Parcours associé - Alchimie poétique : la boue et l’or
Texte : HUGO, « Le mendiant », Les Contemplations (1856)
Un pauvre homme passait dans le givre et le vent.
Je cognai sur ma vitre ; il s'arrêta devant
Ma porte, que j'ouvris d'une façon civile.
Les ânes revenaient du marché de la ville,
Portant les paysans accroupis sur leurs bâts1.
C'était le vieux qui vit dans une niche au bas
De la montée, et rêve, attendant, solitaire,
Un rayon du ciel triste, un liard 2de la terre,
Tendant les mains pour l'homme et les joignant pour Dieu.
Je lui criai : « Venez vous réchauffer un peu.
Comment vous nommez-vous ? » Il me dit : « Je me nomme
Le pauvre. » Je lui pris la main : « Entrez, brave homme. »
Et je lui fis donner une jatte de lait.
Le vieillard grelottait de froid ; il me parlait,
Et je lui répondais, pensif et sans l'entendre.
« Vos habits sont mouillés », dis-je, « il faut les étendre ,
Devant la cheminée. » Il s'approcha du feu.
Son manteau, tout mangé des vers, et jadis bleu,
Étalé largement sur la chaude fournaise,
Piqué de mille trous par la lueur de braise,
Couvrait l'âtre3, et semblait un ciel noir étoilé.
Et, pendant qu'il séchait ce haillon 4 désolé
D'où ruisselait la pluie et l'eau des fondrières5,
Je songeais que cet homme était plein de prières,
Et je regardais, sourd à ce que nous disions,
Sa bure 6où je voyais des constellations.
1
Dispositif permettant aux animaux de porter de lourdes charges.
2
Pièce de monnaie de faible valeur.
3
Cheminée
4
Lambeau de vêtement
5
Trous souvent remplis d’eau ou de boue dans un chemin défoncé.
6
Grossière étoffe de laine, et par métonymie désigne le vêtement lui-même.
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EXPLICATION LINEAIRE
HUGO, « Le mendiant », Les Contemplations (1856)
SITUATION
« Je fis souffler un vent révolutionnaire.
Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire » écrit Hugo dans Les Contemplations.
Si la poésie était avant lui, selon ses mots, une monarchie, HUGO a pris plaisir à la renverser en
utilisant des termes habituellement réservés à la prose, en s’inspirant de sujets sociaux et en se
libérant de certaines contraintes du vers.
« Le mendiant » est extrait des Contemplations, il est situé dans la seconde partie.
INTRODUCTION
Dans ce long poème narratif composé de 26 alexandrins en rimes suivies, Victor Hugo est inspiré par
une personne à qui on consacre rarement un poème : un mendiant. Alors qu’il regarde par la fenêtre
de chez lui, il voit passer un pauvre homme en souffrance dans la rue et il décide de le faire entrer
pour qu’il se réchauffe. Rapidement, il plonge dans une sorte de contemplation et il pose sur lui un
nouveau regard au point que le pauvre homme et son vieux manteau changent d’apparence. Le
poème, au début réaliste et pathétique s’imprègne progressivement de merveilleux au point
d’enchanter le réel.
Ce poème suit une progression précise et il est composé en trois parties égales :
Vers 1 à 9 : présentation du mendiant qui marche dans le froid
Vers 10 à 17 : accueil du mendiant par Hugo
Vers 18 à 26 : transfiguration poétique du mendiant et sublimation de son vieux manteau
Problématique
Comment Hugo parvient-il, grâce à l’écriture poétique, à transfigurer le réel en sublimant la misère
humaine et à émanciper ainsi la poésie de son statut de genre noble ?
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I) APPARITION DU MENDIANT (1 à 9)
A) Le passage d’un homme en souffrance (vers 1)
Le poème s’ouvre sur le personnage principal du poème. Il apparaît comme un homme en
souffrance :
* L’adjectif pauvre qui ouvre le texte fait écho au titre. C’est un sujet d’inspiration original en
poésie, la misère n’inspire pas les poètes habituellement. Mais Hugo se soucie beaucoup de la misère
humaine, elle l’inspirera d’ailleurs dans son roman Les Misérables publié quelques années après.
* L’allitération en V qu’on retrouve dans les mots givre et vent renforce la dureté des
conditions climatiques en rappelant le souffle du vent. L’allitération se prolonge d’ailleurs dans les 9
premiers vers tant que le mendiant est dehors (vitre, ouvris, civile, ville, vieux, rêve…).
B) Présence d’un poète narrateur (vers 2 à 3)
Le « Je » qui ouvre le vers 2 révèle la présence de Hugo qui raconte, comme souvent dans ses
poèmes, une expérience vécue. Deux mondes s’opposent, séparés par une « vitre » et une « porte »
mise en rejet au vers 3. Le poète donne de lui une image d’homme altruiste et charitable en ouvrant
sa porte de façon « civile ». C’est aussi une invitation à en faire de même.
C) Vision de la misère sociale (vers 4 à 5)
Hugo décrit le triste spectacle de la rue, preuve qu’il habite dans un quartier populaire. Il évoque
une fatigue humaine et animale à travers la lenteur du tétramètre (rythme 3/3 // 3/3). Les paysans
accroupis et leurs ânes évoquent également la pauvreté. On voit que Hugo prend plaisir à capter des
instants de vie de ces pauvres gens.
D) Présentation du mendiant : une pauvreté extérieure en opposition avec une richesse
intérieure (vers 6 à 9)
Le mendiant est décrit en une phrase de quatre alexandrins. Il s’agit d’une très longue périphrase qui
donne une image contrastée du personnage.
* D’abord c’est la pauvreté et la misère qui caractérise bien entendu le personnage. La
description est pathétique :
- Son lieu de vie est sordide : la « niche » (un renfoncement dans un mur) montre qu’il vit dans la rue,
il est relégué « en bas » et vit dans le froid.
- Son mode de vie est difficile comme en témoignent les allitérations en V qui se poursuivent.
- Il vit dans la tristesse et la solitude comme le montre la métonymie « ciel triste ». Il ne vit que de
l’argent qu’on lui donne.
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* Mais la présentation donne une autre dimension au personnage :
- Il tente d’échapper à sa condition par le rêve (mot à l’hémistiche du vers 7).
- Il apparaît comme un homme très pieux, un intermédiaire entre les hommes et Dieu. Dans le vers
9, Hugo s’attarde grâce à un parallélisme de construction, sur les mains du mendiant qui sont
tendues vers les hommes mais jointes dans la prière. Cette synecdoque révèle que sa pauvreté
extérieure contraste avec sa richesse intérieure.
II) ACCUEIL DU MENDIANT PAR HUGO (10 à 17)
A) L’invitation (10 à 12)
Le rapprochement entre les deux hommes est à l’initiative de Hugo qui se montre charitable : il lui
parle de loin et, quand il s’approche, il prend sa main pour le faire entrer, cette main qu’il tend aux
autres. Le style du poème reste très simple, la rime aux vers 9-10 est pauvre (« Dieu/peu ») à l’image
de l’homme, pourtant elle est riche de signification.
La narration laisse place à un dialogue au discours direct. Le poète veut faire connaissance et il lui
demande comment il s’appelle. La réponse est surprenante : « Le pauvre ». Le terme est mis en rejet,
l’homme est privé d’identité, il se caractérise par son état. Hugo quant à lui utilise le terme « brave »
quand il le fait entrer. C’est le début de la transformation du personnage : le « pauvre », le « vieux »
(6) devient « brave ».
B) L’accueil (13 à 17)
Le dialogue se poursuit dans la maison de Hugo qui prend soin de lui et tente de le réchauffer en lui
donnant à boire du lait chaud et en l’invitant à mettre ses vêtements mouillés à sécher.
Pourtant, le poète ne rapporte pas l’intégralité du dialogue dont il ne se souvient pas. Il semble
comme dans un état second, « pensif ». La contemplation a déjà débuté car Hugo porte un regard
différent sur le vieil homme, comme en témoigne l’antithèse : « je lui répondais (…) sans
l’entendre ».
III) LA TRANSFIGURATION DE LA MISERE (18 à 26)
La dernière partie se focalise sur le manteau du vieil homme qui se métamorphose sous le regard
poétique de Hugo.
* Le poète montre son aspect réel, il apparaît comme :
- misérable : il est « tout mangé des vers », « piqué de mille trous » (hyperbole)
- vieux : « jadis bleu », « haillon désolé »
- sale et trempé par « l’eau des fondrières » (c’est-à-dire l’eau boueuse »).
* Mais il est ensuite sublimé quand il est posé devant la cheminée, grâce à la lumière du feu qui
scintille à travers les trous. Il est alors associé à la beauté des cieux, à l’infini d’un ciel étoilé dans le
dernier vers : « Je regardais sourd à ce que nous disions / sa bure où je voyais des constellations ».
Les verbes « songeais » et « rêvais » montrent qu’il s’agit d’une rêverie du poète dans laquelle le réel
sordide est transfiguré. La poésie permet ainsi de s’émanciper du réel.
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* Enfin, par métonymie, on comprend que cette transfiguration du réel touche aussi le mendiant lui-
même qui devient un homme proche de Dieu « plein de prières ».
Conclusion :
L’accueil de ce mendiant dans la demeure de Hugo est tout un symbole, c’est aussi l’entrée d’un
sujet prosaïque dans le genre poétique. Ce texte peut surprendre car il raconte une histoire du
quotidien avec des mots simples, usant seulement de rimes suivies. Il parvient tout de même à être
poétique grâce au regard que Hugo porte sur ce mendiant : le poète arrive à sublimer sa pauvreté et
à s’émanciper d’une triste réalité.
On comprend ainsi pourquoi Hugo a inspiré Rimbaud :
On retrouve cette même empathie pour la misère sociale (“Les effarés”).
Lui aussi s’inspire de sujets prosaïques et révolutionne le genre poétique.
La réalité est souvent sublimée par des rêveries personnelles : la bière qui devient de l’or
dans “Au Cabaret-Vert" ou encore les lacets de ses chaussures déchirées qui deviennent les
cordes d’une lyre dans “Ma bohème”.
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PLAN DE COMMENTAIRE
I) UNE MISE EN SCENE PATHETIQUE ET REALISTE DE LA MISERE
A) La rencontre et son contexte (rue, paysans, de la rue à la maison)
B) L’évocation pathétique et réaliste du mendiant (souffrance, solitude, pauvreté)
C) La leçon de charité de Hugo (implication du poète, paroles et actes altruistes)
II) LA SUBLIMATION DU REEL PAR L’ECRITURE POETIQUE
A) La contemplation de Hugo (du regard à la rêverie)
B) La sublimation du manteau (du haillon au ciel étoilé)
C) La transfiguration du mendiant (du pauvre homme à l’homme de prières)