Lecture linéaire n°1 : « Avis de l’auteur ».
Si le public a trouvé quelque chose d’agréable et d’intéressant dans l’histoire de ma vie,
j’ose lui promettre qu’il ne sera pas moins satisfait de cette addition. Il verra dans la conduite
de M. des Grieux un exemple terrible de la force des passions. J’ai à peindre un jeune aveugle
qui refuse d’être heureux pour se précipiter volontairement dans les dernières infortunes ; qui,
avec toutes les qualités dont se forme le plus brillant mérite, préfère par choix une vie obscure
et vagabonde à tous les avantages de la fortune et de la nature ; qui prévoit ses malheurs sans
vouloir les éviter ; qui les sent et qui en est accablé sans profiter des remèdes qu’on lui offre
sans cesse, et qui peuvent à tous moments les finir ; enfin un caractère ambigu, un mélange de
vertus et de vices, un contraste perpétuel de bons sentiments et d’actions mauvaises : tel est le
fond du tableau que je présente. Les personnes de bon sens ne regarderont point un ouvrage
de cette nature comme un travail inutile. Outre le plaisir d’une lecture agréable, on y trouvera
peu d’événements qui ne puissent servir à l’instruction des mœurs ; et c’est rendre, à mon
avis, un service considérable au public que de l’instruire en l’amusant.
On ne peut réfléchir sur les préceptes de la morale sans être étonné de les voir tout à la
fois estimés et négligés ; et l’on se demande la raison de cette bizarrerie du cœur humain, qui
lui fait goûter des idées de bien et de perfection dont il s’éloigne dans la pratique.
I) Des Grieux : un héros ambigu
« Si le public a trouvé quelque chose d’agréable et d’intéressant dans l’histoire de ma
vie, » : Hypothèse « si » suivie de « public », l’euphémisme « quelque chose », la
gradation « agréable et intéressant », la périphrase « histoire de ma vie » : volonté de
susciter l’intérêt du lecteur en :
- L’interpelant directement (« Public »)
- Feignant de jouer les modestes (Hypothèse « si », l’euphémisme « quelque
chose »)
- En rappelant ses écrits précédents qui ont été à succès (gradation « agréable et
intéressant » + la périphrase « histoire de ma vie »).
- En mettant en avant le caractère ludique et instructif de cette lecture, sachant que
le « plaire et instruire » (placere et docere) du classicisme est à la mode :
(gradation « agréable et intéressant »).
- D’autre part, le narrateur ne présente pas cela comme un roman, genre décrié au
18ème siècle (même s’il redevient petit à petit à la mode), mais comme une
« histoire » : genre très en vogue, à la croisée de la nouvelle (en réaction au
roman baroque (jugé aussi invraisemblable qu’interminable) et des récits insérés
dans ces mêmes romans baroques qui visent à diversifier, assembler, voire
contraster les points de vue).
« j’ose lui promettre qu’il ne sera pas moins satisfait de cette addition. » : même
volonté de persuasion avec le « j’ose » feignant la modestie et la litote « pas moins
satisfait » qui vise à susciter l’intérêt des lecteurs déjà conquis (c’est le 7 ème tome des
Mémoires), et de ceux qui découvriraient l’œuvre de Prévost. Histoire dans l’histoire,
ce récit est présenté comme une continuité et un renouveau.
« Il verra dans la conduite de M. des Grieux un exemple terrible de la force des
passions. » : introduction rapide du héros/futur narrateur (Des Grieux), et du sujet (la
passion) par l’hyperbole « terrible » ainsi que l’allégorie « force des passions ». On
notera que ces procédés ont pour effet de :
- mettre en haleine le lecteur : il va y avoir des détails croustillants !
- que le terme « passions » est au pluriel : il ne s’agit donc pas seulement d’un roman
d’amour (type de roman censé être destiné aux femmes…), mais d’un roman dans
lequel la passion va se décliner de différentes manières (et en effet : le jeu, la violence,
le meurtre, le désir,….), ce qui vise à éveiller tout type de public, y compris masculin.
On note d’ailleurs que Renoncourt ne mentionne pas Manon ici… L’exemple d’un
noble qui se laisse aller à la passion sera vue comme moins sujette à la censure que
l’histoire d’une prostituée… Pensons à la censure !
« J’ai à peindre un jeune aveugle qui refuse d’être heureux pour se précipiter
volontairement dans les dernières infortunes ; » :
La métaphore « peindre » donne l’idée d’un portrait que le narrateur va
réaliser. Des Grieux est donc bien vu ici comme LE personnage central, celui
digne d’intérêt.
Cependant l’antithèse entre « peindre/aveugle » montre un Des Grieux
incapable de recul. Le narrateur se place ici comme la voix de la raison, celui
qui a une vision éclairée contrairement à Des Grieux « aveuglé ». D’ailleurs, la
métaphore de l’aveugle est renforcée par l’épithète « jeune », ce qui renforce
son incapacité à prendre du recul.
D’autre part, la double antithèse « refuse/volontairement » et «
heureux/infortunes » renforcée par les hyperboles « précipiter » et « dernières »
mettent en exergue une volonté affichée de plonger dans la déchéance.
On note donc déjà ici l’ambigüité du personnage : sa jeunesse et son
aveuglement le rendent attendrissant et innocent, sa volonté de plonger
dans la déchéance le rend coupable. Le tout forme d’emblée le portrait
d’une sorte de victime volontaire.
« qui, avec toutes les qualités dont se forme le plus brillant mérite, » : portrait d’un
jeune-homme bien sous tout rapport grâce aux deux hyperboles « toutes les qualités » et
« le plus brillant mérite ». Le lecteur le voit donc à la fois comme un homme de qualité
(c'est-à-dire appartenant à une classe sociale à laquelle la société du 18 ème siècle a
l’habitude de tout pardonner), mais aussi comme capable de se servir à bon escient de ce
qui lui a été offert par sa naissance.
« préfère par choix » : double affirmation de sa volonté dans ce pléonasme
« une vie obscure et vagabonde à tous les avantages de la fortune et de la nature ; » :
chiasme formé de l’antithèse « vie/nature » (c'est-à-dire entre un choix social et ce qui lui
avait été donné) et la double gradation en antithèse « obscure et vagabonde/avantages de
la fortune » : peinture des conséquences de ce choix en opposition à ce qui était attendu
de lui. Ainsi, le lecteur est en haleine car :
- C’est un roman d’aventure, voire de mœurs, qui est promis : « obscure et vagabonde »
- C’est un héros complexe qui nous est présenté : antithèse entre « obscure et
vagabonde » et l’hyperbole « tous les avantages de la fortune »
- C’est une réflexion philosophique qui va nous être proposée : antithèse de sens ici entre
« vie/nature » qui pose certaines des questions philosophiques qui sous-tend tout le 18 ème
siècle : choix entre société et nature ; réalité d’un destin tout tracé ? ; y a-t-il vraiment des
gens qui sont ‘’de qualité’’ et les autres ?...
Bref, Prévost fait promettre à son narrateur que cette « histoire »
sera riche en aventure et réflexion => intérêt du lecteur.
« qui prévoit ses malheurs sans vouloir les éviter ; qui les sent et qui en est accablé » :
le héros aurait pu être vu comme un personnage tragique, si « vouloir » avait été remplacé
par « pouvoir »… Mais le verbe « vouloir ici est lourd de sens, et nous laisse hésiter entre
moralité/immoralité de ce héros. Il sait que cela finira mal, il sait qu’il fait les mauvais
choix, mais il les fait en toute conscience, c’est le sens de ce verbe « vouloir ».
D’ailleurs :
- L’antithèse « prévoit/éviter » et « qui les sent (dans le sens de ‘’qui les pressent, et donc
pourrait les éviter’’) /qui en est accablé » met l’accent sur la volonté du personnage,
Dans ce cas, il fait figure d’un héros négatif ici puisqu’il apparaît comme celui qui
va défendre de mauvaises valeurs, mauvaise dans le sens ‘’nuisibles’’, y compris
pour lui.
- Mais…. La gradation ascendante « sent/accablé » dans le ressenti, l’émotion du
personnage, si l’on prend « sent » dans cette connotation, alors :
Ou bien c’est un anti-héros qui va subir de A à Z de mauvais choix sans vouloir
agir.
Ou c’est un héros tragique qui n’a aucun contrôle sur son destin malgré toutes les
alertes qui lui sont données.
«sans profiter des remèdes qu’on lui offre sans cesse, et qui peuvent à tous moments
les finir ; » : antithèse « sans profiter/remèdes »,: la métaphore des « remèdes » le place
en ‘’malade’’, c'est-à-dire en victime, mais la gradation dans la capacité à guérir :
« remèdes, offre, sans cesse, tous moments, finir », les hyperboles « sans cesse, tous
moments » qui mettent en avant l’infinité de moments où le héros aurait pu se ‘’guérir’’,
et l’emploi du pronom indéfini « on » qui pluralise à l’infini les personnes qui ont tenté
de lui venir en aide, le présentent à fois comme coupable (il refuse obstinément) et
comme une sorte de héros picaresque qui, de façon tragi-comique, va sans cesse
retomber. C’est cette double dimension qui va faire de lui parfois un héros un peu
‘’agaçant’’.
En bref, Des Grieux est bien difficile à cerner, mais dans tous les cas,
Des Grieux est un héros de souffrance. Tel est le seul message clair
affiché, ce qui a pour but de nous interroger sur le sens de ce roman…
et donc de le LIRE !
« enfin un caractère ambigu, un mélange de vertus et de vices, un contraste perpétuel
de bons sentiments et d’actions mauvaises » : champ lexical de l’ambigüité : « ambigu,
mélange, contraste » augmenté par l’hyperbole « perpétuel », et explicité par l’antithèse
« vertus/vices » et le chiasme « bons sentiments/actions mauvaises » formé de l’antithèse
« bons/mauvaises » qui oppose donc ici « sentiments » et « actions » : voici donc son
ambigüité => il pense bien mais agit mal. Il est donc un héros réaliste, loin des clichés
du héros chevaleresque, même s’il en a les codes.
« : tel est le fond du tableau que je présente. » : reprise de la métaphore du portrait
pictural qui clôt ce 1er mouvement.
Prévost choisit de dresser le portrait de Des Grieux ici par souci de
moralité sans doute… (il est intéressant cependant de constater que
c’est bien le personnage de Manon qui va fasciner le lecteur, et ce dés
la parution du roman. C’est en partie ce qui lui vaudra d’être censuré
en 1731, mais aussi d’être un succès littéraire dés 1753). C’est
d’ailleurs cette moralité qui va être interrogée à présent, d’abord en
étudiant le rôle du roman :
II) Instruire en amusant
« Les personnes de bon sens ne regarderont point un ouvrage de cette nature comme un
travail inutile. » : Le champ lexical du travail « ouvrage, travail » met en place le
sérieux de l’entreprise : il ne s’agit pas d’un roman léger, mais d’une réelle construction,
et c’est ce que mettent en valeur l’oxymore « travail inutile », mais aussi la périphrase
« les personnes de bon sens » : ainsi la réputation de légèreté du genre romanesque est
ici remise en question.
« Outre le plaisir d’une lecture agréable, » : le champ lexical du plaisir (« plaisir
agréable ») qui encadre le terme « lecture » pose la base : certes la lecture est une
activité ludique, divertissante…. Mais :
« on y trouvera peu d’événements qui ne puissent servir à l’instruction des mœurs ; » :
elle a aussi une fonction morale, ce qui place ce roman dans la tradition classique du
« placere et docere », comme le souligne l’hyperbole « peu d’événements », le champ
lexical de l’utile : « puissent, servir, instruction ». D’autre part, la périphrase
« instruction des mœurs » place ce roman sous le signe de la moralité… mais il est clair
ici que Prévost prévient les critiques qu’il pressent….
« et c’est rendre, à mon avis, un service considérable au public que de l’instruire en
l’amusant. » : l’hyperbole « service considérable » et l’association « instruire en
amusant » concluent efficacement l’argumentation de Prévost ici : plaire et instruire
dans un but moral, voici qui ressemble presqu’à un slogan publicitaire (attention :
anachronisme ;)), et rappelle le très classique La Fontaine dans « Le plaisir des
Fables » : « Si peau d’âne m’était conté j’y prendrai un plaisir extrême ».
Ainsi Prévost prévient les critiques sur son roman, à travers Renoncourt
qui prévient ses lecteurs de l’utilité de son « histoire » : certes, il s’agit
bien d’un roman de mœurs, mais rien d’immoral ici, le but n’étant que
d’ « instruire en amusant ».
Cependant, le troisième mouvement va, tout comme pour Des Grieux,
créer une ambigüité…
III) La morale en question
« On ne peut réfléchir sur les préceptes de la morale » : du portrait personnage dans le
1 mouvement, à une réflexion sur le genre romanesque dans le 2 nd, nous passons ici à une
er
réflexion philosophique sur la morale. C’est ce qui est mis en avant par le champ
sémantique de la philosophie : « réfléchir, préceptes, morale ». Ainsi, Prévost ne compte
pas limiter son roman à une énième réécriture d’un schéma classique ‘’héros en
souffrance/condamnation des passions/fin tragique’’, mais il souhaite proposer aussi une
élévation propre aux Lumières qui commencent à diffuser très largement leurs idées.
« sans être étonné de les voir tout à la fois estimés et négligés ; » :
- « étonné de les voir » place ici le narrateur comme une sorte de sociologue avant l’heure,
un ‘’naturaliste’’ pour reprendre le terme de l’époque (attention : pas naturaliste au sens
du mouvement du 19ème !), et ainsi l’éloigne d’un rôle de directeur de moralité : observer,
c’est étudier pour comprendre, et non pour juger…
- et ce qu’il observe c’est le paradoxe mis ici en avant par l’hyperbole « tout à la fois » et
l’antithèse « estimés et négligés », qui amène à la constatation que la morale est
théoriquement positive mais en pratique, elle reste inatteignable. C’est une constatation
bien peu… morale…
« et l’on se demande la raison de cette bizarrerie du cœur humain, » : Prévost feint de
chercher la cause de ce paradoxe : « l’on se demande la raison » (on relève le pronom
indéfini « on » qui universalise le problème, comme s’il n’y avait aucune exception, ainsi
que le terme bizarrerie qui insiste sur une supposée incompréhension), mais la donne en
même temps : « le cœur humain ». Ainsi l’allégorie du cœur (pour la passion amoureuse)
associée à « humain » met en place l’idée d’une ‘’nature humaine’’ ainsi constituée (c’est à
dire faite pour les passions), et contre laquelle il est finalement bien vain de tenter de
lutter… (voir cours sur les Lumières).
« qui lui fait goûter des idées de bien et de perfection dont il s’éloigne dans la
pratique. » :
- l’antithèse « idées/pratique » insiste sur le caractère simplement théorique de la morale
- la gradation « bien, perfection » met en place le caractère définitivement inatteignable,
utopique, irréaliste, de la morale à respecter.
- la métaphore « goûter » montre que les « idées » nous touchent de façon superficielle :
« goûter » n’est pas se nourrir… raison qui pousse l’Homme à [s’éloigner].
Ainsi, la profondeur de l’ambigüité de Des Grieux semble ressembler étrangement
à celle de chacun d’entre nous… Peut-être est-ce là un des enseignements de ce
roman.