul prétendant bonapartiste en 1846, se lance dans
la conquête du pouvoir à la faveur de la révolution de 1848.
8 L’EXIL DES MONARQUES
Tous les autres princes sont des monarques putatifs, qui n’ont
régné qu’en exil et uniquement pour leurs partisans. Ils ont été
prétendants toute leur vie, même si certains, comme le comte
de Chambord, ne prisaient guère le terme.
L’exil royal n’est ni une spécificité du xixe siècle ni une spéci-
ficité française. Sans dresser une liste exhaustive des dynasties
déchues, il suffit de rappeler le cas des Stuarts britanniques,
auxquels la famille de Charles X a d’ailleurs été fréquemment
comparée. La famille du roi d’Angleterre Charles Ier Stuart part
en exil au milieu du xviie siècle, chassée par la guerre civile,
séjourne aux Provinces-Unies, aux Pays-Bas espagnols, en
France jusqu’en 1660, date à laquelle le fils aîné de Charles Ier,
Charles II, est restauré. Puis, Jacques II, fils cadet de Charles Ier,
est écarté à son tour en 1688 au cours de la Glorieuse Révolution.
Ses descendants vivent en exil d’abord en France puis à Rome.
Le xixe siècle, siècle des révolutions, voit cependant se multi-
plier les exils dynastiques au fil des bouleversements politiques
de l’Europe : les maisons de Savoie, de Bourbon-Parme, de
Bourbon-des-Deux-Siciles, de Bourbon-Espagne, de Portugal,
d’Autriche connaissent des exils répétés dans un premier
temps temporaires, avant d’être le plus souvent définitifs. Les
monarques exilés français, s’ils inaugurent cette période d’émi-
gration massive des princes, ne constituent, passé le milieu du
xixe siècle, plus guère des exceptions.
L’originalité du cas français tient au fait que ces exilés sont
issus de trois dynasties différentes : les Bourbons de la branche
aînée, héritière directe de la lignée pluriséculaire des rois de
France, les Orléans, branche cadette des Bourbons, qui accède
au trône en 1830 avec la révolution de Juillet, et les Bonaparte,
dynastie nouvelle directement issue de la Révolution. À
certaines périodes, plusieurs princes se retrouvent donc en
exil en même temps, aspirant tous à gouverner le même pays,
mais avec un programme différent. Chacun d’entre eux défend
une certaine conception de la monarchie en France, non réduc-
tible à celle de ses adversaires et dont il tire sa légitimité. La
Avant-propos 9
branche aînée des Bourbons représente un royalisme catho-
lique et contre-révolutionnaire. Les deux autres dynasties
proposent chacune une synthèse entre l’Ancien Régime et la
Révolution, qui repose sur la tradition parlementaire pour les
Orléans et sur une tradition mêlant pouvoir personnel autori-
taire et souveraineté du peuple dans le cas des Bonaparte.
À ces trois dynasties, on pourrait encore en ajouter
deux autres. À la mort du comte de Chambord, petit-fils de
Charles X, en 1883, une partie des légitimistes reporte son
allégeance sur la branche aînée des Bourbons d’Espagne, et
non sur la dynastie d’Orléans, arguant du fait que les membres
de la branche espagnole sont les plus proches parents en
ligne masculine du comte de Chambord. Or, ces princes de
la branche aînée des Bourbons d’Espagne sont aussi préten-
dants au trône espagnol. Ils descendent de Don Carlos, frère
du roi Ferdinand VII, qui avait refusé en 1833 de laisser sa
nièce Isabelle II ceindre la couronne. Nous les exclurons
cependant de notre propos dans la mesure où les carlistes
n’ont jamais été inquiétés par les lois d’exil qui ont frappé
les autres dynasties. Ils restent prétendants espagnols avant
d’être prétendants français aux yeux de la loi française et
pour la majorité des monarchistes français.
Il y a enfin le cas limite des naundorffistes, lignée de
Guillaume Naundorff qui a toujours prétendu être Louis XVII
échappé du Temple. Naundorff a été accueilli en Angleterre
puis aux Pays-Bas, où il a reçu l’autorisation de porter le nom de
Bourbon. Ses descendants ont maintenu la tradition, se regar-
dant comme les véritables héritiers de la couronne de France.
Le courant est cependant trop marginal pour entrer dans une
typologie commune avec les autres. Nous en resterons donc à
trois dynasties exilées, les trois dynasties qui ont marqué de
leur empreinte l’histoire politique française du xixe siècle.
L’exil n’est cependant pas la fin de l’histoire. Si les préten-
dants exilés ont été si nombreux pendant un siècle et demi,
c’est qu’ils avaient des partisans et des espoirs de retour. Le
10 L’EXIL DES MONARQUES
prétendant a un but, en théorie du moins, celui de revenir. Un
regard rétrospectif sur la période tend à faire considérer au
lecteur contemporain que ce retour n’est que chimère poli-
tique. C’est oublier que les restaurations ont existé : celle de
Louis XVIII en 1814, celle de Napoléon III en 1852 même si le
terme n’est pas officiellement employé, il s’agit bien du retour
sur le trône du prétendant d’une dynastie régnante. Le comte
de Chambord a manqué de peu la sienne en 1871 puis en 1873.
Il faut ajouter que jusqu’en 1914 au moins, les monarchistes
représentaient une force non négligeable en France. Et, dans
une Europe essentiellement monarchiste, les régimes répu-
blicains apparaissent davantage comme une exception que
comme la règle jusque dans l’entre-deux-guerres. La posture
de prétendant n’était ni absurde ni désespérée, et les répu-
blicains qui ont exercé une surveillance étroite sur tous ces
augustes personnages le savaient bien.
Faire l’histoire des prétendants en exil, ce n’est pas seule-
ment narrer leurs pérégrinations, c’est montrer qu’ils ont été un
rouage essentiel de l’histoire politique de leur temps. Ils ont, à
des degrés divers, entretenu l’idée monarchique en France par
le maintien ou le renouvellement des traditions dont ils étaient
les héritiers. L’exil, conçu pour bloquer leurs initiatives, a pu
constituer un formidable levier politique, soit qu’il ait fourni un
répertoire d’images en leur faveur, soit qu’il leur ait permis de
se reconstituer une virginité. À rebours d’une tradition historio-
graphique qui met plutôt l’accent sur la douleur de l’exil des
princes, nous voudrions dans cet ouvrage insister sur leurs
luttes et leurs espoirs de remonter un jour sur le trône.
Nous avons pour cela choisi une approche semi-
biographique qui permet de suivre la chronologie des événe-
ments dans une période extrêmement dense. L’ouvrage
s’ouvre sur le cas tout à la fois inaugural et paradoxal du comte
de Provence. Ce dernier est un émigré avant d’être un exilé, et
il n’est que prince au moment de son départ. C’est sur la terre
étrangère qu’il devient roi, prenant le nom de Louis XVIII.
Avant-propos 11
Maria Sofia Mormile brosse le portrait de ce cadet ambitieux de
la maison de France dont les conceptions dynastiques dictent
toute l’attitude loin de sa patrie. Il érige un premier modèle
de souverain exilé, celui qui refuse à tout prix d’abdiquer la
dignité royale, modèle que les prétendants suivants choisiront
de suivre ou non.
Le deuxième cas étudié n’est autre que celui de Napoléon Ier
dont les séjours dans l’île d’Elbe puis dans celle de Sainte-
Hélène ont donné lieu à une abondante et récente bibliogra-
phie à l’occasion du bicentenaire de sa mort. Vincent Haegele
aborde cette question d’une manière toute nouvelle, en envi-
sageant l’ensemble de la vie de Napoléon sous l’angle de l’exil
depuis son départ de Corse jusqu’à sa mort à Sainte-Hélène. Il
souligne à quel point ce déchirement de l’exil a constitué un
moteur pour l’action politique de l’Empereur du début à la fin.
À bien des égards, l’attitude de Napoléon n’est pas très éloi-
gnée de celle de Louis XVIII : jamais dans l’exil, il ne se consi-
dère autrement que comme empereur.
Les choses en vont très différemment pour son fils l’Aiglon,
comme le montre dans le troisième chapitre Lætitia de Witt.
Le roi de Rome n’a vécu ni en prétendant ni en monarque in
partibus, mais, sous le titre de duc de Reichstadt, en prince
autrichien. Sa famille maternelle, tout en l’entourant d’affec-
tion, s’est efforcée de réduire à néant l’héritage paternel et ses
potentialités politiques.
À l’inverse, ses cousins de la branche aînée des Bourbons,
qui retournent en exil à la même époque, se coulent dans le
modèle fixé par Louis XVIII. Tant Charles X que « Louis XIX »
se considèrent comme rois de France par droit de naissance,
au point de regarder les abdications qu’ils ont pourtant
eux-mêmes signées à Rambouillet en 1830 comme nulles et
non avenues. Mais, ainsi que le montre Pierre Morel, cette
volonté de conserver intact l’ordre dynastique jette la confu-
sion parmi leurs partisans et affaiblit les espoirs de restaura-
tion pendant plusieurs années.
12 L’EXIL DES MONARQUES
Dans un cinquième chapitre, Grégoire Franconie analyse le
début de l’exil de la troisième dynastie française, les Orléans,
après la révolution de 1848. Pour Louis-Philippe, qui a déjà
connu cette condition d’exilé sous la Révolution, il s’agit là d’un
échec cinglant, politique mais aussi personnel. Puisqu’il meurt
rapidement, en 1850, c’est à son petit-fils le comte de Paris que
revient d’inventer un orléanisme de l’exil. Tâche complexe, qui
s’apparente essentiellement à une quête de légitimation et
de réconciliation avec la branche aînée face à la concurrence
bonapartiste.
Celle-ci est incarnée, après la mort du duc de Reichstadt
en 1832, par son cousin Louis-Napoléon, fils de Louis Bonaparte
et d’Hortense de Beauharnais. Alors que son oncle Joseph et son
père ne s’érigent pas véritablement en prétendants impériaux,
il relève le flambeau dynastique. Cet isolement est pour lui,
de même que pour son oncle, un aiguillon comme le souligne
Juliette Glikman. Il invente une rhétorique de l’exil au service
de sa conquête du pouvoir. Il est, depuis Louis XVIII, le premier
prétendant exilé à recouvrer son trône. En revanche, contrai-
rement au roi Bourbon, il ne meurt pas dans son lit, mais en
Angleterre, sa capture lors de la défaite de Sedan en 1870 lui
ayant coûté la couronne. Son expérience est la démonstration
tout à la fois de la possibilité d’une restauration monarchique
et de la fragilité des trônes français au xixe siècle.
Son départ en exil ouvre une nouvelle période d’incerti-
tudes en France et semble rendre possible une autre restaura-
tion, celle du comte de Chambord, petit-fils de Charles X dont
j’aborde les années d’exil dans le septième chapitre. Proclamé
« Henri V » en 1830 par les abdications de Rambouillet, il reste
dans l’ombre de son grand-père puis de son oncle jusqu’à la
mort de celui-ci en 1844. Partisan d’une monarchie tradi-
tionnelle et contre-révolutionnaire, il pense pouvoir faire la
Restauration à ses conditions, se trompant sur l’équilibre des
forces politiques du pays. Il est le dernier dynaste français à
avoir eu des chances réelles de monter sur le trône. Son décès,
Avant-propos 13
en 1883, met également fin, pour l’essentiel, aux querelles
internes du royalisme français qui se réunifie. Il reste alors
deux options monarchistes, l’une orléaniste, l’autre bonapar-
tiste, se posant en alternatives d’une fragile IIIe République,
qui vote une nouvelle loi d’exil en 1886 pour parer au danger.
Maxime Michelet évoque les derniers prétendants bonapar-
tistes. Le prince impérial, fils de Napoléon III, relève l’héritage
de son père et agit en prétendant de la mouvance bonapartiste.
Cependant, sa mort en 1879 et le fait que la succession impériale
passe au très controversé prince Jérôme Napoléon, mettent au
jour les dissensions entre les tendances républicaines et propre-
ment monarchiques du bonapartisme. Ce dernier entame alors
son déclin, tandis que les prétendants cessent peu à peu de l’être.
Dès le début du xxe siècle, en dépit de son insertion remarquable
dans les réseaux dynastiques européens, le prince Victor a prati-
quement abandonné toute prétention au trône.
À l’inverse, la « prétendance » est au cœur de l’identité
princière des Orléans depuis le duc d’Orléans jusqu’au second
comte de Paris, comme le montre Bruno Goyet dans le dernier
chapitre. Les Orléans ne renoncent pas à revenir au pouvoir,
mettant leur fortune au service de leur cause. Néanmoins,
le rapprochement du duc d’Orléans avec l’Action française
est tout autant une chance qu’un fardeau. L’Action française
apporte un second souffle au royalisme français, mais lie les
mains des princes. Toute la politique d’Henri, comte de Paris,
consistera à se détacher de Maurras, sans parvenir à offrir une
alternative aussi forte. Quand, en 1950, la loi d’exil de 1886 est
abrogée, en réalité, les prétendants n’ont plus le poids poli-
tique qu’ils pouvaient avoir soixante-dix ans plus tôt. N’étant
plus un danger pour la république, ils reviennent en France.
Hélène Becquet
Chronologie politique de la France
Prise de la Bastille
14 juillet 1789
La Terreur Coup d’État de
1793-1794 Louis-Napoléon
Abolition des Les Cent-Jours
privilèges 20 mars-7 juillet 1815 Bonaparte
4 août 1789 2 décembre 1851
Révolution parisienne Révolution
Fuite de la famille 27, 28, 29 juillet 1830 de Février
Coup d’État de les Trois Glorieuses
royale. Arrestation Napoléon Bonaparte 1848
de Louis XVI 18 Brumaire
20 et 21 juin 1791 (9 novembre 1799)
MONARCHIE Ier IId
«ABSOLUE» EMPIRE RESTAURATION MONARCHIE EMPIRE
jusqu’en 1789 Ire 1804 à 1814 1814 à 1830 DE JUILLET 1852 à 1870
RÉPUBLIQUE 1830 à 1848
1792 à 1804 Louis XVIII
Napoléon Ier 1814 à 1824
Louis XVI 1804 à 1814
Louis-Philippe Napoléon III
1774 à 1792
1 2 Charles X
1824 à 1830
1830 à 1848
3 1852 à 1870
1780 1790 1800 1810 1820 1830 1840 1850 1860
Le boulangisme La Ire Guerre mondiale La IIe Guerre mondiale
1887-1889 1914 à 1918 1939 à 1945
La Commune
mars-mai 1871 Naissance du comité
d’Action française
1899
Tentative de
Proclamation de la renversement du régime
IIIe République Affaire par l’Action française Levée de la dernière
4 septembre1870 Dreyfus 6 février 1934 loi d’exil
1894-1899 16 mai 1950
IVe
IIIe RÉPUBLIQUE RÉPUBLIQUE
1870 à 1940 à partir
d’octobre 1946
45
1870 1880 1890 1900 1910 1920 1930 1940 1950
1 MONARCHIE CONSTITUTIONNELLE 1789 à 1792
Monarchie
2 CONSULAT 1799 à 1804
Empire
3 IIe RÉPUBLIQUE 1848 à 1852
République
4 ÉTAT FRANÇAIS juillet 1940 à août 1944
Événement GOUVERNEMENT PROVISOIRE DE LA
5 RÉPUBLIQUE FRANÇAISE août 1944 à octobre 1946
Un exil inaugural : Louis XVIII
par Maria Sofia Mormile
« Ai-je jamais cessé de l’être ? » C’est ainsi que Louis XVIII
aurait répondu à un courtisan lui annonçant qu’à la suite de l’ab-
dication de Napoléon, il était enfin roi de France1. Phrase célèbre,
à la limite du légendaire, mais qui traduit néanmoins un trait
fondamental de ce prince : la détermination à régner – et pas
seulement à régner lorsqu’il sera effectivement appelé à le faire
par le Sénat français en 1814, mais bien avant. Louis-Stanislas-
Xavier, frère cadet de Louis XVI, revendique le titre royal en
juin 1795, lors de la mort de son neveu Louis XVII, et s’estime
le légitime roi de France pendant les vingt années d’exil qui
suivent. Né cadet et souffrant de l’être, il voit la Révolution fran-
çaise anéantir, de manière dramatique, les deux obstacles fonda-
mentaux à sa succession au trône, mais aussi le trône même.
Cependant, tout en errant d’un État européen à l’autre, contesté
sans être reconnu, éprouvant des pressions politiques et des
difficultés financières, cet homme revendique sans cesse son
droit de naissance, établissant un modèle de roi en exil qui sera
imité plus tard par ses successeurs, qu’ils soient de sa famille, les
Bourbons, ou de la dynastie concurrente, les Bonaparte.
La patience du cadet
À sa naissance, le 17 novembre 1755, le comte de Provence
est quatrième en ligne de succession après son grand-père,
Louis XV. Son père, le Dauphin Louis, a déjà deux enfants
mâles de sa seconde épouse Marie-Josèphe de Saxe : le duc de
Bourgogne et le duc de Berry. En 1757, un quatrième garçon,
18 L’EXIL DES MONARQUES
appelé le comte d’Artois, voit le jour. Comme souvent, et
comme cela s’était déjà produit pour la succession de Louis XV
lui-même, qui avait succédé à son arrière-grand-père, c’est une
série de deuils qui change les règles du jeu.
En 1761, le duc de Bourgogne tombe malade et meurt peu
après. Le Dauphin lui-même meurt en 1765, suivi de Marie-
Josèphe en 1767. Ces deuils marquent les enfants royaux non
seulement d’un point de vue émotionnel, mais aussi parce
qu’ils les mettent pour la première fois face à la fatalité de
la succession. L’égalité qui existait jusqu’alors entre les trois
cadets est rompue et Berry – le nouveau Dauphin – est placé à
un niveau nettement supérieur à celui de Provence et d’Artois.
Ceux-ci, de leur côté, n’oublient pas qu’ils ont partagé avec
leur frère une condition de parité, ni que les conditions qui ont
élevé Berry peuvent se reproduire et les favoriser à leur tour.
C’est là, peut-être, que les germes d’un sentiment d’injustice
s’immiscent en Provence pour la première fois et, dès le début,
ce sentiment est accompagné par une réaction. Une cousine,
Bathilde d’Orléans, témoigne du fait que, depuis la mort de leur
père, Provence et Artois sont « continuellement en pénitence,
[…] parce qu’ils ne veulent point absolument le [Berry] recon-
naître pour dauphin2 ». Cette protestation enfantine, dont les
protagonistes n’ont que dix et huit ans, est cependant révéla-
trice d’une problématique atavique, à savoir la tension entre
les souverains et leurs cadets. Ces derniers se voient ôter tout
moyen légitime d’affirmation personnelle afin qu’ils ne consti-
tuent pas une menace pour l’autorité monarchique.
L’univers des dynasties est un univers mobile : la mort de
parents plus âgés a toujours un revers positif pour les princes,
celui de les faire avancer dans la succession. L’avènement du
duc de Berry sous le nom de Louis XVI en 1774 a pour effet de
rapprocher vertigineusement Provence du trône.
Le jeune roi a vingt ans, il est marié à Marie-Antoinette
d’Autriche-Lorraine depuis quatre années, mais n’a toujours pas
d’enfant, ce qui fait de Provence son héritier. À dix-huit ans, la
Un exil inaugural : Louis XVIII 19
silhouette du futur Louis XVIII souffre déjà d’un embonpoint qui
rend sa démarche pesante, mais son caractère est formé : il est
« sédentaire par goût », pour reprendre l’expression du comte
d’Espinchal. Parlant l’anglais et l’italien, se dédiant à l’étude
des sciences, il tient à distance des passions qui entraînent ses
frères, la chasse pour Louis XVI et les plaisirs de la capitale pour
le comte d’Artois. Depuis le 14 mai 1771, il est l’époux de Marie-
Joséphine de Savoie, fille du roi Victor-Amédée III de Sardaigne :
le mariage, bien que jamais fondé sur l’amour et qui restera sans
enfants, lie les deux époux dans une alliance qui se transformera
en une amitié solide au cours des années d’exil. En 1800, Marie-
Joséphine se définira dans une lettre comme « une vieille amie
de trente ans », appellation que Louis XVIII commentera ainsi
avec une certaine auto-ironie lors d’un anniversaire de mariage :
« Vous épousiez alors un des plus jolis garçons que j’aie jamais
vus. Il ne vous en reste plus qu’un vieux bonhomme. Mais l’au-
tomne a encore ses beaux jours, et l’hiver même3… »
La position du couple à la cour de Louis XVI est difficile. Si
Provence – qu’on appelle « Monsieur », titre réservé aux frères
cadets des rois – est bien l’héritier de son frère, ce n’est que
jusqu’à ce qu’un autre héritier plus légitime – le fils du roi –
prenne sa place. Dans ce contexte, il est perçu comme une
alternative au souverain, et, en tant que tel, il est naturelle-
ment vu avec suspicion par ceux qui sont plus concernés par le
manque de descendance de Louis XVI, notamment l’entourage
de Marie-Antoinette. La correspondance de l’ambassadeur
d’Autriche, le comte de Mercy, avec l’impératrice Marie-
Thérèse, est plutôt impitoyable envers ce frère à la « conduite
de fausseté » dont l’influence serait toujours à contester « si le
roi restait sans enfants4 ». Cette idée de fausseté, que Mercy
attribue au contraste entre une attitude calme et respectueuse
et la poursuite d’intérêts personnels de la part de Provence,
serait plutôt le résultat d’une contradiction intérieure. D’un
côté, la dignité qu’il ressent en tant qu’héritier, de l’autre, la
menace constante que cette position puisse s’effondrer.