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Plaf 37

L'opération Hamilton, ordonnée par le président français le 13 avril 2018, vise à neutraliser l'arsenal chimique syrien et renforce la position diplomatique de la France. Cette mission interarmées met en avant les capacités stratégiques de l'armée de l'air, soulignant l'importance de la maîtrise de l'air pour toute action militaire. Le document explore également les implications théoriques et pratiques de l'arme aérienne dans le contexte de la décision politique et de la stratégie militaire.

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Plaf 37

L'opération Hamilton, ordonnée par le président français le 13 avril 2018, vise à neutraliser l'arsenal chimique syrien et renforce la position diplomatique de la France. Cette mission interarmées met en avant les capacités stratégiques de l'armée de l'air, soulignant l'importance de la maîtrise de l'air pour toute action militaire. Le document explore également les implications théoriques et pratiques de l'arme aérienne dans le contexte de la décision politique et de la stratégie militaire.

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La tribune de l’air n°37

et de l’espace 2018

DÉCISION POLITIQUE
[Link]
ET STRATÉGIE AÉRIENNE
L’OPÉRATION HAMILTON

Centre études, réserves et partenariats de l’armée de l’air


Éditorial
Général de brigade aérienne Guillaume Letalenet,
Directeur du Centre études, réserves et partenariats
de l’armée de l’air

Le 13 avril 2018, le président la République, chef des armées, ordonne le


déclenchement de l’opération Hamilton contre l’arsenal chimique clandestin
du régime syrien. Le lendemain, dans une interview donnée au journal Le
Parisien, Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères (1997-2002)
et ancien secrétaire général de la présidence de la République, analyse cette
opération comme un renforcement de la position diplomatique de la France.

Dès lors, dans la nuit du 13 au 14 avril 2018, l’armée de l’air exécute une
mission dont la réussite est capitale tant pour les militaires que pour les au-
torités politiques. Se déroulant dans un cadre interarmées et interalliés, elle
témoigne du niveau opérationnel des aviateurs et des choix stratégiques effec-
tués ces dernières années : matériels et systèmes d’armes, sélection et entraî-
nement des aviateurs, organisation structurelle et réseau des bases aériennes.

Cette mission met en lumière aussi les qualités intrinsèques de l’arme


aérienne, caractéristiques fondamentales analysées et reconnues dès la pre-
mière guerre mondiale : réactivité, souplesse, fugacité, fulgurance, allonge…

Cette mission confirme une nouvelle fois que la maîtrise de l’air est pre-
mière pour toute action, sans pour autant effacer les difficultés, les dangers,
et les menaces auxquels sont confrontés ceux qui exécutent la mission.

C’est pourquoi, je voudrais remercier tous ceux qui ont accepté de prendre
la plume pour contribuer à la qualité de ce numéro. Leur témoignage et leur
discours nourrissent la réflexion commune sur l’arme aérienne et plus géné-
ralement sur le fait aérien. Telle est bien l’essence de la revue Penser les ailes
françaises : être un forum où se mêlent paroles civiles et militaires.
Sommaire
L’arme aérienne et la décision politique
Capitaine (R) Emmanuel Nal...................................................... 5
Wingmen Today and into the Future : The Royal, United States,
and French air forces
Colonel Matthew Snyder
et lieutenant-colonel Christopher Houghton............................. 17
Au cœur de l’opération Hamilton : Joint Mission Commander
à bord de l’AWACS
Colonel Julien Sabéné............................................................. 23
Opération Hamilton : savoir être prêt pour réussir
Lieutenant-colonel Bertrand Gallois...................................... 32
Les bases aériennes comme réseau d’outils de combat
de l’armée de l’air
Lieutenant-colonel Bruno de San Nicolas.............................. 39
De la préfiguration des combats de demain à l’entraînement
d’aujourd’hui
Général de corps aérien Jean Rondel...................................... 49
La capacité stratégique de ravitaillement en vol :
maillon indispensable aux missions de projection de puissance
Général de corps aérien Bernard Schuler................................ 61
Les armes à énergie dirigée électro-magnétiques :
la guerre électronique 2.0 ?
Lieutenant-colonel Gabriel Henke......................................... 71
De la guerre électronique
Général (CR) Pierre-Henri Mathe.......................................... 79
L’engagement syrien comme changement de posture stratégique :
expression d’une volonté de rupture
Aspirant Malcom Pinel.......................................................... 91
La guerre dans l’Espace aura-t-elle lieu ?
Colonel Emmanuel Allain
et lieutenant-colonel Jean-Pierre Weber..................................106
Les enjeux de cybersécurité pour le secteur aérospatial
Aspirant (R) Nathan Juglard................................................113
Directeur de la publication :
GBA Guillaume Letalenet, directeur du CERPA

Directeur de la publication adjoint :


COL Denys Colomb, sous-directeur études, prospective et publications

Rédacteur en chef :
Cdt Jean-Christophe Pitard-Bouet,
chef de la division études et rayonnement du CERPA

Maquettage :
M. Emmanuel Batisse
M. Philippe Bucher
Avt Nadir Bouras

Diffusion :
Mme Dalila Baziz
Clc Mathieu Cornu

Correspondance :
CERPA
1 place Joffre – 75700 Paris SP 07 – BP 43
Tél. : 01 44 42 83 96 Fax : 01 44 42 80 10
[Link]
cesa@[Link]

Photogravure et impression :
Imprimerie EDIACA
Établissement d’impression, de diffusion et
d’archivage du commissariat des armées

Tirage : 2 500 exemplaires


Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 5

L’arme aérienne et la décision politique


Capitaine (R) Emmanuel Nal,
Maître de conférences, université de Mulhouse

L’évolution d’une pensée stratégique semble désormais se présenter


selon ce que nous pourrions appeler une continuité intégrative. Continuité,
dans la mesure où cette pensée se fonde sur l’affirmation réitérée d’un
État souverain déterminé à le rester, en perpétuant les moyens de cette
ambition. On en retrouve notamment l’expression dans la mise en paral-
lèle des préceptes du Livre Blanc sur la Défense et la sécurité nationale
de 2013 et de la Revue Stratégique de défense et de sécurité nationale de
2017. En ouverture de son chapitre 2, le Livre Blanc de 2013 évoquait ainsi
« l’autonomie de décision et d’action » (p.19) comme double fondement
de la souveraineté de l’État. En 2017, dans la préface de la Revue Straté-
gique, le président de la République met en avant toute l’importance de
la « capacité d’initiative et d’action » et de la « liberté de décision » (p.6)
pour la souveraineté de la France, en inaugurant une réflexion qui va plus
particulièrement étayer le concept d’« autonomie stratégique ». Le « et »
apparaît ici décisif en ce qu’il manifeste l’articulation de l’initiative ou de
la décision avec l’action, dont la perception mutuelle et la connaissance
réciproque de leurs contextes constituent un premier enjeu intégratif. Le
deuxième enjeu intégratif est celui d’une complémentarité dialectique :
comment cette connaissance mutuelle des possibilités, contraintes et tem-
poralités propres de la décision et de l’action peut-elle contribuer à une
dialectique des besoins et des réponses en donnant lieu au développement
de nouvelles options qui alimenteront le nuancier des solutions politiques
et qui stimuleront l’innovation stratégique ? Cette complémentarité doit
se traduire par une actualisation : entre la décision politique et l’action
déployée s’opère un passage, de la virtualité du discours énonçant une ré-
solution à sa réalisation dans les faits. Pour s’affirmer comme un pouvoir,
la décision politique doit donc disposer de moyens qui la matérialisent.
Mais ce n’est pas encore suffisant, puisqu’il faut aussi que cette concré-
Penser les ailes françaises n°37

tisation soit adéquate aux fins recherchées – c’est-à-dire efficace ; de la


disposition d’un moyen à son emploi, la conséquence n’est évidemment pas
systématique, comme l’Histoire l’a montré par exemple avec la Guerre de
Corée, où l’option nucléaire, bien que disponible pour les États-Unis, n’a
pas pour autant été engagée. L’efficacité d’une opération repose donc sur
la nature de la décision prise et sur l’adéquation des moyens par lesquels
elle se met en œuvre pour atteindre ses objectifs, ce qui suppose l’identi-
fication et la prise en compte de la norme propre d’un contexte de crise.
La réflexion proposée ici tentera de mesurer les spécificités importantes
offertes par l’arme aérienne pour la décision politique, d’abord d’un point
de vue théorique et historique, puis pratique avec les éléments d’une mise
en perspective sur le théâtre syrien en 2018.

Le concept d’« arme aérienne » : transcendance et métaphysique

Le concept d’arme aérienne offre une certaine complexité ; il suppose


une intention, requiert une haute technicité et suscite une approche spé-
cifique. L’intention d’investir un espace – la « troisième dimension où
on peut se déplacer de façon horizontale et verticale » – les vecteurs qui
en assurent la possibilité et la réflexion quant à leur utilisation ainsi
que leur intégration à des opérations sollicitant les autres dimensions.
Cette problématique, stratégiquement prometteuse, n’avait pas échappé
au Grand-duc Alexandre Mikhaïlovitch, amiral de la flotte russe, qui
écrivait en 1909 à la suite de l’exploit de Blériot auquel il avait assis-
té : « The airplane could be a weapon, the means to transcend fortified
barriers and geographical distance, to make any nation vulnerable to air
attack in a future war » (Higham et al., 1998, p.30). Un terme retient
ici notre attention : « transcend ». Dans la phrase citée, il s’interprète
comme le fait de « dépasser », peut-être même de « rendre obsolètes »
les types de fortification connus jusqu’alors. Cependant, la « transcen-
dance » désigne plus profondément « ce qui se situe au-delà d’un domaine
pris comme référence, de ce qui est au-dessus et d’une autre nature ». Le
caractère transcendant de l’arme aérienne vient de ce qu’elle ouvre des
possibles pour la décision et pour l’action en des proportions dont les li-
mites n’ont pas été encore atteintes, en relativisant le rapport aux temps
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 7

et aux distances. En 1951, dans le numéro 47 de La Conquête de l’air1,


ce terme se retrouve employé et explicité :

« À l’égard des autres armes, il est hors de doute que l’aviation est
transcendante. Par suite de l’augmentation des rayons d’action, la mobilité
technique ou même stratégique tend à devenir absolue. Dans les domaines
de la vitesse, de la puissance ou de la portée, la prééminence de l’arme
aérienne s’impose avec une évidence plus grande. Dès que l’on passe des
armes de surface à l’arme de l’air, il se produit un changement d’échelle :
les vitesses passent de l’ordre de 50 km à l’ordre de 1 000 km ; les rayons
d’action – ou portées – de l’ordre des dizaines à l’ordre des milliers de
kilomètres. » (p. CXXI).

On ne saurait par ailleurs sous-estimer le caractère éminemment mé-


taphysique de l’arme aérienne, située dans un espace où mythe et tabou
coexistent étrangement : l’air, n’est-ce pas l’impalpable, un des quatre élé-
ments éléments vitaux et un domaine qui se refuse d’emblée physiquement à
l’homme ? L’immémorial désir de se « faire oiseau » n’a-t-il pas fait encourir
la mort à Icare puis à ceux qui s’y sont risqués ? Le ciel se gagne : physi-
quement, il faut échapper aux pesanteurs, dans une perspective religieuse il
représente une fin qui doit se mériter et le terme vers lequel tend l’existence.
L’arme aérienne hérite de cette symbolique à teneur métaphysique, en ins-
pirant des représentations et des sentiments qui transforment les hommes
dans leurs rapports à eux-mêmes, à leurs peurs et à leurs espoirs. Au XXe
siècle, de terribles destructions à l’ampleur inédite sont venues par le ciel ; le
raid de mille avions sur Dresde, les bombardements atomiques d’Hiroshima
et de Nagasaki furent d’autant plus violents qu’ils associèrent une puissance
destructrice sans équivalent à un temps opératif très réduit, lorsque les
batailles à terre pouvaient encore ménager une montée en puissance dans
le temps permettant de voir s’approcher la menace. La communication
de guerre américaine avait également su utiliser la symbolique céleste, si
forte chez les Japonais pour lesquels c’était Amaterasu, déesse du soleil,
qui demanda à son petit-fils de descendre du ciel pour devenir le premier
souverain du pays ; c’est par le ciel qu’ils annoncèrent, avec des tracts aux
accents solennels, leur possession et utilisation de « l’explosif le plus des-

1 La Conquête de l’Air est considérée comme la plus ancienne revue aéronautique du


monde et fut éditée à partir de 1904 par l’Aéroclub royal de Belgique.
Penser les ailes françaises n°37

tructeur jamais conçu par l’homme ». Si on peut parler de métaphysique de


l’arme aérienne, ce peut être dans ce qu’elle rejoint du rapport de l’homme
à Ouranos, à travers son mode opératoire propre et à l’ampleur aux allures
surnaturelles de ce qu’elle cause. Mais ce peut être aussi à travers ce que
suscite l’arme aérienne comme expérience vécue. La biographie de Yasuo
Kuwahara (2015), pilote japonais pendant la deuxième guerre mondiale est
en ce sens assez édifiante : « Aussi loin que peuvent remonter mes souvenirs, je
me vois, petit garçon, en train d’observer avec envie le vol hardi des éperviers.
J’ai toujours pressenti que mon avenir se trouvait là-haut, dans le ciel bleu. ».
Ses souvenirs de combats aériens restituent par l’écriture un peu de ce rap-
port métaphysique à soi, à l’avion, aux autres et au ciel :

« Deux d’entre nous abattirent un Mustang P-51 lors d’une attaque


surprise au-dessus de Kure. Ils réussirent à s’enfuir avant que les autres
pilotes ennemis n’aient pris conscience de ce qui se passait. Comme la victime
tombait dans la baie, je me dis qu’il n’y avait qu’une seule façon de mener
une bataille aérienne : ne pas avoir peur. On se sent alors pénétré d’une
puissance quasi-magique. Attaquer l’adversaire avant qu’il ne nous attaque.
Puis disparaître. » (Kuwahara, 2015).

L’arme aérienne suppose enfin une médiation : celle d’un support sans
lequel la troisième dimension ne saurait être un théâtre. Le combattant
des airs historiquement, mythiquement aussi, lié à l’avion. Plus qu’un
moyen technique, il présente des vertus particulières, qui contribuent à
façonner l’arme aérienne, comme le même numéro 47 de La Conquête de
l’Air l’exprime avec clarté :

« D’abord, il est universel dans son emploi : sur mer, sur terre, dans les airs,
il s’attaque à toutes les catégories d’objectifs ; l’ennemi est attaqué partout
et dans toutes les formes que revêt son activité : industrielle ou militaire. De
plus, l’action aérienne s’exerce dans toutes les directions : les unités de l’armée
de terre sont engagées sur un axe, celles d’aviation sur une surface. Enfin,
vient s’ajouter un dernier caractère : la rapidité d’évolution technique. Tels
sont les caractères fondamentaux qui, s’ajoutant aux caractères classiques,
font de l’arme aérienne une arme privilégiée. » (Op. cit., 1951, [Link]).
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 9

Omniprésence, volatilité – capacité à apparaître puis à disparaître –


changement de perception du temps et des espaces dans les opérations mi-
litaires, forte évolutivité : le développement de l’arme aérienne a ouvert la
voie à une diversité d’options. Initialement pensée comme un soutien aux
forces terrestres, elle a su s’investir dans une interopérabilité tout en acqué-
rant une autonomie opérationnelle ; elle peut ainsi constituer un moment
d’une opération aux multiples phases comme représenter l’unique volet
d’une intervention – ce fut le cas en 2018 dans le contexte syrien – au point
de devenir un recours privilégié des décideurs politiques.

Rôle et de la perception de l’arme aérienne dans la décision politique

« Pour ce qui concerne l’armée de l’air, il est possible de partir de ce


préambule : notre but est d’exploiter la troisième dimension pour soutenir
l’action de l’autorité politique en lui offrant la possibilité de produire une
gamme originale d’effets dans un cadre interarmées » (Gelée, 2007, p.6).
Dans le cas d’une situation de crise ou d’un contexte de conflit armé, la
décision politique se retrouve souvent face à des situations d’« Issue-lin-
kage » que l’on pourrait traduire assez librement par l’interpénétration de
plusieurs enjeux problématiques. À travers ce qu’elle affirme et la mesure
des moyens qu’elle y associe, elle va se situer sur l’échelle des rationalités et
envoyer des signaux aux partenaires comme aux adversaires, signaux dont
elle ne saurait maîtriser toutes les ramifications interprétatives chez les
différents acteurs, avec les conséquences sur leur manière de réagir – c’est
précisément cette réalité qui fait toute la complexité de la Théorie des jeux.

Ce faisant, et concomitamment, elle joue aussi sa crédibilité à plu-


sieurs titres : sur l’appréciation d’un contexte, la pertinence des moyens
choisis pour en être le support, et finalement sur l’aptitude à réaliser ce
qu’elle annonce. En relations internationales, cela peut évidemment créer
des précédents dont les conséquences pourront être importantes quant à
la capacité dissuasive d’un acteur étatique, tributaire d’une appréciation
équilibrée des contextes, d’une adéquation entre l’évaluation de ce contexte
et la réponse apportée, et de la continuité avec l’action commandée.
Penser les ailes françaises n°37

Dans ces conditions, comment est-ce que la transcendance, la poly-


valence et la transversalité de l’arme aérienne – « par l’air, on touche à
la fois à la terre et à la mer, dans les secteurs les plus divers, amis et enne-
mis. » (Castex, cité par Taillat et al., 2015) – peuvent-elles soutenir et
d’une certaine manière, par ce qu’elles offrent, contribuer à la décision
politique ? De trois manières au moins :

➤➤ En permettant une interopérabilité2, qui suppose une intégration dans


des dispositifs complexes tels qu’une Entrée en premier3 ou l’ASI (Air
Surface Intégration), que la doctrine interarmées définit comme « l’en-
semble des processus mis en œuvre par plusieurs composantes, en planifi-
cation en en conduite des opérations, pour combiner les activités opéra-
tionnelles de moyens aériens et de moyens terrestres et/ou maritimes, dans
le but d’exploiter pleinement les complémentarités entre ­composantes et
de permettre de cumuler et de conjuguer les effets produits par chacune
d’elles, afin d’améliorer l’efficacité des manœuvres au niveau tactique et
l’efficience globale de la force interarmées »4.

➤➤ En continuant à s’inscrire dans une dynamique d’évolutivité technique


de ses moyens – ce qui suppose une réflexion conceptuelle toujours
réactualisée, comme les débats entre hyper vélocité et furtivité ont pu
l’illustrer – d’autant plus nécessaire qu’il existe une vive dialectique de
l’épée et du bouclier propre à l’arme aérienne et à la défense antiaérienne.

2 « En opérations, la coordination des actions dans la troisième dimension est fondée sur le
partage des espaces. Cette logique est la conséquence naturelle de la formation des puis-
sances aériennes, dans un environnement opérationnel et technologique maintenant dépas-
sé. À l’heure actuelle, la rapidité du tempo des opérations, le besoin de sécurité et la néces-
sité de démontrer le bien-fondé de la dépense militaire conduisent à exploiter les nouvelles
technologies en adoptant la gestion dynamique de la troisième dimension. » (Gelée, 2007).
3 « Le succès d’une entrée en premier repose sur trois grands piliers. Le premier est prépa-
ratoire, s’appuie sur le renseignement, avec une connaissance aussi précise que possible
de la zone et de la nature des forces opposées, parfois complémentaire de désinforma-
tion ou de déception de l’adversaire (exemple de l’Opération Fortitude avant le D Day)
pour optimiser l’action. Le second est stratégique, avec la planification des mouvements
intégrant les capacités mobilisables, leur acheminement au plus près des théâtres concer-
nés pour agir vite et favoriser l’effet de surprise avec l’objectif d’établir rapidement un
­commandement opératif sur place. Le troisième est opérationnel : sécuriser une tête de
pont viable, et assurer un soutien logistique pour autonomiser la force d’entrée en premier
de manière à permettre la mise en place la force qui prendra la relève et la suite des opé-
rations. » (Nal, E. (2018). L’entrée en premier. Les Carnets du Temps, 128, p.34-35).
4 Air Actualités, 707, décembre 2017/janvier 2018, p.34.
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 11

➤➤ Par la poursuite d’un processus d’intégration réciproque tel que


nous avons tenté de le décrire en ouverture de ce propos. En 2012,
P. Facon rappelait que : « quelques mois à peine après l’éclatement de
la première guerre mondiale » apparaissaient déjà « les grandes spé-
cialités autour desquelles l’arme aérienne s’articulera : chasse, bom-
bardement et renseignement ». Depuis, les développements de l’arme
aérienne ont offerts d’autres ressources particulièrement précieuses
étant donnée l’équation humaine, technique, stratégique et géopo-
litique posée et réitérée aux décideurs politiques. Force mobilisable
dans des délais très courts et au rayon d’action étendu – notamment
grâce aux progrès de l’autonomie en vol – l’arme aérienne assure
une continuité capitale entre décision et application. Elle dispose
ainsi de la capacité à frapper des objectifs disséminés géographi-
quement, grâce à laquelle le pouvoir politique peut envisager une
solution systémique – neutraliser un complexe d’armes chimiques
qui s’étalerait sur plusieurs bases distantes, par exemple – et de la
sorte, réduire la résilience d’un acteur qui aurait parié sur la profon-
deur de son territoire pour sauvegarder suffisamment de capacités.
D’autre part, en permettant d’intervenir sur un théâtre sans en fou-
ler le sol, l’arme aérienne atténue plusieurs risques inhérents à l’en-
gagement – à c­ ommencer par celui d’un enlisement des opérations
et d’une durabilité qui ne serait pas maîtrisée, susceptible de causer
des pertes humaines d’autant moins acceptables que le grand public
attend de la haute technicité des équipements une diminution de
l’exposition des combattants. La communication qui entoure la dé-
cision d’intervenir s’en trouve également facilitée : l’action aérienne
limite l’intrusion sur un territoire adverse – assez peu favorablement
perçue dans l’opinion même lorsqu’elle adhère au principe d’une
action armée – et apparaît comme beaucoup plus réversible5.

Partant de l’exemple de l’opération Allied Force (Kosovo, 1999) et de


ses 14 000 sorties en 80 jours, M. David en retire plusieurs enseignements :

« Le choix de cette option aérienne modifie profondément l’application du


principe de concentration des efforts, indissociable de celui d’économie des

5 Aspect de l’arme aérienne que n’a d’ailleurs pas manqué d’exploiter la Russie en Syrie : « Au-
delà de l’appui feu lui-même, l’usage du vecteur aérien et de son intégration avec les partenaires
revêt un enjeu politique pour Moscou. Il minimise son empreinte dans la guerre terrestre,
réduisant les pertes subies et faisant rayonner l’image d’une intervention technologique,
vecteur d’innovation et d’expérience pour son outil militaire » (Pinel, 2018, p.76).
[Link]-Nelson – ©Armée de l’air
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 13

forces. La concentration des efforts, en effet, n’est plus réalisée dans l’espace
par le regroupement et par l’application d’un fort volume de forces sur le
point choisi pour provoquer la rupture du dispositif adverse. Cette concen-
tration s’opère à présent dans le temps en recherchant la simultanéité des
attaques sur des catégories de cibles déterminées » (David, 2003, p.340).

Fondamentalement, c’est une nouvelle perception – voire construction –


de l’opportunité stratégique que peuvent augurer les progrès de l’arme
aérienne, comme le laisse entendre le document de la Joint Vision améri-
caine de 2010, avec « la nécessaire concentration de la puissance de ­combat
au moment et à l’endroit décisifs en recourant moins que dans le passé à la
concentration physique des forces » (cité par David, Op. cit., p.340).

L’arme aérienne dans le théâtre syrien : éléments d’une mise en


perspective

Dans un entretien donné à l’AFP le 16 avril 20186, le général André


Lanata, chef d’état-major de l’armée de l’air (CEMAA), s’est exprimé sur le
raid aérien interallié mené en Syrie avec « des frappes circonscrites aux capaci-
tés du régime syrien permettant la production et l’emploi d’armes chimiques »,
comme l’avait précisé le Chef de l’État, et qui avait été placé « sous la respon-
sabilité de la France » – . L’entretien est fort instructif quant aux défis que la
France a su relever pour réussir l’opération, et met en évidence l’atout que
représente cette performance démontrant « un niveau de crédibilité de pre-
mier rang » pour l’armée française comme pour le sommet de l’État.

La complexité de l’opération vient notamment de ce qu’elle nécessitait une


intégration à un double niveau : interalliée et interarmées, « puisque la coordi-
nation s’appliquait également au plan de tir des frégates » ainsi qu’à la couver-
ture de « l’ensemble des navires engagés en Méditerranée orientale ». Coordina-
tion qui supposait une maîtrise du temps, de façon à aboutir à la concentration
de puissance telle que décrite plus haut : « Pour saturer les défenses ennemies
il faut que tous les missiles arrivent en même temps. On a concentré le raid dans
le temps, avec une précision de l’ordre de la minute. Pour les tirs de missiles, la
fenêtre d’opportunité était de l’ordre de la dizaine de secondes ». L’autorité de
coordination était embarquée (en AWACS) de façon à « établir la situation
aérienne pour tout le monde, de coordonner au profit de l’ensemble des nations le
déroulement de l’opération », c’est-à-dire à assurer au plus près une intégration
des informations et de l’engagement des forces en temps réel.

6 Retranscrit sur le site de La Charente Libre.


Penser les ailes françaises n°37

Au-delà de la performance intégrative et du succès opérationnel, l’opé-


ration fut aussi l’occasion d’une décision forte au retentissement straté-
gique substantiel : les avions français engagés ont décollé du territoire
national. Du strict point de vue logique, notamment pour des questions
d’autonomie en vol, il peut apparaître plus pratique d’emprunter des aires
de décollage plus proches des théâtres ; cependant, précise le Général
­Lanata, « s’il avait fallu partir d’autres points d’appui dont nous disposons
dans le monde, cela aurait nécessité une coordination élargie avec d’autres
partenaires. Le choix politique a été fait de ne pas les impliquer. Enfin, cela
aurait sans doute pris du temps, or le choix politique réclamait qu’on réa-
gisse sans tarder ». Le savoir-faire intégratif est précieux, dès lors qu’il
n’obture pas l’autonomie des forces. À cet effet, une symbolique forte
n’en est pas moins efficace : « Nous voulions montrer la volonté nationale,
comment mieux qu’en partant de nos bases métropolitaines ». On peut ici
mesurer comment, par la démonstration de capacités autonomes au sein
même d’une réussite intégrative, le pouvoir politique et l’appareil mili-
taire rappellent l’indépendance de la France, œuvrant un peu plus à sa
re­connaissance et à sa crédibilité stratégique.

Risquons-nous ici à une métaphore hellénique inspirée par Jean-Pierre


Vernant, pour tenter d’illustrer d’une manière pittoresque la complémen-
tarité de l’arme aérienne et de la décision politique, à travers les figures
d’Hestia et d’Hermès :

« Parce que son lot est de trôner, à jamais immobile, au centre de l’espace
domestique, Hestia implique, en solidarité et contraste avec elle, le dieu vé-
loce qui règne sur l’étendue du voyageur. À Hestia le dedans, le clos, le fixe,
le repli du groupe humain sur lui-même ; à Hermès, le dehors, l’ouverture, la
mobilité, le contact avec l’autre que soi. On peut dire que le couple Hermès-
Hestia exprime, dans sa polarité, la tension qui se marque dans la repré-
sentation archaïque de l’espace : l’espace exige un centre, un point fixe, à
valeur privilégiée, à partir duquel on puisse orienter et définir des directions,
toutes différentes qualitativement ; mais l’espace se présente en même temps
comme lieu du mouvement, ce qui implique une possibilité de transition et de
passage, de n’importe quel point à un autre » (Vernant, 1996, p.162).
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 15

Conclusion : un parallèle avec la mission de dissuasion

Au terme de l’entretien, le Général Lanata établissait un parallèle entre


les compétences de haut niveau nécessaires au succès d’une mission telle
que celle coordonnée par la France en avril 2018 et la mission de dissua-
sion de l’armée de l’air : « Nous nous entraînons à une mission nationale
extrêmement exigeante, la dissuasion, qui tire vers le haut par son niveau
d’exigence. Nous réalisons plusieurs fois par an des exercices « Poker » qui,
dans leur profil, s’apparentent au raid mené samedi ».

Pour valoir comme telle, on le sait, la dissuasion requiert une crédibilité


sans faille qui nécessite une parfaite capacité de réaction, de manière à ce
que toute agression portant atteinte aux intérêts vitaux puisse encourir une
réponse nucléaire. Dans son ouvrage sur l’histoire des Forces aériennes
stratégiques françaises, S. Gadal rappelle qu’« en temps de crise », l’arme
aérienne « est la concrétisation pragmatique d’une volonté politique du pré-
sident de la République », pour s’il le fallait « exécuter une frappe nucléaire
taillée sur mesure dans des délais très courts à des milliers de kilomètres »
(Gadal, 2009, p.8). L’entraînement à la mission de dissuasion apparaît
central, dans la mesure où il pérennise le fonctionnement d’une chaîne de
commandement directe, articulation par excellence de la décision et de
l’action, « les conditions d’emploi relevant de la stratégie générale et non
de la stratégie opérationnelle »7. Il est à cet égard significatif d’observer
une tendance actuelle « d’utiliser des vecteurs à potentiel nucléaire afin de
réaliser des missions de bombardement conventionnel » ; « les Russes le font
avec le Tu-160 et les Américains avec le B-1B dans une stratégie de commu-
nication qui concourt à la démonstration de puissance. » (Pinel, 2018, p.97).

« Malheur aux nations qui n’auront pas compris que l’arme de l’avenir
est l’arme aérienne » (cité par Montagnon, 1997, p.178). Plus qu’actuel,
l’avertissement lancé par Ader en 1910 résonne comme une incitation à
poursuivre la prospective autour de l’arme aérienne, qui nous espérons
l’avoir montré, sert la décision politique en lui offrant des possibilités en
phase avec la donne stratégique.

7 Document 53 – Note d’information sur les FAS du 1er mars 1968, in De Lespinois,
Jérôme. (dir.) (2010). La doctrine des forces aériennes françaises (1912-1976). Paris :
La documentation française, p.330.
Penser les ailes françaises n°37

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Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 17

Wingmen Today and into the Future :


The Royal, United States,
and French air forces
Colonel Matthew Snyder (USAF), officier d'échange,
Lieutenant-colonel Christopher Houghton (RAF), officier de liaison,
Bureau Plans de l’état-major de l’armée de l’air

Over the past two decades of continuous military operations, the Royal
Air Force (RAF), the United States Air Force (USAF) and the French Air
Force (FAF) have been actively engaged around the globe and have often
operated together in joint coalitions. Despite differences in scale, the three
air forces have been confronted with the same challenges, share the same
values and remain steadfast in the pursuit of upholding international law.
The necessity of this relationship is not in question, in fact, such alliances
provide the greatest advantage the West holds over its adversaries both wit-
hin and external to the military domain. For instance, recent operations
against the Syrian regime highlight Air Power’s political utility. The strikes
demonstrated the strong unity amongst the three nations involved and sent
a strong message to those willing to use chemical weapons. However, within
such strength appear cracks that, in the past, have been targeted as a center
of gravity and pressure applied across the entire spectrum of influence could
weaken military cohesion and undermine political resolve. America’s shift
in priorities towards the Pacific requires the European nations, specifically
France and Britain as Europe’s two leading defence powers, to strengthen
their ties and shoulder a greater military burden. The intent of this article
is to explore why this military imperative exists, what factors are shaping it
and where partnership efforts are taking the Air Forces.

Evolving Environment

The FAF, RAF, and USAF have for many years shared multiple expe-
riences of operational cooperation in an increasingly complex, competitive,
and dynamic environment. Globalization and the rapid acceleration in in-
formation-age technology are changing not only the character of warfare,
but also the meaning of national security itself. As a result, these Air Forces
now face a very different security environment than that which they were
Penser les ailes françaises n°37

organized, trained and equipped for. After two decades of low-intensity


conflict that has atrophied our high-intensity skill sets and resources, some
argue we are not prepared for a traditional high-end conflict.

The world we now live in and will face in the future is not like what
we have seen before. Land, maritime, subsurface, air, space and cyber do-
mains are not only more contested, they are also more intertwined. The
growing intricacies of our interconnected world demand an extraordinary
shared awareness and ability to rapidly generate synchronized effects in a
way that transcends traditionally stove-piped domains. With the modern
advent of cyber threats, crypto currencies and hybrid warfare, we also face
an unprecedented entanglement of the diplomatic, information, military
and economic dimensions. Furthermore, an unprecedented acceleration
of technology development and proliferation is lowering the barriers of
entry for « high-tech » and leading to an unprecedented empowerment of
non-state actors such as industries and individuals. This complex blurring
of the domains and dimensions of power are consequently distorting our
fundamental understanding of threats and how to deal with them.

It seems clear that our collective overmatch in conventional power is


eroding as the world becomes increasingly competitive. Near-peer adver-
saries are leveraging economic recoveries and the greater prevalence of
technology to substantially advance their conventional and unconven-
tional military capabilities. Smaller antagonist countries and non-state
actors are also benefiting from pervasive distributions of technology that
allow them to rapidly close capability gaps. Moreover, this greater distri-
bution of technology coupled with increased globalization is resulting in
greater military dependencies on, and thus vulnerabilities from, multi-na-
tional corporations. Intensifying competition is not just limited to the
military dimension. Expanding rivalries over scarce resources like water
and energy are no longer just localized problems. Whole populations and
nation-states are progressively posturing for advantage and, if necessary,
conflict in these arenas. Needless to say, all of this intensified competition
is challenging the current world order. Most concerning, however, is an
increasing pace of change in how the world operates.

The rate of change in technology alone is staggering. From the stirrup


to the airplane, there have always been key technologies that changed the
character of warfare. The frequency of technology-induced reformations,
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 19

however, is accelerating like never before. It was just a little over thirty
years ago that the Internet began to spawn an information-age revolution
that we already take for granted. Only ten years ago, no one could have
foreseen just how transformative the smart phone would be for nearly all
societies. Game-changing technologies are not just occurring more fre-
quently, they are also beginning to converge. In particular, the conver-
gence of artificial intelligence, quantum computing, the cloud, 3D print-
ing and biotechnology in the next few years will produce an exponential
rate of change that may begin to exceed Moore’s Law. These technology
dynamics coupled with rapid societal changes like urbanization and shift-
ing demographics are putting a premium on the agility of our institutions,
especially our air forces. The future, as it can be seen today, only appears
to reinforce these trends.

Wingmen Priorities

The enduring military commitment across multiple theaters over the


past two decades, the growing power and diversity of potential adversa-
ries, and the development of increasingly diverse capabilities across mul-
tiple domains has placed a high demand on these three air forces. As the
respective French, British, and US Air Chiefs have indicated, despite each
of the air forces’ unique challenges and objectives, the focus on readiness
and the ability to sustain operations remain paramount coupled with
force modernization. Furthermore, the continued emphasis on partner-
ships and cooperation is essential to ensure future success.

Readiness and the ability to sustain operations are a collective priority


in safeguarding the ability of the RAF, USAF and FAF to fight and win.
People must come first. Loyalty, appeal, training, personnel conditions, ac-
quisition of joint command skills, development of the spirit of innovation,
allow them to refocus on the mission by simplifying procedures and making
best use of the latest developments in the digital domain. The air forces
must ensure that ready, skilled, and motivated people, in sufficient numbers,
are able to carry out their defined missions and to prepare for the future.
The recent strikes in Syria are a perfect illustration of these abilities.

Another collective priority concerns the modernization of the three air


forces to respond to all threats, across the entire spectrum of conflict in order
to maintain their qualitative superiority in flexibility, responsiveness, reach,
Penser les ailes françaises n°37

precision and power. The future operating environment will demand that we
fight as a Joint, Combined and Coalition force, and therefore requires the pri-
oritization of system interoperability and optimization of the joint, multi-do-
main and multinational integration of future Command and Control orga-
nizations. This will also require the most effective methods which promote
innovation and achieve acquisition flexibility to ensure the delivery of the
right equipment, in the right place, at the right time in sufficient numbers.

Partnership Work

Our collective Air Forces enjoy an advantage over our potential adver-
saries. Our partnerships and continuous efforts to collaborate and work as
a coalition are not only instrumental but have also been put to the test in
recent contingencies – most recently Syria. Partnerships not only facilitate
national credibility and international legitimacy but also provide means and
ways to build resiliency, particularly in military operations. This advantage
has been further strengthened through the continuous adaptation of these
three air forces in the current ever-changing and dynamic environment. To
be ready both today and tomorrow, our three air forces must continue to
evolve and adapt this special partnership. The recent work of the Trilateral
Strategic Initiative – a French, British, and US working group working for
the three Chiefs – is a case in point. The group looked at the evolution of
multi-domain command and control (MDC2), the respective Air Force efforts
in innovation, and an initial study into air force resiliency.

Multi-domain Command and Control : Technological advances in


cyber and the electromagnetic spectrum, robotics, artificial intelligence,
nanotechnology, biotechnology, and 3-D printing are prevalent across all
domains allowing our potential adversaries to utilize these advancements
asymmetrically to counter our strengths. The three Air Forces can no lon-
ger develop domain-specific solutions that require time and effort to syn-
chronize and federate. They must be ready to employ and support forces
in a mutually, seamless, effects-based approach. This success can only be
achieved by enhancing command and control (C2) capabilities and deve-
loping new C2 approaches to support Multi-Domain Operations (MDO)
in the Digital ‘Network-Centric’ Age.

Innovation : To maintain the competitive advantage over potential


adversaries in an increasingly complex, competitive and dynamic envi-
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 21

ronment, the three Air Forces and Airmen need to be more agile. Our
respective leaders recognize the long history of Airmen creativity based
on a « spirit of innovation » and the powerful propensity for innovation
in our young Airmen today. However, this creativity and spirit of inno-
vation must be encouraged and not become bogged down in the « frozen
middle » layer of bureaucracy. As such, all three nations are developing
more aggressive innovation initiatives. In the UK, the effort is driven by
the Ministry of Defense (MoD). In France, innovation projects are being
coordinated at the ministry-level through « ID : Innovation Defense. » In
the United States, the Secretary of the Air Force has made innovation one
of her top five priorities – reflected, for example, in the AFWERX initia-
tive – and the United States Air Force’s (USAF) Strategic Studies Group
recently initiated an Innovation Campaign Plan called « Unleashing a
Culture of Innovation. »

Resilience : Following the Cold War and the subsequent lack of near-
peer competitors, the West entered a period of seemingly superiority-
induced complacency – two decades which focused on efficiency rather
than effectiveness and resiliency. Our adversaries have not been idle and
have sought to exploit perceived vulnerabilities to leverage any advantage.
Consequently, resilience cannot be treated as an independent entity desig-
ned to simply react to exposed vulnerabilities and the most likely threats.
Rather, resilience is a mind-set that should be embedded in every com-
ponent of our work on an enduring basis. Simply, we must engender the
concept within our culture. The complex interdependencies of the modern
world require a compressive approach stretching up from the individual
all the way to the nation state. Resilience must include the ability to be
both proactive (anticipating and treating threats) and reactive (recogni-
sing and responding to the unknown) – it is therefore about robustness,
agility, and the ability to constantly adapt to change.

The world is changing faster than it ever has and its militaries no lon-
ger stand alone at the forefront of technology. The current technological
revolution has accelerated globalization, forcing distinct and differing
cultures to interact and often clash. The migration involved in this glo-
balization has begun to erode national identity opening vulnerable po-
pulations, particularly through social medial, to be shaped by malicious
entities offering to fulfill this yearning for identity. Furthermore, techno-
logies are advancing at such a rate that their affordability has led to their
Penser les ailes françaises n°37

proliferation. Non-state actors are now capable, though not directly, to


circumvent the conventional might of the west whilst state actors are
beginning to rapidly close the capability gap. The world has not truly
seen peace in recent history and for the reasons detailed it is unlikely to
do so in the foreseeable future. In fact, due to continued globalization
and technological proliferation, the threats are likely to increase in both
number and diversity. In the face of such threats a competitive advan-
tage cannot be assumed, our three Air Forces can no longer afford to be
complacent. It is necessary to rebuild resilience, free our innovative spirit
and above all ensure that we are interoperable. No one nation is able to
stand alone in the face of all these threats. No one nation can afford to
retain autonomy across all aspects of the defence spectrum. Recognizing
this fact, the French, British, and United States Air Forces have sought
to forge a path together not only in operations today but in all aspects
of warfare. This does not automatically imply that these three air forces
will converge on every issue, but that where divergence exists it is under-
stood, and where possible exploited to make the whole stronger.
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 23

Au cœur de l’opération Hamilton :


Joint Mission Commander
à bord de l’AWACS
Colonel Julien Sabéné,
Commandant le centre national des opérations aériennes

Vendredi 13 avril 2018 – 19h00 heure universelle

Alors que l’AWACS attend de s’aligner sur la grande piste de la base


aérienne 702 d’Avord d’où il décollera bientôt pour ce qui promet d’être une
mission hors norme, je me revois distinctement presque vingt ans plus tôt.

Je suis alors un spectateur parmi tant d’autres, dans une grande salle
de briefing située à Aviano. Y sont également présents tous les équipages
qui vont participer aux premières frappes menées depuis ce site, dans le
cadre de l’opération Allied Force sur le Kosovo dont le déclenchement
vient d’être décidé.

Le général de l’US Air Force qui s’exprime alors a su trouver les mots
justes pour motiver son auditoire et qui résonnent presque intacts dans ma
mémoire : « Ce soir est particulier. Vous décollez en effet pour l’inconnu mais
j’ai toute confiance dans votre réussite. En effet, vous êtes prêts car nous vous
avons entraînés pour ce type de missions. C’est bien sûr normal que vous ayez
de l’appréhension et je peux même vous garantir que vous n’oublierez jamais
la première nuit de ce conflit. Les missions qui suivront n’auront plus la même
saveur car nous saurons alors à quoi nous attendre. »

Ce soir, je ne suis plus spectateur mais acteur, « joint mission comman-


der » d’un dispositif interarmées et interalliés qui s’apprête à mener une
frappe en profondeur dans le territoire syrien, en réaction à une attaque
chimique perpétrée quelques jours plus tôt par le régime de Damas sur
sa propre population.
Penser les ailes françaises n°37

Cela fait quelques jours que nous préparons sans relâche cette opération,
en lien étroit avec le niveau stratégique (CPCO1) et les deux composantes im-
pliquées (CDAOA pour la partie Air et CECMED2 pour la partie marine).

Plusieurs briefings se sont succédé dans la journée afin que toutes les
parties prenantes jouant un rôle dans la mission confiée aux forces armées
françaises puissent s’imbriquer sans difficulté et interagir ensemble avec
fluidité, à l’instar d’une horloge dont le mécanisme met en œuvre de mul-
tiples composants, assemblés avec minutie.

Il va s’agir de combiner les tirs de missiles de croisière d’avions de


­combat (Rafale de l’armée de l’air) et étrangers (B-1B américains et Tor-
nado britanniques) avec ceux tirés depuis des moyens navals (FREMM3 de
la marine nationale, croiseurs et sous-marin américains), mais aussi une
couverture aérienne défensive adéquate (Mirage 2000-5 français et appa-
reils de défense aérienne de l’USAF) pour protéger le raid.

Afin de coordonner ce dispositif complexe et inédit, l’AWACS repré-


sente un vecteur précieux, en mesure de tout voir sur plusieurs centaines
de kilomètres de rayon avec son radar et même bien au-delà grâce à l’ap-
port du réseau établi par le biais de la liaison de données L16.

Pour cette mission dirigée par la France, l’armée de l’air a engagé deux
E-3F et je suis à bord de l’un d’eux. Je dispose d’un adjoint de la marine
nationale, présent à mes côtés depuis le début de la préparation. Son ex-
pertise de milieu est particulièrement utile pour les interactions avec les
bâtiments de surface tandis que nous fonctionnons en binôme pour les
autres sujets afin de garantir les meilleures décisions et de réduire les pos-
sibilités d’erreur d’appréciation ou de jugement.

Dans l’AWACS, mon adjoint et moi sommes disposés de part et d’autre


du TD4, qui est le chef d’orchestre du travail réalisé à bord de de ce centre
de détection et de contrôle volant par une quinzaine d’aviateurs, tous très
pointus dans leurs domaines.

1 Centre de planification et de conduite des opérations, situé dans les sous-sols du


Balardgone.
2 Commandement en chef pour la Méditerranée, état-major de planification de la
composante maritime en zone Méditerranée, installé sur Toulon.
3 Frégates multi-missions.
4 Tactical Director.
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 25

Vendredi 13 avril 2018 – 19h15 heure universelle

Tandis que les avions ravitailleurs C-135FR qui nous précèdent ont
tour à tour décollé espacés de quelques minutes, en respectant à la seconde
prêt les horaires coordonnés pour faciliter la constitution du raid, il est
temps pour notre appareil de s’aligner dans l’obscurité.

Cette fois, le bruit à pleine puissance des quatre réacteurs CFM-56 qui
équipent l’E-3F font vibrer tout l’avion ­– l’accélération est franche mais la
course assez longue avec une masse au décollage proche de celle maximale.
En l’absence de hublot, je perçois la rotation plus que je ne la visualise et
l’AWACS établit rapidement sa trajectoire de montée sur le cap qui va nous
permettre de constituer le « package » incluant plusieurs C-135FR, chacun
accompagnés de chasseurs qui devront ravitailler cinq fois pour réaliser cette
mission à grande élongation (plus de 7 500 km de distance à parcourir).

Ces quelques minutes de répit me permettent de repenser à ces quelques


jours intenses où nous avons travaillé d’arrache-pied pour coordonner cette
première mission combinée entre aviateurs et marins avec, à la clef, des tirs
simultanés de missiles de croisière SCALP, armement éprouvé et déjà utilisé
en Libye comme en Syrie, et MdCN5, dont ce sera le baptême du feu.

Il a fallu également intégrer les contributions des Américains et des


Britanniques, dont le périmètre prendra quelque temps pour se figer. La
présence d’un officier de l’USAF dans l’AWACS pour faire le lien avec le
dispositif US facilite grandement le travail de coordination.

Je me remémore les dizaines de cas qui n’étaient pas conformes que


nous avons identifiés lors de la préparation et les mesures correspondantes
dont je devrais décider, le cas échéant, la mise en œuvre.

Face aux responsabilités qui m’attendent cette nuit dans le cadre d’une
opération d’entrée en premier, pour la première fois face à des systèmes
sol-air et air-air de dernière génération, je m’interroge sur nos chances de
succès, sur les événements redoutés, sur des décisions qui pourraient avoir
de lourdes répercussions.

5 Missile de croisière naval.


Penser les ailes françaises n°37

Si ce moment d’introspection s’accompagne d’un sentiment de soli-


tude, ce dernier disparaît instantanément dès que nous sommes auto-
risés à mettre en route le système d’armes de l’AWACS, une dizaine de
minutes après le décollage.

En effet, tout autour de moi, chacun s’affaire sur sa console, en égre-


nant les procédures à mettre en œuvre pour activer les fonctions dont il
aura la charge pendant toute la mission, et j’ai le sentiment d’un ballet
bien rôdé où rien n’est laissé au hasard.

Avec Emmanuel, le TD, et Florent, mon adjoint, nos échanges se font


à la voix mais doivent être synthétiques pour s’insérer dans le flot sou-
tenu des communications qui nous parviennent au travers des multiples
radios que nous veillons.

Pendant tout le trajet de mise en place, je suis en lien constant avec la


métropole, plus précisément avec le CNOA6, qui est mon point d’entrée
dans la composante air.

C’est Laurent, chef conduite dans l’ouvrage enterré de Lyon Mont Verdun,
qui relaie mes demandes vers les organismes tiers tout en m’informant des élé-
ments nouveaux, utiles à prendre en compte pour notre dispositif.

À ses côtés sont présents dans la salle d’opération du CNOA le général


adjoint opérations (GAO) du CDAOA7 mais également le commandeur
de la défense aérienne et des opérations aériennes (COMDAOA), pour
garantir les échanges d’information avec les échelons supérieurs.

In fine, c’est toute une armada qui œuvre à la réussite de cette opération
et je m’efforce de jouer au mieux ma partition, à l’instar de tous ceux qui
m’entourent ou qui me soutiennent à distance.

6 Centre national des opérations aériennes : en charge de la police du ciel dans l’es-
pace aérien national, cette structure peut également conduire des missions menées à
l’étranger à partir du territoire national.
7 Commandement de la défense aérienne et des opérations aériennes.
©USAF
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 27

©[Link]
©EMA/COM
Penser les ailes françaises n°37

Vendredi 13 avril 2018 – 21h17 heure universelle

Tandis que notre raid aérien, maintenant en dispositif constitué, pour-


suit sa route au-dessus de la Méditerranée en direction de l’est, j’ai une
pensée pour les équipages qui sont en train d’effectuer le premier ravitail-
lement d’une longue série. En fonction de la turbulence, cela peut être une
phase délicate et l’écart est souvent ténu entre réussite et échec.

Connaissant certains des équipages à bord des chasseurs français, je


n’ai cependant pas l’ombre d’un doute sur leur dextérité.

Ce soir, c’est Richard qui assure les fonctions de mission commander du


dispositif aérien, depuis son Rafale. Nous avons fait nos premières armes
en escadron de chasse ensemble et cela a certainement facilité les échanges
à distance lors de la planification de cette opération complexe.

Dès les premiers messages avec le CNOA, je mesure la pertinence de la


préparation qui a lié tous les principaux acteurs impliqués ce soir. Au-delà
des multiples briefings qui nous ont permis de mieux appréhender les dif-
férentes possibilités à considérer en fonction des événements divers pou-
vant survenir pendant la mission, nous avons été confrontés à plusieurs
mises en situation.

Celles-ci nous ont permis de nous familiariser avec les responsabilités


de chacun et avec les procédures à mettre en œuvre, tout en facilitant la
prise en compte des what if, les cas qui ne sont pas conformes.

Cette préparation a surtout permis de souder toute une équipe, dont


certains acteurs seront distants de plusieurs milliers de kilomètres pendant
cette opération menée aux portes du Proche-Orient.

Vendredi 13 avril 2018 – 23h40 heure universelle

Le troisième ravitaillement des chasseurs est en cours et se déroule cor-


rectement. C’est le dernier avant le tir des missiles de croisière.

Dans l’AWACS, les visages sont concentrés et la tension devient pal-


pable à quelques minutes de l’engagement de nos moyens contre des cibles
distantes que nous savons hautement protégées.
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 29

Même si c’est la première fois que je suis engagé sur une mission aussi
inédite, cette nuit m’apparaît comme l’aboutissement d’années d’entraîne-
ment, dans un cockpit d’abord puis dans des centres de contrôle.

Depuis mes premiers vols sur avion de combat, le choix a été fait de
nous préparer à affronter un environnement difficile où nous ne disposons
pas de la supériorité aérienne. Nos chasseurs-bombardiers doivent épou-
ser le relief dans lequel ils peuvent évoluer quelle que soit la météo, de jour
comme de nuit, pour essayer de se soustraire aux systèmes sol-air ennemis
tandis que nos chasseurs de défense aérienne sont engagés pour tenir à
distance ou pour détruire les intercepteurs adverses.

À de nombreuses reprises, ces entraînements nous ont fait travailler


côte à côte avec nos alliés et plus particulièrement avec les forces aériennes
américaines et britanniques, dans des paysages aussi variés que les col-
lines verdoyantes des Vosges, les plateaux arides du Nevada ou les reliefs
lunaires de Djibouti.

Les exercices interalliés que nous réalisons chaque année nous per-
mettent d’échanger sur nos modes opératoires, d’œuvrer pour les rendre
plus compatibles tout en nous inspirant des meilleures pratiques. Au final,
cette même relation de proximité qui existe entre aviateurs français se re-
trouve avec nos partenaires étrangers les plus proches.

Disposant de moyens beaucoup plus contraints que ceux qui ont cours
outre-Atlantique, la flexibilité me semble la caractéristique qui distingue
les équipages tricolores – aujourd’hui présents dans de nombreux théâtres
d’opérations – de nos alliés.

Cette faculté d’adaptation, nous l’avons également mise à contribution


dans la chaîne de commandement ad hoc de cette opération, à laquelle j’ai
la chance de participer.

Bien que destinée à prendre en compte un environnement complexe et


exigeant où se côtoient des systèmes d’armes capables de fusionner leurs
capteurs, des missiles de croisière à la précision métrique, des échanges
sur liaison de données, des jumelles de vision nocturne de dernière géné-
ration, des communications cryptées et tant d’autres prouesses technolo-
Penser les ailes françaises n°37

giques, l’architecture C28 retenue pour ce soir se caractérise au contraire


par une approche pyramidale classique.

Afin de pouvoir prendre en compte un large spectre de situations dans


un contexte mouvant, les décisions structurantes sont élaborées et mises
en œuvre par des personnes et non par des machines.

Face à une profusion d’informations en provenance de multiples


sources, il serait tentant de s’en remettre à des aides décisionnelles au-
tomatisées mais ce n’est pas l’approche retenue qui valorise au contraire
l’homme dans la boucle, garantie d’une résilience suffisante et d’une capa-
cité à innover face à des cas qui ne sont vraiment pas conformes.

Nous saurons d’ici quelques instants si nos choix sont les bons.

Samedi 14 avril 2018 – 07h19 heure universelle

Alors que cela fait plus de douze heures que nous avons décollé, l’adré-
naline me garde encore pleinement éveillé. Les événements ont été denses
et se sont enchaînés pendant la phase tactique de la mission qui a été à la
hauteur de nos attentes.

Il nous faudra patienter un peu avant de disposer des résultats définitifs


de nos frappes mais c’est déjà un soulagement de ramener à bon port tout
le raid et d’avoir pu éviter les événements les plus redoutés.

Le jour est maintenant bien levé et nous découvrons une Île de beauté
qui porte bien son nom même si elle est accrochée par les nuages. Les deux
AWACS, qui évoluent à quelques kilomètres l’un de l’autre, ont mis le cap
sur Avord, aux ordres du contrôle aérien militaire.

Ce dernier nous indique que nous serons bientôt interceptés par la PO9,
dans le cadre d’un entraînement à la mission de police du ciel. Il s’agit d’un
Mirage 2000 qui a décollé de la base aérienne d’Orange et qui ne tarde pas
à se matérialiser sous la forme d’une traînée qui apparaît sur notre secteur
avant droit avant de se déplacer progressivement vers l’arrière.

8 Command & Control.


9 Permanence opérationnelle : moyens aériens de l’armée de l’air chargés d’intervenir
pour faire respecter la souveraineté de l’espace aérien national.
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 31

Au bout de quelques minutes, l’intercepteur nous a rejoints en patrouille


serrée, bien visible à gauche du cockpit. À la limite supérieure des nuages,
son camouflage en deux tons de bleu se découpe parfaitement sur le fond
blanc, en laissant admirer la magnifique silhouette delta du Mirage.

Après nous avoir salués d’un battement d’ailes, le pilote du chasseur


enclenche la post-combustion et nous quitte en montée. Il constitue un des
maillons de la chaîne de défense aérienne française qui met à contribution
plusieurs centaines de personnes, actives en ce début de week-end. Déter-
minés à garantir en toute circonstance la sécurité des Français contre une
menace qui viendrait des airs, leur journée commence tandis que la nôtre
est sur le point de se terminer.
Penser les ailes françaises n°37

Opération Hamilton :
savoir être prêt pour réussir

Lieutenant-colonel Bertrand Gallois,


Commandant en second le Core JFAC

Le 14 avril 2018, peu après 3h du matin, le président des États-Unis,


Monsieur Donald Trump apparaît sur les écrans de télévision du monde
entier. Il annonce que des sites liés au programme syrien d’armement
chimique viennent d’être frappés lors d’une opération conjointe améri-
cano-franco-britannique. Cette mission, unique en son genre, a mobilisé
des moyens aériens et navals des trois nations aux confins orientaux de
la méditerranée. Pour l’armée de l’air, Rafale, Mirage 2000-5, AWACS,
et ravitailleurs se sont rassemblés au sud du territoire métropolitain pour
effectuer un raid aérien de près de 7 000 km aller-retour et pour délivrer
des missiles de croisière SCALP, dans le cadre de l’opération Hamilton.
Optimisant l’engagement des AWACS et profitant des liens de confiance
établis de longue date avec nos alliés, l’armée de l’air a, parallèlement,
assuré la coordination et le contrôle tactique de l’ensemble du dispositif
interarmées et international, qui a abouti au tir de plus d’une centaine
de missiles de croisière. Les objectifs stratégiques et politiques fixés ont
ainsi été atteints. Plus long raid jamais mené par l’armée de l’air, l’exé­
cution de la mission constitue, en soi, une remarquable réussite, au re-
gard notamment du nombre de moyens engagés et des contraintes impo-
sées par l’éloignement de la zone d’opérations. Elle constitue la partie
émergée et visible de l’iceberg et n’aurait pu atteindre ce résultat sans une
planification détaillée et sans une préparation approfondie, réalisées es-
sentiellement, pour la partie aérienne, par le Core JFAC1, en lien avec les
unités impliquées. Retour sur les points-clé de ces phases décisives, dont
la qualité repose principalement sur les interactions et sur les échanges
entre les différents acteurs.

1 Unité du commandement de la défense aérienne et des opérations aériennes consti-


tuant le noyau d’une capacité de commandement et de contrôle (C2) des opérations
aériennes et implantée sur la Base Aérienne 942 de Lyon Mont Verdun.
DR
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 33

Le 14 avril 2018, le président de la


­République a « ordonné aux forces ar-
mées françaises d’intervenir [...] dans le
cadre d’une opération internationale [...]
dirigée contre l’arsenal chimique clan-
destin du régime syrien ».

©EMA/COM

Rafale participant aux frappes contre


le régime syrien.
Penser les ailes françaises n°37

La planification concerne en premier lieu l’ensemble des aspects tactiques


de la mission

Une fois les dossiers d’objectifs développés et validés, les trajectoires


des missiles doivent être étudiées finement afin de maximiser les chances
de succès et de s’affranchir de la menace adverse. Le premier emploi opé-
rationnel du missile de croisière naval par la marine nationale et la parti-
cipation de forces alliées imposent que cette étude soit, d’emblée, menée
avec l’ensemble des participants, français comme alliés. Ceci garantit l’ab-
sence de conflit entre les routes empruntées par les missiles et la sécurité
des avions tireurs. Cette étude s’appuie sur une connaissance précise de
l’environnement tactique et de la menace que font peser les capacités de
nos adversaires sur nos avions et sur nos missiles.

L’appréciation des capacités adverses repose sur un travail de fond


substantiel et sur des études de long terme. Elle doit être détaillée sous tous
les angles, depuis les domaines bien connus de chaque aviateur que sont
les capacités propres des aéronefs adverses, les moyens de guerre électro-
nique ou les réseaux de détection et de défense sol-air, … jusque dans des
domaines moins facilement quantifiables, comme les effets de la météoro-
logie solaire, les intentions de nos adversaires ou les attitudes et objectifs
nationaux de chaque puissance impliquée dans la région. Les interactions
entre composantes, avec nos alliés et entre les différents niveaux sont, ici
aussi, au cœur du processus.

Si les résultats de ces études conditionnent la réussite de la phase finale


de la mission, ils ne doivent pas occulter de nombreux autres domaines
absolument nécessaires à l’exécution de la mission dans son ensemble.

Pour les volets logistique et technique, en fonction des engagements et


des activités en cours, il convient, par exemple, de rapidement cerner si,
et sous quelles conditions, le volume de moyens requis est effectivement
disponible, de prendre en compte les délais d’acheminement des différents
matériels vers les bases de départ et les temps de maintenance liés à la mise
en configuration des avions (pleins de carburant des ravitailleurs, montage
des munitions, …), et de s’assurer de la disponibilité des installations opé-
rationnelles des bases… Le résultat de ces études permet ainsi de conce-
voir plusieurs plans, en envisageant les différents « What if », et, au déclen-
chement, d’aborder aussi sereinement que possible la phase de montée en
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 35

puissance. Ces processus, même au strict niveau national, impliquent de


nombreux intervenants au sein des différentes armées, directions et ser-
vices, et doivent donc être planifiés en totale concertation.

Du fait des élongations, l’architecture des moyens de communica-


tion doit offrir redondance et robustesse, afin de garantir aux autorités
responsables de la mission qu’elles seront capables de joindre en per-
manence les moyens engagés pour leur transmettre leurs ordres. Ainsi,
cette construction s’appuie sur des moyens principaux, réputés les plus
efficaces et sécurisés, mais envisage aussi des moyens alternatifs et des
moyens de secours, et prend en compte l’hétérogénéité des équipements
des différents aéronefs et navires.

En raison de la complexité et des délais de conception des réseaux,


les liaisons de données tactiques doivent aussi être prises en compte au
plus tôt, en envisageant l’ensemble des moyens, nationaux comme alliés,
potentiellement engagés. Cette architecture étant intimement liée à la
définition de la chaîne de commandement, les deux doivent être dévelop-
pées simultanément, par de nombreuses et fréquentes interactions entre
les différents spécialistes.

Cette phase de planification a lieu, idéalement, par anticipation et


à froid. Ce fut le cas pour Hamilton. Elle permet les interactions entre
le CDAOA et les différents protagonistes et l’établissement des grandes
lignes du plan. Il convient ensuite de les maintenir à jour ou de les actuali-
ser en fonction des évolutions constatées pour que, à la décision de déclen-
chement, les plans soient en adéquation avec la situation réelle. Ainsi la
phase de montée en puissance et de préparation finale de la mission peut
commencer dans les meilleures conditions.

Si la coutume veut que la première victime d’un conflit soit le plan lui-
même, le travail de planification sert de fondation aux décisions prises, et
offre aux personnes responsables d’avoir en tête l’esprit de la mission et les
objectifs afférents. Cette compréhension fine des attendus permet d’adap-
ter les décisions et de répondre efficacement lorsque les impondérables
surviennent. Et ceux-ci ne se privent pas de pimenter l’aventure…

La communication est souvent le premier domaine concerné. Sous


forte contrainte temporelle, cette phase mêle nécessairement plus étroite-
Penser les ailes françaises n°37

ment un grand nombre de personnes d’origine et de culture différentes :


diverses nationalités, marins, aviateurs… dont certains n’ont pas ou peu
été impliqués dans la planification. Ces personnes peuvent aussi évoluer
dans des environnements différents, aux codes et aux usages distincts :
niveau politico-stratégique, niveaux tactiques des composantes, unités de
combat, bases aériennes… Cette phase impose alors de partager en termes
clairs, précis et compréhensibles de tous, les directives et les ordres reçus.

Malgré une volonté d’action commune, les restrictions nationales


peuvent aussi influer sur la nature et sur le volume de moyens engagés,
générer des restrictions d’emploi (caveats) ou imposer des modifica-
tions dans les chaînes de commandement. Néanmoins, la connaissance
et la confiance mutuelle entre alliés et entre composantes, développées et
confortées lors d’exercices conjoints, offrent une meilleure réactivité dans
les échanges de personnel de liaison.

Dans ces deux registres, le rôle des officiers de liaison trouve toute sa
pertinence et prouve son efficacité, afin de transmettre, et éventuellement
de traduire dans une langue étrangère ou dans un vocable technique spéci-
fique, les impératifs de la mission dictés par leur milieu ou par leur nation
d’origine. Leur action, exigeante en termes de communication, impose
aussi d’équiper les différentes unités en moyens sécurisés offrant la possi-
bilité de dialoguer et d’échanger des données classifiées entre les différents
réseaux nationaux.

Lors de cette phase de montée en puissance, ces moyens doivent, en


outre, être adaptés et configurés pour permettre à la chaîne de commande-
ment mise en place d’exercer l’ensemble de ses prérogatives. Si cela n’a pu
être réalisé auparavant, il convient de finaliser l’organisation de la salle de
conduite et de tester, in situ, les différents outils en conditions aussi réalistes
que possible. Ceci impose encore de s’assurer de la diffusion, vers l’ensemble
des unités impliquées, des différentes clés de cryptage et des fichiers d’initia-
lisation indispensables au bon fonctionnement des moyens de communica-
tion modernes (liaisons de données tactiques, radio cryptées…).

Simultanément, sur les bases aériennes, se déroulent la préparation tech-


nique des avions, leur mise en configuration, l’actualisation de la connais-
sance de la menace et la définition précise des choix tactiques par les équi-
pages. Tirant profit de son entraînement quotidien, chacun applique ici des
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 37

procédures maintes fois répétées, dans l’environnement connu d’une base


aérienne qui se révèle un formidable outil de combat. Il permet en effet, au
niveau local, d’intégrer l’ensemble des soutiens issu des différents services et
directions au profit des équipages et des équipes techniques. Le soutien vie
(hébergement, nourriture…), le soutien carburant ou munitions sont mis à
disposition des unités combattantes au plus près de leur lieu de travail, en les
déchargeant ainsi des contingences matérielles.

L’ensemble de cette manœuvre est, bien entendu, suivi au plus près par
le CDAOA, via le Core JFAC et l’EMO Air, afin de pouvoir fournir aux
niveaux supérieurs un point de situation fiable de l’état des moyens prêts à
être engagés. Les divers pannes, délais et autres déconvenues sont rapide-
ment pris en compte pour estimer leurs implications et leurs conséquences.
Elles peuvent imposer éventuellement une réactualisation du plan. La pré-
paration technique d’aéronefs de remplacement offre plus de flexibilité et
de souplesse dans la gestion de ces impondérables. Le dialogue permanent
entre les unités et les différents centres de commandement, suivant des
procédures strictes, assure une bonne diffusion des informations.

Rapidement, dans les délais planifiés, les avions sont en configuration,


les équipages ont briefé la mission et chacun rejoint son poste, connaît
son rôle et, ce qui est attendu de lui. L’ordre d’exécution est transmis.
La phase de conduite débute. Les liaisons entre les différents centres de
­commandement sont établies, actives en permanence, et prêtes à être uti-
lisées immédiatement en cas de besoin. Dans cette phase aussi, communi-
cation, échanges et liaisons sont primordiaux. Elles deviennent plus dyna-
miques et tirent profit des nombreuses évolutions technologiques récentes.
Elles reposent toujours néanmoins sur les hommes et sur des procédures
éprouvées et testées lors d’exercices ou d’opérations récentes. Les avions
décollent, se rassemblent et se dirigent vers la zone d’opérations. Dans les
cockpits, dans la cabine de l’AWACS, dans la salle de conduite, la tension
monte à l’approche de la phase critique. L’ensemble des travaux menés
trouve là sa concrétisation. Les missiles sont tirés et volent vers leurs objec-
tifs. La position de chaque avion détecté par l’AWACS est diffusée vers les
chasseurs et transmise en temps réel vers les centres de commandement, à
près de 3 500 km de distance. Les liaisons de données tactiques permettent
l’échange des positions amies et le partage de la situation tactique entre
aéronefs et navires alliés. Les missiles atteignent leur but à l’heure prévue,
le raid est déjà sur le chemin du retour et les AWACS restent sur place,
Penser les ailes françaises n°37

protégés par nos alliés, pour évaluer la teneur de la réponse adverse. Les
ravitaillements en vol s’enchaînent, et après 10h de vol, les chasseurs puis
l’ensemble du dispositif rejoignent leur nid, avec la satisfaction du devoir
accompli. La tension retombe, la fatigue se fait ressentir, mais la mission
n’est pas totalement terminée.

La phase de débriefing et d’analyse commence. Chacun à son niveau


s’attache à identifier les points à améliorer, les forces et les faiblesses ren-
contrées lors de la mission. Ce processus, s’il est important dans le cadre
d’un raid unique, devient primordial dans le cadre du déclenchement d’une
campagne aérienne. Il permet rapidement d’ajuster les actions planifiées et
de réorienter, si nécessaire, les directives et les ordres pour atteindre les effets
recherchés par les niveaux supérieurs. Il se poursuit ensuite tout au long de
l’opération, en garantissant ainsi l’adéquation des actions aériennes avec les
objectifs de l’opération interarmées, interalliés. Ici aussi, dans un tempo plus
lent qu’au cœur de la phase tactique de l’opération, les communications,
les échanges d’informations entre l’ensemble des intervenants sont primor-
diaux. Ils permettent en effet la diffusion de directives et d’ordres cohérents
et précis, dont l’esprit sera bien compris par les unités de première ligne.

Ainsi, pour une mission « unique » du type d’Hamilton, comme pour une
campagne aérienne, dans le cadre d’un engagement purement national, ou
inter-alliés, le processus de planification, de commandement et de conduite
des opérations aériennes s’avère, comme elles, flexible et adaptable. Il repose,
au sein du CDAOA, sur des procédures éprouvées et sur la qualité et sur
l’entraînement du personnel engagé à chaque niveau. Il repose surtout sur
les capacités d’échange d’informations et sur les moyens de communication
qui, à chaque étape et sur un tempo variable, permettent les interactions, la
transmission des ordres et l’acquisition d’une situation commune partagée.
Du raid ponctuel à portée stratégique, aux missions quotidiennes de police
du ciel, en passant par les missions aériennes concourant aux opérations
interarmées, la phase de planification participe donc à une intégration opti-
male des effets de la puissance aérienne, en parfaite concordance avec les
effets opératifs, stratégiques et politiques recherchés.
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 39

Les bases aériennes comme réseau


d’outils de combat de l’armée de l’air
Lieutenant-colonel Bruno De San Nicolas,
Chef de la division études générales du Bureau Plans
de l’état-major de l’armée de l’air

Introduction

Dès les débuts de l’aviation militaire, les penseurs de la puissance aé-


rienne, considérèrent les bases aériennes et le réseau qu’elles composent
comme des éléments indispensables des opérations aériennes. Ils introdui-
sirent très tôt les principes qui définissent aujourd’hui le plan de station-
nement des bases aériennes de l’armée de l’air.

Dans la nuit du vendredi 13 avril 2018, l’opération Hamilton a été lancée


depuis le réseau des bases aériennes de l’armée de l’air, élément primordial de la
préparation et de la conduite de toute opération aérienne de grande envergure.

Cette opération a mis en avant l’importance de ce réseau pour l’appli-


cation de la puissance aérienne en démontrant sa pertinence et son effica-
cité en tant qu’outil de combat de l’armée de l’air.

Le réseau des bases aériennes : vision des penseurs de la puissance


aérienne

Clément Ader1 est le premier auteur à développer une réflexion sur


les bases aériennes, qu’il dénomme alors « aires ». Une aire est « le port
aérien des avions »2. Il distingue déjà à l’époque les bases aériennes per-
manentes, « aires permanentes fortifiées », et les bases aériennes proje-
tées, « aires mobiles ». Avec intuition, il soulève la nécessité pour les aires
d’être constituées en réseau, notamment en étant « reliées télégraphique-
ment entre elles par câbles souterrains ». À cela, il ajoute que « L’espace

1 Ader, Clément Agnès, né le 2 avril 1841 à Muret et mort le 3 mai 1925 à Toulouse, est
un ingénieur français, pionnier de l’aviation.
2 Ader, Clément, L’aviation militaire, p. 17.
Penser les ailes françaises n°37

[…] est parsemé d’aires disposées en échiquier »3. Cette notion d’échiquier
évoque dans une certaine mesure la notion de maillage.

Il préconise en outre qu’elles soient reliées aux réseaux ferrés afin de


pouvoir acheminer plus rapidement hommes et matériels.4

Selon lui, l’aviation militaire devrait être répartie sur l’ensemble du ter-
ritoire français sous la forme d’un maillage très serré de terrains d’avia-
tion, afin d’assurer une sécurité optimale à la France.5

La base aérienne est alors une base d’opération qui est aussi un point d’appui
logistique

Giulio Douhet6, quant à lui, énonce que l’efficacité d’un raid de bombar-
dement, par l’intermédiaire du rayon d’action, est conditionnée par le posi-
tionnement des bases aériennes par rapport à la ligne frontière ou de déploie-
ment.7 Il développe l’importance de la répartition des bases, en soutenant
que « l’arme aérienne doit être toujours prête à se mobiliser et à se déployer ».
Il précise : « se mobiliser signifie se rendre mobile, c’est-à-dire capable de se
déployer depuis des bases de stationnement du temps de paix […]. Se déployer
signifie adopter le stationnement le plus avantageux pour agir contre l’adver-
saire »8. Giulio Douhet évoque donc là la nécessité de disposer d’un plan de
stationnement ordonnant la répartition des bases aérienne sur l’ensemble du
territoire. Il introduit aussi la notion de base aérienne projetée en évoquant
le stationnement le plus avantageux pour agir contre l’adversaire.

Dès les années vingt, William (Billy) Mitchell9 affirme dans son pre-
mier ouvrage Our Air Force : The Keystone of National Defense, la néces-

3 Ader, Clément, L’aviation militaire, p. 319.


4 Aubout, Mickaël (capitaine), Les bases de la puissance aérienne 1909-2012, Centre
d’études stratégiques aérospatiales, 2015, p. 67.
5 Aubout, Mickaël (capitaine), Les bases de la puissance aérienne 1909-2012, Centre
d’études stratégiques aérospatiales, 2015, p. 68.
6 Le général Giulio Douhet (né le 30 mai 1869 à Caserte, près de Naples – mort le 15
février 1930 à Rome) est un militaire italien, théoricien de la guerre aérienne.
7 Aubout, Mickaël (capitaine), Les bases de la puissance aérienne 1909-2012, Centre
d’études stratégiques aérospatiales, 2015, p. 69.
8 Ibid, p 70.
9 Mitchell, William (Billy), (né le 29 décembre 1879, mort le 19 février 1936) était un
général américain, pilote et pionnier de l’aviation militaire.
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 41

sité, en temps de paix, d’avoir des bases permanentes bien identifiées qui
soient toujours prêtes à accueillir les forces aériennes. Plus loin, il souligne
que « la première chose à faire pour exercer la puissance aérienne est de
concevoir un réseau d’aérodromes […] ».

Un contemporain de William (Billy) Mitchell, William C. Sherman10, in-


tègre comme facteur de la stratégie aérienne la répartition des bases aériennes
en estimant que « la stratégie sera considérée comme l’art de bien disposer la
force aérienne sur ses aérodromes, de telle sorte qu’elle puisse prendre l’air dans
les conditions les plus avantageuses pour assurer le succès au combat ».11

À l’instar de Douhet, ces deux derniers auteurs confirment tous les


deux la nécessité de disposer d’un plan de stationnement.

Visionnaires, ces penseurs de la puissance aérienne dessinèrent les


traits caractéristiques des bases aériennes et du réseau qu’elles consti-
tuent de nos jours.12

Les bases aériennes sont réparties sur le territoire et forment un réseau


maillé tel que ce fut le cas pour les fortifications. Leur répartition répond
à un plan de stationnement qui tient compte notamment des contraintes
technologiques de l’aviation militaire (vitesse, rayon d’action et vitesse
ascensionnelle). Ce sont des bases d’opérations et d’appui logistique.

La base aérienne de nos jours

La définition d’une base aérienne peut être considérée sous l’angle administratif

En effet, le code de la défense13 définit une base aérienne comme le lieu


de stationnement des forces ainsi que des moyens de support et de soutien
répartis en unités. L’armée de l’air décline cette définition ainsi dans l’ins-

10 William C. Sherman (1888 – 1927) est un officier de l’armée américaine.


11 Aubout, Mickaël (capitaine), Les bases de la puissance aérienne 1909-2012, Centre
d’études stratégiques aérospatiales, 2015, p. 72.
12 L’évolution technologique de l’arme aérienne a éloigné la base aérienne de la ligne
de front.
13 Article R3224-11 du code de la Défense.
Penser les ailes françaises n°37

truction 2114 : « La BA est la formation administrative de l’armée de l’air re-


groupant des unités relevant des commandements organiques et opérationnels,
ou de l’administration centrale, ainsi que l’ensemble des moyens associés ».

Mais la base aérienne n’est pas uniquement une notion administrative.


En effet, la charte de fonctionnement de l’armée de l’air définit la base
aérienne comme à la fois, une plate-forme de combat, à partir de laquelle
s’exécutent les missions opérationnelles de l’armée de l’air (PPSA15, dis-
suasion, projection de puissance), le lieu d’entraînement et de maintien en
conditions, et le lieu de vie des aviateurs16.

Ainsi, en un même lieu et parfois simultanément, se déroulent les mis-


sions opérationnelles permanentes (dissuasion, alerte de défense aérienne,
missions de service public et de sécurité intérieure), les missions de frappe im-
médiate, et d’acheminement réactif de forces depuis la métropole et les tâches
quotidiennes de préparation opérationnelle ou de régénération des unités.

Le général d’armée aérienne Denis Mercier la définit ainsi à son tour :

« Système élémentaire de combat de l’armée de l’air qui permet l’exé­


cution des opérations 17 en métropole et à l’extérieur de la France, la
base aérienne est un élément constitutif de l’ADN de l’armée de l’air. »18

Son successeur, le général d’armée aérienne André Lanata quant à lui


développait en définissant la base aérienne comme le premier des trois
piliers du modèle de l’armée de l’air :

« Le premier pilier est celui des bases aériennes : l’aviateur vit, tra-
vaille, protège, régénère ses avions, s’entraîne et conduit ses opéra-
tions depuis une base aérienne. Pour cette raison, le fonctionnement
en bases aériennes constitue la clef de compréhension de l’organi-

14 Instruction N° 21/DEF/EMAA/MGAA fixant l’organisation des bases aériennes du


24 août 2015.
15 Posture permanente de sûreté aérienne.
16 Charte de fonctionnement de l’armée de l’air p. 49.
17 Compte-rendu de l’audition du général Denis Mercier, chef d’état-major de l’armée
de l’air, sur la loi de finances 2015 à la commission des Affaires étrangères, de la
Défense et des Forces armées au Sénat, le 4 novembre 2014.
18 Aubout, Mickaël (capitaine), Les bases de la puissance aérienne 1909-2012, Centre
d’études stratégiques aérospatiales, 2015, p. 9.
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 43

sation de l’armée de l’air, et la base aérienne constitue une partie


intrinsèque de l’outil de combat de l’armée de l’air. Le réseau de nos
bases constitue en effet le maillage indispensable à la réactivité, à la
permanence et à la résilience de nos actions. »19

Les bases aériennes sont des lieux d’opérations permanentes qui répondent
aux mêmes exigences que celles rencontrées en opérations extérieures

Plus largement, les bases aériennes contribuent à la résilience de la Na-


tion, en participant à la gestion de crise et au rétablissement des fonctions
indispensables à la continuité de l’État, comme en atteste le rôle joué par
ces plates-formes lors des catastrophes naturelles. En effet après la tempête
de décembre 1999, l’armée de l’air a permis la résilience de la nation en
mettant en place des moyens au profit des populations sinistrés.20

Un retour d’expérience sur les opérations récentes conclue en confir-


mant la notion d’outil de combat : « C’est parce qu’elles opèrent H24, que
les bases aériennes de l’armée de l’air peuvent basculer instantanément du
temps de paix au temps de crise et qu’elles apportent le soutien nécessaire
aux forces aériennes projetées pour durer. »21

Enfin, l’armée de l’air continue à faire évoluer ses bases aériennes avec
le concept Smartbase qui s’inspire du développement des Smart Cities
pour son volet technologique. Le concept Smart Base consiste, entre
autres, à ouvrir la base pour mieux exploiter le capital qu’elle renferme en
recherchant, par le biais de l’innovation, à nouer des partenariats.22 L’évo-
cation du concept de Smart City connecte la base aérienne dans le paysage
urbain qui l’entoure.

Le réseau des bases aériennes : les principes du plan de stationnement

La répartition géographique des bases aériennes repose sur un plan de


stationnement qui obéit à plusieurs principes.

19 Compte rendu d’audition du général André Lanata, chef d’état-major de l’armée de


l’air, à la commission de la défense nationale et des forces armées le 19 juillet 2017.
20 [Link]
taires-klaus
21 Compte-rendu interne sur le retour d’expérience de l’opération Serval.
22 [Link]
base-a-evreux
Penser les ailes françaises n°37

Cette répartition doit permettre d’assurer la tenue des contrats opéra-


tionnels permanents.

La nature profondément opérationnelle de la base aérienne a un effet


direct sur les critères d’implantation des emprises de l’armée de l’air.

La dissuasion nécessite de disposer de sites permettant la résilience des


forces par la dilution des moyens et la redondance des plates-formes et des
centres opérations. Certains d’entre eux sont à ce titre durcis et enterrés.
Cela concerne également beaucoup de sites radio radar isolés.

La défense aérienne, au travers de la posture permanente de sûreté aé-


rienne, impose la détection de toute menace aérienne et le déclenchement
immédiat des missions grâce à une surveillance de l’espace aérien reposant
sur un maillage global du territoire national par des stations radar et par
des radios reliées aux centres de commandement des opérations aériennes.
Ce maillage doit tenir compte des réalités physiques et géographiques.

La localisation des plates-formes accueillant les moyens aériens consa-


crés à la posture permanente de sûreté aérienne doit permettre aux avions
de chasse d’intercepter tout aéronef survolant le territoire national.

Au titre des missions de frappes instantanées dans la profondeur depuis


le territoire national, le plan de stationnement doit prendre en compte
l’implantation à proximité de sites logistiques spécialisés. À l’instar de la
dissuasion, la dilution des moyens est aussi un critère de choix.

La projection des forces conventionnelles ou spéciales doit être réalisée


à partir d’un réseau militaire d’escales aériennes adaptées et sécurisées à
proximité des forces terrestres et des dépôts logistiques.

Au titre des missions permanentes de service public de recherche et


sauvetage (SAR OACI, sauvetage maritime), les hélicoptères de l’armée
de l’air doivent pouvoir intervenir à terre et en mer en fonction des zones
de responsabilité dévolue à l’armée de l’air.

La mission d’évacuation sanitaire (EVASAN) impose une proximité


avec les grandes structures hospitalières militaires.
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 45

Les principes du plan de stationnement configurent le réseau des bases


aériennes permettant à l’armée de l’air d’assurer la tenue de ses contrats
opérationnels, la préparation de ses forces et la condition du personnel.

En plus de cette vocation immédiatement opérationnelle, la base aérienne


est aussi le lieu de vie quotidienne du personnel de l’armée de l’air, en temps
de paix comme en situation de crise. Plus particulièrement, la base aérienne
est le lieu de maintien en condition des équipements, de préparation opé-
rationnelle des unités et de la formation administrative de l’armée de l’air.

De ce fait, le plan de stationnement des bases aériennes doit aussi per-


mettre la réalisation des missions de préparation opérationnelle au combat,
qui doivent être conduites avec un impératif de réalisme maximal, en offrant
un accès rapide aux zones d’entraînement varié (vols montagne et survol
maritime pour les hélicoptères), aux champs de tir aérien et aux espaces
aériens d’entraînement disponibles et adaptés. Pour l’aviation de chasse, ces
espaces aériens doivent permettre la réalisation des vols supersoniques et
être cohérents avec les performances des munitions de nouvelle génération.

L’optimisation des flux logistiques, de la maintenance, des aéronefs


en ligne et des ressources humaines sera recherchée en regroupant autant
faire se peut sur une même base aérienne des aéronefs de même type.

Le réseau des bases aériennes dans les opérations

Dans la nuit du 13 au 14 avril 2018, au cours de l’opération Hamil-


ton, l’armée de l’air a mené des frappes en Syrie à partir du réseau des
bases aériennes.

Dès le 9 avril, l’alerte avait été donnée sur les bases aériennes de l’ar-
mée de l’air, plus particulièrement celles de Saint-Dizier, Avord, Mont-de-
Marsan, Luxeuil, Lyon et Istres.

Connectées entre elles, sur les plans tant logistique que technique, ces
bases aériennes ont permis la préparation et la montée en puissance des
unités impliquées dans le raid aérien coordonné par le commandement des
opérations aériennes situé sur la base aérienne de Lyon Mont Verdun. Ce
sont ainsi plusieurs capacités qui ont été déployées : Rafale, Mirage ­2000-5,
Systèmes de détection et contrôle aéroportés, avions ravitailleurs. Ces u
­ nités
W. Collet – ©Armée de l’air

Penser les ailes françaises n°37

Rafale sur la base aérienne de Solenzara,


lors de l’opération Harmattan, en 2011.
[Link]­– ©Armée de l’air

Mirage 2000D stationné sur la base


aérienne 172 à N’Djamena, au Tchad,
lors de l’opération Serval, en 2013.
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 47

aériennes ont réalisé des missions complexes à 3 500 km de leur base aé-
rienne respective en permettant, grâce à neuf missiles de croisière SCALP,
des frappes sur des centres impliqués dans le programme chimique syrien23.

L’opération Hamilton a été la démonstration des bases aériennes comme


réseau d’outils de combat de l’armée de l’air.

La base aérienne projetée

Le réseau des bases aériennes métropolitaines et outre-mer, peut être


amené à être étendu grâce aux bases aériennes projetées.

L’armée de l’air définit la Base aérienne projetée comme le système de


combat et le pion tactique de la composante aérienne24.

La BAP permet la mise en œuvre cohérente et maîtrisée de toutes les


capacités qui y sont déployées pour participer à la manœuvre globale de
la composante aérienne d’une force dans le cadre d’une intervention à
l’extérieur du territoire national.

Elle est en mesure d’accueillir ou de recevoir des détachements in-


terarmées et/ou interalliés, ainsi que des structures de commandement
(postes de ­commandement interarmées de théâtre ou postes de comman-
dement tactique).

Elle possède en outre un rôle logistique significatif (Airport Of Debar-


kation [APOD], plate-forme logistique, etc.).

C’est actuellement le cas pour les opérations Barkhane et Chammal qui


voient la mise en place de ce type de bases aériennes armées notamment
par des capacités en provenance de la métropole.

Ainsi, pour l’opération Chammal, une base aérienne auprès des forces
prépositionnées et une base aérienne projetée sont sollicitées.

23 [Link]
[Link]
24 Publication de l’armée de l’air n°865/DEF/CEAM/CDT/NP du 19 juillet 2016, la
base aérienne projetée.
Penser les ailes françaises n°37

Le retour d’expérience établira : « la Base aérienne 104 a su répondre à


l’ensemble des échéances et des missions ordonnées depuis le 15 septembre 2014
dans le cadre de l’opération Chammal. Elle a ainsi prouvé toute la pertinence du
dispositif Air et interarmées prépositionné aux Émirats arabes unis ».

Conclusion

Dès les débuts de l’aviation militaire, les penseurs de la puissance aé-


rienne anticipèrent le rôle clé du réseau des bases aériennes dans les opé-
rations. Ils dessinèrent ainsi les principes des bases aériennes qui les défi-
nissent encore aujourd’hui.

Véritable outil de combat et lieu de vie, les bases aériennes permettent


d’assurer les contrats opérationnels permanents et la préparation opéra-
tionnelle des forces aériennes.

Ainsi, le réseau des bases aériennes, est en permanence sollicité pour


toutes les opérations aériennes comme ce fut le cas pour la toute récente
opération Hamilton en Syrie.

Ce réseau est régulièrement étendu hors métropole en s’appuyant sur


des bases aériennes outre-mer, prépositionnées ou projetées.

Héritant du passé, l’armée de l’air prépare l’avenir grâce notamment à


l’innovation en développant le principe de Smartbase inscrivant le réseau
des bases aériennes dans la Smartcity.
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 49

De la préfiguration des combats de


demain à l’entraînement d’aujourd’hui

Général de corps aérien Jean Rondel,


Commandant les forces aériennes

La locution latine « Si vis pacem para bellum » nous invite, dès le temps
de paix, à fourbir nos armes. Mais comment se préparer à la guerre ? Non
pas seulement à la guerre d’aujourd’hui ou d’hier mais bien aussi à celle
de demain. Bien entendu, la continuité entre l’entraînement et la réalité du
champ de bataille est un paradigme essentiel pour qui veut appréhender la
préparation opérationnelle, ce que nos camarades anglo-saxons désignent
par « Train as you fight 1! ». Mais ce principe est par essence insuffisant
face à une menace protéiforme, diffuse et par essence adaptative, et il est
incomplet pour parer la totalité du spectre de menaces potentielles. Néan-
moins l’arme aérienne, par sa capacité intégratrice et fédératrice de moyens
offre des atouts majeurs face à ces menaces. Elle exige en contrepartie un
socle de compétences dont la maîtrise ne s’improvise pas, et une distribu-
tion fine des moyens. L’adaptation permanente des procédures de mise
en œuvre de nos systèmes d’armes aux menaces les plus déterminantes
est garante du maintien de l’armée de l’air française au rang de puissance
aérienne militaire majeure. Les succès de l’opération « Hamilton » contre
les sites chimiques en Syrie en avril dernier permettent-ils d’affirmer que
notre entraînement est la meilleure réplique de la guerre de demain ?

« Train as you fight » ou l’apport des opérations extérieures

L’expérience des opérations offre un support d’entraînement considérable et


de qualité

J-1, l’ordre est confirmé. L’étude de l’objectif et la préparation de la


mission sont effectués. Les contacts sont pris pour coordonner l’action
des divers participants : le renseignement, la chaîne de commandement

1 « Faire à l’entraînement comme au combat ».


Penser les ailes françaises n°37

et de contrôle opérationnel, la « mécanique », les contrôleurs aériens, …


toute l’armée de l’air est mise à contribution. Jour J, après un briefing
complet, l’opération est lancée, les ravitaillements en vol se succèdent de
manière nominale, l’objectif est en vue, l’armement est délivré. Le raid
rentre ensuite pour le débriefing. La mission est un succès.

Ce bref descriptif qui pourrait – à s’y méprendre – correspondre au ré-


sumé succinct de l’opération « Hamilton », correspond à celui d’une mission
d’entraînement quotidienne du personnel navigant, entraînement dont le
succès de cette opération n’est qu’un aboutissement logique. Cette conti­
nuité d’action repose sur l’exceptionnelle qualité des quelque 1 200 aviateurs
engagés en OPEX2 et dont l’expérience permet d’inscrire l’entraînement des
forces dans des scénarios évolutifs proches de la réalité du terrain.

Les aviateurs qui composent aujourd’hui nos unités de combat ont tous
bénéficié d’une forte expérience opérationnelle, et ce dès le début de leur car-
rière. Les engagements en Afghanistan, en Libye, dans la bande sahélienne
ou au Levant ont enrichi le « fond de sac » de nos unités. Les situations
rencontrées à l’entraînement n’ont jamais rien de fictif et chaque retour
d’OPEX ajoute son lot de scénarii dans les cellules tactiques des unités.

Cette expérience a également permis de connaître au mieux chacun de


nos outils. Il n’est pas un armement qui n’ait été soumis à l’épreuve des
opérations. La préparation opérationnelle en tant qu’ « aguerrissement »
n’a jamais autant bénéficié de conditions favorables.

mais elle est insuffisante face à une menace protéiforme, diffuse, et par es-
sence adaptative…

Les apports technologiques nous ont permis des gains tactiques pro-
bants. Ils viennent de la « numérisation » du champ de bataille, de la capa-
cité de permanence sur zone, de la multiplication des outils de partage des
informations. Ils ont permis de réduire de manière significative la boucle
décisionnelle pour garder un temps d’avance sur l’ennemi.

Mais les stratégies de contournement de l’adversaire sont nombreuses.


La standardisation des procédures, qui doit nous rendre prévisible pour

2 Opérations extérieures.
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 51

nos alliés nous rend également prévisible pour nos adversaires. Les règles
d’engagement qui limitent l’emploi de la force offrent à l’adversaire des
stratégies d’adaptation en raison justement de leur caractère prévisible.
Ces règles issues du droit des conflits armés offrent également une pré-lisi-
bilité de notre action sur le terrain. En définitive, notre armement devient
inoffensif lorsqu’un terroriste se réfugie dans une mosquée.

Évoluer et s’adapter sont les maîtres mots pour garantir le succès des
missions de plus en plus complexes auxquelles nous sommes confrontés.
Cette complexité est liée aux modes opératoires de nos adversaires (au-
jourd’hui les combattants de Daech, mais les stratégies de contournement
de nos adversaires d’hier en Afghanistan ou ailleurs étaient identiques). À
nos modes d’actions conventionnels, ils opposent une menace protéiforme et
diffuse. Dissimulés dans des zones urbaines, imbriqués dans la population,
ils mènent un combat asymétrique qui éprouve nos capacités et qui impose
un haut niveau de professionnalisme et un armement d’une précision accrue.

et incomplète face au spectre total de menaces potentielles

Nos adversaires d’aujourd’hui ne nous « challengent » pas sur la tota-


lité du spectre des menaces potentielles. La réapparition de menaces éta-
tiques conventionnelles nous impose maintenant de réoccuper le terrain
des combats « symétriques », avec un très haut niveau d’exigence.

Dans ce domaine, la mission RESCO3 est particulièrement illustrative.


Car si la France n’a pas encore eu à intervenir en zone non permissive
pour extraire un équipage éjecté, l’occurrence n’en est pas moins possible
(éjection puis exécution par Daech d’un pilote de F-16 jordanien en dé-
cembre 2014). Le maintien de cette compétence et de ce savoir-faire très
peu partagé du sommet du spectre est un atout majeur pour nos autorités
politiques et les protège des revirements de l’opinion publique en ne lais-
sant pas de combattants aux mains de l’adversaire. Elle caractérise notre
puissance aérienne, et représente une source de confiance essentielle pour
les équipages engagés en territoire hostile.

Les surprises stratégiques doivent également être anticipées. L’armée


de l’air, tient ici un rôle majeur. Elle utilise la totalité de l’expertise détenue

3 REcherche et Sauvetage au COmbat.


Caycee Cook, ©U.S. Air Force

Penser les ailes françaises n°37

F-16 de la Force aérienne royale


jordanienne. Avions similaires à
celui du pilote jordanien capturé
en Syrie par Daech.
©Armée de l’air

Un hélicoptère Caracal de
Cazaux en mission RESCO.
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 53

par son personnel, notamment pour l’élaboration du système de ­combat


aérien du futur (SCAF) qui permettra de garder une pleine capacité d’ac-
tion malgré la résurgence des environnements contestés (A2/AD : Anti
Access / Area Denial) et de faire face à l’ensemble des menaces futures.

Dans la perspective de combats « symétriques », la résilience est in-


dispensable. L’emploi de l’arme aérienne peut être entravé si notre outil
de défense (bases aériennes ou bases projetées) n’est pas préservé. Une
plate-forme est toujours un point clé du terrain (entretien des flux logis-
tiques, EVASAN4, renforcement sur court préavis, …). Le maintien en état
des pistes d’atterrissage a été une priorité opérative en bande sahélienne
comme au Levant. La pleine capacité dans le domaine de l’infrastructure
aéronautique est primordiale et nécessite un fort investissement.

L’arme aérienne et sa capacité intégratice et fédératrice de moyens sont


des atouts majeurs face à ces menaces. Leur maîtrise ne s’improvise pas

Au-delà des compétences et des expertises, dont chaque aviateur fait


preuve dans son domaine, la force de l’armée de l’air repose principale-
ment sur la capacité à les mettre en cohérence. La première brique est
sans conteste l’intégration de tous nos savoir-faire à partir de notre outil
de combat qu’est la base aérienne.

La projection de puissance peut être réalisée indifféremment depuis


une base aérienne de métropole ou depuis une base aérienne de cir­
constance. Pour faire face aux différents scenarii possibles, l’armée de
l’air possède une capacité d’appui au déploiement « génie aéronautique »,
unique au sein des armées, qui garantit aux forces aériennes de dispo-
ser des infrastructures indispensables à leur projection et à leur activité
opérationnelle dans le cadre d’une entrée en premier ou d’une gestion de
crise dans la durée sur tout type de théâtre d’opérations. ­Composante
fonctionnelle, le génie aéronautique a pour objet d’appuyer, de soutenir
et de sécuriser l’emploi des forces aériennes par l’aménagement de leur
espace d’engagement ou de stationnement.

Par son action sur le milieu physique, le génie aéronautique contribue


plus particulièrement à l’appui au déploiement et au soutien au station-

4 Évacuation sanitaire.
Penser les ailes françaises n°37

nement. En l’occurrence, les UAD5, (25e RGA6, le GAAO7 et le GAIA8),


remplissent des missions opérationnelles parfaitement complémentaires
qui permettent de préparer et d’accompagner l’arrivée et l’installation
d’une force aérienne sur un théâtre d’opérations, de favoriser sa manœuvre
et sa mobilité, de préserver sa capacité opérationnelle et d’assurer son dé-
sengagement. Le gain tactique apporté à la manœuvre aérienne par une
poignée de spécialistes peut être considérable et les UAD sont en mesure
d’apporter un effet décisif sur le terrain en quelques jours.

Cette capacité apporte l’autonomie « infra » indispensable à la réactivi-


té qu’offre l’arme aérienne. Mais au-delà de l’infrastructure physique des
bases, leur organisation constitue le socle sur lequel repose cette aptitude
à intervenir sans délais, à frapper en tout lieu et de manière durable. Les
bases aériennes sont structurées pour permettre une continuité entre le
temps de paix et le temps de crise. L’escadre, « nouveau » maillon essentiel
de commandement, est au cœur de cette réorganisation. Elle permet
d’optimiser l’emploi cohérent de l’ensemble des moyens nécessaires à l’en-
traînement des forces ainsi qu’à la réalisation des missions opérationnelles.

Le modèle de base aérienne XXI s’avère adapté à la réalisation d’une


mission du type « Hamilton ». En impliquant un minimum d’acteurs dans
un temps réduit, ce modèle permet de réaliser des missions délicates bien
au-delà de nos frontières en gardant un niveau élevé de confidentialité.et
en préservant le potentiel humain des aviateurs, par ailleurs toujours très
sollicité. Enfin, la concentration des moyens (lots de rechange, matériels
de servitude notamment) au sein d’une même base aérienne facilite le sou-
tien technico-logistique dans la durée.

Le maillage de nos réseaux et la continuité opérationnelle « du temps


de paix vers le temps de crise » de notre outil de combat s’illustre parti-
culièrement à travers le contrôle aérien assuré de bout en bout par nos
contrôleurs durant « Hamilton ». En effet, les avions ravitailleurs C-135,
E-3F AWACS, Rafale et Mirage 2000 de l’armée de l’air, armés de leurs

5 Unités d’appui au déploiement.


6 Régiment du Génie de l’air.
7 Groupement Aérien d’Appui aux Opérations.
8 Groupement Aérien des Installations Aéronautiques.
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 55

missiles, ont pu décoller grâce aux ESCA9. Les CMCC10 les ont guidés des
quatre coins de la France vers la zone de rassemblement. Un CDC11 a alors
pris le relais pour assurer la mise en place du raid avant de le transmettre
à l’AWACS qui l’a accompagné et qui a dirigé les opérations sur zone. Le
retour, 12 heures plus tard, s’est effectué dans les mêmes conditions.

Elle exige un socle solide de compétences…

L’armée de l’air d’aujourd’hui est le fruit des décisions politiques qui ont
conduit le destin de la France depuis la fin de la seconde guerre mondiale :
une volonté de peser comme grande puissance et l’affirmation d’une forte
indépendance. La puissance aérienne française s’est donc construite autour
d’un modèle d’armée complet et équilibré capable d’agir, de manière auto-
nome ou en coalition, sur l’ensemble du spectre des missions afférentes aux
cinq fonctions stratégiques de la défense : la dissuasion, la protection, la
prévention, la connaissance et l’anticipation, et enfin l’intervention.

Pour l’aviation de chasse, la capacité à mener l’opération « Hamil-


ton » est issue des expertises détenues dans chacune de ces fonctions, et
démontre la pertinence du modèle choisi. Un modèle qui offre à l’armée
de l’air la capacité d’accomplir ces missions « haut du spectre » (entrée en
premier, tir d’armement « stand off »12 , etc…).

Pour l’aviation de transport, les opérations aériennes aéroportées d’en-


vergure, en milieu semi-permissif ou non permissif, représentent le haut
de spectre. Au-delà des savoir-faire spécifiques à la mise à terre, elles né-
cessitent également de maîtriser parfaitement l’intégration au sein d’une
COMAO13 (gestion du vol en patrouille, interaction avec les chasseurs en
protection, intégration des menaces sol-air etc.). Cette maîtrise impose
nécessairement un entraînement récurrent et réaliste.

L’interopérabilité, tant interarmées qu’interalliées, est fondamentale


pour les opérations menées par l’armée de l’air. Ainsi, dans un milieu où les

9 Escadron de le Circulation Aérienne.


10 Centre Militaire de Contrôle et de Coordination.
11 Centre de Détection et de Contrôle.
12 Armement tiré à distance de sécurité.
13 Composite Air operation.
Penser les ailes françaises n°37

coalitions priment, les liaisons de données tactiques sont devenues un élé-


ment clé pour un outil de combat aérien global, réactif, à forte élongation.

C’est pourquoi, depuis l’opération « Harmattan » sur la Libye en 2011,


les forces aériennes s’attachent à accroître leur maîtrise de ces systèmes
notamment durant les campagnes VOLFA14 ou NAWAS15 pour lesquels,
les LDT16, revêtent un rôle majeur. À travers des exercices réguliers, l’en-
semble des aviateurs du commandement des forces aériennes se prépare
à mener des missions d’envergure. Le CFA17 s’attèle à développer des in-
teractions permanentes avec nos alliés afin d’améliorer l’interopérabilité
et la connaissance mutuelle. En effet, bien que nous revendiquions notre
autonomie à conduire une opération de l’envergure d’« Hamilton », ce
type de raid aérien est souvent mené en étroite collaboration avec nos
alliés. Il est rendu possible grâce aux nombreux échanges ou exercices
conjoints réalisés tout au long de l’année. Les VOLFA, exercices majeurs
du CFA, offrent ainsi une opportunité unique à chaque participant de
s’entraîner dans un environnement dense et exigeant.

… et une distribution fine des moyens

Ces entraînements de grande envergure sont particulièrement gour-


mands en moyens, dans un contexte où les ressources sont sous une forte
tension en raison des engagements opérationnels multiples de l’armée de
l’air. La recherche d’une empreinte logistique la plus faible possible est un
des enjeux de la préparation au combat. Il convient que les moyens mis en
œuvre profitent à la totalité des aviateurs impliqués dans l’exercice.

La stratégie du CFA est fondée sur l’anticipation sur 24 mois des objec-
tifs de qualification opérationnelle lors des exercices VOLFA. La durée effi-
cace de l’exercice (de l’arrivée des unités d’appui au déploiement en amont
de VOLFA, à leur départ) a été augmentée. Les gains d’échelle dégagés
permettent de pallier en partie les difficultés de génération d’activité que
connaissent globalement nos unités. Le « ticket d’entrée » en termes de quali-
fication a été adapté afin que chaque opérateur puisse bénéficier de l’exercice.

14 Exercice majeur du commandement des forces aériennes.


15 Exercice majeur à dominante « défense sol-air ».
16 Liaisons de données tactiques.
17 Commandement des forces aériennes.
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 57

Dans chaque domaine « métier », la concentration des efforts et l’éco-


nomie de moyens sont systématiquement recherchés.

Dans le contexte actuel, ces principes sont particulièrement importants


dans le monde du transport aérien militaire dont la particularité réside dans
la permanence des besoins de transport des armées. Toute concentration des
moyens au profit d’un exercice a des conséquence fortes sur le flux logistique
des opérations en cours. Il s’agira donc toujours d’un compromis qui néces-
site des priorisations, une planification et une anticipation très fine.

Afin de faciliter ce compromis entre les besoins d’entraînement et le


besoin de capacité de transport, des investissements rapides et significa-
tifs dans des outils de simulation adaptés et interconnectés doivent être
lancés. L’exemple de la simulation dans l’utilisation des soutes de nos
aéronefs de transport est à ce titre très probant. Le développement de la
simulation distribuée et la montée en puissance du DMOC18 nous per-
mettront de changer de paradigme dans l’activité de préparation opéra-
tionnelle de l’ensemble des aviateurs (équipages, contrôleurs, sol-air,…)
afin d’optimiser une ressource comptée.

L’optimisation des moyens réside également dans l’organisation même


du CFA qui dispose d’un centre de permanence et de synthèse organique
dont le rôle est de fluidifier l’approvisionnement logistique entre les diffé-
rentes entités. Activée 7J/7 et H24, cette permanence au sein de l’état-major
du CFA permet de réagir en temps réel afin d’identifier les ressources au sein
de l’armée de l’air et d’ordonner les mouvements prioritaires de matériel.

L’adaptation permanente des procédures de mise en œuvre de nos


systèmes d’armes aux menaces les plus complexes…

Les aéronefs modernes employés au combat sont dotés de systèmes qui


font appel à des techniques de pointe et qui offrent des avantages décisifs
face à nos adversaires (maîtrise du temps long autant que du temps court
voire du temps réel, ubiquité, précision etc…). Le volume d’informations
généré par ces systèmes est considérable. Il tend à enfler de manière continue
à mesure que nos matériels se modernisent. Cette masse d’informations né-
cessite un système de traitement solide afin d’être intelligibles, hiérarchisées
et présentées de manière pertinente au commandeur de la Force.

18 Distributive Mission Operation Center.


Penser les ailes françaises n°37

Les liaisons de données tactiques (LDT) sont le support logique


au réseau aérien physique qui intègre un nombre diversifié de vecteurs
(AWACS, chasseurs de l’armée de l’air et de la marine). Ce support lo-
gique permet au chef militaire de suivre en temps réel la situation opéra-
tionnelle. C’est une aide essentielle à la décision. À ce titre, la disponibi-
lité des moyens sur lesquels reposent ces LDT ne peut souffrir d’aucune
interruption de service. Elle s’appuie sur des connaissances techniques
solides de la part des spécialistes de l’EAC2P19.

Élément à part entière de l’élongation des vecteurs aériens, les LDT néces-
sitent une souplesse de déploiement qui doit répondre aux délais contraints
fixés par le politique lors de raids de type Hamilton et qui doit posséder une
faible empreinte en alliant réactivité, concentration des efforts et discrétion.

Les LDT offrent des possibilités considérables dans le domaine de la


préparation au combat, notamment grâce à la simulation qu’elles per-
mettent. Le futur centre de simulation DMOC, met déjà en œuvre un
système qui permet d’enrichir une situation aérienne réelle par des don-
nées simulées. Par exemple, il est désormais possible de présenter à un
pilote de chasse ou à un système de défense anti-aérien à l’entraînement
qu’il a beaucoup plus d’ennemis face à lui qu’en réalité, en complétant la
détection de son radar par des détections simulées, transmises par liai-
son de données. Les contrôleurs aériens et les opérateurs disposent aussi
de ces données simulées, et peuvent ainsi s’entraîner à gérer une menace
bien plus dense et complexe qu’en réalité.

Ce système permet également de jouer le rôle d’un centre de comman-


dement qui diffuse des ordres en cours de mission et qui entraîne toute la
chaîne opérationnelle à réagir et à s’adapter, comme en opération.

Les gains sont multiples en alliant économie de moyens, qualité et réa-


lisme de l’entraînement. Les bénéfices sont communs aux pilotes et aux
acteurs du C220 tout en modulant aisément le niveau de difficulté.

19 Escadre aérienne de commandement et de conduite projetable.


20 Command and Control.
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 59

Cette adaptation permanente est garante du maintien de l’AAF au rang de


puissance militaire majeure

L’arrivée du Rafale a révolutionné les méthodes de préparation au


­combat. L’aéronef permet de passer, au cours d’un même vol, d’une mis-
sion à une autre (défense aérienne, attaque au sol, appui renseignement
etc…) ce qui lui vaut le qualificatif de « swing role ». Les équipages ont
dû eux aussi devenir multi-missions et acquérir les expertises auparavant
détenues par de multiples unités opérant sur différents vecteurs.

Afin de coller au mieux à ce modèle, le CEMAA soulignait que l’avia-


tion de combat devait se reposer « sur la pleine exploitation de la polyva-
lence du Rafale » afin d’assurer dans la durée un socle fondamental de
capacités maintenant l’armée de l’air au rang des puissances militaires
majeures. S’inscrivant dans cette démarche, les référentiels d’entraîne-
ment ont évolué pour s’adapter à ce nouveau paradigme et pour résister
à l’épreuve des théâtres d’opérations. L’entraînement, rationnalisé au
juste besoin, doit néanmoins assurer la transmission de l’ensemble des
expertises détenues, et éloigner tout risque de lacune capacitaire favorisé
par un contexte de forte tension opérationnelle.

Cet enjeu de la transmission des expertises est au cœur de la préparation


au combat et représente un défi quotidien. Dans le domaine du transport
aérien, il est malheureusement illusoire dans le contexte actuel des moyens
financiers, techniques et humains, de vouloir tendre dans la période actuelle
vers une préparation opérationnelle homogène de l’ensemble des équipages.
Pourtant la conservation du savoir-faire est un impératif. Elle doit égale-
ment être associée à une capacité de remontée en puissance. C’est pour cela
que le principe de « label » a été adopté, grâce auquel toutes les compétences
les plus pointues sont entretenues et transmises par un nombre limité d’ex-
perts. Dans le domaine du transport aérien militaire, le CIET21 (« Weapon
School » à la française) en est une des parfaites illustrations.

Il est cependant essentiel de bien déterminer le format de ces « noyaux


durs » afin de ne pas atteindre une taille sous-critique qui leur ferait perdre
toute résilience face à une difficulté conjoncturelle (RH, technique, etc).

21 Centre d’instruction des équipages de transport.


Penser les ailes françaises n°37

Dans le domaine de l’infrastructure aéronautique, la pluralité des ac-


tions menées par les UAD engagées dans la BSS22, au Levant ou encore en
RCA23 démontre l’importance de maintenir, dans les cursus d’instruction
et de formation, tous les savoir-faire actuellement détenus. Pour autant, la
préparation opérationnelle du personnel doit être adaptée en permanence
pour prendre en compte les nouvelles conditions d’engagement (ex : gestion
de foule hostile [RCA]), les nouveaux cadres d’emploi tels que l’appui
aux forces spéciales mais également l’arrivée de nouveaux matériels avec
notamment l’utilisation de l’A400M sur terrain sommaire.

Conclusion

L’aviateur, fort d’une adaptabilité acquise par l’expérience du change-


ment, sait être au rendez-vous des opérations, à l’image du raid Hamilton.
L’armée de l’air prépare son personnel sous l’égide du « fight as you trai-
ned (for) » afin que chaque opérateur retrouve avec familiarité en OPEX
ce qu’il a maintes fois répété à l’entraînement. Les enjeux demeurent la
capacité à appréhender au mieux la guerre de demain (se préparer), ap-
puyer l’engagement opérationnel au quotidien (agir) et ne pas hypothé-
quer l’avenir (durer). Le succès du raid Hamilton permet d’affirmer que
la préparation au combat actuelle est à la hauteur de nos ambitions, y
compris dans le haut du spectre. Le pas à franchir pour affronter sereine-
ment l’éventail des surprises stratégiques reste considérable, et le métier
doit sans cesse être remis à l’ouvrage.

22 Bande Sahélo Saharienne.


23 République Centreafricaine.
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 61

La capacité stratégique de ravitaillement


en vol : maillon indispensable
des missions de projection de puissance
Général de corps aérien Bernard Schuler,
Commandant les forces aériennes stratégiques

Le spectre d’action de la puissance aérienne s’est construit par des ap-


ports successifs et décisifs, associant innovation, possibilités techniques
et implication des aviateurs dans l’acquisition de savoir-faire spécifiques.
Les moyens aériens de combat de l’armée de l’air ont aujourd’hui la capa-
cité d’agir vite et loin, avec une létalité foudroyante, comme l’illustre l’opé-
ration Hamilton menée récemment vers la Syrie. La réalisation de cette
opération démontre une nouvelle fois l‘aptitude de la France à planifier,
à programmer et à conduire une mission de projection de puissance, pour
réaliser, sous faibles préavis, des frappes aériennes précises, depuis le ter-
ritoire national, à plusieurs milliers de kilomètres de la métropole. Cette
capacité stratégique ne pourrait être engagée sans des moyens de ravitaille-
ment en vol, indispensables pour procurer l’allonge des avions de combat
engagés dans ce type de mission.

La France a acquis en 1964 les moyens et les compétences nécessaires


aux missions de ravitaillement en vol au titre de la mission de dissuasion
nucléaire confiée à l’armée de l’air. Elle les a par la suite adaptés et en a
diversifié le spectre opérationnel en soutien des missions conventionnelles.
Elle possède aujourd’hui, dans le domaine du ravitaillement en vol, une
capacité de premier rang, robuste, fiable, polyvalente et réactive, dont la
modernisation est engagée.

Une capacité stratégique développée au titre de la mission nucléaire


aéroportée

La seconde guerre mondiale assoit la puissance aérienne dans la ca-


pacité de bombardement stratégique, au travers du développement de
bombardiers lourds capables d’opérer, à haute altitude, à des distances
de plusieurs centaines de kilomètres depuis leurs terrains de décollage.
DR

Penser les ailes françaises n°37

C-135FR ravitaillant un Mirage IV.


Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 63

Dans les années 1950, les États-Unis mettent en service des bombardiers
stratégiques à réaction, notamment pour assurer la mission nucléaire,
et développent des techniques de ravitaillement en vol afin d’augmenter
l’autonomie opérationnelle des appareils. Le premier avion ravitailleur
utilisé est le KC-97 « Stratotanker », construit sur la base d’une cellule
de B-29. La capacité de ravitaillement en vol assurée par un système de
perche télescopique, conçu pour ravitailler par injection les avions dotés
d’un réceptacle (système dit « rigide ») ; pour permettre le transfert de
carburant en vol à des avions équipés d’une perche de ravitaillement, ce
système peut être prolongé d’un tuyau souple au bout duquel est fixé un
panier (système BDA pour Boom and Drogue Adaptator). La vitesse de
vol de cet appareil à hélice durant la phase de ravitaillement est cepen-
dant inadaptée à celle des nouveaux bombardiers stratégiques à réac-
tion. Sur la base du prototype Dash 80, qui effectuera son premier vol
en 1954 et qui servira également de base à l’avion de transport civil à
long rayon d’action Boeing-707, la firme américaine Boeing développe
alors le KC-135. Cet appareil quadrimoteur, construit autour du système
de ravitaillement en vol, est produit à plus de 700 exemplaires. La tota-
lité de la flotte a été livrée entre 1957 et 1965. Il est toujours en service
aujourd’hui, et devrait le rester jusque en 2040 au sein de l’USAF.

De manière similaire aux exigences opérationnelles ayant conduit à la


mise en service du KC-135 en appui des missions nucléaires stratégiques
aux États-Unis dans les années 1950, la capacité de ravitaillement en vol
est intimement liée à la constitution, dans les années 1960, d’une compo-
sante nucléaire aéroportée française. En effet, en dépit des performances
et des capacités d’emport du Mirage IV, commandé en 1957, il apparaît
très vite nécessaire d’y associer un avion ravitailleur afin de disposer de
l’allonge stratégique suffisante pour disposer d’un rayon d’action en adé-
quation avec les attendus de la mission de dissuasion aéroportée : l’ennemi
à dissuader se situait à plusieurs heures de vol de la métropole. La France
va initialement chercher à acquérir, de façon autonome, des moyens de
ravitaillement en vol au sein de son industrie aéronautique. Plusieurs op-
tions sont envisagées : Mirage IV ou Vautour équipés d’un pod de ravi-
taillement constitué d’une nacelle et d’un treuil, options abandonnées au
regard des coûts et des contraintes de mise en œuvre – Caravelle en confi-
guration ravitailleur, projet là encore abandonné, tant pour des raisons
techniques que pour des délais de développement. Dans le même temps,
Boeing s’est manifesté auprès de l’armée de l’air à l’automne 1961 pour lui
Penser les ailes françaises n°37

proposer des avions de transport. Sur la base de cet échange, la France en-
gage une étude élargie prévoyant l’acquisition de douze KC-135, appareil
dont les performances sont jugées compatibles avec celles du Mirage IV.
Au terme de négociations politiques et diplomatiques, la France procède à
l’été 1962 à l’achat direct auprès de l’USAF de 12 C-135F (version spéci-
fique, disposant notamment d’un plancher de soute métallique, destiné à
supporter davantage de charge et à effectuer des missions de transport de
fret). Après une période d’essais avec le Mirage IV, et après la formation
des premiers équipages sur « tanker », la livraison des C-135F s’échelonne
durant l’année 1964. La flotte de C-135F, placés sous le commandement
des forces aériennes stratégiques, est intégrée à trois nouvelles escadres de
bombardement mixtes, constituées chacune par ailleurs de trois escadrons
de bombardement équipés de Mirage IV A. Le 8 octobre 1964, un Mirage
IV A et un C-135F prennent la première alerte nucléaire opérationnelle sur
la base aérienne de Mont-de-Marsan et ouvrent par là-même un cycle qui
permet, de manière ininterrompue depuis cette date, la permanence de la
composante nucléaire aéroportée française.

Début mai 1966, un C-135F et un Mirage IV A de l’EB 1/91 « Gas-


cogne » effectuent la première traversée transatlantique d’un avion de
combat à réaction français. Au terme de 7h40 de vol et de trois ravitaille-
ments, cette première mission de convoyage se pose sur le terrain de Bos-
ton, aux États-Unis. Ce vol inédit constitue la première étape d’un périple
de 20 000 kilomètres qui prendra fin sur la piste de Hao, en Polynésie
française. Ce déploiement est organisé dans le cadre de l’opération « Ta-
mouré » qui aboutira à l’explosion, après largage d’un Mirage IV, d’une
bombe nucléaire de type AN 21, le 19 juillet 1966, au large de Mururoa.
Cette première mission de convoyage démontra la maturité du système
d’arme complet, et notamment son élongation, et le savoir-faire acquis
par les équipages, nécessaire à la réalisation de ce type de missions de pro-
jection : endurance, capacité de navigation sur de longue distance et de
gestion d’un dispositif aérien dans un environnement évolutif.

Diversification et consolidation des capacités de ravitaillement en vol


en appui des missions conventionnelles

Parallèlement aux missions liées à la dissuasion nucléaire, l’évolution


de la situation géopolitique internationale conduit la France à développer
une capacité de projection de forces aériennes dans le cadre des missions
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 65

conventionnelles, notamment vers l’Afrique. L’opération « Lamantin »


marque dans ce cadre un tournant opérationnel majeur : la projection
et l’appui de Jaguar de la 11e escadre de chasse de Toul, ravitaillables en
vol, au Sénégal à l’automne 1977 dans le cadre de l’intervention française
contre les velléités indépendantistes de front Polisario en Mauritanie, dé-
montre l’atout considérable qu’apporte le C-135F en la matière. D’autres
opérations suivront, le ravitaillement en vol s’imposant comme un des élé-
ments majeurs et structurants dans la conduite des opérations aériennes et
la projection de forces réalisées par la France.

La mission de ravitaillement en vol est alors intégrée dans le périmètre


capacitaire de l’aviation de combat française, dans le domaine convention-
nel, à partir des années 1975, au travers d’un ensemble cohérent :

➤➤ une flotte constituée d’appareils capables d’être ravitaillés en vol avec


la totalité des Jaguar, et pour partie le Mirage F1, puis progressive-
ment l’ensemble de la flotte Mirage 2000 ;

➤➤ un cadre d’entraînement régulier associant des zones, des créneaux


d’entraînement, des C-135, le tout orchestré par le centre d’opérations
des forces aériennes stratégiques (COFAS) qui assure la planification, la
programmation et la conduite des missions de ravitaillement en vol ;

➤➤ des objectifs d’entraînement et de maintien de qualification, per-


mettant de constituer et d’entretenir un savoir-faire au sein des uni-
tés de combat ;

➤➤ une mise en œuvre régulière des missions de convoyage, lors de relèves


des bases aériennes hors métropoles ou des détachements opération-
nels, lors d’exercices d’envergure (comme par exemple la première par-
ticipation française à l’exercice Red Flag en 1981 avec des Jaguar de la
11e escadre de chasse, sur la base aérienne de Nellis au Nevada).

La flotte de C-135F va connaître un certain nombre de chantiers de


modernisation, visant à accroître les performances, le périmètre d’emploi
et la polyvalence des appareils. Sur la base du chantier de remotorisation
d’une partie de la flotte de KC-135 par l’USAF, lancé dans les années 1980,
l’armée de l’air décide le remplacement des moteurs Pratt & Whitney J57-P-
59W d’origine par des CFM56-2B, permettant un gain de poussée au décol-
Penser les ailes françaises n°37

lage de près de 40 %, et une consommation carburant en croisière réduite de


27 %. Ce chantier s’accompagne par ailleurs de l’installation de deux APU
« Auxiliary Power Unit » destiné à pouvoir assurer le démarrage autonome.
Le train d’atterrissage et la structure des ailes sont également renforcés afin
d’augmenter la masse maximale autorisée au décollage, et l’ensemble du
poste de pilotage est réaménagé. À l’issue du chantier, la version française
du C-135 se voit référencée sous l’appellation de C-135FR (pour « Reengi-
ned »). En 1990, la flotte de C-135FR bénéficie de l’intégration simultanée
d’un nouveau pilote automatique, et d’une planche de bord modernisée cor-
respondant à l’instrumentation des appareils de la gamme Airbus A300. À
partir de 1993, chaque C-135FR se voit équiper, en bouts d’ailes, de deux
pods de ravitaillement munis d’un tuyau souple. Ce système de nacelles de
ravitaillement externes permet une plus grande souplesse d’emploi : le ravi-
taillement simultané de deux avions de chasse sur pods devient possible en
réduisant le temps nécessaire aux transferts de carburant pour une patrouille.
Une configuration mixte du C-135 est également envisageable sur une même
mission : pods pour le ravitaillement sur panier et système rigide en point
central, afin de diversifier les capacités de livraison. Cette polyvalence fut
mise à profit lors des opérations menées au-dessus de l’Afghanistan, des
­C-135FR assurant ainsi au cours d’un même vol la livraison de carburant à
des avions de la coalition « en rigide » (A-10, F-15, F-16, B-1B, AWACS…),
ou sur « panier » (Mirage F1, Mirage 2000, Tornado, F-18).

En parallèle de ces modifications, le besoin en missions de ravitaille-


ment en vol croit significativement dans les années 1990, pour répondre aux
engagements opérationnels et aux nécessités d’entraînement des avions de
combats, tout en conservant les impératifs liés à la mission principale de la
dissuasion nucléaire aéroportée. En effet, les opérations aériennes de grande
ampleur dans lesquelles est engagée l’armée de l’air à cette période (guerre
du Golfe, Balkans…) mettent toutes à contribution les moyens de ravitail-
lement en vol. De plus, l’armée de l’air met en service, à partir de 1991, une
flotte de quatre avions de contrôle et détection E-3F, ravitaillables en vol.
Les équipages C-135 adaptent ainsi les procédures (standardisation fondée
sur le référentiel d’emploi de l’OTAN) et les savoir-faire afin d’être en me-
sure de ravitailler un nombre croissant d’appareils différents.

Au regard de l’augmentation du besoin opérationnel, le nombre


d’avions ravitailleurs s’avère insuffisant. Pour y faire face et afin de sou-
lager la flotte des C-135FR, trois KC-135R sont, dans un premier temps
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 67

loués à l’USAF en décembre 1992 avant d’être finalement achetés cinq


ans plus tard. La flotte de Transall C-160NG, mis en service dans l’armée
de l’air dans les années 1980, dispose d’une capacité de ravitaillement en
vol au moyen d’un système rétractable tuyau souple/panier mis en œuvre
depuis le compartiment du train principal gauche. Ce système, conçu pour
pouvoir assurer le transfert de carburant entre avions de transport, est
employée en complément pour ravitailler des avions de combat sur des
théâtres d’opérations sur lesquels des C-135 ne sont pas déployés. La pé-
rennité d’une telle capacité complémentaire est aujourd’hui acquise par
intégration de systèmes de ravitaillement en vol sur une partie de la flotte
de C-130J en cours d’acquisition et sur celle d’A400M Atlas. Le ravitaille­
ment en vol sur des avions de transport tactiques reste toutefois limité par
la quantité de pétrole livrable et la vitesse de vol en phase de transfert.

Missions de projection de puissance

La projection de puissance peut se définir comme une capacité d’inter-


vention militaire d’envergure, menée vers une zone d’intérêt en s’affranchis-
sant d’un appui tactique direct par des moyens présents dans cette zone ou à
sa périphérie proche. Cette capacité vise à offrir aux décideurs politiques des
options stratégiques d’intervention, avec des effets dépassant le périmètre
d’un simple gain tactique. La puissance aérienne possède de nombreuses ca-
ractéristiques essentielles à la réalisation de missions de projection de puis-
sance. Elle permet de s’affranchir des contraintes géographiques naturelles,
d’intervenir rapidement vers les zones d’action, de concentrer les moyens
pour pénétrer les défenses adverses. Elle offre la puissance de feu et la préci-
sion nécessaire pour atteindre des objectifs stratégiques.

La mission de projection de puissance aérienne nécessite de pouvoir


engager des moyens offensifs sur de grandes distances. La capacité de
ravitaillement en vol au profit de ces moyens est ainsi essentielle pour me-
ner ce type de mission. Le Strategic Air Command américain a ainsi pu
s’appuyer sur son réseau d’avions ravitailleurs pour mener les missions
de bombardement stratégique conventionnel qui lui étaient confiées. La
flotte de ravitailleurs américains reste associée à la capacité des États-Unis
à mener, sous faible préavis, des missions de projection de puissance aé-
rienne. Du côté des capacités françaises, la flotte de C-135 fut nécessaire
à l’engagement des moyens de bombardement de l’armée de l’air depuis
la métropole le 19 mars 2011, pour l’opération Harmattan, ou le 13 jan-
Penser les ailes françaises n°37

vier 2013, dans les premières heures de l’opération Serval, lorsque quatre
avions de ­combat Rafale, décollant de la base aérienne de Saint-Dizier,
furent engagés sur des positions ennemies au Mali, après plusieurs ravi-
taillements en vol. Elle le fut tout autant lors de l’engagement de l’opé-
ration Hamilton en avril 2018, en appui d’une mission de bombardement
stratégique mettant en œuvre des missiles de croisière, et s’inscrivant, à ce
titre, dans la maturité d’une capacité à mener de manière autonome des
missions de projection de puissance à longue distance.

Au-delà d’une ambition stratégique, la projection de puissance est égale-


ment associée à la mission « d’entrée en premier », visant à créer la brèche
décisive dans le système de défense adverse. Elle peut être nécessaire à la
conquête de l’espace de manœuvre d’un théâtre d’opérations, notamment
en vue d’obtenir le rapport de force favorable à l’établissement de la supé-
riorité aérienne. Cette capacité clé est, à ce titre, appelée à se renforcer au re-
gard du développement et du déploiement de moyens « anti-accès » dans de
nombreuses régions du monde. Là encore, un volume cohérent de moyens
de ravitaillement en vol est indispensable pour pouvoir mener des missions
offensives de haute intensité concentrant un nombre important d’aéronefs.

Pour mener à bien les missions de projection de puissance, la France


peut s’appuyer sur les capacités et les savoir-faire acquis dans le domaine
du ravitaillement en vol : elle peut compter sur un nombre d’avions ra-
vitailleurs et d’avions receveurs adaptés au fil des évolutions opération-
nelles, elle dispose des équipages entraînés pour mener ce type de mission
à longue élongation réalisée dans un environnement évolutif, qui maî-
trisent les techniques de ravitaillement en vol au travers d’un entraîne-
ment et d’un engagement opérationnel réguliers. La mise en œuvre de cet
ensemble capacitaire constitue une synergie opérationnelle acquise au titre
de la mission de la composante nucléaire aéroportée et développée en sou-
tien aux missions conventionnelles de l’aviation de combat. Le maintien
de cette capacité de premier plan, essentielle à la conduite des opérations
aériennes, est un enjeu pour l’armée de l’air.

Maintien et modernisation des capacités

Les systèmes de ravitaillement en vol du C-135 repose sur la structure


(cellule, servitudes…) d’un avion conçu dans les années 1950 et en service
dans l’armée de l’air depuis 1964. Le design de Boeing sur cet avion nova-
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 69

teur est remarquable. Les choix techniques faits lors de sa conception puis
lors les chantiers de modernisations successifs ont permis de le mainte-
nir en service jusqu’à aujourd’hui (et pour de nombreuses années encore
au sein de l’USAF). Toutefois, son concept de maintenance aujourd’hui
dépassé et les obsolescences de certains de ses systèmes ont fortement fait
augmenter le coût de son maintien en condition opérationnelle. De plus,
la flotte C-135 en service dans l’armée de l’air, bien plus modeste que celle
utilisée par l’USAF, est en emploi continu depuis plus de 50 ans. Les cel-
lules des C-135 de l’armée de l’air sont celles qui comptent, au sein de la
flotte en service dans le monde, le plus grand nombre d’heures de vol et
de cycles d’emploi. Le remplacement de cet appareil a donc été envisagé
au sein de l’armée de l’air dès les années 2000. Au regard notamment du
coût du programme de remplacement, son échéance longue de réalisation
a été anticipée avec l’engagement d’un plan de maintien et avec une mise
à niveau de la flotte C-135. L’enjeu étant d’en garantir la disponibilité
jusqu’à la mise en service d’un successeur.

L’Airbus A330 Multi Role Tanker Transport (MRTT) est choisi dans
le cadre du programme de remplacement. La modularité de cet appareil,
constitué de l’équipement d’un système de ravitaillement en vol (circuit car-
burant adapté, perche rigide centrale et nacelles sous les ailes) sur une cellule
d’A330-200 civil, conservant sa capacité de transport de passagers et de fret,
permet d’envisager de reprendre à la fois les missions des C-135 mis en œuvre
par le groupe de ravitaillement en Vol 2/91 « Bretagne », et celles assurées par
la flotte de longs courriers de l’escadron de transport 3/60 « Esterel ».

Le 20 novembre 2014, Jean-Yves Le Drian, alors ministre de la Défense,


donne au successeur du C-135 le nom de baptême Phénix, en soulignant
« la volonté d’associer le caractère légendaire de cet oiseau mythique avec un
avion qui représente une avancée remarquable à tous les niveaux de perfor-
mance ». Ce nouvel appareil sera en effet capable d’emporter environ 30 %
de carburant en plus par rapport au C-135 – soit plus de 50 tonnes – en
augmentant les capacités de ravitaillement en vol nécessaires à la mise en
œuvre de la composante aérienne de la dissuasion nucléaire ou aux missions
de projection de force et de puissance aérienne. Il aura la capacité d’accueil-
lir 272 passagers ou 40 tonnes de fret, à l’appui des missions de transport
stratégique. Il pourra être équipé du kit d’évacuation sanitaire MORPHEE
avec un rayon d’action, dans ce cadre de mission, supérieur à 12 000 km. Le
programme prévoit aussi le développement d’une capacité C2, notamment
Penser les ailes françaises n°37

au travers d’équipements L16 et SATCOM, et renforce le rôle possible de


cet avion en soutien aux capacités de projection de puissance.

Le 8 décembre 2014, le ministère de la Défense officialise la commande


de douze Airbus A330 MRTT « Phénix », prévoyant l’arrivée du premier
exemplaire dans l’armée de l’air en octobre 2018 puis un cadencement
des livraisons suivantes au rythme de un à deux avions par an jusqu’en
2025. Le projet de loi de programmation militaire (LPM) présenté au
premier semestre 2018 porte à quinze la nouvelle cible d’acquisition de
Phénix, et fixe l’objectif d’achever la livraison des douze premiers exem-
plaires en fin d’année 2023.

La maturité des capacités françaises de ravitaillement en vol, dans le


domaine de l’appui à la projection de puissance est directement liée au
cœur opérationnel de la flotte d’avions ravitailleurs stratégiques de l’ar-
mée de l’air : les exigences de la mission de dissuasion nucléaire. Cette
mission, depuis la mise en œuvre de la composante nucléaire aéroportée
en 1964, tire les ambitions capacitaires de l’armée de l’air vers le haut et
garantit, dans la durée, la disponibilité des moyens et des savoir-faire des
aviateurs. L’armée de l’air est résolument engagée dans la modernisation
de ses moyens de ravitaillement en vol pour répondre aux enjeux futurs.
Avec l’arrivée prochaîne du MRTT Phénix dans les forces, elle disposera
d’un appareil polyvalent, performant et évolutif, à même de répondre aux
enjeux des engagements auxquels l’armée de l’air devra faire face.
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 71

Les armes à énergie dirigée


électro-magnétiques :
la guerre électronique 2.0 ?
Lieutenant-colonel Gabriel Henke,
Commandant l’escadron de programmation
et d'instruction en guerre électronique

Si les armes à énergie dirigée ont depuis longtemps envahi l’imaginaire


populaire à travers les combats épiques de la saga Star Wars, ce serait une
erreur de penser qu’elles ne sont cantonnées qu’au domaine de la science-
fiction. Les avancées technologiques permettent aujourd’hui d’affirmer
qu’une nouvelle ère pour la domination du spectre électromagnétique est
sur le point de s’ouvrir, et qu’elle présage naturellement des conséquences
importantes sur la conduite des opérations aériennes. Tous les fondamen-
taux de la guerre électronique que nous avons connus jusqu’à aujourd’hui
pourraient en être bouleversés.

Les armes à énergie dirigée

Une arme à énergie dirigée1 (AED) peut être définie comme « un sys-
tème capable de transmettre dans une direction voulue de l’énergie sans
l’intermédiaire d’un vecteur matériel de taille macroscopique et conçu pour
générer sur une cible déterminée des effets susceptibles de perturber son fonc-
tionnement ou de la neutraliser »2. La plus connue d’entre elles : le laser.
Utilisé depuis longtemps déjà dans l’industrie, il peut lorsqu’il véhicule
une énergie suffisante, découper toute sorte de matériaux : bois, textile,
acier… Il est aisé d’imaginer des utilisations militaires offensives pour un
tel outil, dans la mesure où l’on serait en mesure de l’employer dans un
contexte opérationnel.

Les AED ne se concentrent pas pour autant uniquement sur l’emploi


du laser, et il est désormais impératif de prendre en compte les armes à
énergie dirigée électromagnétiques, ou AED EM, pour lesquelles le poten-

1 Ou Directed Energy Weapon (DEW) en anglais.


2 Concept exploratoire interarmées sur l’emploi opérationnel des armes à énergie dirigée.
Penser les ailes françaises n°37

tiel opérationnel est particulièrement marqué. Cette catégorie d’armes ex-


ploite le phénomène de couplage électromagnétique, c’est-à-dire le trans-
fert d’énergie qui se produit lorsqu’une onde électromagnétique se déplace
à proximité d’un matériau conducteur (câble, composant électronique,
microprocesseur, etc…). Cette énergie se matérialise par des courants élec-
triques, qui peuvent atteindre des niveaux suffisants pour affecter tempo-
rairement ou définitivement le fonctionnement de systèmes électroniques.

Si ce phénomène n’est pas nouveau, les scientifiques étudiant depuis de


très nombreuses années les perturbations liées aux éclairs ou à l’impulsion
électromagnétique consécutive d’une explosion nucléaire en haute altitude
(IEMN), il apparaît désormais clairement que l’énergie requise pour ob­
tenir des effets exploitables n’a pas besoin d’être gigantesque, comme c’est
le cas lors des orages ou d’une bombe atomique. En effet, il semble que
certains composants peuvent dans des conditions particulières être sen-
sibles à de faibles différences de potentiel. L’augmentation continue de la
finesse de gravure des composants électroniques est l’un des facteurs de
sensibilité. C’est la raison pour laquelle la notion de micro-ondes forte
puissance (MFP), qui faisait l’objet des recherches antérieures, laisse pro-
gressivement la place à la notion d’AED EM : il n’est plus question de
recourir à la puissance brute, inexploitable dans un cadre opérationnel.

Quelques caractéristiques intrinsèques

Pour comprendre l’intérêt continu que les AED ont suscité chez les
militaires, il est important d’en souligner certaines caractéristiques intrin-
sèques, c’est-à-dire liées aux principes physiques même de l’électromagné-
tique, avant tout choix de solution technologique.

Ainsi, il est par exemple utile de rappeler qu’une onde électromagné-


tique se déplace à la vitesse de la lumière : l’effet est donc délivré instanta-
nément et il n’est plus nécessaire de prévoir, par exemple, la poursuite de
l’objectif pendant toute la durée de vol d’une munition. Inversement, la
cible n’a pas le temps de manœuvrer pour éviter l’impact… On peut éga-
lement souligner que les ondes électromagnétiques se déplacent en ligne
droite, sans être affectées par la gravité ou par le frottement atmosphé-
rique : il n’y a donc pas de calcul aérodynamique complexe à intégrer. La
souplesse d’emploi et le potentiel d’efficacité d’une telle arme sont donc
une évidence. De la même manière, une onde radiofréquence ou micro-
onde est invisible, et se déplace sans faire de bruit. Elle est donc discrète,
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 73

et en l’absence de capteur dédié, il est impossible de savoir que l’on a été


visé : qu’est ce qui ressemble plus à une attaque électronique qu’un très
classique bug informatique ?

D’autres caractéristiques générales leur confèrent des avantages parti-


culiers. Il est ainsi imaginable d’ajuster les effets produits en choisissant la
puissance d’émission ou la forme d’onde : un même système peut ainsi être
utilisé pour perturber temporairement, durablement ou définitivement
une cible. Il est alors possible de choisir très simplement entre un tir de
semonce et un tir de destruction. Il devient également réaliste de viser spé-
cifiquement une catégorie d’équipements, comme de toucher les systèmes
de communication sans s’attaquer à la propulsion. L’impératif de grada-
tion des effets si souvent rappelé est ainsi intrinsèquement apporté par
les AED EM. Par ailleurs, les ondes électromagnétiques n’ont en général
pas d’effet sur l’organisme humain, et il ainsi plus aisé de gérer les risques
de dommages collatéraux, même si les dommages indésirables aux infra­
structures critiques3 doivent toujours être pris en considération.

Un impact important est aussi attendu sur le plan logistique ou financier :


le coût unitaire d’un tir devient le simple coût de production de l’énergie émise,
dérisoire quand on sait qu’un missile moderne vaut généralement à l’unité
plusieurs centaines de milliers d’euros... Il n’est plus nécessaire d’acheter, de
transporter et de stocker des munitions ultrasophistiquées au coût d’autant
plus prohibitif qu’il n’est pas garanti qu’elles auront à être utilisées un jour
(à quand remonte le dernier tir air-air français en contexte opérationnel ?).

Ainsi, même s’il faut conserver en mémoire les limitations en portée utile,
qui sont de quelques dizaines de kilomètres à ce jour, ou les risques de tirs
fratricides ou d’autodestruction4, il est évident que les AED EM ouvrent
des perspectives nouvelles, en particulier dans le contexte de déni d’accès ou
de déni de zone (A2/AD) que nous pouvons connaître aujourd’hui.

Emploi dans le cadre des opérations aériennes

Le principal facteur contraignant à ce stade la réalisation d’AED EM


est le rapport entre puissance disponible et encombrement de l’arme. Si
aujourd’hui les AED sont loin d’être optimisées, c’est-à-dire qu’elles ont

3 Hôpitaux, centrales nucléaires, stations d’épuration des eaux, etc…


4 Risque lié aux lobes secondaires, indissociables de toute émission électromagnétique.
Pensez les ailes françaises n° 37

soit des portées réduites5, soit des encombrements importants6, il est cer-
tain qu’à l’avenir des armes très puissantes pourront être avionnées ou
conditionnées dans des munitions. Pour autant, un emploi opérationnel
peut être imaginé extrêmement rapidement.

Dans les dix ans à venir, il est probable que les distances d’action res-
teront relativement faibles (quelques kilomètres), mais pour autant aucun
système électronique ne sera spécifiquement protégé contre les AED EM.
La plupart des systèmes sont ainsi très vulnérables, et les premières nations
à disposer d’une arme opérationnelle disposeront d’un avantage majeur.
Il est important ici de noter qu’aucun système n’est protégé intégralement
contre les effets de couplage : même les systèmes critiques conçus pour
résister aux agressions de l’IEMN ne sont pas protégés contre des agres-
sions dans une gamme de fréquence très différente.

En prenant en compte cette limitation en portée efficace, il reste possible


d’imaginer une protection terminale des plates-formes aéroportuaires ou
des aéronefs contre les armements autoguidés, en complément des systèmes
classiques de contre-mesures électroniques (CME). Une autre option réa-
liste est le développement d’armes à un coup, utilisant la puissance délivrée
par une explosion classique pour générer l’onde électromagnétique : c’est le
concept de e-bomb déjà étudié par d’autres nations. L’avantage principal
est qu’il n’est plus nécessaire de rechercher un coup au but, mais qu’une
connaissance approximative de la position de la cible suffit à la faire entrer
dans le domaine d’efficacité de la munition. Beaucoup de questions relatives
à la mission de suppression des défenses aériennes ennemies (SEAD) trou-
veraient ainsi des réponses pour le moins élégantes…

À moyen terme, disons d’ici une vingtaine d’années, la puissance des


armes augmentera pour un encombrement toujours plus restreint. Des
dispositifs aéroportés efficaces à des distances importantes seront donc
envisageables. Pour autant, en raison de l’ampleur des recherches à mener
et du rythme d’intégration des nouveautés technologiques dans les pro-
grammes majeurs, la plupart des systèmes ne seront pas spécifiquement
protégés. Les nations qui auront développé les premiers systèmes opéra-
tionnels seront aussi celles qui auront eu la capacité d’intégrer des mesures

5 Quelques kilomètres.
6 Quelques mètres-cube.
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 75

d’atténuation des risques dans leurs programmes industriels : elles conser-


veront ainsi dans la durée un avantage technologique déterminant.

Concernant les opérations aériennes, de nouveaux modes d’action seront


disponibles, permettant en particulier d’envisager à nouveau la lutte contre
les réseaux de défense aérienne intégrés (IADS – Integrated Air Defense
Systems) modernes. Une disruption, même légère et temporaire, permettra
d’obtenir un effet opérationnel significatif, afin d’accéder à des zones au-
jourd’hui déniées. Les tactiques consistant à n’utiliser le système de défense
sol-air qu’au dernier moment, pour l’engagement, ne seront plus efficaces,
puisque les attaques auront des effets même lorsque l’équipement sera éteint.

D’autre part, les missions d’interdiction et de bombardement straté-


gique reprendront tout leur sens, en l’absence du risque de dommages
collatéraux. Les centres urbains et industriels redeviendront des cibles
pleinement légitimes. La possibilité de gradation des effets des armes per-
mettra d’envisager une campagne de coercition, en infligeant des dom-
mages grandissants, aussi bien dans leur durée que dans leur ampleur, aux
systèmes stratégiques d’un état adverse.

Concernant la réactivité, dans le cadre du processus de TST7 par


exemple, la rapidité de l’arme et la possibilité de couvrir de larges zones
seront pleinement exploitées. Il ne sera plus nécessaire de connaître la lo-
calisation avec une grande précision, ni d’avoir une acquisition finale de
l’objectif. L’attaque par une AED EM pourra précéder l’attaque par un
armement classique une fois la cible immobilisée.

Enfin, dans le cadre de la contre-prolifération, les AED EM pourraient


être utilisées discrètement, potentiellement dès le temps de paix, pour atta-
quer de sites de fabrication ou de stockage d’armes de destruction massive.

Sur le long terme, les AED EM deviendront des armes courantes sur
le champ de bataille en créant une nouvelle asymétrie. Les États qui n’ont
pas engagé les efforts nécessaires seront déclassés et n’auront plus accès
aux zones d’opération. Les vulnérabilités des nouveaux systèmes seront
ainsi anticipées et des protections spécifiques seront systématiquement
intégrées. Les systèmes anciens resteront vulnérables et seront de fait relé-
gués aux opérations de second rang.

7 Time Sensitive Targeting.


Test d’une arme laser par l’US Navy
en 2014. Penser les ailes françaises n°37
J. F. Williams – ©U. S. Navy

Système de combat électronique russe.


DR
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 77

C’est ainsi qu’il devient réaliste d’anticiper le retour à la suprématie


aérienne. Dans le volume d’efficacité de l’arme, il deviendra possible d’en-
gager un nombre quasiment illimité de cibles dans un temps très court.
Les systèmes très manœuvrant ou évoluant très proche du sol perdent tout
avantage et une telle arme, déployées sur un système furtif et à longue en-
durance, devient virtuellement invisible et permet d’interdire l’accès à de
larges zones. Les IADS classiques perdront toute efficacité et les tactiques
d’attaques massives deviendront à elles seules inefficaces, en particulier
pour les missiles balistiques.

Dans le même temps, certaines nations pourront obtenir un réel contrôle


du milieu spatial : la notion de Counter Space Operations, pendant spatial
des classiques Counter Air Operations, sera une réalité. En effet, aujourd’hui,
la difficulté technique d’une interception et le risque lié à la multiplication
des débris en orbite sont le frein majeur à la multiplication des systèmes
opérationnels. Les AED EM permettront de s’affranchir simultanément de
ces deux limitations, tout en offrant une souplesse supplémentaire grâce à
des effets temporaires si besoin, le tout avec une faible possibilité de carac-
térisation de l’attaque. Le déploiement de tels systèmes en orbite ne serait
pas une violation du traité de l’espace dans sa forme actuelle8, et permettrait
de limiter la puissance nécessaire à une attaque depuis le sol. Disposer d’un
système manœuvrable en orbite, à l’image du X-37, permettra de cibler pré-
cisément et discrètement les satellites de son choix.

Au final, il convient de retenir que l’intérêt des AED EM sur le champ


de bataille est une évidence, tant leurs avantages intrinsèques permettent
d’obtenir une supériorité flagrante, en particulier face à un adversaire qui
n’en est pas équipé. C’est ainsi une nouvelle asymétrie qui se profile, et qui
préfigure en particulier le retour à la suprématie aérienne. Parmi les nations
ayant démontré un intérêt réel pour ces AED, celles disposant de la plus
grande volonté politique disposeront des premiers systèmes opérationnels
et franchiront le pas vers ce nouveau niveau de supériorité militaire.

8 Dans l’attente de l’aboutissement éventuel des efforts menés dans le cadre de la


Conférence du désarmement, seul le placement dans l’espace d’armes nucléaires ou
de destruction massive est interdit. Aucun accord concernant les armes antisatellites
par exemple n’est entré en vigueur à ce jour.
Penser les ailes françaises n°37

Conclusion

À une époque où les techniques classiques de guerre électronique, fon-


dées sur l’exploitation du signal électromagnétique, montrent leurs limites,
en particulier face à des systèmes de défense sol-air ultra-perfectionnés, il
convient de s’intéresser de près aux solutions crédibles qu’offrent les AED
EM. En effet, il ne s’agit plus de science-fiction : la recherche française a
prouvé, en particulier à travers les travaux des spécialistes du commissa-
riat à l’énergie atomique chargés de l’étude de ce domaine au niveau éta-
tique, la faisabilité de certaines technologies étrangères. Il faut également
être persuadé que les différences de niveau d’investissement préfigurent
une mise en service opérationnel à très court terme pour les grandes puis-
sances. Les caractéristiques de ces armes laissent entrevoir en particulier
une capacité à attaquer des IADS modernes ou à établir la suprématie
aérienne sur de larges zones, alors que ces options semblent aujourd’hui
inatteignables avec des armements classiques.

Pour toutes ces raisons, et même s’il est irréaliste de voir prochaînement
entrer en service des AED EM dans les forces françaises, que ce soit à
des fins défensives ou offensives, il est a minima impératif de développer
des systèmes légers permettant de détecter et de caractériser des attaques
éventuelles. À défaut, il sera impossible de savoir si les dysfonctionne-
ments inexplicables sont attribuables à des AED ; le niveau d’alerte des
forces ne sera donc jamais en cohérence avec la menace réelle. Un effort
particulier doit être fait pour équiper le segment spatial, dans la mesure
où aucun moyen avancé d’investigation de panne de l’électronique en
orbite n’est disponible à ce jour.

Enfin, dans l’attente de la mise en service d’un tel dispositif, il est néces-
saire de communiquer autour de la maturité de cette technique de pointe et
de ses atouts potentiels. Il est impératif que nos décideurs soient conscients
des enjeux associés à cette question, afin qu’elle soit pleinement intégrée aux
programmes futurs. Nous sommes par ailleurs tous utilisateurs de systèmes
électroniques, et nous devons donc tous être vigilants en présence d’un fonc-
tionnement anormal de nos appareils. C’est toute la raison d’être de cet
article, visant à faire de tous les lecteurs de PLAF nos premiers capteurs
opérationnels et nos meilleurs relais de communication !
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 79

De la guerre électronique

Général (CR) Pierre-Henri Mathe

Que veut dire ce spectre (définition de l’université Paris 1) : Le spectre


électromagnétique représente la répartition des ondes électromagnétiques
en fonction de leur longueur d’onde, de leur fréquence ou bien encore de
leur énergie, En partant des ondes les plus énergétiques, on distingue succes­
sivement : les rayons gamma ( γ ), les rayons X, les ultraviolets, le domaine
visible, l’infrarouge, les ondes radar ou hyperfréquences (le domaine des
hyperfréquences s’étend des longueurs d’onde de l’ordre du centimètre
jusqu’au mètre ; les ondes radio, le domaine est le plus vaste du spectre
électromagnétique et concerne les ondes qui ont les plus basses fréquences ;
Il s’étend des longueurs d’onde de quelques centimètres à plusieurs kilo-
mètres). De cette définition, nous pouvons en déduire un aspect purement
scientifique ; à ce stade, une question se pose : doit-on lui préférer la notion,
plus accessible, d’espace ou d’environnement électromagnétique ?

Cet espace ou environnement est de plus en plus prégnant dans notre


monde hyper connecté où la maîtrise de l’information est un élément diri-
mant du contrat opérationnel.

Un constat

Dans l’actualité, essayons de rechercher des éléments de compréhen-


sion dans le dernier ouvrage de stratégie qui a pour but d’alimenter la loi
de programmation militaire des armées de 2019 à 2025. La Revue stra-
tégique de défense et de sécurité nationale publiée en novembre devrait
venir étayer notre réponse.

Seuls apparaissent comme espaces contestés : les espaces maritimes,


l’espace aérien, l’espace exo-atmosphérique et l’espace numérique.
Penser les ailes françaises n°37

Mais point de contestation dans cet espace dont l’existence elle-même,


est peut être contestée ?

A-t-il été omis, parce que cet espace est pris pour acquis ? Par acquit de
conscience, j’ai prolongé ma recherche en essayant « guerre électronique »
et alors, surprise, seule l’armée de terre est impliquée dans cette forme de
guerre car pour elle la GE représente une menace dans le haut du spectre :

Au §144 : « Dans le milieu terrestre, la généralisation des combats en


milieu urbain réduit les effets de la supériorité technologique et peut imposer
aux armées modernes de concentrer des volumes importants de forces qui
devront être fortement protégées, pour éviter de les exposer à des niveaux
élevés de pertes. Plus largement, dans le bas du spectre, les adversaires asy-
métriques emploient désormais des capacités « nivelantes » et des tactiques
innovantes qui durcissent considérablement les conditions d’engagement.
Dans le haut du spectre, la dissémination d’équipements nombreux et mo-
dernes (chars et hélicoptères d’attaque de dernière génération, artillerie à
longue portée et moyens de guerre électronique) remet en cause le rapport
de force jusqu’ici favorable aux forces terrestres européennes et peut aller
jusqu’à l’inverser dans certains domaines. Celles-ci doivent reconstruire leur
supériorité en l’appuyant sur le triptyque constitué par la haute technologie
et l’interopérabilité mais aussi par le rétablissement de leur masse critique. »

En poursuivant l’étude de cette revue, seul le renseignement d’origine


électromagnétique apparaît deux fois : par la définition du sigle ROEM et
dans la liste des aptitudes opérationnelles : « Collecter, exploiter et diffuser
du renseignement : aptitude qui nécessite de maîtriser le cycle complet du
renseignement (recueil, analyse, orientation, diffusion) d’origine humaine
(ROHUM) et technique (renseignements d’origine image et électromagné-
tique – ROIM, ROEM – et sensitive site exploitation SSE100), dans un
cadre de coordination étroite entre les services de renseignement français
ainsi qu’avec les services de nos alliés et partenaires. »

Et pourtant

Avec toute raison gardée et avec les précautions à prendre vis-à-vis


de certaines actions publicitaires et/ou de propagande, certaines décla-
rations rapportées par l’organe de presse Sputnik semblent obliger à
faire œuvre d’une certaine analyse.
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 81

Le général Raymond Thomas, commandant des opérations spéciales


des forces américaines (SOCOM), a déploré pendant le symposium à
huis clos GEOINT 2018 que des « ennemis » brouillent les systèmes des
avions américains en Syrie (et j’ajouterais, peut-être de certains bateaux
sur d’autres théâtres). La vraie question est : quels sont les impacts du
brouillage : sur les informations reçues et envoyées par l’avion (radio, ra-
dionavigation, GPS et équivalents, détecteurs, émetteurs, ...), sur le fonc-
tionnement du système de combat de l’avion (les calculateurs, ordinateurs,
liaisons internes, …) ou sur le fonctionnement du vecteur (commandes de
vol, liaisons internes, calculateur de vol, ...).

À la question posée à Monsieur Vladimir Mikheev, premier vice-direc-


teur du consortium russe Technologies radio électroniques (KRET, filiale
de l’entreprise publique Rostec) : pourquoi les USA ne possèdent-ils pas
de systèmes de guerre électronique modernes ?

La réponse russe et provocante est simple :

« – Pendant longtemps, les Américains ont participé à des conflits d’échelle


régionale où leurs principaux ennemis étaient des moudjahidines afghans, des
militaires irakiens ou encore les troupes yougoslaves. Et nous savons que ce ne
sont pas les premières armées du monde contrairement à la Russie, la Chine,
Israël, l’Inde et le Pakistan ­­– qui est alimenté par le marché chinois. L’armée
turque est également très moderne, il ne faut pas l’ignorer.

Ces pays disposent des meilleures armes alors que les Américains, qui
désignent au Congrès des pays du Tiers monde comme ennemis, ont mis de
côté une partie de la modernisation liée à l’élaboration de systèmes de guerre
électronique – pourquoi utiliser contre des moudjahidines des canons élec-
troniques et des bombes à hyperfréquence quand on peut les éliminer simple-
ment avec l’aviation ? »

Et pourtant, comme le précise le concept de Guerre électronique inter­


armées (CIA-3.6) d’octobre 2008, la maîtrise de l’environnement électro-
magnétique, au cours du siècle précédent, était critique et parfois la clé du
succès opérationnel.

Nous, citoyens, dépendons, maintenant, totalement de la maîtrise de


l’énergie électromagnétique (électricité, communications, informatique…),
Penser les ailes françaises n°37

plus spécifiquement dans le monde militaire (communications pour les


transmissions de données, moyens de détection – imagerie, surveillance,
reconnaissance et radar –, recueil du renseignement, guerre électronique,
navigation, ciblage…). Force est de constater que si cette maîtrise repré-
sente un effet multiplicateur de forces, l’emploi de cet environnement/es-
pace crée aussi des vulnérabilités aux conséquences majeures.

Ce document souligne « la nécessité d’identifier l’environnement élec-


tromagnétique comme un environnement opérationnel à part entière »,
comme les autres.

L’OTAN a pour objectif de : « façonner et exploiter l’environnement


électromagnétique en vue de fournir une appréciation de situation parta-
gée, permettre les communications et la navigation, participer à la protec-
tion de la force et délivrer des effets en s’appuyant sur un usage militaire
de l’énergie électromagnétique et sur la domination de l’espace de bataille
électromagnétique ».

Dans un monde où tous les objets civils et militaires sont connectés,


la mère des batailles et la condition préalable à la victoire sont résumés
en paraphrasant la célèbre déclaration du maréchal Bernard Montgo-
mery : si nous perdons la guerre dans l’espace électromagnétique, nous
perdons la guerre, et nous la perdons rapidement.

Cette guerre fait rage dans un espace commun qui ne peut être acquis
définitivement aux dépends de l’Autre ; toute action s’y déroule à la vitesse
de la lumière… Son utilisation opérationnelle est la clef de la bataille de
l’information. Elle fait partie intégrante de toute stratégie d’entrée en pre-
mier dans des zones dont l’accès et la liberté d’action sont déniés.

La nouvelle donne dans l’espace, et donc dans le spectre, électro-


magnétique est, à la fois, de nature préventive, défensive, offensive

La guerre électronique consiste en des actions offensives, défensives, de


renseignement préventif dans l’ensemble de l’espace électromagnétique ;
comme toute opération de guerre fondée sur les effets, elle est partie prenante
et totalement intégrée dans la boucle OODA (itération rapide, voire temps
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 83

réel, des quatre processus observer, orienter, décider, agir) et dans la chaîne
de destr­uction « Kill Chain » « F2T2EA », (Find, Fix, Track, Target, Engage,
Assess). Les forces doivent donc maîtriser l’ensemble de cet espace, c’est-
à-dire le préserver de toute atteinte en se protégeant pour leurs actions
offensives et dénier son usage pour leurs adversaires en connaissant le
maximum de leurs intentions. De manière analogue aux objectifs recher-
chés dans la 3edimension, nous pouvons évoquer les notions de supériorité
et de suprématie dans l’espace électromagnétique.

Ce milieu/espace immatériel fait partie de ce que l’on nomme actuelle-


ment « les espaces communs » où peu de règles internationales sont appli-
cables. Par exemple, ce sont des espaces où les critères de souveraineté ne
sont pas directement opposables (hors du champ du chapitre VII article
51 de la charte des Nations Unies ou de l’article 5 du traité de l’Atlantique
Nord). En conservant à l’esprit les principes de Sun Tzu, la guerre électro-
nique doit, parmi d’autres actions, permettre de parfaire la connaissance
de l’ennemi et représente une des formes de l’art suprême de la guerre car
elle peut permettre de vaincre (tactiquement) l’ennemi sans combat (maté-
riel). Cet espace relie naturellement les environnements aérien, maritime,
terrestre, spatial et informationnel. Sa maîtrise peut s’avérer, dans certains
cas, suffisante pour atteindre les effets recherchés.

Une approche historique peut-être recherchée pour analyser l’évolu-


tion de l’usage d’actions dans ce milieu.

Depuis le début du 20e siècle, l’homme est de plus en plus tributaire de


l’usage du spectre radioélectrique, pour communiquer (1re guerre mon-
diale : interception et brouillage des radiocommunications), pour détecter
et identifier (2e guerre mondiale : usage du radar et de répondeur ami/en-
nemi ; camouflage, leurrage et déception des détections), pour se position-
ner (1re guerre du golfe : aides radioélectriques et usage commun du GPS),
pour opérer à distance des moyens de combat (21e siècle :usage intensif de
liaisons de données LOS ou BLOS/SATCOM)… Le combattant moderne
est « rayonnant » et hyperconnecté. Il est valorisé opérationnellement par
son intégration dans un système maillé (positionnement, communication,
identification et localisation amis/ennemis) qui détermine, par des règles
d’engagement adaptées, son efficacité militaire.
Penser les ailes françaises n°37

Quatre enjeux sont connexes à cette valorisation :

➤➤ L’énergie (pour faire fonctionner capteurs, calculateurs et les connec-


tions, dans les gammes de distance appropriées) ;
➤➤ La furtivité (pour éviter d’être trop facilement visible dans certaines
parties du spectre, en imaginant les soldats de demain capables de
disposer d’une vision multispectrale instantanée) ;
➤➤ La directivité (comme recette pour moins consommer d’énergie et
être moins visible) ;
➤➤ La fiabilité/résilience (pour « résister » à l’emploi sur le terrain et
pour ne pas se faire infiltrer par des armes cyber adverses).

L’électronique est notre quotidien et le continuum sécurité-défense ac-


tuel nous oblige à prendre en compte ces enjeux dans des modes d’action
sécuritaire sur le territoire national (brouillage de télécommandes, des
GSM et des GPS possibles dans certaines zones, protection d’informa-
tions sensibles…). Dans ces contextes, la définition d’une frontière entre
les mondes civil et militaire est de plus en plus floue, de même que la no-
tion de limites d’un espace de bataille.

Missions et fonctions dans cet espace

La mission première est de garantir la démultiplication des effets dans


le réseau d’échange des informations ; cette mission sera le nerf de la
guerre dans des modèles décisionnels apportés par la notion de « combat
cloud ». La notion de résilience et les moyens à développer (équipements,
doctrines et emploi) sont essentielles pour pérenniser cette mission.

Pour agir et détruire, il faut tout d’abord observer et orienter puis décider.

Les premières missions font appel au Renseignement et au Management :

La surveillance et le soutien électronique.

Le but est d’essayer de mener un combat sans risque (ou à risques maî-
trisés) par l’usage passif du spectre de l’adversaire afin de déterminer ses
capacités technologiques (création de bibliothèques techniques) et son
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 85

ordre de bataille électronique en identifiant les menaces représentées par


les systèmes de combat (avec leurs caractéristiques et leur localisation).
Cette détermination fait appel au domaine des communications (démodu-
lation, décryptage, liaisons de données, structures réseau…) et des autres
signaux, principalement radar. L’évolution actuelle tend à montrer l’inter-
pénétration de ces signaux : par exemple, la télécommande peut passer
par une émission radar et la localisation d’aéronefs peut être faite, passi-
vement, en utilisant les réflexions sur des sources d’opportunité, telles que
des émetteurs de radiodiffusion ou de radiocommunication…

Certains moyens de protection qui ne sont pas dédiés peuvent, en temps


réel, contribuer à l’enrichissement de l’ordre de bataille électronique et des
bibliothèques de menaces.

Les conflits actuels, qu’ils soient de nature conventionnelle, symétrique


ou asymétrique (usage simultané de moyens civils et militaires de commu-
nication et de détection), hybride associant des critères de softpower qui
peuvent être économiques, médiatiques et/ou politiques, font largement
appel à des systèmes d’écoute mondiaux qu’ils soient aériens, spatiaux,
maritimes ou terrestres.

Une approche « multi-milieux » et interministérielle est essentielle pour


analyser et pour comprendre l’ensemble des éléments recueillis en matière
électronique et informatique.

Gestion et décision

Dans les centres de commandement (tactiques, opératifs, stratégiques)


existent des cellules spécialisées capables de faire la synthèse utile et néces-
saire aux forces engagées. La recherche du temps d’exploitation le plus
court est un objectif permanent. De nombreux automatismes, principa-
lement par fusionnement de différentes sources/multi-capteurs/multi fré-
quences sont développés pour aider à la décision.

Dans la boucle tactique de guerre électronique, il est pris en compte, en


temps quasi-réel, le cycle réaction/contre réaction (mesure/contre mesure).
DR

Penser les ailes françaises n°37


Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 87

Ces phases de recueil et de décision sont essentielles pour la programmation


opérationnelle et technique des actions suivantes (et de leurs moyens)
Défensif : la protection électronique et usage de tout l’espace ;
Le but est de contrer les moyens offensifs et les moyens de renseigne-
ment de l’adversaire par des procédures adaptées et des moyens matériels :
protection de ses communications, maîtrise de signature réduite (absorp-
tion, réflexion active ou passive, traitement de phases), usage de la fara-
disation et des fibres optiques, maîtrise des émissions (puissance adaptée,
évasion de fréquence, formes d’onde...), protection adaptée des fonctions
de réception radio et radar, cryptage du signal et de l’information.

Les systèmes de protection doivent avoir des aptitudes à travailler si-


multanément dans tout le spectre pour assurer une capacité d’alerte très
large et pour améliorer la détection, l’identification et la localisation des
menaces à grande distance.

À partir d’alertes, le système est capable de déclencher des contre-me-


sures (brouillage, leurrage, déception, associés à des manœuvres adaptées
de la plate-forme) pour traiter de façon automatique ou semi-automa-
tique les menaces détectées.

Offensif : l’attaque électronique ;

Le but est de dénier à l’adversaire l’utilisation du spectre électromagné-


tique par, principalement, brouillage, leurrage, déception et intrusion mais
aussi par destruction des systèmes électroniques de communication, de
navigation et de capteurs permettant la désignation d’objectifs (usage pos-
sible de la puissance concentrée des émetteurs à antenne active ou d’armes
à énergie dirigée dans des actions d’entrée en premier en contrant les stra-
tégies d’anti accès).

Les premières actions peuvent être qualifiées de « Soft kill » ; elles


pourraient être complétées, en cas de recherche de destruction physiques,
par des mesures dites « Hard kill » lors de missions de Suppression Enemy
Air Defense (SEAD) ou de destruction (DEAD).

Le brouillage offensif est actuellement un des modes d’action pour


empêcher l’usage de télécommandes pour déclencher des IED (C-IED).
Penser les ailes françaises n°37

De même, les liaisons de données de contrôle d’un drone ainsi que les
liaisons de données mission véhiculant les images fournies par les cap-
teurs (radar, optronique, ESM) sont susceptibles de subir des attaques
allant du brouillage à la déception.

Caractéristiques essentielles et futures

La guerre électronique est par excellence : multi domaines, multi mi-


lieux, interarmées, interministérielle, et internationale dans le cadre de
coalitions et des alliances. Elle représente un enjeu d’interopérabilité aussi
bien lors de coalitions ad hoc mais aussi dans le cadre de l’OTAN. Une
approche amont est indispensable au niveau de la recherche de standards
techniques que de procédures d’emploi cohérentes.

La largeur de la bande passante permet d’obtenir, surtout lors du


transfert d’informations cryptées, des débits suffisants et aussi de réduire
les latences : elle est un critère essentiel dans le combat moderne. Cette lar-
geur de bande permet aussi des sauts/évasions de fréquence et d’éviter des
phénomènes de pollution et d’interférences. Nous pouvons affirmer que
c’est le bien le plus précieux, pour assurer les fonctions C4/ISTAR, dans
un combat où la connectivité est première.

La bataille de l’occupation des fréquences est majeure face à l’ennemi


mais aussi pour assurer l’interopérabilité des moyens amis en air-air, en
air-sol et en sol-air.

Le principe de base de la GE est de dénier à l’autre l’utilisation du


spectre électromagnétique !

Avant de « maîtriser » l’espace numérique et de résister aux attaques


cyber, il faut garantir sa supériorité dans le milieu électromagnétique pour
assurer le travail collaboratif entre l’exécutant et le décideur, entre les sen-
seurs et les effecteurs.

Garantir l’ensemble détection, communication et décision reste l’en-


jeu premier qui a été un peu oublié lors de ce dernier quart de siècle par
la majorité des nations, sauf pour certaines forces qui ont gardé une
composante nucléaire aéroportée, où la capacité d’entrée en premier
(souvent en avions isolés) et la garantie pour le missile d’avoir l’effet
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 89

final recherché sont des facteurs dirimants du contrat passé avec la Na-
tion. Depuis sa création, toute la crédibilité de la force nucléaire repose
sur une approche capacitaire holistique démontrée au plus haut niveau
des décideurs étatiques.

Tout l’environnement du combat est dominé par la maîtrise de ce


milieu ; c’est la clef du succès en matière de survie des aéronefs et d’effi-
cacité des armements.

Dans certains scénarios, celle-ci pourrait passer par l’action combinée


de brouilleurs forte puissance à partir de gros porteurs aériens, de bâtiments
de combat, de systèmes sol, par la maîtrise des signatures électromagné-
tique des plates-formes, d’émissions discrètes (fréquences, forme d’onde
étalement puissance/caméléon, absorption d’émissions adverses…), par la
protection/accompagnement de l’armement.

L’attaque électronique, pendant certaines phases de la mission, peut


être réalisée par la saturation électromagnétique, (passant par l’utilisation
de certaines formes d’onde jusqu’à l’utilisation de charge Micro-onde
Forte Puissance permettant la destruction des étages de réception et/ou
des fonctions), par la saturation géographique (petites charges larguées,
aides à la pénétration par technique d’essaim), par la saturation des pistes
électromagnétiques, par la saturation des informations (action cyber).

Les méthodes vont du leurrage, brouillage, perturbation, destruction (mis-


sile AED/MFP), mêlant électromagnétique, guerre cyber et guerre hyper.

Conclusion

Les dispositifs électroniques modernes sont complexes ; ils font appel à


des capteurs multifonctions qui sont répartis sur un spectre électromagné-
tique de plus en plus large avec des possibilités de détection, d’identification,
de localisation, de désignation, de tir et de guidage ; ils offrent un maillage
polyvalent pour les communications. Seule une analyse systémique permet
d’en comprendre le fonctionnement de manière à optimiser un plan d’at-
taque ou de protection cohérent, associant des actions matérielles, imma-
térielles et cybernétique qui augmentent l’efficience des moyens amis. La
maîtrise de l’ensemble des technologies du C4/ISTAR (la capture de l’in-
formation, l’exploitation, la programmation) sur l’ensemble des spectres
Penser les ailes françaises n°37

de fréquences (de la très basse fréquence à la très haute/hyper fréquence),


la cohérence multi-milieux et la connaissance des technologies (radio, ra-
dar, optronique, laser…) sont indispensables pour répondre aux enjeux
actuels en matière de sécurité et de défense en optimisant la réponse inter­
armées/interministérielle en matière de guerre électronique.

Dans un souci de pédagogie (art de la simplification et de la répéti-


tion) poursuivons par des questionnements simplistes d’analyse intra et
inter espaces/milieux :

À quoi bon concevoir un véhicule très discret dans la gamme visible


et infrarouge si vous le dotez d’un phare omnidirectionnel (système de
communi­cation classique sur un aéronef furtif) ?

À quoi bon protéger un système de traitement de données des meil-


leurs pare-feux informatiques et algorithmes de contrôle d’intégrité et
comportemental si l’information primaire par brouillage ou par décep-
tion ne peut pas l’irriguer (élaboration d’une piste calculée à partir d’une
détection primaire polluée) ?

À quoi bon se procurer un drone de combat téléopéré à très grande


distance si votre liaison hertzienne par relais satellitaire n’est pas fiable
(analyse des contraintes dues à la résilience du système spatial/mono-­
plate-forme/essaim/qualité des liaisons montantes et descendantes…) ?

La demande du CERPA nous a fait cheminer dans l’usage du spectre


électromagnétique et elle nous conduit naturellement, à justifier la connais-
sance pour tous de sa maîtrise. Pour faire apprécier l’importance de ses effets,
elle nous pousse à faire une analogie entre « air power » et « electronic/elec-
tromagnetic power » en citant Sir Winston Churchill : « Air power is the most
difficult of military force to measure or even express in precise terms. ».

Avant de traiter une information (de manière positive ou négative), il


faut, tout d’abord, la recevoir.

Aux aviateurs et aux autres combattants, il appartient le défi de mieux


faire comprendre la notion de maîtrise de l’espace électromagnétique qui
est une des pièces maîtresses du « cloud » nécessaire à tout système de
combat actuel et futur !
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 91

L’engagement syrien comme


changement de posture stratégique :
expression d’une volonté de rupture
Aspirant Malcom Pinel,
Élève à l’École de l’air et étudiant en master 2
à l’université Lyon 3 « Jean Moulin »

« Blijnié zaroubeijié » : l'étranger proche, traditionnelle priorité de la


diplomatie russe.

Le maréchal Chapochnikov rappelait : « Ils ne se rendent pas compte


que l’on ne peut exiger de la Russie des concessions jusqu’à plus soif. Ils ne
comprennent pas que la Russie ne peut échapper à la gestion de son héritage
impérial ». Engagé dans une refonte totale de ses arcanes politiques et
économiques, il faut arbitrer entre la difficile construction intérieure visant
la prospérité interne et la tentation de l'intervention extérieure, dilemme
symbolisé par l'aménagement de « jardin russe » et le labour extensif des
« steppes » à l'entour.1 Ces hésitations ont marqué des générations de mili-
taires et de Russes, entre l’Empire ou la réforme, entre s’étendre ou se
densifier, le goût d’aller plus loin, au lieu d’aménager le territoire que l’on
contrôle, traduction simple de cette philosophie de messianisme expan-
sionniste russe. Le Moyen-Orient et particulièrement la Syrie feraient-ils
partie de ce nouveau jardin russe ?

« Quand le pied russe touche une terre, celle-ci devient russe »


Dostoïevski

De la posture défensive à l’attitude offensive : les nécessaires adap-


tations de l’outil militaire

Les changements de posture stratégique nécessitent des changements


fonctionnels afin d’appuyer les orientations générales que Moscou sou-
haite impulser à son outil militaire. Dans un premier temps, au travers
de la réforme « Serdyukov-Makarov » entamée en 2008, un nouveau mo-

1 Mandeville Laure. L’Armée russe, la puissance en haillons, Éditions n° 1, Paris, 1994. p 223.
Penser les ailes françaises n°37

dèle d’armée est conçu pour pallier les principaux handicaps pesant sur
les forces : matériel hors d’age, pyramide des grades mal proportionnée,
chaîne de commandement inopérante et une conscription de médiocre
qualité. Les axes majeurs d’amélioration sont : la réduction d’effectifs, le
développement des capacités interarmées, une nouvelle architecture du
Command and Control (C2), la dissolution des divisions et la réorganisa-
tion en brigade, la rénovation des écoles militaires et le renforcement du
maintien en condition opérationnel (MCO). Ce nouveau modèle doit être
capable de faire face aux missions définies par la doctrine militaire russe2.
À cela, elle prévoit aussi d’améliorer la réactivité de mobilisation essen-
tielle à l’autonomie et à la latitude décisionnelle stratégique.

Le rôle de la dissuasion nucléaire s’estomperait eu égard à la remontée


en puissance de la dissuasion conventionnelle, perception et menace d’em-
ploi de la force, à la suite de l’émergence d’armements dotés de munitions
à guidage de précision actuellement testées par l’armée russe en Syrie. On
retrouve dans cette référence, les vecteurs et les matériels utilisés qui ont
médiatiquement fait l’objet de promotion, visant une dualité d’effet, véri-
table vitrine à l’export et de la dissuasion, que sont : les missiles multi-rôles
Kalibr de la marine russe, les nouveaux missiles de la composante aérienne
stratégique à long rayon d’action (Kh-101 et Kh-55) ainsi que les missiles
balistiques de nouvelles générations mis en œuvre par les forces terrestres,
Iskander, capables de traiter des cibles à courte et moyenne portées, et
potentiellement armés nucléaires. L’armée tend à renforcer activement ses
capacités à conduire des opérations à haute valeur ajoutée, ou de haute
précision. Les systèmes de détection et de brouillage voient leur standard
s’améliorer, notamment au travers de moyens d’alerte satellitaire de détec-
tion avancée et des moyens de détection précoce qui peuvent déceler le
lancement d’un missile balistique3. La capacité de projection de force se
voit également renforcée au bénéfice d’une approche territoriale de la per-
ception de l’environnement stratégique qui tend à reconstruire une liberté
d’action sur des glacis stratégiques comme l’Arctique, l’Atlantique Nord,
la mer Noire, la Méditerranée orientale et enfin le Moyen-Orient. En illus-
tration de ce besoin de recouvrer son autonomie stratégique, le souci d’al-

2 Mielcarek, Romain. « Où sont les ambitions doctrinales russes ? », La Russie en Sy-


rie, un succès pour Moscou, Défense et Sécurité Internationale, n° 132, novembre-
décembre 2017.
3 Mc Dermott Roger. « Russian Military Modernization : Rogozin Promises a "Nuclear
Surprise" », Eurasia Daily Monitor, 7 octobre 2014.
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 93

térer le rapport de force dans son immédiat proche et plus loin parfois :
le déploiement des systèmes de défense aérienne S-400 (dans l’Arctique
russe (2015), à Kaliningrad et en Crimée (2016), à Vladivostok (2017) et
surtout en Syrie dés le début de l’intervention)4.

Le vecteur aérien en appui-feu au profit des alliés : une vision audacieuse et


décomplexée

Comparée aux armées occidentales encore complexées du rôle de l’arme


aérienne dans les conflits irréguliers ou contre-insurrectionnels5, les Russes
exécutent sans complexe et avec une réelle efficacité les missions suivantes
au profit des forces armées syriennes ainsi qu’à ses partenaires : transport
(An-124), renseignement et guerre électronique (Il-20, drone Orlon-10)
ainsi que la mission principale des VVS en Syrie, l’appui-feu ou Close Air
Support (Su-30SM, Su-25 et hélicoptères Mi-35M) qui peut se décliner
en plusieurs volets : escorte de convois, brouillage des communications
ennemies, show of force et appui aérien rapproché. Les VVS démontrent
ainsi en Syrie une intégration des capacités aériennes et terrestres symboli-
sée par l’expression « complexe reconnaissance-frappe », mais surtout une
intégration avec des forces terrestres différentes des siennes. Et c’est peut
être en cela que l’intervention aérienne russe en Syrie offre une nouvelle
vision et une nouvelle perception de la puissance aérienne russe, tant elle
démontre une efficacité en contrôle et en conduite de la bataille dans un
cadre irrégulier, complexe, souvent urbain ou péri-urbain.

La difficulté majeure que représente le risque de dommages collatéraux,


difficulté souvent rencontrée par les armées de l’air occidentales concernant
l’appui feu dans les conflits se déroulant en milieu urbain, est minimisée par
plusieurs facteurs qui sont dus en partie au contexte de la guerre civile sy-
rienne : les russes contrôlent les informations issues du conflit à destination
de leur pays par une organisation de la production d’information par des
canaux appartenant au gouvernement ; les dommages collatéraux peuvent
être attribués au régime et à son emploi du vecteur aérien, notamment
lorsqu’ils touchent les FDS kurdes ; des règles d’engagement plus permis-
sives que les ROE des armées occidentales. Au-delà de l’appui-feu lui-même,

4 Weinberger Kathleen. « Russian Anti-acces and Aera Denial (A2AD) Range »,


Institute for the Study of War, 29 août 2016.
5 Zajec Olivier. « L’appui aérien dans le cadre de la guerre irrégulière », dans Coutau-Be-
garie Hervé, sous la direction de. Stratégies irrégulières, Economica, Paris, 2010, 858 p.
Penser les ailes françaises n°37

l’usage du vecteur aérien et de son intégration avec les partenaires revêt un


enjeu politique pour Moscou,. Il minimise son empreinte dans la guerre
terrestre, en réduisant les pertes subies et en faisant rayonner l’image d’une
intervention technologique, vecteur d’innovation et d’expérience pour son
outil militaire. Les VVS, au travers de ses capacités CAS, sont l’argument
majeur de Moscou auprès de ses alliés et un indispensable de la victoire
militaire contre l’EI et du recul des groupes armés rebelles.

Le théâtre d’opération syrien au service politique intérieur russe

Au début de l’intervention russe en Syrie, les sondages effectués par le


centre Levada accordent 50 % d’opinions favorables (voire 70 % pour les
plus optimistes) auprès de la population russe. Fin 2017, la population
semble plus réticente car même les sondages les plus optimistes affichent
seulement 50 % d’opinions favorables. Si la Syrie ne semble pas être un sujet
de préoccupation majeur pour la population russe, comme le furent la crise
ukrainienne et l’annexion de la Crimée, cela est en partie dû aux médias
russes qui l’ont beaucoup moins couverte et beaucoup moins commentée.
Face à une production médiatique unanime et contrôlée par l’État (notam-
ment au travers du contrôle des chaînes de télévision), le débat politique
trouve refuge sur Internet. Les voix d’oppositions sont peu nombreuses
bien que l’on retrouve des associations comme l’association des mères de
soldats qui émettent un discours contestataire au travers de leur combat
pour connaître les circonstance de la mort de leurs fils en opérations.

La Tchétchénie et le Caucase sont un terreau fertile pour l’EI. Ramzan


Kadyrov, président de la République de Tchétchénie a été menacé de mort
et sa tête mise à prix. En 2015, les Russes estiment qu’entre 5 000 et 7 000
individus ont rejoint les rangs de l’EI. Une organisation nommée « Émi-
rat du Caucase – Imarat Kavkaz » fondée en 2007 à l'issue de la seconde
guerre tchétchène aurait prêté allégeance à l'EI en 2015. En juin 2015, un
leader séparatiste tchétchène aurait juré fidélité à l'EI en entraînant autour
de lui des partisans de l'EI au Daghestan et en Ingouchie à solliciter une
aide directe de l'organisation au Levant. Le porte-parole officiel de l'EI,
Al Adnani, a annoncé par la suite la création de la branche du Caucase du
Nord, partie intégrante de l'EI. Chez les islamistes du Caucase, l'autorité
de l'EI s'est imposé du fait de cellules salafistes pré-existantes tel que le
mouvement radical Hizb ut-Tharir. Cette radicalisation de l'islam d'abord
traditionnellement cantonnée dans cette région, s'exporte désormais dans
DR
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 95

Appareils russes Su-25.

DR

Hélicoptère russe Mi-24.


Penser les ailes françaises n°37

les grandes villes russes comme à Moscou ou dans les régions à forte
population musulmane comme en Volga ou en Extrême-Orient. Depuis
l’intervention en Syrie, la crainte liée à ces phénomènes s’est amplifiée.
Octobre 2015, 224 passagers périssent au cours de l’attentat contre l’avion
de ligne 9269 Metrojet au-dessus du Sinaï perpétué par l’EI en réponse
à l’intervention russe dans le conflit syrien.6 L’annonce du déploiement
de l’outil militaire en Syrie a été concomitant avec le discours de Vladi-
mir Poutine à l’Assemblée générale de l’ONU concernant la mise en place
d’une coalition internationale antiterroriste. La peur des « révolutions de
couleur » et du printemps arabe est certainement à prendre en compte dans
le processus décisionnel qui a conduit à intervenir militairement. Moscou
a mis en avant le caractère terroriste de l’opposition au régime syrien légi-
time. Elle a attribué cette casquette de terroriste aussi bien à l’EI, au Front
Al-Nosra ainsi qu’aux autres groupes armés rebelles. Pourtant, elle tra-
vaille avec les milices chiites parrainées par l’Iran et avec le Hezbollah. Or
la branche militaire du Hezbollah est considérée comme une organisation
terroriste par le conseil de l’Union européenne dans sa dernière version du
1er août 2015 publié au Journal officiel de l’Union européenne.7 La Russie
ne partage donc pas la même vision du terrorisme que les Européens.

Moscou partagerait l’idée qu’éliminer les organisations terroristes


dans leur zone d’origine est plus efficace que de tenter d’empêcher les dji-
hadistes de se répandre sur le territoire russe. Cette rhétorique a réussi
à fédérer l’opinion publique au déclenchement du conflit en novembre
2015 : 55 % des personnes sont favorables aux frappes aériennes et 27 % y
sont opposées.8 Les estimations officielles du nombre de terroristes partis
vers le théâtre irako-syrien peuvent être mises en relation avec la baisse
des violences dans le Caucase Nord entre 2014 et 2016. Les chiffres avan-
cés font état de 4 000 à 5 000 individus ayant rejoint les zones de conflit
au Levant, chiffres pouvant atteindre 10 000 combattants en incluant les
fondamentalistes originaires d’Asie centrale. La question du retour des

6 Mandraud Isabelle. « Crash dans le Sinaï : Poutine admet un attentat et promet de


« punir » les responsables », Le Monde, 17 novembre 2015. Disponible sur : « http://
[Link]/international/article/2015/11/17/crash-dans-le-sinai-poutine-admet-
la-piste-de-l-attentat-et-promet-de-punir-les-responsables_4811717_3210.html ».
7 Décision (PESC) 2015/1334 du conseil du 31 juillet 2015, Journal officiel de l’Union
européenne. Disponible sur : « [Link]
ri=CELEX:32015D1334&qid=1440691334018&from=FR ».
8 « Sirijskij-konflikt – Le conflit syrien », sondage du Centre Levada, 31 novembre
2015. Disponible sur : « [Link] ».
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 97

f­ oreign-fighters russophones est donc un enjeu majeur de sécurité inté-


rieure russe. En effet, comme le souligne Jozef Lang du Centre for Eastern
Studies, « le retour des combattants de Daech risque d’augmenter considé-
rablement le degré de radicalisation en Asie Centrale et en conséquence le
degré de répression exercée par les différents États de la région. Cela pour-
rait déboucher à plus ou moins court terme sur la déstabilisation de pays au
profil d’ "États faillis", comme le Tadjikistan particulièrement vulnérable, le
Kirghizistan ou l’Ouzbékistan ».9

La coercition comme outil de politique étrangère : rompre avec


« l’impuissance de la puissance » ?

Depuis la chute de l’Union soviétique, la Russie peine à retrouver le


rang qui la voyait partager l’hégémonie du monde avec les États-Unis si
tant est qu’elle le désir réellement. Il semble que Moscou, à défaut de ré-
tablir son rang de puissance économique, diplomatique, militaire et tech-
nique de premier rang, poursuive l’objectif de rétablir un dialogue d’égal
à égal avec le gendarme du monde américain, cherchant à traiter avec les
nouveaux émergents que sont la Chine, l’Inde, le Brésil et dont la Russie
aime à apparaître comme le chef de file d’un nouveau club des non-ali-
gnés au nouvel ordre mondial. Bien que dans les déclarations et dans les
textes fondamentaux de politiques étrangères, les relations Russie-USA
et Russie-Europe apparaissent comme des enjeux de p ­ ré­­o­ccupation de
premier plan qu’il faut entretenir et redévelopper la Russie essaye de se
faire le porte-parole de l’opposition, en faisant du discours géopolitique
et de la thèse des relations internationales qu’elle défend, son argument
et atout principal pour rompre avec l’impuissance de sa puissance mili-
taire, diplomatique et technologique qui reste très inférieure en terme de
moyens, d’influence et d’attraction par rapport aux capacités des États-
Unis et de l’Alliance Atlantique. En effet, rappelons que le budget mili-
taire russe représente en 2016 environ 69 milliards de dollars quand les
États-Unis y consacre 611 milliards de dollars et l’Arabie Saoudite 64
milliards10. Avec ses faiblesses militaires conventionnelles, la Russie ne

9 Lang Jozef. « Exporting Jihad – Islamic terrorism from Central Asia », Centre For
Eastern Studies, Commentary, n° 236, 14 avril 2017, p. 1. in Gayard Laurent. « Asie
centrale : le prochain foyer islamiste ? », Qui est l'ennemi ?, Conflits, n° 15, décembre
2017, pp. 20-21.
10 SIPRI Yearbook 2017, Armaments, Disarmament and International Security, Stoc-
kholm International Peace Research Institut, Stockholm, 2017, p 14.
Penser les ailes françaises n°37

peut rivaliser et faire valoir ses intérêts que par des actions de guerre hy-
bride, asymétriques, communicationnelles et médiatiques tout en conser-
vant la possibilité d’intervenir militairement dans des cas précis dans son
étranger proche ou dans sa zone d’influence naturelle comme elle l’a fait
en Syrie. L’intervention militaire en Syrie en cela représente un moyen
de pression et d’influence capable de rompre avec l’impuissance de sa
puissance certes limitée mais aux ambitions ambivalentes. L’extension
de l’Alliance Atlantique et de l’Union Européenne toujours plus à l’est
sont des paramètres qu’elle n’a pu que subir de manière impuissante
depuis les années 90. Le développement de ses capacités d’intervention
et sa réorganisation militaire amorcée à la fin des années 2000 ont vrai-
semblablement permis de rehausser ses ambitions et participé à rompre
partiellement cette impuissance de fait dans les affaires du monde.

Le retour à la menace de la force

Cette modernisation de l’appareil coercitif peut être lu comme une


volonté de se doter de capacités de dissuasion conventionnelle comme
au temps de l’Union soviétique. Cette remontée en gamme de ses forces
armées ne touche plus seulement les systèmes et les matériels strictement
défensifs, car si la dissuasion nucléaire sert avant tout à sanctuariser le ter-
ritoire et à garantir les intérêts vitaux de la Russie, les nouveaux systèmes
de défense sol-air comme ses nouveaux aéronefs mis en service depuis
2010 modèlent un appareil coercitif aérien et plus généralement opéra-
tif, reconnu comme crédible, dissuasif et capacitaire aussi bien en terme
d’entrave à la liberté d’entrée en premier d’un adversaire sur un théâtre
que sur l’ensemble du spectre capacitaire d’opération de soutien à un allié.
En cela la Russie adresse un rappel à la loi en Syrie à tous les spectateurs
et acteurs du conflit concernant le retour à la menace de la force en cas
d’agression d’un allié, de conflit asymétrique ou de guerre hybride dans
le cadre de sa vision holistique des relations internationales et de la lutte
qu’elle mène sur les fronts médiatiques à l’ère de la guerre communica-
tionnelle. Ses choix stratégiques et militaires, bien que ne résidant pas sur
des powerpoint de doctrine et de concept d’état-majors, s’appuient sur une
ligne diplomatique et politique qui repose sur un syncrétisme interministé-
riel et étatique, largement impulsé par les plus hautes sphères du Kremlin
dont Vladimir Poutine représente la tête d’un système prétorien « kremli-
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 99

nocentriste »11. En cela, on peut dénoter là une véritable continuation de


la vision holistique et pragmatique dans sa politique étrangère, en ce sens
que les choix politiques se déclinent en buts stratégiques et enfin en procé-
dés opératifs globaux.

Rupture stratégique et continuité historique

Depuis l’effondrement du Pacte de Varsovie, la Russie, état continuateur


de l’URSS, et son armée ont souvent été considérées avec mépris et désinté-
rêt de la part des militaires de l’OTAN, tant le délitement de ses moyens et
de ses capacités entravaient considérablement sa reconstruction. Les inter-
ventions en Tchétchénie, en particulier la première, a conduit à une percep-
tion erronée de son outil militaire12. En effet, le conflit a mis en lumière des
dysfonctionnements et des lacunes graves dans le dispositif russe qui ont
fait l’objet d’un RETEX qui a permis à l’armée et à ses chefs d’apprendre
de leurs erreurs. En revanche, depuis la résurgence rapide de ses capacités,
dont les opérations en Crimée, au Donbass et aujourd’hui en Syrie en sont
les exemples contemporains, la perception des militaires de l’OTAN est al-
lée en sens inverse, avec une tendance à exagérer la menace symbolisée par
Moscou. L’armée apparaît comme décomplexée, stratégiquement et opéra-
tionnellement. La génération d’officiers et de chefs militaires qui a connu la
débâcle soviétique est motivée par une soif de reconnaissance et du besoin
de conjurer l’humiliation vécue. Il semble enfin que le retour à la menace de
la puissance soit de nouveau une carte dans le carnet de jeu russe.

Constance de l’usage et de l’efficacité des hélicoptères russes dans la lutte


contre-insurrectionnelle

L’intervention russe en Syrie consacre à nouveau l’emploi des héli-


coptères d’attaque au sol, en appui des troupes ou en actions autonomes.
D’abord depuis la base de Hmeimim puis progressivement depuis les aéro-
dromes à l’intérieur du territoire syrien, les hélicoptères ont pu suivre et
appuyer la reprise des territoires depuis les bases de Shayrat et de Tiyas
prenant par ainsi à la reconquête de Palmyre et d’Al-Qaryatayn. Les Mi-
24P ont été le vecteur principal du volet hélicoptère, tant en nombre d’aé-

11 Raviot Jean-Robert. « Le poutinisme : un système prétorien ? », Notes de l’IFRI,


[Link], n° 106, Paris, mars 2018, pp. 7-8.
12 Yakovleff Michel. « La Russie au travers du prisme OTAN », in L’enjeu stratégique
russe, Revue Défense Nationale, n° 801, juin 2017, 204 p.
Penser les ailes françaises n°37

ronefs déployés qu’en nombre de sorties. L’armement principal du HIND


repose sur ses paniers de roquettes 20 coups B-8V20-A armés de roquettes
S-8 de 80 mm. Pour un appui plus rapproché, le HIND utilise son canon
Gsh-30K de 30 mm. Il peut également utiliser ses quatre ATGM (anti tank
guided munitions) modèle 9M120 Ataka-V ou 9M114 Chtourm-V. Le saut
technique représenté par le Mi-35, version modernisé du M-24, réside
principalement dans l’ajout d’une tourelle rotative sous le nez de l’appa-
reil supportant le double canon Gsh-23L de 23 mm. Le système de ciblage
FLIR/V qui équipe les Mi-35 permet d’avoir des résultats comparables
aux hélicoptères occidentaux (Tigre, Apache AH-64).

Les Mi-28/Mi-35 et Ka-52 sont les voilures tournantes les plus avan-
cées techniquement de l’industrie de défense russe en terme de ciblage et
de conduite de tir de précision sur des cibles auto-acquises par l’aéronef.
Le Mi-28 semble rejoindre en cela les performances de l’Apache améri-
cain en terme de technologie radar et de système d’arme embarqué13. Sa
doctrine d’emploi privilégie la composition de patrouille à deux aéronefs
comme il a été observé au cours des opérations de reconquête de Pal-
myre14. Le Ka-52 équipé par un double rotor contrarotatif est le seul héli-
coptère d’attaque possédant un siège éjectable. Il est équipé d’un système
d’arme moderne comprenant des optroniques lui permettant d’acquérir
plusieurs cibles et de les traiter à l’aide de ses paniers de roquettes guidées
et se protège avec un système de contre-mesures à leurres infrarouges. Lors
des opérations contre l’EI et contre la rébellion, il fut employé également
en patrouille en binôme dans des manœuvres impliquant les opérateurs
FS russes. On constate donc une continuité dans l’emploi d’hélicoptères
­combiné à celui d’avions d’attaque au sol, comme lors de la guerre d’Af-
ghanistan avec le couple S-24 FENCER/Mi-24 HIND, sauf que désor-
mais les VVS emploient le couple Su-25 FROGFOOT/Ka-52 HOKUM 15
pour réaliser les missions d’appui feu.

Les performances russes au cours des opérations opérations ne té-


moignent pas d’une maturation technologique supérieure à celles des

13 Wetzel Gary. « Russia’s Involvement in Syria Proves that It’s Far Behinf the Western
World », 5 mai 2017. Disponible sur : « [Link]
-involvement-in-syria-proves-that-its-far-behin-1794966734 ».
14 Ramm Alexei. Disponible sur : « [Link] ».
15 Voir la photo prise au cours de la bataille de Palmyre. Disponible sur : « [Link]
news/657865 ».
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 101

Américains ou des Français. Même si les succès tactiques et les réussites


sur le terrain sont indéniables, elles restent représentatives d’un spectre
capacitaire similaire voire inférieur à ce que les occidentaux ont mis en
œuvre durant la première guerre du Golfe. L’intervention en Syrie illustre
pour le vecteur aérien russe le retard accumulé par rapport aux forces
armées occidentales modernes. En effet, certains éléments des vecteurs
employés peuvent être qualifiés de modernes, certains armements qui
équipent ses aéronefs peuvent l’être également mais les VVS dans leur
ensemble ont encore un step capacitaire à franchir pour être au standard
technique américain ou français.

Une rupture communicationnelle plus que doctrinale : l’arme aérienne russe


fait toujours autant de dommages collatéraux

Les dommages collatéraux occasionnés par les bombardements russes


en Syrie recensés par le site airwars.org16 sont en partie dus aux lacunes
en terme de guidage et de précision des frappes aériennes. Selon ce site
participatif d’information, les frappes aériennes russes en Syrie durant les
trois premiers mois du conflit auraient causé la mort de 1 000 civils, ce qui
pour un nombre comparable de sorties aériennes de la coalition, repré-
sente un nombre de victimes collatérales six fois supérieur à celui de la
[Link] le début de l’intervention et jusqu’en février 2017, plus
de 11 000 civils auraient péri au cours des bombardements aériens me-
nés par les Russes18. Concernant l’usage de bombes à sous-munitions ou
cluster-bombs, un rapport de l’Atlantic Council intitulé Breaking Aleppo19
accusent les forces armées russes et syriennes d’avoir utilisé des bombes
à sous-munitions occasionnant la mort de plus de 2 000 civils. Ce rap-
port s’appuie sur des photos issues du compte Facebook du ministère de la
Défense russe où l’on peut voir des stocks de bombes qui n’ont pas explosé
empilées par les démineurs russes dans lesquels se trouve des sous-muni-
tions. Il est cependant très difficile de savoir si ces sous-munitions sont em-

16 Disponible sur : « [Link] ».


17 « A reckless disregard for civilian lives », Airwars, 31 décembre [Link] sur :
« [Link] ».
18 Disponible sur : « [Link] ».
19 Czuperski M, Itani F, Nimmo B, Higgins E, Beal E. « Breaking Aleppo », The At-
lantic Council of the United States, Washington, février 2017, pp. 37-39. Disponible
sur : « [Link]
uploads/2017/02/[Link] ».
Penser les ailes françaises n°37

ployées au cours de frappes russes ou syriennes. En revanche, vu le nombre


de dommages collatéraux recensés pour les frappes aériennes russes, il est
très probable que les Russes possèdent des règles d’engagement ou ROE
beaucoup moins restrictives que les armées de l’air de la coalition.

Les Israéliens, les Turcs et la coalition sont contraints d’entretenir


un contact permanent avec les Russes du fait de l’imbrication des forces
aériennes sur le théâtre et du déploiement des systèmes anti-aérien. On
peut y voir une application de l’air diplomacy, compte tenu du fait que les
moyens aériens ont été un argument de négociation et d’influence au sein
des relations avec les partenaires (proxies) et les voisins (coalition). L’A2/
AD, la capacité à mener à terme des frappes en profondeur et les capacités
de Close Air Support (CAS) sont aussi des arguments majeurs dans la rela-
tion avec le régime syrien, cela est dû en partie à ses moyens anti-aériens
vieillissants, hérités des contrats d’armement du temps de l’Union Sovié-
tique. On constate également que les frappes à grande distance menées par
les bombardiers stratégiques russes n’ont la plupart du temps pas vrai-
ment d’intérêt tactique mais concourent à la stratégie de communication
visant la promotion de l’intervention et la démonstration des moyens de
la puissance où logique commerciale et logique de puissance se rejoignent.

En effet, ces frappes sont coûteuses et provoquent un résultat tactique


et un effet militaire comparable à ceux d’un bombardement mené par
des avions d’attaque (Su-30). L’emploi du vecteur aérien depuis le porte-
avion Amiral Kuznetsov aura aussi causé la perte de deux aéronefs20. La
fonction logistique et la maintenance des matériels aéronautiques a été
éprouvé par les nombreuses sorties aériennes. Elles restent à ce jour le
parent pauvre au sein des VVS, tant en terme de moyens qu’en terme
d’investissement futur. En effet, entre juin et juillet 2015, six appareils
(deux Tu-95MS, deux MiG-29, un Su-24M et un Su-34) ont été perdus
dans des accidents21. Avec des appareils volant à la limite du risque ac-
ceptable et avec une application aléatoire de la volonté de modernisation
des matériels, l’aviation à long rayon d’action souffre d’un manque de
moyens qui l’empêche d’être à la hauteur de ses ambitions capacitaires
malgré une école de pilotage performante et des équipages entraînés.

20 Sheldon-Dupleix, Alexandre. « Le Kuznetsov et le retour de la marine russe en Médi-


terranée », Défense et Sécurité Internationale, n° 129, mai-juin 2017.
21 Baev k. Pavel. Russian air power is too brittle for brinksmanship. PONARS Eurasian
Memo No. 398, novembre 2015, 6 p.
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 103

Entre 2010 et 2015, les forces russes aérospatiales, aériennes ou navales


concourant aux frappes utilisant les vecteurs missiliers guidés de préci-
sion tels que I­ skander, K
­ alibr ou K
­ h-101, ont été élevées au rang de prio-
rité stratégique. Elles ont pu bénéficier de campagnes de tests avec des
configurations différentes qui ont augmenté leur efficacité notamment
au cours des exercices interarmées comme Kavkaz-2012, Vostok-2014 ou
Kavkaz-2016 et plus récemment en opération contre des cibles en Syrie22.
Les opérations aériennes de bombardement en Syrie visent à tester un
certain nombre d’équipements modernes mais surtout à les montrer. Un
raid de bombardiers à long rayon d’action ou une salve de missiles tirée
depuis une frégates ou un sous-marin sont des événements fortement
relayés par les médias aussi bien occidentaux que russes. Ils représentent
une communication au travers de l’image de la force et de la menace de
la force, communication à destination de tous les publics de la guerre :
syriens, coalisés ou extérieurs. Les pays sensibles à l’achat de matériel
militaire russe voient ces performances au travers du prisme de l’opé-
ration syrienne, en entraînant une hausse des commandes depuis 2013.

L’isolement de la Russie est la conséquence d’ambitions stratégiques divergentes

L’engagement en Syrie est vu à Moscou comme l’opportunité de sortir


de son isolement politique sur la scène mondiale après sa mise au ban depuis
le dossier ukrainien. La résurgence d’une nation militaire est très populaire
auprès de la population russe et alimente la posture agressive qu’entretient
Poutine envers l’Europe dans son discours. Le cas de l’annexion de la Cri-
mée en 2014 a mené à la pire crise au sein des relations russo-européennes
depuis la fin de la Guerre Froide. Le but stratégique recherché par Mos-
cou au travers de cette situation de statu quo en Syrie est de défendre ses
positions sur des territoires cruciaux comme l’Arctique. D’autre part, sa
politique volontairement nostalgique de l’histoire (retour à la Grande Rus-
sie et pan-russisme) cherche à relancer de manière sous-jacente l’influence
russe dans la CEI (logique pan-slave), région stratégique pour Moscou.
L’approche utilitariste de la Russie à l’égard du Moyen-Orient est également
éprouvé par le conflit syrien. La Russie n’est pas encore en mesure d’impo-
ser sa volonté au autres. En effet, les développements récents du conflit,

22 Defense Intelligence Agency. « Russia Military Power, building a military to support


great power aspirations », Washington, 2017. Disponible sur « [Link]
Military-Power-Publications/ ».
Penser les ailes françaises n°37

au travers de la crispation et des tensions qui montent entre les Russes et


les Américains rendent difficiles les perspectives de rapprochement et de
convergence vers la question ukrainienne comme sur la question syrienne.
Le statu quo régional, défavorable aux occidentaux, eu égard à la « relégi-
timisation » de fait de Bachar al-Assad en Syrie, dans ce qui semble être le
premier échec retentissant d’une révolte armée financée et appuyée par des
puissances extérieures (Turquie, Arabie Saoudite) depuis maintenant la fin
de la Guerre Froide, laisse planer des doutes quant à la coopération dans la
zone stratégique que représente le Moyen-Orient pour les puissances telles
que la Grande-Bretagne, la France et les États-Unis avec la rivale Russie. En
ce sens, et cela peut s’apparenter à un changement de paradigme, la Russie
redevient un adversaire crédible de par sa puissance militaire et de par son
pouvoir d’influence. Giulietto Chiesa parle du phénomène de « russophobie
2.0 »23 pour illustrer ce processus de construction de l’ennemi russe. Il trouve
ses fondements aussi bien parmi les pays issus de l’éclatement de l’Union
soviétique qui agite sans cesse le spectre de l’invasion russe en renforçant
la perception d’une Russie agressive, que parmi les démocraties occiden-
tales, les États-Unis en tête. Les discours des leaders occidentaux tendent à
dénoncer et à accuser la Russie d’être un soutien et un support au régime
syrien qui commet des exactions telles que l’usage d’armes chimiques ou le
bombardement des populations civiles.

23 Chiesa Giulietto. Russophobie 2.0, Le retour aux sources, 2016, pp 10-11.


Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 105

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Penser les ailes françaises n°37

La guerre dans l’Espace aura-t-elle lieu ?


Colonel Emmanuel Allain et lieutenant-colonel Jean-Pierre Weber,
Commandement interarmées de l’espace

« Major Straker ! De combien d’XL15 armés disposons-nous ?


- Une patrouille en alerte mon colonel !
- Alors faites les décoller et pulvérisez-moi cet objet ! ».1

La réalité va-t-elle dépasser la fiction ? Certes, nous n’en sommes pas


encore là, mais c’est une réalité qu’il ne faut pas occulter. L’espace, enjeu de
conquête et de domination, a toujours fasciné. Si l’espace a été voulu à l’ori-
gine comme un milieu de paix et de coexistence pacifique entre les nations
propice au développement de nouveaux marchés économiques, de nouveaux
intérêts stratégiques et commerciaux de plus en plus prégnants s’y affirment
désormais clairement. En particulier, déterminant pour la souveraineté et
pour l’autonomie de décision, la maîtrise de l’espace est devenue indispen-
sable aux opérations militaires et au fonctionnement des sociétés modernes.

Ainsi, lors de sa visite de l’usine ArianeGroup en décembre 2017, la


ministre des Armées rappelait : « L’espace a toujours été l’objet de fasci-
nations, d’études, de conquêtes. Mais il est aussi devenu un objet de mouve-
ment, de contrôle et de rivalités … ».

L’espace s’est immiscé partout dans notre vie quotidienne : science, météo,
communication, imagerie, météorologie, localisation, etc. Chacun d’entre
nous utilise en moyenne les services de presque 50 satellites chaque jour.

Depuis le 4 octobre 1957, notre espace s’est constellé de myriades de sa-


tellites multi-usages opérés au profit de près de 90 pays. Aujourd’hui, cela
correspond à près de 7 000 satellites lancés dont 1 500 actifs ! Avec l’avè-
nement des cubesats et de nanosats et avec l’abaissement du coût du ticket

1 Librement inspiré de la série télévisée de Gerry et Sylvia Andersen en 1969 « UFO.


Alerte dans l’Espace ».
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 107

d’entrée pour l’accès à l’espace, ce nombre n’est pas près de décroître et les
puissances spatiales2 sont désormais au nombre de treize3.

Il y a donc de plus en plus de monde là-haut !

Le début de l’aventure spatiale a consisté en une démonstration de force


entre Russes et Américains. En effet, si on pouvait atteindre l’espace, les deux
super-grands ont rapidement compris qu’il leur permettait aussi d’atteindre
n’importe quelle partie du globe et même de menacer l’autre. La France,
pour ne plus devoir subir les limitations qui lui avaient été imposées lors de
l’affaire de Suez ni pour ne plus devoir se soumettre à des décisions contraires
à ses intérêts, décida donc de devenir une puissance nucléaire et de facto spa-
tiale, en s’équipant de toute une panoplie de moyens, d’abord des lanceurs
puis très rapidement des satellites afin de garantir son autonomie stratégique.

Désormais, il n’y a pas une seule opération militaire où l’espace n’est pas
en soutien

Nous avons donc patiemment construit notre outil spatial avec toute
une gamme de satellites ou de services dédiés à l’observation, à l’écoute,
aux communications, et plus récemment, au positionnement, à la navi-
gation et à la datation4 – aidé en cela par la maîtrise des lanceurs et un
département de la Guyane idéalement placé sur l’équateur.

Ainsi notre autonomie est aujourd’hui garantie tandis que nos forces
disposent des moyens d’observer bien au-delà de la colline5, de préparer la
mission avec précision et de communiquer en tout lieu et en tout temps, élé-
ments indispensables pour agir loin du territoire national. Nous disposons
aussi d’un positionnement fiable et déterminant pour la précision des tirs
tout en évitant les dégâts collatéraux, ainsi que les tirs fratricides.

2 C’est-à-dire pays ayant la capacité de lancer leur propre satellite avec leur propre lanceur.
3 Le nouveau venu est la Nouvelle-Zélande qui a procédé au lancement de trois satel-
lite de type CubeSats avec le lanceur Electron de la société privée Rocket Lab. Il faut
considérer que l’Europe est aussi une puissance spatiale depuis son premier lance-
ment en décembre 1979.
4 Grâce à la constellation US GPS, dont les États-Unis partagent avec leurs alliés la
même précision, puis demain à l’aide du système Galileo.
5 Si l’avion offre également cette capacité, l’observation depuis l’espace permet surtout
de surveiller avec une relative discrétion et sans enfreindre juridiquement le sanctuaire
réservé à un État, et ce en tout point du globe et donc de planifier et éventuellement
conduire des missions de toute nature.
Penser les ailes françaises n°37

Nous disposons enfin des moyens d’écoute et de détection nous offrant


un avantage certain pour le succès de nos opérations.

La maîtrise de l’espace extra-atmosphérique nous permet ainsi de


figurer parmi les nations qui comptent tout en étant un partenaire fiable
et reconnu par nos alliés.

Depuis 1957, les choses ont ainsi considérablement évolué en raison de la


compétition entre puissances et États

Très progressivement, les applications spatiales ont bénéficié d’investisse-


ments et produit des modèles d’industrie ainsi que toute une panoplie de services.
Aujourd’hui, ceux-ci sont majoritairement des services de télé­communications
qui permettent de générer des bénéfices importants. Les autres applications ou
services tels que l’observation (imagerie, météorologie) ou le positionnement
(balises de détresse) nécessitent toujours des financements ou des contrôles gou-
vernementaux. Il en est de même pour les opérations de lancement, dont la
maîtrise est réservée aux États qui ont consenti les efforts financiers suffisants
pour atteindre le degré de maturité technologique adéquat.

À ce jour, seuls les États-Unis (avec une avance considérable), la Russie,


la Chine, l’Europe (principalement la France) et dans une moindre me-
sure le Japon, l’Inde et Israël, disposent de toutes les capacités spatiales et
mettent en œuvre des capacités spatiales militaires. Les autres puissances
dotées de capacités de lancement (Iran, Corée du Nord et du Sud) n’ont
pas encore développé de capacités spatiales militaires, mais sont ambi-
tieuses et commencent à s’y intéresser de très près.

Nous venons de le voir, l’usage militaire de l’espace, s’il est par essence dis-
cret n’en est pas moins indispensable dans les opérations. C’est ce qui est com-
munément appelé l’espace en appui des opérations, et la LPM maintient cet
effort budgétaire afin de garder cette capacité indispensable pour nos armées.

Ainsi, les investissements consentis par les armées, en complément de


l’effort industriel souhaité par le pouvoir politique, permettent à la France
de disposer de tout le spectre des capacités spatiales – sous forme patrimo-
niale ou au travers d’échanges capacitaires.

Pour les satellites d’observation, les armées disposent de deux satellites


Hélios II, de l’accès privilégié à deux satellites Pléiades (optiques duaux) et
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 109

du partage capacitaire avec des moyens étrangers dont cinq satellites radar
SAR (Synthetic aperture radar) SAR Lupe allemands et quatre satellites
Cosmo-SkyMed italiens (duaux).

L’écoute est assurée par quatre satellites ELISA (Electronic intelligence


satellite), en attendant la mise en service du système CERES (Capacité de
renseignement électromagnétique spatiale) à l’horizon 2020.

Les télécommunications militaires transitent par deux satellites Syra-


cuse III sécurisés (Système de radiocommunication utilisant un satellite),
ainsi que par le système Sicral II italien qui dispose d’une charge utile
française. Il en est de même avec le système dual Athena-Fidus.

En termes de surveillance de l’espace, cette capacité repose essentiel-


lement sur le système radar GRAVES (Grand réseau adapté à la veille
spatiale) et les radars SATAM (Système d’acquisition et de trajectogra-
phie des avions et des munitions) pour la surveillance des orbites basses,
ainsi que des télescopes TAROT (Télescope à Action Rapide pour les Ob-
jets Transitoires) mis en œuvre par le CNES au profit des armées et d’un
contrat de service auprès de la société ArianeGroup pour la surveillance
de l’arc géostationnaire.

Au total, la défense française a ainsi acquis les droits d’accès à 21 satellites

Le contrôle opérationnel des moyens français est confié à la direc-


tion du renseignement militaire (DRM) pour les missions de recueil
des satellites d’observation et d’écoute, à la direction interarmées des
réseaux d’infrastructure et des systèmes d’information (DIRISI) pour
les charges utiles des satellites de télécommunications et au commande-
ment de la défense aérienne et des opérations aériennes (CDAOA) pour
la surveillance de l’espace. Le commandement interarmées de l’espace
(CIE) assure, quant à lui, la cohérence de l’ensemble du dispositif au
profit du chef d’état-major des armées (CEMA).

À l’horizon 2020, la quasi-totalité des moyens actuels fera l’objet d’un


renouvellement

Concernant les satellites, les capacités d’observation verront leurs per-


formances accrues par la mise en service de trois satellites CSO (Compo-
sante spatiale optique) de l’initiative MUSIS (Multinational space-based
Penser les ailes françaises n°37

imaging system for surveillance, reconnaissance and observation). Ces satel-


lites, aussi agiles que les Pléiades, offriront la possibilité de plusieurs cen-
taines de prises de vue par jour, avec des résolutions spatiales et spectrales
nettement meilleures que celles des satellites Hélios II actuels.

Les satellites Syracuse IIIA et IIIB seront remplacés par deux satellites
Syracuse IV. Ceux-ci exploiteront de plus la « bande Ka » militaire afin
d’accroître les capacités de débit et de volume de transmission.

Les trois satellites CERES, qui « volent » en patrouille serrée6, forme-


ront le premier programme opérationnel spatial en matière de renseigne-
ment d’origine électromagnétique (ROEM), les précédents satellites n’étant
jusqu’alors que des démonstrateurs utilisés à des fins opérationnelles.

Le programme OMEGA (Opération de Modernisation des Equipements


GNSS des Armées) consistera à équiper les armées de récepteurs bi-mode
GPS et Galileo de radionavigation par satellites, élaborés en fonction du
concept de « guerre de la navigation » (NAVWAR) et de l’évolution des
techniques de positionnement-navigation-temps par satellites.

Concernant les capteurs sols, l’obsolescence du système radar GRAVES


sera traitée dans le cadre du programme SCCOA (système de commande-
ment et de conduite des opérations aérospatiales) de l’armée de l’air. Des
améliorations sont envisagées en phase deux du programme.

« Si vis Pacem, Para bellum ». Jamais cet adage n’aura aussi bien
résonné pour les opérations spatiales.

En effet, l’espace est de plus en plus convoité et certains pays


semblent vouloir contester le statu quo actuel. Des opérations, pas tou-
jours connues, ont cours et de nombreux satellites ou effecteurs (comme
le drone spatial hybride X-37B7 ou le dernier drone spatial supersonique
chinois) ont des missions encore très floues.

6 On parle néanmoins ici de distances en dizaine de Killomètres.


7 Qui selon les spéculations pourrait avoir des missions possibles de « tueur » de satel-
lites ou d’avions espion pouvant changer d’orbite facilement. Tout du moins, aux
dires de l’armée US, cette plate-forme sert de banc d’essai volant, capable de changer
d’orbite, ainsi que de valider des concepts et des modes de propulsion innovants.
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 111

Satellites espions, d’écoute, brouillage du sol ou de l’espace, sabotage


et destruction par désorbitation ou même action cinétique par missiles
antisatellites8 ou laser, il existe toute une panoplie d’actions possibles aux
conséquences directes pour nos forces aux sols, mais aussi pour les ci-
toyens français dans leur quotidien.

En effet, des satellites butineurs ou inspecteurs sont en mesure de s’ap-


procher de nos capacités. Les tentatives d’espionnage des satellites français
et européens sont une réalité. Un satellite de télécommunications pourrait
même être brouillé ou perturbé sur son orbite par un satellite adverse,
l’empêchant de fait de réaliser pleinement sa mission.

Il est donc impératif de disposer de la cartographie complète de tous


ces objets et, à terme, de disposer d’effecteurs afin de décourager voire de
s’opposer à toute action belliqueuse. La connaissance de la situation spa-
tiale constitue ainsi un préalable.

Dans ce contexte, bénéficiant de l’impulsion des nouvelles tech-


nologies en constante évolution et de l’ouverture au secteur p ­rivé
de marchés de lancement (particulièrement aux USA), de nou-
veaux entrants9 bousculent les schémas classiques (étatiques) établis.

Ce mouvement est appelé le « New Space »

Progressivement, des projets de lanceurs privés, de constellation de mil-


liers de petits satellites, l’introduction de la propulsion électrique, changent
la perception des classiques gros lanceurs et gros satellites. De nouvelles
possibilités, fondées sur des financements audacieux, ouvrent d’autres pers-
pectives pour des applications innovantes (observation persistante, à la de-
mande, Internet haut débit partout et à bas prix10) ou l’accès à l’espace « à
bas coût ». De ce fait, émergent donc potentiellement de nouvelles formes
d’agressions, de déni ou d’interférences pour l’utilisation de l’espace qui
devient de fait un environnement de plus en plus contesté et compétitif.

8 Telles que la destruction le 11 janvier 2007 par l’armée populaire chinoises de l’un de
ses anciens satellites par un ASAT.
9 Comme SpaceX ou Blue Origin.
10 C’est ce que Elon Musk a inclus dans son Business model avec SpaceX.
Penser les ailes françaises n°37

Mais alors revenons donc à notre questionnement initial d’un conflit dans
l’espace

C’est bien à cela que semble se préparer11 les USA. Estimant qu’une
bataille spatiale pourrait devenir réalité d’ici à 2030, ils démontrent avec
force la volonté de tout mettre en œuvre pour la gagner, en entraînant
leurs plus proches alliés dans leur sillage.

Ainsi, l’espace est à considérer désormais comme un milieu d’affrontement


potentiel

Structure encore jeune et en devenir, le CIE donne ainsi au CEMA la


capacité de commander les capacités spatiales militaires, de répondre aux be-
soins des opérations, de faire valoir les intérêts des forces armées, y ­co­mpris
dans un cadre international, interministériel et industriel, et de s’imposer
comme l’interlocuteur privilégié ainsi que le point d’entrée unique pour les
questions liées au spatial militaire. Son rôle est aussi de capitaliser sur les
acquis et d’innover pour proposer et pour promouvoir les équipements et les
modes d’actions futurs nécessaires pour relever les défis propres à ce milieu.

Et nul doute qu’il y en aura…

La France12 doit se préparer également à une nouvelle conflictualité13,


et les armées doivent s’équiper de capacités leur permettant de garantir
leur autonomie d’action dans l’espace, seule garante de notre autonomie
stratégique et de notre liberté d’action sur terre, sur mer et dans les airs.

11 Tant les USA redoutent un Pearl-Harbour spatial et n’ont pas l’intention d’abandon-
ner leur position de leader dans le domaine de la conquête militaire de l’espace.
12 Dans son audition à la commission de la défense du Sénat le 20 décembre dernier,
le général commandant le CIE rappelait que seules les armes de destruction massive
étaient interdites dans l’espace et que si « La France prône évidemment une utilisation
pacifique de l’espace, pour autant, celui-ci ne peut être considéré comme sanctuarisé, car
il pourrait constituer un lieu de confrontation comme un autre ; il est donc primordial de
préserver notre liberté d’accès à l’espace, et de pouvoir contrer les menaces pesant sur
nos moyens dans le strict respect de la Charte des Nations unies et du droit de légitime
défense. » Ignorer ce fait serait tout à fait irresponsable.
13 Ce qu’elle fait en participant aux exercices Global Sentinel et Schriver Wargame or-
ganisés par US STRATCOM.
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 113

Les enjeux de cybersécurité


pour le secteur aérospatial

Aspirant (R) Nathan Juglard,


Analyste stratégie et business development chez Thales

Un responsable du département de la Sécurité intérieure a admis en no-


vembre 2017 que l’agence américaine avait été capable de pirater à distance
un Boeing 757 lors d’un test effectué en 20161. Si l’avionneur insiste sur le
fait que le piratage s’est limité au système de communication de l’avion et
qu’il n’a atteint aucun des contrôles ou des logiciels qui pourraient modifier
sa trajectoire de vol2, c’est toutefois une nouvelle alarmante pour l’industrie
aéronautique. Jusqu’à présent, les cyberattaques pernicieuses n’ont réussi
qu’à infecter les réseaux au sol mais là où les experts gouvernementaux réus-
sissent à exploiter des failles, des acteurs malveillants le peuvent aussi. En
juin 2015, une cyberattaque sur la compagnie aérienne polonaise LOT a ain-
si empêché 1 400 passagers d’embarquer à l’aéroport Chopin de Varsovie3.
Le système de plan de vol de dix avions était alors tombé en panne.

Plusieurs cyberattaques ont révélé les vulnérabilités du secteur


aéronautique. Il s’agit pour l’essentiel d’intrusions dans le système de
gestion des comptes grands voyageurs4 ou du piratage de systèmes de ré-

1 Mark Matousek, « A Boeing 757 was hacked and now DHS is worried more planes
could be at risk » in Business Insider, 17 novembre 2017, [Link]
com/planes-might-be-vulnerable-to-being-hacked-by-terrorists-2017-11, consulté le
20/09/2017.
2 Clive Irving et Joseph Cox « Could Terrorists Hack an Airplane? The Governement Just
Did », in The Daily Beast, 17 novembre 2017. Https://[Link]/could-ter-
rorists-hack-an-airplane-the-government-just-did, consulté le 19/11/2017.
3 Dominique Filippone « Une cyberattaque cloue au sol 1 400 passagers en Pologne »,
in le monde informatique, 22 juin 2015, [Link]
lites/[Link],
consulté le 21/10/2017.
4 Il s’agit de British Airways en mars 2015 et de Air India en juin 2016 d’après un rap-
port de l’IATA.
Penser les ailes françaises n°37

servations ou de comptes clients5 des compagnies aériennes. L’impact a


été principalement financier et médiatique. Bien qu’elle ne soit pas immi-
nente, la menace est bien réelle du fait de l’interconnexion croissante des
systèmes dans le cyberespace définit dans la doctrine française comme un
« espace de communication constitué par l’interconnexion mondiale d’équi-
pements de traitement automatisé de données numériques »6.

Si les États restent les principaux instigateurs des avancées techniques


dans le domaine du cyberespace, il en va de la responsabilité de toutes les
parties prenantes du secteur aéronautique, y compris les organisations inter-
nationales et régionales, les compagnies aériennes, les aéroports et les indus-
triels. Dans le domaine militaire, les opérations aériennes restent étroitement
dépendantes des systèmes embarqués dans les aéronefs et des communica-
tions par satellites opérés depuis le cyberespace. Ces systèmes ont été conçus
dans les années 1980 pour opérer dans un environnement cyber permissif.
Cette époque est révolue. Des changements techniques profonds ont contri-
bué à accroître et à accélérer l’interopérabilité ainsi que le partage d’informa-
tions en temps réel dans un environnement réseau-centré. Si ces systèmes ne
peuvent être reconditionnés intégralement, des mises à jour logiciels peuvent
permettre d’accroître leur résilience, c’est-à-dire leur capacité à s’adapter à
des conditions contingentes, à se préparer à une perturbation, à y résister, et
à s’en remettre rapidement. Cette cyber-résilience repose sur deux piliers : un
premier volet technique (protection, capacité de traitement des attaques et de
reprise des activités) et un second humain et organisationnel7.

Des efforts ont ainsi été menés pour identifier et pour réduire les risques
qui leur sont liés. Questionner les enjeux de la cybersécurité dans le domaine
aérospatial suggère d’interroger l’existence d’une architecture de sécurité
commune dans ce domaine, c’est-à-dire de mettre en lumière les progrès
qui ont pu être effectués grâce à la collaboration entre les différentes parties

5 Les coptes clients de United Airlines (juin 2016), de American Airlines et de Sabre
(août 2015) ainsi que de Vietnam Airlines (juillet 2016) ont été piratés d’après un
rapport de l’IATA.
6 Agence nationale de la sécurité des systèmes d’informations (ANSSI), https://
[Link]/entreprise/glossaire/c/, consulté le 30/11/2017 et Doctrine interar-
mées DIA-3.40_CYBER (2014), CICDE, 2014, [Link]
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le 30/11/2017.
7 Gérard de Boisboissel, « La cyber-résilience des systèmes d’armes », DSI HS, n°
52, p. 70-74.
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 115

prenantes dans un effort de définition et de standardisation des capacités


cyber. En réponse aux défis auxquels l’aviation civile est confrontée, plu-
sieurs mesures ont tout d’abord été prises pour faire face aux cybermenaces
(I). Assurer la continuité des opérations aériennes dans un cyberespace
contesté et constamment menacé est aussi un grand défi pour l’aviation
militaire dont les acteurs – industriels comme institutionnels – peinent à se
coordonner efficacement sous une bannière unique (II). Le développement
du concept de cyber résilience dans les secteurs civil et militaire a entraîné
la création de multiples partenariats pour répondre à cette problématique
et ce, dès la phase de conception des futurs systèmes aéronautiques (III).

I - Des vulnérabilités inhérentes au domaine de l’aviation civile

L’aviation civile en proie à de nombreuses cyberattaques

Les avions de dernière génération sont de plus en plus dépendants des


systèmes connectés. Par conséquent, ils sont aussi plus vulnérables aux cy-
berattaques8. La principale menace pour le secteur aérien réside dans les
réseaux au sol connectés aux avions, qui contiennent toutes les informations
liées au vol. Ces systèmes seraient moins sécurisés que l’avionique embar-
quée dans les aéronefs selon l’Agence européenne de la sécurité aérienne
(EASA)9. Bien que l’avionique présente certaines vulnérabilités, pour le mo-
ment, le transport aérien n’a été victime que d’attaques perpétrées au sol.
Cependant, « les technologies modernes de communication sont de plus en plus
utilisées par les systèmes des avions, ce qui permet à des individus non autori-
sés d’avoir accès et de compromettre les systèmes avioniques de l’appareil »10
note la Cour des comptes américaine, le Government Accountability Office
(GAO), dans un rapport de 2015. Toutefois, les avions de ligne disposent
de liaisons informatiques permanentes avec les compagnies aériennes qui
les opèrent, afin de détecter, en amont, des potentielles compromissions des
données. La navigation aérienne et les autres systèmes de contrôle sont sé-

8 « Les avions plus vulnérables aux cyberattaques », in Le Figaro, 16 avril 2015, http://
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Penser les ailes françaises n°37

parés des systèmes non critiques tels que le divertissement à bord ; le risque
de piratage des systèmes critiques reste par conséquent relativement faible.

Un potentiel détournement d’avion par un pirate informatique soulève


de nombreux défis. En 2015, le chercheur Chris Roberts a fait l’objet d’un
mandat d’arrêt du FBI après avoir prouvé la possibilité de pirater une
dizaine d’avions entre 2011 et 2014 grâce à un virus informatique implan-
té via l’In-Flight Entertainment System (IFE) – les écrans placés derrière
chaque siège qui diffusent le divertissement en vol11. Il est important de
noter que les industriels ne restent pas pour autant démunis et que parer
ces cybermenaces est une préoccupation permanente. Marc Darmon, di-
recteur général adjoint de Thales en charge des activités « systèmes d’in-
formation et de communication sécurisés » insiste notamment sur la mise
en place de « systèmes de cybersécurité intégrés dès la conception, puis la
supervision des systèmes et enfin le chiffrement des données »12.

Les systèmes embarqués ne sont pas les seuls vulnérables : leur connec-
tivité croissante avec les satellites de communication renforce la nécessité
d’une liaison sécurisée avec l’espace. Ainsi, la nouvelle génération des
systèmes de gestion du trafic aérien nord-américains (NextGen13) et euro-
péens (SESAR14) entérine le passage du radar aux systèmes satellitaires.
L’intégration du concept SWIM (System Wide Information Management)
marque aussi un changement de paradigme dans la gestion de l’informa-
tion tout au long de son cycle de vie et dans l’ensemble du système de
gestion du trafic aérien européen. Il s’agit d’une plate-forme unique qui
regroupe les informations critiques comme les changements météorolo-
giques, la position ainsi que les plans de vol de l’avion15. Ce système per-
met d’échanger des données en temps réel entre les pilotes, les opérateurs
au sol et les capteurs embarqués. Cette transformation se traduit par des
réseaux informatiques et numériques hautement intégrés et interdépen-

11 Martin Untersinger, Damien Leloup et Morgane Tual, « Le FBI s’inquiète


du possible piratage d’un avion », in Le Monde, 18 mai 2015, [Link]
[Link]/pixels/article/2015/05/18/le-fbi-s-inquiete-du-possible-piratage-d-un-
avion_4635603_4408996.html, consulté le 09/10/2017.
12 « La résistance contre une cyber-attaque dans l’ADN des avions », in Bilan, 21
juin 2017, [Link]
avions, consulté le 23/02/2018.
13 Système de transport aérien de nouvelle génération.
14 Single European Sky – Ciel Unique Européen.
15 [Link]
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 117

dants, tant à bord des avions que dans les installations de contrôle du
trafic aérien, ce qui crée des vulnérabilités inhérentes16.

L’évolution et enjeux de la coopération internationale dans le secteur de l’avia-


tion commerciale

« Les politiques actuelles sont mieux adaptées à des environnements simples,


stables et prévisibles qu’à la réalité complexe, changeante et imprévisible de l’en-
vironnement cybersécurité actuel »17 souligne un rapport de la RAND Corpo-
ration sur la cybersécurité dans l’aviation. Selon ce think-tank américain, il
n’existerait, pour le moment, pas de vision commune, de stratégie, d’objectif,
de norme, de modèle de mise en œuvre ou de politique internationale définis-
sant la cyberdéfense pour l’aviation18. Le contrôle et la responsabilité de l’éva-
luation des systèmes militaires en matière de cybersécurité seraient répartis
entre de trop nombreuses organisations. Il s’agit pourtant d’une responsabi-
lité partagée par toutes les parties prenantes du secteur aéronautique.

Pourtant, en septembre 2014, les États-Unis ont créé un Centre d’ana-


lyse et de partage des informations en matière d’aviation (A-ISAC) qui
a pour objectif d’échanger dans le cadre « d’un réseau de confiance sécu-
risé »19 des informations sensibles à propos d’incidents et des failles poten-
tielles dans le domaine cybernétique. Le groupe comprend les principales
compagnies aériennes américaines ainsi que l’avionneur Boeing qui inter­
agissent en étroite collaboration avec les agences de renseignement et de
sécurité des États-Unis. D’après Elizabeth A. Pasztor, vice-présidente en
charge de la sûreté, de la sécurité et de la conformité chez Boeing : « l’éla-
boration de normes de cybersécurité pour les compagnies aériennes et le
partage d’informations entre l’industrie et les gouvernements figurent parmi
les mesures de coopération les plus importantes »20.

16 Alexander Defazio et Michal Kalivoda, « Defending NATO’s Aviation Capabilities


from Cyber Attack », JAPCC Journal, n°23, Autome/Hiver 2016, p. 104.
17 Don Snyder, James D. Powers, Elizabeth Bodine-Baron, Bernard Fox, Lauren Ken-
drick, Michael Powell « Improving the Cybersecurity of U.S. Air Force Military
Systems Throughout Their Life Cycles », Rand Corporation, 27 octobre 2015.
18 Alexander DeFazio et Michal Kalivoda, « Defending NATO’s Aviation Capabilities
from Cyber Attack », JAPCC Journal, n°23, Autome/Hiver 2016, p. 104.
19 Jorge Valero, « L’UE peine à combattre les cyberattaques dans l’aéronautique », in
[Link], 30 mars 2017, [Link]
rope-struggles-to-tackle-cyber-attacks-in-aviation/, consulté le 20/10/2017.
20 Jorge Valero, « L’UE peine à combattre les cyberattaques dans l’aéronautique », in
[Link], 30 mars 2017, [Link]
rope-struggles-to-tackle-cyber-attacks-in-aviation/, consulté le 20/10/2017.
Penser les ailes françaises n°37

Si les efforts menés aux États-Unis semblent attester d’une prise de


conscience généralisée face aux cybermenaces, en Europe au contraire, les
agences gouvernementales et l’industrie peinent à collaborer et à élaborer
une approche aussi globale. Le suivi des menaces et la rétro-information sur
la cybersécurité restent incomplets, peu coordonnés et insuffisants pour une
prise de décision et pour une responsabilisation efficaces. Sous l’impulsion de
Patrick Ky, l’AESA s’est emparée du sujet à partir de 2015 : « croire que le
transport aérien est à l’abri de ce genre de menace revient à se voiler la face.
C’est un sujet sérieux auquel nous devons nous attaquer » affirme le directeur
exécutif de l’agence européenne21. À l’occasion d’une réunion de haut niveau
sur la cybersécurité dans l’aviation civile à Bucarest les 8 et 9 novembre 2016,
l’AESA a été chargée de mettre en place une plate-forme européenne pour
coordonner la définition et la mise en œuvre d’une stratégie européenne dans
le domaine de l’aviation. À cette fin, l’AESA, en collaboration avec la Compu-
ter Emergency Response Team (CERT-EU) de l’Union européenne, ont mis en
œuvre, en février 2017, le Centre européen pour la cybersécurité dans l’avia-
tion (ECCSA)22. Chargée d’identifier les menaces et les risques cybernétiques,
l’AESA a invité toutes les parties prenantes et notamment les constructeurs
aéronautiques et les compagnies aériennes à devenir membres de l’ECCSA
afin de bénéficier d’une plate-forme de partage de renseignements concernant
les cyberattaques. Plus d’un an après sa mise en œuvre, l’ECCSA peine à déga-
ger une feuille de route précise. Sa page Internet se limite à un fil d’actualité
avec 11 filtres dédiés à la sécurité dans le domaine de l’aéronautique auxquels
n’importe quel utilisateur peut s’abonner. Principale avancée au niveau eu-
ropéen, l’Agence de l’Union européenne pour la sécurité des réseaux et de
l’information (ENISA) prévoit de concentrer son cyber exercice annuel, prévu
pour 2018, sur la cybersécurité dans le domaine de l’aviation.

Une interdépendance des systèmes civil et militaire

Le contrôle et la responsabilité de la cybersécurité des systèmes civil et mili-


taire s’étendent à de nombreuses organisations, souvent mal intégrées. Man-

21 Interview avec Guillaume Poupard, directeur général de l’ANSSI – Agence Nationale


de la Sécurité des Systèmes d’information, Gerome Billois, Spécialiste en cybersécurité
à Solucom, Jean Carlioz, Responsable de la sécurité des systèmes d’information à la
DGAC (direction générale de l’aviation civile), « Aviation : les menaces de cyberat-
taques prises très au sérieux », in France Inter, 16 octobre 2015, [Link]
[Link]/emissions/a-code-ouvert/a-code-ouvert-16-octobre-2015, consulté le 29/10/2017.
22 Jorge Valero, « L’UE peine à combattre les cyberattaques dans l’aéronautique », in EU-
[Link], 30 mars 2017, [Link]
struggles-to-tackle-cyber-attacks-in-aviation/, consulté le 20/10/2017.
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 119

daté par les deux organisations, le groupe NATO/EUROCONTROL ATM


Security Coordinating Group (NEASCOG)23 assure la coordination des tra-
vaux dans le domaine de la sécurité de la gestion du trafic aérien en Europe
pour des intérêts civil et militaire. Ce forum réunit les principaux acteurs
de la gestion du trafic aérien tels que les autorités civiles et militaires natio-
nales, les organisations régionales ou internationales comme l’Organisation
de l’aviation civile internationale (OACI), l’Association du transport aérien
international (IATA), la Conférence européenne de l’aviation civile (ECAC),
les associations de pilotes et de contrôleurs professionnels. Cette coopération
a pour but de faciliter une approche commune civilo-militaire et une meil-
leure coordination internationale afin de partager les meilleures pratiques
pour protéger efficacement les systèmes de gestion du trafic aérien en cas de
cyber­attaques. Une montée en puissance de l’OACI est en cours sur le sujet
de la cyber­sécurité au cours du triennat 2017- 2019, à la suite de la résolution
A39-19 adoptée par la 39e Assemblée en octobre 201624.

En raison des interdépendances entre les systèmes de l’aviation civile et de


l’aviation militaire, une cyberattaque ne peut être contenue de manière isolée.
Une attaque contre le secteur de l’aviation civile affectera également les capa-
cités militaires car les aéronefs civils comme militaires sont reliés au même
écosystème. La gestion du trafic aérien (ATM – Air Traffic Management en
anglais) comprend, par exemple, des données de plus en plus numérisées et
distribuées à travers un réseau d’infrastructures qui connecte des systèmes à
la fois civil et militaire. De plus, les infrastructures aéroportuaires et l’avia-
tion commerciale sont des éléments critiques pour les opérations militaires
en temps de paix ou dans les zones hors théâtre d’opérations. Une approche
globale s’avère donc nécessaire.

II - Une dépendance accrue des opérations aériennes envers le cyber­


espace nécessite une meilleure coordination des stratégies nationales

Des opérations aériennes de plus en plus dépendantes du cyberespace

De plus en plus connectés, les aéronefs militaires compilent et distribuent


vers d’autres plate-formes des données sensibles en temps réel. Les appareils
de 5e génération sont qualifiés de « système de systèmes » dans la mesure où

23 Site Internet Eurocontrol, [Link] consulté


le 28/11/2017.
24 [Link] consulté le
04/01/2018.
Penser les ailes françaises n°37

ils combinent « furtivité, radars à balayage électronique et à antennes actives,


manœuvrabilité extrême et d’excellentes capacités de fusion des données ISR
[Intelligence, Surveillance, Reconnaissance]25 ». Cette connectivité les rend,
par nature, particulièrement vulnérables aux cyberattaques. Dès 2009, un
groupe d’insurgés en Irak a ainsi intercepté en direct des flux vidéos en pro-
venance d’un drone Predator américain au moyen d’un logiciel Skygrabber
acheté sur Internet pour seulement 26 dollars26. Un adversaire sophistiqué
peut ainsi chercher à exploiter des vulnérabilités dans les logiciels, les systèmes
de soutien ou la chaîne d’approvisionnement d’un avion afin d’obtenir des
renseignements ou de saboter des opérations.

Les systèmes de maintenance et de planification des missions constituent


des nœuds critiques par lesquels un ennemi potentiel peut manipuler des
données. Afin de maximiser l’autonomie de sa nouvelle flotte de chasseurs
de combat, Israël a par exemple annoncé vouloir équiper ses F-35I « Adir »27
avec son propre système de Command, Control, Communications and Compu­
ting (C4). Le logiciel israélien, produit par Israel Aerospace Industries (IAI),
serait une mise à niveau d’un système C4 que l’armée de l’air israélienne
exploite déjà sur ses F-15 et sur ses F-16. Israël a affirmé vouloir dévelop-
per son propre système de cybersécurité et vouloir disposer d’un centre de
maintenance implanté nationalement et déconnecté de la plate-forme de
maintenance prédictive ALIS (Autonomic Logistics Information System)
conçue par Lockheed Martin. Ce système critique est capable de déterminer
en temps réel l’état de l’appareil, de surveiller ses plans de vol et de revoir
l’historique complet de chaque avion depuis sa sortie de la chaîne d’assem-
blage. Israël met aussi l’accent sur la cyber-résilience des systèmes d’armes
dès leur conception. Plusieurs responsables israéliens affirment que cette
volonté d’autonomie industrielle est dictée par la situation géopolitique du
pays28, qui exige l’indépendance dans l’exploitation et la maintenance de ses
avions de chasse. La cybersécurité devient dès lors un enjeu de souveraineté.

25 Corentin Brustlein, Etienne de Durand, Elie Tenenbaum, La suprématie aérienne


en péril, menace et contre-stratégies à l’horizon 2030, La Documentation Française,
Paris, 2014, p.144.
26 Ewen MacAskill, « US drones hacked by Iraqi insurgents », in The Guardian, 17
décembre 2009, [Link]
can-drones-hacked, consulté le 19/11/2017.
27 « Adir Who? Israel’s F-35i Stealth Fighters. Defense », in Industry Daily, 8 novembre
2017, [Link]
consulté le 04/10/2017.
28 Lara Seligman, « Israel Seeks Changes To Its F-35 Version », in [Link],
30 juin 2016, [Link]
seeks-changes-its-f-35-version, consulté le 16/09/2017.
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 121

La survivabilité des aéronefs doit être pensée dans le cadre d’une approche
globale. « Chacun des systèmes critiques par lesquels nous accomplissons nos
missions essentielles est construit sur les capacités du cyberespace. Les aéronefs,
les satellites, les camions et les missiles balistiques intercontinentaux dépendent
tous de notre capacité à manœuvrer et à fonctionner dans le cyberespace »29
d’après le général de l’United States Air Force (USAF), William J. Bender.
Un chercheur britannique en cybersécurité, Adam Laurie, a ainsi démontré
en 2009 qu’il était possible de pirater un satellite à l’aide d’un simple ordi-
nateur assorti d’un décodeur de satellite de type Dreambox et accompagné
de quelques logiciels spécialisés30. Malgré ces alertes, il faudra attendre 2014
pour qu’une enquête américaine démontre que les flux de communications
par satellites peuvent être piratés du fait d’une liaison descendante qui ne se-
rait pas suffisamment sécurisée. « Une série de systèmes satellitaires cruciaux
fabriqués par certains des plus grands sous-traitants gouvernementaux du monde
contiennent de graves vulnérabilités qui pourraient être exploitées pour perturber
les opérations militaires et les communications de la sécurité aérienne »31 d’après
la société américaine de sécurité informatique IOActive dans un rapport dont
les conclusions furent confirmées par la suite par le Computer Emergency Res-
ponse Team (CERT) du département américain de la Sécurité intérieure32.

Les opérations aériennes deviennent indissociables du cyberespace. La


manœuvre militaire interarmées intègre de manière croissante des capacités
cyber. « Les meilleurs garants de la survivabilité restent la résilience, l’intégra-
tion interarmes et interarmées ainsi que la manœuvre, le vrai défi étant peut-
être surtout d’intégrer à cette dernière les dimensions cyber et spatiales33 »
affirme Rémy Hémez. Cette intégration s’opère rapidement, d’autant plus
que la maitrise de capacités défensives offrent un avantage crucial dans le
domaine offensif. L’opération Orchard, menée par les forces aériennes israé-

29 Lieutenant Général William J. Bender et Colonel William D. Bryant, Assuring the USAF
Core Missions in the Information Age, Air & Space Power Journal, Automne 2016.
30 Laurent Lagneau, « Les armes anti-satellites ont changé de nature », in Opex360, 18
novembre 2017, [Link]
change-de-nature/, consulté le 18/11/2017.
31 Tom Brewster, « Crucial military satellite systems are vulnerable to hacking, experts
says », in The Guardian, 17 avril 2014, [Link]
apr/17/military-satellite-system-vulnerable-hacking, consulté le 11/11/2017.
32 Vulnerability Note VU#250358, Hughes Network Systems Broadband Global Area
Network (BGAN) satellite terminal firmware contains multiple vulnerabilities, 31 jan-
vier 2014, CERT, Software Engineering Institute, Carnegie Mellon University, spon-
sorisé par le département américain de la Sécurité intérieure.
33 Rémy Hémez, La survivabilité sur le champ de bataille, entre technologie et manœuvre,
IFRI, Paris, mars 2017, p.11.
Penser les ailes françaises n°37

liennes en 2007 en Syrie, constitue l’exemple type d’une attaque combinée


mêlant attaque aérienne en profondeur, guerre électronique et cyberat-
taque34. L’aviation de chasse, alors constituée d’appareils F-15C et F-16I
non furtifs, a réussi à passer outre des défense antiaériennes avancées afin
de bombarder une installation suspectée d’abriter un réacteur nucléaire
plutonigène. Une cyberattaque, opérée grâce au ver informatique Suter35 à
l’encontre des systèmes de défense syriens, a rendu inopérante la liaison de
données entre le radar et son moniteur. Cette attaque combinée souligne la
nécessité de considérer la « manœuvre électronique intégrée » comme facteur
de survivabilité future36. Les capacités cyberoffensives vont être intégrées
dans la reconstitution, nécessaire mais longtemps retardée37, des capacités
de neutralisation des défenses aériennes ennemies (SEAD)38, une mission
critique pour les forces aériennes occidentales que l’OTAN cherche notam-
ment à mettre en avant dans ses travaux actuels. À moyen terme, les cyber­
armes pourraient en effet être considérées comme des capacités clefs des
missions SEAD et un vecteur indéniable de supériorité aérienne.

Un effort d’interopérabilité dans le cadre de l’OTAN

D’abord à l’initiative des États, cet effort d’intégration des capacités cyber-
nétiques au sein des opérations a été rapidement réapproprié par l’OTAN qui
cherche avant tout à renforcer l’interopérabilité dans un soucis d’opérations
combinées en coalition. La crise ukrainienne a montré que la cyberdéfense
doit être intégrée à un concept opérationnel plus large. En 2014, la déclaration
du sommet du Pays de Galles a affirmé que la cyberdéfense faisait partie de
la mission fondamentale de l’OTAN qu’est la défense collective et que le droit
international s’applique dans le cyberespace. Depuis le sommet de Varsovie
en 2016, l’Alliance atlantique a réaffirmé le mandat défensif de l’OTAN et re­
connaît que le cyberespace est un domaine d’opérations dans lequel l’OTAN
doit se défendre efficacement comme elle le fait dans l’air, sur terre et en mer39.

34 David Betz, Carnage and Connectivity: Landmarks in the Decline of Conventional


Military Power, Oxford, Oxford University Press, 2015, p. 148-149.
35 Thomas Withington, « Code of Mass Disruption », in Armada International, octobre 2012.
36 Christian Malis, Guerre et stratégie au XXIe siècle, Fayard, 2014, p. 166.
37 Olivier Zajec, « Le trou capacitaire et opérationnel de la SEAD/DEAD. Bientôt dans
les standards européens ? », DSI, n°64, novembre 2010, p. 79-83.
38 Élie Tenenbaum, « Le rôle stratégique des forces terrestres », Focus stratégique, n° 78,
Ifri, février 2018, p.63.
39 Paragraphe 70 du Communiqué du Sommet de Varsovie publié par les Chefs et les États
participant à la réunion du Conseil de l’Atlantique Nord à Varsovie les 8-9 Juillet 2016.
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 123

Les implications de la reconnaissance du cyberespace comme son propre do-


maine a déplacé l’orientation de l’Alliance d’une « assurance de l’information »à
une « assurance de la mission »40. Soulignant l’importance de leur coopération,
l’OTAN et l’Union européenne (UE) ont signé, en février 2016, un arrange-
ment technique sur la coopération en matière de cyberdéfense. Dernière avan-
cée en la matière : à l’occasion d’une réunion des ministres de la défense de
l’Alliance atlantique les 8 et 9 novembre 2017, le secrétaire général de l’OTAN,
Jens Stoltenberg, a affirmé vouloir « intégrer les capacités nationales des alliés
en matière de cyber dans les missions et les opérations de l’OTAN ». Par ailleurs,
il a fait part de la volonté de l’OTAN de créer un « nouveau centre d’opérations
cyber » dans le cadre de la refonte de la structure de commandement.

Depuis mai 2016, le comité Aviation de l’OTAN contribue à la résilience


du système global de l’aviation en entamant un effort de définition et de stan-
dardisation. L’OTAN a défini trois domaines dans lesquels des vulnérabilités
pourraient se produire : l’informatique traditionnelle, la technologie opéra-
tionnelle et les plates-formes et senseurs41. La cybersécurité est alors considérée
comme une combinaison de mesures de défense en profondeur, de résilience
et de défense avancée au cœur même de l’architecture-système42. « Chaque ap-
proche est nécessaire et aucune n’est suffisante en soi » selon Alexander Defa-
zio, ancien colonel de l’USAF43. L’OTAN s’inspire des avancées de l’Air Force
en matière de cyberdéfense et notamment des rapports de la générale Ellen
Pawlikowski, commandant de l’Air Force Material Command  44, des écrits du
général William J. Bender et du Colonel William Bryant, directeur-adjoint

40 De même que pour le terme « cyberspace », l’OTAN n’est pas encore convenue d’une
définition officielle du terme « assurance de mission »(mission assurance). Dans sa stra-
tégie relative à l’assurance de mission (Mission Assurance Strategy), le Département
de la Défense des États-Unis définit le terme comme suit : « [a] protéger ou garantir
le fonctionnement permanent et la résilience des capacités et des ressources (y compris le
personnel, les équipements, les installations, les réseaux, l’information et les systèmes d’in-
formation, les infrastructures et les chaînes d’approvisionnement) qui constituent des élé-
ments cruciaux des fonctions essentielles aux missions (Mission-Essential Functions) du
Département de la Défense », Mission Assurance Strategy, Département de la Défense
des États-Unis, 2012 p.1, in Brad Bigelow, Mission Assurance: Shifting the Focus of
Cyber Defence, NATO CCD COE Publications, Tallinn, 2017.
41 En anglais : « Traditional IT, Operational Technology and Platforms & Weapons ».
42 Colonel William Bryant, directeur adjoint de la Task Force Cyber USAF « Mission As-
surance through Integrated Cyber Defense », Air and Space Power Journal, hiver 2016.
43 Alexander Defazio et Michal Kalivoda, « Defending NATO’s Aviation Capabilities
from Cyber Attack », JAPCC Journal, n°23, Autome/Hiver 2016, p. 104.
44 Sergent Christopher Gross, « AFMC commander says cyber threats are real, need to
get ahead of them , in Air Force News Service, 21 septembre 2016, [Link]
News/Article-Display/Article/951715/afmc-commander-says-cyber-threats-are-real-
need-to-get-ahead-of-them/, consulté le 23/11/2017.
Penser les ailes françaises n°37

du groupe de travail Cyber de


​​ l’US Air Force45. Face à cette réalité complexe,
l’USAF préconise un processus en trois phases : analyser l’écosystème de
l’aviation militaire pour identifier les potentielles vulnérabilités, développer
des standards militaires pour la cybersécurité dans le domaine de l’aviation et
mettre en œuvre une méthodologie pour une évaluation à long terme et une
amélioration continue de ces processus46.

L’Alliance atlantique contribue ainsi à assurer la continuité des opéra-


tions aériennes dans le domaine du cyberespace, un environnement contes-
té et constamment menacé. L’OTAN doit prendre en considération la sé-
curité des aéronefs et ainsi mieux répondre aux défis de la cybersécurité
lors de la mise en œuvre d’exercices qui impliqueraient une cyberattaque
pouvant compromettre les réseaux au sol intégrés aux aéronefs. Cette si-
tuation est considérée comme préoccupante du fait de « la dépendance
accrue des forces de l’OTAN aux systèmes de communication et de locali-
sation par satellite, et ce parallèlement à l’investissement de la Russie et de
la Chine dans ce domaine »47. Plusieurs scénarii sont envisageables comme
la perte de GPS et son impact sur la navigation mais aussi sur l’utilisation
de munitions dites « intelligentes ». Le 26 janvier 2018, l’USAF a donné le
coup d’envoi de l’exercice annuel Red Flag sur la base aérienne de Nellis
au Nevada. Cet entrainement d’une ampleur jusque-là inégalée aura aussi
la particularité de mettre l’accent sur le brouillage des signaux GPS48.

III - Le concept de cyber résilience à travers des partenariats innovants


avec les industries

Une coopération renforcée entre les secteurs public et le privé

Le développement du concept de cyber-résilience des infrastructures à


l’échelle nationale a suscité de multiples initiatives qui permettent de repenser

45 Lieutenant Général William J. Bender et Colonel William D. Bryant « Assuring the USAF
Core Missions in the Information Age », Air & Space Power Journal, Automne 2016.
46 Urgent Need for DoD and FAA to Address Risks and Improve Planning for Techno-
logy that Tracks Military Aircraft, Rapport GAO-17-509C, États-Unis, Government
Accountability Office, Juillet 2017.
47 « Le bel avenir de la guerre électronique », in TTU, 20 avril 2016, [Link]
bel-avenir-de-guerre-electronique/, consulté le 14/03/2018.
48 Laurent Lagneau, « Les participants à l’exercice aérien Red Flag 2018-1 devront
se passer du système GPS », in Opex360, 28 janvier 2018, [Link]
com/2018/01/28/participants-a-lexercice-aerien-red-flag-2018-1-devront-se-passer-
systeme-gps/, consulté le 28/02/2018.
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 125

la manière dont les secteurs public et privé peuvent travailler en partenariat.


En 2007, à la suite des cyberattaques en Estonie, l’OTAN a décidé de créer un
centre spécialisé dans le domaine de la cyberdéfense. Le Centre d’excellence
pour la cyberdéfense en coopération de l’OTAN49 basé à Tallinn est ainsi un
« centre de recherche et d’entraînement accrédité par l’OTAN s’occupant de for-
mation, de consultation, de retour d’expérience, de recherche et de développement
en matière de cyberdéfense »50. C’est dans le cadre du Centre d’excellence que
dix-neuf experts ont rédigé le Manuel 2.0 de Tallinn sur le droit internatio-
nal applicable aux opérations cybernétiques. Il s’agit d’une ressource influente
pour les conseillers juridiques qui traitent des problèmes cybernétiques.

Le renforcement des partenariats public-privé à travers des pactes de


coopération cybernétiques est l’une des priorités des gouvernements qui
profitent de l’expertise des entreprises les plus avancées en la matière.
D’après Erki Kodar, sous-secrétaire d’État Estonien à la Défense : « la
plupart des innovations se produisent dans le secteur privé ou dans le milieu
universitaire »51 d’où l’importance d’une coopération renforcée entre les
secteurs public et privé. Cette forme de coopération, entamée d’abord à
l’échelle des nations, a été ensuite imitée par l’OTAN et l’UE dans un
cadre multilatéral. Les pays membres de l’OTAN ont par exemple inten-
sifié leur coopération avec l’industrie et le monde universitaire dans le
cadre du cyber partenariat « OTANindustrie » (NCIP), conçu pour aider
les nations à suivre le rythme rapide des changements technologiques et
pour favoriser l’innovation. « Ce partenariat, qui s’appuie sur les struc-
tures existantes, réunit des entités OTAN, des centres nationaux d’alerte
et de réaction aux attaques informatiques (CERT) ainsi que des représen-
tants d’industries des pays membres de l’OTAN »52.

Conscients que des partenariats stratégiques jouent un rôle clé dans la


résolution des défis cybernétiques, les Alliés continuent de collaborer avec

49 La cyberdéfense à l’OTAN Juillet 2016, OTAN Division Diplomatie Publique, juillet


2016, [Link]
[Link], consulté le 14/09/2017.
50 La cyberdéfense à l’OTAN Juillet 2016, OTAN Division Diplomatie Publique, juillet
2016, [Link]
[Link], consulté le 14/09/2017.
51 Interview avec Erki Kodar, effectuée le 19 octobre 2017 par Nathan Juglard pendant
NIAS17 à Mons.
52 La cyberdéfense à l’OTAN Juillet 2016, OTAN Division Diplomatie Publique, juillet
2016, [Link]
[Link], consulté le 14/09/2017.
Penser les ailes françaises n°37

l’industrie et avec les universités. Ces partenariats sont déterminants pour


assurer un contrôle effectif tout au long du cycle de vie des composants
de l’aéronef et des systèmes qui l’entourent. Il faut cependant garder à
l’esprit que même un aéronef de dernière génération ne peut être invulné-
rable à une cyberattaque pas plus qu’il ne le serait lors d’un combat aérien
contre un autre aéronef. Par conséquent : les opérateurs du cyberespace
doivent aller au-delà de la question de « comment sécuriser au mieux ce
système contre les attaques ? » et réfléchir à « comment opérer dans un envi-
ronnement cyber-contesté où l’ennemi va passer au travers d’au moins une
partie des défenses » souligne le général William J. Bender de l’USAF53.

La nécessité de repenser la chaîne logistique d’amont en aval

La générale Ellen Pawlikowski a souligné sept domaines essentiels pour


mieux sécuriser les structures de commandement et de contrôle (C2) dont
dépendent les aéronefs. Une initiative clef de l’USAF est d’intégrer des
dispositifs de cybersécurité dès les premières phases de développement :
« nous examinons beaucoup plus tôt dans le cycle de vie de ces systèmes, non
seulement leur sécurité, mais aussi leur interface avec d’autres éléments du
réseau. Nous voulons intégrer la cybersécurité plus tôt dans le processus »54
a-t-elle affirmé. L’ensemble des sous-traitants doit être inclus dans ce pro-
cessus, les grands groupes comme les PME : « l’enjeu est pour les plus petits
d’avoir les moyens de se protéger »55 souligne Pascal Pincemin, associé chez
Deloitte France, responsable du secteur Aéronautique et Défense.

Dans un rapport de 2015 intitulé « Améliorer la cybersécurité des systèmes


militaires des forces aériennes des États-Unis tout au long de leur cycle de vie »,
la RAND Corporation56 établit une liste de recommandations destinées à
améliorer la résilience des systèmes aéronautiques. Les experts affirment que,
de manière générale, les avionneurs devraient maximiser la flexibilité de leurs

53 Lieutenant Général William J. Bender et Colonel William D. Bryant « Assuring the USAF
Core Missions in the Information Age », Air & Space Power Journal, Automne 2016.
54 Sergent Christopher Gross, « AFMC commander says cyber threats are real, need to
get ahead of them , in Air Force News Service, 21 septembre 2016, [Link]
News/Article-Display/Article/951715/afmc-commander-says-cyber-threats-are-real-
need-to-get-ahead-of-them/, consulté le 23/11/2017.
55 Gil Roy, « Cyber attaque : y-a-t-il un administrateur sûreté à bord ? » in Aerobuzz,
28 juin 2017, [Link]
teur-surete-a-bord/, consulté le 11/11/2017.
56 Don Snyder, James D. Powers, Elizabeth Bodine-Baron, Bernard Fox, Lauren Ken-
drick, Michael Powell « Improving the Cybersecurity of U.S. Air Force Military
Systems Throughout Their Life Cycles », Rand Corporation, 27 octobre 2015.
Décision politique et stratégie aérienne, l’opération Hamilton 127

systèmes en construisant délibérément une capacité excédentaire redondante


et inefficace. Paradoxalement, la surface d’attaque des systèmes doit être ré-
duite : il s’agit d’éliminer les capacités inutiles du matériel et des logiciels, de
s’assurer que les tests de sécurité adéquats ont bien été effectués et de segmen-
ter leurs réseaux et leurs systèmes en enclaves distinctes. L’organisation récur-
rente de formations et d’exercices permet de garantir la flexibilité du personnel
ainsi que leur responsabilisation face aux cybermenaces. Enfin, les autorités
militaires doivent répondre dynamiquement aux attaques grâce à une meil-
leure connaissance de la situation, à un commandement et à un contrôle (C2)
efficace et à des moyens de défense actifs. Seule la combinaison de ces ap-
proches permettra aux systèmes de résister aux attaques dans le cyberespace.

La cybersécurité doit couvrir l’intégralité du cycle de vie d’un système.


Une flotte entière peut être clouée au sol parce qu’un bug informatique
aura été introduit dans un composant, des années plus tôt. Afin de garan-
tir que les données d’un système opérationnel ne soient pas altérées, la
mise en œuvre régulière de tests d’intrusions grâce à des Red Team (un
groupe d’attaquants amicaux qui tentent de pénétrer les systèmes pour
trouver leurs vulnérabilités et leurs faiblesses) pourrait progressivement
devenir la norme au sein des forces aériennes. Airbus a ainsi travaillé en
collaboration avec une équipe de hackers qui effectuent des « tests de péné-
tration »57 sur les systèmes. Les failles découvertes lors de ces tests ont
permis de construire l’architecture sécurisée de l’A380.

Conclusion

L’industrie aéronautique est largement dépendante des systèmes informa-


tiques, que ce soit les réseaux au sol, dans les airs ou dans l’espace. Des brèches
de sécurité dans les systèmes de gestion des compagnies aériennes, des avions
infectés à distance par des virus, des drones détournés de leurs objectifs suite
à un piratage malveillant… les cybermenaces se sont récemment multipliées.
Retards des vols, impact médiatique négatif pour les compagnies aériennes
mais surtout une prise de conscience des autorités publiques, des régulateurs
et de l’industrie face à une réalité alarmante.

Aujourd’hui encore, l’axiome du général Giulio Douhet, théoricien de la


guerre aérienne reste valide : « la victoire appartient à ceux qui anticipent les

57 « La résistance contre une cyber-attaque dans l’ADN des avions », in Bilan, 21


juin 2017, [Link]
avions, consulté le 23/02/2018.
Penser les ailes françaises n°37

mutations des caractéristiques de la guerre, et non a ceux qui attentent de s’adap-


ter une fois les mutations devenues réalités ». Un manque de coordination des
parties prenantes a rendu difficile la définition d’une approche holistique
dans le secteur aéronautique et la mise en œuvre de normes ou de standards à
l’échelle internationale. D’importants progrès ont néanmoins déjà été réalisés
tant à l’échelle des nations qu’au niveau international. Toutefois, le contrôle
et la responsabilité de la cybersécurité des systèmes militaires s’étendent à de
nombreuses organisations souvent mal intégrées. Pour les industriels, le suivi
et la rétro-information sur la cybersécurité sont performants mais demeurent
incomplets, peu coordonnés et insuffisants pour une prise de décision et pour
une responsabilisation efficaces.

Face à cette situation, les différentes parties prenantes, sous l’impulsion


de l’ICAO et de l’IATA dans le secteur civil et de l’OTAN et de l’UE dans le
domaine militaire, ont progressivement développé une stratégie reposant sur
trois piliers. Il s’agit tout d’abord de comprendre, de définir et dévaluer les
menaces et les risques des cyberattaques, pour ensuite mettre en place une
réglementation adéquate et enfin d’instituer des mécanismes pour améliorer
la coopération au sein de l’industrie, avec le soutien des gouvernements. Bien
qu’encore au stade embryonnaire, cette coopération peut accoucher d’inno-
vations surprenantes. Aux États-Unis par exemple, la DARPA travaille sur
des applications blockchain en se concentrant sur son potentiel de plate-forme
de transaction et de messagerie militaire non-piratable. La technologie block-
chain est ainsi en cours d’évaluation pour des applications dans le domaine de
la cybersécurité spatiale : elle permettrait de garantir l’authenticité des infor-
mations et des données spatiales, et de certifier leur intégrité à chaque étape
du traitement des données58.

58 Luca Del Monte et Géraldine Naja, Hack-My-Sat : Cyber-Threats and the Digital
Revolution in Space, in Laurence Nardon, European Space programs and the digital
challenge, IFRI, Paris, novembre 2017.
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