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Une Chance de Trop Nouvelle Édition 2nd Edition Harlan Coben Install Download

Le document présente une nouvelle édition du livre 'Une chance de trop' de Harlan Coben, qui raconte l'histoire d'un homme abattu et qui se réveille à l'hôpital, se remémorant des moments avec sa fille. Il est interrogé par la police sur les événements qui ont conduit à sa blessure. Le texte évoque également d'autres œuvres de l'auteur et des liens pour télécharger des ebooks.

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Le document présente une nouvelle édition du livre 'Une chance de trop' de Harlan Coben, qui raconte l'histoire d'un homme abattu et qui se réveille à l'hôpital, se remémorant des moments avec sa fille. Il est interrogé par la police sur les événements qui ont conduit à sa blessure. Le texte évoque également d'autres œuvres de l'auteur et des liens pour télécharger des ebooks.

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Une chance de trop Nouvelle édition 2nd Edition

Harlan Coben install download

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DU MÊME AUTEUR
Ne le dis à personne…, Belfond, 2002 et 2006 ; Pocket, 2003
Disparu à jamais, Belfond, 2003 ; Pocket, 2004
Une chance de trop, Belfond, 2004 ; Pocket, 2005
Juste un regard, Belfond, 2005 ; Pocket, 2006
Innocent, Belfond, 2006 ; Pocket, 2007
Promets-moi, Belfond, 2007 ; Pocket, 2008
Dans les bois, Belfond, 2008 ; Pocket, 2009
Sans un mot, Belfond, 2009 ; Pocket, 2010
Sans laisser d’adresse, Belfond, 2010 ; Pocket, 2011
Sans un adieu, Belfond, 2010 ; Pocket, 2011
Faute de preuves, Belfond, 2011 ; Pocket, 2012
Remède mortel, Belfond, 2011 ; Pocket, 2012
Sous haute tension, Belfond, 2012 ; Pocket, 2013
Ne t’éloigne pas, Belfond, 2013 ; Pocket, 2014
Six ans déjà, Belfond, 2014 ; Pocket, 2015
Tu me manques, Belfond, 2015

Vous pouvez consulter le site de l’auteur


à l’adresse suivante :
www.harlancoben.com
HARLAN COBEN

UNE CHANCE DE TROP


Traduit de l’américain
par Roxane Azimi
Affectueusement, à la mémoire de ma belle-mère,
Nancy Armstrong

Et en hommage à ses petits-enfants :


Thomas, Katharine, McCallum, Reilly, Charlotte,
Dovey, Benjamin, Will, Ana, Eve, Mary, Sam, Caleb et Annie
1

LORSQUE LA PREMIÈRE BALLE m’a touché à la poitrine, j’ai pensé à ma fille.


Du moins, je voudrais le croire. Car j’ai vite perdu connaissance.
Pour être encore plus précis, je ne me souviens même pas qu’on m’ait
tiré dessus. Je sais que j’ai perdu beaucoup de sang. Je sais qu’une
seconde balle a frôlé ma tête, bien que j’aie déjà dû être HS à ce
moment-là. Je sais que mon cœur s’est arrêté de battre. Mais j’aime à
croire que, sur le point de mourir, j’ai pensé à ma fille.
Pour votre information : je n’ai vu ni tunnel ni lumière blanche.
Ou alors je ne m’en souviens pas non plus.
Tara, ma fille, n’a que six mois. Elle était couchée dans son
berceau. Je me demande si les coups de feu l’ont effrayée. Sûrement.
Elle a dû se mettre à pleurer. Je me demande si le son familier et
néanmoins agaçant de ses pleurs n’a pas percé le brouillard de mon
inconscience, si je ne l’ai pas entendue à un certain niveau. Mais là
encore, je n’ai aucun souvenir de la chose.
En revanche, je me souviens de la naissance de Tara. Je revois
Monica – la mère de Tara – en train de pousser une dernière fois. Je
revois la tête qui apparaît. J’ai été le premier à voir ma fille. La
croisée des chemins, tout le monde connaît ça. Des portes qui
s’ouvrent, d’autres qui se ferment, les cycles de la vie, les
changements de saisons. Mais la naissance de votre enfant… c’est
plus que surréaliste. Vous venez de franchir un portail, comme dans
Star Trek, un transposeur intégral de réalité. Tout est différent. Vous
êtes différent, élément primitif métamorphosé au contact d’un
étonnant catalyseur en quelque chose d’infiniment plus complexe.
Votre monde n’existe plus : il se réduit aux dimensions – en
l’occurrence, du moins – d’une masse de trois kilos cinq.
La paternité me rend perplexe. Oui, je sais qu’avec six mois de
métier, je ne suis encore qu’un apprenti. Lenny, mon meilleur ami, a
quatre gosses. Trois garçons et une fille. L’aîné, Lenny junior, a dix
ans ; on vient juste de fêter le premier anniversaire du plus jeune.
Avec sa tête d’heureux père de famille harassé et le plancher de son
gros 4×4 irrémédiablement taché par des résidus de nourriture,
Lenny me fait comprendre que je n’ai encore rien vu. Soit. Mais
lorsque j’ai peur ou que je me sens complètement perdu dans mon
nouveau rôle, je regarde la fragile poupée dans son berceau, elle me
regarde, et je me demande ce que je ne ferais pas pour elle. Je
donnerais ma vie sans hésiter. Et, pour ne rien vous cacher, si un jour
on doit en arriver là, je donnerai aussi la vôtre.
J’aime donc à croire que quand les deux balles m’ont transpercé le
corps, quand je me suis écroulé sur le lino de la cuisine avec une
barre aux céréales à moitié grignotée à la main, quand je gisais inerte
dans la mare de mon propre sang et – parfaitement – quand mon
cœur a cessé de battre, j’ai malgré tout tenté de faire quelque chose
pour protéger ma fille.

Je suis revenu à moi dans le noir.


Au début, je n’avais pas la moindre idée de l’endroit où je me
trouvais, puis j’ai entendu biper sur ma droite. Un bruit familier. Je
n’ai pas bougé. J’ai simplement écouté les bips. J’avais l’impression
que mon cerveau marinait dans de la mélasse. Mon premier réflexe a
été du genre primaire : boire. Je mourais de soif. Jamais je n’aurais
cru qu’on pouvait avoir la gorge aussi sèche. J’ai voulu appeler, mais
ma langue est restée collée dans ma bouche.
Une silhouette est entrée dans la chambre. J’ai essayé de
m’asseoir, et une douleur fulgurante m’a déchiré le cou. Ma tête est
retombée en arrière. Et de nouveau le noir m’a englouti.

Quand j’ai réémergé, il faisait jour. Une lumière crue filtrait par
les stores vénitiens. J’ai cligné des paupières. J’aurais bien levé la
main pour me protéger les yeux, mais je n’avais pas la force
d’exécuter ce simple geste. Ma gorge était toujours sèche comme du
papier de verre.
J’ai entendu du mouvement, et soudain une femme s’est dressée
au-dessus de moi. C’était une infirmière. La perspective, si différente
de celle dont j’avais l’habitude, m’a désarçonné. Rien n’était à sa
place. Normalement, c’est moi qui me tenais debout au pied du lit –
pas l’inverse. Une coiffe blanche, un de ces petits machins
triangulaires, était perchée sur sa tête à la façon d’un nid d’oiseau.
J’ai travaillé dans toutes sortes d’établissements hospitaliers, pourtant
je crois que je n’ai jamais vu une coiffe pareille, si ce n’est au cinéma
ou à la télé. L’infirmière était noire et bien en chair.
— Docteur Seidman ?
Sa voix, on aurait dit du sirop d’érable tiède. J’ai réussi à hocher
légèrement la tête.
L’infirmière devait lire dans les pensées car elle avait déjà un
gobelet d’eau à la main. Elle a glissé une paille entre mes lèvres, et
j’ai aspiré goulûment.
— Du calme, a-t-elle dit avec douceur.
J’allais demander où j’étais, mais cela semblait assez évident. J’ai
ouvert la bouche pour essayer de savoir ce qui m’était arrivé, quand,
une fois de plus, elle m’a devancé.
— Je vais chercher le médecin, a-t-elle dit, se dirigeant vers la
porte. Allez, détendez-vous.
J’ai lâché, dans un souffle rauque :
— Ma famille…
— Je reviens tout de suite. Tâchez de ne pas vous agiter.

Mon regard a fait le tour de la pièce. Sous l’effet des


médicaments, j’y voyais comme à travers un rideau de douche.
Cependant, il y avait suffisamment d’éléments pour me permettre
certaines déductions. Je me trouvais dans une chambre d’hôpital
type. Ça, c’était clair. Sur ma gauche, un appareil à perfusion dont le
tuyau serpentait jusqu’à mon bras. Les néons bourdonnaient presque
– mais pas tout à fait – imperceptiblement. Un petit poste de
télévision sur un support pivotant saillait dans l’angle supérieur droit.
À un mètre du pied du lit, il y avait une grande baie vitrée. J’ai
plissé les yeux, sans parvenir à voir au travers. J’étais sans doute sous
monitoring. Autrement dit, en soins intensifs. En d’autres termes
encore, je devais être salement amoché.
Mon cuir chevelu me démangeait et j’éprouvais une sensation de
tiraillement. Un bandage, à coup sûr. J’ai voulu procéder à un état
des lieux, mais ma tête refusait décidément de coopérer. Une douleur
sourde palpitait doucement en moi, même si je n’aurais su en
déterminer l’origine. J’avais les membres engourdis, une chape de
plomb sur la poitrine.
— Docteur Seidman ?
J’ai tourné le regard vers la porte. Un tout petit bout de femme en
tenue chirurgicale, charlotte comprise, a pénétré dans la chambre.
Son masque défait lui pendait au cou. Elle devait avoir à peu près
mon âge (j’ai trente-quatre ans).
— Je suis le Dr Heller, a-t-elle dit en s’approchant. Ruth Heller.
Elle me donnait son prénom. Courtoisie professionnelle, je
suppose. Ruth Heller m’a enveloppé d’un regard scrutateur. J’ai
essayé d’accommoder. J’étais toujours dans le coaltar, mais mon
cerveau commençait à se remettre en branle.
— Vous êtes à l’hôpital St Elizabeth, a-t-elle annoncé avec toute la
gravité requise.
La porte derrière elle s’est ouverte, et un homme est entré. Il
m’était difficile de le voir clairement à travers mon rideau de douche ;
toutefois, je n’ai pas eu l’impression de le connaître. Les bras croisés,
il s’est adossé au mur avec une décontraction étudiée. Il ne faisait pas
partie du corps médical. Quand on est du métier, on sait faire la
différence.
Le Dr Heller lui a jeté un coup d’œil rapide avant de reporter son
attention sur moi.
— Que s’est-il passé ? ai-je demandé.
— On vous a tiré dessus.
Et elle a ajouté :
— Deux fois.
Elle a marqué une pause. J’ai regardé l’homme appuyé au mur. Il
n’avait pas bougé. J’ai ouvert la bouche, mais Ruth Heller a continué :
— L’une des balles vous a éraflé le crâne. Elle a littéralement
emporté le cuir chevelu qui, comme vous le savez, est très fortement
irrigué.
Je le savais, oui. Une grosse plaie au cuir chevelu saigne autant
qu’une décollation. O.K., me suis-je dit, voilà qui explique les
démangeaisons. Comme Ruth Heller semblait hésiter, je l’ai aidée :
— Et l’autre balle ?
Elle a repris sa respiration.
— Celle-là, c’est un peu plus compliqué.
J’ai attendu.
— Elle a traversé votre poitrine et touché le sac péricardique. Du
coup, le sang a infiltré la cavité entre le cœur et le péricarde. Les
ambulanciers ont eu du mal à trouver vos constantes. On a été
obligés de vous ouvrir…
— Docteur ? a interrompu l’homme.
Un instant, j’ai cru qu’il s’adressait à moi. Ruth Heller s’est tue,
manifestement contrariée. L’homme s’est détaché du mur.
— On peut voir les détails plus tard ? Le temps joue contre nous.
Elle a froncé les sourcils, mais sans grande conviction.
— Si ça ne vous ennuie pas, je resterai dans la chambre.
Le Dr Heller s’est effacée, et l’homme est venu se pencher sur moi.
Sa tête était trop grosse pour ses épaules : on avait peur que son cou
ne cède sous son poids. Ses cheveux étaient coupés en brosse, sauf
sur le devant où ils formaient une frange à la Jules César. Une petite
touffe de poils lui ornait le menton. L’un dans l’autre, il avait l’allure
d’un membre de boys band rangé des voitures. Il m’a souri, sans
aucune chaleur cependant.
— Inspecteur Bob Regan de la police de Kasselton. Je sais que
vous devez être encore un peu sonné.
— Ma famille…
— J’y viens. Mais pour l’instant, j’ai quelques questions à vous
poser, O.K. ? Avant de rentrer dans les détails de ce qui est arrivé.
Il attendait une réponse. J’ai fait de mon mieux pour rassembler
mes idées.
— O.K.
— Quelle est la dernière chose dont vous vous souvenez ?
J’ai fouillé ma mémoire. Je me rappelais m’être réveillé ce matin-
là, m’être habillé. Je me rappelais avoir regardé Tara. Je me rappelais
avoir pressé le bouton de son mobile noir et blanc, cadeau d’une
collègue qui m’avait affirmé que ça allait stimuler son cerveau. Le
mobile n’avait pas bougé ni émis sa petite chanson métallique. Les
piles étaient mortes. Je m’étais dit qu’il fallait en racheter d’autres.
Ensuite, j’étais descendu.
— Je mangeais une barre aux céréales.
Regan a acquiescé comme s’il s’y attendait.
— Vous étiez dans la cuisine ?
— Oui. Devant l’évier.
— Et après ?
Je me suis concentré, sans succès. J’ai secoué la tête.
— Je me suis réveillé une fois. La nuit. J’étais déjà ici, je pense.
— Rien d’autre ?
J’ai cherché à nouveau.
— Non, rien.
Regan a sorti un calepin.
— Comme on vient de vous le dire à l’instant, vous avez reçu
deux balles. Vous n’avez aucun souvenir d’une arme, d’un coup de
feu ?
— Non.
— C’est compréhensible. Vous étiez mal en point, Marc. L’équipe
de réanimation a cru que vous étiez fichu.
J’avais une fois de plus la gorge sèche.
— Où sont Tara et Monica ?
— Un peu de patience, Marc.
Regan avait les yeux sur le calepin, pas sur moi. Un début
d’appréhension s’est insinué dans mon cœur.
— Avez-vous entendu un bruit de vitre brisée ?
Je me sentais groggy. J’ai essayé de lire l’étiquette sur la poche du
goutte-à-goutte pour voir avec quoi ils me droguaient. Mais pas
moyen d’y voir clair. Des antalgiques, sûrement. Peut-être de la
morphine. Je me suis frayé un chemin dans le brouillard.
— Non.
— Vous en êtes sûr ? On a trouvé une vitre brisée à l’arrière de la
maison. Il est possible que l’agresseur soit passé par là.
— Je ne me souviens pas d’avoir entendu ça. Vous savez qui…
Regan ne m’a pas laissé finir.
— Pas encore, non. D’où toutes ces questions. Pour découvrir qui
a fait ça.
Il a levé le nez de son calepin.
— Avez-vous des ennemis ?
Il parlait sérieusement, là ? J’ai voulu m’asseoir pour avoir un
meilleur point de vue, mais rien à faire. Je n’aimais pas être le
patient… du mauvais côté du lit, si vous préférez. On dit que les
médecins font les pires malades. Ça doit être dû au renversement des
rôles.
— Je veux savoir ce qui est arrivé à ma femme et à ma fille.
— Je comprends, a dit Regan.
Quelque chose dans son intonation m’a glacé le sang.
— Mais on ne va pas s’éparpiller, hein, Marc ? Vous voulez nous
aider, n’est-ce pas ? Alors encore un peu de patience.
Il s’est replongé dans son calepin.
— Donc, on en était à vos ennemis.
Toute contestation étant futile, voire dangereuse, j’ai hoché la tête
de mauvaise grâce.
— Quelqu’un qui aurait pu me tirer dessus ?
— Oui.
— Non, personne.
— Et votre femme ?
Son regard s’est braqué sur moi. Une des images favorites de
Monica – son visage s’illuminant à la vue des chutes de Raymondkill,
la façon dont elle s’était jetée à mon cou en feignant la terreur dans le
fracas des cataractes – a surgi dans mon esprit.
— Avait-elle des ennemis ?
Je l’ai regardé.
— Monica ?
Ruth Heller a fait un pas en avant.
— Je pense que ça suffit pour aujourd’hui.
— Qu’est-il arrivé à Monica ? ai-je demandé.
Le Dr Heller s’est arrêtée à côté de l’inspecteur Regan, épaule
contre épaule. Tous deux me contemplaient. Elle s’est remise à
protester, mais je lui ai coupé la parole.
— Épargnez-moi le coup de la protection du patient et autres
conneries.
La rage et la peur bataillaient contre l’engourdissement dans
lequel mon cerveau était plongé.
— Dites-moi ce qui est arrivé à ma femme.
— Elle est morte, a répondu Regan.
Tel quel. Morte. Ma femme. Monica. C’était comme si je ne l’avais
pas entendu. Ce mot ne m’atteignait pas.
— Quand la police a débarqué chez vous, vous aviez essuyé des
coups de feu, l’un et l’autre. Ils ont réussi à vous sauver. Mais pour
votre femme, il était trop tard. Je suis désolé.
Nouveau flash : Monica à Martha’s Vineyard, en bikini sur la
plage, ses cheveux noirs lui fouettant les pommettes, le sourire qui
pétille. J’ai cligné des yeux.
— Et Tara ?
— Votre fille… a commencé Regan après s’être brièvement raclé
la gorge.
Il a regardé son calepin, mais pas pour y noter quoi que ce soit.
— Elle était bien à la maison, ce matin-là ? Je veux dire, au
moment du drame ?
— Oui, naturellement. Où est-elle ?
Regan a refermé le calepin d’un coup sec.
— Elle n’était pas sur les lieux quand nous sommes arrivés.
L’air a brusquement déserté mes poumons.
— Je ne comprends pas.
— On avait espéré, au début, que vous l’aviez confiée à un parent
ou à des amis. À une baby-sitter. Mais…
— Vous êtes en train de me dire que vous ne savez pas où est
Tara ?
Pas d’hésitation, cette fois-ci.
— C’est exact.
Une main géante oppressait ma poitrine. Fermant les yeux, je me
suis laissé aller en arrière.
— Ça fait combien de temps ? ai-je demandé.
— Qu’elle a disparu ?
— Oui.
Le Dr Heller s’est mise à parler précipitamment.
— Il faut que vous compreniez. Vous étiez grièvement blessé.
Nous n’étions pas très optimistes quant à vos chances de survie. Vous
étiez sous assistance respiratoire. Vous avez fait un collapsus
pulmonaire. Et vous avez développé une septicémie. Vous êtes
médecin – je n’ai donc pas besoin de vous expliquer la gravité de
votre état. On a essayé de ralentir la médication pour que vous
puissiez vous réveiller plus vite…
— Combien de temps ? ai-je répété.
Ils se sont regardés, puis elle a dit quelque chose qui m’a à
nouveau coupé le souffle.
— Vous êtes resté inconscient pendant douze jours.
2

— NOUS FAISONS TOUT NOTRE POSSIBLE, a affirmé Regan d’une voix un peu
trop posée, comme s’il avait mis mon coma à profit pour répéter son
laïus à mon chevet. Ainsi que je vous l’ai dit, nous n’étions pas sûrs
d’avoir affaire à un kidnapping. Nous avons perdu un temps précieux,
mais nous nous sommes rattrapés depuis. La photo de Tara a été
communiquée à tous les postes de police, aux aéroports, péages
d’autoroute, gares ferroviaires et routières – dans un rayon de cent
cinquante kilomètres. On a consulté les fichiers des cas d’enlèvement
similaires, à la recherche d’un éventuel suspect.
— Douze jours, ai-je dit.
— On a placé tous vos appareils téléphoniques sur écoute :
maison, bureau, mobile…
— Pour quoi faire ?
— Au cas où quelqu’un appellerait pour demander une rançon.
— Il y a eu des appels ?
— Non, pas encore.
Ma tête est retombée sur l’oreiller. Douze jours. J’étais cloué à ce
lit depuis douze jours pendant que ma petite fille, mon bébé… J’ai
fait taire mes pensées.
Regan s’est gratté la barbichette.
— Vous rappelez-vous ce que Tara portait ce matin-là ?
Je me rappelais, oui. J’avais une espèce de rituel matinal : je me
levais de bonne heure, je m’approchais du berceau sur la pointe des
pieds et je regardais ma fille. Un bébé, ce n’est pas que du bonheur.
Ça peut être une source de profond abrutissement. Certaines nuits,
ses hurlements m’écorchaient les nerfs comme une râpe à fromage. Je
ne veux pas idéaliser la vie avec un nourrisson. Mais j’aimais bien ma
nouvelle routine du matin. Contempler le minuscule corps de Tara
me requinquait, en quelque sorte. C’était même une forme d’extase.
Certaines personnes rencontrent l’extase dans un lieu de culte. Moi –
oui, je sais, ça paraît ringard – je trouvais l’extase au fond de ce
berceau.
— Une grenouillère rose avec des pingouins noirs, ai-je dit.
Monica l’a achetée chez Baby Gap.
Il l’a noté sur son calepin.
— Et Monica ?
— Quoi, Monica ?
Il avait les yeux rivés sur ses notes.
— Comment était-elle habillée ?
— Avec un jean, ai-je répondu, le revoyant glisser sur ses hanches,
et un chemisier rouge.
Regan s’est remis à griffonner.
— Est-ce qu’il y a… enfin, je veux dire, vous avez des pistes ?
— Pour le moment, nous continuons à enquêter tous azimuts.
— Ce n’est pas ce que j’ai demandé.
Regan m’a lancé un regard. Un regard lourdement appuyé.
Ma fille. Seule. Quelque part. Depuis douze jours. J’ai revu ses
yeux, la chaude lumière accessible uniquement aux parents, et j’ai dit
bêtement :
— Elle est vivante.
Regan a incliné la tête comme un chiot qui aurait capté un bruit
inconnu.
— N’abandonnez pas, ai-je dit.
— Nous n’avons pas l’intention d’abandonner.
Toujours ce même regard curieux.
— C’est que… vous avez des enfants, inspecteur Regan ?
— Deux filles.
— C’est idiot, mais je le saurais. Comme j’ai su que le monde ne
serait plus jamais le même quand Tara est née. Oui, je le saurais.
Il n’a pas répondu. Je me suis rendu compte alors que mon
discours – surtout de la part de quelqu’un que les notions de sixième
sens, de paranormal ou d’intervention divine font rigoler doucement
–, que mon discours, donc, était parfaitement ridicule. Ce sens-là
vient du fait qu’on prend ses désirs pour des réalités. On a tellement
envie de croire que le cerveau réarrange ce qu’il perçoit. Moi, je m’y
raccrochais. À tort ou à raison, c’était ma bouée de sauvetage.
— On aura besoin d’autres renseignements, a dit Regan. Sur vous,
votre femme, vos amis, votre situation financière…
— Plus tard.
Le Dr Heller s’est avancée comme pour me soustraire au regard
du policier. Sa voix était ferme.
— Il faut qu’il se repose.
— Non, maintenant, ai-je déclaré d’un ton tout aussi ferme, sinon
plus. Nous devons retrouver ma fille.

Monica a été inhumée au cimetière familial des Portman, dans la


propriété de son père. Bien sûr, je n’ai pas assisté à l’enterrement. Je
ne sais pas ce que j’ai ressenti, mais là encore, les sentiments que
j’éprouvais pour ma femme, dans les rares moments de vérité où j’ai
été honnête avec moi-même, ont toujours été mitigés. Monica était
belle et racée : pommettes finement dessinées, cheveux noirs soyeux
et élocution saccadée qui fascinait et agaçait tout à la fois. Notre
mariage tenait plus d’une régularisation à l’ancienne. Bon, d’accord,
j’exagère. Je n’étais ni pour ni contre. Monica était enceinte. C’est la
future naissance qui m’a projeté sous le dais nuptial.
J’ai eu les détails de l’enterrement par Carson Portman, l’oncle de
Monica et le seul membre de la famille à avoir gardé contact avec
nous. Monica l’adorait. Assis à côté de mon lit, les mains sur les
genoux, Carson avait tout du professeur Tournesol : culs de bouteille
en guise de lunettes, veste en tweed effrangée et tignasse mi-Albert
Einstein, mi-Don King. Mais ses yeux bruns se sont embués quand il
m’a raconté, de sa voix de baryton mélancolique, qu’Edgar, le père de
Monica, avait veillé à faire de la cérémonie quelque chose de « discret
et d’élégant ».
Là-dessus, je pouvais lui faire confiance. Surtout côté discrétion.
Les jours suivants, j’ai eu mon quota de visites à l’hôpital. Ma
mère – tout le monde l’appelait Honey – faisait irruption dans la
chambre chaque matin, comme propulsée par un turboréacteur. Elle
portait des Reebok d’une blancheur immaculée et un jogging bleu
gansé d’or. Ses cheveux, bien que soigneusement coiffés, gardaient les
traces de ses trop nombreuses colorations, et l’odeur de sa dernière
cigarette s’attachait imperceptiblement à ses pas. Son maquillage
dissimulait mal sa détresse d’avoir perdu son unique petite-fille. Elle
avait une énergie incroyable, à rester jour après jour à mon chevet,
au bord de l’implosion. C’était une bonne chose. Elle était hystérique
pour nous deux, et, curieusement, ses éclats émotionnels me
permettaient de conserver mon calme.
Malgré la chaleur de supernova qui régnait dans la chambre – et
mes constantes protestations –, maman ajoutait toujours une
couverture sur mon lit pendant que je dormais. Une fois, je me suis
réveillé – trempé de sueur, évidemment – pour l’entendre raconter à
l’infirmière noire avec la coiffe empesée mon dernier séjour à St
Elizabeth, lorsque j’avais sept ans.
— Il a eu la salmonellose, a expliqué Honey dans un murmure
confidentiel à peine plus audible qu’un slogan hurlé dans un
mégaphone. Une diarrhée… on n’a jamais senti une odeur pareille. Il
se vidait littéralement. Même les murs étaient imprégnés de sa
puanteur…
— Maintenant non plus, il ne sent pas toujours la rose, a répondu
l’infirmière.
Et elles ont ri ensemble.
Le deuxième jour de ma convalescence, à mon réveil, j’ai trouvé
maman debout devant le lit.
— Tu te souviens de ça ?
Elle a brandi une peluche, Oscar le Grincheux, qu’on m’avait
offerte lors de cette fameuse hospitalisation. Sa couleur verte
d’origine avait viré au tilleul fadasse. Ma mère a regardé l’infirmière.
— C’est l’Oscar de Marc.
— Maman…
Elle s’est retournée vers moi. Elle avait eu la main lourde en se
maquillant ce matin : le mascara débordait sur les pattes-d’oie au
coin de ses paupières.
— Oscar t’a bien tenu compagnie à cette époque-là, non ? Il t’a
aidé à te rétablir.
J’ai roulé sur le côté et fermé les yeux. J’avais attrapé la
salmonellose en ingérant des œufs crus. Mon père avait tendance à
en rajouter aux milk-shakes pour apporter un complément de
protéines. Je me souviens de la panique qui s’est emparée de moi
quand j’ai appris qu’on allait me garder à l’hôpital. Mon père, qui
venait de se déchirer le tendon d’Achille en jouant au tennis, avait le
pied dans le plâtre et souffrait beaucoup. Mais, en me voyant aussi
terrifié, il s’est sacrifié, comme toujours. Il a travaillé toute la journée
à l’usine et passé la nuit dans un fauteuil près de mon lit d’hôpital. Je
suis resté dix jours à St Elizabeth. Et mon père a dormi dans ce
fauteuil les dix nuits de mon séjour.
Maman s’est détournée brusquement, et j’ai compris qu’elle
repensait à la même chose. L’infirmière s’est éclipsée. J’ai mis la main
dans le dos de ma mère. Elle n’a pas bronché, mais je l’ai sentie
frissonner. Elle a contemplé l’Oscar défraîchi dans ses bras. Je le lui ai
pris lentement.
— Merci, ai-je dit.
Maman s’est essuyé les yeux. Cette fois-ci, papa n’allait pas venir à
l’hôpital, et même si je suis sûr qu’elle lui avait tout raconté, il n’y
avait aucun moyen de savoir s’il avait compris ou pas. Mon père avait
eu sa première attaque à quarante et un ans – un an après m’avoir
veillé toutes ces nuits. J’avais huit ans alors.
J’ai également une sœur plus jeune, Stacy, qui est consommatrice
de substances illicites (pour les politiquement corrects) ou camée
(pour parler clairement). Parfois je regarde les vieilles photos d’avant
l’attaque de papa, celles où l’on voit une famille jeune et confiante
avec un chien hirsute, une pelouse bien entretenue, un panier de
basket et un barbecue qui croule sous le charbon de bois. Je cherche
des signes précurseurs dans le sourire édenté de ma sœur, sa part
d’ombre peut-être, quelque chose de prémonitoire. Mais je ne trouve
rien. La maison, on l’a toujours, sauf qu’on dirait un décor de cinéma
délabré. Papa est encore en vie, mais quand il s’est écroulé, tout a
volé en éclats. Surtout Stacy.
Elle n’est pas venue me voir, elle n’a même pas téléphoné. Plus
rien ne me surprend de sa part. Lorsque ma mère s’est retournée vers
moi, j’ai empoigné mon vieil Oscar et je me suis dit : Une fois de plus,
il n’y a que nous deux. Papa est pratiquement un légume. Stacy est
aux abonnés absents. J’ai pris la main de maman, une main tiède et
un peu rugueuse depuis quelque temps. Et nous sommes restés ainsi
jusqu’à ce que la porte s’ouvre.
Se redressant, maman a dit à l’infirmière :
— Marc a aussi joué avec des poupées.
— Des figurines, me suis-je empressé de rectifier. C’étaient des
guerriers, pas des poupées.
En dehors de ma mère, j’avais les visites quotidiennes de Lenny,
mon meilleur ami, et de sa femme Cheryl. Lenny Marcus est un grand
ténor du barreau, bien qu’il s’occupe également de mes petites
affaires, comme la fois où j’ai contesté une contravention pour excès
de vitesse… ou encore l’achat de notre maison. Au début, lorsqu’il
travaillait pour le bureau du procureur, ses amis et adversaires
l’avaient surnommé le Bouledogue, en raison de son comportement
hargneux au prétoire. Mais au fil du temps, le sobriquet a dû paraître
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trop gentil, et Lenny a été rebaptisé Cujo . Je le connais depuis
l’école primaire. Je suis le parrain de son fils Kevin. Et lui est le
parrain de Tara.
Je n’ai pas beaucoup dormi. La nuit, je fixais le plafond, comptais
les bips, écoutais les bruits nocturnes de l’hôpital et m’efforçais de ne
pas penser à ma petite fille et à l’infini éventail de probabilités. Sans y
parvenir. L’esprit, comme je l’ai découvert, est une obscure fosse aux
serpents.
L’inspecteur Regan est venu me voir avec une piste possible.
— Parlez-moi de votre sœur, a-t-il commencé.
— Pourquoi ? ai-je répondu un peu trop vite.
Avant qu’il ne se lance dans des explications, je l’ai stoppé d’un
geste de la main. J’avais compris. Ma sœur était toxicomane. Et la
drogue avait partie liée avec la criminalité.
— On a été cambriolés ? ai-je demandé.
— Pas à notre connaissance, mais la maison était sens dessus
dessous.
— Ah bon ?
— Vous avez une idée ?
— Aucune.
— Dans ce cas, parlez-moi de votre sœur.
— Vous avez le casier de Stacy ?
— Oui.
— Je ne vois pas trop ce que je pourrais ajouter.
— Vous êtes brouillés tous les deux ?
Brouillés, Stacy et moi ?
— Je l’aime, ai-je dit lentement.
— Quand l’avez-vous vue pour la dernière fois ?
— Il y a six mois.
— Quand Tara est née ?
— Oui.
— Où ?
— Où je l’ai vue ?
— Oui.
— Stacy est venue à l’hôpital.
— Voir sa nièce ?
— Oui.
— Que s’est-il passé durant cette visite ?
— Stacy était défoncée. Elle voulait tenir le bébé.
— Vous avez refusé ?
— Oui.
— Et ça l’a vexée ?
— Elle a à peine réagi. La drogue, ça la rend amorphe.
— Mais vous l’avez mise à la porte ?
— Je lui ai dit que je ne voulais pas d’elle dans la vie de Tara tant
qu’elle n’aurait pas décroché.
— Je vois. Vous espériez que ça l’inciterait à se faire
désintoxiquer ?
Je crois que je me suis esclaffé.
— Non, pas vraiment !
— Je ne suis pas certain d’avoir bien compris.
Comment j’allais formuler ça ? J’ai repensé au sourire sur la photo
de famille, celui où il lui manque des dents.
— On l’a déjà menacée de pire, ai-je dit. La vérité, c’est que ma
sœur ne décrochera jamais. La drogue fait partie d’elle.
— Vous n’aviez donc aucun espoir qu’elle s’en sorte ?
S’il croyait qu’il allait me faire dire ça !
— Mettons que je ne tenais pas à lui confier ma fille.
Regan est allé à la fenêtre. Il a regardé dehors.
— Quand avez-vous emménagé dans votre résidence actuelle ?
— Monica et moi, on a acheté la maison il y a quatre mois.
— Pas loin de là où vous avez grandi tous les deux, hein ?
— Tout à fait.
— Vous vous connaissiez depuis longtemps ?
Sa façon de m’interroger me rendait perplexe.
— Non.
— Bien que vous ayez grandi dans la même banlieue ?
— On ne fréquentait pas les mêmes personnes.
— Je vois… Donc, pour que tout soit bien clair, vous avez acheté
la maison il y a quatre mois et vous n’avez pas revu votre sœur depuis
six mois, exact ?
— Exact.
— Votre sœur n’a jamais mis les pieds dans votre résidence
actuelle ?
— Non.
Regan s’est retourné.
— On a trouvé les empreintes digitales de Stacy à votre domicile.
Je n’ai rien dit.
— Vous n’avez pas l’air surpris, Marc.
— Stacy est toxico. Je doute qu’elle soit capable de tirer sur moi
et de kidnapper ma fille, mais il m’est déjà arrivé de la sous-estimer.
Vous êtes allés faire un tour chez elle ?
— Personne ne l’a vue depuis la fusillade.
J’ai fermé les yeux.
— Nous ne pensons pas que votre sœur aurait pu monter le coup
toute seule, a-t-il ajouté. Mais elle aurait pu avoir un complice – un
dealer, un petit ami, quelqu’un qui savait que votre femme venait
d’une famille fortunée. Vous n’auriez pas une idée ?
— Non. Alors vous croyez que tout ça, c’est une histoire de
kidnapping ?
Regan s’est gratté la barbichette. Avant de hausser légèrement les
épaules.
— Ils ont essayé de nous tuer tous les deux, ai-je poursuivi.
Comment fait-on pour réclamer une rançon à des parents morts ?
— Ils étaient peut-être tellement dans les vapes qu’ils ont perdu
les pédales. Ou bien ils comptaient extorquer de l’argent au grand-
père de Tara.
— Dans ce cas, pourquoi ne l’ont-ils pas déjà fait ?
Regan n’a rien répondu. Mais moi, je connaissais la réponse.
C’était trop de pression pour des toxicos, surtout après une fusillade.
Un toxico est incapable de gérer un conflit. C’est l’une des raisons
pour lesquelles il sniffe ou se shoote – pour fuir, s’échapper,
disparaître, se fondre dans le néant. L’incident allait faire la une des
médias. La police mènerait une enquête. Les toxicos n’auraient pas la
force d’affronter ça. Ils prendraient la fuite en laissant tout en plan.
Et en se débarrassant des pièces à conviction.

La demande de rançon est arrivée quarante-huit heures plus tard.


Depuis que j’avais repris conscience, mon état s’améliorait de jour
en jour. Peut-être parce que j’avais hâte de me rétablir, ou alors parce
que ces douze jours de quasi-catatonie avaient laissé à mes blessures
le temps de guérir. Ou que ma douleur était au-delà de la souffrance
physique. Je pensais à Tara, et la peur de l’inconnu me coupait la
respiration. Je pensais à Monica, morte et enterrée, et des griffes
d’acier me lacéraient de l’intérieur.
Je voulais sortir.
J’avais toujours mal, mais malgré cela, j’ai insisté auprès de Ruth
Heller pour qu’elle me laisse rentrer chez moi. Les médecins faisant
les plus mauvais patients, elle a fini par céder à contrecœur. On est
convenus qu’un kiné viendra me voir une fois par jour. Et qu’une
infirmière restera la nuit, juste au cas où.
Le matin de mon départ de l’hôpital, ma mère était à la maison –
anciennement, lieu du crime – afin de la « préparer » pour mon
retour. Un retour qui, étrangement, ne m’angoissait pas outre mesure.
Une maison, c’est de la brique et du mortier. Je ne pensais pas que sa
simple vue suffirait à m’émouvoir, ou alors je refusais de me l’avouer.
Lenny m’a aidé à rassembler mes affaires et à m’habiller. Il est
grand, maigre, le visage mangé par une barbe naissante à la Homer
Simpson, qui reparaît six minutes après le rasage. Enfant, il portait de
grosses lunettes et du velours côtelé, même en plein été. Ses cheveux
bouclés avaient tendance à pousser trop vite, ça lui donnait un air de
caniche égaré. Aujourd’hui, ses boucles sont taillées à ras, et une
opération au laser l’a délivré du port des lunettes. Ses costumes sont
plutôt du genre chic et cher.
— Tu es sûr que tu ne veux pas venir chez nous ?
— Tu as quatre gosses, lui ai-je rappelé.
— Ouais, bon.
Il a marqué une pause.
— Je peux venir chez toi ?
Je me suis forcé à sourire.
— Sérieusement, a dit Lenny. Il ne faut pas que tu restes seul dans
cette maison.
— Ça ira très bien, je t’assure.
— Cheryl t’a préparé quelques plats. Elle les a mis dans le
congélateur.
— C’est très gentil de sa part.
— N’empêche qu’elle cuisine toujours aussi atrocement.
— Je n’ai pas dit que je les mangerai.
Lenny s’est affairé autour du sac déjà prêt. Je l’ai regardé. Comme
on se connaissait depuis longtemps, depuis les bancs de la petite
école, il n’a pas dû être surpris quand j’ai demandé :
— Tu veux me dire ce qui se passe ?
Il n’attendait que ça.
— Je suis ton avocat, hein ?
— Oui.
— J’aimerais donc te donner quelques conseils en tant que tel.
— Je t’écoute.
— J’aurais dû le faire plus tôt. Mais je sais que tu m’aurais envoyé
paître. Maintenant, eh bien… maintenant c’est une autre paire de
manches.
— Lenny ?
— Oui ?
— De quoi tu parles ?
Malgré ses efforts pour améliorer son look, je le considérais
toujours comme un gamin. J’avais du mal à le prendre au sérieux.
Comprenez-moi bien : je savais qu’il était brillant. On avait fêté
ensemble son admission à Princeton, puis à l’école de droit de
Columbia. Mais le Lenny que je voyais, c’était mon compagnon de
galère des vendredis et samedis soir. On empruntait le break familial
de son père – pas franchement de quoi épater les minettes – et on
faisait la tournée des boums. Généralement, on nous laissait entrer,
mais nous étions rarement les bienvenus : nous appartenions à cette
majorité des lycéens que j’appelle la Masse invisible. Nous restions
plantés dans un coin, une bière à la main, dodelinant de la tête au
rythme de la musique et cherchant à nous faire remarquer. Sans
aucun succès. La plupart du temps, on finissait la soirée autour d’un
cheeseburger ou, mieux encore, sur le terrain de foot, couchés sur le
dos à contempler les étoiles. Il est bien plus facile de parler, même
avec votre meilleur ami, quand on regarde les étoiles.
— O.K., a déclaré Lenny avec de grands gestes dont il avait le
secret. Voilà : je ne veux plus que tu t’entretiennes avec les flics sans
que je sois là.
J’ai froncé les sourcils.
— C’est vrai, ça ?
— Peut-être qu’il n’y a rien, mais j’ai déjà vu des affaires comme
ça. Enfin, pas comme ça, mais tu m’as compris, hein. Le suspect
numéro un est toujours un membre de la famille.
— Tu penses à ma sœur ?
— Non, à la famille proche. Encore plus proche, si possible.
— Tu es en train de dire que la police me soupçonne, moi ?
— Je ne sais pas. Honnêtement, je n’en sais rien.
Un court silence.
— Oui, bon, il y a des chances.
— Mais on a tiré sur moi, rappelle-toi. C’est ma fille qu’on a
kidnappée.
— En effet, et c’est à double tranchant.
— Comment ça ?
— Plus le temps va passer, plus ils te soupçonneront.
— Pourquoi ?
— Ne me le demande pas. C’est comme ça que ça marche. Les
kidnappings, c’est le domaine réservé du FBI. Tu es au courant, n’est-
ce pas ? Un enfant disparu depuis vingt-quatre heures, ils estiment
que l’affaire relève de leur compétence.
— Et alors ?
— Alors au début, pendant une dizaine de jours, ils ont dépêché
tout un bataillon d’agents sur place. Ils ont surveillé tes lignes
téléphoniques en attendant la demande de rançon. Mais l’autre jour,
ils ont plus ou moins levé le camp. Ce qui est normal. Ils ne vont pas
poireauter indéfiniment – du coup, il ne reste plus qu’un agent ou
deux. Et leur vision des choses a changé aussi. Ils croient moins au
kidnapping avec demande de rançon qu’à un enlèvement pur et
simple. Moi, je pense que tes téléphones sont toujours sur écoute. Je
vais leur poser la question. Ils me répondront qu’ils font ça au cas où
on finirait par te réclamer une rançon. Mais ils espèrent également
t’entendre dire quelque chose de compromettant.
— Et donc ?
— Sois prudent, a dit Lenny. N’oublie pas que tes téléphones –
maison, bureau, portable – sont probablement sur écoute.
— Une fois de plus : Et alors ? Je n’ai rien fait.
— Rien fait… ?
Lenny a battu des mains comme s’il s’apprêtait à décoller.
— Sois prudent, c’est tout. Tu ne voudras peut-être pas me croire,
mais la police n’en est pas à son coup d’essai en matière de distorsion
de la réalité.
— J’ai du mal à piger. Tu m’expliques que je suis suspect
simplement parce que je suis le père et le mari ?
— Oui et non.
— Merci, voilà qui m’éclaire grandement.
Le téléphone sur la table de chevet a sonné. Comme j’étais du
mauvais côté du lit, j’ai dit à Lenny :
— Ça ne t’ennuie pas ?
Il a décroché.
— Chambre du Dr Seidman.
Son visage s’est rembruni pendant qu’il écoutait.
— Ne quittez pas, a-t-il aboyé, me tendant le combiné avec l’air de
quelqu’un qui craint d’être contaminé.
Je lui ai lancé un regard interloqué avant de dire :
— Allô ?
— Bonjour, Marc. Edgar Portman à l’appareil.
Le père de Monica. Cela expliquait la réaction de Lenny. Comme
toujours, Edgar s’exprimait sur un ton extrêmement formel. Il y a des
gens qui pèsent leurs mots. Et quelques-uns, comme mon beau-père,
qui les placent sur une balance, un par un, avant qu’ils quittent leur
bouche.
Pris de court, j’ai répondu bêtement :
— Bonjour, Edgar. Comment allez-vous ?
— Bien, merci. Je me sens coupable de ne pas vous avoir appelé
plus tôt. J’ai su par Carson que vous étiez en train de vous remettre
de vos blessures. J’ai jugé préférable de vous laisser tranquille.
— Comme c’est délicat de votre part, ai-je lâché avec à peine un
soupçon de sarcasme.
— Vous sortez aujourd’hui, il me semble.
— C’est exact.
Edgar s’est éclairci la voix, ce qui ne lui ressemblait guère.
— Je me demandais si vous ne pourriez pas passer à la maison.
La maison. La sienne, évidemment.
— Aujourd’hui ?
— Le plus tôt possible, oui. Et seul, s’il vous plaît.
Un silence. Lenny m’a regardé, déconcerté.
— Quelque chose ne va pas, Edgar ? ai-je questionné.
— J’ai une voiture qui attend en bas, Marc. On en discutera de
vive voix.
Et, sans me laisser le temps de réagir, il a raccroché.

C’était une limousine, une Lincoln noire.


Lenny a poussé mon fauteuil dehors. Je connaissais bien le coin.
J’avais grandi à quelques jets de pierre de St Elizabeth. Quand j’avais
cinq ans, mon père m’avait amené ici, aux urgences (douze points de
suture), et à sept ans… bon, je n’ai plus grand-chose à vous
apprendre sur l’épisode de la salmonellose. J’avais fait mes études de
médecine et mon internat à ce qui s’appelait à l’époque l’hôpital
presbytérien de Columbia, mais j’étais revenu à St Elizabeth pour un
stage d’ophtalmologie réparatrice.
Oui, je suis chirurgien plastique, mais pas de la manière dont vous
l’entendez. Il m’arrive de refaire un nez par-ci par-là, toutefois, pour
les poches de silicone et autres, il faudra vous adresser ailleurs. Ce
n’est pas un jugement de valeur. Simplement, ce n’est pas mon rayon.
Je travaille en chirurgie pédiatrique réparatrice avec une ancienne
camarade de l’école de médecine, une fille du Bronx au tempérament
volcanique nommée Zia Leroux. Nous exerçons notre activité dans le
cadre d’une association qui s’appelle Planète assistance solidarité.
C’est nous qui l’avons fondée, Zia et moi. Nous nous occupons
d’enfants, principalement à l’étranger, qui souffrent de difformités
congénitales, ou provoquées par la misère ou la guerre. Nous
voyageons beaucoup. J’ai opéré des fractures de la face au Sierra
Leone, des becs-de-lièvre en Mongolie-Extérieure, des dysostoses
cranio-faciales au Cambodge, des victimes de brûlures dans le Bronx.
Comme la plupart des confrères dans mon cas, j’ai reçu une
formation élargie. J’ai étudié l’ORL – nez, gorge, oreilles – plus la
chirurgie réparatrice, plastique, orale et, ainsi que je l’ai déjà
mentionné, l’ophtalmologie. Zia a suivi un cursus similaire, bien
qu’elle soit plus calée en maxillo-faciale.
Vous pourriez croire qu’on est des âmes charitables. Et vous auriez
tort. J’avais le choix. Je pouvais refaire les seins ou tirer la peau de
celles qui étaient déjà trop belles… ou je pouvais venir en aide à des
enfants blessés par la vie. J’ai opté pour la seconde voie. Moins pour
aider les plus défavorisés, hélas ! que par pur intérêt professionnel.
Les spécialistes de la chirurgie réparatrice sont, au fond, des amateurs
de puzzles. Des gens bizarres. Nous prenons notre pied avec des
malformations congénitales dignes d’un spectacle de foire et des
tumeurs géantes. Vous connaissez ces ouvrages de médecine truffés
de difformités faciales tellement hideuses qu’on ose à peine les
regarder ? Eh bien, Zia et moi, on adore ça. Notre plus grand plaisir
est de reconstruire – morceau par morceau – ce qui a été cassé.
L’air frais a chatouillé mes poumons. Le soleil brillait comme au
premier jour, comme pour se moquer de ma morosité. J’ai offert mon
visage à sa caresse apaisante. Monica, elle aimait faire ça. Elle disait
que ça la « déstressait ». Les rayons solaires lui faisaient l’effet d’un
massage. Je gardais les yeux clos. Lenny attendait en silence, pour me
laisser du temps.
Je me suis toujours considéré comme quelqu’un d’hypersensible.
Au cinéma, je pleure facilement devant un navet. Il n’y a rien de plus
simple que de jouer avec mes émotions. Mais je n’ai jamais pleuré à
cause de mon père. Et aujourd’hui, avec le choc que je venais de
subir, je me sentais – comment dire ? – au-delà des larmes.
Mécanisme de défense classique, pensais-je. Il aurait fallu pousser
plus loin. Un peu comme dans mon boulot : dès qu’une fissure
apparaît, je la ravaude avant qu’elle ne se transforme en crevasse.
Lenny fulminait toujours depuis le coup de fil.
— Tu sais ce qu’il te veut, le vieux salopard ?
— Absolument pas.
Il s’est tu un instant. Je savais à quoi il pensait. Il tenait Edgar
pour responsable de la mort de son père. Son vieux avait occupé un
poste de dirigeant chez ProNess Foods, l’une des sociétés d’Edgar. Il
avait trimé vingt-six ans pour la boîte. Il en avait cinquante-deux
quand Edgar avait orchestré une importante fusion. Le père de Lenny
a perdu son travail. Je revois encore M. Marcus, tassé sur une chaise
de cuisine, en train de glisser méthodiquement son CV dans des
enveloppes. Il n’a jamais retrouvé un emploi et, deux ans plus tard, il
décédait d’une crise cardiaque. Mais allez donc convaincre Lenny que
les deux événements n’avaient aucun lien entre eux.
— Tu ne veux pas que je vienne, c’est sûr ? a-t-il dit.
— Nan, t’inquiète pas.
— T’as ton portable ?
Je le lui ai montré.
— Appelle-moi si tu as besoin de quoi que ce soit.
Je l’ai remercié et l’ai laissé partir. Le chauffeur a ouvert la
portière. Je suis monté en grimaçant. Ce n’était pas très loin.
Kasselton, New Jersey. Ma ville natale. Nous avons dépassé les
maisons à étage des années soixante, les spacieux ranchs des années
soixante-dix, les murs habillés d’alu des années quatre-vingt, les faux
manoirs des années quatre-vingt-dix. Finalement, les rideaux d’arbres
se sont resserrés. Les maisons étaient situées à l’écart de la route, à
l’abri de la végétation, loin de la populace susceptible de s’aventurer
dans les parages. Nous approchions du domaine réservé des vieilles
fortunes, à l’odeur caractéristique d’automne et de feu de bois.
La famille Portman s’était installée dans ce bosquet
immédiatement après la guerre de Sécession. Comme la majeure
partie du Jersey, la propriété se composait au départ de terres
agricoles. L’arrière-arrière-grand-père Portman s’est enrichi en
revendant progressivement du terrain. Aujourd’hui encore, ils
possédaient une petite dizaine d’hectares, ce qui les classait parmi les
plus gros propriétaires fonciers de la région. Tandis que nous
remontions l’allée, mon regard s’est égaré sur la gauche – du côté du
cimetière familial.
On y apercevait un monticule de terre fraîche.
— Arrêtez la voiture.
— Désolé, docteur Seidman, a dit le chauffeur, j’ai reçu l’ordre de
vous amener directement à la grande maison.
J’allais protester, mais je me suis ravisé. J’ai attendu qu’on se gare
devant l’entrée principale. Puis je suis descendu et j’ai rebroussé
chemin. J’ai entendu le chauffeur qui m’appelait :
— Docteur Seidman ?
J’ai continué à avancer. Il m’a interpellé à nouveau. Je n’ai pas
bronché. Malgré l’absence de pluie, l’herbe était d’un vert tropical. Et
la roseraie, en pleine floraison, explosait de couleurs.
J’ai voulu presser le pas, mais j’ai eu l’impression que ma peau
allait éclater. J’ai donc ralenti. C’était ma troisième visite chez les
Portman – bien que leur propriété, je l’aie vue de l’extérieur des
dizaines de fois dans ma jeunesse – et je n’avais jamais mis les pieds
dans leur cimetière familial. Au contraire, comme tout individu
rationnel, je l’évitais de mon mieux. Le fait d’enterrer ses proches
dans son jardin comme des animaux domestiques, voilà bien une idée
de riches que nous, les gens ordinaires, avions du mal à comprendre.
La clôture autour du cimetière, haute d’une soixantaine de
centimètres, était d’une blancheur immaculée. Comme si on l’avait
repeinte pour l’occasion. J’ai enjambé l’inutile grille et je me suis
frayé le passage entre les modestes pierres tombales, l’œil rivé sur le
monticule de terre. Quand j’y suis enfin parvenu, j’ai été pris d’un
frisson.
Une tombe fraîchement creusée. Pas encore de dalle. Sur la
plaque, calligraphié à la façon d’un faire-part de mariage, on lisait
simplement : « Notre Monica ».
Je restais là, les yeux papillotants. Monica. Ma beauté au regard
de braise. Notre vie de couple avait été mouvementée : trop de
passion au commencement, et pas assez à la fin. J’ignore à quoi c’est
dû. Monica avait changé, c’était certain. La fougue, le pétillement
m’avaient séduit au début. Par la suite, les sautes d’humeur ont fini
par me lasser. Je n’ai pas eu la patience de creuser plus loin.
Pendant que je contemplais le petit tas de terre, un souvenir
douloureux m’est revenu en mémoire. Deux soirs avant l’agression,
en entrant dans la chambre, j’avais trouvé Monica en pleurs. Ce
n’était pas la première fois. Loin de là. Jouant mon rôle dans la pièce
de théâtre qu’était notre vie, je lui avais demandé ce qu’elle avait,
mais le cœur n’y était pas. Autrefois, je m’inquiétais davantage. Elle
ne répondait jamais. J’essayais de la prendre dans mes bras. Elle se
raidissait. Au bout d’un moment, j’ai laissé tomber : à trop entendre
crier au loup, on ne réagit plus, on s’endurcit. C’est comme ça quand
on vit avec quelqu’un de dépressif. On ne peut pas s’inquiéter tout le
temps. Et à partir d’un certain stade, on commence à se rebiffer.
Du moins, c’est ce que je me disais.
Seulement cette fois-ci, les choses avaient été différentes : Monica
m’avait répondu. Oh, pas grand-chose, juste une phrase. « Tu ne
m’aimes pas. » C’est tout. Froidement. Tel quel. « Tu ne m’aimes
Other documents randomly have
different content
Les anfractuosités des pierres servent de retraite aux crabes, le flot
montant y amène beaucoup de crevettes et les oiseaux de mer s'y
rencontrent nombreux.
Pour toutes ces raisons, il ne faut pas hésiter, lorsque l'on est bon
marcheur, à passer devant les Equerniats.... Tel est le nom
pittoresque donné aux groupes de falaises par les gens du pays.

Nous n'ajoutons point, la chose se comprenant d'elle-même, que la


route de la plage ne peut être suivie qu'à mer basse.

Toujours en longeant la côte, dont beaucoup de points atteignent une


hauteur de cent mètres, on arrive à Houlgate-Beuzeval.
Ces deux localités se touchent et, pourtant, on les croirait placées à
une grande distance l'une de l'autre.
Houlgate possède de vrais châteaux, des parcs, des villas, des lacs,
des pelouses, un temple.... remplaçant de beaux herbages ou des
dunes de médiocre valeur.
Aujourd'hui, une colonie anglaise y a élu domicile, apportant avec elle
le goût du confortable et de l'élégance britannique dans sa pureté
intégrale.
A Beuzeval, par contre, on se croit plus en famille, moins obligé de
sacrifier à la mode, de faire parade d'une grande fortune.
Et, chose à considérer, le pays y est aussi agréable, puisque, nous le
répétons, les deux localités se touchent.
Lorsque l'on a pris son bain, on peut se donner le plaisir de longues
promenades à travers une campagne souriante, accidentée, bien
ombragée et bien arrosée.
Tout ce coin de la Normandie est vraiment superbe.
Ne quittons pas Beuzeval sans rappeler que, lors des guerres du
premier Empire, un pilote de ce village eut le bonheur de se signaler
par un grand acte de courage et de sang-froid.

Deux frégates, appelées le Vésuve et la Confiance, sortaient du port


du Havre; chassées par l'ennemi, elles s'efforçaient d'atteindre la
petite rivière de Dives.

Mauger, le pilote beuzevalais, rappelons hautement son nom, Mauger


n'hésita point à commander une manœuvre hardie qui força le
succès. Le Vésuve fut sauvé par lui. La Confiance, moins bonne
marcheuse, fut victime du feu de l'ennemi, mais l'équipage put
gagner la grève de Houlgate.
Peut-être ce souvenir, et plusieurs autres du même genre, ajoutés à
un fait historique d'une importance immense, dont nous nous
occuperons tout à l'heure, ont-ils contribué à donner l'éveil sur les
services que la rivière de Dives pourrait être appelée à rendre, dans
la défense de cette partie du littoral français.

De nos jours, c'est par un bon chemin, conquis sur la mer, que l'on se
rend de Beuzeval à la ville de Dives; mais les gens de la contrée se
rappellent le temps où, pour accomplir ce trajet, il fallait attendre le
bon plaisir du flot, si l'on ne préférait gravir péniblement le sommet
de la côte.
Trop souvent même, quand on avait attendu, il fallait se résigner à la
fatigue de l'ascension, parce que les vagues, dans leur effort, avaient
enlevé ou fait écrouler une partie de la falaise.
Semblable accident se renouvelle encore assez fréquemment, malgré
le minutieux entretien du chemin. C'est que les collines n'ont pas
d'autre assise que l'argile. Des pluies prolongées aident l'action des
flots, et il n'est pas rare d'assister, en un espace de temps très court,
à la formation de galets considérables, dus à l'action de l'eau salée
sur cette argile[31].
[31] Les superbes travaux du chemin de fer qui relie Dives à Trouville, mettent
Beuzeval aussi à l'abri que possible des catastrophes causées par les grosses
marées et les violents coups de mer.
Nous allions oublier, et c'eût été dommage, de mentionner l'un des
plaisirs favoris des baigneurs et des habitants de la côte: La pêche à
l'équille.
Le mot: pêche, n'est pas absolument exact, car, pour s'emparer du
petit poisson, couleur d'argent, si exquis en friture, point n'est besoin
de filets ni de barque.
Une fourche à branches aplaties et un panier suffisent.

L'équille, nommée lançon en Bretagne[32], ressemble beaucoup à une


anguille, mais les plus longues ne dépassent guère vingt centimètres
sur une grosseur de cinq à six centimètres. C'est alors un beau brin,
disent les pêcheurs normands.
[32] L'équille fait partie de la classe des poissons apodes, c'est-à-dire des poissons
qui ne possèdent pas de nageoires ventrales.
Equilles.
L'équille se cache dans le sable humide du rivage. A certains
moments de fortes marées, on peut, disent toujours les bonnes gens
du pays, la prendre d'assis, c'est-à-dire qu'elle est tellement
abondante que les plus maladroits pêcheurs, ou chasseurs, comme
on voudra, en capturent une grande quantité.
A ce jeu, il faut avoir les reins souples et une réelle vivacité de
mouvements. On enfonce dans le sable la petite fourche dont on est
muni, et on la relève, amenant à la surface, avec les tas de sablon
mouillé, un ou plusieurs points brillants qu'il faut se dépêcher de
saisir, car le museau pointu de l'équille rouvre, avec une rapidité
surprenante, le chemin au pauvre petit poisson vers une retraite
nouvelle.
De très loin, les cultivateurs viennent en partie de plaisir pêcher avec
leur famille. Parents, enfants se portent des défis, et c'est un tableau
des plus animés, des plus joyeux.
Les habiles y gagnent d'excellents changements à leur nourriture
ordinaire; parfois leur garde-manger s'enrichit de conserves, l'équille
supportant bien une salaison modérée.
Honfleur.—Plate: Bateau de pêche.
DIVES
CHAPITRE XXXIII
DE DIVES A OUISTREHAM
Depuis quelques années, Dives, ville très ancienne, est reliée au
grand réseau des chemins de fer de l'Ouest, par une ligne qui se
raccorde à la station de Mézidon. Mais on n'a pas trouvé ce progrès
suffisant, et, à travers le sol accidenté de la vallée d'Auge, il a été
construit une ligne nouvelle partant de Deauville. L'établissement en
a été coûteux; il a fallu établir beaucoup de viaducs et d'aqueducs,
sans compter un pont, très difficile à édifier, à l'embouchure de la
Dives, dont le lit est profond, presque mouvant.
On a triomphé certainement de ces difficultés, mais peut-être le port
en souffrira-t-il...
Il est vrai que la nouvelle ligne ferrée rentre dans le plan stratégique
des routes devant raccorder nos rivages entre eux.
En elle-même, l'idée est donc bonne; toutefois, il est permis de
regretter que l'on ne cherche pas à tirer meilleur parti d'une
excellente position maritime. Si on le voulait, le port de Dives
acquerrait bien vite une réelle notoriété et développerait, dans de
grandes proportions, la prospérité de la contrée.

Nous nous souvenons que plusieurs historiens, Augustin Thierry,


notamment, ont désigné Saint-Valery-sur-Somme comme point
d'embarquement de Guillaume, duc de Normandie, futur fondateur
du royaume d'Angleterre. Mais des recherches patientes ont
démontré, jusqu'à l'évidence, l'erreur d'une telle assertion.
C'est à Dives que furent faits les préparatifs de l'expédition. C'est de
Dives que sortirent les vaisseaux du Conquérant[33].
[33] La ville a pris le nom de la rivière qui la baigne.

En souvenir de l'événement, une colonne en granit a été érigée


(1861) sur le point culminant de la falaise de Caumont, regardant la
rivière, et des tables de marbre, portant inscrits les noms des
compagnons du duc normand, ont été placées dans l'église du bourg.

Les habitants disent: ville. L'aspect des lieux leur donne raison. On
retrouve plus d'une trace de l'importance de Dives. Beaucoup de rues
se dirigent au loin dans la campagne, témoignant que les maisons
devaient être plus nombreuses. Les halles, fort anciennes
(quatorzième et quinzième siècles), ne sont pas celles d'un village.
Encore bien moins l'église, vaste et bel édifice, dont quelques parties
remontent au onzième siècle.

Anciennes coiffes des femmes de Dives et de Deauville.


On a dit avec raison que ce monument vénérable prouverait, à lui
seul, la prospérité dont, il y a huit siècles, jouissait la petite ville. Une
simple bourgade n'avait pas besoin d'une église bâtie sur de pareilles
proportions; mais les chevaliers de Guillaume devaient s'y sentir à
l'aise.
On visite encore avec intérêt une maison bien conservée datant du
dix-septième siècle, et une autre, plus vieille de cent ans, sinon
davantage.
Cette dernière porte fièrement le nom d'Hostellerie de Guillaume le
Conquérant. Une chronique prétend que la mer baignait alors les
murailles du vieux logis. Cela se pourrait; la pointe de Cabourg
n'existait pas encore. Elle ne s'est formée que peu à peu, sous l'effort
des vagues, charriant d'immenses quantités de sable. L'embouchure
de la rivière devait occuper une position plus à l'ouest de la gare
actuelle du chemin de fer conduisant à Mézidon.
Une chose très certaine, c'est qu'il fallait trouver des ressources de
toute sorte pour l'armée normande, composée de cinquante mille
hommes. Plusieurs navires furent envoyés de Touques, à Dives,
rejoindre l'expédition.
Aujourd'hui, la petite ville se consacre toute entière aux travaux de la
paix. Elle possède une source de revenus importants dans la
population, de plus en plus nombreuse, des baigneurs attirés par la
beauté du pays.
Le samedi, un marché fort bien approvisionné réunit les petits
propriétaires et les fermières qui y apportent de magnifiques volailles,
du beurre excellent, du fromage délicieux.
C'est le pays du bon vivre.
Dives.—Hostellerie de Guillaume le Conquérant
Le 9 septembre, une foire célèbre commence et dure trois jours.
Autrefois, on pouvait y admirer les riches costumes normands.
Maintenant, les modes modernes envahissent les campagnes les plus
reculées. C'est fâcheux pour le coup d'œil, mais, naturellement, les
affaires n'en souffrent pas.

Pour nous, simples voyageurs, nous ne quitterons pas la ville sans


gravir le Pavé. Ainsi s'appelait une vieille route pavée, remplacée par
une voie empierrée, allant rejoindre celle qui, de Trouville par
Touques, conduit à Varaville et à Caen.
L'excursion n'a rien de très pénible, quoique la côte soit des plus
rapides. Le fût-elle davantage, on oublierait bien vite ce léger
inconvénient devant la splendeur du tableau dont on jouit avidement.
A droite, la côte se recourbe en un immense fer à cheval, jusqu'à la
jetée du Havre, montrant dans ses replis les jolies constructions
blanches des stations de bains, des bouquets de bois touffus, la ligne
brillante des ruisseaux, des rivières et du grand fleuve: la Seine.
L'ondulation du sol dentelle les rivages de la verdure gaie des prairies
ou du sable aride des dunes.
A gauche, c'est la plage coquette de Cabourg, puis une courbe
nouvelle, et la pointe dessinée par les terres de l'embouchure de
l'Orne; sur la ligne d'horizon passent, nombreux, les navires et les
barques; à nos pieds, c'est un profond ravin tout frais, tout vert,
baigné par la Dives.
Sous l'éclat du soleil, l'ensemble est prestigieux; pourtant, à la nuit
tombante, un charme plus séduisant ajoute à la magie de
l'ensemble.... Les phares font briller leur lumière protectrice, tantôt
fixe et blanche, tantôt mouvante et colorée. On croirait que les étoiles
de la pointe de la Hève s'avancent vers les feux de la pointe
d'Ouistreham et toutes ces lueurs, se mêlant aux lueurs des
habitations, jettent sur les vagues d'étincelantes traînées, où les
nuances de la palette divine sont avivées par le mouvement
perpétuel du flot.
Quand on a gravi la côte de Grâce, à Honfleur, et le Pavé, à Dives, on
peut, sans exagération, dire que l'on a contemplé les deux plus beaux
horizons de cette partie du littoral français.

Cabourg, station de bains toute moderne, paraît, ensuite, un peu


moins agréable; mais, rentrant ainsi dans les exigences de la vie
ordinaire, on se trouve, inconsciemment, poussé à l'injustice.
Cabourg est devenu une véritable ville, élégante et simple à la fois,
avec une admirable plage, de belles et fraîches avenues, un casino,
des chalets gracieux.
Qu'il y a loin de ces richesses aux marécages de jadis, et comme la
nouvelle église ressemble peu à l'antique chapelle, dédiée à saint
Michel, dont se contentaient les pêcheurs habitant ces landes et ces
terrains humides, si peu attrayants.
Chaque jour, cette station de bains prend plus d'extension, le chemin
de fer rendant les communications très faciles.
Les transformations s'accomplissent vite sur ces belles plages
normandes, devenues une sorte de banlieue de Paris, tellement
l'habitude est prise d'y aller passer, dans la belle saison, un jour ou
deux par semaine.
En voyant si pimpant le Home-Varaville, continuant en quelque sorte le
champ de courses renommé de Cabourg, on a peine à se souvenir du
pauvre poste de douaniers occupant encore, il y a bien peu de temps,
cette station de bains, déjà très suivie.
Nous nous y sommes arrêté un moment, très volontiers, et notre
halte nous a valu d'entendre une histoire qui mérite de ne pas rester
confinée dans des traditions locales trop peu souvent fouillées.

A une petite distance du Home, et faisant partie de la commune de


Merville, on trouve une vieille redoute, un fort, dont les gardiens
devaient, autrefois, surveiller une assez vaste étendue de côte et
particulièrement l'entrée de la rivière l'Orne.
Par malheur, on négligeait souvent de renouveler ces garnisons, et le
moment vint où la redoute de Merville ne compta plus qu'un seul
défenseur.
Mais, dans le cœur de cet unique soldat, un grand courage s'alliait à
l'amour de la Patrie: il en devait donner une preuve merveilleuse.
C'était en 1762. Nous nous trouvions en guerre avec l'Angleterre et,
chaque jour, des tentatives nouvelles avaient lieu contre nos ports.
Une après-midi, Michel Cabieu, ainsi se nommait le gardien de la
redoute, s'aperçoit que des navires ennemis se dirigent vers
l'embouchure de l'Orne, avec l'intention évidente d'y préparer un
débarquement de troupes.
Une anxiété généreuse étreint l'âme de Cabieu. Que peut-il faire?
Périr ou être emmené prisonnier.... sans que sa propre perte soit utile
à la Patrie. Le brave soldat ne se résigne point à une telle alternative.
L'esprit, le sang-froid, unis au courage, lui inspirent un plan bien
simple.
Il sait que la redoute est à demi-cachée par les dunes de sable.
Facilement, il épie toutes les manœuvres de l'ennemi, sans que ce
dernier soit à même de se rendre compte du plus ou moins de force
de la garnison française.
Cabieu profite de cette situation. S'emparant d'un tambour, il se hâte
de battre une charge furieuse, en même temps qu'il crie, parle,
donne des ordres à des soldats imaginaires, fait rouler des cailloux le
long des murailles. Le tout sans relâche et avec un entrain
extraordinaire.
Les Anglais s'étonnent.... Auraient-ils été mal renseignés? Leur
entreprise, si bien combinée, va-t-elle trouver un obstacle sérieux? Le
tapage redoublant, la prudence l'emporte, les voiles sont déployées
et les navires s'éloignent lentement......

Cabieu n'ose encore croire à son triomphe. Il continue à faire tout le


bruit possible; mais quand, enfin, vaincu par la fatigue, il tombe
épuisé, son regard suit avec joie, dans l'ombre du soir, la silhouette,
de moins en moins distincte, des bâtiments ennemis.
Au matin, l'air frais le ranime, mais nul danger ne menace plus ce
point du pays: la mer est libre....
Les habitants firent une ovation à Michel qui, désormais, fut connu
sous la caractéristique appellation de: Général Cabieu.
Gaîment, il la porta jusqu'en 1804, époque de sa mort.
Elle était bien méritée.... A soi, tout seul, disperser une flotte!

Les annales de nos provinces sont pleines de ces traits généreux que
l'indifférence oublie, mais qu'il est bon de présenter, parfois, à notre
souvenir pour raviver en nous la grande image de la Patrie.

Les circonstances du beau fait d'armes de Cabieu se trouvent


diversement relatées dans plusieurs documents authentiques; mais
tous sont unanimes à louanger l'humble garde-côte.
Un Mémoire tiré du recueil de M. C. Hippeau, ancien professeur à la
Faculté de Caen, Mémoire faisant partie des archives du château
d'Harcourt, dit que.... «Cabieu, sergent garde-côte de la paroisse
d'Ouistreham, se mit à la tête de trois ou quatre gardes-côtes qu'il
rencontra et marcha vers les Anglais: ses compagnons
l'abandonnèrent.»
Une autre pièce est le récit fait à l'Assemblée constituante, le 4
septembre 1790, par M. Cussy, député du Calvados; il contient ce
passage significatif: «.... le seul tambour de sa compagnie l'avait
suivi, mais ne tarda pas à le quitter....»
Un rapport rédigé par Oudot et lu à la Convention nationale le 25
thermidor an II (12 août 1794), dit expressément:
«Michel Cabieu se porte au-devant de l'ennemi....»
La seule différence dont nous devions tenir compte, c'est que la
redoute défendue doit être celle d'Ouistreham. Toutes les relations
s'accordant à la placer sur la rive gauche de l'Orne, tandis que la
station de Merville est située sur la rive droite.

CABOURG
Quoi qu'il en soit, le numéro du Moniteur universel, portant la date du
15 août 1794, contient un décret de la Convention donnant à
Ouistreham le nom de Cabieu.
C'était dignement honorer le courageux soldat.
Pendant quelques années, le décret fut respecté et l'on trouve,
toujours dans le Moniteur, le récit de plusieurs faits accomplis à
Cabieu; une parenthèse sépare le nom nouveau du nom ancien, qui
finit par reprendre droit de cité.

Louis XV avait accordé à Cabieu une pension de cent livres. Le 4


septembre 1790 et le 12 août 1794, il fut, de nouveau, recommandé
aux députés.
La Convention lui vota un secours de six cents livres et nous venons
de voir ce qu'elle fit pour sa réputation.

Né le 2 mars 1730, le général Michel Cabieu mourut le 4 décembre


1804.

Donnons un coup d'œil à Sallenelles, situé sur la rive droite de


l'embouchure de l'Orne. Les plages du Home et de Cabourg ont
détrôné ce village où, autrefois, on allait volontiers prendre les bains
de mer. Cependant, la mode pourra bien, un de ces jours, prendre
Sallenelles sous sa protection et en faire une jolie station. Le pays y
prête.

Si nous ne voulons pas franchir l'Orne en bateau, nous suivrons la


rive du petit fleuve jusqu'au pont de Ranville, pont tournant qui a
remplacé le bac incommode dont devaient, il y a peu de temps
encore, se contenter les piétons et les voituriers.
Mais ce léger détour ne nous empêchera pas d'aller visiter Ouistreham
ou Oyestreham.

Le nom seul de cette ville indique son origine saxonne, et


l'orthographe en a été modifiée pour la rendre plus euphonique à nos
oreilles et à nos yeux français.
Ouistreham fait un assez florissant commerce, dont le plus clair
bénéfice provient de la mer et de tout ce qui s'y rattache.
Son port possède un beau chantier de construction pour les petits
navires et un vaste bassin muni de portes de flots énormes,
magnifiques, qui ont dû coûter bien des soins à leur entrepreneur.

Dans ce bassin même, débouche le Canal de Caen à la mer, voie de


quatorze kilomètres, extrêmement utile au commerce, car les passes
naturelles de l'Orne sont d'un accès difficile et ont été trop souvent
l'occasion d'abordages désastreux.
Ouistreham.-L'Eglise.
Le chenal de l'avant-port d'Ouistreham est éclairé, la nuit, par deux
feux placés, l'un dans le clocher de l'église, l'autre dans la redoute
défendant la petite cité, qui voit passer les navires chargés de grains,
de farines, de sel, de houille, de fonte, d'acier, de fer, de vins, d'eaux-
de-vie, de sapins du Nord, de denrées coloniales, d'huile, de
machines: Caen, chef-lieu du département, étant très commerçant.

Ouistreham peut offrir plus d'un sujet d'études agréables.


L'église, maintenant classée parmi les monuments historiques, est
presque tout entière de style roman. A son chevet, ou abside, de
forme ronde, s'élève une grosse tour quadrangulaire supportant l'un
des feux qui éclairent l'entrée du port.
La façade offre cette particularité que quatre des ordres
d'architecture y sont superposés.
Un édifice aussi important prouve bien, qu'autrefois, Ouistreham fut
un lieu renommé, beaucoup plus peuplé qu'il ne l'est à l'heure
actuelle: Caen, par sa situation et son activité, lui ayant enlevé une
notable partie des affaires commerciales, dues à la navigation de
l'Orne.

Une seconde preuve de l'ancienneté et de l'intérêt que l'on attachait


à cette petite ville, se retrouve dans les ruines intéressantes
découvertes sur son territoire.
Les sculptures, très nombreuses, témoignent que de riches
habitations et des temples y avaient été élevés.
Puis, on retrouve une voie romaine et un camp également construit
par les soldats du conquérant des Gaules.

Enfin, si tous ces souvenirs paraissent être un peu trop sérieux, on se


rend au bord de la mer soit pour se baigner, soit pour pêcher: la côte,
quoique bien fouillée, donnant encore asile à une foule de petits
poissons de rivage, sans compter les crevettes et les huîtres.
Aussi, pendant l'été, vient-on beaucoup aux bains de mer
d'Ouistreham. Toutefois, on fera bien de se méfier de certaines
parties des grèves. Les courants constants, qui agitent ces immenses
masses de sable, créant plus d'un danger sérieux.
On ne doit jamais oublier que si la mer offre de grandes séductions,
elle est, par-dessus tout, capricieuse et terrible. La plus simple
prudence commande donc de ne point s'exposer à subir le contre-
coup de ses retours offensifs.
Il est impossible de venir à Ouistreham et de ne point aller visiter
Caen, l'une des villes les plus industrieuses du Calvados. Elle a,
d'ailleurs, un véritable port formé par le confluent de l'Orne et de
l'Odon et qui compte au nombre de ceux dont l'amélioration a été
reconnue nécessaire.
CAEN.—VUE GÉNÉRALE.
CHAPITRE XXXIV
CAEN
Relativement à plusieurs autres cités du Calvados, Caen est une ville
moderne.
Longtemps avant la conquête romaine, Bayeux était connu. De
même, Lisieux comptait au nombre des forteresses gauloises.
Caen, cependant, ne pouvait tarder à obtenir la première place. Son
avantageuse situation, au confluent d'une rivière et d'un petit fleuve,
lui assurait la prépondérance sur toutes les villes voisines.
Huet, le célèbre évêque d'Avranches, qui dédia à Caen «sa chère
patrie» l'ouvrage historique entrepris uniquement «pour elle», écrit
que cette ville fut, en quelque sorte, «l'ouvrage du hasard» et cite le
premier témoignage historique auquel on puisse avoir recours.
Il date de 1026, et porte le sceau de Richard II, duc de Normandie.
qui alloue à l'abbaye de Fécamp, la dime sur les douanes de la petite
cité.
Néanmoins, celle-ci devait alors commencer à sortir de son obscurité,
puisque l'acte ducal mentionne l'église, le marché et le port de
Cathim[34]. Ainsi orthographiait-on le nom de la ville. Plus tard, on
écrivit Cathem d'où, par contraction, est venue l'appellation moderne.
Longtemps on a prononcé Caën.
[34] D'autres ont lu: Cadon, mot saxon qui signifierait: ville de guerre.
Les ducs normands eurent le mérite de comprendre l'avantage offert
par une semblable position, voisine de la mer et pouvant faire
rayonner facilement ses relations sur une grande étendue de
territoire.
Le fils de Robert le Magnifique, ou le Diable, Guillaume, futur
souverain de l'Angleterre, alliait aux mérites du capitaine le génie
d'un chef d'État. Il aima et protégea Caen, lui donnant, en toute
occasion, des marques de sa munificence: témoin, la fondation des
monastères dits: Abbaye-aux-Hommes et Abbaye aux-Dames. Ces
deux splendides joyaux furent construits par obéissance envers le
pape Nicolas II qui, moyennant une telle soumission, levait la censure
ecclésiastique frappant le mariage de Guillaume avec sa cousine
Mathilde de Flandre.
Ainsi qu'il arrive toujours, le duc s'attacha à son œuvre et la dota de
façon royale, lui léguant, entre autres choses, sa couronne et son
sceptre. L'Abbaye-aux-Hommes (Saint-Étienne) devint le lieu de sa
sépulture, et l'Abbaye-aux-Dames (Sainte-Trinité) fut celle de la reine-
duchesse, Mathilde.
En même temps, Caen se fortifiait. On l'entourait de remparts et on
lui donnait la protection d'un château.
Les successeurs de Guillaume imitèrent son exemple. L'un d'eux, pour
améliorer le port, y fit dériver l'Orne, dont le cours était un peu
différent de ce qu'il est aujourd'hui.
La prospérité de la ville croissait rapidement.
Jean sans Terre chercha à s'en faire une alliée et lui octroya une
charte communale; mais le monarque n'était pas plus aimé des
bourgeois de Caen que de ses vassaux anglais, et Philippe Auguste,
son heureux rival, trouva la ville fort bien disposée pour une annexion
à la France.
Cette fidélité ne se démentit pas, lorsque, après une période de plus
d'un siècle, pendant laquelle Caen avait continué à étendre son
influence, la puissante armée d'Édouard III, d'Angleterre, toute enflée
des victoires remportées sur Philippe de Valois, vint mettre le siège
devant ses murs.
On ne saurait croire, si les annales les plus authentiques n'étaient là
pour l'affirmer, combien fut effréné le pillage qui punit les bourgeois
de leur résistance héroïque.
Une centaine de navires emportèrent le butin!... Grand nombre
d'habitants et de chevaliers furent emmenés prisonniers....
Sous le règne de Charles VI, pareil désastre se renouvela. Henri V, le
monarque anglais, se montra digne successeur d'Édouard III. Tous
les crimes furent commis par les soldats du vainqueur, et deux mille
bourgeois périrent sur leurs murailles envahies....
C'en était trop, la malheureuse ville, écrasée, ne put essayer de
travailler elle-même à son affranchissement et dut attendre dix-neuf
années avant d'être secourue par Charles VII en personne.

CAEN.—LE PORT
Elle se montra toujours reconnaissante de sa délivrance. En 1532,
nous voyons Etienne Duval, riche marchand caennais, faire entrer des
vivres dans Metz, assiégée par Charles-Quint.
De l'époque néfaste de la conquête, subsiste un seul souvenir qui,
aux yeux des lettrés, peut légèrement atténuer la tyrannie odieuse
des vainqueurs. Ils dotèrent Caen d'une Université: ce fut l'origine de
la réputation littéraire bientôt obtenue par la ville. Les concours
poétiques, désignés sous le nom de Puy de Palinod, et institués sur la
proposition de l'avocat Jean le Mercier, étaient regardés avec faveur
par les écrivains empressés à s'y distinguer.
Depuis lors, la nouvelle renommée créée brilla d'un vif éclat, et la
liste est longue des poètes, ainsi que des prosateurs, inscrits sur les
registres de la vieille Université. Il semblerait même que Caen préféra
cette gloire à toute autre; du moins, on ne voit pas son nom se
joindre aux noms des cités normandes profondément troublées par
les guerres entre catholiques et protestants.

Caen.—Entrée du château.
Les huguenots, néanmoins, y commirent plus d'un excès, qui
atteignirent surtout les belles églises de Caen; ils allèrent jusqu'à
brûler les sépultures de Guillaume et de sa femme Mathilde.
Plus tard, la révocation de l'Édit de Nantes amena, par contre-coup,
de nouvelles et bien fâcheuses violences; mais, bientôt, le calme de
l'étude domina complètement.
Aujourd'hui, la ville a conquis une solide position commerciale. Le
canal d'Ouistreham y a beaucoup aidé, en diminuant les difficultés de
la navigation dans les bouches ensablées de l'Orne.
L'activité du port va toujours grandissant, et les navires sortis de ses
chantiers de construction sont très appréciés. Les nombreux produits
naturels et agricoles du Calvados, l'un des plus riches départements
français, alimentent largement l'exportation. De son côté, l'industrie
fournit, dans une mesure assez importante, aux transactions
commerciales. Parmi les objets les plus recherchés, figurent les
dentelles de luxe et communes. Beaucoup de ces tissus peuvent
rivaliser avec ce que le goût moderne a composé de plus charmant.
Le légendaire bonnet de coton normand a dû exercer une influence
heureuse sur les fabriques bonnetières de la contrée, car leurs
produits s'exportent un peu partout.

L'importation a surtout lieu pour les bois du Nord, les engrais, les
fers, les aciers, la houille.
Toutes les nations commerciales ont, à Caen, un représentant.
Les navires entrant ou sortant donnent un total, toujours en
progression, de plusieurs centaines de mille tonnes, et la population
exclusivement maritime atteint un chiffre élevé. En un mot, Caen
occupe, après le Havre, Boulogne et Saint-Malo, une place au premier
rang parmi les ports de la Manche. Cette place lui est maintenue par
la facilité d'accès de ses quais, de ses bassins, et par un système fort
bien entendu de remorquage, permettant de braver les vents
contraires.

Dès le premier pas dans la ville, on s'aperçoit de la prospérité qui y


règne. Située au milieu de superbes et grasses prairies, entourée de
ravissantes promenades, baignée par les eaux de l'Odon et de l'Orne,
elle est, de plus, fort bien bâtie. Ses rues sont suffisamment larges,
aérées. Ses maisons, pour la plupart, ne ressemblent pas aux
immenses casernes affectionnées par nos modernes architectes.
Peut-être la ville doit-elle ce bon goût aux nombreux monuments
historiques qui lui conservent un si vif attrait.
Les églises Saint-Étienne et de la Sainte-Trinité (vocables des abbayes
bâties par Guillaume et Mathilde) restent le legs le plus précieux du
passé.

La première, fondation particulière du souverain, est justement


regardée comme une œuvre splendide que, seule, dans la vieille
province Normande, l'église rouennaise de Saint-Ouen surpasse en
beauté.
CAEN.—ABBAYE-AUX-HOMMES.—ABBAYE-AUX-DAMES.
Primitivement, une tour haute de cent vingt-quatre mètres, dominant
la vaste construction, s'harmonisait avec deux autres tours, de forme
octogonale, à la fois belles et gracieuses.
La façade si hardie, quoique sévère d'aspect, devait y gagner encore
en majesté.
De nos jours, la tour centrale est veuve de sa flèche, mais elle reste
entourée de gracieux clochetons marquant l'emplacement des
transepts, le pourtour du chœur et l'extrémité de l'abside.
L'intérieur de l'édifice répond dignement à cet aspect si bien fait pour
disposer les yeux.
La nef, en forme de croix latine, se profile, immense, sans rien
perdre, dans aucune de ses parties, du caractère simple quoique
majestueux de son style.
L'ornementation, très sobre, ne vient pas briser les lignes pures des
demi-colonnes qui, tour à tour, soit en un bloc unique, soit par la
réunion de trois fûts tronqués, soutiennent les voûtes, ainsi que les
arcades séparant les ailes du vaisseau central.
Le chœur, spacieux à cause du prolongement des collatéraux,
renferme seize chapelles.
Mais depuis les mutilations qui, au seizième siècle, désolèrent Saint-
Étienne, le riche tombeau de son fondateur a disparu. Plusieurs fois
jetées au vent, c'est à peine si l'on a pu réunir quelques parcelles des
cendres du Conquérant. Une dalle de marbre noir les recouvre.

Il était dans la destinée de Guillaume, le guerrier sans scrupules, de


ne pouvoir «dormir» en paix «son dernier sommeil».
Augustin Thierry raconte d'une façon saisissante la mort et les
funérailles de celui qui avait eu tant de puissance.
Abandonné de tous, le cadavre du roi restait nu sur le plancher d'une
des salles du château de Rouen. Ému de pitié, un vieux serviteur,
Herluin, «simple gentilhomme de campagne,» entreprend de le faire
transporter à Caen.
Là, dans cette riche Abbaye-aux-Hommes, sa fondation, il trouvera
une sépulture honorable.
La cérémonie commence. Tout à coup, l'ancien cri de haro (celui par
lequel les Northmen de Rollon imploraient sa justice) retentit.
Asselin, fils d'Arthur, vient de pénétrer dans les rangs des assistants.
—Le terrain sur lequel s'élève l'église est à moi, proteste-t-il.
Guillaume me l'a pris sans me le payer. Je ne veux pas que son corps
y repose!
Clergé et seigneurs convinrent de vérifier l'assertion d'Asselin. Il était
dans son droit strict et, pour obtenir qu'il retirât sa plainte, on lui
acheta, moyennant soixante sous d'or de l'époque, le terrain
injustement pris.... Puis la cérémonie continua.
Hélas! une nouvelle infortune attendait les restes de Guillaume.
Quand il s'agit de les ensevelir, le caveau préparé se trouva trop
étroit.... On n'en tint compte et l'on chercha à y introduire le cadavre
qui ne put résister à la pression.... les entrailles en sortirent!!... Il
fallut brusquer l'enterrement et déserter l'église, que l'on eut
beaucoup de peine à désinfecter.
Une fois de plus, la mort se montrait ironique et cruelle....
Dans la sacristie de Saint-Étienne, on conserve un portrait, plus ou
moins authentique, de celui dont l'audace heureuse devait exercer
une si grande influence sur notre pays.
Les anciens bâtiments claustraux sont affectés à l'usage du lycée, qui
se trouve être, par là, le plus beau de la France entière.
On ne se lasse pas d'admirer le grand escalier, si large, si hardi, non
plus que l'ancienne salle du chapitre et la vieille construction de style
ogival où, selon la tradition, se tenaient les gardes du corps de
Guillaume.
Saint-Étienne avait été autrefois fortifié, on retrouve encore quelques
pans des murailles de son enceinte.
L'Abbaye-aux-Dames, actuellement église de la Trinité, est due à
Mathilde de Flandre, qui voulut y avoir son tombeau.
Les mêmes actes de vandalisme qui profanèrent la sépulture de
Guillaume, se répétèrent contre ce monument funèbre; toutefois, on
a pu le réparer, mais il renferme seulement d'infimes débris.
Comme Saint-Étienne, l'église de la Trinité témoigne de la
munificence de sa fondatrice. Les proportions en sont élégantes et la
nef contient de belles galeries courant le long des travées. En outre
de la disposition du sanctuaire, formant un péristyle à double étage,
surélevé par plusieurs rangées de degrés, il existe, dans le chœur,
une admirable crypte, jadis destinée à l'inhumation des supérieures
de l'abbaye.
La commission des monuments historiques prend souvent ses devoirs
au sérieux. Quand cela n'arrive pas, c'est qu'on lui marchande les
fonds indispensables. Elle rendra, on doit l'espérer, à la vieille église
toute sa splendeur.
CAEN.—ABBAYE DARDAINE, VIEILLES MAISONS DE LA RUE
DE LA GEOLE ET HOTEL DE LA BOURSE
Après ces deux magnifiques spécimens de l'art au moyen âge, on
croirait ne pouvoir s'intéresser à aucun autre souvenir du même
genre: mais, sous ce rapport, Caen est très riche.

Notre-Dame-Saint-Sauveur présente un curieux mélange de plusieurs


styles et une bizarrerie peu commune. Deux nefs la composent: elles
se rejoignent sur le sens de leur largeur, et l'arc qui les lie constitue
une véritable curiosité architecturale.

La fondation de Saint-Pierre remonte au huitième siècle. La tour


actuelle date de 1308; sa flèche, d'une rare élégance, se dresse
fièrement à une hauteur de 70 mètres. L'intérieur est tout brodé de
sculptures aussi charmantes que riches; mais plusieurs portent le
cachet de l'époque où elles furent exécutées et étalent une liberté
naïve, une crudité d'allures peu en rapport avec la destination de
l'édifice.
Caen.—L'Église Saint-Sauveur.
Saint-Jean est un assez beau monument de style ogival. D'ailleurs,
pas une des églises, ni même des chapelles, très nombreuses à Caen,
n'est en vain parcourue: toutes renferment quelques détails
intéressants.
Il en est ainsi pour les vieux édifices civils.
L'hôtel des Quatrans, situé rue de Geôle, et tout bâti en bois,
remonte à la fin du quatorzième siècle; le beau logis d'Écoville,
appelé aussi le Valois, date de 1538.
Le Tribunal de commerce et la Bourse imitent ces gracieuses
constructions italiennes, où la beauté des sculptures le dispute à la
richesse de l'ornementation.
La rue Saint-Pierre, la rue Saint-Jean, la rue Froide, possèdent encore
de remarquables maisons anciennes, construites en bois ou en pierre.

Caen.—Partie nord de l'Église Saint-Pierre.


Quant aux habitations historiques, elles sont en grand nombre.
Bernardin de Saint-Pierre, venu enfant à Caen, a vécu rue de
l'Académie.
Jean Bertaud, l'un des fils de la ville, où il naquit en 1552; le poète,
aux vers purs et pleins de sentiment, qui a mérité d'être
honorablement cité par Boileau, logea au carrefour Saint-Sauveur.
Daniel Huet, le savant prélat, le travailleur infatigable, habita rue
Saint-Jean.

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