Lecture linéaire « Ma Bohème », Arthur Rimbaud
Introduction
- présentation auteur et œuvre, on peut ici souligner dans sa biographie la tendance ou tentation de
la fugue qui était celle de Rimbaud, surnommé par Verlaine « l’homme aux semelles de vent »,
périphrase pour désigner un poète qui visiblement ne tenait pas en place.
- poème qui est le dernier de la deuxième liasse, même si il a été écrit à l’âge de seize ans, et revêt
indéniablement une dimension autobiographique, un texte très personnel, qui nous emmène aux
origines de sa création.
- présentation du texte : il s’agit d’un sonnet en alexandrins, aux rimes embrassées dans les deux
quatrains, puis suivies, et à nouveau embrassées dans les quatre derniers vers.
- remarque sur le titre : la bohème désigne deux choses : la vie des Bohémiens, qui vivent en
nomade et dans des roulottes par exemple, au 19e siècle, mais aussi « la vie de Bohème », celle des
artistes, peintres, poètes ou écrivains, anti-conformistes, refusant un certain ordre bourgeois, qui est
une sorte de topos du 19e, qui rejoint l’idée de « poète maudit » pour reprendre le titre de l’ouvrage
de Verlaine, consacré à des poètes du 19e qui se situaient « dans la marge ». Le sous titre du poème
est « fantaisie » c’est à dire une « œuvre originale suivant les caprices de l’imagination plutôt que
les règles de l’art. », ce qui indique d’emblée le thème de la liberté, celle de la création poétique ici.
- Lecture
- mouvements : les quatre strophes seront étudiées séparément, car le poème forme un tout, et on ne
peut dissocier des étapes ou « parties » du texte. (attention à justifier ce choix, point important.)
Première strophe :
- un poème où le « je » est très présent :
mais aussi les déterminants possessifs « mon » et « ma » par exemple. Cela fait signe vers
l’autobiographie et le lyrisme, en tout cas, le récit d’une expérience personnelle
- la dimension narrative est claire : les verbes sont à l’imparfait, temps du récit qui a une valeur
itérative (actions qui se sont répétées plusieurs fois), le poème donne une forme à un ensemble
d’expériences reliées par la fugue, de l’errance.
- en effet, le verbe « aller » est répété deux fois, et les CC de temps et de lieu donnent une idée du
cadre « sous le ciel »(sans destination précise!), « dans ma course », « à la Grande Ourse », « au
bord des routes », et même les « souliers blessés » qui indiquent l’usage qui en a été fait, les
nombreuses routes et chemins qu’ils ont dû parcourir…
- une image d’un adolescent errant et rebelle. La métonymie des « poings » indique la rage ou la
colère contenues, les poches sont crevées, peut être parce que les mains les ont trouées ou éclatées
par leur force. Âge de l’amour, du rêve d’amour, au pluriel dans le texte, le poète se moque de lui
même (autodérision) en se représentant comme rêvant d’amours en parcourant les routes…un jeune
homme rêveur et romantique donc.
- mais il rêve aussi de poésie, le mot « muse » avec une majuscule et un point d’exclamation, est
placé au centre du vers, allégorie de la poésie, comme au centre de la vie du poète, il l’invoque,
allégorie traditionnelle de l’inspiration poétique (rappelons qu’Alfred de Musset a écrit les Nuits,
qui mettent en scène un dialogue entre le poète et sa Muse, ce qui montre au passage la culture
littéraire et les influences de Rimbaud). Féal est un terme médiéval qui indique une relation de
dépendance entre un chevalier et son seigneur, ce qui témoigne également de l’influence
romantique (les Romantiques aiment beaucoup l’univers médiéval, avec son univers courtois et
chevaleresque, cf histoires autour de la table ronde, cycle arthurien.)
- toutefois, ici, il ne faut pas lire le texte au premier degré, mais voir l’humour, notamment dans
l’interjection « Oh la la », expression familière qui remplace le « O » lyrique traditionnel : Rimbaud
se moque de ses rêveries éveillées (cf Roman, où l’on retrouve la même auto-dérision.)
Deuxième strophe :
- reprise de la description du vêtement, qui fonctionne ici comme une métonymie de la pauvreté
certes, mais aussi de l’indifférence pour l’habit, l’uniforme bourgeois pourrait-on dire, la « bonne
tenue », ou le « correct ». Rimbaud insiste en ajoutant les adjectifs « unique » et « large » comme
pour caricaturer sa personne en mendiant errant. On trouve un point à la fin de la phrase, comme si
tout était dit ou que ces détails en disaient long…
- le tiret marque une rupture dans le rythme, ou l’annonce d’un commentaire ? Il se compare au
petit poucet, personnage du conte (Charles Perrault), perdu dans la forêt, mais ici, la perte est
volontaire et non subie. Le poète se présente comme un enfant poète qui écrit et dort à la belle
étoile. L’usage métaphorique du verbe « égrener » signifie ici qu’il sème des graines, ou qu’il
médite ou contemple, comme lors d’une prière, par l’usage du chapelet (que l’on manipule tout en
priant). Le rejet du terme « des rimes » souligne ce groupe, jetant en début de vers ces graines
étranges, comme le fait l’enfant.
- la deuxième strophe est très lyrique : l’enfant voit les étoiles, et il les écoute par le regard...forme
de synesthésie, il trouve son inspiration dans la contemplation du ciel, de l’infiniment lointain,
domaine du rêve.
- les assonances en -ou donnent au poème douceur et harmonie, la forme ronde du O évoque aussi
la nature, un lieu où Rimbaud trouve un refuge, c’est bien de cela dont il est question dans ce
sonnet.
- mais le lyrisme n’est pas classique ou traditionnel, car Rimbaud introduit des termes ou
expressions familiers, comme « frou frou », onomatopée reproduisant le frottement d’un tissu,
quelque chose de doux et de tendre en tout cas, pouvant aussi évoquer le chant d’un oiseau.
Remarquons également que l’imparfait a une valeur descriptive dans le premier et le dernier vers de
la seconde strophe.
Troisième strophe :
- enjambement qui relie la deuxième et troisième strophe. Rimbaud va exprimer les circonstances
de son inspiration, et revenir à une dimension plus narrative, avec un CC de lieu « au bord des
routes » et de temps « ces bons soirs de septembre », qui évoquent la remémoration d’un bon
souvenir, d’une époque heureuse. L’allitération en-b bord/bons/septembre, redoublent cette
satisfaction et ce contentement procurés à la fois par la liberté et le souvenir.
- le thème de l’ivresse apparaît avec les « gouttes », terme polysémique, et surtout la comparaison
« comme un vin de vigueur », ce thème est cher à Baudelaire
« Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau
du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.
Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.
Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, dans la solitude morne
de votre chambre, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la
vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à
tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est ; et le vent, la vague, l’étoile,
l’oiseau, l’horloge, vous répondront : « Il est l’heure de s’enivrer ! Pour n’être pas les esclaves
martyrisés du Temps, enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. »
C. Baudelaire, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, 1975
➢ L’ivresse est à prendre au sens propre comme au figuré, c’est l’enthousiasme, c’est à dire la
visite d’un dieu, si l’on suit l’étymologie, la visite de la Muse ou de l’inspiration, qui produit
la fureur poétique. L’allitération en-V vin / vigueur redouble là encore l’idée. L’expérience
de la poésie redonne de la vie, de la vigueur au poète. Enfin, remarquons que dans le texte,
les gouttes se situent au niveau du front, lieu de la pensée, de la réflexion.
Dernier tercet
- on remarque l’allitération en -m qui évoque là aussi une idée de douceur, d’harmonie (rimant /
milieu / comme par ex.).
- le participe présent indique une action en cours, « rimant » et permet aussi l’assonance avec
« fantastique », et fait référence à l’activité poétique : le cadre y est propice, puisqu’il s’agit d’une
période floue « entre chien et loup » où l’atmosphère devient fantastique, les perceptions
deviennent plus incertaines, les formes et les contours se floutent, c’est l’heure du rêve.
- Rimbaud va associer une comparaison classique, à la lyre, avec un terme nouveau en poésie « les
élastiques » rimant avec fantastique, ce qui crée un rapprochement humoristique et tendre renvoyant
aussi à l’univers de l’enfance. Rimbaud mêle habilement humour et lyrisme : ce n’est plus son cœur
meurtri ou blessé qui chante mais ses souliers blessés, personnifiés, comme si l’inspiration ne venait
pas tant du cœur que des pieds ! C’est à dire de la route et du voyage. A noter, le pied en poésie,
c’est une unité rythmique.