Cyriaque Lampryllos
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Cyriaque Lampryllos
LE TURBAN ET LA TIARE 1
Est-il avec le ciel des accommodements ?
On a fait grand bruit et on a proféré d’amers reproches à propos de ce mot de Notaras,
qu’il préférerait voir à Constantinople le turban du grand calife plutôt que la tiare du grand pontife.
C’est là un de ces préjugés que tout le monde répète sans trop s’en rendre compte.
Ni Notaras, ni les Grecs n’ont rien préféré. Placés entre deux nécessités cruelles, l’une
venant de l’Asie, l’autre venant de l’Europe, ils ne faisaient que leur résister et exprimer leur haine
pour toutes deux : ils ont succombé d’abord sous les coups de l’une; ils se sont relevés, mais,
affaiblis mortellement par la lutte, ils ont succombé de nouveau sous les coups de l'autre. Ils sont
tombés, ils ne se sont pas rendus; ainsi, ils n’ont rien préféré. S’ils n’ont pas accepté la religion du
pape, ils ne se sont pas rangés pour cela du côté de Mahomet. Le mot de Notaras n’ôte ni
n’ajoute rien à la réalité de l’histoire.
Lorsqu’on se trouve pressé de deux côtés, entre le vicaire de Mahomet et le calife de
Jésus Christ,2 si l’on s’écrie : «Plutôt le turban de l’un que la tiare de l’autre !» c’est une
exclamation de désespoir. Mais que celui qui se donne comme le vicaire du Christ, dise des
Espagnols, auquel il s’efforçait d’imposer son joug abhorré : «Qu’ils tombent sous l’oppression
des Arabes, plutôt que de ne pas se soumettre à ma domination !» voilà un très insigne trait
d’impiété. Eh bien ! ce fut le cas d’Hildebrand, trônant à Rome sous le nom de Grégoire VII. Vous
croyez peut-être qu’il s’agissait du pouvoir spirituel du pape, et vous pourriez être disposé, si
vous êtes très dévot, à ne pas voir un grand mal à cette préférence. Détrompez-vous, il s’agissait
du pouvoir temporel !!! 3
Est-ce le seul Grégoire VII qui a manifesté sa préférence pour les Sarrazins, plutôt que de
se désister du concordat que la papauté a conclu avec celui que l’Ecriture appelle le Prince de ce
monde ? Il y en a d’autres encore. Son homonyme Grégoire IX préférait la domination des
Sarrazins sur Jérusalem, plutôt que celle de Frédérik II, qui ne voulait point se courber devant sa
suzeraineté. Il déclara qu’il considérait comme une profanation des saints lieux leur délivrance
opérée par Frédérik; il y mit l’interdit et lança les foudres de l’excommunication contre ceux qui
iraient s’y établir. Son successeur, Innocent IV, alla jusqu’à écrire au sultan Melahadin pour
l’exciter contre Frédérik; mais le sultan se montra plus chrétien que le pape en maintenant les
traités.4
Faut-il rappeler que l’on a vu des papes pousser les Turcs contre les Vénitiens, lorsqu’ils
se trouvaient en démêlés avec la république ! qu’ils les ont appelés contre le royaume de Naples,
et que le débarquement des Turcs à Otrante fut provoqué par l’initiative papale ? Ce sont des faits
connus de tout le monde.
Mais revenons à ce qui nous touche plus directement : les voeux criminels de Grégoire VII,
d’écho en écho, retentissant jusqu’à notre époque. Lors de la guerre de la Russie alliée avec la
France et l’Angleterre, pour revendiquer contre la Turquie l’indépendance des provinces
helléniques insurgées, le cardinal Castiglione (depuis Pie VIII) manifesta son indignation contre
ceux qui faisaient des voeux pour notre délivrance et souhaita formellement l’insuccès de cette
expédition. De même dans une autre occasion, le moniteur du papisme en France : «Ah ! pour le
coup, comme catholique, nous ne craignons pas de dire ni de répéter hautement : Plutôt mille fois
1 Ce que nous allons écrire ne regarde pas l’état actuel de la Turquie, et même pour le passé, si
l’on se met à un certain point de vue, on pourrait penser qu’elle n’a qu’à y gagner.
2PÉTRARQUE, dans son sonnet 15, appelle sultans les papes contemporains de la prise de
Constantinople. Avignon y est qualifié de Babylone et Rome de Bagdad. Voyez à cet égard les
notes sur ce sonnet et diverses autres dans l’édition Monier, 1851, Florence. Au rapport de
Fabrice, certains auteurs ont appelé papes les califes des Musulmans, et d’autres, par contre, ont
appelé grand seigneur le pape. – FABRICIUS, Bibliotheca græca, tome VI. page 457
3FLEURY, Histoire ecclésiastique, liv. 62, chap. 2; liv. 63, chap. 2 – Rosseeuw, Saint Hilaire,
Histoire d’Espagne, vol. III, page 513
4 MICHAUD, Histoire des Croisades, tome III, page 44 et passim.
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le Turc on le Tartare que le Grec ou le Russe.»5 Et de quel pays s’agit-il ? Dans quel pays
l’Univers catholique préfère-t-il la domination turque plutôt que le régime chrétien ? ll s’agit de
notre patrie : c’est dans le propre héritage de nous autres Grecs.6 Le Russe n’a rien à faire ici,
puisque l’Europe n’y aurait jamais souffert la domination de la Russie, comme elle l’a montré
lorsqu’elle a cru que l’occasion le réclamait. Mais il s’agit de nous seuls, et la Russie n’intervient
que comme épouvantail.7
Mais que dis-je ? notre héritage ! insensé que je suis ! C’est de l’héritage de Mahomet qu’il
s’agit, ainsi que nous l’apprend, joignant la fausseté aux voeux pervers, Louis-François-Désiré-
Édouard Pie, évêque de Poitiers : «Il serait trop cruel que l’héritage de Mahomet devienne la proie
de ces races perfides qui ont toujours abandonné nos braves à l’heure de l’action, et dont la
trahison a tant de fois retardé nos succès.»8 C’est-là, disons nous, une insigne fausseté : il suffit
de lire l’Histoire des Croisades, par Michaud, qui n’est pas un auteur suspect de partialité pour les
schismatiques, et on verra de quel côté se trouvait plutôt la perfidie.9 Et, puisque nous avons
parlé de voeux pervers, que l’on se rappelle son mandement du 24 février 1861, où cet évêque,
par de bien transparentes allusions, compare Napoléon III soit à Hérode, soit à Ponce-Pilate, qui
pouvait bien, dit il, sauver Jésus Christ, mais qui s’y refusa,10 et où il invoque, pour le salut du
papisme, l’auxiliaire du couteau de Judith. ll faut y joindre encore sa circulaire du 28 septembre
1859, où il débite un tas de faussetés sur l’exercice du pouvoir temporel par le pape, son oraison
funèbre d’un coquin de la pire espèce qui avait combattu pour le pape à Castelfidardo, et dont il
fait un martyr du Christ; enfin, le plus superbe de ses travaux apostoliques, son ordonnance sur
l’adoration du Saint prépuce, qu’il a voulu soutenir par une loterie de cinq cent mille francs !11
Voilà quels sont les hommes qui s’efforcent de toute manière et en toute occasion d’exciter la
malveillance de la grande nation contre nous autres Grecs. Mais revenons à l’Univers catholique.
«C’est alors,» dit cette pieuse feuille, – lorsque l’héritage de la Grèce serait rendu aux
Grecs, – «c’est alors que nos missionnaires, nos frères de la doctrine chrétienne et nos soeurs de
charité, contraints de fermer leurs collèges, leurs écoles et leurs hospices, n’auraient plus autre
5 L’Univers catholique du 23 août 1846. Ces deux informations nous sont gracieuse ment fournies
par monseigneur Luquet, plaisant évêque d’Eusebon, dans l’introduction de sa traduction de
l’ouvrage de Theiner : l‘Église schismatique, etc., page 144; et il va sans dire que monseigneur
Luquet partage ces sentiments. Ce fut ce même prélat qui, après la révolution de février, fut
l’instrument complaisant de Pie IX pour amadouer les Suisses, – disposés à abandonner l’Eglise
de Rome, à la suite de la guerre du Sunderbund – par des promesses fallacieuses de l’adhésion
du pape au mouvement du progrès, à la transformation sociale du temps, au grand principe de la
séparation de l’Église et de l’État. – Voir les détails de cette intrigue et les déclarations adressées
au Vorort par monseigneur Luquet, comme nonce extraordinaire et ministre plénipotentiaire du
pape, dans l’indépendance belge du 25 janvier 1865.
6 Ici encore il ne doit pas y avoir d’équivoque sur mes intentions. Le retour de ce pays à
l’hellénisme, je l'entends par la voie de la civilisation et du progrès, et non par le moyen
d’entreprises inconsidérées.
7 Le Monde, du 25 au 26 mai 1860, à propos d’une note du prince Gortschakoff, s’écrie : «Mieux
les Turcs que les Grecs.» La chose ne se cache plus ici sous l’épouvantail des Russes.
8 Dans le Monde, cité par l'Observateur catholique, tome IX, page 158
9 Et puis eux, les ultra-papistes, osent parler de perfidie ! eux dont l’arsenal sacré est garni de
décisions qui ordonnent la perfidie toutes les fois qu’elle convient aux intérêts du papisme ! Et y
a-t-il eu un seul gouvernement en Europe, depuis que les papes se sont emparés du pouvoir
temporel, un seul, dont l’histoire soit souillée d’autant de perfidies que celle du gouvernement
papal ?
10 Voir sur ce sujet dans l’opuscule de M. G. Mabru : les Papimanes (1862, Poulet-Malassis), tout
le chapitre V où se trouvent de piquantes observations.
11Voir le Journal des Débats, 3 octobre 1859 et 31 octobre 1861; l’Indépendance belge,
25 novembre 1862, et à l’appui les n° des 2, 4-8 de décembre 1862.
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chose à faire qu’à reprendre le chemin de la France.»12 Lorsque l’Univers écrivait cela, le royaume
de Grèce existait depuis longtemps déjà, et aucune vexation n’avait été exercée contre
personne.13 Mais ce n’était pas la crainte de ces vexations qui faisait souhaiter par l’Univers la
perpétuité du régime ottoman dans notre pays; il n'obéissait point à des craintes, mais à des
espérances. En effet, un grand nombre des habitants de la Syrie furent jadis entraînés dans la
déception du ridicule uniatisme, par l’espoir de trouver quelque soulagement contre l’oppression
musulmane qui pesait alors sur eux; et dernièrement en Crète, peu s’en est fallu qu’une grande
partie des habitants de cette île ne tombassent dans le même piège, par les promesses
fallacieuses qu’on faisait luire à leurs yeux de les placer sous la protection spéciale d’une grande
puissance européenne.
D’un autre côté, la politique papale, soutenue par la diplomatie européenne, agissant sur
le gouvernement turc, n’a jamais cessé de s’immiscer dans les affaires des églises orientales, – et
cela, depuis les temps antérieurs à Cyrille Lucaris jusqu’à nos jours. Cela m’entraînerait trop loin,
on ne peut pas tout dire à la fois, et je réserve ce point pour une autre occasion. Il suffit d’indiquer
ici un ou deux traits qui ont rapport à cette immixtion. Dans un ouvrage publié à Rome en 1855,
sous les auspices, ou pour parler plus nettement, sous l’inspiration de Pie IX, comme cela fut
avoué ensuite par l’auteur, – l’Église orientale, etc., le gouvernement du sultan est invité à
soumettre l’Église orientale au pape de Rome, comme à son chef légitime. Cet ouvrage est
devenu le viatique de tous les ultra-papistes qui s’occupent de l’Orient; ils y puisent l’inspiration
de tout ce qu’ils écrivent; c’est ainsi que M. Bertaut, dans le Correspondant du 22 août 1856 (p.
86), en faisant mention de ce que le sultan avait rétabli l’inamovibilité du patriarche, s’écrie :
«Pourquoi n’aller pas jusqu’au bout en demandant la sanction du pape ?»
Ainsi l’on voit bien que les fauteurs du papisme préfèrent, eux aussi, la domination du
croissant à la délivrance de la croix; dans tous les cas, ils s’accommodent fort bien de la
domination musulmane, quand ils croient qu’elle peut servir d’instrument à la perpétration de
leurs projets.
Mais ce n’est pas là l’objet principal qui nous a fait prendre la plume; nous n’y avons
touché qu’incidemment : il en est un autre que nous nous sommes proposé et qui, s’il ne peut
pas tourner complètement à l’honneur du turban, pourrait bien tourner à la honte et à la confusion
de la tiare. Est-ce seulement d’une bouche grecque qu’est sorti ce cri de désespoir : Mieux vaut
le Turc que le Pape ! Eh ! de quelle bouche chrétienne n’est-il pas sorti comme un signe
d'immense détresse ? A une époque peu éloignée de Notaras, en 1526, sous le pontificat du
fameux Clément VII, un des personnages les plus distingués de la république de Florence,
Francesco Vettori, considérant l’immense corruption du clergé catholique et l’oppression atroce
qu’il exerçait sur toute l’Europe, écrivait au Secrétaire florentin : «Je ne veux plus cacher mon
erreur. Je regarderais comme une des meilleures nouvelles que nous puissions recevoir celle qui
nous apprendrait que les Turcs, ayant conquis la Hongrie, marchent sur Vienne; que les luthériens
sont vainqueurs en Allemagne; que les Maures, que César veut chasser d’Aragon et de Valence,
tiennent tête, et que non seulement ils soient capables de se défendre, mais encore de prendre
l’offensive.» 14 Est-ce un étranger seulement, un Italien, qui fait ces voeux horribles pour la
Hongrie et l’Allemagne ? Non : c’est de la bouche de bons patriotes hongrois, de celle de la Diète
elle-même qu’est sorti le même cri : Mieux le turban que la tiare soutenant l’Autriche, et soutenue
par elle ! Le protestantisme, qui avait pénétré en Hongrie à la faveur de l’irritation produite par les
méfaits du clergé local soutenu par les papes, s’y était répandu, sous toutes ses variétés, au point
d’embrasser la majorité presque de la nation : par suite, les Diètes avaient été amenées a déclarer
la liberté de tous les cultes chrétiens et leur égalité devant les lois; mais l’austro-papisme, par ses
machinations, ses corruptions et ses promesses fallacieuses, avait su tellement prendre le
12 Numéro du 24 août 1846.
13 Si les nonnes grises, dites autrement soeurs de charité, si les frères ignorantins furent expulsés
de quelque part, ce ne fut pas du royaume grec. Ils furent renvoyés du Portugal en 1858, parce
que l’on redoutait leur influence délétère sur ce pays à peine en convalescence de sa longue
maladie religieuse (voir les Journaux du temps); et les écoles de ces moines furent fermées à
Rome en 1857 par ordre du gouvernement papal (voir le Journal des Débats du 11 novembre
1857). Ces mêmes frères ont été éconduits poliment de Smyrne par l’évêque latin en cette ville, à
l'instigation des Lazaristes, et ils n‘ont trouvé de refuge que dans le royaume grec.
14 N. MACHIAVELLI, Lettere famigliari, lett. 53
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dessus;15 il était tellement parvenu à opprimer cette nation dans ses aspirations et nationales et
religieuses, que, dans deux Diètes, il fut déclaré que la suzeraineté du sultan était moins
insupportable aux Magyars que celle de l’Autriche.16Un évêque catholique, le cardinal primat
Colonitz, grand chancelier du royaume, disait de la Hongrie : «Nous la ferons esclave, nous
l’affamerons, nous la ferons catholique.» Ces projets criminels ont réussi; mais qu’est-il arrivé ?
Un ambassadeur d’Élisabeth d’Angleterre, écrivant à sa souveraine, lui signalait que les
protestants de Hongrie préféraient les Ottomans aux catholiques. Et, jusqu’en ces dernières
années, lord John Russell ayant demandé à un magnat hongrois, non plus protestant, mais
catholique, pourquoi l’Autriche, qui avait délivré la Hongrie du joug des Turcs, n’était pas aimée
des Hongrois : «Plût à Dieu, répondit le magyar, qu’elle ne nous en eût pas délivrés.» M. Philarète
Chasles, auquel nous empruntons ces deux traits,17 attribue cette préférence à l’affinité des
races; mais nous avons lieu de penser qu’elle a sa vraie cause dans l’oppression civile et
religieuse de la politique austro-papale.18
Que voyons-nous, d’autre part, chez les Slaves et les Croates ? Le comte Jellacic, feld-
maréchal, lieutenant et vice-pan de Croatie, le frère même du fameux pan Jellacic qui avait sauvé
l’Autriche et avec elle le papisme de leur ruine, a fini par déclarer qu’il aimerait mieux voir sa
nation sous le joug des Turcs que sous l’influence exclusive de quelque nation civilisée : vu que
les Turcs se contentent du corps de leurs esclaves, tandis que les nations civilisées réclament
aussi leur âme.19 Jellacic, en parlant ainsi en termes généraux, évidemment ne songeait qu’à
l’Autriche; car la civilisation n’a rien à faire avec la politique austro-papale.
L’Allemagne protestante partage aussi l’exaspération des Hongrois. Lorsque dans la diète
de Worms, le légat du pape, Chieragati fit observer que, si la Hongrie succombait, l’Allemagne
tomberait également sous le joug turc, il lui fut répondu : «Nous aimerions mieux servir les Turcs
que vous, qui servez le dernier et le plus grand ennemi de Dieu, ainsi que l’abomination elle-
même.»20 Et de leur côté, ceux qu’on appela les gueux en Hollande, mais qui furent les sauveurs
de ce pays et le délivrèrent du joug infernal des Espagnols, exaspérés par les persécutions
atroces des instruments du pape, écrivaient sur leur chapeau de marin : «Plutôt Turcs que
papistes.»21 En plusieurs endroits de sa correspondance, Erasme s’écrie qu’il préférerait le joug
des Turcs à celui du clergé papal.22 A trois siècles de distance, M. Michelet partage l’opinion de
Vettori que nous avons rapportée plus haut, et en plusieurs endroits de son Histoire de la
Réforme, il exprime ses immenses regrets que les Turcs n’aient pas dominé sur l’Italie, et n’aient
pas vaincu l’Allemagne pour déblayer le terrain où devaient s’asseoir la Renaissance et la
Réforme.23 Et quels devaient être les premiers effets de leur occupation, si les Turcs avaient
triomphé ? L’auteur le savait parfaitement; on peut voir avec quel horreur il en parle au
commencement de son ouvrage. Mais, puisque les Turcs, en définitive, étaient les ennemis des
empereurs, vils exécuteurs des hautes oeuvres du papisme en Allemagne, il témoigne ses regrets
que, dans leurs guerres, ils n’aient pas été les vainqueurs.
15 La Hongrie, par Ch. L. CHASSIN (1856), pages 48-50
16La Hongrie, par Ch. L. Crassin, pages 129 et 202-204. Pour cette comparaison, l’auteur renvoie
aux articles 2-5 du décret de 1559 et aux articles 35-37 du décret de 1563.
17 Dans le Journal des Débats du 4 décembre 1859
18M. CHASSIN, que nous avons ci-dessus cité, conclut, lui aussi, après plusieurs considérations,
que, malgré l’affinité des races, les Hongrois comme chrétiens n’auraient jamais eu des
préférences pour les Turcs, si ce n’eût été à cause de l’oppression austro-papale.
19 Voyez le Nord des 2 et 3 septembre 1861, sous la rubrique Autriche.
20Voyez la Défense de Cochlœus, par Lassing, dans ses œuvres complètes (Berlin, 1838-1810),
tome IV, cité par Alzog, dans son Histoire de l’Église universelle, § 303, notes.
21 Revue des Deux-Mondes, 15 juin 1860, page 934.
22Enasmi Epistolæ, pages 514, 528, 608, 1003; Oper., tome 3, par. 1, pages 684 557; pars II,
pages 1136, 1696; cité par Laurent. Études sur l’histoire de l’humanité, tome VIII, page 444.
23 MICHELET, Histoire de la Réforme, pages 308-340, 151-152, 471.
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Et quelles autres nations chrétiennes, de celles qui, voisines des Turcs, furent exposées à
leurs entreprises, ne se sont trouvées dans la nécessité de préférer leur domination temporelle,
plutôt que le joug abhorré du pape ? Est-ce les Bosniaques ? est-ce les Serbes ? est-ce les
Volhyniens ? est-ce les Daco-roumains ? Je ne puis m’occuper ici des premiers; j’en parlerai en
détail lorsque j’aurai peut-être l’occasion d’écrire sur les persécutions qu’ont eues à subir les
nations orientales sous la domination des Latins, depuis l’époque des croisades jusqu’à ces
derniers temps.24 Mais je m’arrêterai un peu sur les derniers, puisque les événements du jour m’y
convient.
Il est désormais hors de toute contestation que les croisés furent la cause primitive de
l’affaiblissement extrême de l’empire byzantin et de sa chute définitive.25 Mais ce qui échappe à
l’attention de beaucoup de gens, c’est que de tout temps les puissances d’Europe furent, sinon
les complices directs et avoués, très réellement, du moins, les coopératrices de la puissance
ottomane pour l’affaiblissement et la destruction des Etats chrétiens d’Orient, qui ne consentaient
point à se soumettre à l’Église du pape. Les Polonais, non ceux d’avant, mais ceux d’après
l’immixtion et la prépondérance des Jésuites dans les affaires de leur pays, furent presque
toujours, à l’instigation des légats du pape, les alliés des Turcs et des Tartares qui faisaient une
guerre de dévastation et l’extermination contre les Russes. Si l’on trouve que les Russes, dans les
derniers temps, se sont alliés avec les Turcs contre la Pologne, c’est par la loi des revanches :
mais l’exemple venait de la Pologne. Les Serbes et les Albanais, avant de se mesurer dans les
guerres atroces que l’on sait avec les Turcs, avaient dû soutenir souvent des luttes non moins
acharnées, les unes avec les Hongrois, les autres avec les Vénitiens, et à peine échappés à ces
luttes inégales contre les Ottomans, meurtris et mortellement épuisés, ils se retrouvaient de
nouveau en face des ennemis de la veille. Si parfois ils les eurent pour alliés, ce ne fut que dans
les moments suprêmes d’un commun danger; mais après, on revenait aux anciens errements
jusqu’à ce que ces nationalités disparurent de la scène politique du monde. Je reviens aux Daco-
roumains, et ici je ne ferai que suivre M. Edgard Quinet dans son ouvrage : les Roumains.
Peu de temps après la prise de Constantinople, les Turcs passèrent le Danube et
commencèrent la série de leurs féroces agressions contre les Roumains; mais, dès la première
tentative, ils se trouvèrent en face d’un héros, Etienne le Grand, qui avait déjà réuni sous son
sceptre les deux principautés de la Moldavie et de la Valachie. Il battit souvent les Ottomans et les
repoussa de son pays. Lors de ses premières victoires, il crut convenable, en signe d’estime, de
bon voisinage et d’amitié, d’envoyer faire part de l’heureuse nouvelle et de ses trophées, au roi de
Pologne, à celui de Hongrie, et même, comme le remarque lui-même M. Quinet, au patriarche de
Rome.
Mais à quoi pouvaient servir ces avantages contre les armées musulmanes et ces bons
procédés envers les puissances qui se disaient chrétiennes ? Toutes les fois qu’Etienne sortait
vainqueur d’une lutte suprême contre les Turcs, il avait sur les bras ou les Hongrois, ou les
Polonais, ou les Allemands qui espéraient profiter de l’épuisement naturel après des guerres si
désastreuses et lui ravir le prix de ses victoires. Mais leur conduite machiavélique ne leur
rapportait aucun des fruits qu’ils espéraient. Etienne se tenait toujours sur ses gardes vis-à-vis de
ces bons chrétiens, et chaque fois il les battit et les repoussa. S’il arriva quelquefois qu’ils
s’allièrent avec Etienne contre les Turcs, ce n’était pas avec sincérité ni par dévouement à la
cause commune : «Au moment où le péril est le plus imminent, dit M. Quinet, à Racova, on
l’abandonne : les Polonais de Jean-Albert croient pouvoir l’achever après qu’il les a couverts à
Vale-Alba.»
Michel le Brave aussi, prince de Valachie, eut à supporter les mêmes luttes et les mêmes
épreuves avec des ennemis qui l’assaillaient de tous côtés. Après tant de vicissitudes et des
efforts héroïques, les deux provinces durent succomber. Elles ne purent pas soutenir les
agressions incessantes, et quelquefois même simultanées, des Turcs, des Hongrois, des Polonais
et des Allemands. Mais telle était la perfidie de leurs ennemis de l’Occident et du Nord, que
princes et peuples préférèrent, sur la recommandation d’Etienne le Grand, au moment de mourir,
se fier aux Turcs plutôt que de se soumettre à des gouvernements qui recevaient leurs
24 Voir, en attendant, Gurvinus, Insurrection et régénération de la Grèce, traduction française, tome
I, page 16. – Comtesse Dora d’Istria, la Vie monastique en Orient, 2° édition, page 104. – La
même, les Femmes en Orient, pages 184 et 212.
25BIGNON, les Cabinets et les Peuples, page 213 et passim. – SISMONDI, Histoire des
républiques italiennes, chap. V, § 5
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inspirations du pape. «Ce prince, comme dit M. Quinet, semble redouter moins le mahométisme
moderne que le christianisme mongol.»26
Qu’il nous soit permis cependant de soumettre quelques remarques à l’auteur. Cette
observation, juste et vraie au fond, est exprimée dans une forme inconcevable. Il n’y a pas un
mahométisme ancien et un mahométisme moderne. Il n’y en a qu’un seul et unique, tel qu’il est
sorti de la pensée du prophète de l’Arabie, et aussi immuable que le Dictatus papœ dont le
Syllabus moderne n’est qu’une pure amplification. Mais il y a un mahométisme fort et un
mahométisme faible, comme il arrive aussi du papisme ou de toute autre croyance qui professe le
droit de la contrainte en matière de religion,27 – atroces et arrogants quand ils disposent de la
force matérielle, accommodants et patelins lorsqu’elle leur échappe.
Quoi qu’il en soit, le fait est que les Daco-roumains, pour la conservation de leurs sincères
croyances religieuses, ont préféré se confier au mahométisme tel quel plutôt qu’au christianisme
papal, et non mongol, comme s’exprime improprement l’auteur, dévoyé par la préoccupation des
événements contemporains. L’élément mongol peut se trouver plus ou moins mêlé dans le sang
des Russes, comme il l’est dans celui des Hongrois et dans celui des Turcs;28 mais il n’a rien à
faire avec la doctrine chrétienne, celle qui a été formulée par les grandes assemblées
constituantes du christianisme, telle que les Roumains l’ont reçue pure de toute adultération
papale.
Ils le savaient d’expérience, ceux qui ont préféré se placer sous la domination des Turcs,
pour échapper au joug de ces bons chrétiens. Mais cédons ici à la plume distinguée d’un écrivain
mieux autorisé que nous pour parler de cette matière. «Grégoire IX, voyant que la ruse avait
échoué (près du roi des Valaques et des Bulgares), eut recours à la violence : un bref adressé en
1234 au roi de Hongrie André II, beau-père de Jean Assan III, lui ordonne d’exterminer les
schismatiques de Transylvanie. Les dominicains et l’inquisition se mirent immédiatement en
mesure d’exécuter les ordres sanguinaires de l’évêque de Rome. Les bûchers s’allumèrent de
toutes parts, et ne s’éteignirent que sous le règne de Bella IV. La haine que ces persécutions
atroces suscitèrent parmi les Roumains contre la domination hongroise, jointe à la terreur que les
Mongols inspirèrent, en décida un grand nombre à suivre au-delà des Carpates Radu-Négru, qui
devint ainsi le fondateur de la principauté de Valachie (1241). Quant aux jésuites, ils n’ont pas eu
la consolation d’enterrer nos femmes vivantes comme ils l’ont fait dans les Pays Bas. La force
leur manquait plus que la volonté. Toutefois ils ont essayé en mainte occasion de s’insinuer dans
la faveur du Padishah. Ils n’ont réussi qu’à rendre odieux aux Valaques le nom de papistes… Il n’y
a pas d’intrigues qu’ils n’aient employé pour prendre racine dans le pays. La Turquie leur en ouvrit
26 E. QUINET, Œuvres complètes, tome VI, pages 68-85. Pour ce qui suit, après ces pages, on
peut faire remarquer avec M. Saint-Marc Girardin (dans la Revue des Deux-Mondes du 15
novembre 1858, page 357) : «Où voulez-vous que les Roumains aient appris à être forts et
hardis ? Quel usage auraient-ils pu faire des qualités que vous leur reprochez de ne pas avoir ?
Est-ce à la cour des Phanariotes ? Et les Phanariotes eux-mêmes, toujours à la veille d‘être
décapités, qu‘auraient-ils fait de leurs grandes vertus ? Est-ce à Constantinople qu’elles leur
auraient servi ? Roumains et Phanariotes ont eu des qualités et aussi des vices que comportait
leur histoire.» On peut s’en rapporter encore à ce que l’auteur a exprimé lui-même sur le tombeau
de son beau-fils, G. Mourousi : «Les Mourousi ne furent pas les seuls qui ont su faire le bien dans
un temps où le bien était impossible.» Une fois que les principautés furent obligées de se jeter,
dans leur désespoir, sous le joug de la domination ottomane, la nomination de princes qui fussent
chrétiens, soit de Phanar, soit de tout autre endroit de Constantinople ou de l’empire, – puisque
les indigènes ne se trouvaient pas en état d’approcher et d’entourer le pouvoir; – cette
nomination, dis-je, n’était pas le pire des maux qui leur pût arriver. Ailleurs, quels que fussent les
traités de la reddition, il y avait des pachas pour gouverneurs, et, quels que fussent les princes
nommés par la Porte, la corruption est un mal inévitable chez ceux qui dépendent ou qui se
trouvent autour d’un pouvoir arbitraire. Qu’on examine avec attention l’état moral chez toutes les
autres cours contemporaines du dix-huitième siècle en Europe, et qu‘on en juge.
27L‘Église orientale, – et que cela soit dit à son éternel honneur, – n’a jamais professé ce principe
anti-chrétien. Elle l’a toujours repoussé, par la voix de ses hiérarques, et de ses docteurs, dans
tous les cas et en toute occasion. Elle l’a solennellement condamné lors du concile tenu à Sainte-
Sophie pour la réprobation des accommodements de
Florence.
28 La Hongrie, par M. L. CHAsSSIN, pages 194, 210.
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plusieurs fois l’entrée, par exemple en 1587, sous Mishne II, l’apostat. ll est vrai que Mishne,
déposé à cause de ses cruautés, après avoir été le protecteur des jésuites, se fit musulman et
devint pacha d’Alep.»29
Voulez-vous savoir maintenant comment cette belle campagne des dominicains en
Transylvanie est racontée dans un ouvrage intitulé : la Hongrie ancienne et moderne, par une
société de littérateurs, sous la direction de M. Boldeniy (Paris, 1853) ? Ouvrez la page 88 : «La
conservation du catholicisme parmi les populations slaves de la Hongrie est probablement due à
Théodore Koriatovics, prince ruthène immigré, et au peuple Magyar, du sein duquel sortirent
successivement, et notamment en 1236, des émissaires dominicains qui allaient prêcher la vraie
foi même jusqu’en Cumanie.» Mais s’il en est ainsi, n’avait-elle pas cent fois raison, l’Autriche, de
sévir contre la Hongrie, lorsqu’elle allait abandonner la vraie foi ?
«A Eperies, lisons-nous dans le même ouvrage, pages 175-176, des échafauds furent
dressés sous ses fenêtres même (du général Caraffa); ils fonctionnèrent pendant trente jours
consécutifs, desservis par trente bourreaux qui rivalisaient à qui inventerait des supplices d'une
barbarie plus raffinée, et qui reçurent 600 florins de gratification. C'était une épouvantable
boucherie qui n'avait pas eu d'exemple dans les siècles de la plus grande barbarie …
Après avoir épuisé les arguments les plus subtils pour mener à bien des projets longtemps
caressés, l'intolérance, comme sûre d’elle-même, crut pouvoir afficher ses prétentions au grand
jour. Faciam hungariam captivam, postea mendicam, deinde catholicam.»
De quoi ont-ils à se plaindre, les auteurs de cet ouvrage ? La religion que prêchait
l'Autriche et ses alliés par ses Caraffa, ses Vallenstein, ses ducs d’Albe, son cardinal Colonitz,
n'est-elle pas celle de la vraie foi ? Et l’admirable procédé de leur prédication n'est-il pas le même
que celui que mettaient en oeuvre ces bons pères dominicains en Cumanie ? Ils ont mauvaise
grâce de s'en plaindre, au lieu d'en exprimer des actions de grâce.
Et cependant, partout dans cet ouvrage, les auteurs se montrent, aussi bien en politique
qu'en religion, vraiment libéraux. D'où vient donc le vertige qui trouble leur entendement, aussitôt
qu'il s'agit de ce qu'ils appellent le schisme photien ? Que valent les lumières tant vantées de
notre siècle, si elles ne suffisent pas à nous délivrer de ces ombres qui favorisent l'ennemi
commun ? Car ce ne sont pas ces auteurs seuls qui, fort estimables sous tous les rapports,
aussitôt qu'ils se trouvent en face de ce point lumineux, sont pris d'un éblouissement inexplicable
: il y en a tant d'autres !
Voyez cependant les justes compensations de la Providence ! Les mêmes nations qui,
inspirées par le souffle venant de Rome, ont porté des guerres si implacables aux chrétiens
orientaux qu'elles les ont forcés de se jeter comme en un asile dans les baas des Turcs, – elles-
mêmes, peu de temps après, se sont à leur tour, comme nous l'avons déjà montré, trouvées dans
la cruelle nécessité de s'écrier aussi : Plutôt le turban que la tiare ! Mieux le Turc que le pape !
Et tandis qu'elle plongeait ainsi toute l'Europe dans le deuil et la désolation, la papauté se
comportait-elle au moins d'une manière tolérable envers les peuples placés sous sa domination
immédiate ? – Pire encore que partout ailleurs ! pire que les Turcs ! Voici ce qu'un envoyé vénitien
écrivait, en 1517, à son gouvernement : «On vit successivement arriver à Rome les ambassadeurs
de chaque ville pour demander un allégement à leurs charges : Ravenne ne craignit pas de
déclarer hautement qu'elle était prête à se livrer aux Turcs plutôt que de tolérer plus longtemps le
régime oppresseur qui pesait sur elle.»30 Et ce même Vetttori, dont nous avons déjà parlé,
ambassadeur de la république de Florence auprès du pape Léon X, écrivait confidentiellement de
Rome à son ami Nicolas Maèhiavel : «Que sorte vainqueur n'importe qui, ou les Français ou les
Suisses, et, si cela ne suffit pas, que vienne le Turc avec toute l'Asie, et que les prophéties
s'accomplissent. Et, pour vous dire la vérité, je voudrait que ce qui doit arriver vienne vite … Nous
allons tournoyant autour des princes chrétiens, et nous ne prenons pas garde au Turc qui,
pendant que ces princes sont en négociation, fera quelque chose à laquelle peu de gens
s'attendent .… Et je crains que Dieu ne veuille nous punir, malheureux chrétiens; et, pendant que
nos princes sont en discorde et qu'on ne voit aucun moyen de les mettre d'accord, je crains que
29La Vie monastique en Orient, par la comtesse Dora d’Isra, 2e édition, page 104. Pour ce qui
regarde les Pays-Bas, l’auteur s’en rapporte à l’ouvrage de MM. Michelet et Quinet : les Jésuites.
30 MARINO Zorzi, Relazione di 1517, cité par L. Ranke, dans son Histoire de la Papauté,
traduction française, tome n, pages 202-210.
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le Grand-Seigneur ne nous tombe dessus et par terre et par mer, et qu'il ne chasse ces prêtres à
la vie ordurière et autres gens de plaisir. Et plus vite ce sera, mieux cela vaudra.»31
Est-ce que cet état de choses a changé depuis cette époque ? est-ce qu'il a changé
jusqu'à ces derniers temps ? Le cardinal Sachetti, quelques jours avant sa mort, en 1664, dans
une lettre qu'il adressait au pape Alexandre VII, disait entre autres choses : «Ces afflictions
surpassent de beaucoup celles du peuple élu en Egypte … Et qui pourrait en vérité entendre sans
avoir les yeux remplis de larmes que ces populations (celles des Etats pontificaux) se trouvent
sous un joug insupportable, et qu'elles sont traitées d'une manière plus inhumaine que ne le sont
les esclaves de l'Afrique et de la Syrie.»32
Arrivons à l'époque actuelle. Un des hommes éminents de l'Italie contemporaine, le
célèbre Farini, parlant du parti que l'Autriche tâchait de former dans les Romagnes, après la chute
de Napoléon, – suivie de la restauration du gouvernement pontifical, avec toutes les tyrannies et
toutes les turpitudes qui lui sont inhérentes, – observe qu'il était bien facile de s’y faire un parti,
tant était grande l'aversion des populations pour le gouvernement du pape; cette aversion était
telle que l'on entendait le cri d’indignation : Mieux les Turcs ! 33 En 1845, les populations insurgées
dès Etats pontificaux, dans leur manifeste aux souverains et aux peuples de l’Europe, exprimaient
leur désespoir en ces termes : «Les jugements rendus il y a deux ans, par la commission mixte
établie dans les quatre légations, sont d'une si stupide cruauté qu'elle eût révolté même la pudeur
de juges musulmans.»34
Livio Mariani, après avoir décrit les méfaits du gouvernement papal, s'écrie : «Ce ne serait
pas aller trop loin que de dire qu'en 1852 le gouvernement du pape est pire que celui du sultan.
Ceux qui ont été deux jours en Orient ont pu connaître par expérience qu'on peut mieux vivre à
Constantinople et avec plus de liberté et de sécurité domestique qu'à Rome, à Ancône ou à
Bologne.»35
Et à propos de cette politique de l'Autriche, dont nous avons déjà parlé, voici ce
qu'écrivait un de ses agents secrets, envoyé dans les Romagnes pour y sonder les dispositions
des esprits : «Le corps sacerdotal à Rome est composé pour les deux tiers d'hypocrites et de
simoniaques; les prédicateurs sont pour la plupart indifférents ou athées … C'est un
gouvernement théocratico-turc.»36
Nous citerons enfin une autorité bien curieuse, celle de M. J.-J. Pitzipios, dont on fera le
cas que l'on voudra, mais qui ne peut pas être récusée par les cléricaux, vu l'énormité des éloges
dont ils ont comblé et accablé cet auteur 37 lorsqu'il a publié à Rome, et sous les auspices du
É faccia uscir quesli preti di lezi e gli altri uomini di delizie; e quanto più presto fosse, tanto
31
meglio.» (Lettere (amigliare, di N. MACHIAVELLI, lettres 20 et 22)
32 Arkenholtz, Mémoires, tome IV, Appendice 2, 37, cité dans l’opuscule : les Papes princes
italiens (1860), page 109, et note 8, où se trouve cette lettre qu'il faut lire tout entière. – Voilà la
déposition d'un cardinal honnête homme; et cependant de Maistre, dans ses Lettres sur
l’inquisition, nous présente les Romagnes comme une autre Salente ! On
ne peut rien imaginer qui égale l'effronterie de cet homme.
33 FARINI, Lo stato Romano del anno 1845 al 850, tome 1, page 81
34 FARINI, Ibid., tome 1, page 112. Mais il faut lire tout ce manifeste.
35 L'Italia possibile, oeuvre posthume de LIVIO MARIANI, page 108.
36 Voir la brochure les Papes princes italiens, pages 83-87
37 Mais que dis-je, les cléricaux ? Presque toute la presse, de tout parti et de toute opinion, à
Paris comme ailleurs, se laissa gagner par cette contagion. On doit en excepter, autant que je
puisse m'en souvenir, le seul Journal des Débats. Aujourd'hui, dans les feuilles papistiques, il est
devenu le fameux Pitzipios, et c'est à juste titre. M. Pitzipios, dans son Encyclique publiée à
Bucharest en 1862, en sa qualité de directeur général de la Société chrétienne orientale, prononce
l'expulsion de Pie IX de la Société dont il est président suprême, et en même temps. Il demande
sa déposition du siège épiscopal de Rome, à cause de son endurcissement et de son obstination
à retenir le pouvoir temporel.
Avis à MM. les membres de cette Société dont il y a grand nombre à Paris et auxquels
cette Encyclique est exclusivement adressée.
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pape, son fameux ouvrage : L'Eglise orientale, etc. 38 Eh bien ! ce même auteur, acceptant si
complaisamment jadis l'inspiration de Pie IX, aujourd’hui son juge sourcilleux, en comparant son
gouvernement avec celui du sultan; rend un arrêt plus favorable pour ce dernier.39
Je n’ai fait que citer ici les passages de divers ouvrages dans lesquels cette exclamation :
Mieux le Turc que le Pape ! ou des expressions équivalentes sont formellement énoncées; mais,
pour bien comprendre l'énormité des maux qui ont provoqué ces manifestations, il faut lire un
grand nombre d'ouvrages et d'opuscules qui ont paru dans ces dernières années, et surtout le
discours du prince Napoléon au Sénat, où se trouvent accumulées des dépositions émanées de
personnes officielles ou d'une grande autorité.40 Partout cette exclamation, si elle n'est pas
prononcée, se trouve du moins implicitement contenue. Et ceci pour la France seule. Mais que
serait-ce si on avait à sa disposition les relations qui ont dû émaner des envoyés des autres pays.
N'en avons-nous pas cité une qui provenait même de l’Autriche ?
Pour revenir à ce que nous disions en commençant, nous nous résumons en faisant
observer que l'expression de Notaras n'a aucune signification; ou, si elle en a une, elle tourne
plutôt à la confusion du papisme, puisque plusieurs nations chrétiennes l'ont également
prononcée dans leur désespoir. Pour les Orientaux, elle représente l'équivalent du fameux :
«Périssent les colonies plutôt que le principe»41 avec la différence toutefois que ceux qui ont
exprimé cette dernière résolution ne s'exposaient eux-mêmes à aucun péril, tandis que les
premiers savaient bien à quelle affreuse tyrannie ils allaient s'exposer de la part des musulmans.
Mais ils se sont dit : Périssons nous-mêmes plutôt que le principe. On leur disait : Soyez
apostats. Ils répondaient : Soyons martyrs.
38 C'est peut-être cet ouvrage qui lui a valu le titre de prince qu'il porte depuis lors; mais je ne puis
rien assurer.
39 Le Romanisme, par le prince J.-J. PITZIPIOS, pages 314-319.
40 Voyez encore HUBAINE, le Gouvernement temporel des papes jugé par la diplomatie. – Dentu.
41Ce principe, après tant d'efforts et de sacrifices de toutes les nations européennes, vient
d'obtenir enfin de nos jours son triomphe définitif, à la suite de cette terrible lutte dans les Etats-
Unis d'Amérique. Mais, au manifeste de séparation du gouvernement des esclavagistes en 1864,
lequel, croiriez-vous, seul de tous les gouvernements européens, a fait l'honneur d'une réponse
officielle pour exprimer ses sympathies ? Ce fut . celui du pape ! (Voir le Journal des Débats du 26
décembre 1864) Il doit se cacher là quelque mystère que le temps nous éclaircira mieux. Au
Vatican, on ne donne rien pour rien. En vain, certaines personnes, dans les journaux cléricaux, ont
tenté par piété filiale d’y jeter un manteau, en tâchant de faire accroire que les esclavagistes se
proposaient d’émanciper eux-mêmes leurs esclaves et que c'est pour cela qu'ils avaient mérité
cet honneur. Voyez la réfutation de cette ingénieuse invention par M. Auguste Léo, dans le même
Journal des Débats du 28 décembre 1864; ou plutôt, cherchez-la dans les colonnes du Monde
catholique de ce dernier mois de juin, où vous verrez son affliction inconsolable du triomphe du
Nord et des désastres des esclavagistes. Vous y verrez aussi poindre la corne du mystère dont
nous parlions.
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