INTRODUCTION
En seulement quelques années, de l’adolescence à ses 21 ans, Arthur Rimbaud
va secouer la poésie.
Écrits quand Arthur Rimbaud était âgé de seulement 16 ans, les Cahiers de Douai
regroupent vingt-deux poèmes, répartis en deux liasses. Alors en fugue à Douai chez son
professeur de rhétorique Georges Izambard puis chez le poète Paul Demeny, Arthur
Rimbaud est, en 1870, en pleine révolte.
Vénus Anadyonème est un sonnet d’Arthur Rimbaud. Le poète y représente une
prostituée sous des traits empruntés à Vénus, déesse de la beauté, pour laisser voir
progressivement sa vulgarité, sa laideur et sa maladie. Le poème se conclut par une
audace, faire rimer Vénus avec Anus.C’est l’occasion pour le poète de critiquer la poésie
traditionnelle et le lyrisme en proposant une nouvelle esthétique poétique.
LECTURE
Ainsi, nous pourrons nous demander comment ce poème parodie le thème de la
Vénus sortie des eaux afin de rejeter la poésie traditionnelle.
Pour mener cette analyse linéaire du poème Vénus Anadyomène d’Arthur
Rimbaud, nous suivrons les strophes du texte qui donnent à voir un contreblason en
insistant tour à tour sur di érentes parties du corps. D’abord la vue d’ensemble de la
femme dans la strophe 1. Ensuite le dos de la femme dans la strophe 2. S’en suit le bas
du dos dans la strophe 3. Enfin, les fesses dans la dernière strophe. On constate que le
mouvement est descendant, de la tête à l’arrière-train.
| strophe1
Les premiers mots du poème : “Comme d’un cercueil” peuvent rappeler le premier vers
d’un poème de Ronsard : “Comme un chevreuil”. Les sonorités sont très similaires.
On voit donc d’emblée la volonté parodique de Rimbaud qui reprend un grand poète de
la pléiade pour déformer ses mots.
De plus, le nom “cercueil” s’oppose au thème de la naissance de Vénus car il suggère
l’idée de mort.
Les couleurs présentes dans les vers 1 et 2 : “vert” ; “blanc” ; “bruns” peuvent
également rappeler le tableau de La Naissance de Vénus par Cabanel. Seulement, ici,
ces couleurs sensées désigner la mer et l’écume de manière méliorative qualifient en
fait une baignoire usée.
L’adjectif épithète péjoratif “vieille” qui qualifie la “baignoire” confirme d’ailleurs cette
lecture.
Mais ce que le poète veut donner à voir, c’est la femme qui émerge de la baignoire.
Elle est artificielle, en témoigne ses cheveux “fortement pommadés”, ce qui s’oppose à
la beauté naturelle de Vénus.
Cependant, même avec tous ses artifices, elle ne peut cacher sa laideur comme le
montre le groupe nominal “déficits mal ravaudés”.
La baignoire de laquelle émerge la femme rappelle avec humour le coquillage duquel
émerge Vénus. On sent bien ici la volonté de parodie du poète.
Au niveau du rythme, les enjambements entre les vers 1-2 et 2-3 créent un déséquilibre
et une disharmonie à l’image de la femme présentée ici.
De plus, les deux adjectifs “lente et bête” insistent sur l’idée que la femme est malade.
Elle est presque animalisée par le mot “bête” et son mouvement n’a rien de gracieux.
II. Strophe 2
La seconde strophe commence par un adverbe de liaison : “puis”. Cet adverbe, repris au
vers 7, montre une volonté d’exagération du poète dans la précision avec laquelle il
décrit la femme.
L’animalisation se poursuit car Rimbaud évoque, non pas le cou, mais le “col” de la
femme. On assiste à une sorte de transformation en vache : “col gras et gris” ; “larges
omoplates / qui saillent”.
De plus, le poète cherche à donner un sentiment désagréable au lecteur, notamment
par l’usage de l’allitération en -g (“gras et gris”) qui émet un son disgracieux.
Le mouvement de la femme est répétitif et évoque celui d’un animal en mouvement
avec le parallélisme “le dos court qui rentre et qui ressort”.
La maigreur suggérée par la proposition subordonnée relative “qui saillent” rejetée en
début de vers 6 participe au portrait horrible d’une femme laide et malade.
Pourtant, la maigreur est contredite par “les rondeurs des reins” au vers 7. On voit donc
que le physique de la femme est tout sauf harmonieux. Il s’oppose parfaitement à la
perfection habituelle de Vénus.
On note ici une nouvelle allitération en -r (vers 7 et 8) qui continue d’émettre des sons
désagréables, proches d’un râle.
La graisse n’est pas non plus la belle graisse de la Vénus traditionnelle. Au contraire, elle
“parait en feuilles plates”, ce qui signifie qu’elle ne participe pas à lui octroyer de
chaleureuses rondeurs.
III. Strophe 3
Le premier tercet apporte une nouvelle couleur au tableau d’ensemble : le rouge.
Cette couleur vient s’opposer à la blancheur pure avec laquelle est fréquemment
représentée Vénus. Ici, “L’échine est un peu rouge” suggère une fois de plus que la
colonne est saillante, et donc que la maigreur de la femme décrite est maladive.
Dans cette strophe, le poète mobilise plusieurs sens du lecteur pour mieux montrer
l’horreur de la femme décrite. On trouve l’odorat avec “sent”, le goût avec “goût” et la
vue avec “voir” et “loupe”.
On a donc a aire à une synesthésie détournée dans laquelle le poète sature sa
description de détails afin de confronter le lecteur à la laideur de la femme.
L’oxymore “Horrible étrangement” donne un nouveau sens à la laideur. Le goût est
horrible, mais suscite la curiosité du poète. Il faut donc voir ici une sorte de beauté du
laid, du mal, qui attire Rimbaud. On peut rapprocher cela de sa volonté de combattre la
poésie traditionnelle et son éloge de la beauté.
Dans ce même vers, Rimbaud s’éloigne également du lyrisme traditionnel dans lequel le
“je” et les sentiments personnels sont exacerbés. Ici, le pronom impersonnel “on”
remplace le “je”, et les sentiments sont absents, au profit d’une description précise de
l’objet du poème.
En cela, le poème se rapproche de l’esthétique parnassienne que Rimbaud recherche
dans ses plus jeunes années.
Se poursuivent dans cette strophe les jeux d’enjambements qui disloquent le rythme
traditionnel. Ces enjambements continuent de mimer la démarche disgracieuses de la
femme.
Enfin, les “singularités qu’il faut voir à la loupe” du vers 11 renforcent le sentiment
parnassien avec l’idée d’une description aussi précise que possible de l’objet du
poème. On peut presque lire ici une règle de l’esthétique que crée Rimbaud : se
focaliser sur les détails.
IV. Strophe 4
Comme souvent dans les sonnets, le dernier tercet o re une chute.
Ici, la chute est double. D’une part, la femme semble porter un tatouage avec un nom
qui évoque celui d’une courtisane : “Les reins portent deux mots gravés : Clara Vénus”.
D’autre part, le poème se conclut par un pied de nez à l’esthétique traditionnelle, celui
de faire rimer Vénus avec Anus. La trivialité s’oppose ici à l’emphase avec laquelle le
thème de Vénus Anadyomène est habituellement traité.
Concernant le tatouage “Clara Venus” qui représente la vulgarité car il est placé sur les
reins, et visible donc dans des situations où la femme est déshabillée et de dos, il
évoque également un vers de Louise Labé : “Clere Venus, qui erres par les cieux”.
On peut donc voir encore ici une moquerie de Rimbaud vis-à-vis de la tradition
poétique.
Au vers 15, le groupe nominal “tout ce corps” déshumanise la femme. Elle n’est plus
qu’un corps, qui plus est repoussé par le démonstratif “ce”. Il est présenté comme un
objet de dégoût inqualifiable.
La posture ostentatoire de la femme est montrée par l’emploie du verbe tendre : “tend
sa large croupe”. Elle présente donc son postérieur, mais la vision n’est pas agréable.
La métaphore “large croupe” animalise la femme ironise sur la laideur de son arrière-
train, comparé à celui d’un cheval.
Le dernier vers s’ouvre par un nouvel oxymore : “Belle hideusement”. Rimbaud fait ici
encore une fois l’éloge de la beauté du laid et s’éloigne des canons de l’esthétique
poétique.
D’ailleurs, l’assonance en -e dans ce vers crée un e et de maladresse, notamment avec
la prononciation du -e de “belle”. On sent donc la volonté du poète d’ajouter à la laideur
d’ensemble en concluant son poème par un vers presque boiteux.
L'”ulcère à l’anus” a irme d’une part la maladie et la saleté de la femme décrite et clôt
la parodie sur une note triviale et humoristique.
Nous avons pu voir que Rimbaud développe dans “Vénus Anadyomène” une parodie du
topos de Vénus sortie des eaux.
CONCLUSION
En se moquant des critères de beauté traditionnels et du lyrisme poétique, le
jeune poète se range dans les rangs des parnassiens tout en laissant déjà entrevoir la
révolution du langage qu’il prépare.Ainsi, en faisant le portrait d’une femme laide et
malade avec de nombreuses références à Vénus, Rimbaud se moque de la tradition
artistique et rejette le lyrisme.
Dans ce poème, Rimbaud livre au lecteur une forme d’alchimie poétique.
Comme Baudelaire, dans son recueil Les Fleurs du Mal avec des poèmes tels que “Une
Charogne” ou “Alchimie de la douleur”, il se propose de sublimer la laideur, et de
transformer la boue en or.