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Eglise & Génocide Rwanda

Le document analyse le rôle de l'Église chrétienne au Rwanda, depuis l'arrivée des missionnaires jusqu'au génocide de 1994, soulignant ses liens étroits avec le pouvoir politique et son implication dans l'ethnogenèse. L'Église a favorisé des divisions ethniques entre Hutus et Tutsis pour maintenir son influence, tout en participant activement à l'organisation et à l'exécution du génocide. Malgré quelques actes de bravoure, la majorité des dirigeants ecclésiastiques ont été complices des atrocités, partageant une part de responsabilité significative dans le génocide.

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Eglise & Génocide Rwanda

Le document analyse le rôle de l'Église chrétienne au Rwanda, depuis l'arrivée des missionnaires jusqu'au génocide de 1994, soulignant ses liens étroits avec le pouvoir politique et son implication dans l'ethnogenèse. L'Église a favorisé des divisions ethniques entre Hutus et Tutsis pour maintenir son influence, tout en participant activement à l'organisation et à l'exécution du génocide. Malgré quelques actes de bravoure, la majorité des dirigeants ecclésiastiques ont été complices des atrocités, partageant une part de responsabilité significative dans le génocide.

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t.

:0230570

ROLE DE L'EGLISE DANS LE GENOCIDE COMMIS


AU RWANDA

Rapport d'expert etabli ala demande du


Tribunal penal international pour Ie Rwanda

par

Hugh McCullum
Ecrivain-journaliste
Southern African Research and Documentation Centre (SARDC)
Harare (Zimbabwe)

Octobre 2001

I Traduction certifi6e par la SLSe du TPJR I


WS-oI-129(A) (F)
Resume

Le present document retrace Ie role joue par l'Eglise chretienne sous toutes ses composantes
confessionnelles au Rwanda depuis I'arrivee des premiers missionnaires jusqu'au lendemain
du genocide commis en 1994, en passant par I'epoque coloniale, l'accession du pays a
I'independance, la Premiere et la Seconde Republiques et la periode du genocide.

Les Eglises se sont repandues dans toute la societe et ont fini par convertir au christianisme,
ne fut-ce qu'en theorie, plus de 90 % de la population, pourcentage de loin le plus eleve du
continent africain. Des Ie depart, les missionnaires catholiques et plus tard leurs homologues
non catholiques ont entretenu des rapports extraordinairement etroits avec les pouvoirs
publics par Ie biais des relations personnelles et institutionnelles qui unissaient leurs
dirigeants aux autorites etablies.

L'Eglise, au sens Ie plus large, a maintenu ces liens tres etroits avec les pouvoirs publics
depuis les premiersjours de la periode coloniale au moinsjusqu'en 1994, voire au-dela,
changeant d'alliance ethnique a plusieurs reprises en faveur des Tutsis d'abord et des Hutus
ensuite, jouant la carte dite ethnique quand celle-ci favorisait ses relations etroites avec
lesdits pouvoirs publics. Ces affinites existant entre les dirigeants etaient man ifestes aussi
bien au niveau national qu'au niveau local, de la commune a la prefecture.

Les relations avaient un caractere a la fois ethnique et politique. En effet, l'Eglise ne se


contentait pas de soutenir inconditionnellement les partis au pouvoir, mais agissait
egalement en defenseur de leurs politiques. Avec l'avenement de la Seconde Republique, et
l'adoption du MRND comme parti unique sous le President Juvenal Habyarimana, l'Eglise
est devenue ce qu'on appelle parfois le MRND en priere.

En retour, l'Eglise recevait de nombreux avantages et privileges pour son loyalisme sans
reserve et, bien avant Ie genocide, eUe s'etait deja formee a la fameuse pratique de
l'Impunite que les sociologues, voire les theologiens, ont baptisee « la culture de
l'impunite », pour traduire Ie fait que les personnes responsables d'actes de corruption et
meme de crimes pouvaient echapper aux sanctions et y echappaient d'ailleurs facilement.

Une fois que I'Eglise a mis un terme a sa predilection pour Ie groupe tutsi et s'est tournee
presque du jour au lendemain vers les Hutus en 1959, au moment ou ceux-ci ont pris Ie
pouvoir, succedant au colonisateur beIge, elle a commence a pratiquer ce que certains
observateurs appellent« l'ethnogenese ». (Rakiya Omaar et Alex de Waal, Genocide in
Rwanda: US Complicity by Silence, Covert Action Quarterly, n? 52 (Printemps 1995)

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Ce terme signifie « l'institutionnalisation d'identites ethniques rigides a des fins politiques;
Ie postulat qu'il etait legitime de politiser et polariser la societe par Ie biais des clivages
ethniques, de jouer la carte ethnique a des fins politiques. »

L'Eglise pratiquait l'ethnogenese aussi bien implicitement que par le traitement


discriminatoire qu' elle a reserve d' abord aux Hutus, puis aux Tutsis, afin de perpetuer ses
relations extremement etroites avec les divers gouvernements et administrations a tous les
echelons.

Non seulement l'Eglise et ses dirigeants, toutes communions confondues, etaient au courant
de I'organisation et de l'execution du genocide, mais ils ont egalement aide aorganiser et a
executer ledit genocide, bien qu'il y ait eu des actes heroiques de la part de certains
individus courageux, hommes et femmes, qui ont essaye de se comporter conformement aux
principes universels figurant dans les enseignements du Christ en s'elevant contre cette
entreprise aussi demoniaque, au prix de leur vie dans de nombreux cas.

De hauts responsables de l'Eglise etaient militants du MRND, jouaient Ie role d'apologistes


et de charges des relations publiques du Gouvemement dit interimaire, ont planifie et
prepare des massacres dans de nombreuses eglises au niveau local et, dans la plupart des cas,
n' ont fait montre d' aucun signe de remord pour leurs actes apres Ie genocide, ce qui prouve
que I'Eglise a « garde le silence, s'est compromise et etait paralysee ». (The Angels Have
Left Us, par Hugh McCullum, Risk Books, Geneve, 1995).

Sigles et Acronymes

CEPR Conseil des Eglises protestantes du Rwanda, aussi connu sous Ie sigle CPR
(Conseil protestant du Rwanda)
CETA Conference des Eglises de toute I' Afrique
COE Conseil oecumenique des Eglises
FAR Forces armees rwandaises
FPR Front patriotique rwandais
MINUAR Mission des Nations Unies pour l'assistance au Rwanda
MRND Mouvement revolutionnaire national pour Ie developpemenr (parti au pouvoir
dirige par Ie President Habyarimana)
OUA Organisation de I'unite africaine

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Introduction

On peut mettre en evidence les etapes cles qui, au Rwanda, ont mene de la periode
precoloniale au genocide qui s'est produit plus d'un siecle plus tard. Rien n'est predestine ni
predetermine dans ce processus. A. la base, il y a des elites qui se succedent et qui
choisissent deliberement d' exacerber les clivages entre Hutus et Tutsis, les deux ethnies les
plus importantes du Rwanda, et de se servir de ces clivages tant pour denigrer et
deshumaniser le groupe qui n'est pas au pouvoir que pour legitimer le recours ala violence
contre ledit groupe, quel qu' il soit. C'est ainsi que se sont instaurees l' ethnogenese et une
culture de l' impunite.

Avec les colonisateurs - tout d'abord les Allemands vers 1900 apres la Conference de Berlin
tenue en 1884 et ensuite les Belges en 1916 durant la Premiere Guerre mondiale - arrivent
les religieux et les administrateurs porteurs des theories eminemment racistes du XIXe
siecle, propagees dans une large mesure par les missionnaires, notamment les missionnaires
de I'Eglise catholique romaine de l'ordre des Peres blancs. Aujourd'hui cet ordre utilise un
nom plus contemporain : les Missionnaires de l' Afrique. Nombre de ses pretres ont ete
impliques dans I' organisation du massacre des Tutsis,

(REMARQUE : Par Ie terme « Eglise » (avec un E majuscule, au singulier et sans


precision), nous entendons I'ensemble des communions chretiennes. En revanche, lorsque le
terme «Eglise » (avec un E majuscule) est suivi d'un qualificatif ou employe au pluriel, il
designe dans le premier cas une communion chretienne determinee et dans le second cas un
groupe de communions donnees existant au sein du christianisme, comme par exemple dans
les expressions « I'Eglise catholique romaine» et « les Eglises protestantes », En outre, les
termes «ordres religieux » ou «clerge » visent les ecclesiastiques charges d'encadrer
l'Eglise et tels qu'egalement connus sous l'expression theologique « le corps du Christ »,
c'est-a-dire l'mstitution qui, seion les chretiens, a ete laissee au monde pour assurer
I'evangelisation apres la mort, la resurrection et I' ascension du Christ. Entin, le terme
«eglise » (avec un e minuscule) designe un edifice consacre au culte de la religion
chretienne,)

Amon avis:

• Les theories racistes des missionnaires ont legitime de maniere fantaisiste et


desastreuse pour le Rwanda I' emploi des mots « Hutu ) et « Tutsi » (et dans une
moindre mesure celui du mot « Twa ») pour designer des tribus ou des groupes
ethniques;

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• L'Eglise, toutes communions confondues, avait plus que quiconque des attaches
dans les communautes locales et disposait, grace a ses chaires, a ses autels, a ses
ecoles et ases hopitaux, du reseau de communications avec la population le plus
etendu, tout en entretenant des liens tres etroits avec l'Etat atous les niveaux;

• Elle s'est servie de ces atouts pour propager la theorie discreditee de la superiorite
genetique : tout d'abord la superiorite.genetique de la race caucasique ou blanche;
ensuite, dans le cas de I' Afrique, celle de la race chamitique (branche la plus basse
de la race caucasique), suivie respectivement de la race negroide ou bantoue et de la
race autochtone ou race des chasseurs-cueilleurs. Au Rwanda, cette theorie s' est
traduite par la repartition hierarchique de la societe en 'Tutsis, Hutus et Twas et elle a
beneficie du plein appui des missionnaires qui I'ont etayee par des arguments
theologiques pervers et racistes;

• Tout en desavouant cette theorie manifestement raciste dans les annees 50, les
Eglises ont continue a pratiquer l' ethnogenese et ajouer la carte ethnique en faveur
des gouvemements en place et de I'elite dans leur propre interet et pour gerer leurs
membres, et elles ont accepte que s'applique en leur sein la culture de I'impunite qui
prevalait dans la societe et faisait en sorte qu'il etait difficile abeaucoup d'etablir
une distinction entre Ie juste et l'injuste, le bien et Ie mal;

• Les dirigeants des Eglises, a savoir les eveques, les pretres, les autres religieux, les
moderateurs, les pasteurs, les chefs d'etablissements, les universitaires, les
theologiens, les enseignants, les medecins et les autres intellectuels, ont exerce un
pouvoir pratiquement absolu sur leurs membres pour en faire des adeptes passifs et
dociles qui, au fil des ans, ont ete prepares au genocide sur les plans emotiormel,
psychologique et meme spirituel; et

• Durant la planification du genocide et par la suite lors de son execution, bon nombre
de dirigeants de l'Eglise (des archeveques aux cures, des dirigeants de l'Eglise
protestante et des pasteurs aux responsables lares de I'Eglise et aux membres des
ordres religieux) ont activement participe aux operations et peuvent ajuste titre etre
appelees des genocidaires.

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• Les dirigeants des Eglises du Rwanda, pays le plus chretien de l' Afrique, a
l'exception de quelques rares personnes heroiques, portent une plus grande part de
responsabilite dans Ie genocide que toute autre institution, hormis Ie Gouvernement
et Ies militaires. En fait, des annees durant avant 1994, l'Eglise et l'Etat ont travaille
en etroite collaboration al'instauration d'une culture de I'Impunite et applique
I'ethnogenese,

La periode preccloniale

Les premiers explorateurs qui sont arrives au Rwanda (et au Burundi) ont parle de
l'homogeneite culturelle et linguistique de sa population pourtant composee de trois groupes
differents : les Hutus, les Tutsis et les Twas. Tel est Ie cas de John Hanning Speke. Ce sont
ces memes Europeens qui, paradoxalement, ont a tort classe lesdits groupes dans la categoric
des groupes tribaux ou ethniques : le groupe hutu, Ie groupe tutsi et le groupe twa.

On s'accorde a dire aujourd'hui que les Twas sont les premiers occupants du pays.
Pygmoides, ils vivaient dans les forets et constituaient moins de 1 % de la population. Tres
vite, ils sont devenus les serviteurs et les domestiques des hautes personnalites au fur et a
mesure que la region connue aujourd'hui sous Ie nom de Rwanda se peuplait du fait des
diverses migrations.

Les Hutus, qui constituaient la grande majorite de la population, etaient des paysans attaches
a l'agriculture et avaient des traits physiques semblables a ceux des autres peuples bantous
des pays voisins comme I'Ouganda et Ie Tanganyika.

Les Tutsis etaient differents. Ils etaient eleveurs et physiquement tres elances et minces,
avec Ie visage anguleux. Les historiens rejettent maintenant la theorie discreditee selon
laquelle ils ont « envahi » et « conquis » les Hutus, puis impose une monarchie centralisee.

Mais I'Eglise, presque obsedee par Ia notion de « race », n'a pas tarde it mettre en relief les
differences physiques, insistant sur Ie fait que les Tutsis etaient de toute facon des etres
superieurs qui avaient peut-etre meme du sang « chretien » dans leurs veines et
ressemblaient plus aux Blancs. Speke deploie toute son eloquence it propos des Tutsis qu'il
qualifie de « race superieure » capable de conquerir une race inferieure,

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L~Ethiopie et l'Egypte ayant une forte population chretienne (les Coptes) qui ressemblait
aux Tutsis (Chamites), d'aucuns ont emis, sur la base de considerations sentimentales,
l'hypothese que les Tutsis pourraient avoir ete chretiens aune epoque de leur histoire,
indeniablement intelligents et subtils.

Par conjecture encore plus folle, certains pretres anthropologues placaient I'origine des
Tutsis dans le Jardin d'Eden ou merne faisaient d'eux les demiers survivants de l' Atlantide
perdue.

Aussi fantaisistes que ces ecrits et bien d'autres puissent paraitre aujourd'hui, its ont servi a
conditionner la mentalite des colonisateurs europeens chretiens et ont en fait gravement
influence les decisions des Allemands et davantage encore celles des Belges. En outre, its
ont eveille chez les Tutsis un sentiment de superiorite et les ont rendus arrogants, tandis que
les Hutus, plus nombreux, cultivaient la passivite. Cet etat de choses, conjugue aux decisions
ecclesiastiques et administratives des colonisateurs qui favorisaient un groupe par rapport a
l'autre, a commence acreer au sein de la societe une psychose dangereuse de la superiorite
et de I'inferiorite basee exclusivement sur l'appartenance ethnique.

Les faits passent plus vite, mais les mythes perdurent, notamment quandils arrangent les
instances dirigeantes. Telle est encore la regle aujourd'hui. Les trois groupes avaient la
meme langue, etaient culturellement homogenes et il y avait souvent des mariages
intergroupes, malgre leur eventuelle difference ou inegalite de classe ou de caste. lis
n' avaient aucune des caracteristiques des tribus ou des groupes ethniques, qui sont des
micronations.

L'une des nombreuses choses qu'ils avaient en commun etait l'organisation de la societe en
monarchies ou petits royaumes, tant chez les Hutus que chez les Tutsis, les roles des uns et
des autres etant davantage definis en fonction des activites ou des professions existantes.
C' est ainsi que les eleveurs de betail, les soldats et les petits administrateurs etaient pour la
plupart des Tutsis, tandis que les Hutus etaient cultivateurs et les Twas, groupe opprime et
maltraite, des chasseurs-cueilleurs et des domestiques.

Au fil des annees, quelques-uns des petits royaumes ont reussi a dominer les autres. Certains
etaient hutus, d'autres tutsis, et il existait parfois une troisieme categoric composee de Hutus
et de Tutsis reunis. II y avail egalement des chefs et des clans dans toute la societe rwandaise
et certains historiens soutiennent que ces clans, environ 14, etaient plus clairement
identifiables que Ie fosse ethnique separant les Hutus, les Tutsis et les Twas.

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... __ _-------
_. __._.. .. ----
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A un stade de l'histoire, bien avant l'arrivee des Europeens, un clan tutsi appele Nyigina a
reussi en quelque sorte a s'imposer, s'est entendu peu a peu et a fini par englober une bonne
partie du territoire occupe par Ie Rwanda actuel. Le roi (ou mwami) etait divinise et
considere comme Ie gardien du feu sacre, des tam-tam royaux et des divers rituels dont il
tirait ses pouvoirs.

Mais Ie mwami etait tout simplement Ie sommet d'une pyramide complexe de relations
politiques, culturelles et economiques. En effet, la societe etait meticuleusement hierarchisee
et appliquait le systeme du parrainage. Par ailleurs, Ie betail etait la forme la plus visible des
richesses disponibles. Le cheptel etant en grande partie entre les mains des Tutsis, les Hutus
sont rapidement devenus leurs clients et ces rapports se sont main tenus au cours des
decennies,

Plus tard les royaumes sont devenus plus centralises, exercant plus d' autorite sur les clans.
Le pouvoir etatt de plus en plus detenu par les chefs tutsis dont la tache principale etait
d'administrer leur territoire, c'est-a-dire de gerer Ie pouvoir centralise et de lever des impots
payes en nature.

Au moment oil les Europeens sont arrives, Ie royaume Nyiginan commandait la plus grande
partie du Rwanda central et meridional, tandis que quelques clans hutus installes dans Ie
Nord du territoire conservaient une certaine independance. II semble alors qu'a ce moment-
la, la distinction etablie entre les Hutus et les Tutsis relevait plus de considerations politiques
et professionnelles que de criteres raciaux ou ethniques. II s'agit d'une situation relativement
statique dans laquelle les uns et les autres etaient conscients de leurs inegalites mais se
consideraient tous comme des Banyarwanda adorant les memes dieux, savaient qu'ils etaient
issus de families soit hutues soit tutsies, mais se definissaient avant tout comme membres de
clans constitues tant de Hutus que de Tutsis.

Les differences physiques ont peut-etre acquis une importance excessive dans les cours
royales, mais jusqu'a l'arrivee des Europeens, les differences et apparences physiques
etaient en regle generale bien moins importantes que la lignee,

L'epoque coloniale

C'est sous Ie regne du roi Kigeri IV Rwabuguri, Tutsi ayant regne vers la fin des annees
1800, que les principales caracteristiques d'un royaume rwandais plus modeme ont ete
arretees. Elles sont restees en vigueur durant les 100 annees suivantes. Puissant chef d'un
territoire centralise, commande tout d'abord par les Tutsis jusqu'en 1960 et ensuite par les

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Hutus jusqu'au genocide de 1994, Ie roi a commence par mettre en place tout un systeme
minutieux de structures subaltemes auquel il a donne une orientation solide.

Sous la colonisation allemande et bien plus ouvertement encore sous la colonisation belge et
sous les Peres blancs (qui soit dit en passant ont celebre le centenaire de leur arrivee au
Rwanda en 1994), les responsables de l'Eglise, inspires par les theories manifestement
ethnocentriques de I'Europe du XIXe siecle, ont concocte la theologie et l'ideologie
destructrices des clivages ethniques et des qualites humaines superieures pour les mettre ala
disposition de la minorite tutsie qui ne representait qu'environ 15 % de la population. Ils
pratiquaient ainsi l'ethnogenese, meme si ce terme n'existait pas encore a l'epoque.

Puisque les missionnaires non seulement dirigeaient les eccles pendant I'ere coloniale, mais
encore etaient installes dans les missions atravers le pays, ces valeurs pemicieuses ont ete
systematiquement transmises aplusieurs generations de Rwandais, en meme temps que les
preceptes catholiques extremement conservateurs d'obeissance absolue et de crainte du
chatiment terrible (enfer) prevu pour les peches reels ou commis en pensee, de I' autorite
absolue de la hierarchie et du clerge,

Nous ne pouvons pas relater les evenements ayant conduit au genocide de 1994 ou parler
tant soit peu des massacres horribles de 1959, 1963, 1973 et 1991 sans mentionner Ie role
joue par I'Eglise catholique.

De l'arrivee des Belges en 1916 jusqu'en 1994 et au-dela, l'Eglise catholique a fonctionne
presque comme si elle procedait d'un concordat, comme une Eglise d'Etat entretenant des
rapports institutionnalises speciaux avec le colonisateur.

Sous la colonisation allemande qui a dure de 1895 a 1916, Ie Rwanda et le Burundi etaient
administres selon un systeme indirect respectant dans une tres large mesure l'organisation
administrative mise en place par Ie roi Rwabugiri. Les Allemands ont maintenu les Tutsis
aux postes d'influence et de comrnandement, meme s'ils ont rendu les structures
administratives plus rigides, plus rigoureuses et plus presomptueuses. II convient cependant
de relever, a l'instar du Rapport special de l'OUA sur le genocide rwandais, que eet etat de
choses ne s'imposait pas. L'interpretation tendancieuse selon laquelle les puissances
europeennes se sont contentees de maintenir Ie statu quo tel qu'elles l' avaient trouve ne tient
aucun compte du fait qu'elles avaient le pouvoir d'imposer plus ou moins aleurs nouvelles
colonies africaines toute forme d'administration qu'elles voulaient.

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Les rnissionnaires europeens arrives dans le pays a la fin du XIXe siecle et les corps
expeditionnaires allemands qui les ont suivis immediatement ont trouve en place une societe
dans laquelle la plupart des personnes riches et puissantes etaient des Tutsis, moos vivaient
suffisamment en harmonie avec les Tutsis pauvres et avec pratiquement tous les Hutus. Les
deux groupes, comme on I' a deja dit plus haut, n' avaient aucun des traits distinctifs
habituels qui separeraient les groupes ethniques. Leurs rapports n'etaient pas
particulierement contlictuels et les mariages intergroupes etaient plutot courants. Selon les
historiens, les hostilites se deroulaient beaucoup plus entre des miniroyaumes et clans rivaux
de la meme categoric ethnique qu'entre les Hutus et les Tutsis en tant que tels.

Certains chercheurs disent que meme aujourd'hui, apres tout Ie carnage, au moins 25 % des
Rwandais comptent aussi bien des Hutus que des Tutsis parmi leurs huit arriere-grands-
parents, ce qui laisse supposer que plus de 50 % de la population auraient selon toute
probabilite une ascendance mixte. Cette theorie contredit egalement Ia version de I'histoire
preferee par les extremistes hutus seion lesquels les Tutsis sont des conquerants etrangers
perfides qui ont rejete, marginalise et opprime les Hutus depuis des temps immemoriaux.
(The Rwanda Crisis: History ofa Genocide, par Gerard Prunier, 1995, Fountain Publishers,
Kampala).

Les colonisateurs et l'elite rwandaise preferaient Ie regime de 1'« administration indirecte »,


encore appele regime de I' « administration indigene », qui etait d'ailleurs courant en
Afrique. Les idees racistes et pernicieuses emises au sujet des Hutus et des Tutsis par les
missionnaires et les premiers explorateurs qui, souvent, etaient egalement des missionnaires
protestants etaient fondees sur l' apparence physique des interesses et I' « hypothese
chamitique ».

Les structures traditionnelles comme les chefferies hutues ont ete abolies en 1920 par les
Belges. En 1912, les autorites coloniales ont exige l'incorporation des principautes hutues
du Nord a I' entire territoriale centralisee commandee par les Tutsis, ce qui a conduit a la
premiere rebellion aI' occasion de laquelle les populations du Nord ont occupe une grande
partie de la region constituee actuellement par les prefectures de Ruhengeri et Byumba avant
d'etre vaincues. Cette rebellion a ete farouchement reprimee et les Hutus du Nord ont ete
places dans un etat de sujetion qu'ils ont endure pendant les 60 annees suivantes, avec Ie
sentiment profond d'etre victimes d'une injustice.

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Sous I'effet conjugue de la rebellion, du clivage exploite par les Belges sur la base des
ethnies (ouvertement appelees « races» au debut) et de l'hypothese chamitique selon
laquelle les Tutsis pouvaient facilement froler la haute sphere occupee par les Blancs du fait
de leur intelligence superieure, de leur credibilite relativement plus grande et de leur ardeur
au travail, l'acces aux postes administratifs et aI'instruction a ete systematiquement ferme
aux Hutus.

Ala faveur d'un recensement mene en 1934, des cartes d'identite ont ete delivrees a tous les
Rwandais, en precisant sur ces cartes si Ie titulaire etait Hutu, Tutsi, Twa ou d'une autre
origine (generalement europeenne ou asiatique). Ce systeme de carte d'identite est reste en
vigueur jusqu'en 1994 et, ironie du sort.c'est essentiellement le meme systeme qui a permis
aux tueurs hutus, pendant le genocide, d'identifier les Tutsis qui avaient ete les premiers aen
profiter.

Les ramifications de ce systeme sont devenues rapidement claires. les trois quarts des eleves
inscrits dans les rares etablissements secondaires existants etaient des Tutsis, Ie taux de
fonctionnaires tutsis a ete porte a 95 %,43 des 45 chefs traditionnels etaient tutsis et, sur les
559 sons-chefs, seuls 10 n'etaient pas tutsis.

Lesresponsables belges et les missionnaires catholiques, leurs partenaires spirituels, se


soutenaient mutuellement dans l'interet des uns et des autres et ont jete, un demi-siecle avant
le genocide, les bases du soutien de l'Eglise a I'ethnogenese, institutionnalisation d'identites
ethniques rigides 11 des fins politiques, et en definitive celles de la solution finale.

Les catholiques sont arrives avant les Belges, mais les conversions agrande echelle n'ont eu
lieu qu'avec les reformes administratives des annees 20 et 30. Des centaines de milliers de
personnes se convertirent, faisant de l'Eglise l'institution et la structure sociales les plus
importantes du pays. Quand le roi s 'y est oppose et a essaye de preserver les us et coutumes
du Rwanda et de garder son role divin, les missionnaires et les administrateurs se sont
entendus pour Ie deposer en faveur de son fils qui avait ete eduque dans les eccles
missionnaires etetait plus susceptible d'accepter Ie christianisme. Avec la conversion de la
population, les interets belges etaient largement preserves. En effet, les Belges avaient cree
une societe catholique centralisee, efficace, conservatrice, passive et intolerante envers les
non-conformistes.

L'hypothese chamitique fallacieuse qui sous-tendait toutes ces actions avait tout simplement
ete inventee par les Peres blancs et par la suite consignee dans les livres d'histoire dans un
souci d'adequation avec leurs vues essentiellement racistes. Etant donne qu'ils

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commandaient tout le systeme educatif de la colonie, les Peres blanes, pleinement soutenus
par les administrateurs belges, ont inculque ees idees racistes a des generations d'enfants ala
fois Hutus et Tutsis. Les eleves rwandais ont certainement appris d' autres choses dans ces
ecoles, mais aucun d'eux ne pouvait s'abstenir d'assimiler la doctrine des clivages ethniques
et celle de la hierarchic des races.

L'Eglise et les autorites Iaiques, travaillant en etroite collaboration et en pleine connaissance


de cause, se sont rendues coupables d'« ethnogenese » (voir ci-dessus). Le terme
« ethnogenese » designe Ie postulat selon Iequel il etait legitime de politiser et de polariser la
societe en propageant la doctrine des clivages ethniques ou, ainsi qu'on le disait souvent,
«en jouant la carte ethnique », pour en tirer des avantages politiques. L'ethnogenese n'etait
aucunement etrangere aux autres colonies creees en.Afrique; mais il est vrai qu'elle a ete
nefaste partout, it n'en reste pas moins que des actes de genocide n'ont ete commis nulle
part qu'au Rwanda, pas meme au Burundi ou il y a eu pourtant des luttes ethniques. Quoi
qu'iI en soit, l'ethnogenese a ete partout une force aux consequences potentielles enormes et
lorsqu'au Rwanda elle s'est ajoutee a d'autres facteurs, notamment aux relations etroites qui
ont sans cesse existe tant entre I'Eglise et l'Etat qu'entre les responsables religieux et les
dirigeants politiques, elle est devenue une doctrine explosive.

Jusqu'a la fin de l'ere coloniale, la societe rwandaise ressemblait a une pyramide clairement
definie et il y a lieu de presenter les relations etroites qui existaient au sein de ladite
pyramide. Au sommet il yavait les Blancs (Bazungu), a savoir les administrateurs belges et
les missionnaires catholiques dont le pouvoir et l' ascendant ne souffraient aucune
contestation. Au-dessous se trouvaient les intermediaires qu'ils avaient ehoisis eux-memes :
un tres petit groupe de Tutsis tires principalement des deux clans qui monopolisaient la
plupart des possibilites d'emploi offertes par Ie regime de l'administration indirecte. Partout
ou la moindre latitude etait donnee a ce groupe pour exercer Ie commandement, ille faisait
de maniere draconienne, entrainant ainsi presque toujoursbeaucoup de ressentiment.

Une verite essentielle mente cependant d'etre relevee a cet egard : rien ne permet depuis
toujours de pretendre valablement qu'une communaute homogene tutsie ou hutue a existe.
Depuis Ie siecle passe jusqu'a present, les concepts de «Hutus» et de « Tutsis x ont toujours
englobe des groupes varies ayant des perspectives et des interets differents, Pour s'en
convaincre, il suffit de se referer aux hierarchies distinctes, mais etroitement liees, creees au
sein de l'Eglise et de l'Etat. Au-dessous de la petite elite indigene tutsie, il y avait non
seulement pratiquement toute la population hutue pauvre, mais egalement un assez grand
nombre d' autres Tutsis durement traites. La plupart des Tutsis ne jouissaient pas de

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privileges sociaux ou economiques de loin superieurs a ceux des Hutus. II ressort d'une
enquete faite dans les annees 50 sur les revenus de la population rurale que les Tutsis
gagnaient en moyenne 4 438 francs rwandais par mois, soit un montant peu superieur acelui
des Hutus qui etait de 4249 francs.

Certes les Tutsis etaient en principe consideres par I'Eglise comme etant superieurs aux
Hutus, mais la plupart d'entre eux etaient eux aussi relegues au rang des serfs. Les Tutsis
comme les Hutus avaient des motifs plus que suffisants d'eprouver du ressentiment vis-a.-vis
des chefs tutsis qui imposaient regulierement ala majorite de la population de lourdes
obligations dont I'inexeeution etait severement sanctionnee, independamment du groupe
d'origine du contrevenant.

Presque toutes les etudes bien connues menees au sujet du peuple rwandais mettent en relief
la soumission aveugle et la deference dont i1 fait preuve a. I'egard des autorites. C'est run
des motifs sou vent utilises pOUT expliquer la participation des Hutus au genocide. Mais, il
semble plus probable que Ie suivisme nature] qui caracterise les Rwandais soit la resultante
de la manipulation, de l' endoctrinement et de la contrainte auxquels its ont ete
systematiquement soumis par l'Eglise et I'Etat. A n'en pas douter, aucun Rwandais ne se
felicitait des fardeaux qui leur etaient si durement imposes. Hutus et Tutsis etaient tous
exploites par une petite classe de privilegies.

Pour le Hutu, cependant, l'oppresseur n'etait pas une classe sociale, mais plutet un groupe
ethnique encourage par la politique de l'ethnogenese que pratiquaient I'Eglise et le
colonisateur. Plusieurs Tutsis qui ne faisaient pas partie de I'elite ont contribue a cette
interpretation en se prevalent de la superiorite que leur conferait leur appartenance ethnique.
Ils meprisaient ouvertement les Hutus, les outrageaient et les humiliaient de mille petites
autres manieres en societe. Les deux groupes s ~ entendaient sur un seul point : Ie fait que la
minorite twa etait en bas de l'echelle sociale rwandaise.

A la fin de la periode coloniale, Ie clivage existant entre les deux


groupes etait devenu
courant dans la plupart des aspects de la vie quotidienne. L'avenement de I'independance en
1959 aurait pu donner I~ occasion de colmater cette breche qui les separait, mais la chance
ainsi offerte n'a pas ete saisie, les Hutus anterieurement opprimes ayant decouvert eux aussi
les nombreuses vertus de la carte ethnique, sous les encouragements de 1'Bglise qui avait
rapidement retourne sa veste.

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K023Q58't

Finalement, a la difference de Ia plupart des pays africains ou le devant de la scene etait


occupe par un seul mouvement nationaliste ou de liberation federateur, I'independance du
Rwanda a ete plus synonyme de desaveu des chefs supremes locaux par la majorite qu'iIs
avaient soumis ala dictature que de rejet par cette majorite de ses maitres coloniaux et
ecclesiastiques severes mais eloignes.

Le role de l'Eglise

Apres la conversion du roi en 1931, l'Eglise catholique romaine s'est transformee en une
veritable Eglise tutsie acquise a toutes les theories raciales chamitiques et europeennes,
meme si par la suite - ironie du sort - elle est devenue et reste encore dans une grande
mesure une Eglise hutue. Malgre I' accent mis sur I' apparence, certains des theologiens et
des pretres ayant des convictions racistes plus prononcees ont avance l'hypothese selon
laquelle les Tutsis etaient « des eleveurs europeens »arrives au Rwanda en passant par
I,Ethiopie, dans un etat plus « chretien », plus perspicaces et bien plus beaux que les
agriculteurs negres a la peau foncee. Cette priorite accordee aux nez droits et a la haute
stature n'a pourtant pas empeche les Belges d'adopter Ie betail comme critere essentiel de
distinction a l'occasion du recensement effectue en 1931 : ceux qui possedaient au moins
10 vaches etaient tutsis et ceux qui en avaient moins etaient declares hutus.

Cette contradiction apparait nettement dans des observations faites par Mgr Leon Classe,
Belge et premier eveque du Rwanda. Arrive au Rwanda en tant que missionnaire en 1907,
celui-ci est devenuvicaire apostolique en 1922 et est mort en 1945. II etait pratiquement une
idole nationale. C'est Monseigneur Classe qui a forge l'Ideologie de l'autorite coloniale et
cree la theorie de l'ethnogenese, meme s'il ne connaissait pas Ie terme «ethnogenese ».

II a decrit les Tutsis comme ayant « quelque chose de commun avec les types aryen et
semitique », moos a egalement ecrit a un autre moment ce qui suit: «Le terme Tutsi se
rapporte souvent non pas al' origine mais a la condition sociale ou a la richesse, notamment
en ce qui conceme le betail : si on est chef ou riche, on est generalement appele Tutsi. De
maniere generale egalement, du fait de leur comportement ou de leur langue ... les habitants
du centre du Rwanda ... sont appeles Tutsis ».

L' absurdite de ces theories n' a dissuade ni les colonisateurs ni les missionnaires. L' Eglise
etait installee au Rwanda depuis Ia colonisation allemande er, comme i1 a ete souligne ci-
dessus, elle constituait un des elements des du mecanisme adopte par laBelgique pour
reorganiser la colonie. L'Eglise etait III depuis Iongtemps, precisement depuis le debut de

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l'occupation, et elle tenait bon. C'est ainsi que les Belges ont trouve sur place des pretres
francophones connaissant tres bien Ie territoire, ee qui etait pour eux une aubaine. En effet,
les administrateurs civils venaient et repartaient, mais les pretres restaient continuellement
sur le territoire et, dans de nombreux cas eomme celui de Mgr Classe, y passaient toute leur
vie. Les pretres etaient les seuls Blancs qui parlaient bien le kinyarwanda et les seuls encore
qui redigeaient des textes serieux sur les « coutumes locales »,

Les peres Pages et Pauwels ont invente I' origine chretienne des Tutsis, une tribu perdue des
Coptes qui avait egalement perdu sa religion et etait done predestinee it la reconversion. En
1931, annee OU Pages a ecrit sa these fausse et absurde, la eour royale tutsie s'est convertie
au christianisme et a adopte les theories susvisees, legitimant ainsi le royaume tutsi qui
auparavant etait base sur une religion traditionnelle consacrant la royaute guerriere sacree.
Elle a embrasse la theorie chamitique et l'ideologie catholique pour justifier sa domination
continue. L'Eglise catholique a embrasse it son tour le royaume avec la meme ferveur, ce qui
a mene it une Eglise d'Etat.

Le pere Pages, assez bon expert en affaires rwandaises, a decide d'injecter une forte dose de
morale it la culture africaine : par exemple, la polygamie etait nefaste et l' adultere un peche,
La parcimonie et l'ardeur au travail ont ete erigees en signes de spiritualite et Ie nouveau roi
a commence it porter des vetements europeens, a opte pour la monogamie et a cons acre son
territoire au Christ-Roi en 1946.

La conversion du roi eta it un vrai acte d'anticipation visant aparer aux evenements a venir.
Les Tutsis s'etaient en effet rendu compte en 1927 que les Belges allaient remodeler la
societe suivant le style pyramidal et en appliquant les regles definies par les Blanes, ce qui
a
serait salutaire l'elite tutsie. La condition sine qua non requise pour etre partie de cette
nouvelle elite etait de devenir chretien, Naturellement, les Peres blanes qui, par Ie passe,
n'avaient pas connu beaucoup de succes etaient ravis de voir l'elite du pays venir en masse
vers eux et non plus seulement les laisses-pour-compte de la societe, a savoir les Twas et les
Hutus, qui avaient jusque-la ete leurs prineipales ouailles. En 1930, un pretre a fait par ecrit
etat « d'un enrolement massif dans l'armee eatholique» et precise que « les Batutsis
s'etaient finalement decides et, qu'apres cette decision, ceux-ci s'etaient immediatement mis
al' avant-garde du mouvement »,
Bientot, it est devenu indispensable dans toute la societe rwandaise d'exhiber des signes
d'une pitie conventionnelle, sous l'influence de la puissante Eglise, ee qui a rendu la societe
sinon veritablement vertueuse, du moins eonventionnellement hypocrite. Plus tard, bien stir,

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cette hypocrisie sociale est passee de la colonie beige a la Republique independante et


ensuite aux artisans du genocide. Comment un pays a 95 % chretien pouvait-il se comporter
d'une maniere aussi epouvantable? Telle est la question que se sont posee, les larmes aux
yeux, les responsables catholiques, protestants et adventistes au cours de l'annee 1994 et par
la suite.

Par ailleurs, l'Eglise catholique romaine n'ajamais pu aller au-dela de la question de


l'ethnogenese, ayant tour a tour ete qualifiee dans l'histoire soit de «tutsie » soit de
« hutue ». Cet heritage a contribue ala profonde politisation de l'Eglise. Quelques membres
de l'Eglise anglicane, de l'Eglise protestante reformee et plus tard de I'Eglise adventiste et
d'autres confessions sont entres sur Ia scene a la fin du XIXe et au debut du XXe siecles,
mais ont adopte dans leur propre interet la meme theorie de l'ethnogenese et mis en oeuvrela
meme politique de politisation rigoureuse. L'Eglise a abandonne toute idee d'emancipation
politique des Hutus par le christianisme, bien qu'elle ait continue ales evangeliser pour les
preparer a accepter une condition inferieure dans la vie.

Avec Mgr Classe, l'Eglise rwandaise est devenue partie integrante de l'ordre social
superieur qui entourait la monarchieet ce n' est que quand la chute de I' aristocratie tutsie
etait evidente que l'Eglise a retourne rapidement sa veste pour commencer afaire allegeanee
aux Hums.

La Republique hutue

Certes l'Eglise n'accordait pas la preference ala majorite hutue, mais certains pretres ont
commence aexprimer des doutes quant ala place attribuee aux Hutus dans la societe
coloniale beIge. II etait rare de trouver des Hutus dans Ie systeme educatif et ceux qui y
etaient eprouvaient des difficultes, alors que presque tous les Tutsis avaient peu ou prou
acces aux seuls etablissements scolaires disponibles qui etaient par surcroit de nature
confessionnelle.

Peu avant sa mort, Mgr Classe a envisage la possibilite de placer les Hutus ades postes de
responsabilite dans l'EgJise, «en changeant ainsi la division ethnique du travail », mais ala
fin, iI y a renonce sous la peur de declencher une revolution, « quelque chose que le
Gouvemement et l'Eglise veulent a tout prix eviter »,

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Il avait peut-etre raison, mais de nombreux vents de changement souftlaient et, avant 1950~
l'Eglise catholique a opere une nouvelle volte-face a l'occasion de laquelle ses dirigeants
(toujours Europeens) ont tourne le dos a la classe dirigeante tutsie dont ils ont cesse de
reconnaitre la legitimite du pouvoir et de l'autorite pour faire desormais allegeance ala
majorite hutue (s'exposant ainsi encore une fois au risque d'etre accusee de favoritisme
ethnique).

En 1991, avant I'accession du pays aI'independance, l':Eglise catholique s'est une fois
encore trop liee aux monarchies hutues dominantes. Les :Eglises protestantes semblaient a
premiere vue moins portees vers cet ethnicisme a outrance, meme si en realite elles etaient ;
divisees en factions ou faisaient aussi preuve d'ethnicisme et etaient considerees comme
etant dominees soit par les Hutus, soit par les Tutsis.

Apres la Seconde Guerre mondiale, l'Eglise et les hommes politiques tutsis avaient
commence a s'agiter pour revendiquer I'independance, persuades que plus ils attendraient,
plus les Belges risqueraient de mettre en place un systeme permettant a la majorite hutue de
prendre Ie pouvoir. lis avaient cree un parti monarchiste denomme I' « Union nationale .
rwandaise » (UNAR), pronaient Ie retour au Rwanda de Ia peri ode precoloniale marque par
l'harmonie et I'integration sociales et faisaient valoir que les designations « Hutu » et
«Tursi »avaient ete imposees par les etrangers.

Sur ces entrefaites, l'Eglise a preche une nouvelle doctrine de l' egalite de tous les hommes
tout en s'opposant par des regles strictes a I'emancipation des Hutus. Malheureusement,
Mgr Classe n'etait plus la pour faire evoluer les idees de cette Eglise puissante mais
hargneuse. Des Ie debut, cette situation a oblige les leaders hutus naissants afonder leurs
idees politiques sur Ia primaute de leur ethnie. En 1957, Gregoire Kayibanda a redige le
manifeste du Parmehutu (Parti pour l'emanctpation du peuple hutu). Ancien secretaire
particulier de l'archeveque Andre Perraudin (successeur europeen de Mgr Classe et lui-
meme fervent partisan de Ia cause hutue), Kayibanda etait egalement journaliste, directeur
de la publication d'un journal religieux denomme Kinyamateka. Le manifeste lui-meme etait
un document composite preconisant l' anticommunisme, l' emancipation raciale, Ia justice
sociale et la suppression des privileges economiques dont jouissait l' elite tutsie.

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L'Eglise et I'Etat ont encore change de position et ont commence aappuyer Ie Parmehutu, a
vilipender l'assurance des anciennes elites manifestee it l'UNAR et a provoquer dans les
fiefs hutus du Nord une serie de rebellions qui s'est etendue vers le sud. Beaucoup d'actes .
de violence ont ete perpetres, mais on ne peut nullement parler de revolution it cet egard, car
une revolution aurait pu entrainer une nouvelle ere d'independance bien marquee et
debarrassee de l'ancienne theorie de I'ethnogenese,

Selon certains observateurs, tout a ete manigance par I'Eglise qui reconnaissait que de
nombreux Rwandais etaient prets a se rebeller et voulait remplacer ses collaborateurs tutsis
par un regime hutu plus cooperatif, En un rien de temps, la maiorite hutue du Rwanda a etf!
chaleureusement accueillie par ceux-la memes qui l'avaient meprisee peu de temps
auparavant.

Les Belges ont laisse tomber les dirigeants tutsis et Ie roi a ete mysterieusement assassine
par injection d'une substance mortelle lors d'un de ses voyages au Burundi. Cet assassinat a
entraine un soulevement violent qui a cause la mort de i5 000 Tutsis, tandis que des milliers
d'autres, notaInment la famille de l'actuel President du Rwanda, se sont refugies dans les
pays voisins 0'0 ils ont forme plus tard le noyau du Front patriotique rwandais (FPR).

Le Parmehutu n'etait certes pas al'origine de ces premiers massacres, mais il en a profite
pour asseoir l'Ideologie ethnique prenant Ie pouvoir hutu.

Toutefois, il n'y a pas eu de revolution rwandaise. La petite elite hutue emergente qui avair
reussi a se faire admettre dans le systeme scolaire catholique, principalement en qualite de :
seminaristes, a commence a exiger sa part du gateau monopolise par I'Eglise catholique, les
colonisateurs belges et I'elite tutsie. Elle voulait que Ies portes de I' instruction soient
davantage ouvertes aux Hutus et demandait des emplois appropries, Le passage essentiel qui
se rapporte a ces questions est ainsi libelle : «Le probleme est essentiellement celui du '
monopole exerce par une race, la race tutsie ... qui condamne les Hutus desesperes it etre ,
etemellement des travailleurs subaltemes. » II faut noter que l'auteur du manifeste a utilise'
un langage ayant de fortes connotations ethniques et meme racistes qui etait tout simplement
le reflet de l'ideologie de l'ethnogenese exploitee contre la majorite hutue par l'Eglise, les ,
Belges et les dirigeants tutsis desormais en perte de vitesse.

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En trois ans, la monarchie commandee par les Tutsis qui travaillait en etroite collaboration
avec I'Eglise catholique romaine et ses allies, les administrateurs belges, a cede Ia place a
une Republique independante dirigee par les Hutus, mais ce changement n'a eu d'effet que
sur les elites rwandaises. Un petit groupe de Hutus originaires des regions du Sud et du
Centre a remplace la petite elite tutsie,

lIs etaient soutenus avec grand enthousiasme par une Eglise catholique malleable, ce qui
temoignait nettement de la volonte de celle-ci de conserver sa mainmise sur les secteurs
social, educatif et spirituel et de maintenir les liens trop etroits qui l'unissaient it l'elite au
pouvoir. Dans Ie cadre de ce rapport, il est important de signaler les changements survenus
dans les rangs des responsables europeens de l'Eglise catholique. En effet, les missionnaires
a
qui travaillaient l'epoque de Mgr Classe etaient des elitistes issus de la haute societe beige
et des conservateurs au plan politique. Par contre, ceux qui sont arrives apartir de l'annee
1945 pour les remplacer etaient plusjeunes et souvent d'origine modeste, eprouvaienr bien
moins de sympathie pour I'aristocratie tutsie et s'identifiaient plus facilement aux Hutus
opprimes.

Les Hutus ont repris toutes les doctrines contestables et aujourd'hui discreditees de leurs
anciens oppresseurs, doctrines institutionnalisees par I'Eglise, et consideraient tous les
Tutsis comme des envahisseurs etrangers indignes de confiance qui n'avaient aucun droit et
ne meritaient aucun respect. L'arrogance de I'Eglise, des administrateurs et des responsables
tutsis, ainsi que leur elitisme et les bases theologiques et ideologiques qu'ils avaient donnees
a I'ethnicisme, ont eu un effet boomerang et sont venus maintenant hanter les Hutus.
Dans l'un des demiers rapports du Conseil de tutelle de l'ONU etabli en 1961,juste avant
l'independance du Rwanda, it est ecrit de facon premonitoire : «Les evenemenrs survenus
au cours des 18 derniers mois ont mis en place la dictature raciale d'un parti ... Un systeme
a
oppressif en a remplace un autre ... II est tout fait possible qu 'un jour les Tutsis reagissent
violemment. »

Les cartes d'Identite ont ete maintenues, par exemple, et on ne pouvait les faire changer
qu'apres avoir verse de gros pots-de-via. L'heritage et Ie pouvoir vicies des colonisateurs et
de l'Eglise empechaient d'entendre toute voix qui demandait une certaine moderation.
L'extremisme a engendre l'extremisme.

a
Le Rwanda a accede I'mdependance le ler juillet 1962. Kayibanda, fervent catholique
ayant des liens etroits avec la hierarchic de l'Eglise, est devenu President de la Premiere
Republique.Jl s'est fait Ie chantre de la revolution sociale et a proclame que Ie Rwanda etait

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le pays des Bahutus. En dehors du changement de noms et de visages qui s' est opere au
niveau des membres de la classe dirigeante, I'Independance n'a produit qu'une seule
mutation majeure, a savoir l'instauration de la violence entre les deux groupes separes par
un fosse qui n' a cesse de se creuser.

L'Eglise elle-meme n'a guere eu de difficultes a s'adapter a la nouvelle donne pour


maintenir son ernprise et ses liens etroits avec les autorites, Comme en outre les jeunes
nouveaux missionnaires en place etaient deja acquis a la cause hutue, les Tutsis ont
desormais eu plus de difficultes a acceder a l' instruction et a la pretrise.

Les Peres blancs ont accueilli a nouveau avec enthousiasme Ie nouvel ordre, sont devenus
notoirement les principaux conseillers des dirigeants hums en matiere strategique et
benissaient leur cause, malgre les violences qui ont eclate durant une grande partie des
annees 60.

Au cours de cette periode, une serie de massacres qui a commence en 1959 et s'est
poursuivie avec les attaques lancees par des Hutus contre de riches et puissants Tutsis s'esr
transformee en une sorte de lutte des classes. Des centaines de milliers de personnes se sont
enfuies et se sont refugiees dans les pays voisins OU elles ont cree des camps de refugies
tutsis et des zones d'installation semi-permanentes, En decembre 1963, un raid mal organise
lance par des refugies venant du Burundi a cause la mort de plus de 4 000· Tutsis en quatre .
jours.

Tout au long des annees 60, Ie Rwanda a vecu dans la tension et, apres un autre massacre ~
Tutsis commis en 1967, I'ONU a cree nne Commission d'enquete qui a trouve les zones
rurales du Rwanda dans un etat de tension elevee, «un etat de panique collective a peine
refoulee ».

Les Tutsis ont ete accuses d'etre les auteurs des violences en cours, d'ou leur massacre
auquel n'ont echappe ni les femmes ni les enfants, d'autant plus qu'ils etaient consideres
comme des etrangers et des envahisseurs suivant la nouvelle orientation donnee a la pratique
de I'ethnogenese. Ainsi, pendant que les deux piliers de la societe rwandaise qu'etaient les
gouvemants et I'Eglise forgeaient enpleine connaissance de cause une solidarite hutue
agressive et sous-tendue par une volonte d'ostracisme, d'autres jalons se mettaient en place
sur le long chemin apparemment inevitable qui a conduit vers le genocide.

Durant les evenements des annees 60, les massacres perpetres ont attire I' attention du monde
exterieur et ont ete qualifies d' actes de genocide par deux eminents ecrivains et penseurs
europeens, Bertrand Russell et Jean-Paul Sartre, qui les ont condamnes it ce titre.

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En 1973, Ie Gouvemement Kayibanda etait deja ideologiquement, economiquement et


politiquement agonisant, son seul acquis etant Ie fait qu'un President hutu etait au pouvoir,
que I'elite hutue occupait tous les postes de direction et qu'il existait une Eglise hutue
toumant comme toujours a tous les vents.

Tourefois. avec son vaste reseau, l'Eglise hutue a commence a s'inquieter de Kayibanda et
du Parmehutu qu'elle s'est mise a critiquer. L'archeveque Perraudin qui au depart etait un
fervent partisan du Parmehutu, a ete run des premiers as'elever contre un pogrom qui visait
aexpulser definitivement des institutions d' enseignement, tout particulierement des
seminaires, les Tutsis restants. L'Universite de Butare a ete attaquee.

L'heure etait aux querelles intestines. L'appui des Hutus du Sud au Parmehutu s'est erode au
fur et a mesure que les Hutus du Nord plus extremistes s'emparaient de l'armee, Les Hutus
du Nord se consideraient comme etant au-dessus de tous les Rwandais, Hutus du Sud et
Tutsis confondus. Le fosse qui separait les gouvernes des gouvemants etait tres grand. Dans
un dernier effort visant a assurer son maintien au pouvoir, Kayibanda, ainsi que les
Rwandais I'ont toujours fait a travers I'histoire, a eu recours a la carte ethnique et a
commence aprivilegier la solidarite hutue au detriment des Tutsis.

I..e Parmehutu faiblement implante dans Ie Sud et Ie Sud-Ouest et les extremistes Hums
agressifs du nord et du nord-ouest ont dll s'allier pour vaincre definitivement les Tutsis
maudits.

Des quotas ethniques ont ete instaures dans les etablissements scolaires et a I'Universite. Les
Tutsis ont ete renvoyes de Ia Fonction publique et meme des entreprises privees. Des
pogroms anti-Tutsis ont eclate, imposant un autre exode a des milliers de Tutsis.

Une revolution « morale»

La terreur n'a pas atteint son but et Ie general de division Juvenal Habyarimana, chef d'etat-
major des FAR, a conduit un coup d'Etat en 1973, officiellement pour retablir l'ordre et
instituer « une revolution morale» qui, a-t-il dit, mettrait fin a1apolitique abase ethnique.
(De nombreux Rwandais pensent maintenant que c'est Habyarimana qui avait instaure la
violence, afin de pouvoir pour justifier Ie coup d'Etat qu'il avait prepare des le debut). Aux
yeux de la population terrorisee, et meme des Tutsis, ce coup d'Etat etait un gage d'espoir.

WS.oI·129(A) (F) 21
La Seconde Republique a ete fondee en 1975. Le nouveau President et ses partisans dont la
plupart etaient originaires du nord (Habyarimana etait originaire de Gisenyi) ont adopte une
nouvelle constitution qui prevoyait un regime a parti unique fonctionnant sous la banniere
du Mouvement revolutionnaire pour le developpement et la democratie (MRND).

Au moment OU son avion a ete abattu Ie 6 avril ]994, Habyarimana gouvemait Ie Rwanda
depuis 21 ans. Son pouvoir etant en fin de compte devenu abominable, son regne est
generalement considere comme un fleau absolu. Il faut cependant preciser que compte tenu
de la chute du regime de Kayibandadu fait que celui-ci etait retourne a la politique a base
ethnique et des pogroms dont les Tutsis avaient ete anterieurement victimes, Ie nouveau
regime a ete accueilli avec soulagement tant par la population urbaine que par les masses
paysannes. Jusqu'en 1980, le pays a connu peu de problemes graves en matiere de violence,
a l'heure ou Habyarimana consolidait ses cercles d'influence du Nord.
II a arrache aux Hutus du Sud les privileges qui leur etaient jusque-la reserves pour en faire
desormais l' apanage des Hutus du Nord, recompensant les membres de sa famiIle et de son
clan par des privileges administratifs et economiques. Les Tutsis sont restes exclus des
postes fondamentaux. Les populations du Sud etaient presumees de basse moralite, liberales
et trop infestees de Tutsis pour etre dignes de confiance dans un pays veritablement hutu.

L'Eglise sous Habyarimana

L'Eglise, maintenant presque entierement indigenisee, comptait huit eveques hutus, un


archeveque et trois eveques auxiliaires tutsis. Toutefois, Habyarimana connaissait I'histoire
de son ethnie et s'est attele rapidement a maintenir et a renforcer la prompte collaboration
dont faisait preuve l'Eglise, conscient du pouvoir de communication de celle-ci et de
l'ascendant qu'elle exercait sur les Rwandais encore passifs. Ace stade, un nombre restreint,
mais digne d'interet, d'Eglises non catholiques etaient deja entrees dans Ie pays pour faire
du proselytisme et baptiser les catholiques, deja convertis, au sein de leur communion
chretienne preferee, n ressort du recensement effectue en 1991 que la population rwandaise
comptait 62 % de catholiques romains, 18 % de protestants repartis en anglicans,
presbyteriens, methodistes et adeptes de quelques confessions evangeliques, 8 %
d'adventistes du septieme jour, 1 % de musulmans et environ 10 % d'adeptes des religions
traditionnelles animistes. Al'epoque, Ie Rwanda avait une population d'environ 7,5 millions
d'habitants.

WS.Q}·129(A) (F) 22
Les catholiques etaient majoritairement commandes par les Hutus, meme si de nombreux
Tutsis etaient encore pretres. (II convient de relever cependant qu'en 1994, les Tutsis
n'etaient representes que par un et un seul eveque auxiliaire (ou coadjuteur) dans une
hierarchie qui comptait 10 eveques). De meme, dans J'EgIise anglicane, tous les eveques,
sauf un, sont hutus. Les Eglises protestantes egalement etaient divisees, mais leurs dirigeants
etaient ineluctablement hutus.

Toutefois, et nous en parlerons plus en detail ci-apres, les responsables de toutes les Eglises
sont demeures dans l'ensemble, jusqu'a la fin du genocide, un des remparts solides, fiables
et generalement irnpenitents de Ia Republique specifiquementhutue de Habyarimana. II n'y
avait pas de separation entre l'Eglise et l'Etat. n n'y avait pas non plus de difference entre
les confessions en matiere de loyalisme absolu a I'egard du Gouvemement et du President:
toutes les Eglises etaient pareilles. Les cadeaux, les bourses d'etudes, les voitures de luxe,
les postes de television et d' autres avantages sociaux affluaient du palais presidentiel vers
les dirigeants des Eglises qui etaient presque tous hutus et vice-versa, avec en contrepartie
l'obligation de faire preuve d'un loyalisme absolu. Dans ces circonstances, gare aux rares
Tutsis ou dissidents qui osaient remettre en question Ie pouvoir et I'ascendant du dictateur
ou des dirigeants des Eglises.

Cette chaine de soutien mutuel passait par tous les rouages de I' Administration. Le lot des
Tutsis et des membres dissidents de la communaute, qui affirmait pourtant croire en un Dieu
d'amour, serait d'etre affectes a des congregations pauvres ou mis enquarantaine par leur
freres en Christ membre du clerge. De plus, ils n'auraient pas droit a aucune promotion.

Mgr Vincent Nsengiyumva, archeveque catholique de Kigali, a ete le premier Rwandais a


diriger l'Eglise catholique et son sacre a comcide avec Ie coup d'Etat de Habyarimana. A la
creation du MNRD en 1975, il en est devenu membre du Comite central et president de la
Commission des affaires sociales. II etait egalement Ie confesseur personnel de Madame
Agathe Habyarimana, la riche et puissante epouse duPresident, II etait notoire qu'Il arborait
toujours l'effigie du President sur sa soutane. nest reste au Comite central jusqu'en 1989,
annee on Ie Vatican l'a oblige ademissionner, juste quelques mois avant une visite officielle
du Pape au Rwanda.

Sa qualite de chef de I'Eglise catholique au Rwanda lui a donnela possibilite de nommer de


nombreux religieux et membres du clerge ayant les memes idees que lui a des postes de
responsabilite au sein de l'Eglise et meme de recommander des eveques au Vatican. Les
Tutsis et certains Hutus membres du clerge qui critiquaient l'Eglise ou le Gouvernement ont
ete marginalises et persecutes.

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~~0230591

Avant d'examiner de facon plus detaillee Ie role des Eglises dans la Republique de
Habyarimana, ainsi que leur complicite voiontaire dans Ie genocide, il semble important de
revenir une fois de plus sur la relation qui unissait I'Eglise et l'Etal. Deja en 1975, Ie
Rwanda etait incontestablement le pays le plus chretien d' Afrique et de nombreuses
personnalites influentes dans l'Eglise telles que Ie pape Jean-Paul II et l'actuel archeveque
de Canterbury, Ie Dr George Carey, se sont declares perplexes de constater que l'Eglise, ses
dirigeants et ses membres ont participe activement au genocide. Carey et certains
responsables protestants vivant a l' etranger ont egalernent ete surpris par les liens
excessivement etroits existant entre les dirigeants des Eglises et Ie Gouvernement, liens qui
au su de tout Ie monde n' etaient guere des signes de piete personnelle.

Comme nous I'avons vu, I'Eglise et l'Etat ont entretenu de longue date des liens de travail
mutuellement benefiques, depuis l' arrivee des Peres blancs et des administrateurs coloniaux
allemands et belges. Ils etaient les deux puissances egales du pays et c'est d'ailleurs J'Eglise
qui a mis au point 1atheorie de l'ethnogenese appliquee au Rwanda au moinsjusqu'en 1994.
Ce phenomene a ete renforce pendant tout Ie long regne de Habyarimana et a donne une
legitimite encore plus profonde aJ'Etat qui, en retour, facilitait et soutenait les activites de
l'Eglise.

L'aptitude de l'Eglise atransferer facilement son soutien d'un groupe ethnique al'autre s'est
manifestee dans ses spheres les pluselevees au moins quatre fois dans l'histoire du Rwanda.
L'Eglise mettait l'accent, dans toutes ses confessions et a tous les rouages de l'Etat, sur Ie .
principe de 1'obeissance et Ie renforcement de la soumission aux instances dirigeantes.
Aucune des Eglises et aucun des rouages de l'Etat ne pouvaient, meme si on faisait un gros
effort d'imagination, etre considerescomme democratiques,

L'EgIise et I'Etat collaboraient pour commander la population, reglementer Ie comportement


de celle-ci et I'integrer a la vie economique et politique, comme Ie decrit un historien de
l'Eglise. Ils ont adopte egalement les memes valeurs sociales cles, notamment celles qui
influaient directement sur la politique de I'Btat. Bien que Ie Rwanda rot decrit dans tous les
travaux de recherche sur Ie developpement comme un pays exigu et surpeuple, le controle .
des naissances par exemple y etait frappe d'anatheme tant dans Ie cadre de l'action des
pouvoirs publics que dans la pratique privee.

Tout Ie monde etant d' avis que Ie pays connaissait une croissance demographique soutenue,
Habyarimana a reussi par la suite aexploiter ce fait pour justifier son refus de permettre le
retour des refugies tutsis. Certes, les Eglises non catholiques n' avaient pas toutes des regles
aussi strictes en matiere de personnes, mais elles soutenaient de facon institutionnalisee et

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ferme Ie Gouvernement. La plupart de leurs dirigeants entretenaient des liens de servilite
etroits avec la presidence de la Republique et les autorites locales, y compris celles de la
commune.

Peu nombreuses sont les caracteristiques structurelles du regime de Habyarimana qui Je


distinguaient des gouvemements qui l'avaient precede. L'ethnogenese s'est maintenue et
son role institutionnalise a ete renforce au sein de I'Eglise et de l'Etat.

D'aucuns ont clame leur inquietude et.certains pretres et lares ont fait preuve d'heroisme en
critiquant I'Eglise et en denoncant le genocide qu'ils voyaient se profiler a l'horizon. Des
1983, quand la popularite de Habyarimana etait en declin, des membres du clerge ont
denonce certaines politiques gouvemementales. Le directeur de la publication du journal
catholique a ete limoge et l'abbe Silvio Sindambiwe, Ie pretre qui avait redige I'article
incrimine, a ete toe dans un mysterieux accident de la route. Plus tard, en 1989, un groupe de
pretres catholiques de Kibuye a adresse une lettre It tous les eveques catholiques en ces
termes:

«A I'avenir, nous souhaiterions uneplus grande transparence dans les activites de la


Conference episcopale en general et de nos eveques en particulier. Nous aimerions que nos
eveques ne travaillent plus seuls, mais plutot qu'i1s partagent avec leurs proches
collaborateurs la charge pastorale de chaque diocese de l'Eglise qui est au Rwanda, qu'ils
travaillent avec leurs pretres et les fldeles, qu'ils fassent preuve de transparence. »

La hierarchie n'y a pas repondu. Meme apres avoir a contrecceur quitte le Comite central du
MRND, Mgr Nsengiyumva a garde des rapports privilegies avec Ie President de la
Republique, En 1990, les eveques du pays ont publie une lettre pastorale qui, de l'avis de
nombreuses personnes, avaient ete redigee par le MRND lui-meme. Par ailleurs,
l'archeveque ne s'est attaque a aucune des injustices, telles que les violations des droits de.
l'homme et l'absence de democratisation, qui commencaient a prendre de l'ampleur dans le
pays.

Quelques mois plus tard, cinq pretres originaires de Gisenyi, la region natale de
Habyarimana, ont publie un document dans lequel its denoncaient Ia persistance des quotas
ethniques dans Ie secteur educatif et la Fonetion publique et critiquaient implicitement
l'Eglise. Par malheur, comme il fallait d'ailleurs s'y attendre, quatre des cinq ont ete
assassines pendant le genocide de 1994.

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Avec Ie debut de la guerre civile entre Ie FPR etle Gouvemement en 1990, les liens unissant
l'Eglise aux pouvoirs publics se sont resserres de maniere embarrassante tant au sein de
l'Eglise catholique qu'a I'Eglise anglicane bien plus petite, mais influente et hautement pro-
hutue.

La majorite des huit eveques catholiques du pays soutenaient le MRND. Deux eveques
auxiliaires tutsis ont ete museles et Mgr Thadee Nsengiyumva, eveque hutu de Kabgayi
(sans lien de parente avec l'archeveque, mais parent eloigne du President de la Republique)
est devenu ainsi Ie porte-parole des moderes. Dans une lettre ouverte publiee Ie
1er decembre 1991, Mgr Thadee a critique Ie role d'instrument du deuxieme pouvoir que
jouait l'Eglise au Rwanda: « L'Eglise est malade » a-t-il declare, parlant de Ia
discrimination ethnique et du silence de I'Eglise face aux abus du Gouvemement qui,
comme la majorite de la societe rwandaise, etait devenu extremement corrompu pendant les
demieres annees du regime de Habyarimana et developpait deja les germes de ce qui sera
connu plus tard sous Ie nom de « culture de I'impunite »,

Mgr Thadee a preche en faveur d'un reglement negocie de la guerre civile, attire l'attention
de tous sur Ies violations des droits de l'homme et preconise l'abolition du monopartisme et
I'evolution vers des elections multipartites, ainsi que lamise en place d'un gouvemement de
transition et la convocation d'une convention nationale constitutionnelle. II a recu
immediatement Ie soutien du nonce apostolique, mais a ete furieusementvilipende par
I'archeveque, la plupart des autres eveques, y compris des eveques anglicans, et certains
responsables protestants.

Les autres Eglises ont eu des reactions plus nuancees, L'archeveque anglican Augustin
Nshamihigo, aumonier de I' armee, ami .intime de Habyarimana et chef de l'Eglise dont
celui-ci etait membre, a ete furieux et a use de son influence au sein du Conseil des Eglises
protestantes du Rwanda (instance eecumenique ethniquement divisee creee pour tenter de
reunir les Eglises non catholiques du pays) pour denoncer les propositions de Mgr Thadee.
Tous les 10 eveques anglicans ont souscrit a I'avis de l'archeveque. L'Eglise presbyterienne
dirigee par Ie reverend Michel Twagirayesu, qui etaitegalement vice-president de la
Conference des Eglises de toute I' Afrique (CETA) (basee a Nairobi et representant la
plupart des Eglises protestantes du continent) et membre du Comite central du Conseil
oecumenique des Eglises (COE) dont Ie siege est fixe aGeneve, a elle aussi rejete les
allegations de Mgr Thadee,

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Les autres Eglises ont eu peur et ont fait des commentaires prudents ou se sont refusees a
tout commentaire. Les baptistes installes dans le Sud ont soutenu aussi fennement
Habyarimana. En fait, lors des voyages gratuits effectues a l'etranger pour y representer
leurs Eglises dans les forums continentaux et intemationaux, les eveques et pasteurs
rwandais ont pu etre acceptes comme d'authentiques dirigeants eecumeniques, mais, chez
eux, ils etaient dans la poche de Habyarimana, a l'exception d'un seul homme (et l'Eglise
n'avait a l'epoque aucun dirigeant de sexe feminin).

A. titre d'exemple, chaque fois que Ie President de laRepublique revenait d'un voyage
officiel a I'etranger, tous les dirigeants des Eglises et les eveques etaient censes l'accueillir a
l'aeroport et chaque chef religieux elu a la tete de son Eglise recevait gracieusement une
voiture de luxe neuve, De plus, les archeveques Nshamihigo et Nsengiyumva avaient chacun
une ligne telephonique lui pennettant de communiquer directement avec Ie President.

Toutefois, la declaration de Mgr Thadee ne pouvait pas rester sans suite,d'autant plus
qu'elle beneficiait de I' aval du nonce. C'est ainsi que le 22 janvier 1992, une commission
conjointe composee de 10 chefs religieux et presidee par Mgr Thadee a ete creee pour
soutenir les efforts de paix. Peu de temps apres, six de ces hommes d' Eglise sont alles
rencontrer Ie FPR pour continuer ajouer leur role de conciliateur (a la grande deception du
President de la Republique et des deux archeveques), avec a leur tete Mgr Thadee.jusqu'a la
signature des Accords de paix d' Arusha en 1993.

L'Eglise aI'heure du genocide

Le Pape Jean-Paul n a ouvert Ie premier Synode africain des eveques aRome Ie 10 avril
1994, toutjuste quatre jours apres que l'avion du President Habyarimana eut ete abattu, et
les neuf eveques catholiques rwandais ont eSte dans I'Impossibilite de se joindre aux 315
autres eveques africains lors de la grand-messe pontificale. Dans Ie meme temps, 17 pretres
jesuites et religieuses ont ete fauches ala mitraillette au Centre Christus, la majorite d'entre
eux etant des intellectuels tutsis et des penseurs influents et independants. Leurs freres
jesuites blancs ont ete forces a regarder la scene et ensuite expulses du pays. Dans son
homelie, Ie Pape a declare :

« Je tiens a avoir une pensee particuliere pour Ie peuple et l'Eglise du Rwanda qui, ces jours-
ci, sont eprouves par une enorme tragedie. Avec vous les eveques ici presents, je partage les
souffrances causees par cette nouvelle vague catastrophique de violence et de mort qui fait
couler du sang, meme celui des pretres, des religieuses et des catechistes, tous victimes
innocentes d'une haine absurde.

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« J' eleve
rna voix pour dire a vous tous : Arretez ces actes de violence. Arretez ces
massacres fratricides, »

Nous ignorons si le pape savait non seulement que certains de ses pretres, eveques et
religieuses participaient aux tueries, prechaient la haine du haut de la chaire, faisaient appel
a I'ideologie de l'ethnogenese, trahissaient des membres de leur Eglise, exhortaient les
autres a la violence et contribuaient au genocide plus que toute autre institution, excepte les
forces armees et les rnilices, mais encore qu' ils Ie faisaient avec enthousiasme.

II existe de nombreux temoignages sur l'escalade de la violence rhetorique ayant eu pour


point de depart la chaire pendant les annees qui ont precede Ie genocide de 1994. Les pretres
et les pasteurs, ainsi que les evequeset les moderateurs, se sont servis de la chaire pour
envenimer les sentiments anti-tutsis deja fennement enracines dans Ie sol fertile rwandais de
par l'histoire du pays. Ils ont contribue a ouvrir la voie au genocide.

A l'exterieur du Rwanda, Ies Eglisesont essaye de comprendre. J'ai ecrit en anglais un livre
intitule The Angels Have Left Us (Les anges nous ont abandonnes) (Risk Books, Geneve,
1995, 115 p.) qui raconte les atrocites que j'ai personnellement vecues pendant les dix
semaines au cours desquelles j'ai couvert Ie genocide. 1'y fais etat de cas individuels, de
massacres commis dans de nombreuses eglises, des efforts heroiques que j'ai vu certains
fournir pour tenter de sauver des gens, ainsi que des trahisons venales dont j' ai ete temoin.
Plusieurs autres livres et rapports en ont fait de meme, Je ne reprendrai pas ce recit dans le
present document, mais je tenterai de montrer dans quelle mesure I' ethnogenese a ete
institutionnalisee, au point de rendre les responsables religieux capables non seulement de
commettre personnellement des crimes contre l'humanite, mais encore d'organiser leurs
congregations et les membres de celles-ci pour commettre des actes de genocide.

Le nombre des personnes assassinees a l'epoque dans des installations relevant de I'Eglise,
toutes confessions confondues, est de loin superieur acelui des personnes tuees ailleurs :
etablissements scolaires, dispensaires, hopitaux, sanctuaires et communs ont ete a maintes
reprises couverts de cadavres et les choses mobilieres telles que les fonts baptismaux, les
autels, les chaires, les crucifix, les croix, les soutanes et les autres vetements sacerdotaux ont
ete profanees dans une frenesie qui se voulait l'expression de sentiments anti-
ecclesiastiques. Ces victimes etaient surtout tutsies.

A I'exterieur du Rwanda, certains dirigeants d'Eglise du continent africain animes d'un


esprit de franchise n'avaient cesse d'avertir l'opinion de l'imminence d'un genocide. Invite
pour representer les Eglises de I'Afrique au synode de Rome, le reverend Jose Chipenda,

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Seeretaire general de la CETA qui, pendant une periode de trois ans precedent et suivant les
Accords d' Arusha, avait deploye des efforts inlassables pour essayer de negocier la paix
entre les groupes ethniques, les Eglises et les mouvements politiques au Rwanda, avait
manifestement le ceeur brise.

«Les yeux de l' Afrique sont aujourd'hui pleins de larmes. D'un cOte, nous pleurons de joie
face a I' expression merveilleuse de la democratie et de la paix en Afrique du Sud. Mais,
d'un autre cOte, mes chers freres africains, nous somrnes submerges d'angoisse a cause des
massacres et des violences absurdesqui se deroulent au Rwanda ou, nous en somrnes
convaincus, des souffrances d'une ampleur telle que Ie monde en a rarement connue sont
eprouvees dans des circonstances devant lesquelles les pays africains, la communaute
intemationale et l'Eglise de par le rnonde semblent a la fois insensibles et impuissants. »

A l'Interieur du Rwanda, la hierarchic de I'Eglise, aussi bien catholique que protestante, se


taisait, manifestement cornplice, compromise et paralysee, a l'exception de quelques
individus herofques qui ont risque leur vie et souvent l'ont perdue pour proteger et secourir
leur peuple.

L'Eglise a ete devastee. Plus des deux tiers des pretres catholiques etaient en exil ou morts,
trois eveques ont ete tues et des centaines d' eglises ont ete transformees en charniers. Huit
des 11 eveques anglicans se sont enfuis a I' etranger, abandonnant leurs ouailles. Les eglises
ont ete.detruites et pillees.

Les principales Eglises protestantes, I'Eglise anglicane et l'Eglise adventiste du septieme


jour etaient percues comme etant proches de l'Ideologie des extremistes hutus purs et durs. II
en etait de meme pour l'Eglise catholique romaine. Le genocide a ebranle Ie fondement
meme de toutes les Eglises; aucune d'entre elles n'est demeuree lesmains propres. Non
seulernent des milliers d'ouvriers apostoliques ont ete tues, mais des centaines de milliers de
paroissiens fideles, responsables comme simples membres, ont ete massacres a I' interieur de
leurs eglises qu'Ils croyaient, sur la base des enseignements recus, etre deshavres et des
sanctuaires a I'abri de la violence. Nombre d'entre eux estiment encore avoir ete trahis par
leurs dirigeants.

Ironie tragique du sort, l'annee des massacres a COIncide avec Ie centenaire de I'Introduction
de la foi au Rwanda par les Missionnaires de l' Afrique (nouveau nom des Peres blancs). Les
successeurs de ceux-ci expriment maintenant a la fois de l'amertume et de la colere a l'egard
de leurs dirigeants, en particulier a l'egard de l'archeveque catholique Vincent Nsengiyurnva
et de son homologue anglican Augustin Nshamihigo.

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Les jeunes soldats du FPR censes garder lesdeux archeveques a I'epoque ont tue Ie premier
en meme temps que deux autres eveques et 13 pretres. Le second s'est enfui d' abord a
Goma, ensuite a Londres, puis au Canada et aux dernieres nouvelles it se trouverait a
Nairobi ou, toujours impenitent, it a cree une Egliseanglicane rwandaise en exil qui se veut
independante. II n'est plus en communion avec l'archeveque de Canterbury.

Comme nous I' avons dit, Ie Pape a exige de mettre un terme aux massacres, mais ce n' est
qu'au bout de plusieurs semaines apres son intervention que les dirigeants de I'Eglise du
Rwanda ont publie une quelconque declaration. A ce moment-la, Ie 13 mai, apres avoir fui
Kigali pour se refugier a Kabgayi, principal fief de I'Eglise catholique, qui jouissait d'une
relative securite et etait egalement plus proche du Gouvernement interimaire extremiste base
a Gitarama, certains dirigeants protestants et quatre eveques catholiques ont publie une
declaration « conciliante » faisant porter equitablement la responsabilite des faits au FPR et
au « Gouvernement rwandais » et appelant les deux parties a « cesser les massacres »,

Aucun des deux archeveques n'a signe cette declaration pourtant moderee et tres imparfaite.
En revanche, les dirigeants des Eglises presbyterienne, methodiste, .methodiste libre, baptiste
et pentecotiste I' ont signee, de meme que quatre anglicans.

Les auteurs du document n'ont nullement parle de genocide et se sont abstenus de nommer
les organisateurs de ce fleau. lis ont adresse leurs « condoleances » aux victimes, lance un
appel aux deux parties afin qu'elles mettent un terme aux massacres, propose leur mediation
aux deux parties en vue de la mise en place d'un nouveau gouvernement de « transition »,
demande aux Nations Unies d'envoyer dans Ie pays une «force militaire neutre », exhorte
les gouvemements « amis » a aider ala recherche d'une solution « negociee »,
« desapprouve » les actes de profanation et de destruction de « Iieux sacres » et I' assassinat
d'« ouvriers apostoliques » et « invite» tous les chretiens a « refuser» de participer a des
massacres et a des « actes de pillage et de vandalisme » et, au contraire, a prier pour la paix.

II semblerait que les auteurs de la declaration aient omis totalement et deliberement de


traduire ce que le pape avait voulu dire lorsqu'Il avait demande demettre un terme aux
a
tueries et la haine absurde. En declarant les « deux parties» responsables sur un meme
pied d'egalite du genocide qu'ils n'ont d'ailleurs pas du tout mentionne, les dirigeants des
Eglises placaient les victimes (majoritairement tutsies) et les auteurs (majoritairement hutus)
au meme niveau. Or, le Gouvemement interimaire de transition etait illegal et etait compose
d'extremistes du Hutu Power qui executaient le genocide organise par le regime de
Habyarimana, La mediation proposee en vue de la formation d'un gouvemement donnait a

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I' ancien la legitimite qui lui manquait et ne faisait aucunement appel ala participation du
peuple rwandais. Les appels prophetiques et pastoraux que l'Eglise a toujours lances en
faveur de la justice et qui sont enracines dans ses enseignements bibliques sont si absents de
Ia suite de Ia declaration qu'elle semble denuee de toute sincerite.

Malgre tout, Ies deux archeveques ont refuse de signer ladite declaration, parce qu'eIle etait
hostile aux Hutus et au Gouvemement interimaire. Ceux qui l'ont signee se sont derobes
neanmoins a leur mission consistant a reconnaitre que Ie genocide etait en cours. Aucun
ecclesiastique tutsi n'a ete mis it contribution dans Ie cadre de cette declaration ou invite a y
souscrire.

LaMINUAR etait sur Ie terrain, mais son mandat avait ete si rigoureusement defini par Ie
Bureau des Operations de maintien de la paix de l'ONU qu'elle ne pouvait qu'essayer
d'aider des poignees de Tutsis desesperes.

Aujourd'hui, l'Eglise ne peut memepas se prevaloir de sa neutralite, BIle a ete complice en


ce sens qu'elle n'avait pas entretenu.la critique sociale au fil des annees et meme pendant Ie
genocide pour desavouer categoriquement la haine raciale, condamner la manipulation
ethnique et l'ethnogenese et denoncer publiquement les violations des droits de I'homme.
L'Eglise communiquait avec plus de gens que quiconque dans Ie pays, it l'exception peut-
etre de la radio de la haine denommee RTLM, et ce depuis des decennies, Les chaires
auraient pu foumir l'occasion de dire fermement et regulierement it la quasi-totalite de la
population que la haine ethnique estcontraire it la volonte de Dieu et aux preceptes de
l'Eglise. Au lieu decela, a quelques exceptions pres, I'Eglise et ses dirigeants sont restes
silencieux, certains par peur et d'autres parce qu'i1s croyaient au message exhortant a
l'ethnogenese et au genocide. La solution finale trouvee par ces dirigeants censes pourtant
craindre Dieu etait de tuer tous les Tutsisl

Les Eghses etaient l'incarnation la plus manifeste de l'autorite morale dans toutes les
communautes et leur silence a ete interprete comme un signe d'approbation implicite et,
a
dans de nombreux cas, explicite des massacres. Un chercheur a ecrit cet egard ceci :
«L'etroite association des dirigeantsde l'Eglise avec les principaux artisans du genocide a
a
ete interpretee comme un message tendant faire comprendre que Ie genocide etait
conforme aux preceptes de l'Eglise. » (Longman).

Les declarations de I'Eglise donnaient l'impression d'avoir ete redigees par un charge des
relations publiques du Gouvernement interimaire extremiste.

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Comme nous I' avons indique plus haut, I' archeveque catholique hutu a ete tue peu apres la
publication de la declaration insipide des Eglises, mais son homologue anglican egalement
Hutu, l'archeveque Nshamihigo, a continue jusqu'a la fin a faire I'apologie du
Gouvernementinterimaire extremiste qui commettait le genocide. A ce jour, il n'a pas cesse
de soutenir Ies actions de l'ancien regime. Lors d'une conference de presse tenue a Nairobi
Ie 3 juin 1994, apres un voyage effectue en Grande-Bretagne et au Canada dans Ie but de
mobiliser des fonds, I' Archeveque et un autre anglican, l'eveque Jonathan Ruhumuliza de
Kigali, ont impute la« crise » qui sevissait au Rwanda a l'avancee du FPR. A. cette date, la
plupart des Tutsis avaient deja ete tues ou s'etaient enfuis.

L'archeveque a declare ce qui suit: «Le FPR avait prevu de tuer ses opposants. II avait les
annes necessaires pour Ie faire. Cet etat de choses est devenu un grand obstacle a I'oeuvre de
pacification menee par Ie Gouvemement interimaire, l'Eglise et les autres personnes eprises
de paix. »11 a precise qu'il n'etait pas a Nairobi pour condamner mais pour expliquer.

Les joumalistes presents ont explose. Plusieurs d' entre eux avaient vu les hauts monceaux
de cadavres entasses dans des eglises et ont saute sur le fait que le Gouvemement interimaire
etait ainsi qualifie de pacifiste pour demander si les deux prelats, avec leurs elegantes
soutanes pourpres et leurs belles cartes de visite gaufrees, etaient disposes acondamner les
massacres et a declarer Ie Gouvemement interimaire coupable de genocide.

Nshamihigo a repondu par la negative. «Je ne veux pas condamner un groupe sans
condamner l'autre », a-t-il dit, la voix presque hysterique, juste apres avoir pourtant
condamne le FPR.

De nombreux pretres, pasteurs et autres ouvriers apostoliques ont odieusement trahi leurs
congregations, certains par contrainte, d'autres sous I'effet deja peur. Un grand nombre de
chretiens eminents ont egalement participe aux massacres, tuant sauvagement parfois les
pretres ou les pasteurs memes qui les avaient baptises.

Un pasteur presbyterien tutsi decrit (voir I'ouvrage de McCullum) comment, cache dans Ie
plafond, il a vu Ie principal ancien del'Eglise de sa congregation et d'autres membres
egorger sa femme et ses sept enfants.« J'ai baptise cet homme », a-t-il declare.

Dans d'autres cas, les pretres et les pasteurs livraient aux milices dechainees ceux qui
essayaient d'aider les gens a s'enfuir.Certains membres du clerge refusaient d'aider les
Tutsis, d' autres les protegeaient. Plusieurs pretres et pasteurs heroiques ont risque leur vie en
temoignage effectif de la foi chretienne qui commande d'aimer son prochain comme soi-
meme.

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K023CJ6()O

Jose Chipenda, lors de son premier voyage au Rwanda apres la guerre, a rencontre certains
des pasteurs qui avaient survecu, mais ne s'etaient pas enfuis au Zaire, comme l'avaient fait
la plupart des gens, a la fin des hostilites. Il leur a rappele l'Eglise confessante de
l' Allemagne nazie ou un petit nombre de personnes s'etaient opposees a l'holocauste aloes
que la grande majorite de I'Eglise n'avait guere protests. Au Rwanda, ont-ils dit, it yavait
deux Eglises et plusieurs communions: I'Eglise institutionnelle officielle, dont la quasi -
totalite des dirigeants etaient proches du Gouvemement, et une autre Eglise qu'ils ont
baptisee I'Eglise survivante, dont certains des pretreset pasteurs avaient refuse de
cautionner les massacres et avaient concretise leurs paroles par des actes.

Quand on lui a demande pourquoi l'Eglise avait failli ases devoirs, Ie pasteur Aaron
Mugemara qui avait perdu toute sa famille a Kigali, a recommande la reconciliation, mais
une reconciliation qui passe par la justice. «Comment pouvons-nous parler de reconciliation
entre Hutus et Tutsis a nos populations alors que nous sommes divises au plan ethnique et
religieux et que nous avons pose desactes aussi abominables? »

«Pourquoi le message de l'Evangilen'a-t-il pas touche ceux qui avaient ete baptises? », lui
a-t-on demande. Voici ce qu'il a repondu :

«Qu'avons-nous perdu? Nous avons perdu nos vies. Nous avons perdu notre credibilite.
Nous avons perdu nos ames. Nous couvertsde honte. Nous sommes faibles. Mais, par-
dessus tout, nous avons perdu notre mission prophetique. Nous n' avons pas pu aller nous-
memes rencontrer Ie President de la Republique ou envoyer nos dirigeants le faire pour lui
dire la verite sur ses actes, puisque nos dirigeants et nons-memes flattions servilement les
autorites atous les niveaux de notre Administration publique.

« Nous avons connu des massacres depuis 1959. Personne ne les a condamnes. Sous la
Premiere Republique, des meurtres avaient ete commis peu a peu, peu apeu, peu a peu, mais
personne dans les Eglises ne s'etait eleve contre ces meurtres. Personne n'avait pris la parole
au nom de ceux qui avaient ete tues, Sous la Seconde Republique, les meurtres se sont de
plus en plus multiplies et un plus grand nombre de personnes ont ete torturees, violees et
portees disparues. Malgre tout, nous n'avons rien dit, puisque nous avions peur, puisque
nous etions a I' aise et puisque nous aimions la compagnie des riches et des puissants.

« Maintenant nous devons tout recommencer. Nous devons accepter que la mission que
Jesus nous a confiee, a savoir precher l'Evangile, nous commande d'etre prets aproteger
notre peuple et a nous tenir a ses cotes, meme au risque de nos vies. La Bible ne fait pas de
distinction entre HUlUS et Tutsis; nous ne devons pas en faire non plus. »

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La perlode posterieureau genocide

II faudra beaucoup de temps pour qu'une nouvelle Eglise naisse des cendres de Ia vieille.
Deja les clivages ethniques sont apparents; .il y a peu de signes de repentance et la
reconciliation ne se fera pas de si t6t, puisqu'illui manque un element de justice chretienne.

Pourquoi tant de massacres ont-ils ete perpetres sur des biens-fonds appartenant a I'Eglise?
Pourquoi tant de personnes sont-elles mortes dans des lieux consideres comme sacres et
habites par l'esprit d'humanisme? Pourquoi y a-t-il eu tant de profanation? Pourquoi des
personnes qui avaient une crainte et un respect presque superstitieux pour les symboles
sacres ont-elles detroit ces derniers dont elles s'approchaient auparavant avec reverence et
crainte?

Certains disent que c' etait une strategic deliberee adoptee par les extremistes pour detruire
toute solution de remplacement de leur ideologic, de leur ethnogenese, enaneantissant tous
ceux qui pronaient la moderation et I'integration ethnique en tant que Rwandais.

Dans son plan, Ie regime interimaire a peut-etre egaiement prevu de faire appel a la
participation du maximum de personnes, afin que celles-ci, de peur de donner I' occasion de
les mettre elles-memes en cause, s'abstiennent de temoigner du genocide.

Les massacres et la destruction de symboles saints - Bibles, livres de priere, traites, fonts
baptismaux, tabernacles, chaires, vetements sacerdotaux, autels, etc. - temoignaient
implicitement de la decheance morale abjecte caracterisant la societe rwandaise a tous les
niveaux et concretisee par la culture de l'impunite. II existe de nombreuses informations qui
font etat de victimes restees passives au moment OU elles etaient conduites vers Ia mort dans
l'enceinte des places de I'eglise ou criant pendant qu'on les tratnait vers I'entree de celles-ci,
OU elles etaient mises a mort a coups de machettes.

Lors des massacres precedents de 1959, 1963, 1967, 1973 et 1990, devantlesquels I'Eglise a
egalement garde le silence, les ouvriers apostoliques etaient generalement epargnes. Tel n' a
pas ete Ie cas en 1994.

Plusieurs chretiens rwandais conviendraient maintenant que l'Eglise en tant qu'institution a


ete detruite dans sa philosophie et a besoin d'une vision du monde completement nouvelle,
vision qui n' a pas encore du tout I' air de se mettre en place. La compromission de I'Eglise
procedait de deux situations essentielles liees. En premier lieu, les dirigeants de I'Eglise
entretenaient des liens extremement etroits avec le Gouvernement Habyarimana et Ie

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K0230602
Gouvernement extremiste qui lui a succede et d'autres liens etroits unissaient les
responsables en place atous les niveaux de l'echelle administrative de l'Eglise a ceux de
tous les echelons de I'Etat, ce qui a mine l'autorite morale et la voix prophetique de l'Eglise.
En second lieu vient la strategic adoptee par les organisateurs du genocide pour detruire tout
detracteur ou toute voix dissendente.

Au cours des premiers mois qui ont suivi la fin de laguerre civile, les responsables religieux
de laCETA et du COE ont parcouru.les villes du Rwanda, grandes et petites, et les camps de
refugies bouillonnants crees dans l'Est du Zaire, a la recherche de signes attestant que les
Eglises jouaient un role de locomotive dans la proclamation de la verite, la promotion de la
justice et la recherche de la reconciliation, mais ils n'ont meme guere pu trouver d'indices
permettant de croire al'existence d'un sentiment collectif ou individuelde culpabilite,

Les membres d'une delegation du COE ont declare en aofit 1994 qu'il n'etait pas possible
d'avoir « une discussion de fond» sur Ie genocide et le role que I'Eglise y avait joue, celle-
ci preferant pardonner et oublier.

A maintes reprises, des pretres et des pasteurs se sont montres genes de parler des massacres
perpetres dans leurs eglises, preferant les oublier. A Cyangugu, un groupe de religieux a dit
qu'il n'y avait aucune raison de se sentir coupable. «Qu'esperez-vous quand des foules sont
surchauffees? J'essaie evidemment de precher le pardon, mais mes ouailles ne I'entendent
tout simplement pas», a confie l'un d'eux.

Alorsque 4000 Tutsis ont ete massacres dans son eglise; un autre pretre, toujours de
Cyangugu, declare ne rien en savoir : « J'etais ailleurs dans une autre paroisse quand les
troubles ont commence. Je ne sais pas quietaient les assaillants ou combien de personnes
ont ete tuees. Je suis gene quand les etrangers viennent fouiner dans nos affaires locales. »

Ses explications sont semblables acelles d'un eminent membre du clerge rwandais dont les
positions font nettement echo a celles du Gouvemement interimaire : « Une partie de la
population s'est sentie menacee par une autre partie et a ete foreee de se defendre ». C'est ce
qui s'appelle en fait du genocide.

Quand il a entendu un pasteur de I'Eglise methodiste dire que ( les miliciens avaient de
bonnes raisons de faire ce qu'ils ontfait », Ie reverend Jorg Zimmerman, pasteur allemand
travaillant dans les camps de refugies crees en Tanzanie, a ete si trouble par ce manque de
sentiment de culpabilite qu'il a ecrit a son Eglise aWuppertal (Allemagne) :

WS-Ol-129(A) (F) 35
u
1J

~~023C)603

« J'ai certes ete temoin de nombreuses manifestations d'une foi personnelle sincere, mais
j'ai rarement entendu ou vu des signes d'une reflexion engagee sur les origines de la
tragedie qui dechire le Rwanda depuis Ie debut du mois d' avril. Durant les cultes auxquels
j'ai assiste, la question de la responsabilite de l'Eglise n'a jamais ete soulevee ni par les
protestants ni par les catholiques. Les questions troublantes portantsur Ie manque
d'interventions faites pour critiquer la societe ou les limites d'une foi repliee sur soi-meme
et denuee de toute dimension sociale ont ete sciemment ou inconsciemment evitees, Ce dont
j'ai ete temoin, c'est une espece de phenomene de repression psychologique ... »

Le 2 aout, un groupe de pretres catholiques a ecrit du Zaire au Pape. Parmi ces pretres, il y
ena un que I' auteur dupresent rapport connait personnellement comme ayant ete
responsable de crimes contre l'humanite et qui a ete inculpe en France, meme si l'affaire a
par la suite ete retiree du rOlepour des raisons techniques. Aujourd'hui, it dit la messe dans
un petit village francais et y reside avec toutes les prerogatives reconnues a un pretre. Le
groupe de pretres susvise a ecrit ce qui suit au Saint-Pere : « Tout Ie monde sait que les
massacres sont le resultat de la provocation et du harcelement du peuple rwandais par Ie
FPR. Parler de genocide et insinuer que les Hutus ont unilateralement tue Ies Tutsis, c ~ est
ignorer Ie fait que les Hutus et les Tutsis se sont entre-rues. Nous osons meme confirmer que
le nombre de civils hutus tues par l'armee du FPR depasse de loin celui des Tutsis victimes
des troubles ethniques ... »

Ces pretres ont fait etat d'un complot ourdi pour exterminer Ie peuple rwandaisa l'aide
d'« une propagande visant a limiter Ie taux de natalite par des moyens non naturels tels que
la propagation du SIDA et la proliferation des sectes »,

Tous Hutus, its ont refuse de rentrerau Rwanda tant.que les conditions suivantes ne seraient
pas reunies :

• Que la securite soit assuree dans le pays par un organisme international autre que la
MINUARII;

• Que tous les membres de la population retournent dans leurs villages en toute liberte
et toute tranquillite;

• Que le FPR arrete de peupler Kigali avec des etrangers et qu'il toume Ie dos a sa
politique de regroupement des personnes dans des camps de concentration, puisque
c'est la Ie moyen Ie plus facile pour lui de massacrer ces personnes sous n'importe
quel pretexte;

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1(0230604
• Que l'on cesse de parler de la creation d'un tribunal international, dans lequel des
criminels risquent d'etre en meme temps accusateurs et juges;

• Qu'un referendum soit organise par tous les Rwandais, oa qu'iIs se trouvent, sous
l'egide de la communaute internationale;

• Et que tous les partis politiques presents dans Ie pays participent a cette consultation,
sans aucune exclusion;

• Que les Forces armees rwandaises fassent partie de I' Armee nationale tel que prevu
dans les Accords d'Arusha, et qu'elles continuent leur mission de sauvegarde de
I'integrite du territoire national;

• Que toutes les religions puissent fonctionner librement conformement aux lois du
pays et a leurs propres lois.

De cette declaration relativement deraisonnable signee par 29 pretres rwandais et adressee


au Pape quelques semaines seulement apres Ie pire des genocides connus dans l'histoire de
l'Afrique, il ne ressort aucun sentiment de culpabilite, aucun signe de remords et aucune
demande de pardon.

La justice et la reconciliation : une perspective protestante

« Le genocide commis au Rwanda represente une horreur sans precedent dans I'histoire des
adventistes et oublier ces crimes revient ales enteriner.

« Que peut-on faire pour se rappeler Ie cycle des violences criminelles commises contre
l'humanite et le Corps du Christ et contribuer ay mettre un terme?

• Cooperer pleinement avec les tribunaux intemationaux qui tentent d'etablir la


culpabilite ou l'innocence des Rwandais, y compris les adventistes, dans le massacre
d'innocents.

• Mettre en place simultanement une commission designee par l'Eglise mondiale pour
faire rapport a la confession religieuse sur la nature de la participation de l'Eglise
adventiste aux massacres commis au Rwanda et sur les actes herotques de sauvetage
poses qui auraient ete accomplis ...

WS..ol-129(A) (F) 37
« Les adventistes esperent que le tribunal international n'aura jamais aannoncer La mise en
accusation d'adventistes du septieme jour. Instinctivement, 1'Eglise mondiale veut se tenir
eloignee de ce qui s'est passe au Rwanda. Mais si fa hierarchie de l'Eglise adventiste du
septieme jour reconnait reellement l'importance de l'unite, elle devra agir vigoureusement
pour veiller a ce que les adventistes n'oublient pas le Rwanda, mais plutot en conservent le
souvenir ...

« Nous devons en conserver le souvenir afin de rappeler a nous-memes, aux parents des
victimes et aux assassins qui continuent de fa ire leurs devotions sabbat apres sabbat au sein
de l'Eglise adventiste que Dieu n'a sans aucun doute rien oublie. »(Roy Branson, dans un
article public en anglais sous Ie titre « Never Again », dans Spectrum, The Journal of the
Association ofAdventist Farum, vol. 25, n" 4, juin 1996.)

Aen juger par Ia reaction de certains dirigeants adventistes dans I'affaire Ntakirutirnana,
I'Eglise n'est pas a l'avant-garde des efforts foumis pour veiller a ce que justice soit rendue
s'agissant du genocide commis au Rwanda. Repondant a la question d'unjoumaliste qui
voulait savoir si 1'Eglise adventiste avait fait une declaration officielle dans le cadre de
l'affaire Ntakirutimana, L. T. Daniel, president de Ia Division Afrique-Ocean Indien dont
depend la « Rwanda Union Mission », a declare:

«II n'a pas agi a titre officiel, si tant est qu'il ait agio Anotre connaissance, il n'y a pas de
reunion de comite qu'iI ait convoquee et qui ait pris une quelconque mesure. Alors, l'Eglise
ne saurait Ie defendre officiellement,puisqu'il n'y a pas eu d'action officielle.... S'il a
vraiment agi, if l'a fait a titre personnel ... et l'Bglise n'a ainsi pas de position officielle en
ce qui Ie conceme » (Alita Byrd, dans un article publie en anglais sous le titre « Sabbath
Slaughter: SDAs and Rwanda », dans Spectrum, vol. 25, n° 4, juin 1996).

La reaction de Daniel au sujet du genocide est egalement marquee par l'indifference. En


1996, deux ans apres Ie genocide, if a declare :

« Notre strategie consiste a oublier Ie passe pour repartir a zero. II n'est pas facile de precher
au peuple profondement blesse du Rwanda apres avoir entendu parler de ces atrocites. Mais
nous devons pardonner aceux qui nous fontdu mal. Nous devons pardonner en tout cas. »

J.J. Nortey, son predecesseur et chef de la Division Afrique pendant le genocide, fait echo a
son opinion:

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K0230606
« Il devrait y avoir un point apartir duquel nous puissions dire tout simplement que ce qui
est passe est passe. Repartons a zero. »

Les solides liens d'amitie que les Eglises protestantes, l'Eglise catholique romaine et leurs
clerges avaient nourris au til des nombreuses anneesd'action missionnaire avec leurs
homologues installes a l'etranger ont contribue a forger de telles opinions. II ya cependant
toutes les raisons de scruter le passe pour en tirer des lecons,

Dans la plupart des cas, le soutien enthousiaste apporte aux artisans du genocide par de
nombreux membres du clerge rwandais - pasteurs et pretres, animateurs, eveques et
rnoderateurs, voire I'ensemble de Ia hierarchie - etait la resultante Iogique d'une longue
histoire de relations etroites entretenues avec le regime de Habyarimana et de liens d'amitie
les unissant intimement aux promoteurs des massacres, de leur adhesion a l'ideologie
politique qui a concu Ie genocide, ainsi que de la poursuite de leur interet personnel et de
leur passion des intrigues politiques.

«Prenant acte de l'histoire des clivages ethniques au Rwanda et du role que les
missionnaires et l'Eglise y ont joue, les membres du seminaire ont en outre declare que
depuis 1959 jusqu'au genocide de 1994, les Eglises du Rwanda n'avaient jamais, de facon
officielle et expresse, reprouve la violence et les massacres d'innocents. Au contraire, ont-ils
fait remarquer, des pratiquants et des pratiquantes ont trempe dans ces actes humiliants soit
par leur aide passive, soit en prenant ouvertement part au crime, soit encore en justifiant
l'inacceptable. Apres le genocide, I'Eglise continue a faire comme si de rien n'etait, ont
releve les.representants de l'Eglise, sommant par la meme occasion l'Eglise du Rwanda de
faire ouvertement preuve de soutien et de solidarite envers ses membres et de les aider a
assurer leur guerison et la reconciliation nationale au Rwanda.

« SeLon eux, il est vrai que le genocide de 1994 etait un signe attestant que l'Eglise locale et
universelle manquait ases devoirs. mais celle-ci dolt.maintenant reconnoitre sa
responsabilite dans ledit genocide, se repentir, demander humblement pardon et se racheter
... Les dirigeants de l'Eglise ont souligne que celle-ci ne devrait pas entraver La justice
humaine, mais plutot encourager lesgens ase repentir et apardonner. »{Conseil des
Eglises protestantes, lors d'un seminaire oecumenique de trois jours tenu aKigali en
mars 1997).

WS-OI-) 29(A) (F) 39


K02306Q7
De l'avis general, comme la population du Rwanda etait a plus de 60 % constituee de
membres de I'Eglise catholique romaine, les confessions non catholiqueset protestantes
beaucoup moins representatives ontete moins impliquees dans Ie genocide, meme si,
comme c'est Ie cas pour les adventistes, bon nombre de leurs membres etaient des Tutsis.

Le fait que les Eglises (ou les diverses communions) n'ont pas pris position de maniere
collective et la preuve accablante de la participation directe de leurs dirigeants aux
massacres sont troublants et temoignent egalement de la culture de l'lmpunite et de
I'ethnogenese qui s'etaient incrustees dans les plus hautes spheres de toutes les Eglises.

«La voix de I'Eglise, toutes communions confondues, etait silencieuse; la voix du Corps du
Christ de par Ie monde, sans exception, n'a pas ete entendue. Certains des eveques tant
catholiques romains qu'anglicans, tout comme des dirigeants des Eglisesproresrantes, sont
impliques dans la planification et l'execution du genocide. La confiance des chretiens dans
leurs guides spirituels est mise a rude epreuve ». Tels sont les propos tenus en 1996 par
l' eveque anglican David Birney, envoye special de l' archeveque de Canterbury au Rwanda.

Pour la 8e Session du Conseil cecumenique des Eglises (COE) tenue a Harare en


decembre 1998, il est evident qu'on n'est pas en train de fairejustice, alors que lajustice est
un element essentiel des enseignements du Christ que les Saintesecritures placent toujours
avant toute chose. Comment se fait-il, s'est demandele comite sur Ie Rwanda, que presque
tous les membres du clerge accuses d'avoir participe a I'organisation et a l'execution du
genocide vivent en liberte, hors du Rwanda, ne faisant l'objet d'aucune poursuite judiciaire?

Les dirigeants des Eglises du Rwanda faisaient activement de la propagande pour le compte
du Gouvernement interimaire, accusant Ie FPR dirtge par des Tutsis « d'avoir plonge Ie pays
dans le desordre », selon l'expression de l'eveque anglican Jonathan Ruhumuliza qui a ete
envoye a I'etranger enjuin 1994 avec d'autres dirigeants d'Eglises non catholiques pour
tenter de convaincre Ie monde exterieur que ledit Gouvemement etait legitime.

Le 12 mai 1994, de Shyogwe ou il etait base, it a adresse une lettre au reverend Jose
Chipenda, Secretaire general de la Conference des Eglises de toute I' Afrique (CETA),
l'organe oecumenique continental base a Nairobi. Voici la teneur de la lettre :

« Le deces du president de notre pays nous a introduits dans une periode difficile au cours de
laquelle de nombreuses personnes ont perdu la vie. La rupture du cessez-le-feu par Ie Front
patriotique rwandais a plonge le pays dans le desordre et la population a commence a
s'entretuer,

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K0230c\08

«Le President de la Republique et le Premier Ministre etant morts, il n'y avait plus personne
ala tete du pays. Apres la mise en place du nouveau Gouvernement, nous voyons les choses
changer pour le mieux. Les ministres font de leur mieux pour retablir la paix dans Ie pays,
malgre les nombreux problemes qu'Ils rencontrent. Ce que nous pouvons dire, c'est que six
prefectures sur 10 ont repris leur fonctionnement normal. Nous sommes soucieux de ce qui
se passe. En effet, les rebelles detruisent tout, tuant toutes les personnes qu'ils trouvent sur
leur chemin, pendant que le Gouvernement interimaire essaie de ramener la paix dans Ie
pays.

«Personne n'etait, n'est ni ne sera heureux de ce qui s'est passe, mais nous devons voir ce
qu'i1 y a lieu de faire ... Les Eglisesont fait ce qu'elles ont pu et continuent de Ie faire,
convaincues que Dieu viendra en aide a son peuple. »

Au moment meme ou l'eveque Ruhumuliza ecrivait de Shyogwe sa lettre pour solliciter Ie


soutien de la CETA, it a e16 accuse par ses paroissiens d'avoirparticipeavec des membres
du Gouvernement interimaire et des Interahamwe ades reunions au cours desquelles Ie
massacre des Tutsis de la paroisse avait ete planifie, et d' avoir distribue des fusils aux
Interahamwe tout en empechant les Tutsis de chercher refuge dans les eglises et d'avoir
remis des refugies aux mains des miliciens.

Selon certaines sources, Mgr Adonia Sebununguri, eveque anglican de Kigali, superieur
hierarchique immediat de RuhumuJiza et ami intime de Habyarimana, aurait demande aJean
Berchmans Mutimura, un pretre qui avait cache des refugies tutsis, de ne pas se donner de la
peine pour eux. « En effet, », aurait-il explique, « Dieu meme etait d' accord que les Tutsis
meurent, car its sont une race maudite. 11 est necessaire de les faire venir afin que les garcons
(lnterahamwe) puissent les tuer immediatement : il n'y a pas de pitiepour ces mechants. »

Des histoires similaires sont egalement racontees a propos d'autres Eglises. Une espece de
propagande lancee par les dirigeants hutus s'est propagee chez tous les responsables des
Eglises rwandaises qui, non seulement entretenaient entre eux des rapports etroits, mais
encore etaient lies au Gouvemement interimaire. Ces Eglises reconnaissent I'existence de la
crise, mais se refusent a parler de genocide ou d'en designer les auteurs. En fait,
I'archeveque Nshamihigo a demandeaux membres du clerge relevant de sa competence de
travailler absolument en etroite collaboration avec les autorites administratives locales qui
etaient chargees de I'organisation des massacres :

WS..( )l ..129(A) (F) 41


K0230609

«Apres la mort du president du Rwanda, Ie debut des massacres inter-ethniques et Ie


brusque declenchement des combats entre I' armee nationale rwandaise et le Front
patriotiquerwandais (FPR), des centaines de milliers de personnesont ete tuees et des
millions d'autres se sont enfuies de chez elles.

«Le Bureau provincial (siege de l'Eglise anglicane du Rwanda) travaillera en etroite


collaboration avec les autorites administratives locales ... Celles-ci maintiendront l'ordre
dans les centres ... » (Un appel en faveur du Rwanda et du Burundi a ete lance a I'echelle
mondiale par l'archeveque de Canterbury du 15 avril au 31 decembre 1994. Nshamihigo a
publie sa declaration ci-dessus reproduite a I' occasion de eet appel, apartir des bureaux du
Conseil consultatif anglican aLondres.)

Le reverend Michel Twagirayesu etait president de l'Eglise presbyterienne du Rwanda au


moment du genocide. Des temoins parlent des conversations qu'il a eues avec des miliciens
et racontent comment ceux-ci «etaient tres contents, dans la mesure ou Twagirayesu avait
egalement dit qu'il n'y avait pas eu de genocide au Rwanda. Les miliciens avaient l'habitude
de dire que Twagirayesu les representait bien. »

Seize pasteurs presbyteriens tutsis et d'innombrables ouvriers apostoliques et fideles ont


perdu la vie pendant Ie genocide, alors que Twagirayesu etait encore president de cette
confession religieuse. II a constamment nie I'existence du genocide, ainsi que sa
responsabilite dans ledit genocide, malgre ses relations etroites avec les Interahamwe, tout
en imputant les massacres au FPR et Ies problemes du Rwanda aux Tutsis.

La complicite des dirigeants des Eglises etait bien connue tant a I'interieur du Rwanda qu'au
niveau international. lIs ont constamment participe ala planification et al'organisation des
massacres, ainsi qu'a l'identification des victimes tutsies pour les separer des Hutus.
Pourtant, pour une raison ou une autre, la communaute ecclesiale intemationale n'a pas pu
accepter que les ecclesiastiques rwandais etaient de connivence avec Ie Gouvemement
interimaire et les miliciens qui commettaient Ie genocide.

Michel Twagirayesu est reste vice-president du COE pendant plus d'un an, meme s'Il
n'assistait pas aux reunions. Il a ete publiquement accuse de genocide par Ie reverend
pasteur Aaron Mugemera, membre de I'Eglise presbyterienne comme lui (voir ci-dessus)
lors d'une reunion presbyterienne regionale tenue a Windhoek en Namibie, mais aucune
mesure n'a ete prise par l'Eglise.

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K023C)61 0
Les responsables de son Eglise disent qu'i1 s'est enfui aBukavu (ZaIre, actuellement
Republique democratique du Congo) en emportant neuf vehicules appartenant arEglise, y
compris la limousine qui lui avait ete donnee par le President Habyarimana. Aux dernieres
nouvelles, a les en croire, it exercait comme pasteur presbyterien aMasisi en Republique
democratique du Congo.

II peu surprenant, compte tenu du grand nombre de responsables religieux mis en cause qui
continuent de mener une vie normale hors du Rwanda, avec le soutien de leurs Eglises sceurs
de l'etranger, de voir les rescapes penser qu'il n'y a guere de chance que lesdits
responsables soient severement sanctionnes. Leurs propres autorites ecclesiales a I' etranger
souhaitaient « hale le peche mais pardonner aux pecheurs. »

Un exemple classique ce cette situation, c'est celui de l'eveque Aaron Ruhumuliza,


methodiste libre qui etait egalement representant de droit du Conseil des Eglises protestantes
du Rwanda (CEPR) pendant et immediatement apres Ie genocide.

De nombreux refugies serendus en masse a son eglise situee a Gikondo apres Ie debut des
tueries pour y chercher asile, pensant que personne ne leur ferait de mal dans 1a maison de
Dieu, tout comme I'ont fait, a leur grande horreur, tant de Rwandais pendantles 10 semaines
de genocide. AI' eglise methodiste de Gikondo, Ruhumuliza et un de ses confreres ont
commence a preparer un massacre Ie 8 avril. Les refugies qui avaient couru vers la place de
l'eglise etaient des methodistes et des membres d'autres confessions religieuses. Certains
etaient hutus et d'autres tutsis.

Selon des temoins, I' eveque a demande que lesHutus se mettent d'un cOte et les Tutsis de .
l' autre. Voyant que les gens hesitaient a Ie faire, Ruhumuliza a exige a chacun de presenter
sa carte d'identite. Une fois les groupes separes, I'eglise a ete fermee jusqu'a l'arrivee des.
assassins (miliciens). Presque toutes les personnes qui s'y trouvaient ont 6te tuees par les
Interahamwe, mais la planification avait ete faite parl'eveque et un autre pasteur.

Une femme temoin a declare que I'eveque lui avait dit : « Je vais prier pour toi. Je viens de:
me rendre compte que les Tutsis n'ont aucune chance de s'en sortir. Ils sont tousmechants.
Mais it est necessaire de prier, de confesser tes peches et de mourir dans .Ie Christ. »

D'aucuns soutiennent que Ie genocide commis au Rwanda n'avait rien a voir avec
l'appartenance ethnique de ses protagonistes, qu'Il s'agissait d'une lutte pour Ie pouvoir
opposant des partis et mouvements politiques (1eMRND et Ie FPR); mais les paroles de
l' eveque methodiste Aaron Ruhumuliza dementent cette these, tout comme les propos de
nombreux autres dirigeants religieux :

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_--_._--_._--------
---.-.. ~----
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«Je suis charge de la.securite dans cette sons-prefecture, Je suis hutu et iI en est de meme
pour rna famille. J' ai dO passer par Kibuye pour me rendre ici. Mais laissez-moi de vous dire
que par rapport aux gens d'autres localites, vous etes les vrais Hutus. Vous devez changer
votre facon de nager, car le courant a change. »

Apres le genocide, l'eveque s'est refugie a Nairobi d'ou it a etabli enjuillet 1995 un rapport
intitule The Point of View ofthe Protestant Church on the Rwandese Crisis et adresse it la
CETA au nom du CPR. Tout ce document de 37 pages est un plaidoyer en faveur des Hutus
et reduit les problemes du Rwanda aux Tutsis que son auteur decrit comme etant des
« envahisseurs etrangers n'ayant gouveme que par la dictature et le terrorisme depuis Ie
XVle siecle, »Ce dirigeant religieux reprend la theorie et l'Ideologie racistes et fausses
implantees au Rwanda par les premiers missionnaires europeens plus d'un siecle auparavant.

Parlant du genocide, l'eveque a ecrit ce qui suit:

« De nombreuses personnes sont convaincues que Ie 6 avril 1994, ce sont les soldats du FPR
qui ont assassine le President Habyarimana avec la complicite des soldats du contingent
belge, en faisant exploser son avion pendant sa descente vers l'aeroport de Kigali. Depuis :
cette date, la violence s'est emparee du Rwanda, provoquant beaucoup d' atrocites et
d'introspection ... Les envahisseurs n'avaient pas mesure I'effet qu'allait avoir I'acte qu'Ils
avaient pose, a savoir l'assassinat du President Habyarimana. Vu lasituation de tension
creee par les envahisseurs tutsis du Rwanda chez lesHutus inquietsdu pays et l'adoration :
que cesderniers vouaient au President Habyarimana considere dans ces circonstances
comme leur sauveur, attenter a sa vie a ce moment precis revenait a enelencher Ie
mecanisme d'une inimaginable explosion ...

« Alors, les massacres se sont declenches et se sont repandus comme une trainee de poudre
dans tout Ie pays. Certains qualifient Ie bain de sang enregistre au Rwanda de genocide, .
d'autres simplement de massacres declenches par la nervosite qui a suivi I'assassinat du
President Juvenal Habyarimana. S'ils'agissait d'un genocide, la question a laquelle le
monde repondrait serait celIe de savoir qui a prepare et execute ledit genocide au Rwanda. :
Apparemment, Ia plupart des Rwandais, aussi bien hutus que tutsis, sont d'avis que Ie
probleme du genocide dans leur pays a ete declenche par la mort du President Juvenal
Habyarimana. Ce deces avait etc planifie de longue date par les Inkotanyi (c'est-a-dire Ie
FPR et ses allies).

WS.QI-I29(A) (f) 44
«Les propagandistes s'emploient insidieusement a montrer comment les Rwandais ont
precede a des massacres absurdes apres l' assassinat du President Habyarimana survenu Ie
6 avril 1994, au lieu d'exposer les raeines du mal. Cette reaction, aussi degoutante qu'elle .
soit, a ete provoquee, Toute personne donee d'intelligence devrait se demander qui a
provoque qui et pour quelles raisons. Les gens ne peuvent pas du jour au lendemain .
commencer a s'entretuer tout simplement pour leur plaisir, comme certains esprits minables
veulent nous le faire croire. La brutalite dont les Tutsis ont fait preuve a l'egard des Hutus et
qui a culmine par l'invasion du Rwanda en 1990, suivie du massacre de centaines de milliers
de Hutus dans Ie Nord du pays, peut etre meconnue par Ie monde ou les responsables
americains, mais pas par les Rwandais.

« La difference importante existant entre les Tutsis et les Hutus reside dans Ie fait que les
Hutus ont pu facilement ceder devant la simple predication de l'amour et du pardon pour
oublier en consequence Ie passe et s'atteler a la promotion de I'UBUMWE, c'est-a-dire de:
l'unite nationale, meme apres Ie massacre de centaines de milliers de leurs parents bien-
aimes par leurs adversaires extremement sauvages, alors que les Tutsis estiment qu'ils
commettraient une abomination et porteraient gravement atteinte a leur humanite superieure
s'lls s'abaissaient pour se placer au meme niveau que les Hutus qui sont des hommes et des
femmes de second rang. C'est pourquoi, depuis plus de deux decennies, leurs lnkotanyi
menent clandestinement la guerre afin de liberer le Rwanda plutot que de chercher tout
simplement a assurer l'egalite des droits, etant congenitalement acquis a l'Idee que les Tutsis
doivent necessairement etre au pouvoir et regner surles Hutus serviles sans accepter le
moindre cornpromis ... Tout a commence avec la propagande lancee par les Tutsis pour
reveler leur projet de reprise du pouvoir au Rwanda.

«Les Eglises chretiennes ont fait ce qui etait en leur pouvoir, mais i1 convient de rappeler
qu'elles n'avaient pas de mitraillettes pour combattre ceux qui refusaient d'accepter les
conseils qu'elles donnaient a chacune des parties en conflit ni de prisons pour les
sanctionner, Leurs devoirs consistent uniquement a precher la parole de Dieu et a donner a
tous des conseils leur permettant de vivre en harmonie. Tous ces objectifs ontete atteints. »

II importe au plus haut point de souligner iei que certaines des observations faites par les
dirigeants des Eglises et citees ci-dessus ne sont pas tout simplement l'expression de leur
preference pour un camp dans une guerre civile opposant un parti ou une formation politique
et ses milices aun autre parti politique et ses propres milices. Les dirigeants d'Eglise qui .
sont mentionnes ieisont tous protestants et non catholiques romains, mais leurs adversaires
ethniques et les raisons qu'ils avancent pour justifier ce qui s'est passe sont les memes. La
diatribe de l'eveque Aaron Ruhumuliza contre les Tutsis n'est pas simplement l'opinion

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.~.~'
d'un individu, car son document a ete presente au nom du CEPR (Conseil des Eglises
protestantes duRwanda) qui est au Rwanda l'equivalent du conseil oecumenique national
des Eglises chretiennes existant sous diverses appellations dans Ia plupart des pays africains.
Le CEPR est un membre de plein droit de la CETA et du COE et represente toutes les
Eglisesprotestantes du Rwanda.

La relation etroite unissant les Eglises protestantes au regime de Habyarimana et a celui qui
lui a succede, a savoir Ie Gouvemement interimaire, est presque exactement la meme que
dans Ie cas de l'Eglise catholique, bien que celle..ci ne fasse pas partie du CEPR. Les
dirigeants de toutes les Eglises du Rwanda etaient exclusivement hutus. Selon des
renseignements foumis par de nombreux pretres et pasteurs de diverses confessions
religieuses, it aurait ete quasiment impossible qu'un Tutsi soit dirigeant d'Eglise, etant
donne l'institutionnalisation de l'ethnogenese au sein des Eglises. En fait, il n'y avait a
l' epoque au Rwanda aucune confession chretienne dont les responsables n' etaient pas
violemment anti..tutsis.

Par ailleurs, il ressort c1airement destravaux de recherche effectues avant, pendant et apres
le genocide que les dirigeants des Eglises (protestants et catholiques romains) entretenaient
de surcroit des relations etroites avec les responsables de leurs confessions respectives
partout en Afrique et dans Ie monde. En raison de ces relations etroites tant personneUes que
financieres, il etait difficile et paradoxal que des institutions telles que Ie COE, la
Communaute anglicane mondiale, Ie Vatican, la CETA, la Conference generale des
adventistes du septieme jour et les sieges intemationaux des autres confessions religieuses .
condamnent les Eglises du Rwanda ou critiquent les actions de I'Eglise dans ce pays.

Meme aujourd'hui, les Eglises, sans exception, et les conseils oecumeniques ont d'enormes
difficultes aparler du role que I'Eglise et ses dirigeants ont joue en tramant Ie genocide, en:
l' organisant et en participant a son execution.

Certains dirigeants de I'Eglise veulent la mise en place d'une « commission verite»


semblable acelle de l' Afrique du Sud, ce qui suscitede la consternation et de la colere ch~
les rescapes du genocide. En 1997, par exemple, Ie nouveau Secretaire general du CEPR,
Emmanuel Nsabimana, a fait valoir non seulement que la creation d'une « commission
verite » reviendrait adire que Ie genocide avait ete commis par les deux parties, mais encore
que I'Eglise avait preuve qu'elle n'avait pas I'autorite morale necessaire pour engager le
processus de reconciliation nationale ou y jouer un quelconque role important. « Comment:
peut-on s'attendre a ce que l'Eglise preche la verite alors qu'elle-meme n'en fait aucun
cas? », a..t-iI demande.

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La reaction internationale

Aen juger par la maniere dont elles ont reagi aux accusations formulees contre leurs
dirigeants et Ie clerge, les Eglises sont mal equipees pour faire face a des crises d'une
ampleur comparable a celIe du genocide rwandais. La plupart des grandes Eglises
reconnaissent qu'elles n'ont pas franchement denoncele genocide et ne s'y sont pas
opposees en general, mais elles evitent dans tous les cas connus de montrer du doigt les
individus qui ont fait preuve d'une conduite reprehensible en organisant ledit genocide, en y
participant ou en le pronant.

La reaction des dirigeants de l'Eglise a l'echelon international a ete remarquablement


timide, y compris celIe du Pape actuel auquel on a demande aplusieursreprises d'ouvrir des
enquetes sur les allegations selon Iesquelles la plupart des eveques catholiques et la majorite
des pretres, religieuses, moines et autres religieux hutus avaient ete impliques dans Ie
genocide. II ne I' a pas fait publiquement. Les dirigeants des autres communions ne se sont
pas non plus prononces clairement. Ils veulent ainsi dire qu'il faut pardonner et oublier.
Pourtant, l'Eglise enseigne que sans la justice, la reconciliation est impossible.

Cette importance de la justice dans Ie processus de reconciliation est soulignee par Mgr
Desmond Tutu en personne, archeveque anglican retraite de la ville du Cap, qui a preside la
« Commission verite et reconciliation de I' Afrique du Sud» et etait president de la CETA
pendant et apres Ie genocide. n s'est rendu au Rwanda en aout 1995 pourle compte de la
CETA et a souligne la necessite de mener des enquetes sur les allegations portees contre les
dirigeants de l'Eglise et Ie clerge en disant : « II ne faut paspermettre aux gens de
commettre des meurtres et de les perpetuer impunement. »11 s'est egalement prononce en
faveur d'une «justice ponderee par la clemence », insistant sur Ie fait que la justice est Ie
fondement de la paix et de la reconciliation au Rwanda et que la regle du pardon et de
l'oubli trouve application «lorsque justice a deja ete rendue et rendue notoirement. »

La faillite morale et spirituelle

Les allegations portees contre les dirigeants de l'Eglise n'enlevent rien a I'heroisme et ala
compassion de nombreux individus membres du clerge, toutes confessions religieuses
confondues, qui ont risque et perdu leur vie pour sauver des gens lors des attaques. Mais i1
n'y a pas d'exemple d'un seul dirigeant de I'Eglise qui ait fait montre d'un tel courage. Au
contraire, la plupart d'entre eux ont plutotjoue un role preponderant dans l'organisation et la
perpetration des massacres.

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De par son existence meme, Ie genocide temoigne de la faillite morale et spirituelle des
diverses hierarchies et des dirigeants de toutes les Eglises chretiennes. L'Eglise a trahi son
peuple et ses croyances en pechant par action et par omission. Depuis Ie debut de Itactivite
missionnaire sous les colonisations allemande et beIge jusqu'a ce jour, I'Eglise a pratique
l'ethnogenese aux echelons les plus eleves de sa hierarchic. Au Rwanda, cette situation
regne depuis Ie tout debut de la presence de l'Eglise dans le pays.

Les vertus chretiennes que sont lajustice, la paix et la reconciliation, la verite et l'amour,
ainsi que la croyance selon laquelle tous sont crees egaux a I'image de Dieu, ont ete
sacrifiees par l'Eglise tout au long de son histoire au Rwanda, meme si certains chretiens
heroiques ont perdu leur vie pour ces croyances. La pratique immorale et antichretienne de
l'Impunite est entreedans I'Eglise et y a regne, L'Eglise a ete volontairement corrompue par
les dirigeants politiques a tous les niveaux et a pratique l'ethnogenese de maniere
institutionnelle tout le temps. En d'autres termes, comme nous l'avons illustre ci-dessus,
l'Eglise, en tant que Corps du Christau Rwanda, quelles que soient les differences existant
entre ses diverses communions, a institutionnalise la rigidite des identites ethniques a ses
propres fins politiques et afin de conserver sa position de faveur a tous les echelons de la
societe rwandaise, notamment aupres de I'ensemble deja hierarchie gouvemementale et
administrative.

L'Eglise croyait, comme l'eveque Aaron Ruhumuliza I'a dit clairement dans son document
adresse ala CETA, qu'il etait legitime de politiser et polariser la societe par Ie biais des
differences ethniques et de jouer la carte ethniquea ses propres fins.

De nombreux dirigeants de l'Eglise font egalemenr valoir aleur decharge que s'ils n'ont rien
pu accomplir, c'estparce que la guerre faisait rage (les combats opposant leFPR aux FAR et
aux rnilices) et ne leur laissait aucunmoyen d'aider les leurs. « Nous ne pouvions rien faire;
alors nous etions obliges soit de collaborer avec les autorites, soit de fuir avec nos families
pour nous cacher. » Tel est Ie refrain qui revenait souvent.

Mais amaintes reprises, des pasteurset des pretres ontete accuses d'avoir attire par la ruse
les Tutsis membres de leur congregation vers certaines concessions et vers les eglises en
promettant abri et protection aces refugies (les Tutsis se qualifiaient souvent de refugies,
dans la mesure OU ils avaient ete forces de quitter leurs domiciles pendant les massacres
anterieurs), pour ensuite fermer les portails ou faire encercler les lieux par des Interahamwe
et enfin lancer la meute de « genocidaires » sur leurs victimes sans defense.

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Contrairement a tous les massacres anterieurement enregistres au Rwanda, ceux qui se sont
produits a l'occasion du genocide ont la particularite d'avoir ete commis dans l'immense
majorite des cas a I'interieur d'eglises, d'hopitaux confessionnels et de concessions
appartenant aux Eglises. II n'en a pas ete ainsi tout simplement parce que des meurtriers
avaient decide de profaner les lieux sacres, mais encore parce que l'organisation des
massacres a ete faite par les dirigeants de I'Eglise en toute connaissance de cause et avec la
pleine collaboration des autorites administratives locales et des milices.

Les manquements de I'Eglise

Durant de nombreuses annees, l'Eglise n'a pas assure d'encadrement moral au Rwanda,
pendant que la corruption et la culture de l'impunite se propageaient du domaine seculier au
domaine sacre. Elle n'a pas utilise ses chaires et ses vastes reseaux, ainsi que ses contacts
avec la population locale, pour repandre I'evangile de justice et de paix.

L'Eglise a manque a ses devoirs lorsqu'elle a refuse de faire entendre sa voix prophetique
pour critiquer le Gouvemement, alors que celui-ci avait laisse clairement voir bien avant les
faits survenus le 6 avril 1994, qu'Il preparait methodiquement Ie genocide. En effet, I'Eglise
en.etait certainement au courant, puisqu'un si grand nombre de ses dirigeants ont contribue a
I'organisation dudit genocide.

A I'exception de quelques-uns de ses membres qui ont fait preuve de courage, I'Eglise s'est
lamentablement abstenue de proteger les refugies, les malades, les personnes remplies
d'epouvanre, les femmes, les enfants, les sans-abris et les personnes depourvues de tout
protecteur et de leur offrir le cadeau traditionnel que constitue l'asile.

Si I'Eglise a ainsi lamentablement manque a ses devoirs de protection et d'asile, c'est parce
qu'elle etait moralement- et dans de nombreux cas materiellement - corrompue.

II est maintenant evident, en revoyant les clivages ethniques que l'Eglise a justifies par des
arguments d'ordre theologique, hierarchique et ecclesiastique des ses debuts au Rwanda, que
les hierarchies ecclesiales ont joue la carte d'un groupe au detriment de l'autre, favorisant
l'un pour rejeter l'autre, puis faisant volte-face pour preferer le second au premier.

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~:·023·D6·1 r
Dans ses debuts, I'Eglise s'est prostituee avec les Administrations coloniales, les soutenant
et jouant la carte ethnique pour institutionnaliser les relations de plus en plus etroites qu'elle
entretenait avec les pouvoirs publics et l'Etat a parti unique, si bien que la Iigne de
demarcation existant entre l'13glise et l'13tat avait pratiquement disparuatous les echelons de
I' Administration.

L'Eglise s'est volontairement laissee coopter dans les echelons les plus eleves de la
hierarchie politique et administrative et les deux institutions ont precede, chacune dans son
propre interet, a une polarisation rigide et nette de la societe selon des criteres ethniques.

« Puisque nous avons totalement manque a nos devoirs, les gens remettent maintenant tout
en question, notamment leur foi », adit Ie reverend Albert Mongi, ancien Secretaire general
de la Societe biblique, organisme protestant interconfessionnel dont Ie siege se trouve en
Grande-Bretagne et qui distribuait des Bibles et autres documents religieux en kinyarwanda.

« Ils demandent oa etait ce Dieu d' amour que nous avions preche, ou se trouvaient les anges
gardiens lorsque lestueurs sont entres dans les eglises et ou se trouvaitce Jesus qui avait
preche la bonne nouvelle aux pauvres et beni les faibles et les affliges », a-t-il egalement
declare a son retour des camps de refugies situes en Tanzanie en juin 1994.

Tout s'etait envole.Les apparences trompeuses et la hierarchie etaient la. Les liens etroits
avec les prefers, les sous-prefets et les bourgmestres etaient la. Les vehicules de marque
Mercedes et d'autres avantages etaient la pour les dirigeants. Les longues reunions secretes
que Habyarimana tenait avec les eveques et les autres dirigeants religieux etaient la. Mais la
foi s'en etait allee, si tant est qu'elleait meme ete presente,

L'Eglise, comme I'a dit ci-dessus Emmanuel Nsabimana qui a demande d'une voix
accusatrice a ses freres pretres et pasteurs comment l'Eglise pouvait participer a une
«commission verite» alors qu'elle n'avait pas ete en mesure de precher Ie Dieu d'amour et
de verite, de justice, de paix et d'egalite en plus de cent ans de presence au Rwanda, avait de
nombreux problemes a resoudre, problemes qui sont sortis au grand jour pendant les
10 semaines horribles qu'a dure Ie genocide en 1994.

Les voies de saint

L'Eglise ne peut pas s'en tirer sans peine. A l'instar de toutes les autres institutions
rwandaises, elle s'est compromise par I' ethnogenese, Elle a renie Ie role que lui avait
assigne Ie Christ :

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K02306'! 8
Car j'ai eu faim, et vous m'avez donne amanger; j'ai eu soif, et vous m 'avez donne aboire;
j'etais etranger, et vous m'avez recueilli; j'etais nu, et vous m'avez vetu; j 'etais malade, et
vous m'avez visite; j 'etais en prison, et vous etes venus vers moi. Les justes lui repondront :
a
Seigneur, quand t'avons-nous vu avoirfaim, et t'avons-nous donne manger ou avoir soif,
et t'avons-nous donne a boire? Quand t'avons-nous vu etranger, et t'avons-nous recueilli;
ou nu, et t'avons-nous vetu? Quand t'avons-nous vu malade, ou en prison, et sommes-nous
alles vers toi?
Et le roi repondra : Je vous Ie dis en verite, toutes les fois que vous avez fait ces choses a
a
l'un de ces plus petits de mes freres.c'est moi que vous les avez faites. (Matthieu 25 : 35-
40)

Le fondateur de toutes les Eglises existant au Rwandan'avait pas demands de cartes


d'identite indiquant l'origine ethnique de leurs titulaires, n'avait pas exige l'appartenance a
un parti poIitique et ne s'etait pas enquis du gouverneur ou du chef dont I'Individu etait
proche ni du montant des fonds en jeu. Au contraire, il avait simplement dit it l'Eglise :

... Et ce que l' Etemel demande de toi, c'est que tu pratiques la justice, que tu aimes la
misericorde, et que tu marches humblement avec ton Dieu. (Michee 6:8)

Par leur participation regrettable au genocide, l'Eglise rwandaise et ses dirigeants ont fait
tout le contraire. Lorsque des freres et des sceurs sont venus chercher asile dans les locaux,
eccles et hopitaux de l'Eglise, ils ont ete trahis et abattus parce qu'i1s etaient tutsis.

Alors que l'Eglise aurait dOetre le porte-parole des chantres de lajustice et des ennemis de
l'ethnicisme, de la corruption et de l'impunite, elle n'a pas agi dans lajustice ou avec
amour; elle a marche avec arrogance en compagnie des plus hauts dirigeants du pays et de
leurs hommes de main et s'est mise a leur service tanten organisant le genocide et en y
participant qu'en adoptant l'ideologie de l'ethnogenese qui a conduit au genocide.

Si l'Eglise rwandaise doit jouer un jour Ie role qui lui revient dans la societe, elle doit
apparemment demander pardon, confesser ses peches et accepter sa penitence. En outre, les
Eglises installees hors du Rwanda qui repugnent a reconnaitre que leurs eveques, leurs
pretres, leurs dirigeants et leurs pasteurs ont participe au genocide devront admettre que les
Eglises.locales se sont souillees,

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Un eveque catholique francais a essaye d'imputer les manquements de l'Eglise aux pretres
et eveques qui s'etaient identifies selon leur « loyalisme ethnique ». Mgr Joseph Duval,
archeveque de Rouen, s'est rendu au Rwanda en aoiit 1994, peu apres la fin du genocide,
mais n'a pas voulu reconnaitre.que c'etait les dirigeants religieuxhutus qui avaient planifie
et organise les massacres et que lesdits dirigeants etaient tres etroitement lies aux
responsables du Gouvemement interimaire, aux bourgmestres et prefers, aux militaires et
aux miliciens. Au contraire, Duval a dit lors d'une interview donnee au journal Le Monde
(25 aoftt 1994) « ... C'est I'incapacite deces eveques et des pretres rwandais a se definir en
dehors de leur allegeance a leur groupe ethnique d' origine ... qui explique leur attitude
precedente et leur incapacite a eviter Ie drame. »

Une telle declaration prouve precisement I'existence du phenomene de I' ethnogenese,


institutionnalisation d'identites ethniques rigides a des fins politiques. Duval n'a pas pu ou
n'apas voulu individualiser Ie genocide perpetre contre les Tutsis par les dirigeants hutus de
I'Eglise: il s'est contente d'avaler laIigne politique (celle-la meme que les apologistes du
Gouvemement interimaire avaient adoptee) selon laquelle les deux groupes ethniques
avaient commis des atrocites,

Cette idee demodee qui veut qu'on deteste Ie peche mais aime Ie pecheur ne saurait apporter
la justice necessaire au Rwanda pour effectuer une vraie reconciliation nation ale.

Dans mon livre qui traite du role des Eglises dans Ie genocide au Rwanda, j'ai critique les
dirigeants desdites Eglises pour leur mutismeet pour les liens politiques etroits qu'ils
entretenaient avec le regime de Habyarimana et Ie Gouvemement interimaire qui lui a
succede.

«Les Eglises en tant qu'institutions payent cher cet acquiescement silencieux et ce manque
de courage moral. Etles continueront d'etre en butte a des soupcons pendant des annees
encore» (The Angels Have Left Us).

En retrospective, j'ajouterais maintenant que les Eglises; en tant qu'institutions, ont ete
incapables d'agir selon la morale et de manierecourageuse parce que leurs dirigeants, a tous
a
lesniveaux et dans toutes les confessions, etaient massivement aequis la theorie de
l'ethnogenese, meme s'ils ne connaissaient peut-etrepas cette expression. A moins que ces
dirigeants ne soient traduits en justice et qu'ils n'expriment publiquement leur repentir, ils
ne devraient pas etre autorises a continuer d' occuper des postes de responsabilite et de vivre
sous la protection des organes dirigeants et des antennes de leurs confessions installes a
I' etranger.

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K0230620

Les dirigeants des Eglises du Rwanda et du monde doivent prendre Ies devants pour exiger
que justice soit faite, afin d'ouvrir la voie a la reconciliation.

L'Eglise adventiste du r jour

C'est une confession nee au XIXe siecle en Amerique du Nord, a la suite de l'eveil de
l'esprit adventiste qui met l'accent sur Ie second avenement du Christ. Les adventistes se
considerent comme les successeurs des apotres acquis aux doctrines et aux messages du
Nouveau testament et en harmonie avec les principes fondamentaux de la Reforme
protestante.

L'Eglise adventiste du T" jour est unmouvement chretien conservateur, largement


evangelique dans sa doctrine et ne professant aucun autre credo que Ia Bible. Neanmoins, les
adventistes affirment 27 verites fondamentales dont plusieurs sont partagees par d'autres
chretiens. II en est ainsi de la trinite, du salut par la foi en Jesus-Christ uniquement et de
I'autorite inconditionnelle de la Bible. lIs observent le sabbat le septieme jour biblique de la
semaine, pratiquent le bapteme par immersion et precedent au lavement des pieds dans Ie
cadre de la communion eucharistique. Us croient egalement a In vie eternelle qu'ils estiment
etre un don de Dieu. Les elus recoivent l'immortalite au moment de la resurrection, qui aura
lieu au retour du Christ. Par ailleurs.Jes adventistes du 7e jour croient ausacerdoce de Jesus-
Christ en tant qu'intercesseur et juge.

Puisque le corps est Ie temple du Saint-Esprit, les adventistes du 7e jour tiennent a s'occuper
intelligemment de leur sante tant spirituelle que physique. Dans le but de s'assurer un
regime alimentaire aussi sain que possible, ils s'abstiennent de consommer des viandes
impures, de I' alcool et d' autres drogues, y compris Ie tabac.

L'Eglise adventiste du r: jour fonctionne avec un systeme administratif mixte dans lequelle
pouvoir appartient aussi bien a des representants qu'aux assemblees des fideles. L'Eglise
locale decide de la qualite de membre, et chacun des echelons d'une circonscription
ecclesiale delegue ses pouvoirs a l'echelon immediaternent superieur, depuis Ie bas jusqu'au
haut de l'echelle. Plusieurs Eglises situees dans la meme region forment une conference (ou
mission), plusieurs conferences forment une union et I'ensemble des unions, dont le nombre
est superieur a 100, forme la Conference generale des adventistes du 7ejour. Entre les
assemblees de circonscription, des comites executifs, des responsables et des directeurs de
departement administrent I'Eglise a chaque niveau.

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D'apres ses statistiques mondiales, I'Eglise adventiste du 7e jour compte pres de sept
millions de membres baptises (dont 88 % se trouvent hors de l'Amerique du Nord) repartis
sur environ 30000 Eglises locales, 420 conferences, 5 200 etablissements scolaires (depuis
l'ecole primaire jusqu'a l'universite) et 530 etablissements de soins de sante et mene des
activites ecclesiales organisees dans au moins 190 pays ou regions politiques.

L'Eglise adventiste du r jour n'est certes pas membre de groupes eecumeniques (tel que le
Conseil des Eglises protestantes du Rwanda), mais elle y a un statut d'observateur.

Les adventistes du 7e jour reconnaissent que la vraie religion est basee sur la conscience et la
conviction. A leur avis, aucun lien interesse ou traditionnel ne doit attacher un membre de
l'Eglise, quel qu'il soit, a sa communion; seule doit prevaloir laconviction que cet
attachement permet d'etre vraiment en rapport avec le Christ. En raison de la facon dont elle
conceit Ie mandat evangelique (qui consiste a aller dans le monde entier pour precher
l'Evangile), I'Eglise adventiste du 7e jour reconnait le droit de toutes les confessions
religieuses de mener leurs operations sans restrictions geographiques. Elle souhaite precher
«I'Evangile eternel »a toutes les nations et a tous les peuples, dans I'esprit de courtoisie, de
franchise et de justice qui anime les chretiens (Dictionary of the Ecumenical Movement).

La Conference generale de l'Eglise adventlstedu.j" jour

L'organe administratif mondial de l'Eglise adventiste du 7 e jour a son siege pres de


Washington, D.C. et exerce ses fonctions par J'intermediaire de 12 Divisions.

La Conference se reunit tous les cinq ans. Les delegues (plus de 3 000) viennent de tous les
pays du monde pour« adopter l'organisation synthetique de l'Eglise a l'echelle rnondiale et
la mettre en ceuvre », lis elisent les membres du bureau de la Conference, les responsables
des Divisions et les directeurs des Departements pour la periode a venir. Seuls les delegues
reunis en session peuvent modifier les statuts de la Conference generate et Ie Manuel de
l'Eglise qui comporte les verites fondamentales, precise les criteres d'appartenance a
l'Eglise et traite des questions concernant Ie fonctionnement des Eglises locales. (Dictionary
of the Ecumenical Movement).

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Bibliographie K0230622

The Graves Are Not Yet Full: Race, .Tribe and Power in the Heart ofAfrica, par Bill
Berkeley, 2001, Basic Books, New York.(Les tombes ne sont pas encore pleines : race, tribu
et pouvoir au ceeur de l' Afrique)

History ofA Genocide: The Rwanda Crisis, par Gerard Prunier, 1995, Fountain Publishers,
Kampala. (Histoire d'un genocide: la crise rwandaise)

Genocide in Rwanda, par John A.Berry et Carol Pott Berry, 1999, Howard University Press,
Washington. (Le genocide au Rwanda).

Rapport special du Groupe international de personnalites eminentes charge d' enqueter sur Ie
genocide commis au Rwanda en 1994 et sur les evenements qui I'ont entoure,
7 juillet 2000, presentea la 34 e Session de l'OUA a Ouagadougou (Burkina Faso)

Rwanda: Death, Despair and Defiance, Nouvelle edition, African Rights, 1995, Londres
(Royaume-Uni) (Rwanda: mort, desespoir et defi)

We wish to inform you that tomorrow we will be killed with ourfamilies: stories from
Rwanda, par Phillip Gourevitch, 1998, Piccador Publishers, New York. (Nous vous
informons que demain nos families et nous seront tues : histoires du Rwanda)

Hope for Rwanda, Conversations avec Laure Guilbert et Herve Deguine par Andre
Sibomana, 199, Pluto Press, Londres(Royaume-Uni) (Espoir pour le Rwanda)

The Angels Have Left Us: The Rwandan Tragedy and the Churches, par Hugh McCullum,
1995, Risk Books, Geneve (Les angesnous ont abandonnes : la tragedie rwandaise et les
Eglises)

Sacrifice as Terror: The Rwandan Genocide of 1994, par Christopher C.Taylor, 1999, Berg
Publishers, New York (Sacrifice et terreur: Ie genocide rwandais de 1994)

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