Class Note Com3030
Class Note Com3030
UNE INTRODUCTION
Recueil de textes
Lectures complémentaires pour approfondir et réviser les concepts
présentés dans le manuel
Télé-université
Université du Québec
Québec (Québec) Canada
2015
Direction pédagogique Paul Bleton
ISBN 978-2-7624-2519-2
Édité par :
Télé-université
Université du Québec
455, rue du Parvis
Québec (Québec) G1K 9H6
Canada
Table des matières
Parler et comprendre. Apprendre la communication interculturelle — 3
1 Marion Perrefort
Lorsque l’on pense « communication interculturelle », on pense souvent communication verbale.
Or, l’auteure traite du volet culturel de l’apprentissage d’une langue étrangère en précisant que « la
langue n’est pas l’ouverture à l’autre ».
La socialisation — 37
4 Nicolas Haddadi, Rodolphe Kamiejski et Gaëlle Leplat
Ce texte traite de la formation des stéréotypes et des préjugés du point de vue de l’apprentissage
social par imitation.
Contexte et signification — 41
5 Edward T. Hall
Quelques mots sur l’importance du contexte, porteur de sens, dans la communication.
PARLER ET COMPRENDRE
DOCUMENTS
texte 1
que le statut et les enjeux des divergences linguistiques et culturelles sont
négociables et qu'il est bien difficile de décider, a priori et hors contexte com-
municatif, du degré de pertinence de certains paramètres de la communication
3
interculturelle et exolingue. Tout en admettant qu'il y a incontestablement des
facteurs objectifs qui sont inhérents à la constellation particulière des situations
de contact, les plaçant d'emblée sur un axe communicationnel particulier, leur
gestion appartient néanmoins aux interactants.
Nous voulons montrer que les pratiques langagières en situation de contact
sont le produit de catégorisations sociales et les révèlent. Les représentations
liées aux comportements verbaux y jouent un rôle fondamental. En nous
basant aussi bien sur une recherche longitudinale (1), que sur de très nom-
breuses observations participantes, nous essayerons de retracer la dyna-
mique des échanges, de pointer une certaine systématicité dans leur évolu-
tion. Nous verrons que la sensibilité pour les particularités linguistiques se
construit progressivement et que les efforts inhabituels peuvent avoir des
répercussions identitaires importants et déterminer les choix linguistiques ainsi
que le capital symbolique des langues en présence.
Notre réflexion portera également sur une vision quelque peu idéalisante et
qui consiste à assimiler l'apprentissage et la pratique des langues étrangères
à l'ouverture vers l'autre et à l'apprentissage interculturel. Il n'est pas certain
(1) Il s'agit d'un projet de formation-recherche, élaboré à la demande de l'OFAJ, et visant à étudier différents
paramètres des interactions en situation de contact interculturel. Durée : 4 ans. Ce projet a réuni 26 étudiants
germanistes français et des étudiants romanistes allemands. Il s'agissait dans l'ensemble d'apprenants avancés,
dont certains peuvent être qualifiés de bilingues, potentiellement capables d'interagir sans difficultés particulières
(âge moyen : 20 ans au début du cycle). Ils se destinaient majoritairement à l'enseignement des langues res-
pectives et s'étaient engagés à suivre le cycle pendant toute sa durée (au total, les jeunes ont passé dix
semaines en tiers lieu ensemble).
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il nous semble nécessaire d'insister sur le fait que l'individu doit vouloir s'ouvrir
et remettre en question des évidences. Le contact avec une autre culture n'est
pas forcément synonyme d'échange et d'ouverture, ne signifie pas nécessai-
rement que l'on accepte la remise en question du monde coutumier, car si ce
processus peut se faire dans la joie de la découverte, dans l'euphorie du nou-
veau, il n'en reste pas moins vrai qu'il comporte une grande part de souffrance
et de risque : « La position de l'étranger est celle vers laquelle on va, pour
laquelle on relativise son propre univers en l'exposant à un danger. Ce danger
correspond à un ébranlement de la conscience que l'on a de soi-même, à une
suppression des frontières autour de sa position subjective, et à une ouverture
de son identité pour une expérience nouvelle ». (2)
culturelle dans des contextes diversifiés. Toutes ont montré que cette prétendue
ouverture est loin d'être simple et automatique. Si cette idée persiste néanmoins
comme « topoï » dans l'argumentation quotidienne et dans de nombreux dis-
cours officiels, c'est, à notre avis, pour quatre raisons essentielles :
1. L'apprentissage des langues étrangères est essentiellement envisagé sous
des aspects cognitifs. Les facteurs subjectifs (weiche Faktoren) se trouvent
encore trop souvent marginalisés, relégués hors du champ d'investigation,
même si la recherche intègre de plus en plus des facteurs sociaux et subjectifs
comme, par exemple, les biographies d'apprenant, les profils d'apprenants, les
représentations sociales attachées aux langues et aux comportements com-
municatifs. (3)
2. Une deuxième raison pour cette synonymie entre apprentissage d'une
langue étrangère et compétence interculturelle réside dans l'illusion des res-
semblances. Peu d'individus s'attendent à rencontrer des différences cultu-
relles pertinentes à une faible distance géographique (comme c'est le cas pour
la France et l'Allemagne), sans compter que la tendance générale est plutôt
(2) Die Position des Fremden ist diejenige, auf die man sich zubewegt, um deretwillen man das Eigene relativiert
und einer Gefährdung aussetzt. Diese Gefährdung entspricht einer Lockerung des eigenen Selbstbewusstseins, einer
Entgrenzung der eigenen Subjektposition, einer Öffnung eigener Identitât auf neue Erfahrung hin, P.C.. SEEL, 1985.
(3) Les travaux sur la communication exolingue et bilingue en situation de contact naturelle, issus de la linguis-
tique de contact, de la dialectologie, de l'analyse conversationnelle, de la sociolinguistique interactionnelle, de
l'ethnométhodologie ont contribué de manière décisive à ce changement de paradigme et enrichi considéra-
blement notre connaissance de la dynamique complexe des processus interculturels.
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texte 1
langue comme inventaire de formes, donc comme système, et sur un modèle
symétrique de la communication où le locuteur et l'auditeur joueraient au ping-
pong, se transmettant, chacun attendant sagement son tour, un message codé,
5
qu'ils encodent, décodent dans l'entente et la transparence la plus parfaite.
Toutefois, ni la langue ni la culture ne sont des entités extérieures aux sujets
et la communication ne saurait être réduite à une alternance de deux compor-
tements successifs autonomes. Elle se définit plutôt comme une activité socia-
le, construite et négociée en permanence et conjointement par les interactants,
selon une sorte de chorégraphie interactive, non écrite, mais pourtant parfai-
tement connue de chacun.
4. Et enfin, la découverte de l'interculturel ne commence pas avec l'appren-
tissage d'une langue étrangère. Longtemps on prônait le monolinguisme en
classe et on demandait aux élèves de réaliser l'impossible, à savoir de faire
comme s'ils apprenaient une langue pour la première fois. Il en va de manière
similaire pour l'interculturel. En fait, l'interculturel est constitutif du culturel, et
au cours de notre socialisation, nous avons déjà développé des stratégies
adaptatives nécessaires, vitales pour gérer les évolutions intraculturelles aux-
quelles nous sommes sans cesse confrontés.
La balançoire interculturelle
Dans des situations de contact, la maîtrise imparfaite d'une des langues en pré-
sence peut entraîner d'importantes difficultés communicatives. L'analyse de ce
type d'activités conversationnelles qu'il est convenu d'appeler « exolingue » ou
« bilingue » a montré que les partenaires mettent en place tout un dispositif de
stratégies destinées à pallier les carences linguistiques de toutes sortes.
Mais cette conception assez statique des situations de contact ne résiste pas
à l'épreuve du terrain, car loin d'être figées et déterminées à l'avance, leurs
paramètres ne sont pas des constantes allant de soi, mais sont produits dans
le processus de communication et même si les divergences linguistiques sont
réelles, leur pertinence est négociable et variable selon les enjeux, les indivi-
dus, les situations.
Notre approche se fonde sur la conviction profonde que l'activité langagière
contribue de manière décisive à la construction de la réalité et à la constitution
identitaire et nous considérons délibérément comme secondaire le fait de
savoir si tel sujet est Français ou Allemand, mais s'il se catégorise en tant que
tel et de quelle manière. Dans le même ordre d'idée, la maîtrise des langues
en présence est, certes, un facteur objectif, mais le traitement et la gestion inter-
active des marques de détresse verbale sont porteuses de signification et nous
renseignent sur les représentations sociales des sujets et leurs stratégies de
construction du sens. Nous nous référons en cela à la conception de catégo-
risation sociale formulée par J. Gumperz pour qui « l'identité sociale et l'ethnicité
texte 1
sont en grande partie produites et reproduites par le langage ». (4)
Même si les catégorisations, se construisent à partir d'une démarche autono-
me du sujet et témoignent en cela de sa latitude de définir la situation, elles 7
ne sont pas moins tributaires d'un savoir collectif et de représentations sociales
liées aux comportements verbaux. Ce travail se traduit dans les activités lan-
gagières et laisse ainsi des traces à la surface du discours qui sont obser-
vables pour le linguiste et que nous appelons, à la suite de G. Lüdi, les
« figures identitaires » : « Identifier quelqu'un, socialement parlant, signifie l'as-
similer à une catégorie ou un prototype au niveau des représentations sous-
jacentes, ce à l'aide d'un ensemble de figures observables et d'une grille d'in-
terprétations assignant des configurations de figures à des (proto-)types ». (5)
Le cadre théorique de nos réflexions se résume donc de manière schématique
ainsi :
1. Les pratiques langagières en situation de contact sont l'attribut de catégo-
risations sociales accomplies par les participants au cours des interactions et
les révèlent.
2. Les catégorisations résultent d'un travail de re-construction du sens pour
lequel les représentations sociales sont largement sollicitées. La sollicitation
de catégories peu pertinentes dans les échanges quotidiens, comme par
exemple celle de l'identité culturelle ou d'apprenant, induira des actes identi-
taires inhabituels.
3. Les interactions ne sont pas figées, elles se caractérisent au contraire par
une dynamique interactive, par des redéfinitions, des ruptures et des reca-
drages, des adaptations mais aussi par des nœuds de crispation et des imper-
DOCUMENTS
méabilités.
Dans les premiers moments d'un contact interculturel, les échanges se font
sur un mode consensuel et irénique, procèdent d'un état de paix et d'un angé-
lisme primaire, révèlent une forte tendance à une banalisation des divergences
tant linguistiques que culturelles d'après le principe « je suis homme, j'estime
que rien de ce qui est humain ne m'est étranger » et une volonté d'opter pour
une catégorie identitaire consensuelle et mythique : le « nous transculturel ».
Nous avons précisé plus haut que la situation exolingue demande aux inter-
actants des efforts tout à fait inédits. L'observation d'une telle situation montre
que des locuteurs-novices, peu expérimentés dans la communication exo-
lingue, construisent progressivement une sensibilité pour les particularités de
ce type d'échange. En situation d'insécurité linguistique et en l'absence d'un
modèle susceptible de fournir des règles de conduite adaptées à la situation,
tout semble indiquer que les locuteurs inventent leur propre modèle et construi-
sent leurs propres règles. Sur la base de leur savoir social, ils opèrent un travail
cognitif destiné à parer au plus urgent, procèdent par analogie avec des stra-
tégies employées dans les interactions quotidiennes en contexte endolingue.
Une certaine culture langagière de bienséance et de politesse y préconise en
effet d'éviter des formes sociolectales trop marquées avec des interlocuteurs
extérieurs au groupe d'appartenance et ce en raison de la connotation de
91
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texte 1
lité des fonctions communicatives, la langue minorisée disparaît – semblable
aux situations diglossiques. Un changement des représentations sociales atta-
chées aux langues, à leur apprentissage et à leur pratique ne peut se faire
9
sans effectuer un retour sur les représentations de ces mêmes domaines en
langue maternelle. Partir du postulat que l'altérité est la normalité, que l'inter-
culturel est constitutif du culturel, que le plurilinguisme ne commence pas avec
l'apprentissage d'une langue dite « étrangère », mais par le contact avec des
répertoires verbaux diversifiés intralinguistiques, revient alors à poser le plu-
rilinguisme comme constitutif de l'identité linguistique et culturelle. De cette
manière, l'identité et l'altérité seraient mises en perspective pour entretenir un
rapport dialectique et indissociable au lieu d'entretenir une relation oppositive
et dissociée.
Quelles conséquences peut-on tirer des observations faites sur le terrain pour
des programmes de formation universitaire ?
Grâce à une multitude de bourses et de programmes d'échanges, les séjours
d'études de longue durée dans des pays européens se multiplient depuis bon
nombre d'années. Les domaines professionnels sur lesquels débouchent les
formations universitaires s'internationalisent de plus en plus et exigent des
qualifications spécifiques sur le plan de la communication en contexte inter-
culturel. De nombreuses études ont montré que les compétences linguistiques
seules ne suffisent pas, mais qu'il faut acquérir, en complémentarité à la for-
mation disciplinaire (y compris les filières de langues vivantes), des stratégies
pour arriver à gérer des situations professionnelles où l'altérité culturelle et lin-
guistique est un facteur prépondérant.
Pour cela, il serait opportun d'intégrer de manière systématique dans les for-
mations universitaires, les expériences linguistiques, culturelles et sociales que
vivent les participants à des programmes d'échanges. Ce vécu subjectif ne fait
que rarement l'objet d'une réflexion théorisante ni en amont ni en aval – à l'ex-
92
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ception des cursus interculturels où les séjours à l'étranger font partie intégran-
DOCUMENTS
sus déclenché par le contact interculturel pourrait alors être le catalyseur pour
une véritable communication et en apprentissage interculturels. ■
BIBLIOGRAPHIE
93
TEXTE 2
Autin, F. (s. d.). Théorie de l’identité sociale de Tajfel et Turner. Laboratoire Savoirs,
Cognition et Pratiques sociales de l’Université de Poitiers. Texte publié en ligne par
l’Association francophone de la psychologie sociale de l’Université Paris Ouest Nanterre
Défense (AFPS) sur le site « Préjugés & Stéréotypes » http://www.prejuges-stereotypes.
net/main.htm
La théorie de l’identité sociale de Tajfel et Turner. Frédérique Autin.
texte 2
membres du groupe.
Les groupes sociaux fournissent donc à leurs membres une identification
sociale appelée « identité sociale ». L’identité sociale est définie comme la partie
du concept de soi d’un individu qui résulte de la conscience qu’à cet individu
d’appartenir à un groupe social ainsi que la valeur et la signification émotionnelle qu’il 13
attache à cette appartenance.
car ils dominent la vie du camp et « objectifs » car l’un des groupes doit gagner et
l’autre perdre. Ce sont des conditions suffisantes pour entraîner des comportements
intergroupes mais est-ce des conditions nécessaires.
Tajfel et Turner exposent enfin deux autres continuums qui représentent les
conséquences du comportement social selon qu’il est proche du pôle interpersonnel
ou du pôle intergroupe. Ces axes concernent la variabilité comportementale et
attitudinale par rapport à l’exogroupe. Le premier postule que plus les membres
d’un groupes ont des comportements proches du pôle intergroupe et un système de
croyance proche du changement social, plus ils vont produire des comportements
uniformes par rapport à l’exogroupe. A l’inverse, si leurs comportements sont
proches du pôle interpersonnel et leur système de croyance proche du pôle mobilité
sociale, cela générera une plus grande variabilité comportementale au sein de
l’endogroupe. Le second continuum propose que plus les membre d’un groupe sont
proche des extrêmes intergroupes et changement social, plus ils considèreront les
membres de l’exogroupe comme les items indifférenciés d’une catégorie sociale et
non en tant qu’individus.
Le cadre conceptuel qui vient d’être exposé permet d’établir que l’approche
des relations intergroupes proposée par la théorie de l’identité sociale prend en
compte d’une part les réalités sociales mais également leur impact sur les
comportements sociaux à travers la médiation des systèmes de croyance
socialement partagés. Ainsi, des système fortement stratifiés ou un contexte de
conflit intense ou encore la présence de ces deux situations sociales génèrent un
système de croyance de type « changement social » qui se manifeste par des
actions collectives.
texte 2
questions concernant par exemple les conditions amenant les différences de statut
entre les groupes à accroître ou au contraire à diminuer les conflits intergroupes.
Tajfel et Turner se basent sur des donnés expérimentales pour examiner ces
questions. Nous venons de voir qu’un conflit d’intérêt n’est pas suffisant pour générer 15
un conflit ouvert entre les groupes opposés mais des études permettent de penser
que ce ne serait pas non plus une condition nécessaire pour voir apparaître de la
compétition et de la discrimination.
Le principal paradigme lié à la théorie de l’identité sociale est le paradigme
des groupes minimaux. Il repose sur la création de deux groupes sur la base de
critères arbitraires. Chaque individu doit ensuite allouer des points à des individus
dont il ne connaît que l’appartenance groupale. Cette situation ne met en jeu aucun
conflit d’intérêt, les groupes sont anonymes, il n’existe aucune hostilité entre les
groupes avant le début de l’expérience, il n’y a aucune interaction entre les membres
d’un même groupe ou entre les groupes. Enfin, il n’y a aucun lien entre les gains
personnels et ceux recueillis par le groupe. Ces groupes sont donc dit « minimaux »
car ils sont purement cognitifs. Cette situation épurée génère pourtant une
compétition entre les groupes et des comportements discriminatoires envers
l’exogroupe. Il semble donc que la seule présence d’un exogroupe entraîne ce type
de comportement. Pour Tajfel et Turner toutefois, la compétition et la discrimination
observées ne sont pas l’expression d’une lutte pour des ressources. L’enjeu est la
création d’une identité sociale positive.
Rappelons que l’identité sociale est la partie du concept de soi d’un individu
qui résulte de la conscience qu’à cet individu d’appartenir à un groupe social ainsi
que la valeur et la signification émotionnelle qu’il attache à cette appartenance. A
partir de cette définition, les auteurs établissent trois principes généraux :
• Les individus cherchent à accroître ou maintenir leur estime de soi. Ils
aspirent donc un concept de soi positif.
16 L’hypothèse est alors faite que la pression pour obtenir une évaluation positive
de son groupe lors des comparaisons amène les groupes à vouloir se différentier des
RECUEIL DE TEXTES
D’après la théorie de l’identité sociale, le statut n’est pas une ressource rare
comme peuvent l’être le pouvoir ou la richesse. Le statut est le résultat des
comparaisons intergroupes. Il reflète la position du groupe sur une dimension de
comparaison donnée. Le fait d’avoir un faible statut n’entraîne pas directement de la
compétition, celle-ci apparaît à travers la recherche d’une identité sociale positive. Il
existe en effet diverses façons de réagir face à une identité sociale négative.
texte 2
Les individus peuvent également recourir à la « créativité sociale » : les
membres de groupes à faible statut peuvent chercher à se distinguer plus
favorablement en modifiant les éléments de comparaison. Cette technique est
collective mais n’implique pas de réel changement de position pour le groupe. Les
individus peuvent par exemple trouver de nouvelles dimensions sur lesquelles 17
comparer l’endogroupe et l’exogroupe. L’objectif est d’établir la comparaison sur
une dimension favorable à l’endogroupe. Il est toutefois difficile de rendre cette
nouvelle dimension légitime aux yeux de l’exogroupe. Si la supériorité de celui-ci est
menacée, des tensions entre les groupes risquent d’apparaître. On peut également
changer la valeur associée aux attributs du groupe : ce qui conférait un statut
négatif au groupe est valorisé pour obtenir une comparaison favorable à
l’endogroupe. La dimension de comparaison ne change pas mais la connotation
négative qui lui était associée est rejetée. Les individus peuvent enfin se comparer à
un autre exogroupe. Plus particulièrement, il est préférable d’éviter de se comparer
avec des exogroupes ayant un statut élevé.
est perçu par les groupes de faibles statuts comme étant instable et/ou illégitime, ils
développent un ethnocentrisme et rejettent leur statut d’infériorité. Dans le cas où ce
sont les groupes dominants qui considèrent leur statut comme illégitime, on observe
une augmentation de la discrimination lorsque l’opposition des groupes subordonnés
est faible et une réduction de la discrimination lorsque leur supériorité fait l’objet de
contestations. En revanche, lorsque les groupes dominants jugent que leur
supériorité est légitime, ils adoptent des comportements fortement discriminatoires.
Références
Tajfel, H. and Turner, J.C. (1979). An integrative theory of intergroup conflict. In S. Worchel
and W. Austin (Eds), The social psychology of intergroup relations (pp. 33-48). Pacific
Grove, CA/ Brooks/Cole.
Tajfel, H. and Turner, J.C. (1986). The social identity theory of intergroup behavior. In S.
Worchel and W. Austin (Eds), Psychology of intergroup relations (2nd ed., pp. 7-24).
Chicago: Nelson-Hall.
3 STRATÉGIES IDENTITAIRES ET
STRATÉGIES D’ACCULTURATION :
DEUX MODÈLES COMPLÉMENTAIRES
Azzam Amin
Introduction
Dans le contexte actuel où les individus et les groupes se déplacent de manière intense dans le monde, les contacts
de cultures sont devenus un phénomène structurel de nos sociétés (Camilleri, 1996a). Les situations de rencontres
interculturelles, interpersonnelles et intergroupes sont omniprésentes au point que l'on peut avancer, à l’instar de
Troadec (2001), que le contact des cultures a des effets sur tous et que nul n’est enfermé dans une position
statique.
Différents modèles en psychologie ont été élaborés pour étudier la dynamique interculturelle ainsi que ses
répercussions sur l’identité individuelle et sociale. Dans le domaine de la recherche francophone, le modèle des
stratégies identitaires, principalement représenté par les travaux de Camilleri (1989, 1990, 1992, 1996a, 1996b)
incarne l’une des contributions majeures. Concernant la recherche anglophone, les études ont été centrées sur les
processus d’acculturation et leur impact sur les individus et les sociétés. Le modèle des stratégies d’acculturation
de Berry (1989, 1990, 2000; voir aussi Berry et Sabatier, 2010) est le plus représentatif dans ce domaine. Ces deux
modèles ont eu une grande influence sur la recherche en psychologie interculturelle (Sabatier, 2001; Sabatier et
Boutry, 2006). Bien qu’ils concernent le même champ de recherche, à savoir celui des processus liés aux contacts
de cultures et aux changements qui en découlent, ces deux modèles sont restés longtemps parallèles. Dans un livre
publié en hommage à Camilleri, Dasen et Ogay (2000) soulignent la nécessité d’articuler les travaux sur les
stratégies identitaires avec ceux sur les stratégies d’acculturation.
texte 3
L’objectif de cet article est de débattre de la pertinence de ces deux modèles et de leur contribution à l'étude des
dynamiques interculturelles, et de les confronter dans leurs approches épistémologiques, théoriques et
méthodologiques. En nous appuyant sur l'analyse de Dasen et Ogay, cette confrontation prendra la forme de
réflexions épistémologiques et permettra de proposer une articulation entre ces deux approches dans l’objectif
21
d’ouvrir un nouvel ensemble de pistes de recherches sur les contacts de cultures.
D’après Camilleri (1990), le migrant vit le contact entre sa culture d’origine et celle de la société d’accueil comme
un conflit, un morcellement culturel, et subit ainsi une pression psychologique se répercutant sur son système
identitaire. Cette répercussion se traduit sous forme de deux bouleversements.
Tout d’abord, l’individu migrant connaît des atteintes à l'unité de sens, où son équilibre est mis à mal car les valeurs
« traditionnelles » auxquelles il s’identifie, c’est‐à‐dire les valeurs définissant son identité d’origine, ne lui
permettent plus de s’accorder avec son nouvel environnement « moderne ». La cohérence entre ce que Camilleri
appelle la fonction ontologique de l’identité (relative à son enculturation) et la fonction pragmatique (relative à la
nécessité de s’adapter à l’environnement) est ébranlée. Pour restaurer cette cohérence, l’individu a recours à trois
types de stratégies : les stratégies d’évitement des conflits identitaires par la cohérence simple, les stratégies
d’évitement des conflits par la cohérence complexe et les stratégies de modération des conflits (Camilleri, 1989 et
1990).
Tableau 1 : Typologie des stratégies identitaires selon Camilleri, rapportée par Dasen et Ogay (2000, p. 58).
Stratégies pour rétablir le sentiment Stratégies pour rétablir une unité de sens (cohérence
valeur du soi entre la fonction ontologique et la fonction pragmatique)
Cohérence
simple :
résolution de la
Identité négative déplacée : évacuation Valorisation dominante de la fonction
contradiction
de l’identité négative en s’assimilant au pragmatique mais conservation d’un
par la
favorisé et en transférant l’injonction minimum ontologique :
suppression de
dévalorisante sur les autres membres alternance conjoncturelle des codes
l’un de ses
de son groupe d’origine. (opportuniste limité).
termes
Identité par distinction : Survalorisation de la fonction
prise de conscience de sa singularité pragmatique :
mais non intériorisation de la investissement plus ou moins exclusif
22 dévalorisation, évitée par la prise de dans le système d’accueil, primauté de
distance. la volonté d’adaptation (opportuniste
complet).
RECUEIL DE TEXTES
La cohérence simple correspond à une alternance des codes à la disposition de l’individu. Ainsi, selon la situation, le
migrant se réfère soit à sa préoccupation ontologique, c’est‐à‐dire qu’il s’investit entièrement dans le système
originel (bien que cette stratégie soit coûteuse car un minimum de pragmatisme est nécessaire), soit à la
préoccupation pragmatique mettant en avant la volonté d’adaptation à l’environnement.
Concernant les stratégies d’évitement des conflits par la cohérence complexe, l’individu migrant combine les deux
préoccupations (pragmatique et ontologique). Camilleri (1989, 1996a) distingue deux sortes de mise en lien dans ce
type de stratégie : le sujet migrant peut, en effet, mettre en lien les deux préoccupations sans se référer à la
logique rationnelle, c’est‐à‐dire qu’il interprète les codes de façon égocentrique en manipulant leur sens de sorte
que la cohérence entre les deux préoccupations soit maintenue. Il peut à l’inverse mettre en lien les deux
préoccupations selon la logique rationnelle en avançant des arguments irréfutables qui seraient acceptables dans
les deux cultures en contact.
Enfin, les stratégies de modération des conflits de codes correspondent à la diminution du conflit qui est parvenu à
s’installer. L’individu peut pour cela investir inégalement les valeurs en contradiction, ce que l’on appelle la
pondération différentielle des valeurs en opposition. Il peut aussi limiter la perception de l’élément ressenti comme
pénible, ou bien alterner les codes en compensant une activité culpabilisante au vu des valeurs d’origine par un fort
investissement dans une autre activité qui y est rattachée.
Le deuxième bouleversement auquel le sujet migrant doit faire face concerne les atteintes à l’image de soi
résultant de l’influence de la situation de dominé du migrant dans la société d’accueil. D’après Camilleri (1990),
cette situation a pour conséquence la prescription par le dominant à l’individu dominé d’un ensemble de
caractéristiques connotées le plus souvent négativement : jugements de valeur et stéréotypes racistes attribués au
groupe d’appartenance et aux rôles sociaux. La structure identitaire s’élabore alors en fonction de ces prescriptions
qui ne tiennent pas compte de la réalité de l’individu.
texte 3
Face à cette atteinte à l’auto‐attribution de la valeur, le sujet peut user de plusieurs stratégies moins complexes
que celles concernant la préservation de la cohérence, mais cela ne signifie pas qu’elles n’ont pas leur importance
pour lui sur le plan pratique. Les migrants ont recours à deux types de stratégies :
23
D’une part, il y a les « identités dépendantes » qui contribuent à maintenir l’identité du sujet migrant sous la
dépendance des injonctions identitaires de l’environnement. Dans cette modalité, les migrants intériorisent l’image
négative prescrite et sont donc portés à signifier leur réalité et leurs valeurs selon les injonctions de la société, ce
que Camilleri (1990) appelle l’« identité négative ». D’autres essaient d’évacuer les jugements dépréciatifs de la
part de la société d’accueil en s’immergeant totalement dans l’ensemble socioculturel. Ils recourent alors à
l’assimilation et déplacent l’image négative vers les autres membres de la communauté d’origine : il s’agit de
l’« identité négative déplacée ». Le sujet peut également se distinguer en prenant conscience de sa singularité sans
intérioriser la dévalorisation, l’écart mis entre lui et son environnement diminuant l’impact des prescriptions
négatives. Dans ce cas, on parlera d’« identité par distinction ».
D’autre part, on trouve les « identités réactionnelles » qui expriment une volonté du sujet de s’émanciper de
l’image négative prescrite. En effet, afin d’éviter la dévalorisation, certains sujets vont revendiquer leur origine, soit
en l’utilisant comme bouclier pour se protéger des autres, perçus comme dépréciateurs (identité défense), soit en
sur‐affirmant les caractères stigmatisés afin d’échapper ainsi aux sentiments dévalorisants (identité polémique).
Camilleri (1996a) ajoute que, pour échapper à la dévalorisation, certains sujets revendiquent leur appartenance au
groupe d’origine, alors qu’ils rejettent ses valeurs dans leurs actes (identité de principe).
Comme nous pouvons le remarquer dans le tableau 1, la théorie des stratégies identitaires est particulièrement
diversifiée et riche. Exposer toutes les stratégies identitaires étudiées est un exercice ardu car celles‐ci présentent
de nombreuses variantes selon les auteurs et parfois chez un même auteur (Amin, 2007).
« groupe dominant » qui jouit d’une influence culturelle plus forte que l’autre groupe, dit « groupe dominé »,
souvent composé de migrants et de leurs descendants (Berry et Sam, 1997).
L’individu dans une situation d’acculturation recourt à des stratégies pour s’adapter à la nouvelle société. Ces
stratégies comprennent : le niveau attitudinal, ou attitudes d’acculturation, relatif au positionnement de l’individu
entre les deux cultures en contact : le niveau comportemental, qui concerne les changements de comportements
individuels et de conduites sociales dans la nouvelle société (Sabatier et Berry, 1994). Certaines situations
d’acculturation représentent de nombreuses sources de difficultés et, si cela est problématique, on observe un état
de stress, soit le stress d’acculturation (Berry, 1980 et 2000; Berry et Sabatier, 2010; Berry et Sam, 1997).
Le choix des stratégies d’acculturation se fait d’abord en fonction du positionnement de l’individu entre sa culture
d’origine et celle de la société d’accueil. Selon Berry (2000), le niveau attitudinal détermine le niveau
comportemental et le stress d’acculturation. L’individu se positionne entre les cultures en contact selon deux
dimensions : la première concerne la volonté d’avoir des contacts et des participations avec la société d’accueil et
d’adopter ses valeurs. La deuxième est liée au maintien de la culture d'origine, de l’identité culturelle et de ses
coutumes au sein de la société d’accueil. Ces dimensions se formulent en deux questions que se pose tout individu
migrant, d’origine immigrée ou faisant partie d’une minorité culturelle :
Oui Non
Oui
Intégration Assimilation
Contact et participation avec
l’environnement socioculturel :
Est‐il important d’établir des relations
avec la société d’accueil ? Séparation /
Non Marginalisation
Ségrégation
Dans l’intégration, l’individu veut à la fois maintenir sa culture et son identité d’origine et avoir des contacts avec la
société d’accueil. Il participe ainsi à la vie sociale dans la société d’accueil tout en conservant sa culture d’origine.
Dans ce cas, il existe plusieurs groupes ethniques distincts, coopérant tous au sein du système social général; le
modèle multiculturel canadien en est un exemple (Guimond, 2010). L’individu peut alors mélanger les valeurs de sa
culture d’origine et celles de la culture de la société d’accueil.
Avec l’assimilation, l’individu abandonne son identité et sa culture d’origine et cherche à établir des relations avec
la société d’accueil. Il adopte alors la culture de la société d’accueil au détriment de sa culture d’origine. Cela peut
conduire à l’absorption du groupe d’acculturation par le groupe dominant (Sabatier et Berry, 1994).
Par la séparation, l’individu cherche à conserver son identité et sa culture d’origine, tout en évitant volontairement
des interactions ou des relations avec la société d’accueil. Si cette absence de relation avec la société d’accueil est
imposée par cette société elle‐même, on parlera davantage de « ségrégation ». Comme Berry et Sabatier (2010) le
font remarquer, c’est l’origine du choix (libre ou imposé) qui détermine ici la stratégie (séparation ou ségrégation).
Enfin, la marginalisation conduit l’individu à perdre son identité culturelle sans pouvoir établir des interactions ou
des relations avec la société d’accueil. Plusieurs chercheurs parlent dans ce cas d’identité aliénée (Sabatier et Berry,
1994). Cette situation est difficile à cerner avec précision et s’accompagne de confusion identitaire collective et
individuelle, d’angoisse et de stress. Elle relève plutôt de situations pathologiques et pourrait être le résultat de
discrimination et d’exclusion à l’égard de l’individu migrant (Berry, 1980 et 2000).
texte 3
Approches différentes des contacts de cultures
Notre première interrogation concerne la différence conceptuelle entre ces deux approches distinctes des
phénomènes de contacts de cultures, l’une s’inscrivant dans la tradition francophone de la recherche
interculturelle francophone, et l’autre dans la tradition anglophone. Le premier point de divergence concerne le 25
concept d’acculturation. Critiqué par certains chercheurs francophones (Sabatier et Boutry, 2006), le concept
d’acculturation serait imprégné d’ethnocentrisme et difficilement dissociable du champ de l’anthropologie
culturelle pour être utilisé dans un autre champ des sciences humaines. En effet, l’anthropologie culturelle est liée
à l’époque du colonialisme et de fait, le terme d’acculturation est marqué par les idéologies et les conceptions
asymétriques des relations entre cultures véhiculées à l’époque. Autrement dit, l’acculturation a une connotation
unilatérale. Bien que Redfield, Linton et Herskovits (1936) aient mis l’accent sur les changements mutuels, ces
relations sont souvent asymétriques : une culture dominante qui impose son modèle à une culture dominée qui
doit s’y conformer (Vasquez, 1984). La notion d’acculturation impliquerait également un ordre temporel,
diachronique, c’est‐à‐dire qu’il y aurait un changement de contexte dans le temps, une culture (considérée comme
deuxième) se présenterait dans une autre considérée comme première (Clanet, 1990). Ce concept ne peut donc
être appliqué qu’à des individus ayant quitté leur pays d’origine où ils ont acquis la culture de leur groupe ethnique.
Cela n’est pas du tout le cas des jeunes issus de l’immigration, nés et socialisés dans les deux systèmes culturels
(Amin, 2007 ; Manço, 2006).
Toutefois, il faut souligner que ce n’est pas le concept lui‐même mais son utilisation dans certaines études qui ont
eu tendance à développer une conception linéaire et statique de l’acculturation en rappelant que la définition
originelle suppose une interdépendance des cultures (Belkaïd et Guerraoui, 2003).
Certains chercheurs en France préfèrent utiliser le terme d’interculturation (Clanet, 1990; Denoux, 1994 et 1994‐
1995; Guerraoui, 1992). Ce dernier est lié à la synchronie, à l’alternance et à la simultanéité des changements
culturels. Le sujet se structure alors dans une double référence symbolique hétérogène et irréductible à l’un des
deux pôles culturels.
La deuxième différence entre le modèle de Camilleri et celui de Berry concerne la place du « conflit culturel » dans
les processus identitaires des sujets migrants. En effet, dans le premier, le conflit culturel est considéré comme un
postulat pour expliquer les mécanismes identitaires mis en œuvre par des sujets pris individuellement, ce qui n’est
pas le cas dans le modèle de Berry. Il est vrai que le conflit de valeurs existe et influence sans doute les individus
migrants ou issus de l’immigration, mais son rôle nous semble surévalué dans les travaux de Camilleri (1990) et il
pourrait laisser entendre qu’il existe une sorte d’incompatibilité culturelle qui détermine finalement ces processus.
Autrement dit, plus la culture de la société d’accueil et la culture d’origine des migrants sont proches, plus
l’intégration est rapide et facile (Dasen et Ogay, 2000). Il s’agit d’une analyse « manichéenne qui ne fait que
renforcer les stéréotypes » (p. 66), qui ne fait qu’accentuer les visions xénophobes des relations interculturelles.
Bien entendu, Camilleri et tous ceux qui ont travaillé avec lui sont loin de ces représentations racistes, mais il y a un
risque d’effet pervers dans leurs écrits.
La notion de conflit culturel et ses présupposés, souvent définis en termes de perte de repères et de confusions
identificatoires chez les migrants et leurs enfants, impliquent une hiérarchisation linéaire et évolutionniste entre la
culture du pays d’origine perçue comme traditionnelle (archaïque) et la culture de la société d’accueil présentée
comme moderne (évoluée). À partir de là, le fait que le migrant tienne à sa culture d’origine pourrait être
interprété comme une résistance à la société d’accueil, voire une menace. Au contraire, accepter les valeurs
présumées modernes de cette dernière va de pair avec l’intégration. De plus, la dualité tradition/modernité
contient, en elle‐même, un jugement de valeur. Lorsque l’on associe la tradition à une culture d’origine et la
modernité à celle de la société d’accueil, le réductionnisme devient évident (Balkaïd, 2000). La notion de conflit
culturel ainsi que la dualité traditionnel/moderne sont basées sur un jugement comparatif asymétrique. De fait,
nous avons l’impression que plus la culture du sujet migrant est jugée différente de celle de la société d’accueil,
plus elle est jugée traditionnelle, et que cette opposition systématique entre les valeurs peut engendrer, encore
une fois, des dérives.
Sans pour autant ignorer cette conflictualité et le rôle que la différence culturelle peut jouer sur le plan individuel
et collectif dans une situation de contacts interculturels, il semble néanmoins risqué de les mettre à la base d’un
modèle d'analyse des problèmes d'intégration. C’est pour cette raison que Camilleri (1989, 1990) invite à ne pas
confondre différence et hiérarchie. Ce n’est pas la différence en soi qui doit être interrogée, mais le sens donné à
26 cette dernière. En effet, la différence culturelle a longtemps été utilisée par un certain nombre de courants
idéologiques pour justifier les politiques assimilationnistes de l’immigration (Guimond, 2010). À l’inverse, dans ses
RECUEIL DE TEXTES
analyses des processus d’acculturation, Berry (1989, 2000) évoque les rapports entre des groupes dominants et
dominés et leurs rôles dans les mécanismes identitaires, ajoutant ainsi une dimension sociale à la dimension
culturelle mise en avant par Camilleri (1989, 1990).
Enfin, selon ce dernier, la finalité des stratégies identitaires est de réduire la souffrance intrapsychique et de
retrouver l’équilibre du fait de la dévalorisation des migrants par la société d’accueil et des rapports d’inégalité, de
dépréciation, de rejet et de discrimination entretenus. Cette vision négative est constatée dans la plupart des
travaux qui s’appuient sur la théorie des stratégies identitaires. Nous pensons notamment à ceux de Malewska‐
Peyre (1989, 1990). Ceci pourrait être vrai pour la société française qui pratique souvent une politique
assimilationniste de l’immigration (Guimond, 2010). Cette dernière considère le multiculturalisme et
l'hétérogénéité culturelle comme une menace envers l’unité nationale de la France (Clanet, 1990), mais en est‐il de
même pour les autres pays? Le conflit est‐il inhérent aux contacts de cultures? « Tous les auteurs ne partagent pas
cette vision pessimiste et rappellent que l’acculturation ne représente pas seulement un risque mais aussi une
chance » (Dasen et Ogay, 2000, p. 66).
Au Canada, où les travaux de Berry ont débuté, l’idéologie politique est propice au pluralisme culturel, favorisant
ainsi l’adaptation des institutions à la diversité ethnoculturelle et donnant lieu à une tonalité et une vision
optimistes des contacts de cultures dans les recherches sur les stratégies d’acculturation (Berry, 2000; Berry et
Sabatier, 2010; Sabatier et Berry, 1994).
(sociaux, économiques, politiques…) qui influencent l’individu. Même si Camilleri évoque le rôle de la société
dominante dans la dévalorisation de l’image de soi et dans le conflit culturel, ce dernier est un fait objectif résolu
subjectivement car il implique des conflits intra‐subjectifs. Il semble contradictoire de considérer par avance
l’existence d’un risque de conflit intra‐subjectif, alors que la source de celui‐ci est vue comme objective, extérieure
au sujet concerné. Peut‐on imputer la responsabilité de la gestion de la pluralité culturelle et de l’intégration au
dominé (individu) plutôt qu’au système politique, social et économique? (Amin, 2007). Il semble dommage de voir
une telle richesse théorique et scientifique amputée de ces aspects fondamentaux.
Berry parle de « choix » dans les stratégies d'acculturation adoptées, sans prendre en compte le conditionnement
social, historique, idéologique et culturel, qui dépasse souvent l'individu, ainsi que les paramètres psychologiques
inconscients qui s'imposent à lui. Peut‐on alors considérer les relations interculturelles et leurs conséquences
comme émanant d'un choix, soit dotées d'une intentionnalité (Amin, 2005; Andronikof‐Sanglade et Franchi, 2001)?
Pourtant, Berry lui‐même (2000) a souligné l’importance des attitudes de la société d’accueil et de sa politique
envers le groupe dominé dans l’étude de l’acculturation, ainsi que la nécessité de tenir compte de la complexité
des variables qui entrent en jeu (Berry et Sam, 1997).
En réponse à cela, Bourhis, Barrette, El‐Geledi, et Schmidt (2009), Bourhis et Bougie (1998), Bourhis, Moise,
Perreault et Senecal (1997), Bourhis, Personnaz, Barrette et Personnaz (2002) ont proposé le modèle
d’acculturation interactif (MAI) selon lequel les stratégies d’acculturation endossées par les membres de la société
d’accueil ont un impact fort sur les modes d’acculturation des migrants ou des minorités culturelles. Ils rappellent
aussi que les attitudes des membres de deux cultures en contact (minorité/majorité, dominée/dominante,
texte 3
immigrés/société d’accueil) sont influencées par les politiques d’immigration adoptées par le gouvernement au
niveau national. Ce cadre théorique montre que les stratégies d’acculturation ne sont qu’un facteur parmi de
nombreux autres (Dasen, 2001).
27
Des limites méthodologiques
Notre dernière interrogation porte sur l’aspect méthodologique et la pertinence d’une éventuelle généralisation du
modèle des stratégies identitaires et celui des stratégies d’acculturation. Camilleri (1990, 1992) affirme à plusieurs
reprises que sa théorie est généralisable « dans une mesure variable à d’autres sociétés et d’autres groupes
d’immigrés » (1989, p. 62). Pourtant, le modèle des stratégies identitaires a ses limites méthodologiques
concernant cette question. En effet, la typologie proposée par Camilleri a été théorisée et élaborée essentiellement
en France, et uniquement avec une population maghrébine, c'est‐à‐dire dans un contexte socio‐politique de type
assimilationniste et auprès d'une population ayant une relation historique et culturelle particulière avec la société
d'accueil. Dans ce cas précis, il semble discutable de considérer ce modèle comme généralisable sinon universel
(Dasen et Ogay, 2000). Si le chercheur veut « parvenir à une compréhension globale des principes (scientifiques)
généraux qui président aux relations interculturelles, on ne doit pas se cantonner à l’étude d’un seul type de
groupe, appartenant à une espèce de culture et établi dans un certain pays » (Berry, 2000, p. 91). Il est regrettable
que le modèle des stratégies identitaires n'ait pas été mis à l'épreuve sur d'autres populations et d'autres sociétés
d'accueil, comme ont pu le faire Berry et ses collègues (Berry et Sam 1997, Berry, Phinney, Sam et Vedder, 2006).
En effet, le modèle des stratégies d'acculturation a été testé dans différents pays (Australie, Canada, Inde, France…)
et sur plusieurs groupes culturels (Italiens, Coréens, Maghrébins, Turcs…).
L’une des différences importantes entre la recherche francophone et la recherche anglophone se veut
méthodologique. Dans la première, les études sont plutôt qualitatives. Elles se centrent davantage sur la
description des aspects psychiques individuels liés aux phénomènes de contacts de cultures, et les données sont
approfondies, diversifiées et cliniques. Dans la seconde, elles sont davantage quantitatives. Elles visent à expliquer
et privilégient la recherche d’indices sur la dynamique globale des groupes culturels en contact, notamment
comportementaux (Brégent, Mokounkolo et Pasquier, 2008; Sabatier et Boutry, 2006).
Toutefois, si la rigueur méthodologique du modèle des stratégies d'acculturation a permis à l'auteur d'exporter son
modèle, sa simplicité l'a empêché de prendre en compte toute la complexité de l'être humain et l'a dirigé vers une
schématisation et un cloisonnement des stratégies d'acculturation réellement développées. Bien que Berry et Sam
(1997) aient pris en compte la dynamique de ces stratégies en rajoutant des flèches dans le schéma afin de
souligner davantage qu’il y a un continuum de réponse entre oui et non (voir tableau 2), les liens entre ces
stratégies restent ambiguës. En effet, si un même individu peut osciller d’une stratégie à l’autre tout au long de sa
vie, il peut également se situer à un niveau plus ou moins intermédiaire entre elles en fonction de ses interactions
avec le contexte dans lequel il se retrouve. Cette flexibilité et cette variabilité constituent une spécificité du modèle
des stratégies identitaires. À ce propos, Camilleri affirme que la question des stratégies « est évoquée par J. W.
Berry, mais sur un plan très général et sans entrer dans le détail analytique des chercheurs francophones » (1996b,
p. 102).
Les modèles des stratégies identitaires et d’acculturation nous semblent complémentaires pour l’étude des
contacts de cultures. Cette complémentarité se traduit par la présence conjointe des divergences et des
ressemblances sur les aspects contextuels, méthodologiques et conceptuels; ressemblances que nous évoquons
dans cette partie du texte.
Même si le concept d’acculturation a été pendant longtemps biaisé par le fait qu’historiquement il a été le fait
28
d’auteurs issus de sociétés d’immigration (industrialisées), en considérant implicitement ou explicitement qu’il
revenait aux « arrivants » (issus de sociétés non industrialisées) de s’adapter à la culture de la société d’accueil, il a
RECUEIL DE TEXTES
évolué. Par conséquent, nous pouvons à l’instar de Bourhis et collab. (1997) proposer une vision interactive des
phénomènes d’acculturation. Camilleri (cité par Kanouté, 2002), lors de la conférence d'ouverture du VIe congrès
de l’ARIC (Association francophone pour la Recherche Inter Culturelle) en 1996 à Montréal, a souligné que les
stratégies identitaires sont « impliquées » d’une certaine manière dans les stratégies d’acculturation. Ces deux
modèles adoptent la notion de stratégie pour expliquer les conduites des individus dans les situations
interculturelles. Elle se définit « comme des procédures mises en œuvre (de façon consciente ou inconsciente) par
un acteur (individuel et collectif) pour atteindre une, ou des, finalités (définies explicitement ou se situant au
niveau de l’inconscient), procédures élaborées en fonction de la situation d’interaction, c’est‐à‐dire en fonction des
différentes déterminations (socio‐historiques, culturelles, psychologiques) de cette situation » (Lipiansky, Taboada‐
Léonetti et Vasquez, 1990, p. 24). Le choix d’usage de cette notion réside dans l’idée que les individus sont des
sujets acteurs capables d’agir sur leur identité, « cette conception est une conséquence logique de la définition de
l’identité comme résultat d’une interaction et non comme une définition substantiviste » (Taboada‐Léonetti, 1990,
p. 49). Ainsi, dans les deux approches, les comportements des individus en situation interculturelle sont issus des
processus stratégiques résultant de leur élaboration individuelle et collective, et expriment, dans leur mouvance,
les adaptations opérées, au jour le jour, en fonction de la variation des situations et des enjeux qu’elles suscitent.
Cependant, le nombre de stratégies d’acculturation identifiées étant relativement réduit, il est nécessaire de les
articuler avec les nombreuses nuances et détails introduits par Camilleri (Dasen et Ogay, 2000).
Les deux approches partagent également l’idée selon laquelle les stratégies d’acculturation et identitaires sont
multidimensionnelles. On ne peut situer l’individu sur une seule dimension à mi‐chemin entre les deux cultures en
contact. En ce sens, le modèle d’acculturation de Berry (1989, 2000) se base sur le croisement de deux dimensions :
la volonté d’avoir des contacts et des participations avec la société d’accueil et d’adopter ses valeurs, et la volonté
de maintenir sa culture d'origine. S’il fallait faire le lien avec le modèle des stratégies identitaires de Camilleri (1989,
1990), la première correspond au pôle pragmatique de l’identité dont la fonction est adaptative. Il s’agit de trouver
une place psychologique et sociale admissible. La deuxième renvoie au pôle ontologique. La fonction est ici
intégratrice, il faut préserver le moi en tant qu’unité intégrée.
Malgré cette complémentarité des deux modèles tant au niveau de la notion de stratégie qu’au niveau de la notion
d’identité dans une situation de contacts de cultures, ils se sont essentiellement développés en parallèle. Il nous
semble pourtant heuristique de proposer une articulation de ces deux approches, en précisant les stratégies
identitaires correspondant à chaque stratégie d’acculturation, comme nous le proposons dans le tableau suivant
(tableau 3).
texte 3
tenir compte de tous les éléments suppression de l’un des ses deux
culturels en opposition. termes
OUI
Processus
d’acculturation : Logique rationnelle : Survalorisation de la fonction
29
Contact et participation réappropriation, dissociation, pragmatique :
avec l’environnement articulation organique des contraires, investissement plus ou moins exclusif
socioculturel (Est‐il suspension de l’application de la dans le système d’accueil, primauté
important d’établir des valeur, valorisation de l’esprit aux de la volonté d’adaptation
relations avec la société dépens de la lettre. (opportuniste complet).
d’accueil ?)
Attitude de séparation Marginalisation1
Processus identitaires :
Valoriser le pôle Stratégies identitaires pour rétablir Situation ne permettant pas d’éviter
pragmatique de une unité de sens par la cohérence le conflit.
l’identité simple.
Perte totale de cohérence :
NON Survalorisation de la fonction
ontologique : délinquance, errance, exclusion
(violence, agressivité, drogue…)
investissement plus ou moins exclusif L’agressivité devient un mode de
dans le système d’origine communication
(communautariste, fondamentaliste,
conservateur).
En effet, les stratégies d’acculturation telles qu’elles étaient proposées par Berry (1989, 1990, 2000) sont des
attitudes qui renvoient aux préférences individuelles et à des positionnements d’« idéal type » dans la société (soit
1
Nous ne pouvons pas considérer la marginalisation comme une stratégie ou une finalité, mais plutôt comme une situation
pathologique comme le souligne Berry lui‐même (2000). Cette situation n’a pas d’équivalant dans le modèle de Camilleri (1990).
Il en est de même pour les stratégies de modération des conflits du modèle de Camilleri, qui n’ont pas d’équivalant dans le
modèle des stratégies d’acculturation de Berry.
la façon dont on aimerait vivre idéalement). Par ces positionnements, l’individu place l’unité de sens et la
cohérence identitaire comme finalité. Pour atteindre ces deux objectifs, il met en place des stratégies identitaires
conscientes ou non (ce sont des comportements) qui restent au niveau de la « réalité effective » (ce qu’on fait en
réalité et comment s’y prendre pour vivre) (Camilleri, 1996a). Nous pouvons donc considérer les stratégies
identitaires comme des moyens (comportements) mis en œuvre en vue de finalités (attitude d’assimilation,
d’intégration et de séparation). Autrement dit, les stratégies identitaires illustrent les processus d’acculturation et
permettent de saisir la dynamique de la restructuration identitaire à l’œuvre dans ces processus (Camilleri, 1990).
Partant d’une approche interactionniste de l’identité, les analyses des stratégies identitaires adoptées et des
contacts de cultures doivent garder un certain déterminisme, tout en considérant l’individu comme singulier. Il faut
comprendre l’individualité comme issue de différentes influences environnementales et accorder à l’individu un
caractère unique. Les stratégies identitaires peuvent alors correspondre à une création propre à chaque individu,
répondant aux exigences sociales et psychologiques.
Cette articulation entre les deux modèles a comme objectif de stimuler la réflexion sur la manière d'intégrer les
processus psychologiques individuels et l'influence sociale (des groupes, du contexte socio‐politique), sur
l'utilisation des stratégies d'acculturation des immigrants, notamment en termes de choix et d'impacts. Bien
évidement, cette proposition ne prétend être ni exhaustive et exclusive, ni un modèle et les limites de cet article ne
permettent pas de l’approfondir. Elle constitue néanmoins une ouverture pour toute recherche en psychologie
interculturelle ayant comme objectif de mettre en évidence les caractères dynamiques et stratégiques de l’identité
qui naissent de l’interaction sociale et de la relation dialectique entre le social et le personnel, entre l’individuel et
le collectif dans une situation interculturelle.
Quant à la méthodologie, il serait nécessaire de mettre cette articulation à l’épreuve des faits en s’appuyant sur
30 une approche qualitative et quantitative, privilégiant ainsi des méthodes mixtes qui prennent en considération le
caractère dynamique de l’identité et le caractère composite des stratégies d’acculturation (Brégent, Mokounkolo et
RECUEIL DE TEXTES
Pasquier, 2008).
Conclusion
En proposant une approche basée sur différents niveaux d’analyse et construite à partir du concept de l’identité
dans ses multiples dimensions (personnelle et collective, attitudinale et comportementale, sociale et culturelle),
nous avons cherché à mettre en avant toute la complexité de la psychologie interculturelle.
Malgré le risque de rendre difficile l’étude des contacts de cultures, cette multidimensionnalité, présentée dans le
tableau 3, permet néanmoins de rendre compte de la complexité du phénomène en question. Ceci est
indispensable au travail d’observation du chercheur, lui‐même évoluant dans un contexte socio‐politique et
culturel donné, tout en étant lui aussi, à l'instar des populations migrantes qu’il étudie, en situation interculturelle
(Derivois, 2007).
L’objectif de l’articulation des stratégies identitaires et des stratégies d’acculturation proposée dans cet article est
d’une part de dépasser un cloisonnement scientifique et idéologique et, d’autre part, de nous extraire d’un
« ethnocentrisme disciplinaire » (Clanet, 1990, p. 201), qui aboutit dans la plupart des cas à un processus de
catégorisation et à un antagonisme entre un « nous » qui serait dans le vrai et un « eux » qui serait dans l’erreur.
Cette catégorisation est le résultat des constructions historiques et culturelles des notions clés (culture, race,
ethnie) de la recherche interculturelle (Troadec, 2001), notions qui ont longtemps à la fois nourri et affaibli la valeur
conceptuelle de l’identité.
L’une des principales limites de cette réflexion théorique concerne le manque d’une analyse systématique des
bases empiriques du modèle des stratégies identitaires et de celui des stratégies d’acculturation. Cette question
incontournable aurait allongé considérablement ce document. Les travaux empiriques ayant validé chacun des
modèles et la mise à l’épreuve de notre proposition d’articulation devront faire l’objet de recherches futures.
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5 Edward T. Hall
CONTEXTE ET SIGNIFICATION
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Paris : Seuil.
texte 5
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RECUEIL DE TEXTES
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TEXTE 6
TEMPS ALLEMANDS
DOCUMENTS
ET TEMPS FRANÇAIS
DOSSIER Une éclairante théorie
CHRISTOPH I. BARMEYER - ÉRIC DAVOINE
texte 6
les organisations franco-allemandes révèle de nombreuses différences
de comportement que l'on peut interpréter à partir de différentes caté-
gories culturelles, par exemple les styles de communication, le rapport à l'au-
torité ou encore le rapport au temps. Le plus célèbre modèle d'analyse des 61
différences franco-allemandes de comportement est probablement celui de
l'anthropologue américain Edward T. Hall, lié à la perception du temps. (1)
Considérant que les membres d'un même groupe social ou culturel partagent
une conception similaire de la temporalité et que cette conception de la tem-
poralité est, comme le système de valeur, un élément fondamental d'une
société ou d'une culture, Hall interprète les différences de comportement
observées par les protagonistes d'interactions franco-allemandes comme
étant liées à deux conceptions différentes du temps, le comportement des
Français semblant correspondre à une culture temporelle polychronique alors
que celui des Allemands correspondrait à une culture temporelle monochro-
nique. (2) Intellectuellement stimulant et conforté par de nombreuses anec-
dotes, ce modèle connaît un réel succès auprès des spécialistes comme du
grand public, il n'en est pas moins théoriquement et empiriquement discutable.
Après avoir rappelé les éléments du modèle monochronie/polychronie de Hall,
nous présenterons dans une deuxième partie les principales critiques théo-
riques que l'on peut lui adresser puis nous rendrons compte des résultats de
plusieurs études empiriques qui permettent de valider, mais en nuançant voire
en reformulant le modèle initial.
(1) Voir par exemple C.I. Barmeyer, C.I.: Mentalitätsunterschiede und Marktchancen im Frankreichgeschäft. Zur
interkulturellen Kommunikation im Handwerk, St. Ingbert, Röhrig, 2000 ; H.-J. Brink/E. Davoine/H. Schwengel
(Ed.) : Management und Organisation im deutsch-französischen Vergleich, Berlin, Spitz, 1999 ; J.-C. Usunier :
Confiance et performance : essai de management comparé France/Allemagne, Paris, Vuibert, 2000.
(2) Cf. E. Hall, M. Reed-Hall : Guide du comportement dans les affaires internationales, Paris, Points Seuil, 1990 ;
E. Hall : La danse de la vie, temps culturel et temps vécu, Paris, Points Seuil, 1984.
56
10-4 BarmeyerP.56 02.12.2008 17:15 Uhr Page 57
texte 6
çaises, sur l'importance particulière des réseaux de relations personnelles ainsi
que sur le téléscopage permanent de conversations privées et professionnelles
dont le meilleur exemple reste la tradition du « repas d'affaires ». De même, le 63
système M semble trouver une illustration dans la structuration « allemande » de
la communication et des journées de travail, ces dernières s'achevant avec cette
notion intraduisible en français de Feierabend, limite stricte du temps profession-
nel et du temps privé. On trouvera également dans l'étude de Hall et de Reed-
Hall plusieurs illustrations du « monochronisme » des Allemands et du « poly-
chronisme » des Français vis-à-vis de la précision de la programmation et de la
répartition dans le temps des activités ainsi que vis-à-vis du respect des
échéances de cette programmation. La langue renseigne aussi sur les différents
systèmes temporels, comme le soulignent les proverbes à caractère normatif
Eins nach dem anderen, Immer schön der Reihe nach, qui n'ont pas d'équivalent
en français. Certains mots allemands, comme Zeitpunkt, Zeitraum ou Zeitplan
ne peuvent pas non plus être traduits exactement – les mots moment/date ou
emploi du temps restent plus vagues et renvoient à des plages horaires, dont les
frontières sont moins clairement segmentées et délimitées.
Critiques du modèle
Plusieurs critiques théoriques et méthodologiques peuvent être formulées contre
le modèle M/P. (3) La première de ces critiques est liée à l'héritage anthropolo-
gique du modèle. Les deux types culturels de comportements qui sont définis
correspondent en effet à une opposition classique en anthropologie entre com-
portements de sociétés traditionnelles et comportements de sociétés indus-
(3) Cf. E. Davoine : Zeitmanagement deutscher und französischer Führungskräfte, Wiesbaden, DUV, 2002.
58
10-4 BarmeyerP.56 02.12.2008 17:15 Uhr Page 59
Une deuxième critique que l'on peut adresser au modèle de Hall est sa logique
bipolaire d'opposition ou d'antagonisme, qui conduit à une survalorisation à la
fois des différences et de la catégorie « culture nationale » pour interpréter les
différences de comportements. C'est à partir des variables comme la relation
64
au temps, la relation à l'espace, la relation à la propriété, à la famille..., caté-
gories culturelles fondamentales, que Hall interprète des différences de com-
RECUEIL DE TEXTES
texte 6
teurs, partagés plus ou moins consciemment par un groupe spécifique d'indi-
vidus avec une certaine permanence, qui associent certaines caractéristiques
ou certains attributs à un autre groupe spécifique d'individus. (6) Simplifica- 65
teurs de la réalité, les stéréotypes permettent certes de classifier et d'orienter
nos perceptions, les stéréotypes nationaux permettent aussi à un groupe
social de définir et d'exprimer son identité par rapport à un autre groupe, mais
ils peuvent aussi entraîner une distorsion de nos perceptions. Par exemple,
on peut supposer que le modèle Monochronie/Polychronie est conforté par les
stéréotypes populaires du Français « débrouillard et peu structuré » et de
l'« Allemand efficace et organisé », qu'il contribue d'ailleurs à reproduire. Enfin,
on peut reprocher à Hall de ne proposer qu'une faible validation empirique de
son modèle. Il donne en effet rarement des détails précis sur la démarche de
ses enquêtes empiriques dans ses ouvrages, écrits pour un grand public, et
semble de plus préférer à une démarche d'étude empirique structurée les inter-
prétations exhaustives d'anecdotes recueillies au cours d'entretiens informels
avec des interlocuteurs très variés.
(4) Cf. J. Pateau : « Le modèle franco-allemand » In : Zielsprache Französisch, Jg.25, Nr.4, 1993, S. 204.
(5) Cf. J. Demorgon : L''Histoire interculturelle des sociétés, Paris, Anthropos, 1998.
(6) J. P. Gruère, P. Morel : Cadres français et communications interculturelles, Paris, Eyrolles, 1991.
60
10-4 BarmeyerP.56 02.12.2008 17:15 Uhr Page 61
(7) Cf. M. Fischer : Interkulturelle Herausforderungen im Frankreich-Geschäft, Wiesbaden, DUV, 1996 ; K. Von
Helmolt, B. Müller-Jacquier : Französisch-deutsche Kommunikation im Alltag, Universität Bayreuth, 1994,
J. Pateau : Une étrange alchimie : la dimension interculturelle dans la coopération franco-allemande, Paris,
CIRAC, 1998.
(8) Cf. JPB : Studie über deutsch-französisches Management, Paris-Le Vésinet, 1990.
(9) Soit 17 items dʻaffirmation de type « Le temps, cʼest de l'argent » avec une échelle de sept degrés d'accords
avec l'affirmation. Cf. J.-C. Usunier : Perception du temps des affaires et cultures nationales, Sciences de Ges-
tion, 1991, n° 17, p. 81-114.
61
10-4 BarmeyerP.56 02.12.2008 17:15 Uhr Page 62
les questions relatives à la polychronie. Considérant les résultats des autres pays
qui paraissent peu plausibles en les confrontant aux observations de compor-
tement, Usunier va mettre en évidence un phénomène de divergence entre
modèles idéaux et comportements réels, voire un phénomène d'emprunt cultu-
rel. Pour lui, on peut attribuer le décalage entre réponses et comportements
observables à une certaine schizophrénie culturelle : on trouve dans ces pays
des proverbes qui peuvent être vus comme des comportements idéaux et qui
sont très proches des affirmations du questionnaire, mais apparemment pas de
la réalité. Le modèle de management anglo-saxon et la culture anglo-saxonne
jouissent d'un certain prestige dans plusieurs pays, d'où une stratégie d'emprunt
culturel auprès des répondants. Ces résultats montrent aussi à quel point il est
difficile de se fier aux seules déclarations d'individus, que ce soit dans le cadre
d'entretiens ou de réponses à un questionnaire, sur une thématique aussi nor-
mative que celle de la perception du temps.
Une autre étude comparative, menée par l'anthropologue américain Robert
Levine (10) sur les rythmes temporels culturels dans 31 pays, présente l'intérêt
d'être basée sur des critères indépendants des discours et des interprétations
texte 6
de personnes interrogées. Levine s'intéresse à l'influence du temps quantitatif
de l'horloge sur la perception du temps subjectif des groupes nationaux, c'est-
à-dire en termes halliens, à l'importance de la dimension monochronique des 67
systèmes culturels nationaux. Pour évaluer ces différences de rythme tempo-
rel, l'équipe de Levine a retenu trois indicateurs de mesure particulièrement
originaux qui ont été évalués dans chaque pays de l'enquête : la précision des
horloges dans les lieux publics, la rapidité de personnes marchant dans la rue
et le temps de traitement d'une lettre dans un bureau de poste local (avec
achat de timbres et remise de monnaie). Les résultats présentent les Alle-
mands à la troisième place après les Suisses (de loin les premiers) et les Irlan-
dais. Les Français n'arrivent qu'à la 11e place, après divers pays comme le
Japon, l'Angleterre, la Suède, les Pays-Bas mais aussi l'Italie, et avant des
pays d'Europe de l'Est, d'Asie, d'Afrique et d'Amérique du Sud, mais aussi
avant les États-Unis et le Canada. Ici, les résultats confirment une concep-
tion culturelle allemande de la temporalité plus quantitative et plus
monochronique que la conception française dans le cadre d'un classe-
ment international qui peut paraître assez plausible.
(10) Cf. R. Levine : Eine Landkarte der Zeit : Wie Kulturen mit Zeit umgehen ?, München, Piper, 1997.
62
10-4 BarmeyerP.56 02.12.2008 17:15 Uhr Page 63
DOCUMENTS
Managers Managers Validité de
allemands en français en différence
France Allemagne
n = 84 n = 86
1. Il y a trop de communication 2,33 2,99 Très significatif
écrite en interne
Tableau 1 : Moyennes des jugements sur les facteurs de perturbation de la gestion du temps chez les mana-
gers français et allemands en contexte étranger (1: pas du tout dʻaccord, 5: tout à fait dʻaccord)
plus directif et plus présent (2), mais les tests statistiques révèlent une validité
plutôt faible des différences. Seules les affirmations portant sur la communica-
tion écrite et la communication informelle font apparaître des différences par-
ticulièrement significatives. Les résultats contredisent également d'autres dif-
férences « classiques » et stéréotypiques, et plus particulièrement les
différences qui pourraient être interprétées plus objectivement comme source
de dysfonctionnement pour la gestion du temps, comme le manque de prépa-
ration (7) des Français ou la communication souvent redondante des Alle-
mands (8). Les réponses correspondant à l'affirmation (4) obligent aussi à rela-
tiviser l'idée (fausse ?) d'une communication allemande consensuelle, rappelant
que le consensus naît d'une Auseinandersetzung par définition conflictuelle.
Nous observons également une grande similitude de réponses pour les autres
questions portant sur les dysfonctionnements de la gestion du temps (retards,
mauvaise préparation…), la délégation ou la programmation des tâches. Par
contre, l'étude fait ressortir deux modèles de communication et de relation de
travail distincts, français et allemand, qui pourraient correspondre aux sys-
tèmes P et M de Hall. Ainsi, les réponses du tableau 2 pour les variables 1
texte 6
et 2, relatives à la disponibilité vis-à-vis d'autres acteurs (qu'ils soient collabo-
rateurs, supérieurs hiérarchiques ou clients), présentent des différences
remarquablement significatives. Cette disponibilité ou cette réactivité vis-à-vis 69
des demandes des autres acteurs apparaît donc sur le plan statistique comme
une dimension plus spécifiquement française de la perception du rôle de
manager, qui entraîne une gestion du temps plus réactive et relationnelle.
Les résultats de l'étude font à la fois apparaître une conception assez similaire
de la gestion des tâches entre les Français et les Allemands interrogés, mais
elles mettent aussi en évidence de fortes différences concernant la priorité des
contacts personnels et la forme de ces contacts. La plus forte disponibilité/réac-
tivité des managers français ainsi que le style de communication plus informel
qui semble marquer la culture observable des organisations françaises vient
confirmer les observations de Hall et les études de cas de management inter-
culturel franco-allemand, même s'il s'agit plus ici d'une perception du rôle mana-
gérial que d'une perception différente de la temporalité.
Une dernière étude menée par Christoph Barmeyer (11), moins strictement
centrée sur la gestion de temps, mais sur les styles d'apprentissage et de tra-
vail des futurs managers allemands et français, montre enfin un lien entre tem-
poralité et styles cognitifs, considérant que la structuration mentale et cognitive
prépare et organise les activités à exécuter, et donc influencera le comporte-
ment de travail et la gestion du temps. (12) L'enquête a été réalisée auprès
(11) Barmeyer, Christoph I. (2000) : Interkulturelles Management und Lernstile. Studierende und Führungskräfte
in Frankreich, Deutschland und Québec. Frankfurt/New York, Campus.
(12) Jackson, Terence (1995). « European Management Learning. A Cross-cultural Interpretation of Kolbʼs Lear-
ning Cycle », Journal of Management Development, 14 (6), p.42-50 ; Sternberg, Robert J. (1997). Thinking
Styles. Cambridge, Cambridge University Press.
64
10-4 BarmeyerP.56 02.12.2008 17:15 Uhr Page 65
DOCUMENTS
Managers Managers Validité de
allemands français différence
n = 204 n = 188
1. Vous devez être disponible 3,39 4,38 Très significatif
pour les urgences de vos
collaborateurs
Tableau 2 : Moyennes des jugements sur les contraintes de la gestion du temps des managers français et
allemands dans leur contexte national. (1 : pas du tout d'accord, 5 : tout à fait d'accord)
chaque individu perçoit, saisit, interprète et vit une situation de manière diffé-
rente et en capte des informations qu'il transforme en savoir et en action.
Conséquence de cette hypothèse, il existe différents modes d'apprentissage
et de styles de travail individuel qu'on peut essayer de caractériser sous forme
de typologie, ce que permet de faire le RSA. L'apprentissage par expérience
est conçu comme un cycle en quatre phases, qui sont la sensation, l'observa-
tion, la pensée et l'action. Ils se décomposent de la façon suivante :
1. l'individu est confronté directement à une nouvelle expérience (Expérience
concrète) ;
2. cette expérience va faire l'objet d'une réflexion et être considérée sous de
multiples perspectives (Observation réfléchie) ;
3. puis des concepts vont être élaborés pour intégrer l'observation dans des
théories logiques (Conceptualisation abstraite) ;
4. enfin, l'individu doit être en mesure d'utiliser ces théories pour élaborer des
décisions et des réponses aux problèmes (Expérimentation active).
Le cycle décrit donc la manière selon laquelle l'expérience est captée et traitée
pour finalement être soumise à un processus de conceptualisation qui influen-
cera d'autres actions. Partant du modèle de Hall, les dimensions de l'observa-
tion réfléchie (2) et de la conceptualisation abstraite (3) correspondraient à une
(13) Kolb, David A. (1984). Experiential Learning. New York, Prentice Hall ; HayGroup : Répertoire des Styles
d'Apprentisage, Boston, 1999.
65
10-4 BarmeyerP.56 02.12.2008 17:15 Uhr Page 66
texte 6
Les résultats révèlent des différences des styles d'apprentissage chez les futurs
managers français et allemands concernant les dimensions « expérience
concrète », « conceptualisation abstraite » et « expérimentation active ». Les
71
différences de réponses pour les phases « observation réfléchie » et « expé-
rimentation active » sont peu significatives. Par contre, la dimension « expé-
rience concrète », qui renvoie à la polychronie (et à la dimension relationnelle
de l'expérience) est bien plus prononcée chez les Français, tandis que la dimen-
sion « conceptualisation abstraite », qui renvoie à la monochronie (et à la pro-
grammation de tâches) est plus prononcée chez les Allemands, des résultats
qui confirment comme l'étude précédente deux conceptions différentes, cultu-
rellement marquée, de l'environnement, de l'action et de la relation.
66
TEXTE 7
7 DIFFÉRENCES CULTURELLES
FRANCO-ALLEMANDES. UNE VOIE
POUR COMPRENDRE
Thomas Johnen et Frank
Kahnert
ALLEMANDES
Une voie pour comprendre
DOSSIER
L'
texte 7
adjectif « interculturel » et le substantif correspondant, un peu
moins usité, « interculturalité » sont sur toutes les lèvres. Depuis
une dizaine d'années, ce concept a connu une vogue considé-
rable dans les milieux de la recherche universitaire et des institutions écono- 75
miques. Les médias lʼont introduit dans le débat politique et social, en France
comme en Allemagne, où il fait désormais partie du langage courant. Dans un
monde marqué par les migrations et la globalisation des marchés, il semble
qu'on associe à « l'interculturalité » les nombreux espoirs mis dans une coexis-
tence et une collaboration pacifiques et fructueuses entre différentes cultures.
On ajoute volontiers l'adjectif « interculturel » aux mots « dialogue » ou
« échange ». Pour citer un exemple parmi d'autres : d'après une information
parue dans les journaux, à la fin février 2002, le gouvernement fédéral envi-
sage de donner une bien plus grande importance au « dialogue interculturel »
dans les programmes de radio pour l'étranger de la Deutsche Welle.
Le couple « interculturel / interculturalité » relève de concepts récents et sou-
vent employés indifféremment par le public. Ils ont jusque-là vainement atten-
du d'avoir une entrée dans l'ouvrage de référence le plus employé de la langue
allemande, la petite édition du Duden. (2) Le Wahrig a été plus rapide ; dans
son édition actuelle (3), il définit « interculturel » de la manière suivante : «
qui concerne plusieurs cultures, qui leur est commun, qui les relie » ; sont don-
nés comme exemples « un échange interculturel ; une manifestation intercul-
turelle ». Cette définition est vraisemblablement liée à celle d'« international » :
« (…) qui concerne plusieurs États ou plusieurs peuples » (Wahrig, 7/2001),
(4) Au reste, le concept de « culture » qui est sous-entendu dans « interculturel » est souvent flou ; par exemple,
la différence entre « pays » ou « nation » n'est pas nette. (Cette remarque figure dans Fischer 1996 :19)
(5) L'exemple type est le livre de Pateau (1998), devenu un classique en peu de temps.
46
10-2 Johnen P.45 02.12.2008 17:16 Uhr Page 47
les études déjà réalisées (6), on continue à avoir grand besoin de travaux sou-
lignant ces différences. Ce domaine offre également aux groupes d'études fran-
co-allemands un bon moyen de s'entraîner à la métacommunication. Le couple
allemand Kompromiss / français compromis constitue un exemple intéressant.
L'aperçu suivant montre que les définitions des dictionnaires unilingues corres-
pondant au français compromis et à l'allemand Kompromiss ont le même conte-
nu et se réfèrent à des faits identiques. (7)
Il ne ressort pas de ces définitions que l'allemand Kompromiss possède une
connotation totalement positive et qu'en revanche le français compromis, qui
est fréquemment en concurrence avec les termes français accord ou solution,
en ait une négative (8) (selon l'idée que l'interlocuteur avait perdu la face). Les
exemples ci-dessous permettent tout au plus de conclure à une différence dans
l'évaluation des faits entre l'allemand Kompromiss et le français compromis :
1. « Dans la vie, on doit faire des compromis » (Wahrig 5/1988 :769).
Kompromiss Compromis
texte 7
Wahrig (5/1988 : 769) petit Robert
Règlement, accord reposant sur des Arrangement dans lequel on se fait
concessions mutuelles, arrange- des concessions mutuelles (Rey- 77
ment ; concessions Debove/Rey 1993 : 426)
Duden Deutsches Universalwörter- Littré
buch
Accord, spécialement dans le langage
Accord reposant sur des concessions
politique, lorsque des adversaires se
mutuelles (Drosdowski 3/1996 : 868)
font des concessions
Grosswörterbuch Deutsch als
Fremdsprache
Accord conclu lors de négociations ou
d'une polémique où chaque partenaire
accepte une partie des exigences de
l'autre (Götz/Haensch/Wellmann
1993 : 562)
(6) Cf. Leenhardt/Picht (1997). Le dictionnaire de Vanderperen (2/2001) constitue une mine extraordinaire.
Cf. aussi autorité/Autorität Barmeyer (2000/60-61).
(7) Nous nous référons ici à la signification moderne principale. Cependant, contrairement à l'allemand, il existe
en français un sens originel provenant de la langue juridique du Moyen Age : « accord mutuel passé devant
un tribunal afin de se soumettre à une sentence d'arbitrage » (Drosdowski 3/1996 :868) qui coexiste avec le
sens moderne (cf. Rey-Debove/Rey 1993 : 426 ; Rey 2/1998 : 829).
(8) Seul le Robert historique souligne la connotation négative : « (…) Compromis s'est répandu avec le sens
d'“accord obtenu par concessions mutuelles” (1611), rare avant le XIXe siècle (1863) et qui a développé une
valeur péjorative » (Rey 2/1998 :829). Cependant, cette « valeur péjorative » n'existe pas toujours, comme le
montre l'exemple suivant : – « Dans l'immédiat après-guerre, l'Assemblée constituante s'efforça, pour la pre-
mière fois, d'élaborer le compromis social qui faisait défaut au pays, avec la participation active des forces
catholiques, marxistes et laïques » (Le Monde diplomatique, mars 1997). [souligné par les auteurs]
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2. « Celui qui réussit en politique doit également être prêt à accepter des com-
DOCUMENTS
(9) Dans Grappin (1994), ces mots composés sont laissés de côté. Les traductions « prêt à faire des
compromis » de l'allemand kompromissbereit et « esprit de compromis » pour Kompromissbereitschaft chez
Epple/Horn/Klausmann-Molter (5/1999 : 1188) ne vont pas sans poser de problème.
(10) Cf. Les définitions du fédéralisme dans le Wahrig (5/1988 : 490) : « Aspiration à une confédération d'États
ou à un État fédéral avec une large autonomie des États fédérés » et dans le Duden : « Aspiration à l'instau-
ration ou au maintien d'un État fédéral avec une large autonomie des États fédérés » (Drosdowski 3/1996 :523)
qui restituent mieux la conscience générale que des définitions juridiquement plus précises. Dans ce contexte,
il est également intéressant de comparer les conceptions différentes qui sous-tendent l'allemand Staatsgewalt
et Souverenität et le terme français « souveraineté » et l'idée qui en dérive de savoir si des États fédérés comme
les Bundesländer sont ou non des États. Alors qu'Ardant (10/1998 : 37) répond par la négative en raison de
l'absence de souveraineté externe – « L'État fédéral est composé par un certain nombre d'entités, dont le nom
varie : États fédérés, cantons, Länder…, qui ont les apparences d'un État (Constitution, Parlement, gouverne-
ment, tribunaux), mais qui sont privées de la souveraineté externe (…) Les États fédérés ne sont donc pas de
véritables États » (souligné par les auteurs), on lit dans l'officieux Tatsachen über Deutschland, diffusé par les
représentations allemandes à l'étranger : « La République fédérale d'Allemagne se compose de 16 Bundeslän-
der. Les Bundesländer ne sont pas des provinces, mais des États ayant un pouvoir propre » (souligné par les
auteurs) (Tatsachen über Deutschland, p.180). De manière intéressante, la traduction française de 1993 est
devenue : « Les Länder fédérés ne sont pas seulement (sic) des provinces, ce sont aussi des États possédant
leur propre souveraineté » (Allemagne : faits et réalités, p.149), faute qui, par exemple, n'a pas été commise
par le traducteur ou la traductrice de l'édition destinée à la République fédérative du Brésil (cf. Perfil da Ale-
manha, p.180).
48
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texte 7
occasion. A notre avis, il y a là un défi lancé à la recherche interculturelle qui
a été peu relevé jusqu'à présent. Le regard que porte A sur sa propre culture
X complète de manière importante le regard de B qui n'est pas originaire de 79
X. Mais si le chercheur accède à une compréhension approfondie de sa culture
d'origine, il saisira également mieux les processus interculturels entre cette cul-
ture et les autres.
Ce point nous semble mériter une attention particulière dans le contexte fran-
co-allemand. Car enfin, la question de savoir ce qui détermine la culture alle-
mande, est entourée de tabous au moins depuis le Troisième Reich ; elle est
en tout cas souvent considérée comme gênante. Si l'on y répond malgré tout,
c'est généralement par des clichés et non par une connaissance toute en
nuances. Pour faire de la recherche interculturelle, il faut pourtant vouloir com-
prendre sa propre culture. Dans les études de ce type, on range volontiers la
culture allemande dans la rubrique « germano-anglo-saxonne » ; les particu-
larités culturelles de la nation allemande ne sont pas visibles dans une telle
classification.
de manière plus attentive les différences régionales dans les modes de com-
DOCUMENTS
pas non plus que ces enfants d'émigrés pourront éventuellement jouer le rôle
important d'intermédiaires entre la culture de leurs parents et celle du pays
dans lequel ils ont grandi, voire, compte tenu de leur compétence intercultu-
relle, dans d'autres contextes internationaux.
b) Des cours en tandem insérés dans le programme d'études
Il est très réjouissant que chaque année, des milliers d'étudiants passent un
à deux semestre d'études à l'étranger dans le cadre des programmes Socrate,
Erasme et Lingua. Mais, selon nous, jusqu'ici ce potentiel a lui aussi été trop
peu utilisé. Les séminaires de romanistique en Allemagne et les départements
de germanistique en France pourraient là encore institutionnaliser des cours
en tandem en y impliquant des étudiants qui ne sont pas inscrits en philologie
(comme cela se produit déjà de manière ponctuelle). Non seulement les étu-
diants allemands et français y approfondiraient leurs connaissances en langue
étrangère, mais ils apprendraient aussi à découvrir ensemble la culture étran-
gère et à comprendre les structures de plausibilité de leur propre culture et leur
enracinement personnel en elle. Ils apprendraient aussi à développer une
interculture dans le tandem binational. Et pourquoi ne pourrait-on pas aussi
obtenir dans le cadre d'un tel cours en tandem un certain nombre de points
ECTS (14) reconnus dans toute l'Europe comme prestation d'étude ?
(13) Cf. par ex. Barmeyer (2000 : 267-337), Bolten (2001 : 80-104).
(14) Abréviation de European Credit Transfer System.
50
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Internet
Là où les contacts interculturels directs ne sont pas possibles, les séminaires
franco-allemands sur Internet offrent un bon moyen aux écoles et aux univer-
sités, d'étudier par exemple la métacommunication au-delà des concepts. On
peut essayer entre autres : http://www.slf.ruhr-uni-bochum.de/.
Conclusion
Une grande partie de ce qui relève de l'aptitude à agir dans des situations inter-
culturelles a également de l'importance en dehors de celles-ci. Nous pensons
par exemple à des qualités telles que l'empathie, l'aptitude à la métacommu-
nication, l'aptitude à travailler en équipe, la prise de distance avec les rôles
qu'on joue, l'envie d'apprendre, l'autocritique ou la pensée synergique. Leur
acquisition et leur consolidation impliquent également un développement per-
sonnel. (15) La communication interculturelle devrait donc être considérée non
texte 7
comme un problème, mais comme une chance. Car une société dans laquelle
de nombreuses personnes ont acquis cette compétence aura aussi un visage
plus humain. ■
81
(15) Il n'est pas sans intérêt dans ce contexte que les superviseurs et les organisateurs de séances d'entraî-
nement interculturel dans le domaine franco-allemand se perfectionnent eux-mêmes entre autres en psycho-
logie humanistique telles que l'approche centrée sur la personne (Carl Rogers) et l'interaction centrée sur des
thèmes (Ruth Cohn) (cf. http://www.jpb.fr/de/team)
51
TEXTE 8
Résumé
Après la présentation des diverses acceptions du concept d’« interculturel », l’article précise son option
sémantique, issue de la réconciliation du paradigme positiviste et de celui de type constructiviste.
En gros, la première perspective articule la connaissance de l’Autre dans un discours sur l’Autre (perçu
comme membre d’une communauté) et valorise ainsi en priorité les savoirs (modèles) culturels. En
revanche, l’orientation constructiviste déplace l’accent des modes de communiquer des individus-produits-
de-leur-culture-d’origine vers les processus interactifs où l’Autre apparaît comme agent et non plus comme
patient de sa culture. De plus, elle recourt à une éthique égalitaire, de sorte que « dire à (avec) » et « agir
avec » remplacent toute forme d’ « agir sur ».
Par ailleurs, sans nier le potentiel humain d’adaptation à des situations professionnelles en milieu
texte 8
interculturel, il ne faudrait pourtant pas éluder les cas où l’échec de la communication est dû à une série de
pièges, les plus « célèbres » étant la vision ethnocentrique et les représentations stéréotypées.
L’ethnocentrisme, tout comme les jugements rigides, qui négligent le contexte et gomment les nuances,
compromettent, parfois définitivement, le succès d’une coopération ou bien le futur du projet d’une équipe 85
multiculturelle.
réciproque s’avère être l’exception plutôt que la règle. L’auteur plaide pourtant pour une fécondation
mutuelle à travers la transvaluation, c’est-à-dire à travers le retour vers soi d’un regard informé par le
contact avec l’autre :
« Le meilleur résultat d’un croisement des cultures est souvent le regard critique qu’on tourne vers soi ; et
il n’implique nullement la glorification de l’autre. » (1986)
Le dynamisme de l’« interculturel » reflète en quelque sorte le dynamisme des sociétés elles-mêmes. La
diversité culturelle, trait fondamental des sociétés occidentales de nos jours - qui rend problématique le
concept de culture nationale -, les métissages culturels, la mondialisation (des informations, des
échanges…), la multiplication des voyages, des échanges scolaires (professionnels) et des interactions entre
les individus / groupes de diverses cultures impliquent des mutations qualitatives dans le mode d’envisager
l’Autre et sa culture. Cette dernière est habituellement perçue comme « un ensemble de pratiques
communes, de manières de voir, de penser et de faire, qui contribuent à définir les appartenances des
individus, c’est-à-dire les héritages partagés dont ceux-ci sont les produits et qui constituent une partie de
leur identité. » (PORCHER, 1995).
À partir de la prémisse que l’individu est le produit et le porteur de sa culture d’origine, on peut déduire que
dans toute rencontre interculturelle (c’est-à-dire entre personnes de cultures différentes) les interlocuteurs
se comportent selon les valeurs et les normes qu’ils ont intériorisées. En ce sens, l’objectif de l’interculturel
serait de créer des connexions entre les cultures en présence, par la reconnaissance et l’accommodement
réciproque pour que la communication réussisse.
Objet d’étude - les différences entre les cultures nationales que les communicateurs ont assimilées et qu’ils
actualisent lors des échanges langagiers -, mais aussi méthode d’analyse, contrastive ou bien comparative,
l’interculturel s’étend à un nombre toujours croissant de domaines disciplinaires : philosophie,
anthropologie, histoire, littérature, science, management, marketing, etc.
La plupart des recherches dites « interculturelles » sont d’orientation culturaliste et visent à l’acquisition
d’une compétence culturelle, nécessaire à la l’échange verbal efficace en contexte pluriculturel. Elles sont
axées le plus souvent sur la description et la comparaison des cultures dominantes d’un pays, d’un
phénomène dans plusieurs cultures, ou des processus mis en jeu par la rencontre des personnes de cultures
d’appartenance différentes. Inscrits dans un paradigme positiviste, ces types de recherches admettent que la
culture a une existence en dehors de l’individu, qu’elle se définit en termes de structures (de catégories) et
que ses composantes influent sur l’identité individuelle. La (re)connaissance des différences culturelles
équivaudrait alors à la (re)connaissance de l’étranger, réduit par là à une culture d’origine, laquelle devient
à son tour objet de controverses, vu que les sociétés modernes offrent une multitude de choix en matière de
valeurs, normes ou pratiques.
texte 8
et dans quels cas il est préférable de ne pas en user. En d’autres mots, connaître un ensemble de règles de
corrélation entre l’emploi et les conditions d’emploi d’un acte de langage aide l’étranger à éviter le défaut
ou l’excès dans son comportement rituel.
L’ignorance des variations communicatives, en rapport avec les systèmes de valeurs de la communauté 87
d’appartenance des interlocuteurs, s’accompagne en général d’une transposition abusive des
comportements langagiers d’une langue à l’autre ; la conséquence immédiate est le jugement négatif sur le
non-natif :
« Par exemple les Espagnols tendent à trouver les Français obséquieux, car ceux-ci leur donnent
l’impression de remercier et de s’excuser sans cesse et sans motif valable de le faire. » (BOISSAT, 2002).
Les mêmes observations peuvent être faites à l’égard des structures interrogatives :
S « ’il importe de savoir comment elles sont fabriquées, encore faut-il connaître les circonstances qui vont
leur donner une valeur de question, de requête ou de salutation, et quelles sortes de questions sont
attendues, permises ou exclues dans telle ou telle situation communicative (…). » (KERBRAT-
ORECCHIONI, 2001).
Les questions privées sont considérées en Corée comme polies – ce sont des questions « de sollicitude »-,
tandis qu’en France elles sont perçues comme impolies (questions « indiscrètes »).
Les investigations linguistiques suivant une démarche comparative - complémentaire à la démarche
contrastive – se proposent de décrire, entre autres, le fonctionnement global de la communication d’une
culture à l’autre, chaque société se caractérisant par un profil communicatif, un éthos ou un style propre,
lequel façonne le comportement verbal des individus. La notion d’éthos est, en accord avec KERBRAT-
ORECCHIONI (1994), un ensemble structuré de traits de toute communauté parlante, ou un ensemble de
préférences collectives, respectivement d’habitudes langagières (règles, normes, usages…), identifiées à
partir de l’observation de ce qui se passe dans la réalité des échanges, selon quelques axes descriptifs :
place de la parole dans le fonctionnement de la société, conception de la relation interpersonnelle,
conception de la politesse, degré de ritualisation. Les études comparatives, qu’elles se focalisent sur
l’identification des variations ou bien sur la quête des similitudes, voire de certains universaux
communicatifs, sont, par leurs descriptions - souvent très fines -, une source de connaissance du visible
culturel et rendent possible le passage à l’invisible, c’est-à-dire aux représentations et valeurs sous-jacentes,
dont l’interprétation demande le recours à la pluridisciplinarité (anthropologie, psychologie sociale,
histoire…) (TRAVERSO, 2001). Dans cette direction interprétative, il convient de rappeler les recherches
originales et convaincantes de Philippe d’Iribarne qui, par la méthode comparative et le recours à l’histoire,
tente d’expliquer les particularités socioculturelles françaises :
« Travaillant pour ma part à comprendre la diversité des manières dont les humains s’organisent, d’un
bout à l’autre de la planète, pour vivre et travailler ensemble, j’ai perçu de plus en plus nettement, au fur
et à mesure que les points de comparaison avec d’autres sociétés se sont multipliés, ce que la France a de
singulier, ne serait-ce que par la place qu’y conserve, dans les pratiques sinon dans les discours, une
référence aussi archaïque que l’honneur. » (D’IRIBARNE, 2006).
Par ailleurs, d’après certains chercheurs, la comparaison des cultures ne s’appuient pas sur la réalité sociale
actuelle, dont le caractère mouvant rend difficile la définition de l’individu à base de sa seule appartenance
culturelle (ethnique ou nationale), d’autant plus que cette dernière ne se réalise plus par filiation, mais par
personnalisation et créativité. Les nombreuses occasions de rencontrer l’étranger (la construction
européenne, l’immigration, les voyages, la mondialisation …) sont une source d’emprunts, de
transgressions ou de créations ; l’individu ne se situe donc plus dans un cadre culturel unique et peut avoir
plusieurs identités culturelles, issues des processus de métissage, de bricolage, d’acculturation réciproque,
en harmonie ou en contradictions. (ABDALLAH-PRETCEILLE, 1996). D’autre part, ces études
comparatives ne peuvent donner des informations, ou permettre de faire des prédictions sur
le processus d’interaction culturelle (BOLTEN, 1999), puisqu’elles mettent entre parenthèses non
seulement les aspects dynamiques de la culture elle-même, mais aussi la dimension universelle de
l’individu, ainsi que sa capacité d’user (des bribes) de sa culture (ou de la culture de l’interlocuteur) pour
différentes raisons (se défendre, s’affirmer, atteindre certains objectifs).
Les généralisations qu’avancent les recherches « interculturelles » (fondées sur la comparaison des
cultures), si elles ne sont pas manipulées avec prudence et discernement, conduisent, à travers des
stéréotypes, àl’occultation du rapport à l’Autre, en tant que sujet singulier et universel à la fois, capable de
se délivrer de ses conditionnements culturels d’origine, ou d’en user selon ses intérêts. D’ici les tentatives
d’opérer à l’égard de l’interculturel un recadrage cognitif essentiel pour le rendre plus opérationnel du point
de vue desinteractions en contexte pluriculturel, où les situations de rupture par rapport aux cadres de
référence normés sont nombreuses. Ainsi, ce concept n’est plus relié à la reconnaissance des cultures, mais
à la reconnaissanced’autrui. Par voie de conséquence, le savoir culturel (modèles et normes répertoriés)
88
perd sa place de choix au profit de l’usage de ce savoir en diverses situations communicatives, c’est-à-dire
au profit du savoir-faireculturel, qui devient capital lors des rencontres interculturelles.
RECUEIL DE TEXTES
D. Reconnaissance d’autrui
1. Pensée constructiviste
Le paradigme qu’on peut appeler constructiviste, complémentaire à l’orientation positiviste, aborde le
concept de culture, ainsi que les relations de cette dernière à l’individu et à la communication
interpersonnelle en situations de diversité culturelles, d’un point de vue dynamique. À l’individu envisagé
en principal comme enfermé dans un réseau de catégories et de significations culturelles, donc comme une
entité figée, les « constructivistes » opposent un individu créateur de culture en fonction de stratégies
diversifiées, selon ses besoins et les circonstances spécifiques à un environnement dont la pluralité
multiplie les références. Sous cet angle, la démarche interculturelle conçoit la diversité culturelle à partir
des processus interactionnels, avec les aléas qui s’ensuivent et non pas à partir des cultures décrites comme
des entités indépendantes et homogènes.
L’accent se déplace alors de la comparaison des cultures, ou des modes de communiquer des individus-
produits-de-leur-culture-d’origine à l’investigation des processus interactifs où l’Autre est envisagé dans sa
tension entre le singulier et l’universel. On passe ainsi de la re-connaissance des cultures à la découverte / à
la conscience d’autrui en tant que personne susceptible de participer à plusieurs univers culturels et
d’utiliser à sa manière les normes (valeurs, etc.) groupales, ou les (fragments des) modèles culturels
répertoriés par les recherches positivistes, pour (se) dire et agir.
Le comportement langagier n’étant plus strictement conditionné par la culture, mais par la manière dont le
sujet, quelle que soit sa nationalité, utilise son savoir culturel, une notion qui s’impose de plus en plus est
celle derhétorique culturelle, renvoyant aux discours que les interlocuteurs construisent en situation de
pluralité culturelle, à des fins de communication, « à travers une théâtralisation de la culture. »
(ABDALLAH-PRETCEILLE, 1996).
Selon cette pensée constructiviste, l’« interculturel » - ou l’« interculturalité », qui évoque l’idée de
mouvance, faisant symétrie à la « culturalité », terme qui rendrait mieux que celui de culture le dynamisme
de la culture - ne correspond pas, rappelons-le, à une réalité objective ; il s’agit, par contre, d’une
donnée construite se manifestant au niveau théorique et actionnel.
2. Approches théoriques
Comme approche théorique en train de se constituer, mais aussi comme méthode d’analyse, l’interculturel
bénéficie de l’apport de divers domaines disciplinaires de référence, qui donnent la primauté à l’humain :
l’anthropologie de la communication, située au carrefour de deux axes de réflexion (la communication et la
diversité culturelle), la sociologie compréhensive et l’interactionnisme, la philosophie (en particulier, la
phénoménologie, l’herméneutique), les sciences du langage (la pragmatique, les théories de l’énonciation et
le dialogisme) (ABDALLAH-PRETCEILLE, 2004).
Vu comme un autre mode d’aborder la diversité culturelle, l’interculturel prend en compte et met en
relation la dynamique des changements et des interactions entre des groupes, des individus ou des entités
culturelles. L’enjeu majeur de cette perspective « imprégnée d’humanisme, qui met l’homme et non pas
seulement le savoir au cœur de la recherche scientifique », consiste à apprendre « à distinguer, dans une
situation donnée, les éléments qui relèvent de ce que l’on pourrait appeler une typicalité culturelle de ceux
qui sont l’expression d’une individualité propre ». (ABDALLAH-PRETCEILLE, 1996).
Présenté sous l’angle théorique et méthodologique, « l’interculturel » permet de repenser la rencontre de
l’Autre comme une relation intersubjective, ce qui signifie la reconnaissance et une
meilleure compréhensiond’autrui. On n’exclut pourtant pas d’emblée le rôle des savoirs culturels (modèles,
caractéristiques, faits de la culture d’appartenance de l’Autre, constitutifs de la compétence culturelle des
participants à l’acte communicatif) dans l’élucidation des échanges langagiers, à condition de les examiner
et de veiller à ce qu’ils ne soient pas appliquées machinalement à n’importe quelle situation de
communication concrète.
Cette orientation de l’interculturel, au centre de laquelle se trouve l’interaction, l’Autre y étant envisagé
comme sujet et non pas comme produit passif de sa culture, repose sur une éthique égalitaire de sorte que
« dire à (avec) » et « agir avec » remplacent toute forme d’« agir sur ». L’exaltation des différences
culturelles des années soixante-dix est bien loin, l’objectif social de référence étant, de nos jours, la « co-
texte 8
action » (PUREN, 2002). « Faire ensemble » constitue ainsi une étape plus ambitieuse de l’interculturel que
celle de la tolérance, de la simple co-habitation, ou de la gestion des différences. D’ailleurs, certains
chercheurs n’acceptent le terme d’interculturel que dans le sens de la création d’un entre-deux, d’une aire
culturelle résultant de la synergie des participants à la communication en contexte pluriculturel. (BOLTEN, 89
1999).
L’inter-action « dans un but précis sans préjuger de l’Autre » (GUIDÈRE, 2002) devient la caractéristique
fondamentale de l’interculturel d’aujourd’hui, quel que soit le champ qui a affaire à la diversité culturelle :
politique, social, éducationnel, professionnel, etc. Puren a même remplacé le syntagme « perspective
interculturelle », trop focalisé, du moins dans l’espace francophone, sur la problématique de l’altérité (des
différences), associée tantôt à un rapport de pouvoir, tantôt à une simple co-habitation (« vivre ensemble
avec nos différences »), par le syntagme « perspective co-culturelle-co-actionnelle ». Ce syntagme, précise-
t-il, marque le passage à un stade plus exigeant, à un nouvel objectif social de référence : co-agir. Pour
l’atteindre, les communicateurs en situations de pluriculturalité doivent « élaborer et mettre en œuvre une
culture d’action commune dans le sens d’un ensemble cohérent de conceptions partagées (…). » (PUREN,
2002).
Le projet interculturel qu’esquisse le paradigme constructiviste fait voir un saut qualitatif à l’égard des
stratégies d’approcher l’Autre et sa culture. Si le contact entre deux cultures a débuté par un rapport de
domination / soumission, menant au racisme, à l’exclusion, à la destruction (THOMAS, 2005), il a continué
par un processus d’assimilation, relié au renoncement à tout particularisme, propre au communautarisme à
la française, qui « renferme une potentialité d’impérialisme culturel ». (HAUSEMER, 2004). À l’heure
actuelle, le mot d’ordre, lors des interactions en contexte hétérogène, paraît être la synergie, avec tout ce
qu’elle implique : ouverture, empathie, flexibilité sans perte d’identité, créativité, coopération.
1. L’universalisme
Trompenaars et Hampden-Turner (2004) ont établi six dimensions culturelles, la première résidant
justement dans le couple d’oppositions universalisme (règles, codes, lois, généralités)
/ particularisme (exceptions, conditions particulières, relations exceptionnelles). La mise en œuvre d’une
vision (pensée) excessivement universaliste signifie la négligence de la culture de l’Autre, ce qui porte
atteinte à une véritable interaction en situation d’hétérogénéité culturelle, la seule option de dire et de faire,
promue par l’universalisme, interdisant la reconnaissance d’une multitude de systèmes de référence dont
découlent des points de vue (stratégies, positions, etc.) souvent divergents.
Le piège de l’attitude universaliste est d’autant plus dangereux que son « possesseur » ne s’en rend pas
compte. D’ici l’insistance sur l’observation et le questionnement de ses propres acquis culturels à tendance
universaliste, afin de prévenir la pratique de l’intolérance envers d’autres manières de juger et d’agir, elles
aussi valables (pertinentes, efficaces). D’ici également l’insistance sur la réconciliation possible entre
universalisme et particularisme, « qui permet la création de richesse et de valeur ‘ajoutée’ ». (HAMPDEN-
TURNER, TROMPENAARS, 2004).
90
RECUEIL DE TEXTES
2. L’ethnocentrisme
Si l’universalisme s’associe à la seule (unique) voie (option, solution…), l’ethnocentrisme s’interprète
comme « la meilleure voie » et « correspond à l’idée de supériorité d’une culture sur une autre. » (GUITEL,
2006) L’ethnocentrique ne prend pas en considération l’apport d’autres mentalités et pratiques culturelles ;
en situations professionnelles, il s’érige en position d’omniscient et n’a donc rien à apprendre d’autrui.
Le comportement ethnocentrique apparaît le plus souvent dans les relations des individus du monde
occidental et des individus des pays en développement, notamment « lorsque le choc culturel est si violent
et déstabilisant que je ne vois d’autre justificatif que blâmer l’Autre (…), en jugeant son comportement
primitif ou sauvage. » (GUITEL, 2006) Ce jugement négatif est fréquemment en étroite liaison avec un
conditionnement culturel non-maîtrisé. On revient ainsi à la partie inconsciente de la culture qui détermine
en cachette notre façon de percevoir le monde, et à l’urgence de l’autoquestionnement nous aidant
éventuellement à dépasser l’ethnocentrisme (mais aussi le sociocentrisme, voire l’égocentrisme), qui
renforce les dysfonctionnements dans les interactions avec les partenaires étrangers.
On a décelé plusieurs stades ethnocentriques, les plus significatifs étant la dénégation, la défense et la
minimisation, qui « font apparaître un comportement fortement focalisé sur la propre culture. »
(BARMEYER, 2007) Suivant le modèle de Milton J. Bennett, Barmeyer apprécie la dénégation comme le
premier stade de l’ethnocentrisme, le plus manifeste. Elle consiste en la négation des différences culturelles
et est à retrouver en principal chez les personnes qui n’ont pas de contacts significatifs avec d’autres
sociétés dont les valeurs (pratiques) sont du moins en partie divergents aux leurs. Néanmoins, ce stade ne
caractérise, en général, ni les étudiants, ni les managers, ceux-ci étant déjà sensibilisés aux variations
culturelles.
Lors du deuxième stade ethnocentrique, dont le mobile semble plutôt défensif, on rejette ouvertement les
différences culturelles : on les identifie donc, mais on les ressent comme une menace à l’adresse de sa
culture, voire de sa propre identité culturelle. L’attitude de supériorité face à l’autre culture serait alors la
manifestation visible d’une stratégie de défense tacite, l’accent étant mis tantôt sur les stéréotypes négatifs
vis-à-vis des caractéristiques culturelles de l’Autre, tantôt sur les stéréotypes positifs de sa communauté
nationale (régionale, professionnelle…).
Au troisième stade ethnocentrique, de minimisation des différences culturelles, ces dernières ne sont plus,
évidemment, niées ou rejetées, mais jugées comme dépourvues de pertinence. On attache de l’importance
aux seuls traits communs à tous les humains, ce qui justifierait, par exemple, le « transfert de méthodes de
management occidentales (…) à des entreprises d’autres sphères culturelles », la supposition plus ou moins
implicite étant que « la motivation au travail se base sur des valeurs universelles. » (BARMEYER, 2007).
L’aptitude à l’interaction en milieu pluriculturel est évidemment fort limitée, quel que soit le stade
d’ethnocentrisme auquel on se trouve. Le passage à l’ethnorelativisme, avec ses stades spécifiques
(reconnaissance des différences culturelles, adaptation à d’autres systèmes de référence, intégration) ne se
réalise pourtant pas en dehors d’une ouverture d’esprit et d’une tolérance « plus élevées ». (BARMEYER,
2007).
Au niveau des entreprises multinationales, le danger ethnocentrique ne s’est estompé, semble-t-il, qu’au
moment où elles ont compris la nécessité de la « glocalisation » (« Think global, act local »), c’est-à-dire
d’une adaptation relative aux traditions du pays (de la région) d’accueil, favorable aux interactions avec
l’environnement, jointe à la préservation d’une « cohérence qui puisse garantir leur identité et empêcher
que leur stratégie se disperse et que leurs activités se perdent dans le chaos. » (GUITEL, 2006).
Néanmoins, au niveau des interactions interindividuelles, l’attitude ethnocentrique ne cesse de se
manifester à l’insu de la volonté consciente, surtout dans le cas des personnes issues d’une culture
« individualiste » et « masculine ». Il y a beaucoup d’exemples de managers qui, malgré leur large
expérience à l’international, « n’ont pas su développer (…) l’équilibre magistral entre la conscience de leur
savoir-faire et l’attitude humble de remise en question permanente de leurs actes et de leurs pratiques. »
(GUITEL, 2006). Sûrs de détenir un modèle de comportement valable n’importe où, puisqu’ils ont
l’expérience de « toutes sortes de situations », ces managers omettent de prendre en compte une vérité
simple : ce qui fonctionne dans leur pays, ou dans quelques pays, peut ne pas fonctionner dans n’importe
quel pays.
3. Images stéréotypées
texte 8
La zone personnelle de la culture « cachée » n’abrite pas seulement des tendances universalistes ou
ethnocentriques, dont l’actualisation dans le rapport à autrui rend problématiques les relations 91
interculturelles, dans le sens de rapports entre des partenaires étrangers, basés sur une éthique de l’égalité et
réciproquement enrichissants.
Les stéréotypes, en tant qu’ « images toutes faites qui circulent dans une société donnée et médiatisent
notre rapport au réel » (AMOSSY, 1998), peuvent être à leur tour des entraves dangereuses à
l’interculturel. Ils procèdent par simplifications et généralisations abusives, tout en grossissant certains
traits et en négligeant les nuances. Ces schèmes collectifs figés, bienveillants, neutres ou négatifs à
l’adresse de l’Autre, engendrent souvent des préjugés, qui subvertissent les chances d’un dialogue réel
entre interlocuteurs de différents univers de sens.
Les stéréotypes reliés à une communauté sont aisément transférés à ses ressortissants, qui se voient ainsi
réduire à des porte-parole fidèles de leur modèle culturel, sans vérifier, lors de l’interaction, par une
perception active, délivrée des représentations reçues, si les interlocuteurs sont vraiment le prototype de la
zone socioculturelle d’où ils proviennent.
Les tenants de la valorisation du contexte d’interaction attirent l’attention sur le risque de plaquer les
dimensions culturelles, dégagées par les recherches positivistes, aux situations particulières, sans
discernement, sans avoir des informations complémentaires. A ce sujet, l’interaction s’avère elle-même très
instructive, à condition de faire preuve d’ouverture au monde, propice à une écoute active. Cette
écoute activeexige, entre autres, une décentration de ses propres acquis culturels afin d’interpréter et de
comprendre les repères (les pratiques) de l’Autre (lois, coutumes, procédures, styles de management…).
Les catégorisations grossières, du type « les Français », « les Américains », etc., vont de pair avec les
généralisations excessivement réductrices, entraînent des conclusions stéréotypées et créent des difficultés
communicationnelles en situations concrètes d’hétérogénéité culturelle.
Si les stéréotypes sont incontournables, on peut toutefois les identifier, les interroger et mettre à jour les
déformations cognitives qu’ils renferment, ainsi que les faux jugements de valeur auxquels ils conduisent
une fois laissés agir dans les interactions avec l’Autre.
Il ne faut pourtant pas en déduire que les dimensions culturelles générales, abstraites, qu’ont dégagées les
scientifiques (HALL, 1976 ; HOFSTEDE, 1987 ; TROMPENAARS, 2004) deviennent inutiles dans une
perspective contextuelle. Pour les rendre opérationnelles dans les pratiques interactionnelles, on peut les
traiter sous l’optique d’un « continuum ». (BARMEYER, 2007) De cette manière, on reconnaît à l’individu
une double caractéristique : il porte une forte empreinte culturelle mais, en même temps, il a la capacité de
s’adapter à la situation d’interlocution, y compris au rôle qu’il y joue.
Cette vision dynamique des pôles culturels opposés, tels la monochronie et la polychronie (catégories
élaborées par HALL, 1976), rend une image de l’individu plus congruente avec ses potentialités et, par là,
fait éviter le piège du déterminisme culturel excessif, avec ses comportements stéréotypés. Dans son
ouvrage, Une étrange alchimie. La dimension interculturelle dans la coopération franco-allemande,
Jacques Pateau (1998) remarque, au moment où il définit la fonction d’orientation des dimensions
culturelles représentées comme des pôles antagonistes :
« Les strates culturelles sont nombreuses et tout individu a toujours en lui en puissance la totalité de toutes
conduites possibles. Le piège culturaliste consiste précisément à transformer les conduites humaines en
mécanismes préprogrammés selon un déterminisme primaire, ce qui entraîne à juste titre l’ire des
humanistes devant certaines définitions hyper-réductrices de la culture. » (cf. BARMEYER, 2007)
Les variables culturelles doivent donc être complétées par la prise en considération des aspects individuels
de la personnalité, en particulier, rappelons-le, la capacité d’être réceptif au contexte d’interaction. Ainsi,
on peut avancer l’hypothèse qu’à la suite d’une coopération de longue durée, « le manager français, orienté
vers la polychronie, tente, dans l’interaction, de s’adapter en adoptant un comportement plus monochrone
envers son collègue allemand à orientation plutôt monochrone. Le manager allemand fait de même. »
92 (BARMEYER, 2007)
Sous l’angle d’un « continuum » des dimensions culturelles, on peut soutenir avec Barmeyer que, dans la
RECUEIL DE TEXTES
pratique des rencontres entre partenaires de cultures différentes, lors desquelles s’affrontent divers univers
de sens et modèles d’action, la connaissance de ces dimensions culturelles ne serait qu’un cadre
d’orientation et d’ébauche d’explication de la diversité culturelle. Par ailleurs, cette dynamisation des pôles
culturels antagonistes (individualisme / collectivisme ; monochronie / polychronie ; etc.) transforme la
relation d’exclusion, propre à une perspective statique, « l’un ou l’autre », en une relation d’inclusion,
« l’un et l’autre ». En outre, chaque pôle (dimension) présente des particularités non seulement au niveau
global, de toute une société (ethnie), mais aussi au niveau des sous-cultures (institutions, régions,
professions, âge, etc.). Tous ces facteurs d’influence (culture nationale, sous-cultures), interdépendants,
ajoutés aux données de la personnalité peuvent expliquer de multiples angles un comportement
interactionnel en milieu de travail avec des partenaires étrangers.
Ce message intrigue la comptable française qui, en le décodant selon ses repères socioculturels, se sent
frustrée, voire vexée : d’une part, elle considère que ses chiffres sont exacts et, de l’autre, étant habituée à
un style plutôt indirect, elle perçoit la manière de communiquer de son homologue allemand comme une
impolitesse. De plus, ne saisissant pas la neutralité de la critique de l’Allemand, elle prend cette critique
pour une attaque personnelle, d’où son blocage et son refus, dans un premier temps, de réagir.
Pour ce qui est du comptable allemand, son message est en accord avec son propre contexte culturel, lui
demandant d’être direct, neutre, objectif, de ne pas transgresser « la sobriété factuelle ». Par conséquent, il
se concentre sur l’objet du travail, sans se soucier du côté relationnel, et ne s’attend pas à la réaction
excessive qu’il déclenche sans le vouloir.
En revanche, les attentes de la comptable française correspondent au «profil communicatif » (KERBRAT-
ORECCHIONI, 1994) de sa communauté culturelle où l’aspect interrelationnel de la communication est
primordial pour la collaboration :
Elle « aurait préféré recevoir un coup de téléphone plutôt qu’un courrier électronique froid et impersonnel ;
elle aurait alors compris la teneur réelle du message. » (BARMEYER, 2004).
Néanmoins, la « difficulté à saisir la logique d’une autre culture marque jusqu’aux tentatives de faire
preuve de bonne volonté à l’égard de l’étranger. » (D’IRIBARNE, 2002). En guise d’exemplification,
résumons la situation professionnelle suivante, décrite et commentée par Philippe d’Iribarne: un
responsable français de la filiale québécoise d’une entreprise française arrive au Québec en sachant que le
stéréotype du Français arrogant y est bien connu et que cette arrogance y est très mal vue. Mais, comme il
ne réussit pas à comprendre les subtilités de la culture d’accueil, il croit procéder conformément aux canons
québécois en ne délogeant pas immédiatement de son bureau directorial son prédécesseur québécois. En
fait, il a suivi les canons français en matière de bonnes manières, qui opposent la délicatesse à une
texte 8
« arrogance de malotru ». Les Québécois n’ont pourtant pas « lu » de la même façon son comportement :
« Ce n’est pas le registre des bonnes manières, mais celui du leadership, qui leur a fourni une grille
d’interprétation. Ils ont cru à un signe de faiblesse de quelqu’un qui n’avait pas osé affronter la situation. » 93
(D’IRIBARNE, 2002).
B. Le travail d’équipe
Les divergences d’opinion, résultat fréquent des différences sémantiques et des vues hétérogènes, sont
monnaie courante dans un contexte monoculturel, mais leur présence dans une situation bi- ou
pluriculturelle peut avoir un impact plus lourd sur le travail en commun, si l’on s’appuie
sur la présomption de similitude entre notre façon de comprendre et celle du partenaire étranger. Les cas
ci-dessus sont représentatifs de cette erreur. En voici un autre, tiré du management d’un projet franco-
allemand, où la similitude présupposée se situe au niveau conceptuel. (BARMEYER, 2004).
Dans le cadre d’une coopération en matière d’informatique, les groupes de projet des deux entreprises
partenaires, l’une française, l’autre allemande, se rencontrent régulièrement afin d’harmoniser leurs
matériels et logiciels. Après la réunion de travail, chaque groupe en rédige un compte rendu. Le malentendu
dérive justement du sens donné à cette trace écrite que laisse une réunion de travail. Même si les
dictionnaires donnent pour équivalents le « Protokoll » allemand et le « compte rendu » français, ils sont
envisagés différemment. Aux yeux des Allemands, il s’agit d’une véritable « minute », qui doit rendre en
détail les sujets débattus et les dispositions prises, sans omission ou équivoque, ceux qui n’ont pas participé
à la réunion pouvant ainsi y trouver une source d’information correcte, tout à fait conforme à la réalité.
Dans l’approche française, cette trace écrite n’est qu’une synthèse et une base de travail, par conséquent,
elle ne doit restituer que l’esprit des prises de parole. En outre, elle peut comporter des corrections après
coup, en concordance avec les changements situationnels qui interviennent entre temps.
Les divergences de vision provoquent souvent des frustrations, agacements, voire des moments de crise qui
révèlent parfois les images stéréotypées que chaque groupe se fait de l’autre, soigneusement cachées en
situation de « paix », grâce à une culture de la courtoisie et d’une prétendue compréhension mutuelle des
systèmes de valeurs et d’interprétation étrangers. C’est ce que résulte de l’étude faite par Chevrier (2002)
de la cohabitation franco-suisse dans une entreprise située en Suisse alémanique.
Les conceptions différentes de la qualité chez les Français et les Suisses donnent naissance à de nombreux
désaccords et frictions entre les équipes de projet des deux cultures. Interviewés sur les difficultés de
collaboration auxquelles ils se heurtent, les acteurs concernés refusent d’établir un lien entre les problèmes
rencontrés et les écarts de leurs cultures nationales. Leur comportement, en corrélation avec le deuxième
stade de l’ethnocentrisme (voir ci-dessus, II. A 2), est pourtant marqué par des stéréotypes négatifs vis-à-vis
de l’autre groupe national, qui ne s’expriment qu’au sein de son propre groupe. Derrière la courtoisie
diplomatique, de surface donc, affichée lors des entretiens officiels, on ne cesse d’entretenir critiques et
stéréotypes à l’adresse des partenaires.
Les échanges en aparté, traduisant un climat de tensions, sont tout d’abord truffés de reproches symétriques
d’arrogance. En voici quelques exemples :
« on a l’impression que les Français se trouvent meilleurs. Ils veulent tout montrer aux Suisses’ ; ‘ les
Français savent mieux que tout le monde. (…) Les Suisses trouvent toujours qu’ils font mieux, ils sont
imbus d’eux-mêmes.» (CHEVRIER, 2002).
Remarquons aussi que ces discours informels, à l’opposé des discours de façade, sont pleins de stéréotypes
négatifs, inspirés du « profil national » de chaque groupe (lenteur et vision de détail suisses, vision
d’ensemble et transgression des règles du côté français) :
« Tandis que les Français mentionnent le manque de vue d’ensemble des Suisses, leur lenteur et leur
respect tatillon des procédures, les Suisses accusent les Français de négliger les détails, de faire preuve
d’irréalisme et de ne pas respecter les règles. » (CHEVRIER, 2002).
Les négociations sont à leur tour l’occasion d’une expérience directe d’autrui, dans la mesure où on est
disposé à percevoir l’interlocuteur dans son ensemble, avec sa propre logique, et non pas suivant une grille
de lecture universaliste, ethnocentrique, finalement stéréotypée. Mais, comme pour les autres cas de travail
présentés antérieurement, la plupart des malentendus en négociation ont leur source ou, tout au moins l’une
des sources essentielles, toujours dans les particularités culturelles des partenaires. Comme le souligne
PIERRE et DELANGE (2004) :
Chaque « pays, chaque région développe ses propres spécificités, ses propres pratiques de négociation.
Ainsi, pour les Scandinaves, l’objet professionnel est abordé d’emblée, le raisonnement est inductif, la
94 négociation répond à un timing précis alors que pour les Latins, l’essentiel est la construction patiente d’une
relation de confiance entre les parties prenantes. Le non-dit, l’implicite et la personnalisation des relations
RECUEIL DE TEXTES
« Ignorant ce fossé culturel, aucune des deux directions ne s’est fixée pour objectif de tenir compte des
valeurs de l’autre et de protéger les valeurs qui lui paraissaient essentielles. Comme il arrive souvent dans
les affaires internationales de ce type, les aspects financiers et industriels ont seuls été pris en compte. »
(GRANGE, 1997).
De plus, la direction de Renault n’a pas tenu compte de la passion avec laquelle la presse et, à travers elle,
l’opinion publique suédoises suivaient cette affaire, puisque pour les Suédois :
« Volvo n’est pas un constructeur modeste de voitures (…). C’est un bijou industriel (…) il fait partie du
patrimoine national. » (GRANGE, 1997).
Remarquons ensuite l’interprétation dissonante relative au schéma financier de la fusion, élaboré par les
experts des deux groupes qui s’étaient apparemment mis d’accord. Les Suédois l’ont compris « comme un
schéma d’absorption de Volvo par Renault et non comme une fusion », et y ont vu « un risque importante
de perte de leur identité ». A l’opposé, les Français l’ont perçu comme « la meilleure construction
financière possible compte tenu du poids respectif des deux groupes. » (GRANGE, 1997). A cette source
de tension s’ajoute une autre, due à l’attitude du Gouvernement français qui, ne s’engageant pas à une date
précise pour la privatisation de Renault, a contribué à élargir le fossé entre les deux cultures
organisationnelles : distance hiérarchique faible chez Volvo, forte chez Renault ; masculinité très faible
chez Volvo, moyenne chez Renault ; contrôle de l’incertitude faible chez Volvo, élevé chez Renault.
D’autres erreurs tiennent à la sélection des participants aux interactions avec les partenaires étrangers :
« Là où il aurait fallu des hommes particulièrement souples et ouverts pour trouver des solutions ne violant
la culture ni de l’un ni de l’autre, il semble que l’on ait eu affaire à des équipes enfermées dans leur ghetto
culturel et ne cherchant pas à comprendre. » (GRANGE, 1997).
Durant les réunions avec les investisseurs suédois, par exemple, certains négociateurs français ont tenu,
selon la presse de Suède, des propos mal ressentis par leurs interlocuteurs, tels que :
« Renault peut très bien se débrouiller sans Volvo alors que Volvo ne le peut pas sans Renault.»
(GRANGE, 1997).
Les Suédois réagissent promptement et, fidèles à leur culture, critiquent les Français en s’appuyant sur les
caractéristiques propres à leur très faible indice de masculinité (en particulier, modestie et recherche du
consensus), ainsi qu’à leur faible distance hiérarchique (tout d’abord, structure décentralisée). Les Français
texte 8
se manifestent en désaccord avec ces traits auxquels les Suédois accordent beaucoup d’importance, mais en
accord avec leur indice de masculinité moyenne et de forte distance hiérarchique. Ainsi, à la place de la
modestie et de la recherche du consensus, les Suédois se heurtent à l’ambition et aux décisions
péremptoires de leurs partenaires de l’Hexagone. En outre, la structure décentralisée, chère aux Suédois, se 95
voit remplacer par une structure centralisée. D’ici leur réaction :
« Les Français sont arrogants et provocateurs (…). Ils se comportent comme si Volvo leur appartenait
déjà.» (GRANGE, 1997).
Les propos des négociateurs français, nourris par un fort ethnocentrisme, qui blesse la fierté des Suédois,
ont constitué, d’après la presse suédoise de l’époque, le début du désintérêt de la Suède à l’égard de cette
fusion. La presse française n’a pas parlé d’un « clash culturel », mais de la « fronde des actionnaires
suédois ». L’emploi du mot « fronde » est significatif, précise Grange, pour la tendance à la domination du
côté français, la « fronde » présupposant un pouvoir déjà établi. Or, les négociateurs de chez Volvo
n’avaient pas investi Renault de ce pouvoir.
Il y a eu aussi d’autres erreurs des Français qui ont amplifié le conflit et ont conduit à la rupture. Par
exemple, envoyer des ministres à des négociations, utiliser donc ceux-ci à des fins commerciales, c’est
vexer les partenaires suédois qui, suivant leur culture, privilégient la compétence et l’expérience en matière
d’autorité et non, comme le font les Français, la position hiérarchique.
Les Suédois n’ont pas été eux non plus exempts de maladresses culturelles, notamment le président de
Volvo qui ne s’est pas comporté en démocrate, comme on s’attendait, vu les valeurs de son entreprise, mais
en autocrate, à l’image d’un patron français. Il n’a informé que très sommairement ses collaborateurs de ses
décisions, il ne les a pas consultés, tout cela entretenant le mécontentement des cadres qui ne se sont plus
reconnus dans leur président.
CONCLUSIONS
L’enfermement dans son propre ghetto culturel peut affecter tout type de situations relationnelles, d’autant
plus les situations de travail en milieu international où les enjeux sont souvent plus importants (rachats,
création de filiales, fusions, etc.). D’ici, la multitude d’écrits appuyés par des enquêtes et des témoignages
encourageant le développement d’une compétence d’intercompréhension, « qui prévaut dans un ajustement
conscient et sans cesse renouvelé aux pratiques et références de l’autre ». (GEOFFROY, 1998)
Néanmoins, l’acquisition des savoirs, savoir-faire et savoir-être d’intercompréhension impliquerait
nécessairement – et ce serait là une leçon à tirer des cas présentés dans cet article –l’identification de ses
propres représentations stéréotypées, universalistes ou ethnocentriques, accompagnée d’un apprentissage de
la distanciation de celles-ci et de leur questionnement objectif afin d’être en mesure d’interagir réellement.
En effet, une vraie interaction ne fait pas abstraction des écarts culturels, tout comme elle ne peut se limiter
à les reconnaître et à les tolérer. L’idéal serait de profiter de leurs ressources pour la création de valeurs
communes sur lesquelles s’étaye, en milieu de travail culturellement hétérogène, la construction d’un
accord nécessaire à la « production » ensemble. Le parcours des stades de l’ethnorelativisme (voir II.A.3)
n’est pas chose facile, mais constitue l’un des moyens les plus efficaces en vue d’une collaboration solide,
ancrée dans un « entre-deux culturel » (représentations, interprétations, pratiques) élaboré en commun et
satisfaisant donc toutes les parties concernées.
96
RECUEIL DE TEXTES
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texte 8
99
TEXTE 9
Charles M. Devonshire
Traduction : Nicole Stora et Nadine Suhner
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texte 9
Chuck (Charles) Devonshire fut un collègue de Rogers durant de 103
longues années. Dès le début des années 1970, il s’est particulière-
ment intéressé à la communication interculturelle et à la facilitation
de groupes de rencontre. Il fut directeur du Psychological Service
Center du Collège de San Matteo, en Californie, puis fondateur
du Center for Cross-Cultural Communication. À ce titre, il fit partie du
groupe de facilitateurs de nombreux ateliers de communication
interculturelle, de 1972 à 1994. Il fut également, dès 1980, très
impliqué dans les programmes de formation à l’Approche centrée
sur la personne en Europe, étant l’un des trois fondateurs du
Person-Centered Institute International, aux côtés de Carl Rogers et
d’Alberto Zucconi. Chuck Devonshire est décédé à Austin, Texas,
le 13 août 1999.
Résumé
L’Approche centrée sur la personne, qui a tout d’abord été
élaborée dans le domaine de la psychothérapie, présente des carac-
téristiques qui permettent de l’appliquer à d’autres domaines
des relations humaines. Elle a ainsi, entre autres, été utilisée dans
le cadre complexe de la communication interculturelle, par le biais
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104 Déclaration de Carl Rogers à l’intention
des ateliers interculturels en Europe
RECUEIL DE TEXTES
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J’aimerais parler un peu de la signification que revêt pour moi cette
éclosion d’une approche centrée sur la personne à travers le monde, non
texte 9
seulement aux États-Unis mais aussi dans tant d’autres pays.
Je pense que cela fait partie de la profonde transformation qui a certai-
nement lieu dans la culture occidentale mais aussi peut-être dans les cultures 105
Introduction
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Ce qui débuta il y a plus de cinquante ans et qui est maintenant connu sous
le nom d’Approche centrée sur la personne trouve son origine dans cette
question très simple que s’est posée Carl Rogers : « En observant et en éva-
106 luant soigneusement mes expériences avec mes clients, puis-je de manière
plus efficace apprendre à leur venir en aide dans la résolution de leurs
RECUEIL DE TEXTES
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à nos jours, ils ont profondément enrichi la base conceptuelle de la théra-
pie, ont mené le gros de la recherche et ont incontestablement élargi le
texte 9
champ d’application de la théorie centrée sur la personne.
Au début, l’approche de Rogers était considérée comme un mode de
counselling et de psychothérapie ; elle était appelée « non-directive ». 107
L’enthousiasme soulevé par l’utilisation des entretiens enregistrés dans la
recherche et la formation d’une part et la découverte que différentes
réponses au client provoquaient des niveaux de mouvement thérapeutique
très différents d’autre part, mirent lourdement l’accent sur les techniques.
Pendant cette période, « le reflet des sentiments » et « les techniques
non-directives » furent les identifiants principaux de la thérapie centrée
sur la personne.
Le terme « client » à la place de « patient » fut adopté pour indiquer
que cette thérapie n’était ni manipulatrice ni un modèle de prescription
médicale. L’individu qui demandait de l’aide était perçu et reconnu en tant
que client responsable de lui-même et non en tant qu’objet de diagnostic,
de prescription ou de traitement. Les séances de psychothérapie étaient
les séances du client. Celui-ci était considéré comme capable de faire ses
propres découvertes et de prendre ses propres décisions quant à la manière
d’utiliser le temps dans le climat facilitateur offert par le thérapeute. Alors
que l’expérience, l’élaboration de la théorie et la recherche s’élargissaient,
l’expression « thérapie centrée sur le client » (Rogers, 19512 ) souligna
l’importance portée au monde intérieur phénoménologique du client et non
à la technique.
2 N.d.t. : La thérapie centrée sur le client, ouvrage non paru en français.
Dans les années 1950, alors que la recherche était en pleine éclosion, Rogers
(1959) développa une théorie rigoureuse de la thérapie et de la personnalité 3.
La thérapie centrée sur le client fut reconnue non seulement comme un
mode de thérapie, mais potentiellement comme une approche pour toutes
les relations humaines. Par exemple, le livre de Rogers On Becoming a Person
(Rogers, 19614), destiné à l’origine aux professionnels, fut reçu avec enthou-
siasme par les profanes de nombreux pays.
Au cours des années 1960 et 1970 l’approche s’élargit encore. La thé-
rapie fut proposée à des schizophrènes chroniques dans le cadre d’un
vaste programme de recherche (Rogers, Gendlin, Kiesler & Truax, 1967).
Des groupes intensifs furent organisés à l’intention de professionnels, de
cadres d’entreprise, d’éducateurs et de tous ceux qui voulaient simplement
améliorer leur croissance personnelle.
Plus que nulle part ailleurs, c’est peut-être en éducation que cette
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influence a été le plus fortement ressentie. C’est dans ce domaine, en effet,
que foisonnèrent de nombreux efforts novateurs ainsi qu’une importante
recherche sur les changements d’attitude et de comportement (Rogers,
19695 ). Ce point de vue eut une influence considérable dans l’attrait
108 des expériences en petits groupes intensifs comme source de croissance
personnelle (Rogers, 19706 ).
RECUEIL DE TEXTES
une applicabilité plus large. Bien sûr je ne voulais pas dire la vérité
avec un grand V, mais juste une approximation de la vérité concer-
nant ce qui se passe entre une personne qui a des problèmes et une
personne qui essaie de l’aider. Si nous pouvions découvrir cette
vérité, cet ordre d’idée, cette validité, cela pourrait avoir beaucoup
d’implications. Et c’est, à mon avis, ce qui s’est avéré. Ce que nous
avons découvert a eu de très larges applications.
J’aime me rappeler que lorsque les premiers astronomes commencè-
rent à découvrir que la Terre n’était pas le centre de l’univers, mais
qu’elle tournait autour du soleil, leurs découvertes comportaient de
nombreuses erreurs ; elles eurent néanmoins de profonds effets ; elles
eurent une influence absolument révolutionnaire sur tous les aspects
de la vie, la religion, la philosophie, l’art et la culture. Et peut-être bien
que nous sommes en train de faire ce même genre de découvertes.
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Alors que je participe au processus douloureux, éprouvant, difficile,
pénible des débuts de ce qui va devenir notre communauté, j’ai deux
texte 9
réactions. L’une est que je suis parfois si frustré que je me demande
si cela en vaut la peine. Mais l’autre est beaucoup plus forte. Je consi-
dère avec respect les affres de l’enfantement de quelque chose de 109
nouveau dans le monde, et ma conviction première revient. Si nous
arrivons à découvrir ne serait-ce qu’une vérité partielle du processus
par lequel 135 personnes peuvent vivre ensemble sans se détruire les
unes les autres, peuvent vivre ensemble en se souciant du plein déve-
loppement de chacun, peuvent vivre ensemble dans la richesse de la
diversité au lieu de la stérilité de la conformité, alors nous aurons
peut-être trouvé une vérité qui a beaucoup, beaucoup d’implications.
Je ne sais pas comment résoudre le problème de l’exploitation du
pauvre par le riche ni l’horreur de l’ombre nucléaire ni même les
incroyables injustices sociales dans le monde. J’aimerais bien le savoir.
Mais si nous pouvons découvrir une seule vérité concernant le
processus qui consiste à construire une communauté, je ne vais pas
désespérer. La découverte de n’importe quoi tant soit peu vrai possède
le pouvoir révolutionnaire d’un tremblement de terre. Et je pense que
nous sommes en train de faire une découverte de cette nature, bien
que je ne puisse pas l’imaginer mais seulement observer certaines de
ses caractéristiques. Alors – d’une manière dont je ne peux encore
rêver – j’ai espoir que quelques-uns des problèmes écrasants du
monde puissent être touchés par ce que nous sommes en train
de faire (Rogers, 1978).
La théorie centrée sur la personne (bien que nourrie par différents courants
de pensée) s’est développée principalement à partir de l’examen continu et
répété par Rogers et ses collègues de l’expérience grandissante et chan-
geante avec leurs clients. Ce fut la personne-en-processus qui constitua les
données de base du développement de l’Approche centrée sur la personne.
Quant à faire des parallèles plus éloignés avec l’Approche centrée sur
la personne – car ce sont des parallèles plutôt que des racines – on peut
nommer la ligne de pensée phénoménologique en Europe, la philosophie
existentielle de Kierkegaard et de Buber et peut-être le développement de
la psychologie de la Gestalt, en particulier telle qu’exprimée par Kurt Lewin.
Il y a vraiment un parfum oriental dans la philosophie plus profonde de
l’Approche centrée sur la personne. Rogers a raconté combien il trouvait
séduisants certains aspects de la pensée zen, particulièrement l’accent mis
sur l’expérience comme voie principale d’apprentissage. Il a aussi cité
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quelques-unes des paroles de Lao-Tseu, en particulier celles qui dénoncent
la manipulation et l’intrusion et reconnaissent que « si je m’abstiens d’in-
fluencer les autres ils deviennent eux-mêmes » (Rogers, 1973).
110
Les caractéristiques de l’Approche centrée sur la personne
RECUEIL DE TEXTES
Ce qui définit le mieux cette approche c’est qu’elle est une attitude envers
les personnes ; ce n’est pas une technique, « non-directive », « de reflet », ou autre.
La condition essentielle et la plus importante pour s’engager dans n’importe
laquelle des nombreuses « relations d’aide » centrées sur la personne n’est
pas un dogme, mais une manière d’être avec les personnes qui est perçue
comme facilitante. Le facilitateur (l’aidant ) doit être capable de communi-
quer certaines attitudes qui ont été intégrées dans sa personnalité.
Pour Rogers, les conditions de la relation thérapeutique ne sont pas
nécessairement générées par les seuls individus qui ont une formation
professionnelle. Ainsi écrit-il :
La croissance et le changement de personnalité se produisent seule-
ment si le client perçoit un certain climat psychologique et en fait l’ex-
périence dans la relation. Les conditions qui constituent ce climat ne
consistent pas en connaissance, formation intellectuelle, orientation
dans une quelconque école de pensée ou dans certaines techniques.
Ce sont des sentiments ou des attitudes dont le counsellor7 doit faire
l’expérience et qui, pour être efficaces, doivent être perçues par le
7 N.d.t. : praticien du counselling.
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de nous utiliser nous-mêmes. Malgré tout ce qui a été dit et écrit
sur ce sujet c’est une manière d’être rarement constatée en plein
texte 9
épanouissement dans une relation.
Les caractéristiques suivantes tendent à distinguer l’Approche centrée sur 111
la personne d’autres points de vue (Rogers & Wood, 1974).
1. La croyance constante en la responsabilité de la personne et en sa
capacité de concevoir les étapes qui la conduiront à une rencontre
plus puissante avec sa réalité. Dans une relation d’aide, les partenaires
(qu’ils soient clients, étudiants ou membres d’un groupe) sont les
seuls à avoir la possibilité de connaître pleinement les dynamiques
de leur comportement et leur perception de la réalité, et donc de
découvrir pour eux-mêmes un comportement plus approprié.
2. Une focalisation continue sur le monde phénoménologique de la
personne qui recherche de l’aide ; le facilitateur essaie de voir la valeur
de chaque personne comme elle-même la voit.
3. Une vision de la psychothérapie comme l’exemple spécialisé
de toutes les relations interpersonnelles constructives, utilisant les
mêmes attitudes (compréhension empathique, acceptation de la
valeur d’autrui, regard positif inconditionnel sur l’autre et authen-
ticité) qui se sont avérées aidantes et qui s’appliquent à toutes les
relations interpersonnelles. C’est une relation vivante dans laquelle
une personne en aide une autre à faire ce qu’elle ne peut faire seule.
Ces mêmes principes s’appliquent à toutes les personnes, qu’elles
soient étiquetées « normales », « névrosées » ou « psychotiques ».
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de personnalité plutôt que du « pourquoi » de la structure de la
personnalité.
8. Une insistance sur la nécessité de la recherche continue en psy-
chothérapie, counselling, apprentissage, applications et utilisations
112 de l’expérience de groupe intensif. Une détermination à construire
toutes les formulations théoriques en partant de leurs racines dans
RECUEIL DE TEXTES
complète et sans réticence de la prise de conscience d’un sentiment jusqu’ici refoulé, non seu-
lement il perçoit un changement psychologique mais, un nouvel état de compréhension (insight)
s’étant formé, il ressent également un changement physiologique concomitant ». Rogers, 1980.
A Way of Being, Constable, p. 132. In Tudor, K & Merry, T. 2006. Dictionary of P-C Psychology,
Ross-on-Wye, PCCS Books. (Trad. : F. Ducroux-Biass.)
9 N.d.t. : un construct est « une idée fixe, la base sur laquelle est faite une prédiction concernant
le monde. Rogers a emprunté ce terme à George Kelly (Kelly, 1955) et l’a utilisé dans les sept
stades du Processus de la psychothérapie. Il y considère les constructs comme les « cartes cogni-
tives de l’expérience » (Rogers, 1961). In K. Tudor & T. Merry (2006). Dictionnary of Person-
Centered Psychology. Ross on Wye. PCCS Books.
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Malgré leurs formats variés, la plupart des groupes partagent des traits
texte 9
communs : ils essaient d’offrir une expérience de groupe intensif ; ils
sont généralement assez petits (de 6 à 20 membres) pour permettre
d’importantes interactions face à face ; ils sont centrés sur le ici-et- 113
maintenant (comportement des membres tel qu’il se développe dans
le groupe) ; ils encouragent l’ouverture, l’honnêteté, les confronta-
tions interpersonnelles et les révélations personnelles ; ils encouragent
une forte expression des émotions ; les participants ne portent
pas l’étiquette de « patients » ; l’expérience ne porte pas l’étiquette
de « thérapie », mais néanmoins les participants cherchent à accroître
leur prise de conscience intérieure et à changer leur comportement.
Les buts des groupes varient ; parfois il s’agit explicitement de
divertissement : faire l’expérience de la joie, « se défouler », etc.
Mais en général les buts impliquent un certain type de changement,
un changement de comportement, un changement de valeurs, un
changement de la façon d’être dans le monde.
Il y a certaines tendances de comportement qui surviennent dans les
groupes centrés sur la personne. Ces caractéristiques ne se produisent pas
dans un ordre séquentiel défini (Rogers, 197012 ).
1) Flou artistique : le facilitateur stipule d’entrée de jeu qu’il s’agit
d’un groupe avec une liberté inhabituelle et qu’il ne prendra pas la
10 N.d.t. : T pour « training », qui signifie « formation » en français.
11 N.d.t. : forme d’organisation temporaire créée pour exécuter une tâche ou activité donnée.
12 N.d.t. : Les groupes de rencontre. Paris, Dunod, 1973.
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« Mon self intérieur, par contraste avec l’image que je présente
au monde, se caractérise par de nombreux doutes. La valeur que
j’attache à ce self intérieur est sujette à de nombreuses fluctuations et
dépend beaucoup de la façon dont les autres réagissent envers moi.
114 Par moments ce self intime peut avoir l’impression de n’avoir aucune
valeur. »
RECUEIL DE TEXTES
C’est le self public que les membres ont tendance à se révéler les uns
aux autres et ce n’est que petit à petit, avec crainte et ambivalence,
qu’ils se préparent à révéler quelque chose de leur monde intérieur.
3) Description de sentiments passés : malgré une certaine ambivalence
à faire confiance au groupe et le risque de s’exposer, l’expression
des sentiments commence vraiment à prendre plus de place dans la
discussion.
4) Expression de sentiments négatifs : de façon assez curieuse la première
expression de sentiments « ici-et-maintenant » particulièrement signi-
ficative peut se manifester sous forme d’attitudes négatives envers
d’autres membres du groupe ou envers le facilitateur du groupe.
5) Expression et exploration de matériau personnellement significatif : à la
suite d’expériences aussi négatives que la confusion initiale, la résis-
tance à l’expression personnelle, la focalisation sur des événements
extérieurs et l’expression de sentiments critiques ou de colère, il peut
sembler déroutant que des individus finissent par se révéler au groupe
de manière significative. Il est évident, en effet, que chacun des
13N.d.t. : en français : soi. Pour des raisons d’euphonie, il est souvent préférable d’utiliser le mot
anglais.
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7) Développement d’une capacité de guérison dans le groupe : un des aspects
les plus fascinants de n’importe quelle expérience de groupe intensif
texte 9
est la manière avec laquelle un certain nombre de membres du
groupe montrent une capacité naturelle et spontanée à gérer de façon
aidante, facilitatrice et thérapeutique la douleur et la souffrance des 115
autres.
8) Acceptation de soi et début de changement : certaines personnes pensent
que l’acceptation de soi est une entrave au changement. Cependant,
dans ces expériences de groupe centré sur la personne (comme en
psychothérapie), il est évident que l’acceptation de soi est le début du
changement.
Dans les phases ultérieures du processus de groupe il est encore plus
difficile de classer les caractéristiques dans quelque ordre que ce soit.
On remarque que :
a) des façades se fissurent (certains membres du groupe trouvent
insupportable que quelqu’un parle à travers une façade).
b) des feed-back s’envoient ou se reçoivent.
c) des relations aidantes se développent en dehors des séances de
groupe.
d) des sentiments positifs et intimes s’expriment.
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résistance solide contre les expériences dont ils ont le plus besoin.
Lorsque le facilitateur peut entrer dans l’expérience avec les autres
comme un apprenant plutôt que comme un enseignant ou technicien de
la psychologie et qu’il peut mettre de côté ses convictions sur ce que
116 les personnes ou le groupe devraient faire, devraient être, ou devraient ressentir,
il est alors probable qu’une expérience unique se produira pour tous ceux
RECUEIL DE TEXTES
qui sont impliqués. Quand un facilitateur avec ces attitudes et ces valeurs
est avec le groupe, une meilleure communication et compréhension
interpersonnelles émergent presque toujours ; la croissance semble être
le résultat de l’interaction libre entre les membres du groupe, elle n’est pas
le simple résultat du savoir-faire et des techniques de « l’expert ».
Pour le facilitateur centré sur la personne les défis sont profonds et
variés : ils impliquent souvent de ne pas faire quelque chose au lieu d’utiliser
un tas de « trucs » bien ficelés. Il est important que le facilitateur soit capable
d’écouter de manière empathique, capable d’être « réel » – non pas capable
d’utiliser un ensemble de techniques ou d’assumer différents rôles – mais
capable de devenir membre du groupe. Il est également important que le
facilitateur, tout en devenant membre du groupe, reste conscient des
besoins du groupe dans son ensemble (cf. Devonshire, 1974, 1975).
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éducatives en une telle formation, beaucoup de prétendus « facilitateurs »
texte 9
ont fait surface et offrent des services dont la solidité et la valeur sont
contestables. Avoir simplement eu une expérience significative sur le plan
personnel dans un groupe n’est pas, j’en suis certain, une condition
117
préalable adéquate pour faciliter des groupes avec efficacité. Cependant,
pour nombre de prétendus facilitateurs, cela semble suffire, même lorsqu’il
s’agit du défi plus profond des groupes de communication interraciale et
interculturelle. L’opinion est aussi largement répandue qu’une formation
professionnelle n’est pas nécessaire pour faciliter efficacement de petits
groupes. Même si cela peut en partie être vrai, il est également évident que
certaines qualités personnelles, clarté théorique et maîtrise de savoir-faire
sont nécessaires pour qu’un facilitateur ait sur le groupe le genre d’impact qui
permettra un climat de compréhension, de changement et de croissance
personnelle pour les membres du groupe. Il semble que ces qualités
personnelles soient la chaleur, l’attention, l’empathie sensible envers les
membres du groupe, la congruence personnelle et une façon de faire non
manipulatrice propre au facilitateur. D’après les résultats de la recherche,
par exemple, les facilitateurs qui ont personnellement un grand besoin
d’apparaître compétents sont, semble-t-il, ceux qui ont le plus tendance à uti-
liser des « trucs » et des astuces pour stimuler l’interaction de groupe
(Liebermann, Yalom & Miles, 1973). Je doute que ce genre de manipulation
mécanique contribue beaucoup à l’amélioration de la compréhension
personnelle dans le groupe, ou à la réduction des patterns d’échec en
dehors de l’expérience de groupe. Etre manipulé enseigne probablement
à l’individu comment mieux manipuler les autres.
Les « professionnels » ont été le plus souvent formés à des insights14 cogni-
tifs et théoriques de même qu’à certaines stratégies de la facilitation de
groupes. L’apprentissage cognitif tend à être surévalué dans les programmes
de formation professionnelle. Le développement des qualités plus person-
nelles semble souvent être de moindre importance.
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breuses personnes n’ont jamais fait l’expérience d’une relation personnelle
proche avec qui que ce soit en dehors de leur propre culture, tend à élargir
le fossé de la communication interculturelle. Je pense que des groupes
internationaux de personnes qui se rencontrent pendant un certain temps
118 avec un facilitateur sensible, empathique, centré sur la personne peuvent
développer la capacité à rencontrer des personnes de cultures autres que la
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conscience et de leurs désirs, apprendre à communiquer aux autres ses
propres désirs, sentiments et besoins de façon exacte, en évitant les signes
texte 9
ambigus. Il y a, aux États-Unis, plus de 350 00015 étudiants étrangers dans
les institutions éducatives et un grand nombre d’entre eux se retrouvent
dans un environnement où la communication est difficile ; non seulement 119
ils font l’expérience de problèmes pour communiquer personnellement
avec des étudiants américains, mais ils rencontrent aussi des problèmes pour
communiquer avec des étudiants étrangers d’autres pays. Un étudiant étran-
ger a ainsi décrit la situation très clairement :
Les étudiants étrangers ont un très grand besoin de communiquer.
Nous sommes surtout en interaction avec le petit nombre de
nos pairs issus de la même culture que nous […], avec très peu
d’étudiants américains, avec nos boss et nos familles. Le niveau de
communication est seulement fonctionnel. Je ressens que notre self
réel s’est en quelque sorte mis en veilleuse.
Le problème de communication est partagé par des conseillers
d’étudiants étrangers et d’autres personnes qui travaillent avec eux et
s’efforcent de les aider dans leurs besoins personnels et universitaires.
Ces personnes ont aussi souvent à faire face à de nombreux problèmes
administratifs et à des demandes excessives en temps et en énergie ; elles
sont habituellement incapables d’investiguer les alternatives de communi-
cation avec les étudiants étrangers.
15« Newsletter » publiée par l’association nationale pour les étudiants étrangers, Washington,
D.C., vol. 39, n° 6, avril/mai 1988.
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L’accent est mis sur l’interaction parmi les membres du groupe, dans
une atmosphère qui encourage chacun à laisser tomber ses défenses
et façades. Ceci permet à chaque personne de reconnaître ses atti-
120
tudes autodestructrices et de les changer, de faire l’essai de com-
portements plus innovants et constructifs et de les adopter et, par
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1) être plus désireux d’essayer d’écouter les autres : 75 %
texte 9
2) être plus attentifs aux différences culturelles lors d’interactions avec
les autres : 65 %
3) essayer de mettre en place un programme de meilleure communica- 121
tion interculturelle sur le campus : 60 %
4) apprécier la beauté des différences culturelles : 53 %
Les sessions en communauté (rencontres de tous les participants) avec Carl
Rogers furent décrites comme très importantes par la plupart des parti-
cipants. À la fois étudiants et formateurs exprimèrent l’idée que leur
interaction avec Rogers les encourageait à considérer leur manière de pen-
ser et leurs expériences sous un nouvel angle. Le fait d’être en accord ou en
désaccord avec les opinions de Rogers aida beaucoup d’entre eux à définir
et évaluer leurs propres attitudes et leur comportement envers les personnes
culturellement différentes.
De nombreux étudiants étrangers dirent que les interactions person-
nelles dans les petits groupes les aidèrent à prendre davantage conscience
d’un certain amour pour leur terre natale qu’ils n’avaient pas auparavant.
Il y eut naturellement quelques réactions négatives à cette expérience. Pour
huit pour cent des participants, discuter n’était peut-être pas la meilleure
façon de résoudre les problèmes. Seize participants pensèrent que le week-
end fut une réunion agréable mais, en ce qui les concerne, non-productive
en termes de meilleure communication. D’après un commentaire, qui repré-
sente six autres personnes, cet effort ne fut qu’une « goutte d’eau dans
l’océan ». Quelques-uns dirent qu’ils auraient préféré un genre de week-end
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l’expérience en elle-même ou du concept de l’atelier.
Lorsqu’on leur demanda leur opinion concernant la différence entre le
processus de groupe avec des participants étrangers et le processus avec des
Américains d’origine, la plupart des facilitateurs répondirent qu’ils firent
122 l’expérience du processus de groupe comme étant essentiellement le même dans
les deux cas. Toutefois ils signalèrent que le processus était beaucoup plus
RECUEIL DE TEXTES
lent avec les étudiants étrangers et demandait une sensibilité aux nuances,
expressions et sentiments plus délicatement affinée ainsi que plus de
patience avec soi-même et les autres.
Les facilitateurs dirent également qu’ils travaillèrent bien ensemble et que
leurs différences de style de facilitation ne semblaient pas avoir eu beaucoup
d’importance, surtout après leur implication personnelle avec des individus
dans leur groupe.
Presque sans exception, les facilitateurs répondirent que l’expérience leur
avait permis de prendre davantage conscience des différences culturelles et
offert une plus grande sensibilité à ces différences. Tous constatèrent que,
vers la fin de l’atelier, il y eut un net désintérêt pour les discussions relatives
aux différences culturelles en faveur de la découverte du fait que nous
sommes tous semblables en tant que personnes.
Les facilitateurs furent unanimes pour dire qu’ils ressentirent un
manque d’occasion d’interaction entre eux. En général cependant, il
semble qu’il y ait eu plus de coopération mutuelle que de compétition
entre eux.
Parmi les quinze écoles et universités qui participèrent à l’Atelier de
Greenwood, douze d’entre elles ont indiqué que, parmi les programmes
Applications en Europe
TENSIONS INTERCULTURELLES EN IRLANDE DU NORD
Un groupe de neuf personnes de Belfast (cinq protestants, dont un colonel
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de l’armée britannique à la retraite, et quatre catholiques) se réunirent pour
texte 9
un atelier de week-end dans un endroit neutre ; les facilitateurs en étaient
Carl Rogers et Patrick Rice. Les seize heures de séances de groupe furent
filmées et montées en un film d’une heure : The Steel Shutter 17 (Rogers, 1972). 123
Le film met en évidence ce qui se passe dans un groupe où l’amertume
et la colère des membres ont été nourries par des siècles de différends
économiques, culturels et religieux.
Le processus du groupe de Belfast peut être divisé en deux phases : tout
d’abord l’exploration de l’horreur et du désespoir de la vie de tous les jours
à Belfast et ensuite l’apparition de quelques changements, une compréhen-
sion de plus en plus grande entre les participants protestants et catholiques
(Rogers, 1976).
Les premières séances de cet atelier retracent nettement l’horreur et
le désespoir, la brutalité et le quotidien sans espoir. Les participants parlent
de la brutalité de l’armée britannique, de la tragédie des adolescents qui
grandissaient dans une telle situation, de la peur des mères craignant
que leurs enfants ne finissent par rejoindre une des factions radicales, de la
peur profonde pour leurs proches, de l’horreur de la confrontation avec les
corps déchiquetés après les explosions, de leur haine et de leur violence
potentielle envers les autres groupes religieux. Un des participants raconte
comment il a été forcé d’ériger un « rideau d’acier » entre son self qui agis-
sait et son self qui bouillonnait au dedans, sa bête sauvage à l’intérieur, sinon
il serait devenu « cinglé » ; c’est seulement pendant de longues marches qu’il
17 N.d.t. : Le rideau d’acier.
laissait parler son self intérieur. D’autres disent comment leurs sentiments
se transformaient en pierres, comment ils s’habituaient aux bombes et
aux enterrements, comment leurs réactions s’émoussaient.
Bien que la haine et la violence, la peur et le désespoir aient été très
intenses, des changements se produisirent vraiment, même dans le court
espace d’un week-end. Les participants en vinrent à comprendre l’autre
côté du conflit, à voir de nouveaux aspects de la situation ; ils cessèrent
de se mettre mutuellement dans des cases étiquetées et furent capables
d’être en empathie avec le désespoir et la peur des membres de l’autre
communauté.
Certaines phrases qui exprimaient proximité et compréhension entre
les participants durent être effacées du film parce que de telles expres-
sions auraient mis en danger la vie des participants dans le cas où le film
aurait été projeté à Belfast. Vers la fin du film, les participants réalisèrent
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combien il serait dangereux de continuer les relations interreligieuses qui
avaient débuté dans le groupe, combien il serait difficile d’agir selon leurs
sentiments.
Après l’atelier la plupart des membres du groupe de Belfast continuèrent
124 de se rencontrer chez un des participants qui habitait dans un quartier
relativement neutre. Ils décidèrent de montrer le film à des groupes d’église
RECUEIL DE TEXTES
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tout le reste. Nous avions partagé larmes, rires, colère, pensées,
craintes et insécurité ; nous avions appris l’ouverture aux valeurs et
texte 9
aux coutumes de chacun, même si elles étaient complètement diffé-
rentes des nôtres. Nous avions appris à exprimer certains sentiments
à des personnes auxquelles nous ne nous serions pas ouverts nor- 125
malement, à écouter, à exprimer nos besoins intérieurs sans signes
ambigus ou déroutants. Nous avions fait l’expérience les uns des
autres en prenant toujours davantage conscience que nous sommes
plus semblables que différents.
Cet atelier de dix jours à Furudal pourrait-il être une nouvelle expé-
rience aussi riche ? J’avais juste terminé un groupe d’orientation
psychodynamique de deux années (une heure et demie une fois par
semaine). Au fond de moi, j’avais le sentiment que j’avais appris
davantage sur moi et les autres lors de l’atelier centré sur la personne
de trois jours que je n’avais appris lors de cette expérience de groupe
de deux ans. Je voulais voir si, de nouveau, je pourrais ressentir la
même chose.
Ce fut devant un feu de cheminée que le groupe se réunit le premier
soir. Il comprenait seize personnes très différentes : des cadres,
des psychologues, un professeur noir américain qui travaillait en
Allemagne, une Allemande qui travaillait avec des enfants retardés
mentaux à Hambourg, une étudiante américaine de 19 ans, des
journalistes de la radio suédoise, deux femmes américaines au foyer
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Des sentiments difficiles ont émergé au début, dès les premiers jours :
agressivité, clichés, fausses impressions de la personne, de sa race ou
de sa nationalité. Mais ceci s’estompa petit à petit après discussion,
126 ou bien perdit de son importance alors que derrière sa nationalité,
son accent, sa race ou sa couleur apparaissait la personne. […]
RECUEIL DE TEXTES
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pour prendre les rênes.Et même lorsqu’il dit avoir un jour eu peur et
se sentir en insécurité, quelqu’un lui rit au nez et ne le crut pas.
texte 9
Le grand groupe se divisait souvent en groupes plus petits, où se
poursuivait, dans une atmosphère souvent plus intense et plus pro-
fonde, la conversation qui avait commencé dans le grand groupe et 127
ce, parfois jusqu’au petit jour. On ne dormit pas beaucoup ces dix
jours-là. La constante sincérité de ce que nous nous disions de façon
directe donnait de l’intensité à chaque situation, même lorsqu’elle
était sans parole comme courir, nager, faire du bateau, danser, écou-
ter un air de violon dans un « fabod19» perché dans la montagne.
Nous ne pouvions plus éviter la confrontation, la tension, la proxi-
mité, à la fois positive et négative, où que nous allions. […]
Il est difficile de décrire en mots la manière dont on se révélait,
l’abandon des masques et de certains sentiments comme l’obligation
d’être gentils, de faire quelque chose. Difficile de décrire la sensation
de plénitude procurée par la capacité de se dire du matin au soir ce
qu’on pensait ou ressentait. […]
Les derniers jours, j’ai interrogé les participants. Tous sont repartis
avec une plus grande compréhension d’eux-mêmes, de leur vie, de
la culture où ils vivent, de leurs différents rôles dans la société, de la
façon dont les autres les voient en tant que personnes et en tant que
parties d’une culture. […]
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D’autres participants ont fait les commentaires suivants :
Je suis arrivé dans le groupe mécontent de moi et de ma vie. J’ai
trouvé à nouveau ma famille, je peux accepter ma vie et une façon
128 de vivre plus constructive.
Je vois maintenant que la vie que je mène depuis de nombreuses
RECUEIL DE TEXTES
Il m’est plus facile de comprendre les gens qui ont des ennuis per-
sonnels et d’y répondre de manière plus adéquate.
J’ai appris, je crois, que lorsque quelqu’un vous dit qu’il ne veut pas
jouer comme vous, cela ne signifie pas qu’il ne vous aime pas.
Maintenant je sens que j’ai la possibilité de changer. Si je vais
changer, si je peux changer ou si j’ose changer ? Je ne sais pas encore.
Mais je suis plus sûr de moi qu’auparavant et aussi de mes certitudes.
Je vois maintenant que même dans mon travail il y a beaucoup
de choix à faire que je n’avais pas vus avant, et je crois que je peux
commencer à les faire.
J’ai plus confiance en moi maintenant. Je me suis autorisé à explorer
une plus grande palette de sentiments que d’habitude.
J’ai appris à faire plus confiance à mes sentiments. Je ne dois pas
mettre de masque ou me glisser dans une autre peau pour plaire
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au monde.
texte 9
Tous ces commentaires l’indiquent, malgré les différences culturelles, natio-
nales et raciales, il s’est développé une compréhension et une proximité
entre les participants de cet atelier interculturel. Ceci n’est en aucun cas 129
différent de ce qui se passe dans d’autres groupes centrés sur la personne
car il ne s’agit pas de différences culturelles dont parlent les participants,
mais de problématiques humaines que nous avons tous à gérer. Il est impos-
sible de dire laquelle des affirmations ci-dessus fut prononcée par un
Américain, un Allemand, un noir, un blanc, un homme, une femme.
Ce sont des affirmations humaines, et c’est le fait d’être humain qui brise les
barrières et facilite la compréhension et la proximité.
Il est important de mentionner ici qu’au cours des dix dernières années,
en Europe seulement, plus de trois mille personnes de trente-cinq pays dif-
férents ont participé à des ateliers de communication interculturelle. Des
ateliers ont été organisés et facilités par le Centre pour la communication
interculturelle tant en Italie qu’en Allemagne, en Suisse, aux Pays-Bas,
en Suède, en Angleterre, en Irlande, à Curaçao (Antilles Néerlandaises),
en Ecosse, en Espagne, en Hongrie, et plus récemment en Grèce (1987).
D’autres ateliers sont prévus dans le futur.
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font du counselling.
Un participant à qui il était demandé de s’exprimer sur ce qu’il avait retiré
du dernier atelier écrivit :
Interaction avec quelques personnes merveilleuses. Cette interaction
130
m’a aidé à apprendre certaines choses très importantes à mon sujet.
RECUEIL DE TEXTES
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gens plutôt que de les attendre impatiemment. Une appréciation
renouvelée de la beauté des gens et savoir que, d’une certaine
texte 9
manière, moi aussi je dois faire partie de cette beauté. […] J’aime sen-
tir que je vais être capable de me rapprocher de quelques-unes de ces
personnes que j’avais auparavant écartées comme étant inappro- 131
chables. Avec les personnes dont je me sens déjà proches, j’espère
que je vais arrêter de conduire mon tank à travers leur jardin fleuri.
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et telle demande, telle proposition et telle autre qui la contredit, ont
été exprimés, toutes les données deviennent peu à peu disponibles et
la décision à laquelle le groupe arrive est une composition harmo-
nieuse réalisée, non sans peine, de toutes les idées, de tous les besoins
132
et de tous les désirs de chacun et de tous. En outre, comme il s’agit
RECUEIL DE TEXTES
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différences nationales, raciales et culturelles finissent peu à peu par
texte 9
sembler sans importance. Cela signifie qu’en dépit de toutes les
différences il existe un énorme potentiel pour la compréhension et la
proximité dans les problèmes humains auxquels nous essayons tous
133
de faire face. Les participants de ces ateliers ne parlent pas beaucoup
de problèmes culturels. À l’inverse, ils parlent de choses comme : «J’ai
retrouvé ma famille » ; « Je n’ai pas été honnête avec moi-même » ;
« Je peux pleurer, montrer des sentiments, au lieu de plaisanter
constamment » ; « Je ne sais pas encore si je vais changer, je peux
changer, ou si j’ai le courage de changer, je ne sais pas encore mais je
suis plus sûr de moi » ; « J’ai plus d’assurance » ; « J’ai appris à mieux
faire confiance à mes sentiments ». Pensez à ces affirmations.
Laquelle fut faite par un noir, par un Allemand, par un homme,
par un Suédois ? Il est impossible même de le deviner. Ce sont des
affirmations humaines, et elles semblent être un résultat typique de
tels groupes centrés sur la personne. C’est être humain qui dissout
les barrières et permet la proximité.
C’est là le résultat qui émerge lorsque des personnes de cultures extrê-
mement divergentes sont « empowered »23 par le fait d’être entendues,
acceptées et autorisées à se diriger elles-mêmes. C’est là la politique
interpersonnelle d’une application interculturelle de l’Approche
centrée sur la personne.
23 N.d.t. : empowerment n’a pas d’équivalent sémantique en français. Le terme anglais est très
utilisé de nos jours en français dans divers contextes psychosociaux et économiques. Il signifie
« prise de pouvoir personnel ». « Empowered » signifie la prise de pouvoir personnelle par la
personne.
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que personne, de saisir la signification et le sens de ce que nous croyons les uns
et les autres, alors je suppose qu’il n’y a pas beaucoup d’espoir pour notre
monde.
134
Je pense qu’il s’agit d’une aventure profondément sérieuse tournée vers le futur.
Parce que, si au lieu d’être un échec, elle prouve qu’il est possible de se ren-
RECUEIL DE TEXTES
contrer les uns les autres de manière authentique, de se découvrir les uns les
autres en tant que personnes de manière authentique, d’arriver vraiment à être
empathique avec l’autre et à comprendre profondément ses convictions cultu-
relles ainsi que ses points de vue politiques, alors je pense qu’il existe une pos-
sibilité réaliste que le futur du monde puisse avoir quelques rayons de lumière
pénétrante et que nous puissions espérer dans un monde meilleur.
Carl Rogers, 1902-1987
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texte 9
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10 LA MÉDIATION INTERCULTURELLE
VUE À TRAVERS LE SCHÉMA DE LA
COMMUNICATION POUR FAVORISER
L’INTÉGRATION DES IMMIGRANTS
Vanessa Georgescu Paquin
texte 10
interculturels. Pour comprendre l’origine et les répercussions de ces obstacles
situés dans la zone d’incompréhensions qui nuisent à l’intégration sociale, le
modèle de la communication interpersonnelle de DeVito, Vézeau et Chassée 139
(2008) est utilisé. Pour illustrer notre contribution théorique, l’approche
employée est celle de l’analyse conceptuelle pour « faire apparaître du sens »
(Gohier, 1998, p. 279) afin de comprendre les lacunes du modèle interculturel.
Pour atténuer, voire enrayer ces obstacles, un nouvel élément est inséré au
modèle : celui de la médiation interculturelle, comme régulateur des relations
sociales par la communication interculturelle, afin de favoriser l’acceptation et
surtout la compréhension de la différence pour le « vivre ensemble ».
140
Key words : intercultural mediation ; communication obstacles ; ethnocultural
communities ; vivre ensemble ; integration.
RECUEIL DE TEXTES
INTRODUCTION
Au 21e siècle, les flux migratoires sont d’une grande importance partout à
travers le monde. Seulement en 2010, le Québec a accueilli 66 % d’immigrants
de plus que dix ans auparavant, toutes catégories confondues : immigration
économique, regroupement familial, réfugiés, etc. (MICC, 2011). Il y a certes
une augmentation de l’immigration au Québec, mais aussi un changement dans
sa composition ethnoculturelle en raison de l’ouverture sur le monde et sa
diversité (MICC, 2011, p. 23) : « L’arrivée de personnes originaires d’autres
cultures a modifié les coutumes et a obligé la population à s’adapter à de
nouveaux modes de communication » (DeVito, Vézeau et Chassé, 2008, p. 42).
Cette nouvelle réalité, marquée par la multiplicité des contacts interculturels
pouvant créer des tensions sociales et interpersonnelles, engendre de nouveaux
texte 10
besoins quant à la gestion de la diversité culturelle et la mise en place de
politiques est nécessaire pour favoriser le « vivre ensemble »1. Alors que le
Québec préconise le modèle interculturel pour l’intégration des communautés
141
ethnoculturelles2, ce dernier ne semble pas aussi efficace que présumé à l’égard
des relations entre les gens des communautés ethniques et la société d’accueil.
En effet, en 2007, le gouvernement provincial a dû créer une Commission de
consultation sur les pratiques d’accommodements reliées aux différences
culturelles pour réguler les tensions sociales et favoriser une cohésion dans la
différence. Ce débat sur la différence provoque la division plutôt que la
cohésion sociale, voire l’exclusion de certaines communautés. De ce fait, nous
postulons que des obstacles à la communication interculturelle freinent
l’intégration sociale de certaines communautés culturelles à la société d’accueil
et que la situation risque de s’aggraver avec la croissance de la population issue
de l’immigration.
1
Selon Gilles Verbunt (2001), le vivre ensemble est la volonté d’une société constituée d’une diversité
culturelle à prôner ou favoriser le respect mutuel et la coexistence dans la différence.
2
Le terme est utilisé pour englober les immigrants des générations suivantes nés au Québec, mais
d’origines ethnoculturelles autres.
Cet article pose la question suivante : dans le modèle interculturel, dans quelle
mesure la médiation interculturelle peut-elle atténuer les obstacles de la
communication interculturelle et ainsi favoriser l’intégration des membres des
communautés ethnoculturelles? Afin de nourrir notre réflexion basée sur une
démarche théorique exploratoire, le schéma systémique de la communication
provenant du modèle interpersonnel de la psychologie sociale de DeVito,
Vézeau et Chassée (2008) est mobilisé. Toutefois, des obstacles à l’intégration
sociale des communautés ethnoculturelles semblent se cristalliser dans une
zone d’incompréhensions au sein de ce schéma. La médiation interculturelle
pourrait être la solution pour favoriser le vivre ensemble recherché. En premier
lieu, pour développer notre réflexion, le modèle de gestion du pluralisme
ethnique préconisé par le Québec est exposé. Après avoir analysé le modèle
théorique sur lequel se base notre réflexion, une zone d’incompréhensions est
identifiée et une alternative est proposée : la médiation interculturelle.
Finalement, les limites de notre réflexion sont mises en lumière, ainsi que son
142 prolongement ultérieur.
RECUEIL DE TEXTES
Le modèle interculturel
Selon Gina Stoïciu (2008), le modèle interculturel est utilisé par les approches
humaniste et systémique pour comprendre et interpréter la dynamique
interculturelle. Elle attribue trois enjeux au préfixe inter d’interculturel : la
rencontre avec les acteurs, les cultures ou identités ; entre désignant la
dynamique relationnelle et identitaire ; et agissant sur pour la prise en
considération des dynamiques de changement dans différents contextes. Ainsi,
« c’est en se plaçant de ce triple point de vue qu’apparaît véritablement […] la
communication interculturelle dans la pleine dynamique de son unité »
(Stoïciu, 2008, p. 39). Gilles Verbunt (2001) soutient que le modèle
interculturel est une sorte d’organisation du multiculturalisme par l’État, appelé
l’interculturalisme. Il s’agit d’un modèle d’organisation du pluralisme ethnique
au Québec, une façon de vivre avec plusieurs cultures tout en ayant une
culture commune, et non pas une juxtaposition de cultures tel que prescrit dans
le reste du Canada. L’État est alors responsable de mettre en relation les diverses
communautés en prônant une identité nationale. Il doit gérer les groupes pour
assurer le vivre ensemble afin d’éviter les dérapages et les abus dus aux rapports
texte 10
Dans le cas spécifique du Québec, une tension apparaît entre le souci de
l’ouverture sur les autres cultures, son hétérogénéité, et l’inquiétude sur l’avenir 143
du français au sein d’un territoire majoritairement anglophone (Bouchard et
Taylor, 2008). Il s’identifie alors par le modèle interculturel. Autrement dit, un
modèle qui prône une culture commune centrée sur la langue française tout en
considérant l’enrichissement de la diversité culturelle ; il est donc axé sur
l’intégration. Cependant, des problèmes d’intégration persistent notamment
concernant l’employabilité3, le pilier de l’intégration chez les immigrants4. En
conséquence, ils peuvent être victimes d’une triple discrimination soit par le
sexe, l’origine étrangère et l’appartenance à une minorité visible (Bourhis,
Montreuil, Helly et Jantzen, 2007). Il y a donc un écart entre la théorie et la
pratique se répercutant sur l’intégration, ce qui provoque une exclusion de
certaines communautés ethnoculturelles.
3
En 2006 au Québec, le taux de chômage pour les natifs était de 5,2 %. Chez les immigrants
âgés entre 15 et 54 ans, ce taux atteignait 11,2% (IRIS, 2012).
4
L’intégration économique permet de meilleures conditions de vie se répercutant sur l’aspect
psychologique de l’immigrant, l’accès à l’éducation, ainsi que la vie à la fois culturelle et
sociale.
Initiées par les travaux de l’École de Chicago au début du XXe siècle, les études
ethniques et de relations interculturelles ont d’abord été centrées sur
l’adaptation des immigrants à la nouvelle société. L’information quant au
fonctionnement de cette dernière était transmise à l’immigrant qui devait
l’ingérer conformément au schéma général linéaire de la communication de
Claude Shannon (Maigret, 2007). Puis, les études ont porté sur les réactions
complexes et circulaires découlant de l’aspect interactionnel de la
communication. Gregory Bateson, dans sa théorie, a mis l’accent sur la relation
existant entre les éléments de l’ensemble et sur la communication comme une
valeur englobante (Lohisse, Patriarche et Klein, 2009), en plus de la rétroaction
permettant l’interinfluence entre émetteur et récepteur. Alfred Schütz a ensuite
texte 10
introduit la notion de difficultés liées à l’intégration des immigrants qui permet
de faire un lien avec le modèle transactionnel de Barnlünd (Lohisse, Patriarche
et Klein, 2009). La communication n’est ni une réaction, ni une transaction
145
simple, mais « une transaction dans laquelle l’homme invente et attribue des
significations pour réaliser ses projets » (Ibid., p. 99). Par la suite, la
« dynamique d’intégration en termes de communication stratégique, impliquant
stratégies de négociation et de compétences communicationnelles » et la
tension intergroupe découlant de dysfonctions de l’intégration sociale, ont été
introduites par les psychosociologues (Stoïciu, 2008, p. 34). Cette fois, le
schéma systémique de la communication de DeVito, Vézeau et Chassée (2008)
répond au besoin de tenir compte du contexte socioculturel de l’autre pour
comprendre d’où proviennent les obstacles nourrissant les tensions afin de les
atténuer. En retenant cette théorie issue du domaine de la psychologie sociale,
nous aspirons à démontrer la possibilité de réguler les obstacles créant les
problèmes d’intégration, notamment l’exclusion des communautés
ethnoculturelles à la société d’accueil.
Les incompréhensions sont confinées dans une zone régie par les obstacles de
la communication qui se situe au centre du processus encodage/décodage.
Cette zone d’incompréhensions est composée de ce que Margalit Cohen-
Émérique (1996, citée par Battaglini et Gravel, 1998) appelle des incidents
critiques. Ils sont provoqués par les représentations sociales, les préjugés, les
stéréotypes qui interviennent dans la perception de l’autre et sur (dans) la
direction qu’emprunte la communication. Se répercutant ultérieurement sur les
comportements des protagonistes de la relation interculturelle, ils nuisent à
l’intégration sur le plan social des immigrants, allant à l’encontre du modèle
interculturel. Dominique Wolton (1997) appelle incommunication ce qui est
texte 10
Les stéréotypes culturels contenus dans la catégorisation simplifient de façon
excessive une connaissance schématisée de l’autre culture (Shan, 2004) et
rendent l’environnement plus compréhensible et prévisible (Bourhis et Leyens,
147
1999). Ils deviennent des préjugés lorsqu’intériorisés et présents dans les
interactions interculturelles. D’ailleurs, ils sont affectifs et émotifs et « ce qui est
affreux dans le préjugé, ce n’est pas le préjugé même, mais le système
psychologique de la culture sociale cachée par le préjugé » (Shan, 2004, p. 5).
Le fait d’entretenir un préjugé sur l’autre modifie notre comportement et notre
ouverture avant même d’avoir échangé avec lui. Par ailleurs, les représentations
sociales culturelles sont des représentations que les cultures se font les unes des
autres ; elles sont dites sociales puisqu’« elles ne résultent pas seulement de la
perception et des projections individuelles, mais elles s’ancrent dans un
imaginaire social » (Ladmiral et Lipiansky, 1989, p. 199). Selon Denise Jodelet
(2003), c’est une forme de connaissance courante dite de sens commun
socialement élaborée et partagée, telle une vision de la réalité commune à un
ensemble social ou culturel donné.
Selon Éric Maigret (2007), « Les médias sont des espaces où se jouent la
formation, la reproduction et la contestation d’ensembles de pratiques et de
croyances, mêlant indissociablement pouvoir et culture » (p. 90). Ces derniers
véhiculent une vision d’ensemble de la culture et une image de la société où la
culture dominante est prônée au détriment de celle des communautés
culturelles. Un avis publié par le Conseil des relations interculturelles (aboli en
2010) constatait « une sous-représentation de la diversité ethnoculturelle dans
texte 10
eux-mêmes puisqu’ils consomment les informations pour les transmettre aux
followers. C’est donc le contact personnel au sein des groupes d’appartenances
comme le cercle d’amis, les collègues de travail, un groupe religieux, la famille, 149
etc. (Attallah, 1989), qui renforce les croyances établies. Ce contact découle
indirectement des médias, car « l’influence des médias dépend du réseau de
relations interpersonnelles » (Lohisse, Patriarche et Klein, 2009, p. 49). Richard
Bourhis (1999) parle d’un apprentissage social pour expliquer l’influence
familiale et scolaire des groupes de référence quant aux comportements
discriminatoires engendrés par les obstacles de la communication. L’individu
aurait tendance à se référer et à se laisser influencer en toute confiance par ses
pairs et à adhérer à leurs opinions, ce qui, selon Lazarsfeld (1956, cité par
Attallah, 1989), est de la persuasion sans conviction.
Ces théories illustrent l’ampleur de l’apport des médias dans les discours de
masse régissant les réactions et les comportements face à l’Autre. Ces médias
semblent avoir comme vocation de rapprocher les êtres humains, mais ils
contribueraient aussi à les distancer en omettant d’exposer un lien juste entre
l’information véhiculée et les cultures. Cette distance s’effectue de manière à ce
que « les médias, en diffusant des informations, auraient finalement, à leur
corps défendant, augmenté l’ignorance dans laquelle nous sommes du monde
réel, car l’ignorance n’a pas de meilleure alliée que l’illusion du savoir »
(Breton, 2004, p. 141).
Pour Jean René Ladmiral (2010), la communication interculturelle est une forme
de traduction dont la médiation est le dispositif. Nous établissons une analogie
entre ses études sur les échanges linguistiques et la médiation interlinguistique
axée sur la dimension cachée de la culture en soi, et nos réflexions sur la
médiation dans les situations interculturelles. Selon Ladmiral (2010), le fait de
« passer » un message d’une langue à une autre nécessite une médiation
interculturelle, puisque ce passage est celui d’une langue-culture à une autre,
plutôt qu’une simple traduction linguistique des mots. Dans les situations
texte 10
partenaires et, par le fait même, atténue les obstacles à la communication
interculturelle. Pour ce faire, la médiation doit être basée sur la sensibilité
interculturelle, les compétences communicationnelles et les stratégies de
151
négociation qui, selon Stoïciu (2008), sont au cœur de la formation à
l’interculturel, de façon à faire face à des situations complexes et inégalitaires
causées par la différence. Cependant, puisque l’approche interculturelle va de
pair avec plusieurs obstacles de la communication interculturelle tels que les
préjugés, les stéréotypes et les représentations sociales, l’interculturalité serait
alors, en reprenant la conception d’Agusti-Panareda (2007), le but ultime de la
médiation.
texte 10
l’ethnocentrisme intrinsèque de notre regard à l’autre » (Ladmiral et Lipiansky,
1989, p. 136). Puisque le processus de conscientisation rapproche les
différences en participant au construit de la coexistence dans la société, la
153
médiation interculturelle est le dispositif pour le concrétiser (Foucart, 2001).
Ainsi, l’individu, conscient de « sa programmation culturelle », peut agir sur ses
déterminismes en raison de sa sensibilité et alors modifier des comportements
dans la rencontre (Verbunt, 2001).
Limites
texte 10
L’intégration, une question de proxémie5 culturelle?
156 Cependant, même une personne ayant la même culture que la société dans
laquelle elle vit, soit les enfants de deuxième ou troisième génération, peut être
RECUEIL DE TEXTES
Conclusion
Le modèle de DeVito, Vézeau et Chassée est utilisé pour démontrer les lacunes
du modèle interculturel. Cela s’explique entre autres par des obstacles
communicationnels, particulièrement interculturels, confinés dans une zone
d’incompréhensions, se répercutant sur l’intégration sociale des gens issus de
l’immigration. C’est ainsi que pour atténuer, voire enrayer ces obstacles, un
nouvel élément au modèle est inséré — la médiation interculturelle — afin de
construire un lieu commun par la déconstruction des obstacles et ainsi favoriser
l’acceptation de la différence. En somme, le Québec s’est doté d’un modèle
texte 10
interculturel destiné à inclure les communautés culturelles, mais des débats sur
la différence sont toujours d’actualité, créant une division au sein de la société.
Le rapport égalitaire doit se faire dans une perspective démocratique afin
157
d’éviter les rapports de domination pour réguler les tensions dans le contexte de
délibération créé par la médiation (Balmer et Hébert, 2009). La médiation
interculturelle semble être une pratique à part entière incarnant une piste
envisageable pour l’amélioration de l’intégration des gens issus de
l’immigration à la société d’accueil. Elle est vue comme un accompagnement
ou un soutien au modèle interculturel, car ce dernier doit être accompagné
d’actions concrètes pour s’ancrer dans la société. Malgré les limites de la
médiation, elle demeure incontournable pour dénouer les incompréhensions
liées à la communication interculturelle.
Références
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161
11 CONCEPTS DE L’APPRENTISSAGE
INTERCULTUREL
Anne Gilbert
de l’apprentissage Arne
Gillert
Rédiger des théories sur les concepts de l’appren- Qu’est-ce que «l’apprentissage»?
tissage interculturel est une expérience inter-
culturelle en soi. En effet, la diversité des idées Le dictionnaire Oxford Advanced Learner’s of
Current English donne de l’apprentissage la défini- 2
qui se cachent derrière un seul et unique terme
– «apprentissage interculturel» – est très révéla- tion suivante (traduite de l’anglais): «acquisition
trice de l’histoire des personnes qui en sont à de connaissances ou de compétences au moyen de
l’étude, de la pratique ou de l’enseignement». Cette
l’origine.
définition très générale donne le point de départ
à diverses discussions.
De même faire un choix parmi les différentes
théories et les commenter est probablement plus Apprendre à différents niveaux
révélateur au sujet de l’histoire et des options de
la personne qui exécute cet exercice qu’au sujet L’apprentissage se déroule à trois niveaux inter-
de l’apprentissage interculturel lui-même. connectés: les niveaux cognitif, émotionnel et
comportemental.
En conséquence, ce chapitre ne prétend aucune- L’apprentissage cognitif est l’acquisition de
texte 11
ment proposer une quelconque «vérité» au sujet connaissances ou de croyances: savoir que 3 plus
de l’apprentissage interculturel. Il s’agit davantage 3 égalent 6, que la terre a la forme d’une sphère,
d’une tentative pour offrir un panorama – inévi- que le Conseil de l’Europe réunit aujourd’hui 41
tablement subjectif – de quelques-unes des théo- Etats membres.
ries et des concepts développés relativement à
l’apprentissage interculturel. L’apprentissage émotionnel est un concept plus 165
difficile à comprendre. Essayez de vous souvenir
de la façon dont vous avez appris à exprimer vos
Comme la majorité des théories, celles ici présen-
sentiments et de l’évolution de ces sentiments avec
tées font appel à quelques termes ou formulations
le temps. Rappelez-vous de ce qui vous faisait peur
«fantaisistes». Nous avons délibérément choisi de
il y a vingt ans et qui ne vous fait plus peur aujour-
les inclure, non pas pour décourager le lecteur,
d’hui, des gens que vous n’aimiez pas à première
mais pour le familiariser avec les termes employés. vue et qui sont aujourd’hui des amis très chers, etc.
Ceux-ci sont en effet fréquents dans le langage
de l’apprentissage interculturel. Qui plus est, les L’apprentissage comportemental est le résultat
théories présentées inspirent le travail que vous visible de l’apprentissage: être capable de planter
faites concrètement depuis pas mal de temps. un clou dans une planche, d’écrire avec un stylo,
de manger avec des baguettes chinoises, ou d’ac-
Le terme «d’apprentissage interculturel» peut être cueillir une personne comme l’exigent les règles
compris à différents niveaux. A un niveau plus de la politesse.
littéral, l’apprentissage interculturel fait référence Le véritable apprentissage englobe ces trois
au processus individuel d’acquisition de connais- niveaux, cognitif, émotionnel et comportemen-
sances, d’attitudes ou de comportements, associé tal. Si vous voulez apprendre à manger avec des
à l’interaction avec différentes cultures. baguettes, vous devez savoir comment les tenir
et apprendre les gestes appropriés à leur manie-
Très souvent pourtant, l’apprentissage intercultu- ment. Mais ces deux apprentissages n’auront pas
rel est appréhendé dans un contexte plus large d’effet durable si vous n’apprenez pas à aimer
pour référer à la façon dont des personnes d’an- manger avec des baguettes – ou si vous ne voyez
técédents différents sont susceptibles de vivre aucun intérêt à les utiliser.
ensemble de manière pacifique, et au processus
nécessaire pour construire une telle société. L’apprentissage en tant que processus (dé)struc-
turé
L’apprentissage peut découler d’une situation acci-
Dans ce contexte, «l’apprentissage» est en consé-
dentelle ou d’un processus planifié. En y réflé-
quence compris à un niveau strictement indivi- chissant, on constate que l’on a appris beaucoup
duel, mais met néanmoins en avant la nature de choses par le biais d’expériences dans lesquelles
illimitée du processus devant conduire à une on ne s’était pas engagé à des fins d’apprentissage.
société «interculturelle». D’autre part, l’apprentissage implique la plupart
du temps un processus structuré ou du moins
Le terme « d’apprentissage interculturel » sera ici intentionnel. On n’apprend rien d’expériences
exploré dans ses diverses facettes et interpréta- accidentelles si l’on ne mène pas intentionnelle-
tions. ment une réflexion sur ce qui s’est produit.
17
T-Kit
L’apprentissage
interculturel
Les systèmes éducatifs, tant formels que non for- Toutes ont en commun le fait d’appréhender la
mels, font appel à des processus structurés dans culture en tant que construction humaine. On a
le but de faciliter l’apprentissage. Le fait d’avoir évoqué la culture comme étant le «logiciel» que
ouvert cette publication pour réfléchir au proces- les individus utilisent au quotidien; on la décrit
sus d’apprentissage interculturel dans un envi- communément comme l’ensemble des hypothèses,
ronnement de groupe atteste de votre intérêt pour des valeurs et des normes fondamentales que
2 l’apprentissage en tant que processus structuré possèdent les individus. Le concept de culture
et non purement fortuit. Les expériences d’ap- donne lieu à quantité de débats et de controverses,
prentissage conduites au moyen des stages de tant théoriques que pratiques.
formation, des séminaires, des rencontres de
groupes, des ateliers, des échanges, etc. sont • La culture est-elle nécessairement liée à un grou-
autant d’exemples de processus d’apprentissage pe d’individus ou peut-on parler de «culture
interculturel structurés. individuelle»?
• Quels sont les éléments qui composent une
Les rôles dans l’apprentissage culture?
L’apprentissage est aussi une question de rôles. • Peut-on dresser une «carte culturelle» du monde?
L’école étant pour la majorité des enfants la pre- • Les cultures évoluent-elles? Pourquoi et com-
mière expérience d’apprentissage interculturel ment?
structuré, le modèle de référence va être celui • Quelle est la force du lien entre la culture et le
de la relation formée par le professeur et l’élève. comportement réel des individus et des groupes?
Pour la plupart des personnes impliquées dans • Une personne peut-elle avoir plusieurs antécé-
l’éducation non formelle pourtant, il apparaît dents culturels et qu’est-ce que cela implique?
évident que l’apprentissage peut être très efficace • A quel point la culture est-elle flexible et à quel
conçu en tant que processus à double sens, dans point se prête-t-elle à l’interprétation individuelle?
lequel chacun apprend de l’autre en interagissant.
166 En fait, on apprend en permanence, mais la majo- Très souvent, s’intéresser à la culture exige de se
rité des individus ne se perçoivent pas en tant pencher sur l’interaction des cultures. De nom-
«qu’apprenants» et, parfois inconsciemment, pré- breux auteurs ont affirmé que s’il n’existait qu’une
RECUEIL DE TEXTES
fèrent le rôle de professeurs. Favoriser l’ouverture seule culture, nous ne penserions même pas à la
nécessaire à un apprentissage mutuel est un des culture. La diversité apparente concernant la façon
défis que doit relever toute personne impliquée dont les individus pensent, ressentent et agis-
dans l’éducation non formelle dans la première sent, nous fait précisément prendre conscience
phase de son travail avec un nouveau groupe. de la culture. Par conséquent, on ne peut penser
Et personnellement, je souhaiterais que les per- à la culture simplement en tant que «culture»,
sonnes impliquées dans l’éducation formelle mais en tant que «cultures». Dans ce chapitre, il
relève ce même défi dans la salle de classe. est donc logique de partir d’idées axées sur la
culture en soi pour passer à des idées davantage
Les méthodes d’apprentissage orientées sur l’interaction des cultures et sur les
Si l’on envisage l’apprentissage en tant que pro- expériences interculturelles.
cessus structuré, il semble logique de se pencher
sur les méthodes qui interviennent. Les cher- Certains termes sont parfois utilisés pour rem-
cheurs ont prouvé à maintes reprises que les placer celui d’interculturel, tels que «transcultu-
individus apprenaient davantage de leurs propres rel» et «multiculturel». Pour certains auteurs, ces
expériences – dans des situations faisant appel à termes ont une même signification. D’autres leur
la connaissance, à l’émotion et à l’action. Si l’on donnent des significations absolument différentes.
veut offrir un espace d’apprentissage, il importe Ces différences seront abordées plus loin dans
de proposer des méthodes qui favorisent l’expé- ce chapitre.
rience et la réflexion à ces trois niveaux. Vous
trouverez plus loin dans ce T-Kit des suggestions
de méthodes et de méthodologies pour l’appren-
tissage interculturel.
2.4 A propos de la culture
2.3 Qu’est-ce que la
culture ? Qu’est-ce 2.4.1 Le modèle de «l’iceberg»
qui est interculturel ? L’un des modèles de représentation de la culture
les plus connus est celui de l’iceberg. Sa finalité
Le deuxième terme qui apparaît dans «appren- est d’illustrer les différentes composantes de la
tissage interculturel» est celui de culture. Toutes culture, en mettant en évidence le fait que cer-
les théories de l’apprentissage interculturel repo- taines d’entre elles sont visibles, tandis que d’autres
sent sur l’idée implicite ou explicite de culture. sont cachées et donc difficiles à découvrir.
18
Fig. 1 : «L’iceberg» - un concept de culture
Source : AFS Orientation Handbook, New York : AFS Intercultural Programmes Inc. Vol 4 page 14, 1984
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interculturel
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interculturel
Ce modèle part de l’idée que la culture peut être (au Brésil et au Japon, par exemple) continuaient
représentée sous la forme d’un iceberg: seule une à être gérées de manière très différente et ce
toute petite partie de l’iceberg est visible au-des- malgré tous les efforts déployés pour mettre en
sus de l’eau. Le sommet de l’iceberg est porté par place des procédures et des normes communes.
sa partie la plus large, immergée et donc invisible.
Cette partie sous-jacente constitue néanmoins Hofstede a alors entrepris de rechercher les dif-
2 une solide fondation. férences dans le fonctionnement de ces entre-
prises. Pour ce faire, il a entrepris un travail de
Concernant la culture, on note certains aspects recherche en plusieurs étapes, englobant des
visibles: l’architecture, les arts, la cuisine, la interviews et des questionnaires transmis à l’en-
musique, la langue, pour n’en citer que quelques- semble des employés d’IBM à travers le monde.
uns. Mais les fondations garantes de sa solidité Etant donné que le degré d’instruction des
en sont plus difficilement repérables: l’histoire employés était globalement similaire partout et
du groupe humain détenteur de la culture, ses que la structure de l’organisation, les règles et
normes, ses valeurs, ses hypothèses fondamen- les procédures étaient les mêmes, il est parvenu
tales concernant l’espace, le temps, la nature, etc. à la conclusion que les différences identifiées
devaient provenir de la culture des employés et,
Le modèle de l’iceberg démontre que les aspects en grande partie, de la culture du pays d’accueil.
visibles de la culture ne sont que les expressions Hofstede a ainsi décrit la culture en tant que «pro-
de ses aspects invisibles. Il met également en grammation collective des esprits qui distingue
évidence la difficulté de comprendre des indivi- les membres d’un groupe humain d’un autre».
dus d’antécédents culturels différents – parce que,
si l’on repère les aspects visibles de «leur iceberg», Après plusieurs sessions de recherche, il a systé-
il est par contre plus difficile d’en identifier les matisé les différences culturelles selon quatre
assises. dimensions fondamentales. Toutes les autres dif-
168
férences, affirmait-il, étaient liées à l’une ou l’autre
Ceci dit, le modèle de l’iceberg laisse sans réponse de ces quatre dimensions. Ces quatre dimensions
RECUEIL DE TEXTES
plusieurs des questions soulevées précédemment. sont ce qu’il a appelé: la distance du pouvoir, l’in-
Généralement, il sert de point de départ à une ana- dividualisme/collectivisme, la masculinité/fémi-
lyse plus approfondie de la culture. C’est une nité, et l’évitement de l’incertitude. Suite à quelques
première visualisation des raisons qui font qu’il recherches complémentaires, il a ajouté la dimen-
est parfois difficile de comprendre et de «voir» sion de l’orientation temporelle.
la culture.
La distance du pouvoir (distance hiérarchique)
indique dans quelle mesure une société accepte
Pertinence par rapport une distribution inégale du pouvoir entre les
au travail de jeunesse individus au sein des institutions et des organisa-
Le modèle de l’iceberg mobilise notre attention sur tions. La distance au pouvoir concerne la hiérar-
les aspects cachés de la culture. Il nous rappelle chie, comme par exemple le processus de prise de
que, dans les rencontres interculturelles, les simili- décision accepté au sein d’une organisation de
tudes identifiées à première vue peuvent s’avérer jeunesse. Chacun devrait-il pouvoir s’exprimer sur
basées sur des hypothèses qui ne reflètent pas la un pied d’égalité? Ou estime-t-on que le Président
réalité. Chez les jeunes, les différences culturelles du conseil d’administration est en mesure de
peuvent être plus difficilement perceptibles : dans prendre seul des décisions si nécessaire?
tous les pays, les jeunes portent des jeans, écoutent
de la musique pop et veulent pouvoir accéder à leur L’évitement de l’incertitude indique dans quelle
messagerie électronique. Aussi, apprendre inter- mesure une société se sent menacée par des situa-
culturellement signifie d’abord être conscient de la tions incertaines et ambiguës et tente de les évi-
partie cachée de son propre iceberg et être capable ter en instaurant des règles et diverses mesures
d’en parler avec les autres, afin de mieux se com- de sécurité. L’évitement de l’incertitude concerne
prendre et d’identifier des points communs. l’attitude des individus par rapport à la prise de
risques, comme par exemple la quantité de détails
que les membres d’une équipe préparatoire vont
2.4.2 Le modèle des dimensions vouloir régler lorsqu’ils planifient un stage de
culturelles : Geert Hofstede formation. Quelle place est réservée au hasard, à
La théorie de la culture de Geert Hofstede repose l’improvisation, au déroulement spontané des
sur l’une des plus vastes études empiriques jamais événements (peut-être dans le mauvais sens)?
menées au sujet des différences culturelles. Dans
les années 70, IBM (qui était déjà à cette époque L’individualisme/collectivisme indique si une
une société très internationale) a fait appel à lui société est un cadre social sans lien entre les
pour tenter d’expliquer pourquoi ses succursales individus, dans laquelle chacun est supposé ne
20
Evitement de 0
Distance du pouvoir réduite Grande distance du pouvoir
l’incertitude
8 Faible évitement • Faible évitement
de l’incertitude SIN
• JAM de l’incertitude
16 (marché du village) (famille)
Fig. 2 : Position de 50 pays et •DEN
24 HOK
3 régions par rapport •
•SWE
aux dimensions de 32 IRE •
•
GBR MAL •
«distance du pouvoir» 40 •IND
PIH
•
et «évitement de USA•
48 NZL •IDO
• NOR• CAN• •SAF
l’incertitude» • NET •EAF
AUL • WAF
•
56
•SWI
•
FIN •
64 • IRA • THA EQA
GER PAK •
• AUT • • TAI ARA •
72
• ITA • BRA • VEN
80 ISR CHL • COL
• KOR • MEX
ARG • TUR
• COS • SPA • • • • PAN •
88 • FRA • YUG
PER
•
96 JPN BEL • • SAL
GUA
• URU •
104 Distance du pouvoir réduite • POR
Fort évitement Grande distance du pouvoir
GRE Fort évitement de l’incertitude
112 de l’incertitude •
(machine bien huilée) (pyramide d’individus)
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interculturel
L’apprentissage
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L’apprentissage
interculturel
origines: est-ce qu’ils parlent du passé, du présent et de nos amis, la «culture» des zones rurales ou
ou du futur? urbaines, etc.). Il convient de nous demander si ces
dimensions nous permettent de mieux comprendre
Hofstede a développé plusieurs grilles dans
les choses – ou si elles nous poussent vers davan-
lesquelles il classe les sociétés (nations) sur la base
tage de stéréotypes.
de leurs valeurs par rapport à ces dimensions
Qui plus est, ces cinq dimensions, et les préférences
(voir pour exemple Fig. 2). Ces valeurs reposent
de chacun relativement à celles-ci, soulèvent la ques-
sur l’évaluation des questionnaires et sur des
tion de la relativité culturelle : n’y a t-il réellement
recherches répétées conduites à partir de ce
ni «pire» ni «meilleur»? Les structures hiérarchiques
modèle.
sont-elles aussi «bonnes» que les structures égali-
La valeur du modèle d’Hofstede a été très large- taires ? Des rôles masculins et féminins stricts et
ment reconnue parce qu’il reposait sur une base cloisonnés sont-ils aussi bons que des rôles plus
empirique; concernant la culture, aucune autre «ouverts»? Et, si nous souhaitons intervenir en tant
étude ou théorie (ou presque) ne présente de que médiateur dans un conflit en nous référant à
fondements quantitatifs comparables. Par contre, ces dimensions, devrions-nous ou pouvons-nous
ce modèle n’explique pas pourquoi les dimensions opter pour une position neutre ?
répertoriées ne sont qu’au nombre de cinq, et
pourquoi celles-ci constituent à elles seules les
composantes fondamentales de la culture. En outre, 2.4.3 Les composantes
ce concept conçoit la culture de façon statique comportementales de la culture :
et non dynamique. Le pourquoi et le comment Edward T. et Mildred Reed Hall
du développement des cultures ne peuvent donc
être expliqués au moyen de ce modèle. De plus, Ce couple a développé ce modèle de la culture
on a reproché à Hofstede d’appréhender la cul- dans un objectif très pratique: ils souhaitaient
ture en tant que caractéristique d’une nation et conseiller utilement des hommes d’affaires amé-
de négliger la diversité culturelle qui prévaut dans ricains qui devaient voyager et travailler à l’étran-
les sociétés post-modernes, mais aussi les sous- ger. Dans leur étude, largement fondée sur des
cultures, les cultures mixtes et le développement entretiens approfondis avec des individus de
individuel. La description de la culture selon ces cultures différentes avec lesquels ces hommes
dimensions induit le danger de percevoir impli- d’affaires désiraient coopérer, ils se sont concen-
citement certaines cultures comme «meilleures» trés sur ces différences comportementales, par-
que d’autres. Ceci dit, pour beaucoup, ces cinq fois subtiles, mais généralement génératrices
dimensions semblent décrire parfaitement la com- de conflits dans le cadre de la communication
position des sociétés. interculturelle.
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T-Kit
L’apprentissage
interculturel
Sur la base de cette étude, ils ont alors élaboré informations inutiles. A l’inverse, une personne
plusieurs dimensions de la différence. Toutes ces de contexte élevé peut être perçue par un inter-
dimensions étaient associées soit à des modes locuteur de contexte faible comme indigne de
de communication, soit aux notions d’espace ou confiance (parce qu’elle «cache» des informations)
de temps: et peu coopérative. Pour prendre des décisions,
une personne de contexte faible va exiger quan-
Les messages rapides/lents font référence à «la tité d’informations de référence, à l’inverse d’une 2
vitesse à laquelle un message transmis peut être personne de contexte élevé, dans la mesure où
décodé et exécuté». Parmi les exemples de mes- elle a suivi en permanence le processus qui s’est
sages rapides, on peut citer les titres de journaux, déroulé. Une situation paradoxale peut néanmoins
la publicité et la télévision. Faire preuve de fami- se présenter lorsque des personnes de contexte
liarité est un comportement typique des personnes élevé sont invitées à procéder à l’évaluation d’une
enclines aux messages rapides. Si, par essence, il nouvelle entreprise; elles vont alors vouloir tout
faut du temps pour bien connaître les gens (ils savoir, puisqu’elles ne faisaient pas partie du
sont des «messages lents»), il est plus facile de se contexte dans lequel est né le projet.
faire des amis dans certaines cultures; la fami-
liarité facile est donc un exemple de message La territorialité réfère à l’organisation d’un espa-
rapide. Parmi les messages lents figurent l’art, les ce physique, d’un bureau par exemple. Le bureau
documentaires télévisés, les relations approfon- du Président se situe-t-il au dernier étage de
dies, etc. l’immeuble ou à un étage intermédiaire? Si, par
texte 11
exemple, un individu considère que le stylo sur
Les contextes élevé/faible concernent les infor- son bureau fait partie de son territoire personnel,
mations qui nous entourent. Si, dans le message alors il n’appréciera pas qu’on le lui emprunte
transmis à un moment donné, seule une petite sans permission. La territorialité concerne le sens
quantité d’informations est délivrée, tandis que développé par les individus relativement à l’es- 171
l’essentiel de l’information est déjà en possession pace et aux choses matérielles qui les entourent.
des personnes en train de communiquer, alors il C’est aussi une indication de pouvoir.
s’agit d’une situation de contexte élevé. C’est le
cas, par exemple, de partenaires qui vivent L’espace personnel est la distance par rapport
ensemble depuis plusieurs années: il leur suffit aux autres dont un individu a besoin pour se
d’échanger peu d’informations pour se com- sentir à l’aise. Hall & Hall décrivent cet espace
prendre. Le message transmis peut être très court personnel comme une «bulle» que chacun trans-
mais il va être décodé à l’aide des informations porte avec lui en permanence. Sa taille se modi-
que chacun a acquis au fur et à mesure des années fie selon les situations et les personnes avec les-
de vie commune. quels l’individu interagit (vos amis les plus chers
ont le droit d’être plus proches de vous que les
Des cultures de contexte élevé sont, par exemple, autres). La «bulle» signale la distance que chacun
selon Hall & Hall, les cultures japonaise, arabe et juge appropriée par rapport aux autres. Quel-
méditerranéenne: les réseaux d’information y sont qu’un qui se tient à distance de cette «bulle» va
larges et les personnes sont impliquées dans de être jugé réservé, quelqu’un qui ne respecte pas
nombreuses relations très étroites. Par conséquent, la distance estimée appropriée va être perçu
dans la vie quotidienne, peu d’informations de comme blessant, intimidant, voire tout simple-
référence sont requises, voire attendues. Chacun ment grossier. Une divergence au niveau de la
s’informe au sujet de tout ce qui peut concerner perception de la distance conversationnelle nor-
les personnes importantes à ses yeux. male va alors générer des difficultés de commu-
nication.
Les cultures américaine, allemande, suisse et scan-
dinave sont des cultures de contexte faible Monochronie/ Polychronie réfère à la structura-
typiques. Les relations personnelles tendent à tion du temps personnel. Fonctionner selon un
dépendre davantage des domaines d’engagement rythme monochronique signifie ne faire qu’une
de chacun. De là découle un fort besoin d’informa- chose à la fois, suivre un programme où les tâches
tions de référence dans le cadre de transactions s’enchaînent à la suite les unes des autres, du temps
normales. étant prévu pour chacune. Pour les cultures mono-
chroniques le temps est très maîtrisé, presque
Les incompréhensions peuvent provenir de la non palpable, et considéré comme une ressource que
prise en compte des différents modes de commu- l’on dépense, que l’on gaspille ou que l’on éco-
nication en termes de contexte élevé/faible. Une nomise. Le temps est linéaire, à l’image d’une ligne
personne de culture de contexte faible peut être qui part du passé, traverse le présent et poursuit
perçue par une personne de contexte élevé comme sa route vers le futur. Le temps est utilisé comme
trop bavarde, trop précise et transmettant des un outil pour structurer les journées et pour
23
T-Kit
L’apprentissage
interculturel
décider des degrés d’importance, du fait de «ne du développement des cultures (sont-elles sta-
pas avoir le temps de rencontrer quelqu’un», par tiques ou dynamiques?), ou encore de la façon
exemple. dont les individus gèrent leurs antécédents cultu-
rels dans des situations interculturelles. L’intérêt
A l’inverse, on trouve la polychronie: plusieurs de l’approche de Hall & Hall réside clairement
tâches sont effectuées en même temps, l’implica- dans ses conséquences très pratiques. Les dimen-
2 tion vis-à-vis des autres est forte et en conséquen- sions développées – selon des orientations très
ce, les relations avec les autres ont la priorité sur similaires à celles qui caractérisent le modèle de
le respect d’un agenda. Le temps, selon un mode Hofstede – fournissent un cadre pour l’identifi-
polychronique est moins considéré comme une cation et l’interprétation des différences cultu-
ressource et pourrait être comparé à un point plus relles.
qu’à une ligne.
mations au sein d’un système. La circulation des Une fois décrites, on constate que les dimensions
informations dépend-elle d’un système hiérar- de Hall & Hall font aisément référence à des dif-
chique (base/sommet) ou les informations cir- férences expérimentées par les participants au
culent-elles dans toutes les directions comme sein d’un groupe interculturel. Elles invitent le
dans un vaste réseau? groupe à discuter de ces différences sans porter de
jugement de valeur.
Concernant les autres cultures, Hall & Hall ont Qui plus est, les travailleurs de jeunesse peuvent
suggéré à leur groupe cible, des hommes d’af- juger cette théorie utile parce qu’elle permet d’iden-
faires américains, de reconnaître les différences tifier les différences interculturelles au sein d’un
culturelles et si possible, de s’adapter aux modes groupe (par ex.: comment les individus se com-
comportementaux de la culture dans laquelle ils portent-ils par rapport à la ponctualité, est-ce qu’ils
travaillaient. aiment ou non qu’on les touche, est-ce qu’ils esti-
ment que vous parlez trop ou pas assez, etc.) et
Les concepts clés de Hall & Hall, lorsqu’ils décri- propose un vocabulaire pour décrire ces diffé-
vent différentes cultures, mettent en évidence rences. Mais, après les avoir présentées, soyez sûrs
quelques différences majeures que les individus que les participants trouveront dans les dimensions
expérimentent lors de rencontres interculturelles de Hall & Hall des excuses pratiques pour justifier
et qui, en conséquence, seront très reconnais- diverses situations : «Désolé, je ne suis pas en retard
sables pour le lecteur. Pourtant, leur modèle n’a
d’une heure, je suis polychronique !»…
pas échappé aux critiques. Dans un premier temps,
Hall & Hall avaient élaboré des dimensions indé-
pendantes, avant de les regrouper au sein d’un
modèle de culture éventuellement unidimension- 2.4.4 La discussion sur la culture :
nel. Ce modèle organise les cultures selon un Jacques Demorgon
continuum entre cultures monochroniques et et Markus Molz
de contexte bas, d’un côté, et cultures polychro-
niques et de contexte élevé d’un autre côté. Toutes De façon très explicite Jacques Demorgon et
les autres catégories se situent sur ce continuum. Markus Molz (1996) ont nié toute prétention
Se pose alors la question de savoir si cette d’introduire un autre modèle de la culture. La
méthode très simple de catégoriser les cultures nature même de la culture, affirment-ils, fait que
reflète la réalité. toute définition de la culture est par principe
influencée par les antécédents (culturels) de celui
Qui plus est, cette théorie ne dit pas grand chose qui la propose: personne n’est sans culture. En
au sujet du pourquoi de ces catégories culturelles, conséquence, leur objectif était d’apporter une
24
T-Kit
L’apprentissage
interculturel
contribution à l’analyse de la discussion sur la sont façonnés par leur environnement (chacun
culture et des enseignements que l’on peut en peut changer compte tenu de ce qui se passe
tirer. autour de lui). Ces deux dimensions, façonner
l’environnement et être façonné par celui-ci, sont
Selon eux, les controverses qui s’expriment dans les deux facettes de «l’adaptation».
la discussion sur la culture amènent à trois contra-
dictions majeures: Plus scientifiquement, Demorgon et Molz défi- 2
– Comment gérer la contradiction entre la sta- nissent une de ces facettes en tant «qu’assimila-
bilité culturelle et des structures culturelles tion». Par ce terme, ils désignent le processus selon
durables d’une part, et les processus d’évolu- lequel les humains adaptent le monde extérieur
tion et d’innovation culturelles d’autre part? à leur réalité. Nous «rangeons» nos perceptions
– Comment gérer les relations entre «culture» et extérieures dans les tiroirs et les structures déjà
«interculture»: la «culture» était-elle là en pre- en place dans notre cerveau. Examinons un
mier, avant de devenir un ingrédient des ren- exemple extrême d’assimilation: des enfants qui
contres interculturelles? Ou bien la culture jouent. Dans une haute dune de sable (la réalité
n’existe-t-elle qu’au travers de ses constantes du monde extérieur), ils peuvent voir l’Everest
interactions avec les autres cultures? (leur imagination). Tandis qu’ils escaladent cette
– Faut-il mettre en avant les aspects universels dune, ils ont assimilé la réalité à leur propre
de tous les êtres humains (ce que nous avons imagination; cette interprétation de la réalité est
devenue le cadre de leur action. Ils ne sont pas
texte 11
tous en commun) et concevoir les humains
en tant qu’individus, la culture n’étant qu’un en train d’escalader une dune, mais bien l’Everest.
aspect de cet individu et cette culture étant Mais les enfants ne sont pas les seuls à assimiler.
unique et globale (approche universaliste)? Ou Lorsque nous voyons une personne pour la pre-
faut-il mettre en avant le rôle de la culture, mière fois, nous nous en faisons une impression
reconnaître la diversité qui prévaut dans le sur la base de son apparence extérieure. A partir 173
monde et concevoir alors les humains en tant de ce peu d’informations, nous interprétons qui
que membres d’un groupe culturel, dans lequel, elle est – en faisant appel aux informations pré-
par principe, toutes les cultures sont également sentes dans notre cerveau, souvent stéréotypées,
bonnes (approche relativiste)? afin d’en «savoir» davantage sur cette personne
et de décider du comportement le plus adapté.
Ces questions peuvent paraître très académiques
L’autre facette du «modèle» de Demorgon et Molz
et sans intérêt concret. Néanmoins, elles sont por-
est «l’accommodation». Par ce terme, ils dési-
teuses de conséquences politiques: le changement
gnent le processus selon lequel les structures du
est-il oui ou non perçu comme une menace?
cerveau (qu’ils nomment «cognitions» ou «sché-
(question 1); la diversité au sein d’un pays est-
mas») se modifient en fonction des informations
elle perçue comme une condition nécessaire à la
reçues du monde extérieur. Lorsque nous ren-
culture ou comme une menace pour la culture
controns quelqu’un, nous avons tendance, dans
«originelle»? (question 2); les habitants d’un pays
un premier temps, à interpréter son comporte-
sont-ils perçus comme des individus devant être
ment à partir de nos stéréotypes. Par la suite,
traités de manière égale (modèle français des nous pouvons être amenés à constater que la
droits individuels) ou comme les membres d’un réalité est différente, c’est-à-dire que nos stéréo-
groupe possédant les droits du groupe (modèle types ou nos schémas ne correspondent pas à la
néerlandais de société, composé de groupes dif- réalité. C’est alors que nous les modifions.
férents possédant chacun leurs institutions)?
(question 3). Ceci dit, ni une accommodation extrême ni une
assimilation extrême ne conviennent. En mode
Pour tenter de venir à bout de ces contradictions d’accommodation extrême, nous serions submer-
Demorgon et Molz ont introduit ce que j’appel- gés par la masse d’informations venues de l’ex-
lerai un modèle de culture. Selon eux, la culture térieur qu’il nous faudrait traiter, sur lesquelles
ne peut être comprise que par rapport au concept nous devrions porter un regard nouveau et qui
d’adaptation. Les humains sont en permanence nous obligeraient à modifier notre façon de pen-
mis au défi d’établir une relation durable entre ser. En mode d’assimilation extrême, nous serions
leur monde intérieur (leurs besoins, leurs idées, amenés à nier la réalité et en fin de compte, nous
etc.) et le monde extérieur (leur environnement, ne pourrions pas survivre.
les autres, etc.). C’est ce qu’ils font dans des
situations concrètes qui devraient former la base Comparés aux animaux, les humains sont géné-
de l’analyse. Dans toutes ces situations les indi- tiquement moins «prédéterminés», et moins
vidus façonnent leur environnement (chacun «prédestinés» par la biologie. En conséquence,
peut influer sur ce qui se passe autour de lui) et nombreuses sont les situations dans lesquelles
25
T-Kit
L’apprentissage
interculturel
nous n’avons pas de réaction instinctive – ou Mais, ainsi que le soulignent Demorgon et Molz,
biologiquement prédéterminée. Il nous faut donc si la culture n’était qu’un logiciel mental program-
développer un système qui nous fournisse des mé dans le cerveau des humains dès leur plus
orientations et nous aide à nous adapter correc- jeune âge, alors nous ne pourrions nous adapter
tement à toutes ces situations. Ce système est ce à de nouvelles circonstances et modifier nos
que Demorgon et Molz appellent la culture. La orientations en conséquence. Les humains ont
2 fonction de l’adaptation consiste à maintenir ou besoin de la capacité d’accommodation pour
à accroître la possibilité d’agir de façon appro- changer leurs orientations et leurs cadres de
priée dans toutes les situations envisageables. référence et ainsi assurer leur survie.
La culture est alors la structure qui nous fournit
les orientations nécessaires (il faut comprendre Aussi, le comportement adopté dans toute situa-
cela en tant que structures du cerveau qui sont tion est-il presque toujours un mélange entre la
les bases des processus d’assimilation et d’ac- répétition d’un ensemble d’actes appris, appropriés
commodation); c’est en fait le prolongement de et culturellement orientés d’une part, et l’ajuste-
la nature biologique. La culture existe précisé- ment prudent à la situation donnée d’autre part.
ment du fait de la nécessité de trouver des
orientations dans les situations qui ne sont pas Dans une telle situation, nous disposons dès le
prédéterminées biologiquement. départ d’une palette d’options comportementales
qui se situent entre deux pôles opposés: nous
Si l’adaptation consiste à trouver des orientations, pouvons agir rapidement, mais sans informations
elle opère dans un contexte d’opposition entre approfondies; ou être informés, mais agir plus
assimilation et accommodation. D’un côté, nous lentement. Nous pouvons nous concentrer sur
avons besoin de développer des structures stables un aspect de la situation, ou disperser notre atten-
et des modèles comportementaux généralisables tion sur tout ce qui se passe autour de nous. Nous
et applicables dans toutes sortes de situations pouvons communiquer explicitement (avec des
174
dans la mesure où nous ne pouvons repartir de explications très précises), ou implicitement (avec
zéro à chaque fois (avec un cerveau vide). Dans beaucoup de symboles). Si nous comprenons
RECUEIL DE TEXTES
ce mode d’assimilation, la culture est une sorte qu’une situation nous offre des centaines de ce
de logiciel mental, comme l’a suggéré Hofstede, type de possibilités entre deux extrêmes, nous
qui nous permet de traiter toutes les informa- devons en permanence décider laquelle choisir
tions accessibles dans le monde extérieur. (voir fig. 3).
Oscillation
Temps
Pôle 1 Pôle 2
Opposés pré-adaptatifs
Continuité Changement
Différenciation Unification
Action informée Action rapide
Attention concentrée Attention dispersée
Communication explicite Communication implicite
Source : p.54, Thomas, Alexander (ed) (1996) Psychologie interkulturellen Handelns, Gottingen : Hogrefe.
Chapitre par J. Demorgon et M. Molz ‘Bedingungen und Auswirkungen der Analyse von Kultur(en) und
Interkulturellen Interaktionen’. Version adaptée.
26
T-Kit
L’apprentissage
interculturel
Fig. 4
Oscillation potentielle
Oscillation habituelle
2
Axe
adaptatif
Pôle 1 Pôle 2
Opposés pré-adaptatifs
texte 11
175
Source : p.55, Thomas, Alexander (ed) (1996) Psychologie interkulturellen Handelns Gottingen :Hogrefe.
Chapitre par J. Demorgon et M. Molz ‘Bedingungen und Auswirkungen der Analyse von Kultur(en) und
Interkulturellen Interaktionen’.
On peut représenter ces opposés comme deux départ pour développer un registre courant. En
pôles sur une ligne (voir schéma 4). La ligne d’autres termes, vous allez communiquer un peu
complète schématise l’ensemble du potentiel plus ou un peu moins implicitement selon les
comportemental. L’orientation culturelle, selon situations, mais jamais de façon très explicite.
Demorgon et Molz, consiste à réduire le poten- Ce n’est qu’en apprenant, en expérimentant des
tiel signifié par cette ligne à un rayon d’action situations auxquelles votre registre de comporte-
plus restreint. Imaginez que les points sur la ments ne convenait pas, que vous allez l’élargir
ligne soient numérotés de 1 à 10 (1 et 10 se et développer le potentiel pour communiquer
situant aux deux extrêmes). L’orientation cultu- de manière explicite – même si cela continue à
relle va alors situer le comportement approprié vous sembler bizarre.
au point 3 par exemple. En tant qu’êtres cultu-
rels, nous allons considérer ce point comme La culture concerne l’élaboration de décisions
référence, et choisir le comportement le plus appropriées entre deux extrêmes en mode d’adap-
adapté à la situation autour de ce point. Dans tation. Une orientation culturelle indique de
l’exemple ici illustré, nous dirions que, générale- manière abstraite ce qui, pour un groupe s’est
ment, nous optons pour des solutions entre les avéré être un comportement adapté dans le passé.
points 2 et 4. Des variations autour de cette orientation, autour
de ce qui est considéré approprié, vont être tolé-
Appliquons ce principe à la communication, par rées: il s’agit de déviations «normales», d’adapta-
exemple. Vous venez d’un endroit où les indivi- tions normales aux situations. Tout comportement
dus communiquent de façon très implicite (en se situant hors de ce rayon est jugé dérangeant,
évitant les longues explications et en se référant mauvais, anormal.
très implicitement au contexte, c’est-à-dire à «ce
que tout le monde sait»). La communication géné- Les cultures peuvent changer: lorsque le champ
ralement jugée appropriée, «normale», est très autour d’une certaine orientation se développe
implicite. Vous vous servez alors de ce point de dans une direction, lorsque le comportement des
27
T-Kit
L’apprentissage
interculturel
individus qui forment cette culture tend systé- Pertinence pour le travail de jeunesse
matiquement vers un côté, alors l’orientation ori- Le «modèle» de Demorgon et Molz permet de mieux
ginale va progressivement évoluer dans ce sens. comprendre la nécessité et la fonction de la culture.
De plus, celui-ci rapporte la culture, en tant que
La culture, selon ce concept, est indépendan- concept, aux groupes d’individus à tous les niveaux
et non pas aux seules nations.
2 te de la nation. Elle concerne essentiellement
l’orientation de groupes d’individus. Par exemple,
Dans le travail de jeunesse, ce modèle, du fait de
l’orientation est donnée par la famille, les amis, sa complexité, répond aux exigences des questions
la langue, le lieu de vie et votre entourage affectif complexes qui sont posées, et ouvre une nouvelle voie
et professionnel. Sur la base de tous ces éléments, de réflexion.
on peut identifier des groupes qui partagent cer-
taines orientations ou cultures. Selon le contexte, D’un point de vue pratique, le modèle permet de
les individus vont avoir des normes différentes comprendre en quoi consiste l’apprentissage inter-
et des rayons d’action différents autour de ces culturel : apprendre à se connaître, à étendre ses
normes. Par exemple, vous pouvez communiquer propres possibilités d’action et sa marge de manœuvre
dans diverses situations. Il met clairement l’ap-
plus ou moins explicitement dans votre travail
prentissage en lien avec l’expérience et souligne
et plus ou moins implicitement au sein de votre
d’autre part que cet apprentissage est une véritable
famille. Mais, s’il existe un terrain commun entre gageure puisque connecté à l’un des besoins fon-
le travail et la famille, vos deux rayons d’action damentaux de l’existence humaine : l’orientation.
vont alors être très proches, voire empiéter lar-
gement l’un sur l’autre.
2.5 A propos de
176 Dans l’apprentissage interculturel, les individus
prennent conscience de leur orientation culturel- l’apprentissage
interculturel
RECUEIL DE TEXTES
28
T-Kit
L’apprentissage
interculturel
1. Dénégation 4. Acceptation
texte 11
Isolation Respect de la différence
Séparation comportementale
Respect pour le différence
des valeurs 177
2. Défense 5. Adaptation
Dénigrement Empathie
Supériorité Pluralisme
Revirement
3. Minimisation 6. Intégration
Universalisme physique Evaluation contextuelle
Universalisme transcendant Marginalité constructive
Source : extrait de p. 29, Paige, R. Michael (ed) (1993) Education for the intercultural experience,
Yarmouth : Intercultural Press, chapitre par Milton J. Bennett ‘Towards ethnorelativism : a develop-
mental model of intercultural sensitivity’.
29
T-Kit
L’apprentissage
interculturel
30
T-Kit
L’apprentissage
interculturel
Une dimension centrale de l’adaptation est l’em- part, permet une réelle médiation interculturelle,
pathie, c’est-à-dire la capacité d’expérimenter une la capacité de fonctionner au sein de différentes
situation différente de celles impliquées par nos visions du monde.
propres antécédents culturels. Elle consiste à ten-
ter de comprendre l’autre en adoptant sa perspec- Le modèle de Bennett s’est révélé un point de
tive. départ intéressant pour la conception de forma-
tions et d’orientations axées sur le développement
2
Dans la phase de pluralisme, l’empathie s’élargit, de la sensibilité interculturelle. Il signale l’impor-
de sorte que l’individu peut compter sur plusieurs tance de la différence dans l’apprentissage inter-
cadres de référence distincts ou sur des cadres culturel, ainsi que quelques-unes des stratégies
culturels multiples. Le développement de ces (inefficaces) pour gérer la différence.
cadres exige généralement de vivre dans un
contexte culturel différent pendant un temps suf- Bennett suggère que l’apprentissage interculturel
fisamment long. La différence est alors perçue est un processus caractérisé par une progression
en tant que partie du moi normal, l’individu permanente (avec la possibilité d’allers et de
l’ayant assimilée dans deux ou plusieurs cadres retours) et qu’il est possible de mesurer le stade
culturels différents. atteint par un individu en termes de sensibilité
interculturelle. On pourrait pourtant se deman-
der si le processus d’apprentissage interculturel
L’intégration est le nom que Bennett donne à sa
va systématiquement suivre exactement cette
dernière série de phases. Tandis que dans la phase
séquence, chacune des étapes étant la condition
texte 11
d’adaptation, plusieurs cadres de référence coexis-
nécessaire à la suivante. Mais, si on interprète ce
tent au sein d’un même individu, la phase d’in-
modèle moins en termes de stades successifs et
tégration se caractérise par une tentative pour
davantage en termes de stratégies pour gérer la
intégrer ces divers cadres dans un cadre qui n’est
différence, appliquées selon les circonstances et
ni le rétablissement d’une culture, ni le simple
les capacités, alors on peut en déduire des obs-
confort que procurerait la coexistence pacifique 179
tacles majeurs et des méthodes utiles concernant
de différentes visions du monde. L’intégration l’apprentissage interculturel.
exige une redéfinition permanente de notre
propre identité en termes d’expériences vécues.
Elle peut conduire un individu à ne plus appar- Pertinence pour le travail de jeunesse
tenir à aucune culture, mais à être toujours un Les différentes phases décrites par Bennett forment
étranger intégré. un cadre de référence utile pour considérer les
groupes et offrent des contenus et des méthodes de
La première phase de l’intégration, l’évaluation formation qui se prêtent parfaitement au dévelop-
contextuelle, concerne la capacité à évaluer dif- pement de la sensibilité interculturelle. Est-il néces-
férentes situations et visions du monde à partir saire de faire prendre conscience des différences, ou
d’un ou plusieurs cadres de référence culturels. est-il préférable de se concentrer sur l’acceptation
Dans toutes les autres phases, l’évaluation cultu- de ces différences ? L’idée de développement fournit
relle a été systématiquement évitée, afin de une approche très pratique des points sur lesquels
dépasser une approche ethnocentrique. Dans la travailler. Bennett suggère lui-même des consé-
phase de l’évaluation contextuelle, les individus quences sur la formation dans les diverses phases.
sont capables de passer d’un contexte culturel à
un autre, selon les circonstances. Le jugement Dans une manifestation internationale de jeunesse,
porté est d’une relative bonté. Bennett donne ici le processus décrit par Bennett se produit sous une
l’exemple d’un choix interculturel: «Est-il bien forme très condensée. Son modèle aide à étudier et
de parler directement d’une faute commise par à comprendre ce qui se passe et comment le gérer.
vous ou quelqu’un d’autre? Dans la majorité des
Enfin, ce modèle de développement suggère claire-
contextes américains, c’est une bonne chose.
ment la finalité du travail sur l’apprentissage
Dans la plupart des contextes japonais, c’est l’in-
interculturel : parvenir à un stade où la différence
verse. Néanmoins, il peut être bon dans certains
est jugée normale, intégrée dans l’identité de l’in-
cas d’employer un style américain au Japon, et dividu et où il est possible de se référer à plusieurs
vice-versa. La capacité à employer les deux styles cadres culturels.
est un aspect de l’adaptation. La considération
éthique du contexte donné dans la prise d’une
décision fait partie de l’intégration».
31
T-Kit
L’apprentissage
interculturel
interculturelles, il devrait être clair que l’appren- une remise en question de notre propre identité,
tissage interculturel est un processus. Ce pro- mais cela peut aussi devenir un mode de vie et
cessus exige de se connaître et de connaître ses un moyen d’enrichir sa propre identité, ainsi que
origines, avant de pouvoir comprendre les autres. l’a souligné Bennett.
C’est une véritable gageure, dans la mesure où Bennett a aussi donné à son modèle une dimen-
2 sont impliquées dans ce processus des idées très sion plus politique: si l’apprentissage interculturel
profondément ancrées sur le bien et le mal, sur est un processus individuel, il importe néanmoins
ce qui structure le monde et notre vie. Dans l’ap- d’apprendre à vivre ensemble dans un monde de
prentissage interculturel, ce que nous trouvons différences. L’apprentissage interculturel vu sous
normal et jugeons nécessaire de maintenir est cet angle est le point de départ d’une coexistence
remis en question. L’apprentissage interculturel est pacifique.
180
RECUEIL DE TEXTES
32
T-Kit
L’apprentissage
interculturel
Bien que ce T-Kit soit axé sur l’apprentissage interculturel hors du contexte scolaire, ce chapitre entend rendre 2
hommage au rôle essentiel et reconnu que joue l’école dans le développement de sociétés interculturelles.
Indéniablement, l’expérience des enseignants nous livre maints enseignements.
Autrefois, l’éducation était assurée sur des bases sociales égalitaires, «une école pour tous», promou-
vant la justice pour réduire les différences et visant l’intégration sociale. De nos jours, la question
majeure qui se pose à notre société est de savoir comment gérer la différence. Comment reconnaître
et valoriser les différences tout en promouvant l’intégration culturelle authentique et le plein épa-
nouissement de nos étudiants, d’abord à l’école puis dans la société?
Les principes interculturels sont axés sur l’ouverture aux autres, le respect actif des différences, la
compréhension mutuelle, la tolérance active, la reconnaissance des cultures présentes, la promotion
de l’égalité des chances, la lutte contre la discrimination. La communication entre des identités cul-
texte 11
turelles dissemblables peut sembler paradoxale, dans la mesure où elle exige la reconnaissance de
l’autre en tant qu’égal et différent à la fois. Dans ce contexte, selon Ouellet (1991), l’éducation inter-
culturelle peut être conçue dans le but de promouvoir et de développer:
Le principal objectif de l’éducation interculturelle est de promouvoir et de développer les capacités d’inter-
action et de communication entre les élèves et le monde qui les entoure. Pour optimiser les effets de cette
éducation, selon Guerra (1993), nous devrions veiller à ce que :
• le pluralisme soit une composante de l’éducation donnée à tous les élèves (qu’ils appartiennent
ou non à des groupes minoritaires);
• les minorités ne soient pas obligées de renoncer à leurs références culturelles;
• la valeur égale de toutes les cultures soit reconnue;
• des mécanismes de soutien soient mis en place afin de garantir des taux de réussite égaux pour
les enfants des minorités et des majorités.
Les enseignants ne doivent pas oublier que l’éducation est une activité extrêmement exigeante, non
seulement eu égard aux élèves, mais également compte tenu de l’environnement et même de la per-
sonnalité des enseignants. Les enseignants doivent analyser leurs propres identités culturelles et leurs
personnalités de manière à en faire bénéficier leurs propres pratiques pédagogiques. Hoopes (cité par
Ouellet, 1991) conseille ainsi que les enseignants développent leurs capacités d’analyse des modes de
perception et de communication et améliorent leur capacité d’écoute (à mon avis, une écoute «active»
33
T-Kit
L’apprentissage
interculturel
serait encore plus efficace). De plus, il est fondamental que l’enseignant soit conscient de sa propre
culture et appréhende les mécanismes de ses propres préjugés, de ses croyances, de ses principes
moraux et de ses valeurs.
L’éducation interculturelle place l’autre au cœur des relations. Elle encourage une remise en question
permanente des préjugés et de ce que nous considérons comme admis, ainsi qu’une ouverture
2 constante vis-à-vis de l’inconnu et de l’incompris. Dans un processus d’interaction et de découverte
mutuelle, tout être humain peut se réaliser – personnellement, socialement et globalement. La relation
éducative vise à aider l’élève à prendre des responsabilités dans le but de lui permettre d’être acteur
dans la société.
Traduire en textes de loi nos visions de l’ensemble des actions que devraient mener les écoles pour
promouvoir l’éducation interculturelle dans telle ou telle nation ou région ne suffit pas. Aujourd’hui,
il est urgent que ces visions soient véritablement concrétisées, promues et développées par le biais
d’initiatives de formation des enseignants et, éventuellement, dans la perspective de promouvoir un
changement dans la façon de penser de la population en général. Cela ne peut attendre plus longtemps.
Sinon, quelles seront les personnes en mesure de nous aider à nous épanouir? «Eduquer c’est aider à
apprendre à être», comme nous le rappelle le politicien français Edgar Faure (1908-1988). Et quels
sont nos points de référence, à nous les enseignants qui sommes aussi en devenir? Il faut que davantage
de travaux de recherche soient menés par les professeurs eux-mêmes. En exagérant un peu, l’avenir
est entre les mains des enseignants et il est urgent d’introduire des changements!
Si nos efforts éducatifs parviennent à montrer les individus dans toutes leurs différences et leurs simi-
litudes culturelles, prouvant le droit des cultures à se développer, alors nous favoriserons une plus
active participation au sein de la société. Nous travaillerons dans un système d’enseignement opposé
à la division et favorable à une nouvelle conscience d’une société ouverte au respect entre les individus.
L’éducation interculturelle doit s’imposer à l’école et dans la société, horizontalement et verticalement,
si nous voulons œuvrer pour l’épanouissement de tout être humain. Et, qui sait, nous assisterons
peut-être à l’avènement d’une éducation transculturelle?
34
TEXTE 12
12 COMPÉTENCES INTERCULTURELLES : UN
MODÈLE INTÉGRATEUR INSPIRÉ DE LA
PSYCHOLOGIE DES RELATIONS HUMAINES
France Bourassa
186
texte 12
187
RECUEIL DE TEXTES
188
texte 12
189
RECUEIL DE TEXTES
190
texte 12
191
RECUEIL DE TEXTES
192
texte 12
193
RECUEIL DE TEXTES
194
texte 12
195
RECUEIL DE TEXTES
196
texte 12
197
RECUEIL DE TEXTES
198
texte 12
199
RECUEIL DE TEXTES
200
texte 12
201
RECUEIL DE TEXTES
202
TEXTE 13
Vulpe, T., Kealy, D., Protheroe, D. et Macdonald, D. (2000). Profil de la personne efficace
sur le plan interculturel. Centre d’apprentissage interculturel, Institut canadien du service
extérieur, Ministère des Affaires étrangères et Commerce international, © Gouvernement
du Canada : Sa Majesté la Reine du chef du Canada.
6495 CFSI 6x9 IEP Book Fr/Final 3/26/01 2:22 PM Page b
PROFIL DE LA PERSONNE
EFFICACE SUR LE PLAN
INTERCULTUREL
THOMAS VULPE, DANIEL KEALEY, DAVID PROTHEROE ET DOUG MACDONALD
texte 13
205
6495 CFSI 6x9 IEP Book Fr/Final 3/26/01 2:22 PM Page c
PROFIL DE LA PERSONNE
EFFICACE SUR LE PLAN
INTERCULTUREL
THOMAS VULPE, DANIEL KEALEY, DAVID PROTHEROE ET DOUG MACDONALD
texte 13
207
INSTITUT CANADIEN
DU SERVICE EXTÉRIEUR
CANADIAN FOREIGN
SERVICE INSTITUTE
6495 CFSI 6x9 IEP Book Fr/Final 3/26/01 2:22 PM Page e
Cette étude fait le point sur le peu de succès le succès? Le choc culturel est-il à éviter?
du personnel engagé dans le développement Peut-on faire de la sélection en efficacité
international en examinant les facteurs interculturelle? Peut-on faire de la formation en
individuels, organisationnels et contextuels compétences interculturelles? Cette recherche
contribuant au succès ou à l’échec. Ce livre fait école dans le domaine interculturel. Les
traite également de l’évolution du domaine conclusions de L’efficacité interculturelle
de la coopération technique et des nouvelles remettent en question les opinions généralement
formes de collaboration en émergence dans des répandues sur les conditions requises pour
domaines tels que la diplomatie, le maintien de vivre et travailler efficacement dans une
la paix et les affaires. Cet ouvrage présente les nouvelle culture. L’étude décrit les compétences
caractéristiques d’un collaborateur modèle et interpersonnelles et les attitudes avant le départ
propose des outils pour aider les collaborateurs qui rendent prévisible le succès à l’étranger.
partant en affectation à mieux comprendre Elle fait le lien entre celles-ci et les questions
les défis de leur nouvel environnement. Les pratiques de sélection et de formation.
collaborations interculturelles est un ouvrage L’efficacité interculturelle, éditée en 1990 et
de référence utile autant au personnel œuvrant mise à jour et revue dans cette édition 2001,
sur le terrain qu’à leurs gestionnaires. est un incontournable pour toute personne
engagée dans les domaines international
et interculturel.
6495 CFSI 6x9 IEP Book Fr/Final 3/26/01 2:22 PM Page 1
AVANT-PROPOS 2
REMERCIEMENTS 4
INTRODUCTION 5
Profil de la personne efficace sur le plan interculturel 5
texte 13
PROFIL DE LA PERSONNE EFFICACE
SUR LE PLAN INTERCULTUREL (PEI) 21
209
1 Adaptation 23
5 Entregent 41
6 Connaissance de soi 45
7 Communication interculturelle 49
8 Compétences organisationnelles 53
AVANT-PROPOS
AVANT-PROPOS
texte 13
teurs comportementaux énoncés dans
ce profil permettront à un évaluateur de
déterminer l’efficacité relative d’une
personne dans un milieu interculturel. 211
Il reste à passer au stade de l’utilisation
et de l’application de ces indicateurs
sur le terrain, ce qui donnera sans doute
lieu à des ajouts, à des retraits et à une
amélioration générale du profil. Dans
dix ans, ce profil sera sans doute très
différent de la version présentée ici.
Pour l’instant, disons qu’il se veut
une fondation sur laquelle on pourra
continuer de bâtir.
REMERCIEMENTS
L e Centre d’apprentissage
interculturel doit beaucoup aux
efforts déployés par de nombreuses
et Randy Weekes (experts conseils
externes). Nous adressons nos
remerciements tout particulièrement
personnes, tant récemment qu’au à Bill Goggin et à Jean Sorensen
cours des dernières décennies, pour pour l’énergie inépuisable dont
le travail accompli sur le profil ils ont fait preuve en animant
de la PEI. Ce profil est le résultat nos séances de remue-méninges.
d’une collaboration intense entre Le Centre d’apprentissage
Thomas Vulpe (directeur du Centre interculturel tient à mentionner
d’apprentissage interculturel), Robin toutes celles et tous ceux qui ont
Henderson (ancienne directrice du investi leurs réflexions dans la
Centre d’apprentissage interculturel), rédaction de l’ébauche finale et
Jocelyne Bertrand, Michael Hope- dont le rôle a été indispensable
Simpson, Doug MacDonald et Louise pour amener le profil au stade de
Owen (experts conseils en matière la publication : Maria Christensen,
212 d’amélioration de la performance Hanneke Frese, Petteri Niitamo,
interculturelle au Centre d’apprentis- Pri Notowidigdo, Ingemar Torbiorn,
RECUEIL DE TEXTES
INTRODUCTION
Profil de la personne
efficace sur le plan
interculturel
texte 13
grandes compétences nécessaires à cet
égard – c’est-à-dire, les techniques,
connaissances et attitudes – ainsi que
les traits de comportement plus fonda- 213
mentaux que possède la personne
efficace sur le plan interculturel (PEI).
Le profil que nous avons établi
Qu’est-ce qu’une
dans le cadre d’un projet amorcé
personne efficace sur en mai 1998 par le Centre d’appren-
le plan interculturel? tissage interculturel de l’Institut
La définition que nous en canadien du service extérieur, va
donnons est la suivante : bien au-delà de la simple description
personne qui sait vivre générale des traits définissant la com-
heureuse et travailler pétence interculturelle. Les résultats
avec succès au contact de notre étude nous ont permis de
d’une autre culture. dresser un tableau complet des com-
pétences, des connaissances, des
aptitudes et des autres caractéristiques
axées sur le comportement et qui sont
nécessaires ou souhaitables pour vivre
et travailler dans une autre culture.
Ce profil peut servir de guide
à la préparation de programmes de
formation avant le départ pour un
pays étranger, en vue d’améliorer
les procédures de sélection du
personnel international ou d’évaluer
6495 CFSI 6x9 IEP Book Fr/Final 3/26/01 2:22 PM Page 6
INTRODUCTION
INTRODUCTION
texte 13
Nous voulions que cet inventaire Les trois principaux niveaux
soit facile à utiliser, qu’il se présente de compétence (incluant les attributs
sous une forme pouvant être aisément personnels, les connaissances,
215
appliquée à l’évaluation du rende- les attitudes, les compétences et les
ment ainsi qu’à la sélection et à la expériences) forment une hiérarchie
formation du personnel. de qualités essentielles, de qualités
Nous avons donc amorcé une connexes et de comportements
longue et laborieuse démarche pour directement observables.
que cet inventaire soit le plus complet
possible. Pour cela, nous avons orga- Les compétences
nisé des séances de réflexion avec des essentielles
dizaines de personnes expérimentées,
nous avons effectué une analyse do- Nous avons recensé neuf qualités
cumentaire des tentatives déployées essentielles que possède la personne
antérieurement pour cerner les qualités efficace sur le plan interculturel. Ce
que possèdent les personnes efficaces nombre restreint permet de resserrer
sur le plan interculturel et nous avons l’analyse et de conférer plus d’unifor-
consulté des dizaines d’experts, mité à la formulation des programmes
aux quatre coins de la planète, dans de formation précédant le départ, des
plusieurs domaines organisationnels. critères de sélection du personnel et des
Le profil qui en résulte est bien en- domaines d’évaluation du personnel.
tendu irréaliste, puisqu’une personne D’un autre côté, ces compétences
qui posséderait l’ensemble de ces essentielles sont plutôt abstraites
qualités serait suprahumaine! et l’on gagne à entrer dans le détail.
Nous voulions que cet inventaire C’est précisément le rôle de la
soit complet, mais nous voulions catégorie suivante.
6495 CFSI 6x9 IEP Book Fr/Final 3/26/01 2:22 PM Page 8
INTRODUCTION
INTRODUCTION
N
turelle. Mais cela ne s’est fait
ous avons analysé la littérature
ni de façon exhaustive ni avec la
didactique et d’autres textes
précision que nous avons atteinte,
sur l’efficacité interculturelle afin de
du moins l’espérons-nous, à nos
comparer le résultat des réunions de
réunions de réflexion au Centre
réflexion du Centre d’apprentissage
d’apprentissage interculturel et
interculturel avec la recherche
dans le cadre de la démarche de
texte 13
empirique publiée au cours des
suivi qui a présidé à l’élaboration
40 dernières années. Nous sommes
des indicateurs de comportement.
arrivés à deux grandes conclusions :
217
a) À l’évidence, personne avant nous
n’avait essayé de dresser une liste
détaillée et exhaustive d’indica-
teurs d’efficacité interculturelle
fondés sur le comportement.
La recherche sur la compétence
interculturelle a plutôt visé
6495 CFSI 6x9 IEP Book Fr/Final 3/26/01 2:22 PM Page 10
INTRODUCTION
INTRODUCTION
texte 13
avons aussi fait un effort pour réduire tant s’en faut.
au minimum tout problème de
sexospécificité lié à la langue. Il est
improbable que nous ayons pleine- 219
ment réussi sur tous ces plans, mais
nous pensons qu’il sera toujours
possible aux utilisateurs d’adapter
ce profil à leur domaine particulier.
Quoi qu’il en soit, il convient de
prendre note des avertissements et
des problèmes suivants avant
de passer à l’examen du
contenu du profil :
6495 CFSI 6x9 IEP Book Fr/Final 3/26/01 2:22 PM Page 12
INTRODUCTION
INTRODUCTION
texte 13
respect » s’impose sans doute corps policiers, établissements
plus dans le cas des gens du d’enseignement).
Nord allant travailler dans le
221
Sud que l’inverse (certains rési- Les avertissements et réserves
dents des pays du Sud venant qui précèdent ne servent qu’à rappeler
travailler dans le Nord sont que le profil d’efficacité intercul-
connus pour avoir presque trop turelle est un début, un travail en
de respect et de modestie, à la cours, qui gagnera à être amélioré
limite de la timidité). Encore une dans l’avenir. Nous sommes tout de
fois, les utilisateurs des profils même convaincus qu’il demeure un
devront faire preuve de jugement outil unique se prêtant à plusieurs
dans les cas spéciaux. applications immédiates dans les
domaines de la sélection, de la forma-
e) Il convient de remarquer que tion et de l’évaluation du personnel.
la facilité d’adaptation des con- Nous espérons qu’il saura inspirer
joints et des autres membres l’élaboration d’autres produits et
de la famille accompagnant les instruments dans des domaines con-
travailleurs à l’étranger est un nexes, comme le multiculturalisme au
facteur déterminant de la réussite Canada et la définition d’institutions
des employés au contact d’une interculturellement efficaces, comme
autre culture. Bien que ce profil nous l’avons fait dans le cas des
concerne plus directement particuliers.
ou plus complètement le cas
des personnes affectées à des
missions internationales, il
6495 CFSI 6x9 IEP Book Fr/Final 3/26/01 2:22 PM Page 14
INTRODUCTION
Synopsis de
1
Adaptation
la personne
efficace sur le plan
interculturel (PEI) Compétence essentielle
INTRODUCTION
2 3
Attitude de Compréhension
modestie et du concept
de respect de culture
Compétence essentielle Compétence essentielle
Les PEI font preuve de modestie Les PEI comprennent le concept
relativement aux réponses que de culture et son influence
leur propre culture apporte aux omniprésente sur leur vie et
problèmes rencontrés à l’étranger leur travail à l’étranger.
et respectent les façons de faire de
la culture locale; elles font preuve
texte 13
d’humilité dans leur connaissance Compétences de base
du contexte local et sont donc
3.1 Les PEI conceptualisent
désireuses d’en apprendre davan-
tage à cet égard et de consulter l’effet de la culture sur tous 223
INTRODUCTION
4 5
Connaissance Entregent
du pays hôte
et de sa culture
Compétence essentielle Compétence essentielle
Les PEI connaissent le pays Les PEI possèdent d’excellentes
d’accueil et sa culture et essaient qualités d’entregent sur
en permanence d’en apprendre les plans social, personnel
davantage sur ces deux plans. et professionnel.
INTRODUCTION
6 7
Connaissance Communication
de soi interculturelle
texte 13
7.1 Les PEI sont en mesure de
6.1 Les PEI sont conscientes de faire part de leurs pensées,
leur propre culture et de la façon opinions et attentes d’une façon
225
dont celle-ci a formé leur mode non ambiguë mais qui tient
de pensée, leurs sentiments et tout de même compte des
leur façon de réagir aux gens différences culturelles.
et aux événements. 7.2 Les PEI n’ont pas peur de se
6.2 Les PEI connaissent leurs plonger dans la culture locale
propres points forts et points et de parler une autre langue; elles
faibles en regard de la vie n’ont pas peur de faire des erreurs.
et du travail outre-mer. 7.3 Les PEI peuvent dégager une
6.3 Les PEI savent reconnaître signification commune avec
leurs réactions face à les résidents locaux, afin que
l’ambiguïté et sont en ces derniers et les étrangers
mesure de les contrôler. puissent avoir une même
6.4 Les PEI sont conscientes compréhension de ce qui se dit.
de leurs styles de gestion 7.4 Les PEI possèdent suffisamment
et de travail personnels. la langue locale pour montrer
qu’elles sont intéressées par les
gens qu’elles côtoient et avec
qui elles travaillent.
7.5 Les PEI peuvent s’identifier aux
résidents locaux dans la façon
dont ils perçoivent le monde
et ne pas se limiter à une
compréhension intellectuelle.
6495 CFSI 6x9 IEP Book Fr/Final 3/26/01 2:22 PM Page 18
INTRODUCTION
8
Compétences 8.3 Les PEI créent le consensus
organisation- entre les résidents locaux et
nelles les étrangers en conciliant les
points de vue des différentes
Compétence essentielle cultures pour que tout le
Les PEI s’efforcent d’améliorer la monde ait l’impression
qualité des structures et des procédés de contribuer utilement
organisationnels ainsi que le moral à l’action entreprise.
8.4 Les PEI demeurent axées
du personnel, et elles s’attardent à
promouvoir une ambiance positive sur la tâche à accomplir tout
en milieu de travail. en gérant les résistances cul-
turelles et organisationnelles.
8.5 Les PEI possèdent une
in the workplace.
Compétences de base certaine perspicacité politique
226 grâce à laquelle elles par-
8.1 Trouver un équilibre inter- viennent à évaluer de façon
RECUEIL DE TEXTES
INTRODUCTION
9
Engagement
personnel et
professionnel
Compétence essentielle
Les PEI sont très engagées, sur les
plans personnel et professionnel,
envers la mission qui leur est
confiée et l’expérience de vie
au contact d’une autre culture.
texte 13
Compétences de base
PROFIL DE
LA PERSONNE
EFFICACE
SUR LE PLAN
INTERCULTUREL
(PEI)
228
RECUEIL DE TEXTES
6495 CFSI 6x9 IEP Book Fr/Final 3/26/01 2:23 PM Page 23
1
Adaptation
Compétence essentielle
Les personnes efficaces sur le plan interculturel (PEI) ont la faculté de
s’adapter, sur les plans personnel, professionnel et familial, aux conditions
et aux défis que présente le fait de vivre et de travailler dans une autre culture.
texte 13
Compétence de base
229
1.1
Les PEI parviennent à composer avec le stress du choc culturel et
des défis permanents liés au fait de vivre dans une autre culture.
Indicateurs comportementaux
1.1
Les personnes efficaces sur le plan interculturel :
■ se sont bien organisées sur le plan logistique pour aborder une nouvelle
vie au contact d’une autre culture (logement, impôts, éducation des enfants,
précautions sanitaires, précautions en matière de sécurité personnelle, etc.)
■ conservent une attitude positive qui leur permet de garder leur motivation
professionnelle et de vivre heureuses. Ces personnes :
• ne se plaignent pas de leurs conditions de vie et de travail, du moins
pas au point qu’on pourrait considérer leurs plaintes comme étant
destructives ou perturbatrices
• demeurent calmes, font preuve de patience et maîtrisent leurs émotions
quand elles se heurtent à des problèmes faisant obstacle à la réalisation
des objectifs de leur mission ou d’un mode de vie satisfaisant
• évitent tout jugement négatif sur leurs collègues locaux et sur les struc-
tures de leur organisation tant que le problème n’a pas fait l’objet d’une
véritable enquête ou que des solutions applicables n’ont pas été proposées
6495 CFSI 6x9 IEP Book Fr/Final 3/26/01 2:23 PM Page 24
ADAPTATION
ADAPTATION
texte 13
aux autres membres de leur famille et à leurs amis
• cherchent à obtenir des conseils ainsi qu’un appui émotionnel
auprès d’expatriés bien adaptés ou de collègues locaux
• prennent acte des problèmes que vivent les autres membres 231
de la famille et communiquent avec eux pour essayer de
les résoudre
• demeurent en contact avec des membres de la famille
et des amis dans leur pays
6495 CFSI 6x9 IEP Book Fr/Final 3/26/01 2:23 PM Page 26
ADAPTATION
Compétence de base
Indicateurs comportementaux
232 ■ expriment leur satisfaction de vivre et de travailler dans une nouvelle culture :
• en précisant qu’elles apprécient différentes cultures
RECUEIL DE TEXTES
ADAPTATION
texte 13
• en cultivant de nouvelles activités de loisir, dans la culture du pays
d’accueil, pour remplacer les passe-temps personnels qui étaient
importants pour elles dans leur pays de rattachement 233
6495 CFSI 6x9 IEP Book Fr/Final 3/26/01 2:23 PM Page 28
ADAPTATION
Compétence de base
1.3 Sans pour autant renoncer à leurs idéaux, les PEI se comportent
quelque peu différemment au contact de la culture du pays d’accueil
de ce qu’elles feraient chez elles, afin de s’ouvrir davantage à la
nouvelle culture.
Indicateurs comportementaux
2
Attitude de modestie et de respect
Compétence essentielle
Les PEI font preuve de modestie relativement aux réponses que leur
propre culture apporte aux problèmes rencontrés à l’étranger et respectent
les façons de faire de la culture locale; elles font preuve d’humilité dans
leur connaissance du contexte local et sont donc désireuses d’en apprendre
texte 13
davantage à cet égard et de consulter les habitants du pays avant de tirer
leurs conclusions.
235
Compétence de base
Indicateurs comportementaux
■ montrent par des mots et des actions qu’elles apprécient les contributions
de la culture locale au travail à effectuer, qu’elles les recherchent et
qu’elles en reconnaissent la valeur. Ces personnes :
• peuvent donner des exemples d’enrichissement de leur culture par
la culture du pays d’accueil ou par la région culturelle dans laquelle
elles se trouvent
• peuvent reconnaître les compétences particulières de leurs
collègues locaux
• évitent des remarques déplaisantes sur des aspects de la culture locale
• demandent à des collègues locaux comment ils perçoivent les
problèmes de travail et comment ils les régleraient dans leur culture
• ne dénigrent pas les croyances ni les coutumes fondamentales
de la culture du pays d’accueil
6495 CFSI 6x9 IEP Book Fr/Final 3/26/01 2:23 PM Page 30
Compétence de base
Indicateurs comportementaux
Compétence de base
Indicateurs comportementaux
texte 13
■ n’excusent pas le manque de responsabilité des collègues locaux
vis-à-vis des objectifs de la mission, même s’ils respectent la culture
locale. Ces personnes : 237
• invitent les collègues locaux à réexaminer leur comportement
professionnel afin d’améliorer leurs compétences et leurs attitudes
• trouvent des mesures d’incitation susceptibles de motiver les
collègues locaux pour parvenir aux objectifs de la mission
• sont disposées à remettre en question les politiques et les méthodes
de l’organisation locale (après avoir, d’abord, gagné la confiance
et le respect des collègues locaux)
6495 CFSI 6x9 IEP Book Fr/Final 3/26/01 2:23 PM Page 33
3
Compréhension du concept de culture
Compétence essentielle
Compétence de base
238 3.1 Les PEI conceptualisent l’effet de la culture sur tous les êtres
humains et sur toutes les sociétés.
RECUEIL DE TEXTES
Indicateurs comportementaux
texte 13
à éviter les risques ou à accorder une plus grande priorité à des
objectifs sociaux ou familiaux, plutôt qu’à des objectifs de travail)
239
Compétence de base
Indicateurs comportementaux
■ décrire dans quelle mesure certaines valeurs dans leur propre culture peuvent
être sources de problèmes interpersonnels au travail dans certains pays
(comme la tendance occidentale à « passer tout de suite aux affaires » ou
la tendance orientale à vouloir d’abord instaurer des relations personnelles)
■ décrire en quoi il peut être parfois nécessaire de tempérer leurs propres
valeurs personnelles à l’étranger (par exemple, une féministe convaincue
devra se montrer prudente dans la formulation de ses convictions dans
d’autres sociétés)
240
RECUEIL DE TEXTES
6495 CFSI 6x9 IEP Book Fr/Final 3/26/01 2:23 PM Page 37
4
Connaissance du pays hôte
et de sa culture
Compétence essentielle
texte 13
Compétence de base
241
4.1 Les PEI se montrent prêtes à apprendre à connaître la culture
du pays d’accueil.
Indicateurs comportementaux
■ peuvent cerner ce qu’elles doivent savoir sur le pays d’accueil afin d’être
davantage satisfaites sur le plan personnel et d’accroître leur efficacité
professionnelle (par exemple, un économiste doit connaître la géographie,
l’histoire, les ressources naturelles, etc.)
■ font preuve de curiosité et investissent du temps pour apprendre à mieux
connaître la culture du pays d’accueil, que ce soit par l’expérience ou
par la recherche,
• en lisant beaucoup
• en socialisant avec les ressortissants du pays hôte
• en explorant différentes régions du pays
• en mangeant de la nourriture locale, etc.
• en prenant part aux pratiques et aux traditions locales (comme
les services religieux) et en cherchant à mieux comprendre
la culture locale par la réflexion
6495 CFSI 6x9 IEP Book Fr/Final 3/26/01 2:23 PM Page 38
Compétence de base
Indicateurs comportementaux
texte 13
• quels sont les grands événements ayant marqué l’histoire du pays?
■ donner des exemples de la diversité culturelle du pays d’accueil, comme :
• les sous-cultures du pays 243
• les sous-cultures ethniques et religieuses
• les classes sociales
• les intérêts régionaux
■ faire preuve d’empathie envers la culture du pays d’accueil
(c’est-à-dire avoir le sens des choses), parce qu’elles :
• peuvent s’identifier aux artistes, aux auteurs et aux musiciens
locaux et expliquer leurs parcours et la façon dont ils expriment
la culture locale
• font la preuve de leur aptitude à voir le monde à la manière des
ressortissants locaux, en fonction de leur histoire, de leur religion
et de leur système social (c’est-à-dire, qu’elles peuvent expliquer
pourquoi les ressortissants locaux agissent de telle ou telle façon)
6495 CFSI 6x9 IEP Book Fr/Final 3/26/01 2:23 PM Page 40
Compétence de base
4.3 Les PEI connaissent l’organisation locale avec laquelle elles vont
travailler, les processus politiques du pays et de l’organisation
ainsi que les pratiques de gestion locales.
Indicateurs comportementaux
5
Entregent
Compétence essentielle
Les PEI possèdent d’excellentes qualités d’entregent sur les plans social,
personnel et professionnel.
texte 13
Compétence de base
5.1 Socialisation : les PEI savent socialiser avec les ressortissants locaux
et les collègues de travail, de façon harmonieuse et productive. 245
Indicateurs comportementaux
ENTREGENT
ENTREGENT
Compétence de base
Indicateurs comportementaux
texte 13
■ cherchent à instaurer un climat et à adopter une approche qui favorise
la réalisation de la tâche à accomplir :
• en facilitant la communication 247
• en encourageant l’esprit d’équipe
• en cherchant à parvenir à une entente ou à une compréhension
commune quant aux rôles et aux responsabilités en milieu de travail
• en déterminant et en reconnaissant les compétences que tous
leurs collègues peuvent apporter
• en travaillant à la résolution des conflits interpersonnels
• en gérant les relations avec les ressortissants du pays hôte qui ont une
expérience internationale; pour cela, elles font preuve de beaucoup
de tact (parce que les nationaux peuvent être suspects aux yeux
de leurs compatriotes)
• en évitant la tentation de se ranger davantage du côté des étrangers
que de celui de leurs collègues locaux, en raison de similitudes
culturelles
• en faisant preuve d’empathie pour les gens qui ont des motivations
et des styles de travail différents, issus d’allégeances locales,
et en se montrant capables de travailler avec eux
• en étant perçues comme des personnes cherchant à instaurer la
confiance entre les membres de groupes de travail multinationaux
6495 CFSI 6x9 IEP Book Fr/Final 3/26/01 2:23 PM Page 44
ENTREGENT
le plan culturel
• en se comportant et en vivant d’une manière qui ne risque pas
d’aliéner les autres membres de l’équipe (en évitant par exemple
l’ostentation exagérée ou la non-conformité sociale)
6495 CFSI 6x9 IEP Book Fr/Final 3/26/01 2:23 PM Page 45
6
Connaissance de soi
Compétence essentielle
texte 13
Compétence de base
Indicateurs comportementaux
CONNAISSANCE DE SOI
Compétence de base
250 6.2 Les PEI connaissent leurs propres points forts et points faibles
en regard de la vie et du travail outre-mer.
RECUEIL DE TEXTES
Indicateurs comportementaux
CONNAISSANCE DE SOI
Compétence de base
texte 13
6.3 Les PEI savent reconnaître leurs réactions face à l’ambiguïté
et sont en mesure de les contrôler. 251
Indicateurs comportementaux
CONNAISSANCE DE SOI
Compétence de base
Indicateurs comportementaux
252
6.4 Les personnes efficaces sur le plan interculturel :
RECUEIL DE TEXTES
7
Communication interculturelle
Compétence essentielle
texte 13
7.1 Les PEI sont en mesure de faire part de leurs pensées, opinions
et attentes d’une façon non ambiguë mais qui tient tout de 253
même compte des différences culturelles.
Indicateurs comportementaux
COMMUNICATION INTERCULTURELLE
Compétence de base
7.2 Les PEI n’ont pas peur de se plonger dans la culture locale et
de parler une autre langue; elles n’ont pas peur de faire des erreurs.
Indicateurs comportementaux
7.3 Les PEI peuvent dégager une signification commune avec les
résidents locaux, afin que ces derniers et les étrangers puissent
avoir une même compréhension de ce qui se dit.
Indicateurs comportementaux
COMMUNICATION INTERCULTURELLE
texte 13
• en s’assurant, elles-mêmes, qu’elles ont compris ce que les collègues
locaux ont dit
• en cherchant à améliorer la clarté des communications (reformulation)
255
7.4 Les PEI possèdent suffisamment la langue locale pour montrer qu’elles
s’intéressent aux gens qu’elles côtoient et avec qui elles travaillent.
Indicateurs comportementaux
COMMUNICATION INTERCULTURELLE
Compétence de base
7.5
IEPs have an ability to empathize with, not just understand
Les PEI peuvent s’identifier aux résidents locaux dans la
façon dont ils perçoivent le monde et ne pas se limiter à
une compréhension intellectuelle.
Indicateurs comportementaux
■ décrire avec précision les motifs qui poussent les résidents locaux à faire
256 ou à proposer certaines choses (sans forcément être d’accord avec eux;
elles comprennent et elles respectent simplement leurs points de vue)
RECUEIL DE TEXTES
8
Compétences organisationnelles
Compétence essentielle
texte 13
to expand that knowledge.
Compétence de base
257
8.1 Trouver un équilibre interculturel : les PEI trouvent un équilibre
fonctionnel entre la nécessité d’adapter leur comportement aux
normes locales (« à Rome… ») et la nécessité de conserver leur
propre identité culturelle et leurs propres valeurs (en évitant
de se transformer en « indigènes »).
Indicateurs comportementaux
COMPÉTENCES ORGANISATIONNELLES
Compétence de base
Indicateurs comportementaux
COMPÉTENCES ORGANISATIONNELLES
Compétence de base
8.3 Les PEI créent le consensus entre les résidents locaux et les étrangers
en conciliant les points de vue des différentes cultures pour que tout
le monde ait l’impression de contribuer utilement à l’action entreprise.
Indicateurs comportementaux
texte 13
■ cherchent à mettre sur pied une organisation dont les procédés, les
systèmes et les valeurs seront en harmonie avec les valeurs culturelles
de ceux qui la composent; pour cela, elles peuvent :
259
• expliquer comment les collègues locaux conçoivent et définissent
les pratiques organisationnelles (comment ils définissent ce qui
constitue un processus et un résultat appropriés)
• vérifier dans quelle mesure les pratiques organisationnelles sont
acceptées en mettant en œuvre des mécanismes de rétroaction
appropriés à la culture locale
• expliquer l’importance de prendre en compte les idées et les méthodes
locales (par exemple, en envisageant d’apporter des changements
aux plans et aux méthodes à partir des recommandations locales)
■ encouragent les résidents locaux et les étrangers à parler des problèmes
et à envisager les solutions, sans aller à l’encontre des pratiques locales :
• en mettant en commun informations et savoirs avec leurs collègues
• en demandant aux collègues locaux comment ils peuvent eux-mêmes
contribuer, et en quoi les expatriés peuvent également contribuer
• en définissant, en des termes communs, les notions, procédés et
résultats anticipés pour l’entreprise
• en pouvant définir les compromis et les nouvelles solutions avec
les collègues locaux
■ sont patientes dans leur approche visant à concilier les points de vue
et à travailler dans le sens du changement organisationnel; pour cela :
• elles permettent à l’organisation et à son personnel d’apprendre
grâce aux erreurs
6495 CFSI 6x9 IEP Book Fr/Final 3/26/01 2:23 PM Page 56
COMPÉTENCES ORGANISATIONNELLES
Compétence de base
260
8.4 Les PEI demeurent axées sur la tâche à accomplir tout en gérant
les résistances culturelles et organisationnelles.
RECUEIL DE TEXTES
Indicateurs comportementaux
■ ont une vision de la direction que doit prendre la mission dans l’avenir
■ cherchent à faire progresser les raisons d’être profondes de la mission
(comme le développement durable, le transfert de connaissances et
de compétences, la diplomatie, le maintien de la paix, l’exploitation
d’entreprises), parce qu’elles :
• peuvent énoncer pourquoi elles sont là et quelle perception leurs
collègues locaux ont de leur présence
• favorisent la conclusion d’ententes sur les objectifs, les méthodes
de gestion et le règlement des différends
• incitent tous les collègues à préciser leurs attentes
• respectent les objectifs de la mission même lorsqu’elles pourraient
facilement renoncer au changement, sous l’effet des traditions locales
6495 CFSI 6x9 IEP Book Fr/Final 3/26/01 2:23 PM Page 57
COMPÉTENCES ORGANISATIONNELLES
texte 13
aux avantages et aux risques mutuels de l’entreprise
• appliquent des méthodes, culturellement appropriées, pour ce qui
est de la rétroaction, des récompenses et des sanctions dans la
261
gestion du personnel local (et également du personnel expatrié)
• peuvent maintenir des relations harmonieuses, même en cas
de désaccord avec les collègues
• formulent des idées novatrices pour réaliser
les objectifs de la mission
6495 CFSI 6x9 IEP Book Fr/Final 3/26/01 2:23 PM Page 58
COMPÉTENCES ORGANISATIONNELLES
Compétence de base
Indicateurs comportementaux
262
8.5 Les personnes efficaces sur le plan interculturel :
■
dans les rapports de pouvoir entre les gens et les institutions, puisqu’elles :
• se montrent disposées à observer la culture organisationnelle ainsi
que le système social et son environnement, et à se renseigner
à leur égard afin de les comprendre
6495 CFSI 6x9 IEP Book Fr/Final 3/26/01 2:23 PM Page 59
COMPÉTENCES ORGANISATIONNELLES
texte 13
Compétence de base
263
8.6 Les PEI sont ingénieuses sur le plan professionnel et sont en mesure
de fonctionner avec des niveaux de ressources et d’appui différents
de ceux auxquels elles sont habituées dans leur pays d’origine.
Indicateurs comportementaux
9
Engagement personnel et professionnel
Compétence essentielle
Les PEI sont très engagées, sur les plans personnel et professionnel,
envers la mission qui leur est confiée et l’expérience de vie au contact
d’une autre culture.
de leur organisation.
Indicateurs comportementaux
Compétence de base
Indicateurs comportementaux
9.2
Les personnes efficaces sur le plan interculturel sont en mesure :
texte 13
■ d’énumérer clairement leurs attentes personnelles et professionnelles
relativement à la mission et à leur vie dans le pays hôte, et à les classer
par ordre de priorité 265
■ de décrire tout écart entre les attentes et les besoins personnels et
professionnels, et les réalités sur le terrain (des difficultés d’ordre
logistique peuvent aller à l’encontre des attentes formulées à l’origine)
■ de réévaluer et de réviser leurs attentes face à des réalités imprévisibles
■ de décrire les attentes au moment du rapatriement (ce sur quoi
l’affectation va déboucher)
6495 CFSI 6x9 IEP Book Fr/Final 3/26/01 2:23 PM Page 63
BLACK, J. S. et H. B. GUDYKUNST, W. B. et M. R.
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to cross-cultural adjustment cultural effectiveness: culture specific
for expatriates in Pacific Rim or culture general? », International
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tion nord-sud plus efficace, Hull,
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ment international, 1995, p. 105-116.
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texte 13
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WILLIAMS, G. et R. BENT.
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for Southeast Asia », dans D. Landis
et R. S. Bhagat, éditeurs, Handbook
of Intercultural Training, 2nd edition,
Thousand Oaks (CA), Sage
Publications, 1996, p. 383-400.
TEXTE 14
14 LA COMPÉTENCE INTERCULTURELLE :
ÉTAT DE L’ART ET PERSPECTIVES
Anne Bartel-Radic
texte 14
également une synthèse des modes d’éva- Those are discussed within the framework autor opera también una síntesis de los
luation de la compétence interculturelle, of the evaluation of competences in gen- modos de evaluación de la competencia
place ceux-ci dans un contexte d’analyse eral, and their strengths and weaknesses intercultural, los coloca en un contexto de
plus large, celui de l’évaluation des compé- are outlined. análisis más amplio, el de la evaluación de
tences en général, et montre leurs points Keywords: Intercultural competence, inter- las competencias en general, y enseña sus
forts et limites. puntos fuertes y límites.
271
cultural management, intercultural inter-
Mots clés : Compétence interculturelle, action, intercultural learning Palabras claves: Competencia intercultural,
management interculturel, interaction management intercultural, interacción
interculturelle, apprentissage interculturel intercultural, aprendizaje intercultural
moteur de recherche Google trouve 693 000 références les, il n’existe pas de commun accord quant à la définition
pour « intercultural competence », 170 000 pour « compé- de la compétence interculturelle. Il est encore moins clair
tence interculturelle » ou encore 694 000 pour « interkultu- comment il convient d’évaluer celle-ci. Cet article propose
relle Kompetenz » (septembre 2009). un « état de l’art » sur la compétence interculturelle et de
nouvelles perspectives relatives à la manière de l’appréhen-
Le besoin perçu de compétence interculturelle trouve
der. Le propos de cet article est volontairement restreint à
son origine dans le constat que les différences culturel-
la dimension individuelle de la compétence interculturelle.
les créent une distorsion dans le modèle classique de la
L’envisager comme une compétence collective ou organi-
communication interpersonnelle : le message envoyé par
sationnelle est également intéressant, mais dépasse le cadre
l’émetteur est interprété par le récepteur selon ses propres
de ce papier, car cela fait appel à des fondements théoriques
codes culturels, ce qui modifie le sens du message. Bref, le
et des dynamiques organisationnelles différentes, et les
message reçu ne correspond pas à ce que l’émetteur avait
enjeux et conséquences pour les entreprises sont également
pour objectif de dire. La compétence interculturelle est
plus larges. L’objectif, ici, est d’aider chercheurs et mana-
donc requise dès lors qu’il y a interaction entre personnes
gers à voir plus clair, afin d’adapter la manière de concevoir
de cultures différentes, que ce soit dans le pays d’origine de
et de mesurer la compétence interculturelle individuelle en
l’individu ou à l’étranger, et que ce soit dans des contacts
fonction du contexte et des objectifs. Ceci devrait égale-
inter-organisationnel (comme la négociation d’un contrat
ment permettre d’adapter les actions et décisions relatives à
avec un client) ou au sein même de l’entreprise. Chercheurs
la gestion internationale des ressources humaines. L’article
et managers soulignent l’importance de la compétence inter-
sera structuré en deux parties : la première sera consacrée à
culturelle pour les entreprises internationales. « La compé-
la définition du concept et à l’identification de ses compo-
tence interculturelle des individus et des organisations a un
santes, la seconde s’intéressera à la mesure et à l’évaluation
impact économique non négligeable et se traduit sous des
de la compétence interculturelle. Pour chacun de ces thè-
formes multiples » (Gauthey, 1998 : 15). Au départ, c’est
mes, « l’état de l’art » sera complété par la proposition de
notamment en Gestion des Ressources Humaines et dans le
perspectives. Afin de rendre les propos plus concrets et tan-
contexte de l’expatriation que la compétence interculturelle
gibles, ils seront illustrés à plusieurs reprises par l’exemple
272 a été abordée. Elle y est conçue comme un critère impor-
du recrutement d’un jeune manager fictif, appelé Tom, pour
tant pour l’adaptation du cadre international ou expatrié
un poste d’expatrié dans la filiale française de son entre-
RECUEIL DE TEXTES
Montmollin, 1984 : 122). La compétence se composerait connaissance (Bender, 1996; Bolten, 1998; Funke, 1995).
ainsi de connaissances, de savoir-faire et de méta-connais- Cette compréhension correspond souvent à une prise de
sances. Les Sciences de l’Education conçoivent également conscience ou un niveau de conscience plus élevé (Bender,
la compétence comme « un savoir en usage » (Malglaive, 1996; Cui et Van den Berg, 1991; Hofstede, 1994), voire
1990). Les sociologues soulignent que la compétence doit de planification de l’action (Thomas, 1996). C’est cette
être reconnue par autrui. compréhension qui est au début du processus d’apprentis-
sage (Hofstede, 1994; Kiechl, 1997), car les changements
En Sciences de Gestion, l’approche américaine
de comportement ne peuvent s’établir que s’ils s’ancrent
(McClelland, 1973) distingue les compétences « essentiel-
dans le cadre de référence de l’individu (Gauthey, 1998 :
les » à l’activité de travail (« hard competencies » : savoirs
14). Cette compréhension concerne, sur un premier niveau,
et savoir-faire) des compétences « différentielles » qui per-
une autre culture et l’interaction avec elle (Bender, 1996;
mettent de distinguer les performances supérieures (« soft
Dirks, 1995; Funke, 1995; Thomas, 1996). Puis, s’y ajoute
competencies » : conceptions de soi, traits de personnalité,
un « méta-niveau » (Funke, 1995), une compréhension de
motivations). L’approche française décompose la compé-
l’interaction interculturelle « en général ».
tence en trois volets, le savoir, le savoir-faire et le savoir-être
(Durand, 2000). Dans le champ de la Gestion des Ressour- D’autres auteurs insistent plutôt sur les aspects compor-
ces Humaines règne aujourd’hui un assez large accord sur tementaux (Cui et Van den Berg, 1991; Knapp, 1995, Opitz,
le fait que la compétence est opératoire, finalisée, relative à 1997; Thomas, 1996). Dans cette optique, on peut considé-
une situation de travail précise et circonstanciée, le résultat rer que la compétence interculturelle suppose l’existence,
d’un apprentissage ainsi qu’une notion abstraite et hypo- chez l’individu, de certains traits de personnalité (Bolten,
thétique, car on ne peut en observer que les manifestations 1998; Cui et Van den Berg, 1991) qui se traduisent dans le
(Aubret et al., 1993; de Montmollin, 1984; Zarifian, 1999). comportement.
texte 14
Dit plus simplement, le consensus porte sur l’idée que la
L’aspect affectif transcende, en partie, les domaines
compétence est une combinaison de ressources en situation
cognitif et comportemental, mais il mérite une attention
(Defélix et al., 2006). Elle ne peut donc être envisagée que
particulière. Acquérir et développer la compétence inter-
dans le contexte dans lequel elle agit, et elle est liée à des 273
culturelle demande de la motivation (Dirks, 1995; Thomas,
activités précises.
1996) et du respect face à l’autre et à sa culture (Ruben,
La compétence interculturelle est une compétence par- 1985). Une personne qui connaît bien une culture et qui sait
ticulière, et s’insère donc dans le cadre tracé ci-dessus. Il s’y adapter, mais qui considère cette culture comme infé-
s’agit d’une « soft competence », d’une compétence diffé- rieure (comme cela a été souvent le cas à l’époque colo-
rentielle qui n’est pas liée à un métier particulier. Certains niale), ne peut pas être considéré comme possédant une
auteurs ont tenté de situer la compétence interculturelle par compétence interculturelle.
rapport aux autres compétences. Kiechl (1997 : 13) distin-
Enfin, la compétence interculturelle est considérée
gue ainsi trois types de compétences : la compétence de
comme nécessaire pour l’interaction réussie. Seules les
« métier », la compétence méthodologique et la compétence
personnes qui « réussissent » leurs contacts interculturels
sociale. Cette dernière inclut la capacité de mener à bien
seraient donc compétentes (Bittner et Reisch, 1994; Knapp,
des tâches en interaction avec d’autres personnes, en pre-
1995; Opitz, 1997).
nant des responsabilités. Selon Kiechl, la compétence inter-
culturelle s’ajouterait en tant que catégorie supplémentaire La compétence interculturelle est parfois réduite à une
à cette liste – elle serait distincte de la compétence sociale. adaptation à une autre culture. Or, cette vision est trop sim-
D’autres considèrent la compétence interculturelle comme pliste et correspond à une vision réductrice et stéréotypée
une compétence sociale dans un contexte interculturel de la culture. Il s’agit plutôt de simultanément comprendre
(Eder, 1996). la culture d’autrui et de garder une cohérence avec sa pro-
pre culture. Friedman et Berthoin Antal (2005) proposent
le concept de « negotiating reality » (négocier la réalité) qui
des définitions muLtipLes et non conveRgentes se base sur l’idée que « la principale compétence intercul-
de LA compétence inteRcuLtuReLLe turelle requise aujourd’hui est la capacité de reconnaître
et utiliser les différences culturelles comme une ressource
La liste de définitions de la compétence interculturelle pro-
pour apprendre et concevoir une action efficace dans des
posée dans le tableau 1 montre la variété des approches de
contextes spécifiques » (2005 : 70). « Ceux qui voudraient
cette notion.
à la fois être l’autre et être soi-même (…) confondent ainsi
Plusieurs dimensions transcendent les définitions lis- identification et empathie. [Il s’agit plutôt] d’être humble,
tées dans le tableau 1. D’abord, la compétence intercultu- de sentir très rapidement en quoi son propre comportement
relle est un construit cognitif, comportemental et affectif peut faire problème, de s’adapter ‘relativement’ en tenant
(Dirks, 1995; Kiechl, 1997; Iles, 1995). Certains auteurs compte des codes culturels sans renoncer à sa propre iden-
mettent davantage en avant le volet cognitif. La compétence tité » (Amado, 1998 : 88). La compétence interculturelle est
interculturelle équivaut alors à une compréhension ou une donc une adaptation à la spécificité de la situation d’inte-
14 Management international / International Management / Gestión Internacional, 13 (4)
TabLeau 1
Définitions de la compétence interculturelle
Auteur Définition
Bender (1996) La compétence interculturelle demande une conscience critique des caractéristiques distinctives
d’une autre culture que la sienne.
Bittner & Reisch Compétence interculturelle : « Le collaborateur est capable de gérer convenablement les aspects
(1994 : 12) interculturels de son travail, et de préférence de profiter aussi de synergies interculturelles ».
Bolten, (1998 : 167) Compétence (inter-)culturelle : Connaissance de l’autre culture, connaissance de la langue étran-
gère, tolérance à l’ambiguïté, relativisation du rôle de chacun, empathie, flexibilité. La compétence
interculturelle est indépendante de la compétence individuelle ou sociale qui demande capacité de
coopération, capacité de communication, capacité d’innovation, motivation et résistance au stress.
Cui & Van den Berg L’efficacité interculturelle est un concept tridimensionnel, incluant la compétence de communica-
(1991) tion, l’empathie culturelle et le comportement communicationnel. L’empathie culturelle est un fac-
teur incluant la tolérance, l’empathie pour l’autre culture, l’empathie pour les manières de travailler,
et la conscience des différences culturelles.
soi-même),
- sociale (écoute active, volonté d’améliorer son propre comportement, engagement dans les
réseaux locaux).
Friedman & La compétence interculturelle implique la capacité d’explorer son propre répertoire [culturel] et de
Berthoin-Antal construire activement une stratégie d’action appropriée.
(2005)
Funke (1995 : 90) La communication interculturelle sans heurts a pour présupposé la compréhension graduelle de la
culture étrangère. L’objet d’apprentissage est pour une part la culture étrangère, pour l’autre, le
processus de compréhension de cette culture étrangère y compris tous les autres facteurs qui le
composent.
Hofstede (1994 : La compétence [interculturelle] constitue un troisième niveau d’apprentissage et est le résultat de
293-294) la prise de conscience du fait que l’on « a reçu une certaine programmation mentale et que d’autres
(…) ont un programme mental différent », de « l’acquisition de connaissances » sur l’autre culture
et de « la pratique ». La compétence, c’est de « se débrouiller dans ce nouvel environnement, d’être
capable d’y résoudre des problèmes ».
Iles (1995) La compétence interculturelle comporte les niveaux affectif, communicatif et cognitif
Kiechl (1997 : 14) Possède une compétence interculturelle la personne qui comprend, lors de la coopération avec des
personnes porteuses d’une autre culture, leurs concepts spécifiques du ressentir, penser, et agir. Cette
compréhension doit être intégrée dans la cognition, l’affectif et le comportement de la personne en
situation interculturelle.
Knapp & Knapp- La compétence interculturelle se compose principalement d’un « complexe de capacités analytico-
Potthoff, (1990 : 83) stratégiques, qui élargissent le spectre d’interprétation et d’action de l’individu dans l’interaction
cités par Breuer & interpersonnelle avec des membres d’autres cultures »
Barmeyer, 1998 :
180
La compétence interculturelle : état de l’art et perspectives 15
Knapp (1995) Compétence de communication interculturelle : L’adéquation du comportement perçu avec des
attentes préexistantes dans un contexte précis, et l’efficacité de ce comportement pour atteindre les
objectifs poursuivis.
La compétence interculturelle serait donc notamment une « bonne » impression faite auprès d’autres
personnes.
Opitz (1997 : 7) La compétence interculturelle est une condition pour la communication interculturelle. Demande
de savoir se débrouiller avec les « structures socioculturelles, historiques et linguistiques des
préjugés, interférences et associations, et de les comprendre comme fondement même des actions
économiques et administratives ».
Ruben (1985) cité L’efficacité dans la communication interculturelle repose principalement sur les comportements
par Deresky (2006 : suivants :
140) - Respect vis-à-vis de l’autre à travers la communication non-verbale,
- Réactions non empreintes de préjugés,
- Relativisation de ses propres connaissances, perceptions, croyances…,
- Empathie,
- « Management » de l’interaction,
- Tolérance à l’ambiguïté,
- Flexibilité dans les comportements.
texte 14
Thomas (1996 : 17) L’action interculturelle suppose un comportement motivé et planifié, orienté vers un but et dirigé
par les attentes, qui comprend des éléments de régulation de sa propre culture et de celle de l’autre.
Ting-Toomey La compétence de communication transculturelle intègre des connaissances, le fait de prêter atten-
(1999 : 265) tion, et un savoir-faire en communication… 275
raction interculturelle, mais pas une simple adaptation à la une compétence spécifique à ceRtAines cuLtuRes ou une
culture de l’autre. compétence « généRALe » ?
Pour tenter une synthèse, on peut définir la compétence On discerne dans la littérature un débat quant à la nature
spécifique (relative à des cultures précises) ou générale de
interculturelle comme la capacité de comprendre les spé-
la compétence interculturelle. Ces deux volets sont tantôt
cificités d’une situation d’interaction interculturelle et de opposés, tantôt mélangés implicitement. Ils sont décrits
s’adapter à cette spécificité de manière à produire un com- dans les paragraphes qui suivent. Je propose ensuite une
portement qui permette que le message émis soit interprété conception de la compétence interculturelle qui intègre
de la manière souhaitée. aussi bien des éléments spécifiques à certaines cultures que
des composantes « générales ».
Dans le cas du jeune manager expatrié, Tom, sa com-
pétence interculturelle devra se montrer dans le fait qu’il La compétence interculturelle spécifique à une
comprenne la culture du pays de destination, la France, et culture : la compétence culturelle
qu’il y adapte relativement son comportement, c’est-à-dire Tout le monde a des exemples de personnes qui connaissent
qu’il tente par exemple de ne pas choquer ses collègues particulièrement bien une autre culture, à laquelle ils savent
français et de se faire accepter par eux, mais sans « faire s’adapter aisément. Bittner et Reisch parlent de « spécialis-
semblant » d’être un des leurs. Il peut également être plus tes interculturels » (1994 : 112) qui auraient une connais-
explicite sur les procédures de travail qu’il souhaite met- sance approfondie d’un pays particulier.
tre en place, leurs objectifs et leurs conséquences, afin de La compétence interculturelle spécifique correspond à
réduire la possible distorsion du « message » par une grille ce que Eder (1996) nomme la « compétence de l’interaction
d’interprétation culturelle différente de la sienne. C’est en sociale », mais dans un contexte culturel autre que le sien.
se plaçant « entre » la culture américaine de la maison-mère La compétence d’interaction sociale est la « capacité de
l’individu à agir dans l’interaction sociale de telle manière
et la culture française de la filiale que Tom pourra servir
qu’en respectant les normes sociales et de comportement
de « lien » entre la maison-mère et la filiale, ce qui est sou- en vigueur, ses objectifs sont réalisés et que tous les parti-
vent un des objectifs de l’expatriation dans les entreprises cipants à l’interaction maximisent les conséquences posi-
globales. tives, et minimisent les négatives ». Cette compétence est
16 Management international / International Management / Gestión Internacional, 13 (4)
spécifique à la situation donnée et, donc, variable. Plus les La composante « générale » de la compétence
connaissances d’une personne sur les comportements et les interculturelle : la compétence multiculturelle
raisonnements de l’autre sont différenciées et exactes, mieux
D’autres auteurs insistent davantage sur le côté « général »,
elle peut identifier et comprendre des signaux sociaux. Pour indépendant de cultures particulières, de la compétence
Argyle (1982, cité par Kiechl, 1997 : 24), le langage, les interculturelle. En 1977, Peter Adler (cité par Sparrow,
formes para-verbales et non-verbales de communication, 2000 : 173) parle de « l’homme multiculturel » qui aurait
les normes de comportement et l’interaction entre person- atteint un niveau de conscience lui permettant de s’adapter
nes sont des facteurs de la compétence interculturelle. L’ap- toujours de nouveau à des environnements différents. « Le
prentissage des codes, verbaux ou non verbaux, est donc style multiculturel de l’identité est basé sur un mouvement
toujours nécessaire, mais jamais suffisant dans la mesure fluide et dynamique de soi-même, une capacité d’entrer
où la façon dont on s’en sert reste toujours largement indé- dans un contexte et d’en sortir, et une capacité de maintenir
terminée (Oriol, 1995 : 132). C’est pourquoi Eubel-Kasper une cohérence interne à travers cette variété de situations »
(1997) considère que la compétence interculturelle dépend (Adler, 1977 : 37). Cette définition est proche de ce que
aussi de certains traits de caractère qui sont plutôt adap- Bittner et Reisch (1994 : 114) appellent les « généralistes
tés dans certains contextes culturels, telle l’introversion au de l’interculturel ». On attend des « gestionnaires cosmopo-
Japon, ou l’extraversion aux Etats-Unis. lites » de réagir avec une grande flexibilité et peu de stress
aux actions menées à l’étranger (Pierre, 2008).
Bien qu’il s’agisse de la capacité à comprendre une
autre culture que la sienne et qu’il y a donc deux cultu- Pendant de longues années, les chercheurs se sont atta-
res en jeu, je propose d’appeler ce volet de la compétence chés à définir les traits de personnalité des personnes qui
interculturelle la « compétence culturelle ». Ce choix est en réussissent particulièrement bien en situation intercultu-
accord avec le vocabulaire employé par Allaire et Firsirotu relle. Le tableau 2 liste quelques unes des descriptions de
(1984 : 212-213) qui, dans le contexte des cultures orga- ces traits de personnalité.
nisationnelles, notent également que « certaines personnes Certains traits sont évoqués par une majorité d’auteurs :
276 peuvent être compétentes dans la culture d’une organisa- l’empathie, l’ouverture d’esprit (absence d’ethnocentrisme
tion à laquelle ils n’appartiennent pas », possédant ainsi une / tolérance / flexibilité culturelle), la stabilité émotionnelle
« compétence culturelle ». Pour Friedman et Berthoin-Antal (et la confiance en soi) mais en même temps l’esprit criti-
RECUEIL DE TEXTES
(2005), la compétence culturelle est la capacité de générer que face à soi-même, le sens du contact (capacités de com-
des stratégies d’action efficaces inconsciemment, alors que munication, orientation vers la personne) et la précision de
la compétence interculturelle est la capacité d’explorer son l’observation.
propre répertoire et de construire activement une stratégie Le champ de la psychologie a généré de nombreuses
appropriée. grilles d’évaluation des traits de personnalité individuels
En synthèse, on peut définir la compétence culturelle (comme le modèle NEO-PI-R, cf. ci-dessous). Des outils
comme la capacité de comprendre une culture précise et de qui en sont dérivés sont largement utilisés par les recru-
s’y adapter relativement, en élargissant son spectre d’inter- teurs, afin de cerner les candidats et évaluer l’adéquation
prétation et d’action. entre leur personnalité et les exigences du poste. Notre futur
expatrié Tom pourrait « tout simplement » être soumis à ces
Revenons au cas de Tom. Lors de sa sélection pour le batteries de tests. S’il possède des traits évoqués plus haut,
poste, sa compétence culturelle pour la France, ou au moins son recruteur peut alors supposer qu’il devrait plus facile-
sa capacité à la développer, devrait être un critère important. ment arriver à développer une compétence interculturelle
Si Tom a réalisé un semestre de ses études en France, il aura lors de son séjour d’expatrié, quel que soit le pays où Tom
acquis une certaine connaissance de la culture française et serait envoyé. Dans le cas où l’expatriation vers la France
peut-être une certaine capacité à s’y adapter. Le recruteur ne serait qu’une première étape parmi plusieurs missions à
pourra alors tenter de conclure d’une expérience réussie à la l’étranger, cette approche a l’avantage d’évaluer des pers-
compétence. Si Tom n’a jamais voyagé en France, le recru- pectives à plus long terme.
teur pourra au moins s’intéresser à la personnalité de Tom Il est néanmoins discutable si la compétence intercul-
et se demander si elle tend vers des traits qu’on trouve chez turelle peut être associée aux mêmes traits quelle que soit
une majorité de français, de façon à réduire ainsi les diffé- la culture. Hofstede et McCrae (2004) ont testé la corréla-
rences. Selon les grilles de Hall et Hofstede (1994), il s’agi- tion entre les dimensions de la culture de Hofstede (1980)
rait d’une vision légèrement polychronique du temps, une et les traits de personnalité individuels du modèle NEO-
interprétation plutôt souple des règles fixées et d’un style PI-R (Costa et Mc Crae, 1992). Certains de ces traits de
de communication plutôt implicite. Cette vision stéréoty- personnalité se recoupent avec les traits liés à la compé-
pée des différences culturelles est certes critiquable, mais tence interculturelle : l’ouverture d’esprit et l’extraversion,
peut-être quand même préférable à la négation complète de notamment. Hofstede et McCrae montrent que l’ouverture
la dimension interculturelle dans ce recrutement. d’esprit est négativement corrélée à la distance hiérarchique
La compétence interculturelle : état de l’art et perspectives 17
TabLeau 2
La compétence multiculturelle vue comme des traits de personnalité
Auteurs Conception de la « compétence multiculturelle »
Black (1990) Des « dimensions personnelles » comme la « flexibilité culturelle », « l’orientation sociale », la
communication et la résolution de conflits influencent positivement l’adaptation de managers
expatriés.
Bush et al. (2001) « La disposition interculturelle » demande empathie, ouverture d’esprit (worldmindedness),
absence d’ethnocentrisme et « complexité attributionnelle » (interprétation multicausale et
fine des comportements).
Clarke & Hammer (1995) L’assurance, être sûr de soi-même (flexibilité, croyance en ses propres buts, franchise face
aux autres) est le seul facteur significatif pour l’efficacité d’un manager dans un contexte
interculturel.
Eder (1996 : 415) Dans un contexte interculturel, la « compétence d’interaction sociale » d’un individu devrait
comporter les éléments suivants : prise d’initiative dans le contact, flexibilité communicative,
comportement interactionnel orienté vers un objectif, respect des valeurs de l’autre et stabilité
émotionnelle.
Eubel-Kasper (1997 : 149) Certains traits de caractère sont importants pour une interaction internationale réussie : la
texte 14
stabilité émotionnelle, la précision de l’observation, l’empathie, la confiance en soi-même,
l’ouverture et la flexibilité.
Hannigan (1990 : 107) cité Les facteurs suivants ont une corrélation négative avec le succès dans des situations inter-
par Kiechl (1997 : 26) culturelles : le perfectionnisme, la rigidité, le dogmatisme, l’ethnocentrisme, l’anxiété, un 277
comportement orienté vers la tâche, le manque d’ouverture d’esprit et des comportement
centrés sur soi-même.
Kiechl (1997 : 28). [La compétence interculturelle demande] ouverture d’esprit, tolérance et respect face à la
nouveauté, empathie (réagir aux actions de l’autre sans porter un jugement), flexibilité et
esprit critique face à soi-même, tolérance à l’ambiguïté.
Kim (1988) cité par Deresky Deux catégories de traits de personnalité sont nécessaires pour la compétence de communica-
(2006 : 140) tion interculturelle :
- ouverture : ouverture d’esprit, tolérance à l’ambiguïté, extroversion,
- résilience : locus de contrôle interne, persévérance, tolérance à l’ambiguïté, imagination.
Knapp (1995 : 9-10) « Compétence de communication interculturelle » :
- les capacités à gérer le stress psychologique (maîtrise de frustrations, peurs et solitude,
tolérance à l’ambiguïté),
- les capacités à construire des relations interpersonnelles (empathie, absence de préjugés,
capacité à nouer le contact)
- les capacités de communication.
Kühlmann & Stahl (1998 : (…) Tolérance à l’ambiguïté, flexibilité du comportement, orientation vers un objectif, sens
217-218) du contact, empathie, absence de préjugés, compétence de « méta-communication ».
Müller (1996 : 351) « L’orientation internationale » comprend notamment « l’acceptation de l’exportation » et la
« mobilité internationale ».
et positivement corrélée à la masculinité. Autrement dit, critiquent justement cette perception trop déterministe et
plus la distance hiérarchique serait faible dans une culture mécanique de la compétence interculturelle (Friedman et
et plus la masculinité est élevée, moins on rencontrerait des Berthoin Antal, 2005; Hatzer et Layes, 2003). Davantage
personnes ouvertes d’esprit. Une telle conclusion paraît de recherches sont nécessaires pour apporter des réponses
assez hâtive et jette le discrédit sur l’idée que les mêmes à cette question.
traits sont liés à la compétence multiculturelle, quelle que
Je propose d’appeler ce volet général de la compétence
soit la culture. Les approches orientées vers l’interaction
interculturelle, la compétence multiculturelle. On peut la
18 Management international / International Management / Gestión Internacional, 13 (4)
définir comme une capacité à comprendre la spécificité de cultures étrangères (compétences culturelles). Et le fait de
l’interaction interculturelle, et de s’adapter à cette spécifi- posséder une compétence multiculturelle facilite la com-
cité, notamment à travers l’empathie, l’ouverture d’esprit et préhension de cultures inconnues. Une augmentation de la
la stabilité émotionnelle. compétence dans un volet faciliterait une évolution analo-
gue dans l’autre. La figure 1 synthétise cette idée.
Pour une conception de la compétence interculturelle
Dans le cas idéal, notre « cobaye » Tom devrait donc,
englobant les volets spécifique et général
grâce à une personnalité plutôt ouverte d’esprit (compé-
Les deux volets de la compétence interculturelle, spécifi- tence multiculturelle) parvenir à comprendre la culture
que et général, paraissent fortement interdépendants. La française avec une relative facilité, et arriver à s’adapter.
plupart des auteurs évoquent et mélangent d’ailleurs des Cette expérience renforcera à son tour son aptitude à pren-
aspects spécifiques à l’interaction avec une culture pré- dre du recul dans les situations interculturelles en général,
cise avec d’autres se référant à l’interaction interculturelle ce qui lui rendra une seconde expatriation vers un autre
en général. Ainsi, la compétence multiculturelle pourrait pays plus aisée.
être atteinte grâce à la bonne connaissance d’une ou deux
FIGuRe 1
Les deux composantes de la compétence interculturelle
« Compétence interculturelle » :
Capacité de comprendre l’interaction interculturelle et de s’y adapter
278
« Compétence culturelle » « Compétence multiculturelle »
Capacité de comprendre une culture précise
RECUEIL DE TEXTES
TabLeau 3
La compétence multiculturelle vue comme le résultat d’un apprentissage
Auteur Conception de la « compétence multiculturelle »
Amado (1998 : 86) Le manager interculturel doit posséder une sensibilité à sa propre dimension culturelle et
savoir plus ou moins où elle intervient.
Arasaratnam & Doerfel Les variables qui contribuent à la compétence de communication interculturelle sont la con-
(2005) naissance et la motivation, mais aussi les capacités d’écoute, l’expérience interculturelle anté-
rieure, l’absence d’ethnocentrisme et un style de communication centré sur l’autre.
Bender (1996) (…) la conscience qu’il existe de multiples manières d’organiser une société, de vivre, de
parler, d’apprendre et de travailler.
Freimuth & Thiel (1996 : L’essence de la compétence multiculturelle consiste en une communication sur divers niveaux,
213-214) le dialogue en lui-même et un ‘méta-dialogue’ qui permet d’initier un dialogue sur le dialogue
qui permet d’identifier les différences d’interprétation et de créer un contexte d’interprétation
commun.
Hofstede (1994 : 22) Le relativisme culturel demande « que l’on diffère son jugement quand il s’agit de groupes ou
de sociétés différents de ceux auxquels on appartient soi-même ».
Kiechl (1997 : 27) La réflexion critique sur sa propre culture permet de mieux comprendre d’autres cultures.
La compétence interculturelle : état de l’art et perspectives 19
texte 14
rités, de revendiquer d’autres appartenances en plus de la pétence interculturelle comme liée à des traits de person-
sienne ». Thomas (1996 : 16) s’interroge même si les exi- nalité. Il s’agit clairement d’un concept multi-dimensionnel
gences posées actuellement à des individus dans le cadre et systémique.
279
TabLeau 4
Domaines d’apprentissages interculturels
Bennett (1986) propose un modèle de l’apprentissage nationales. L’enjeu est très important : une étude basée sur
interculturel en six étapes : le déni (de la différence cultu- 270 entreprises (Eco International, 2006) indique que des
relle), la défense (de ses propres référentiels culturels; la faiblesses dans le recrutement du candidat pèsent à hauteur
différence culturelle est vue comme une menace), la mini- de 31 % sur les échecs d’expatriations. Malgré ces constats,
misation (des différences culturelles), l’acceptation, l’adap- les principaux critères de sélection d’un expatrié restent les
tation (momentanée) et l’intégration (construction d’une compétences métier (critère le plus important pour 65 % des
identité multiculturelle) seraient ainsi des niveaux de com- entreprises) et l’efficacité au travail (25 % des entreprises;
pétence successifs. Mais ce modèle explique mal comment ORC Worldwide, 2004, basée sur 864 entreprises). Dans
les individus passent d’un stade à un autre, et paraît trop seulement 26 % des entreprises, le service GRH intervient
linéaire pour tenir compte de la complexité de l’apprentis- systématiquement dans la sélection, et 75 % des sociétés
sage interculturel. n’évaluent pas les compétences en langues étrangères ou
la capacité à s’intégrer dans une nouvelle équipe d’un can-
didat (ORC Worldwide, 2004). Il semble en être de même
Comment mesurer la compétence interculturelle ? pour la compétence interculturelle. La marge de progrès
devrait donc être importante…
Comment évaluer la capacité d’une personne à s’adapter
aux spécificités de situations d’interaction interculturelle ? Toujours en entreprise, la compétence interculturelle est
Les instruments et modes de mesure de la compétence parfois mesurée dans un contexte plus large d’évaluation et
interculturelle sont multiples et variés, mais aucun ne s’est de bilan des compétences. Comme dans le cas de l’expatria-
imposé. L’objectif, ici, n’est pas de dresser la liste exhaus- tion, un évaluateur juge la compétence interculturelle de la
tive de l’existant, mais plutôt de mettre ces instruments en personne évaluée, et le résultat de l’évaluation peut avoir un
perspective et de jeter un regard critique, afin d’aider cher- impact important sur la carrière professionnelle de l’évalué.
cheurs et praticiens de la GRH à comprendre les enjeux L’enjeu de l’évaluation est donc important, et les avis de
et donner des repères. Cette mise en perspective implique la personne qui évalue et de celle qui est évaluée peuvent
également de positionner ces instruments par rapport à la diverger. Dans ce contexte, il faut que l’instrument propose
distinction introduite plus haut entre compétence culturelle une mesure qui soit la plus « juste » (et consensuelle) possi-
280
et compétence multiculturelle. ble, et que la compétence interculturelle mesurée s’exprime
réellement dans des interactions interculturelles efficaces,
RECUEIL DE TEXTES
d’identifier les composantes de la compétence intercultu- facteurs biologiques et sociologiques déterminaient aussi
relle (Arasaratnam et Doerfel, 2005) ou de présenter des l’efficacité interculturelle, à côté de la compétence. Puis,
outils de mesure (Cui et Van der Berg, 2001; Hammer et al., cette évaluation de la compétence interculturelle soulève la
2003; Van der Zee et Van Ouderhofen, 2001). Dans d’autres question de l’évaluation de la performance, très complexe
cas, la compétence interculturelle est questionnée en lien également, notamment dans le contexte de l’interaction
avec d’autres concepts. Par exemple, quel est l’impact de interculturelle !
l’internationalisation des organisations d’enseignement
Une évaluation de la compétence interculturelle par la
sur la compétence interculturelle des étudiants (Deardorff,
conformité à des spécifications ou des standards suppose
2006) ? Quel est l’impact de la compétence interculturelle
qu’il existe des « recettes » à appliquer pour la communi-
sur la performance d’équipes internationales (Matveev et
cation interculturelle. Ceci existe dans une certaine mesure
Nelson, 2004) ? Ce qui importe pour des outils de mesure pour la compétence culturelle, la composante spécifique à
utilisés dans le cadre de la recherche est la scientificité des une culture de la compétence interculturelle. On considère
instruments et leur cohérence avec le cadre épistémologi- alors la compétence interculturelle sous l’angle de l’adap-
que et méthodologique de l’étude. En général, il est fon- tation à des stéréotypes culturels tels que décrits par Hofs-
damental de bien définir quels aspects de la compétence tede, par exemple. Les assimilateurs de culture, décrits et
interculturelle doivent être évalués : la compétence cultu- discutés plus loin, sont souvent construits suivant ce prin-
relle ou la compétence multiculturelle ? La connaissance de cipe. Mais on reste ici dans une vision très réductrice de la
la culture cible ou la capacité d’action ? Si la compétence compétence interculturelle.
interculturelle englobe bien tous ces aspects, aucun outil ne
permet d’en tenir compte dans sa globalité. La verbalisation de la compétence interculturelle impli-
que de « faire parler » l’individu de ses interactions inter-
texte 14
Les instruments de mesure existants, décrits ci-dessous, culturelles, de sa vision des différences culturelles qu’il
se prêtent plus ou moins bien à une utilisation dans l’un ou rencontre, de ses émotions lors de ces situations. Aborder
l’autre de ces contextes. Les contextes adéquats d’utilisa- la compétence interculturelle sous cet angle permet de
tion seront indiqués dans le tableau 5. tenir compte de sa singularité, de sa spécificité selon les
personnes et les cultures. En revanche, une telle évaluation 281
ne peut être faite que par un évaluateur qui est lui-même
que mesuRe-t-on ? expert des relations interculturelles, qui possède une com-
La mesure de la compétence interculturelle pose les mêmes pétence interculturelle importante et qui connaisse bien les
questions que la mesure de la compétence individuelle en cultures dont parle son interlocuteur. Cette mesure reste très
général, qui est un concept abstrait et ne peut pas être obser- subjective. Elle peut être utilisée en entreprise comme dans
vée directement. Le Boterf (2000) propose trois entrées la recherche, mais en prenant des précautions importantes
possibles pour évaluer la compétence. La première est l’ap- (validation de l’évaluation par l’évalué ou double codage
proche par la performance. On juge alors l’efficacité de la par plusieurs chercheurs, entre autres).
personne et en déduit sa compétence. Puis, la compétence
se mesure par le degré de conformité de l’activité à des
spécifications ou des standards. Enfin, la verbalisation, ins- L’évALuAtion de LA compétence inteRcuLtuReLLe pAR
L’AssimiLAteuR de cuLtuRe
tantanée ou différée, de l’action, donne accès aux schèmes
opératoires construits par la personne pour réaliser l’action. Un outil bien connu qui est fréquemment utilisé pour
L’on peut alors juger de la singularité de cette compétence. mesurer la compétence interculturelle est l’assimilateur de
Ces entrées existent également pour la compétence culture (« culture assimilator »).
interculturelle. On pourrait juger de la compétence inter- L’assimilateur repose sur la technique des incidents
culturelle d’un cadre international par la réussite de son tra- critiques (Flanagan, 1957) et a été développé en 1962 par
vail à l’international par le passé. On peut ainsi considérer Fiedler, Osgood, Stolurow et Triandis (Foelbach, 2002).
qu’un expatrié qui a réussi sa mission et dont les relations L’objectif de l’assimilateur est d’enseigner aux répon-
avec les collègues étrangers se sont passées à la satisfaction dants comment voir la situation du point de vue de l’autre
de tous, possède une compétence culturelle pour le pays en culture. L’assimilateur se compose d’une série (entre 20
question. Parallèlement, un cadre supérieur qui obtient de et 100, généralement) d’incidents critiques. Ce sont des
bons résultats, depuis plusieurs années et lors de négocia- situations d’interaction interculturelle, considérées comme
tions avec des cultures variées, devrait posséder une com- « critiques », c’est-à-dire susceptibles d’interprétations dif-
pétence multiculturelle. La performance dans l’interaction férentes selon les cultures, et pouvant dériver à la mésen-
interculturelle a été formalisée dans le concept d’« efficacité tente, voire la confrontation. La situation est relatée, puis
interculturelle » (intercultural effectiveness – Cui et Van den sont proposées généralement quatre possibilités de réponse
Berg, 1991). Mais compétence et performance ne sont pas (Martin, 2002). Ces réponses comprennent l’interprétation
la même chose, de nombreux autres facteurs influant sur d’un comportement, l’action à mettre en œuvre ou encore la
la performance. Mamman (1995) a ainsi montré que des suite des événements. Ensuite, le répondant reçoit un retour
22 Management international / International Management / Gestión Internacional, 13 (4)
sur la réponse donnée et un complément d’informations ou d’une personne. Ce qui intéresse la Gestion Internationale
d’explications. Les « mauvaises » réponses aux incidents des Ressources Humaines, c’est de savoir si tel candidat
critiques reflètent des considérations ethnocentriques ou à un poste de manager international sera capable d’inté-
basées sur une vision stéréotypée du cas. De manière crois- grer la variable interculturelle, ou d’anticiper si un futur
sante, plusieurs bonnes réponses sont proposées, afin d’évi- expatrié sera capable d’interagir efficacement avec « les
ter une présentation isomorphe de la culture étrangère et de locaux ». Dans de telles situations, « l’assimilateur » peut
former à la tolérance à l’ambiguïté. servir d’outil d’apprentissage, mais seulement peu pour le
diagnostic.
L’assimilateur de culture peut prendre deux formes :
soit, il est spécifique à une culture précise, soit il est « géné- Concernant l’exemple de Tom, si celui-ci n’a pas encore
ral » et concerne l’interaction interculturelle en général. Ces d’expérience internationale, tenter de cerner s’il dévelop-
deux formes correspondent aux deux volets de la compé- pera une compétence interculturelle en France à l’aide d’un
tence interculturelle proposés plus haut. La forme générale assimilateur de culture, que celui-ci soit général ou spécifi-
de l’assimilateur est beaucoup plus rare; l’assimilateur le que, tient plus du jeu de hasard que de l’outil d’évaluation
plus connu a été développé par Brislin (1986 : 218). Il est en solide. A minima, on pourra voir s’il s’est documenté sur
réalité basé sur une juxtaposition de situations spécifiques, la culture française, ce qui montrera toujours une certaine
mais qui concernent une multitude de cultures cibles. Il ne sensibilité aux différences culturelles et une motivation
s’agit pas, ici, d’apprendre des comportements spécifiques, forte pour un départ à l’étranger… En revanche, en tant
mais de se sensibiliser aux valeurs différentes d’autres que préparation à l’expatriation, un assimilateur spécifique
cultures, et d’apprendre à se positionner de manière critique au contexte franco-américain peut être assez efficace pour
vis-à-vis de sa propre culture, afin d’être plus tard capable Tom.
d’anticiper et de comprendre le comportement de person-
nes d’autres cultures (Thomas, 1988 : 152).
Les écheLLes de mesuRe de LA compétence
Si « l’assimilateur » a été développé pour permettre un
inteRcuLtuReLLe
apprentissage de la compétence interculturelle, il peut aussi
282 bien être utilisé pour évaluer celle-ci. Au cours des trois der- De nombreuses échelles de mesure de la compétence inter-
nières décennies, cet outil s’est répandu dans la pratique, a culturelle ont été rapportées dans les recherches sur le sujet.
RECUEIL DE TEXTES
été modifié et amélioré et constitue aujourd’hui l’outil d’en- La majorité d’entre elles tentent de mesurer l’existence ou
traînement concernant les orientations culturelles le mieux l’absence des traits de personnalité considérés comme asso-
connu par la recherche. Cette technique permet de mesurer ciés à la compétence multiculturelle, comme l’ouverture
aussi bien la compétence culturelle spécifique à une autre d’esprit et l’empathie.
culture, que la compétence multiculturelle, « générale »,
Van der Zee et Van Oudenhoven (2001) ont développé
selon la nature de l’outil utilisé.
et testé l’échelle MPQ (multicultural personnality question-
Les limites de l’assimilateur de culture comme outil de naire) qui apparaît comme l’outil le plus abouti et valide
mesure résident principalement dans le fait qu’on mesure aujourd’hui pour relever ces traits de personnalité. Les
une connaissance plus qu’une réelle capacité d’action en auteurs retiennent cinq traits: la stabilité émotionnelle, la
situation. Cette mesure est loin de la perception de la com- prise d’initiatives au niveau de l’interaction (« social initia-
pétence interculturelle comme « négociation de la réalité » tive »), l’ouverture d’esprit, l’empathie sociale et la flexibi-
(Friedman et Berthoin Antal, 2005). On ne mesure pas lité. Chaque dimension est relevée par 13 à 20 questions, et
vraiment la capacité de la personne à observer, s’adapter, les alpha de Cronbach des sous-échelles varient entre 0,81
se mettre en question, mais plutôt sa connaissance de plu- et 0,91.
sieurs autres cultures.
D’autres outils incluent, à côté des traits de personna-
Par ailleurs, l’assimilateur ne tient pas compte de lité, des éléments liés à l’attitude de l’individu face à la
l’écart qui existe, la plupart du temps, entre les compor- situation interculturelle, comme la motivation et l’engage-
tements « déclarés » et les comportements réels. Les chan- ment. L’échelle “ISS” (Intercultural Sensitivity Scale, Chen
gements (climatiques, de conditions de vie, de langue…) et Starosta, 2000) cherche à apprécier principalement le
liés au déplacement dans un pays étranger peuvent ajouter côté affectif de la compétence interculturelle. L’outil relève
au stress, par exemple, d’une négociation interculturelle cinq dimensions liées à l’interaction interculturelle réussie :
ayant un enjeu important. Dans ces conditions, les réac- l’engagement, le respect face aux différences culturelles, la
tions des uns et des autres sont souvent moins rationnelles confiance en soi, le plaisir et l’attention. Un alpha de Cron-
et réfléchies que ce qui est indiqué dans les réponses à choix bach de 0,89 est rapporté par Graf et Harland (2005); l’outil
multiples. a donc une bonne validité interne.
Enfin, l’assimilateur permet de cerner des connaissan- Certaines échelles paraissent moins solides. L’outil
ces acquises et leur transposition à des situations concrètes, « BASIC » (« Behavioral Assessment Scale »; Koester et
mais indique peu de choses sur la capacité d’apprentissage Olebe, 1988) mesure huit dimensions de « l’efficacité dans
La compétence interculturelle : état de l’art et perspectives 23
texte 14
sation de ces outils. Certains fondements sur lesquels ils se
que dimension est relevée avec 5 à 14 items, et les alpha de
basent restent à vérifier. Par exemple, la compétence inter-
Cronbach de ces sous-échelles varient entre 0,80 et 0,85.
culturelle est-elle liée aux mêmes traits de personnalité quel-
Malgré cette bonne validité interne des dimensions, l’outil
les que soit la culture d’origine de la personne, et la culture
reste surprenant, car les cinq dimensions ne mesurent pas
cible visée ? Compétence culturelle et compétence multi- 283
les composantes d’un concept, mais chacune un niveau
culturelle sont-elles forcément liées, et dans quelle mesure
d’apprentissage différent dans une progression vue comme
leur développement va-t-il de pair ? La connaissance que
linéaire.
nous avons aujourd’hui de la compétence interculturelle
Dans leur ensemble, ces échelles sont d’une utilisation reste aussi insuffisante quant aux formes sous lesquelles
assez aisée pour qui cherche à évaluer la compétence inter- celle-ci peut s’exprimer. En attendant, cette évaluation des
culturelle d’un grand nombre d’individus. Si notre exemple outils de mesure de la compétence interculturelle devrait
Tom n’est qu’un candidat parmi 20 pour ce poste d’expa- aider chercheurs et praticiens à trouver la meilleure adéqua-
trié, ce type d’outils peut aider le recruteur à choisir celles tion possible entre le contexte de l’évaluation, leurs objec-
et ceux à garder pour une deuxième phase de sélection. Ils tifs et l’outil choisi, et de limiter ainsi les inconvénients de
peuvent aussi être très utiles pour le chercheur qui tente de celui-ci.
montrer ou de découvrir le lien entre la compétence inter-
culturelle et d’autres concepts par des méthodes quantita-
tives. Mais ces outils ne sont pas exempts de limites dont Conclusion
il faut rester conscient. Chacune de ces échelles ne mesure
L’importance de la compétence interculturelle dans les affai-
qu’un aspect de la compétence multiculturelle (la compo-
res internationales n’est plus remise en cause aujourd’hui.
sante « générale » de la compétence interculturelle telle que
Néanmoins, il n’existe pas de commun accord quant à la
définie plus haut) : traits de personnalité ou attitudes envers
définition de concept, ni quant à son évaluation. Cet arti-
les différences culturelles. Elles ne permettent pas d’ap-
cle a tenté de faire la synthèse des approches existantes, de
précier les compétences culturelles spécifiques d’un indi-
les placer dans domaine des Sciences sociales et de ges-
vidu, sa connaissance d’une culture cible, par exemple, ni
tion, d’évaluer leurs points forts et leurs limites. Il propose
sa capacité d’action en situation. Par ailleurs, ces mesures
une conception de la compétence interculturelle englobant
se basent sur l’auto-évaluation des individus, qui peuvent
un volet spécifique à certaines cultures ainsi qu’un volet
toujours être tentés de se voir sous un jour plutôt favora-
« général ». Si certains traits de personnalité semblent faci-
ble, notamment dans un contexte de sélection et d’évalua-
liter le développement de la compétence interculturelle,
tion. En analysant la compétence comme des ressources en
celle-ci peut être apprise, avec de la motivation, lors de
situation, on peut également se demander si la compétence
situations d’interaction interculturelles. Cet article propose
interculturelle fait appel aux mêmes traits de personnalité
également une synthèse critique des modes d’évaluation de
quelle que soit la culture d’origine de la personne, ou alors
la compétence interculturelle. Il en résulte qu’il n’existe pas
la culture « cible » à laquelle elle tente de s’adapter. Dans
d’outil idéal, mais des approches plus ou moins bien adap-
l’ensemble, aucun de ces outils ne semble pouvoir tenir
tées selon le contexte de l’évaluation.
compte de la complexité de la compétence interculturelle,
24 Management international / International Management / Gestión Internacional, 13 (4)
TabLeau 5
approches de l’évaluation de la compétence interculturelle
Approche Avantages Inconvénients Contextes dans lesquels
l’approche est bien appropriée
Performance passée Facilité d’évaluation, appré- Performance et compétence Entreprise – sélection ou évaluation
ciation de situations réelles, ne sont pas la même chose :
vécues. d’autres facteurs que la
compétence influencent la
performance.
Difficulté de comparaison à
grande échelle.
Verbalisation de la Tient compte de la singu- Subjectivité. Recherche – méthodes qualitatives
compétence intercul- larité de la compétence L’évaluateur doit lui-même Entreprise – sélection et évaluation
turelle interculturelle être expert dans le domaine
interculturel pour pouvoir
évaluer la compétence
Assimilateur de Situations concrètes qui font Evalue des connaissances Entreprise – sélection ou formation
culture appel aux connaissances et plus qu’une compétence. Enseignement / apprentissage
capacités d’interprétation de Evalue des déclarations Recherche – méthodes quantita-
l’individu et lui demandent d’intention, pas une action tives et mixtes
de se positionner. réelle.
284 Echelles de mesure de Facilité d’utilisation à Vision réductrice et stan- Entreprise – sélection
traits de personnalité grande échelle dardisée de la compétence Recherche – méthodes quantitatives
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