Etude Migration
Etude Migration
comme
espace migratoire et espace de protection
Laurent Geslin
Les points de vue exprimés dans ce document sont ceux des auteures et ne reflètent pas
nécessairement ceux du HCR. Ce rapport peut être cité et reproduit librement dans un cadre
scientifique et non-commercial, sans l’autorisation préalable du HCR, à condition que la source
soit citée.
2
Résumé
Par sa position stratégique entre l’Afrique du Nord et les zones tropicales, mais aussi par son ouverture
sur l’Atlantique et les Amériques, l’Afrique de l’Ouest a toujours été un lieu d’intenses mobilités et de
brassage de populations. Depuis les années 1960, elle a compté divers pôles de stabilités politique et
économique (Sénégal, Côte d’Ivoire, Ghana, Nigeria), qui ont fait d’elle un espace attractif par rapport au
reste du continent. Terre d’immigration, l’Afrique de l’Ouest est aussi devenue une terre d’émigration dès
la période coloniale, avec d’importants mouvements de population des pays du centre de la sous-région
vers les pays côtiers, mais aussi vers d’autres pays africains (Gabon, Congo, Cameroun) et, dans une
moindre mesure, vers les anciennes métropoles coloniales (France, Grande Bretagne, Portugal). Ces
dernières années, l’arrivée fortement médiatisée et politisée de pirogues subsahariennes sur les côtes
espagnoles et italiennes, a aussi donné à la sous-région une nouvelle image : celle d’un espace de
« transit » d’où partiraient ces « milliers d’Africains » souhaitant rejoindre l’El dorado européen.
3
sous-région se retrouvent sans protection, et rejoignent le plus souvent la vaste catégorie des « migrants
irréguliers » n’ayant pas la possibilité ou ne souhaitant pas rentrer chez eux, et n’ayant pas non plus les
moyens de régulariser leur situation de séjour sur place ; (v) les migrants expulsés d’Europe ou
interceptés en mer et réadmis dans leur pays d’origine font face à des logiques d’exclusion sociale,
l’échec migratoire étant associé à l’humiliation et à la honte.
Parmi ces populations migrantes se trouvent également de nombreuses personnes en besoin de
protection, telles que des réfugiés, des demandeurs d’asile ou des personnes victimes de la traite
humaine. Bien que la sous-région ait retrouvé une certaine stabilité depuis 2004 et que d’importants
mouvements de rapatriement aient pris place, le HCR recense encore à 950 000 le nombre de
personnes relevant de son mandat (réfugiés, déplacés internes, rapatriés et apatrides). Parce qu’elles
empruntent les mêmes itinéraires et les mêmes moyens de transports que les autres migrants, ces
personnes rencontrent les mêmes difficultés que ces derniers. Toutefois, leur situation particulière les
rend encore plus vulnérable aux exploitations et aux abus, et les expose à des risques supplémentaires
liés à la violation de leurs droits en matière d’asile et de protection internationale. Ainsi ce rapport
s’attache également à décrire les risques de protection spécifiques aux populations réfugiées. Il souligne
que : (i) si les risques de violation du principe de « non-refoulement » des demandeurs d’asile sont
faibles dans la sous-région, ils sont beaucoup plus importants lors des expulsions arbitraires des
migrants ouest-africains des pays du Maghreb ou lors des opérations d’interceptions en mer ; (ii) dans la
sous-région, les procédures d’asile restent encore trop longues, peu équitables et peu efficaces, tandis
que les taux de reconnaissance sont relativement bas ; (iii) certains gouvernements interprètent les
mouvements des réfugiés au delà du pays d’asile le plus proche de leur pays d’origine comme des
migrations économiques et rejettent ainsi leur demande de protection (iv) si de nombreux efforts sont
faits pour rechercher des solutions durables pour les réfugiés ressortissants de la CEDEAO, notamment
en matière d’intégration locale, la situation des non ressortissants de la CEDEAO reste préoccupante.
Les principales initiatives et leurs lacunes
Dans une dernière partie, cette étudie répertorie, de manière non exhaustive, les principales initiatives
mises en œuvre par les acteurs institutionnels en matière de protection des droits des migrants et de
droit des réfugiés. Trois initiatives importantes sont ici à relever : (i) l’Approche commune de la CEDEAO
sur les migrations (et son plan d’action), qui marque une réorientation de l’attention sur les migrations
interrégionales et une volonté d’entamer un dialogue d’égal à égal avec l’Europe et le Maghreb sur les
questions migratoires ; (ii) le Plan d’action sous-régional de Ouagadougou sur la lutte contre la traite des
humains ; (iii) le Mémorandum de la CEDEAO sur l’applicabilité des Protocoles de la CEDEAO aux
réfugiés ressortissants de la CEDEAO.
Outre ces trois initiatives, l’essentiel des actions et des moyens reste encore trop focalisé sur la lutte
contre la migration irrégulière vers l’Europe, et concentré sur les pays dits de « transit » vers l’Europe
(Sénégal, Mali, Niger). De plus, les accords bilatéraux passés entre les pays de l’Union européenne et
les pays d’Afrique de l’Ouest sur la gestion migratoire et la réadmission des migrants en situation
irrégulière, complexifient le travail d’harmonisation des politiques migratoires souhaitées par la CEDEAO.
Par ailleurs, il n’existe à l’heure actuelle aucune stratégie pour répondre à la situation souvent très
précaire des demandeurs d’asile déboutés par les Etats membres de la CEDEAO et plus largement des
migrants en situation irrégulière dans la sous-région. Enfin, il faut encore noter que la multiplication des
plans d’actions, des recommandations et des conférences dans le domaine de la migration aujourd’hui
se fait au détriment de leur mise en œuvre, de leur suivi, de leur coordination et de leur évaluation.
4
Table des Matières
Introduction ________________________________________________________________ 6
Section 1 : L’Afrique de l’Ouest comme espace migratoire ___________________________ 8
I- Bref aperçu historique : les migrations des années 1960-1990 __________________________ 8
1-Trois pôles d’immigration intra-régionale __________________________________________ 8
2-Trois destinations extra-régionales ________________________________________________ 9
3-Déplacements forcés de population_______________________________________________ 10
4-Des projets migratoires relativement structurés _____________________________________ 11
5-Une politique migratoire marquée par le « laissez-faire » _____________________________ 12
II- Nouvelles tendances migratoires (années 1990-2008) ________________________________ 12
1-Volatilité et circularité croissante des mouvements intra-régionaux______________________ 13
2-Diversification et complexification des destinations extra-régionales ____________________ 15
3-Rapatriements et nouveaux flux de réfugiés ________________________________________ 18
4-Individualisation, féminisation et précarisation des projets migratoires ___________________ 19
Section 2 : L’Afrique de l’Ouest comme espace de protection : opportunités et défis _____ 23
I- Un cadre juridique et politique propice ___________________________________________ 23
1-La CEDEAO et la libre circulation _______________________________________________ 23
2- Protection des droits de l’homme et protection des réfugiés ___________________________ 24
3-Le dialogue euro-africain sur les questions migratoires _______________________________ 25
II- Risques de protection pour les populations migrantes _______________________________ 26
1-Le passage des frontières ______________________________________________________ 26
2-Traite d’êtres humains et réseaux de passeurs_______________________________________ 27
3-Montée de l’intolérance envers les étrangers _______________________________________ 29
4-Vulnérabilité des migrants rejetés des procédures d’asile______________________________ 31
5-Manque d’harmonisation des politiques migratoires _________________________________ 33
III- Risques de protection spécifiques aux populations réfugiées _________________________ 33
1-Le risque de refoulement aux frontières ___________________________________________ 33
2-Des procédures d’asile encore peu équitables_______________________________________ 34
3-Les mouvements « secondaires » de réfugiés _______________________________________ 35
4-Solutions durables pour les réfugiés ______________________________________________ 36
Section 3 : Initiatives et lacunes en matière de gestion des flux migratoires mixtes _______ 37
I- Les principales initiatives (années 2000) ___________________________________________ 37
1-Harmonisation des politiques migratoires et d’asile à l’échelle sous-régionales ____________ 37
2-Lutte contre les migrations irrégulières____________________________________________ 38
3-Renforcement des systèmes d’asile et de protection __________________________________ 38
4-Recherche de solutions durables pour les réfugiés ___________________________________ 39
5-Aide au retour et à la réinsertion des migrants ______________________________________ 40
6-Lutte contre la traite des humains ________________________________________________ 40
7-Liens entre migration et développement ___________________________________________ 41
8-Recueil de données, conférences et études en cours __________________________________ 41
9-Création d’opportunités de migration régulière _____________________________________ 42
II- Les principales lacunes ________________________________________________________ 42
1- Multiplication des plans d’action et manque de coordination et de suivi__________________ 42
2- Focalisation sur les migrations irrégulières vers l’Europe et les pays de « transit » _________ 42
3-L’absence de réponses pour les réfugiés non ressortissants de la CEDEAO et pour les migrants
rejetés des procédures d’asile. ____________________________________________________ 42
4- La faible prise en compte de certains facteurs structurels _____________________________ 43
Section 4 : Recommandations _________________________________________________ 44
ANNEXES- _______________________________________________________________ 48
5
Introduction
1
L’espace ouest-africain est sujet à d’importants mouvements migratoires. Les évaluations les
plus récentes, estime qu’entre 2% et 3% de la population d’Afrique de l’Ouest, soit plus de
2
8,66 millions d’individus , est concernée, chaque année, par la mobilité. 90% de ces
mouvements sont internes à la sous-région et l’essentiel s’effectue encore entre pays
limitrophes. Jouant un rôle de régulateur démographique et engendrant d’importants flux
monétaires, ces migrations ont été un élément clé de la construction et du développement des
Etats d’Afrique de l’Ouest et ont largement participé au processus d’intégration sous-
3
régionale . Consciente des potentiels que représente cette mobilité, la Communauté
économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a, dès sa création, fait de la liberté
de circulation, d’établissement et de résidence l’un des éléments essentiels de sa politique.
Toutefois, en pratique, les objectifs de la CEDEAO n’ont pas toujours été atteints et les
populations ouest-africaines rencontrent encore de nombreuses difficultés pour se mouvoir et
s’établir librement dans la sous-région. Parmi elles, se trouvent également des personnes
avec des besoins spécifiques de protection qui empruntent les mêmes routes migratoires que
les travailleurs ou les étudiants. En 2000, on estimait ainsi que 11% des mobilités sous-
régionales étaient liées à des mouvements réfugiés4. Si ce pourcentage a baissé depuis le
retour à une certaine stabilité politique dans la sous-région, en 2007, le HCR recensait encore
5
13’562 demandeurs d’asile et plus de 950 000 personnes relevant de son mandat .
Malgré leur importance démographique, leur potentiel mais aussi les risques d’abus et
d’exploitation qu’elles font encourir aux populations, les migrations intrarégionales font l’objet
d’une attention bien moins importante que les flux ouest-africains en partance pour l’Europe.
Aujourd’hui, les recherches académiques, les conférences internationales et sous-régionales
et surtout les initiatives politiques en matière d’asile et de migration sont essentiellement
tournées vers la question de la lutte contre la migration irrégulière vers l’Europe. Les pirogues
sub-sahariennes en partance des pays côtiers (Mauritanie, Sénégal, Mali, Gambie, Guinée
Bissau) ont été extrêmement médiatisées et ont donné une fausse image de la sous-région,
désormais perçue comme une zone de « transit » vers l’Eldorado européen.
S’inscrivant dans le cadre d’accords bilatéraux passés avec les pays européens, les politiques
migratoires des Etats-membres de la sous-région se sont ainsi focalisés, depuis le début des
années 2000, sur le renforcement des contrôles aux frontières nord de la CEDEAO tout en
mettant en exergue le lien entre migration et développement. Or, ces politiques n’ont pas
toujours eu les effets escomptés et peinent encore à trouver le juste équilibre entre
préoccupations sécuritaires et respect des droits humains fondamentaux. De plus, elles ne
tiennent pas compte de la dynamique des migrations intrarégionales et des risques encourus
par les migrants et les personnes en besoin de protection internationale au sein même de la
sous-région.
En janvier 2008, la CEDEAO a réagi à cette situation, en se dotant d’une Approche Commune
sur la migration, qui recentre les priorités sur la question de la libre circulation au sein de la
région, de l’optimisation de la migration régulière et de l’aménagement du territoire. Ayant
jusque là privilégie une politique de relative laissez-faire dans le domaine migratoire, les Etats
membres réfléchissent désormais à une gestion plus effective des mobilités sous-régionales
1
L’appellation « Afrique de l’Ouest » se réfère dans ce travail à l’espace CEDEAO, comprenant 15 pays depuis 2002
(Bénin, Burkina-Faso, Cap Vert, Côte d’Ivoire, Gambie, Ghana, Guinée, Guinée-Bissau, Liberia, Mali, Niger, Nigeria,
Senegal, Sierra Leone et Togo). La Mauritanie, ex-membre de la CEDEAO, sera toutefois aussi prise en considération
2
CEDEAO / CSAO / OCDE, 2008. Atlas de l’Intégration Régionale en Afrique de l’Ouest, http://www.atlas-
ouestafrique.org.
3
Ndione, B. & Broekhuis, A., 2006. « Migration internaionale et développement. Point de vue et initiatives au
Sénégal », Migration and Development series, WP – 8.
4
Zlotnik, Hania, 2004. « International Migration in Africa: An analysis based on estimates of the migrant stock »,
Migration Information Source, mpi.
5
UNHCR, Data 2007, UNHCR / Gouvernements, FICSS. ; les personnes relevant du mandat du HCR sont les réfugiés,
les demandeurs d’asile, les rapatriés et les apatrides.
6
afin d’en mobiliser les bénéfices (transferts de fonds notamment) tout en réduisant les risques
d’abus et d’exploitation pesant sur les populations migrantes.
S’inscrivant dans cette perspective de recentrement sur la sous-région, cette étude se propose
d’analyser les dynamiques migratoires actuelles dans, vers et en partance de l’Afrique de
l’Ouest. Elle accorde une importance toute particulière aux flux intrarégionaux mais aussi à
1
leur caractère « mixte ». Par mixité, nous entendons deux éléments :
o le fait que les flux migratoires comprennent des personnes qui se déplacent pour
différentes raisons mais qui empruntent les mêmes routes et font face aux mêmes
difficultés pour traverser les frontières et s’établir dans la sous-région.
o le fait que les facteurs de la mobilité mêlent bien souvent des causes politiques,
économiques, culturelles et sociales.
C’est dans cette optique que cette étude s’articule autour de quatre grandes parties :
(i) Dans un premier temps, est dressé un tableau de la dynamique des flux mixtes et des
routes migratoires dans la sous-région, principalement à partir d’une revue de la
littérature et des statistiques disponibles.
(ii) Ensuite, sont identifiés les principaux risques de protection auxquels les migrants et
les personnes en quête de protection internationale font face au cours de leur
parcours migratoire, et au sein de leur pays d’installation ou de transit.
(iii) Enfin, la dernière partie présente les principales initiatives sous-régionales en matière
de gestion des flux migratoires et de protection internationale.
(iv) Sur cette base, un dernier chapitre établit un ensemble de recommandations visant à
combler les lacunes identifiées parmi les initiatives, et à tirer le meilleur parti des
opportunités offertes par les Protocoles de la CEDEAO en matière de liberté de
circulation, d’établissement et de résidence.
Les annexes rappellent un certain nombre de recommandations déjà émises par le passé
mais encore peu suivies d’actions concrètes. Elles comprennent également une note
explicative sur la méthodologie utilisée dans ce travail ainsi que quelques définitions sur des
termes clés utilisés dans le champ de la migration et de la protection des réfugiés.
1
Voir annexe 3 pour une définition plus précise des mouvements migratoires mixtes.
7
Section 1 : L’Afrique de l’Ouest comme espace
migratoire
Il faut, avant tout, souligner les limites inhérentes à toute tentative de cartographier les
mouvements migratoires ouest-africains et de mettre de l’ordre dans le désordre. D’une part,
les statistiques officielles sont rarement fiables, en l’absence de procédures d’enregistrement
et de recensement, systématiques, harmonisées et comparables mais aussi en l’absence
d’une définition univoque du migrant. Les chiffres se contredisent souvent, et ne tiennent, en
général, pas compte des mouvements migratoires « irréguliers », c’est-à-dire non enregistrés
et recensés aux frontières, alors qu’ils sont majoritaires. D’autre part, les distinctions opérées,
dans le cadre de cette étude, entre mouvements « intrarégionaux » et mouvements « extra-
régionaux », de même que les classifications juridiques distinguant les « réfugiés » des
migrants, et les mobilités « légales » des mouvements « illégaux », sont à prendre avec
précaution. La réalité est autrement plus dynamique. En pratique, les individus passent sans
cesse d’une catégorie analytique ou juridique à une autre. Les migrations sont extrêmement
volatiles et partent dans de multiples directions, les personnes pouvant changer de
destinations au cours de leur parcours au gré des contraintes ou des opportunités. Enfin, il
faut être tout aussi circonspect envers les différentes périodes migratoires proposées ici par
souci de clarté : les dynamiques migratoires s’inscrivent en réalité dans un « continuum » de
ruptures et de continuités.
Dès la fin des années 1960, trois sous-systèmes migratoires structurent la circulation
régionale1 et démontrent de la permanence, malgré les bouleversements politiques liés à la
décolonisation, des réseaux d’échanges pré-coloniaux.
1
Fall, P.D., 2006, « Travailler en circulant : la circulation en Afrique de l’Ouest et de l’Afrique de l’Ouest à l’Afrique du
sud », Migrations/Société, vol. 18, n°107 :233-252. ;
CEDEAO / CSAO / OCDE (Grisci, D. & Trémolières, M.), 2006. « Les Migrations », in Atlas de l’Intégration Régionale
en Afrique de l’Ouest, (Dir.) Bossard, L.,Série Population.
8
Le sous-espace Est, regroupe les pays limitrophes du Golf de Guinée autour de
l’économie avancée du Nigéria. Les réseaux d’échanges et de solidarités haoussa, ibo et
yoruba structurent les déplacements dans ce périmètre, qui s’intensifieront autour du
boom pétrolier que connaît le Nigéria dans les années 1970-80.
Le sous-espace Centre, forme un couloir de migration important en direction des
économies fortes de la Côte d’Ivoire et du Ghana. L’or, le cacao et le café ont assuré
l’avenir de ces deux pays côtiers et généré des déplacements importants de main
d’œuvre, aussi appelés « fronts pionniers », venus du Nord (Burkina-Faso, Mali). Au nord
de cet espace, le commerce du bétail engendre aussi de nombreuses migrations
saisonnières.
Le sous-espace Ouest, autour du Sénégal, attire des migrations temporaires de par
ses bonnes écoles et université, mais aussi des migrations plus durables de par sa
stabilité politique et son ouverture sur les marchés européens. Les réseaux marchands
dioula, peul et maure y sont bien implantés ainsi que le réseau wolof (mouride) autour de
la culture de l’arachide.
Une analyse spatiale de longue durée montre que, jusqu’à présent, ce sont les zones côtières
qui ont attiré le plus de migrants sous le triple effet :
o du développement de cultures de rente et de fronts pionniers agricoles,
o de l’urbanisation portuaire et de l’ouverture sur l’Europe et les Etats-Unis,
o de la dégradation de l’environnement dans les zones sahéliennes entraînant un
phénomène d’exode rural1.
La stabilité politique et le développement des infrastructures de base qu’offrent ces trois pôles
ont aussi été des facteurs attirant d’autres populations que les travailleurs migrants, tels que
les populations estudiantines mais aussi réfugiées. On remarque enfin que, durant cette
période, la grande majorité des mouvements ouest-africains ont lieu entre pays limitrophes.
Toutefois, des migrations de plus longues distances, d’un espace à un autre, existent
également, et se calquent sur les anciennes routes migratoires de transfert de main d’œuvre
suscitée par la colonisation française (cf. carte 1).
Pôle d’immigration, l’Afrique de l’Ouest est aussi un espace d’émigration : émigration des
populations des zones intérieures vers les zones côtières, mais aussi émigration plus lointaine
vers d’autres pays d’Afrique et vers les pays occidentaux
Vers les autres pays d’Afrique sub-saharienne : S’inscrivant dans l’héritage des
déplacements de population opérés sous la colonisation, les migrations ouest-africaines
vers d’autres régions d’Afrique se dirigent principalement vers le Sud, dans des pays où
se trouvent des migrants ouest-africaines déjà installés depuis la période coloniale
2
(Gabon, Congo, Cameroun, Centrafrique).
Vers les pays du Maghreb : Après une longue période de déclin, les anciennes
mobilités transsahariennes vers le Maghreb connaissent un nouvel essor à partir des
années 1970. Le développement du secteur pétrolier en Libye et en Algérie suscite des
mouvements importants de travailleurs ouest-africains et soudanais, souvent saisonniers
et irréguliers tandis que le Maroc attire de nombreux étudiants musulmans ouest-
africains3. Les statistiques officielles indiquent que la Libye accueillerait le plus de sub-
sahariens (300 000 en 1995) et que les autres pays, Maroc, Tunisie, Algérie et Egypte,
1
CSAO / OCDE, 2006, The socio-economic and regional context of West African migrations, WP- 1
2
Fall, Papa Demba, 2006, « Travailler en circulant : la circulation en Afrique de l’Ouest et de l’Afrique de l’Ouest à
l’Afrique du sud », Migrations/Société, vol. 18, n°107 :233-252. ;
BA, C.O., 1995, « Un exemple d’essoufflement de l’immigration sénégalaise : les Sénégalais au Cameroun », Mondes
en développement, vol. 23 (91) : 31-43.
3
Bredeloup, S. & Pliez, O., 2005. , « Migrations entre les deux rives du Sahara », Autrepart vol 36: 3-20
9
totaliseraient pas plus de 20 000 ouest-africains. 1, Toutefois, ces chiffres ne tenant pas
compte des mouvements irréguliers, la réalité doit sans doute être beaucoup plus
importante.
Vers les anciennes puissances coloniales : Jusqu’à la fin des années 1980 – avant
l’établissement d’un visa d’entrée – les migrations ouest-africaines vers les pays
occidentaux se dirigent essentiellement vers les anciennes métropoles colonisatrices
(France, Grande-Bretagne, Portugal) et s’effectuent principalement par voie aérienne. Ces
migrations sont essentiellement masculines et peu qualifiées mais deviennent ensuite plus
durables sous l’effet des politiques de regroupement familial, tout en s’élargissant aux
étudiants, aux personnes qualifiées et aux femmes. En Europe, en 1990, les migrants
ouest-africains ne représentent que le 0.005% de la croissance démographique annuelle
européenne, qui est alors de 0.184%.2. Environ, 25 000 d’entre eux arrivaient en Europe
chaque année entre 1988 à 1992 et l’on estimait à seulement 450 000 le nombre
d’habitants originaires de CEDEAO dans l’Union européenne en 1993, alors que 3,5
millions européens vivaient à l’étranger à la même époque.
10
trouvé l’asile dans les pays limitrophes, d’autres ont poursuivi leurs routes vers d’autres
Etats de la sous-région.
Expulsions d’étrangers. A ces violents conflits, s’ajoutent des mesures plus
ponctuelles prises par certains Etats pour réguler, parfois « brutalement », l’immigration en
période de récession économique : expulsions massives des étrangers du Ghana en
1969 et du Nigéria en 1983; naissance de la notion d’ivoirité dès 1986 ; expulsions de
commerçants maures au Sénégal en 1989 ; expulsion d’ouest-africains par les autorités
libyennes dans les années 1989. Toutefois, ces expulsions « ponctuelles » n’ont jamais
véritablement apporté de changements fondamentaux dans la structure de mobilité sous-
régionale et les migrants sont rapidement revenus dans les pays d’où ils avaient été
expulsés.
1
Bredeloup, S., 1995, « Les Sénégalais en Côte-d’Ivoire, Sénégalais de Côte-d’Ivoire », Mondes en développement,
XXIII, n°91 : 13-29.
2
Schmitz, J., 2008, « Migrants ouest-africains : miséreux, aventuriers ou notables ? », Politique Africaine n°109.
3
BA, C.O., 1995, « Un exemple d’essoufflement de l’immigration sénégalaise : les Sénégalais au Cameroun »,
Mondes en développement, vol. 23 (91) : 31-43.
Bredeloup, S., 1995, « Les Sénégalais en Côte-d’Ivoire, Sénégalais de Côte-d’Ivoire », Mondes en développement,
XXIII, n°91 : 13-29.
4
Chauveau JP et al., 2004, « L’organisation de la mobilité dans les sociétés rurales du Sud », Autrepart n°30.
11
5-Une politique migratoire marquée par le « laisser faire »
En termes de politique migratoire, cette période se marque, enfin, pas une politique de relative
laissez-faire. Quelques accords bilatéraux ont été signés dans les années 1960 (Burkina Faso
et Côte d’Ivoire en 1960, Burkina Faso et Mali en 1963, et Togo – Mauritanie en 1965). Mais,
par manque de mécanismes de suivi ou de moyens, ils n’ont pas eu d’impacts significatifs sur
les migrations. Les réseaux migratoires semblent avant tout s’organiser suivant des réseaux
de solidarité ethnique et familiale et suivre les différentiels économiques entre pays
limitrophes. C’est aussi cette absence de politique migratoire qui a mené à des mouvements
migratoires parfois aléatoires, notamment dans le contexte de crises politiques et d’expulsions
1
d’étrangers.
1
Fall, P. D, « Etat-nation et migrations en Afrique de l’Ouest : le défi de la mondialisation », IFAN – UCAD.
2
CEDEAO / CSAO / OCDE, 2008, Atlas de l’Intégration Régionale en Afrique de l’Ouest, http://www.atlas-
ouestafrique.org.
3
CSAO / OCDE, 2006, The socio-economic and regional context of West African migrations, WP – 1.
CEDEAO / CSAO / OCDE, 2008, Atlas de l’Intégration Régionale en Afrique de l’Ouest, Population, Dynamiques
démographiques. http://www.atlas-ouestafrique.org.
4
Bâ, C.O. & Ndiaye, A.I., 2008, « L’émigration clandestine sénégalaise », in Asylon n°3, éd.TERRA.
12
région : l’instabilité politique en Centrafrique et dans les deux Congo limitent les opportunités
migratoires dirigées vers le Sud ou obligent à aller toujours plus loin (Angola, Afrique du Sud) ;
tandis que les mouvements vers le Nord se heurtent à la fermeture des voies migratoires
légales vers les pays d’émigration traditionnels (France, Grande-Bretagne) dans un premier
temps (années 1990), puis vers les pays d’Europe du Sud ensuite (années 2000).
L’ensemble de ces facteurs, démographiques, politiques et économiques a participé à
complexifier les itinéraires migratoires tout en les intensifiant. Au-delà de leur diversité, et de la
spécificité de chaque période (années 1990 et années 2000), on peut néanmoins identifier
quelques caractéristiques communes à ces mobilités.
Le premier constat est celui d’une fluidité et d’une volatilité croissante des flux intra-régionaux.
Les destinations se multiplient et les migrations semblent se dessiner par étapes successives,
de ville en ville, voire même de capitales en capitales, en fonction des opportunités d’emploi.
Les migrants reviennent aussi fréquemment chez eux ou dans leurs capitales, avant de
repartir à nouveau. Ainsi, les migrations apparaissent de plus en plus « circulaires ». Les
projets migratoires s’individualisent et ne suivent plus nécessairement les réseaux de
1
solidarité ethnique ou villageoise d’autrefois . De nombreux candidats partent sans information
précise ou actualisée et ne trouvent pas toujours, dans les pays d’accueil, de structures
d’accueil communautaires, pouvant faciliter leur insertion économique et assurer leur
protection. Parce qu’ils souhaitent satisfaire leur espoir de stabilité mais aussi parce qu’ils sont
victimes de rafles policières, ils sont alors très souvent contraints de repartir dans une autre
capitale.
1
Bâ, C.O. & Ndiaye, A.I., 2008, « L’émigration clandestine sénégalaise », in Asylon n°3, éd.TERRA.
13
Dans ce contexte, il devient difficile de distinguer les pôles d’immigration et d’émigration et les
distinctions classiques se brouillent : la plupart des pays alternent entre immigration et
émigration ou participent aux deux mouvements en même temps. Toutefois, malgré
l’irrégularité des flux migratoires contemporains et la grande diversité des étapes et des
1
destinations, on constate que 80% des mouvements se font encore entre pays limitrophes .
10% se font entre pays de la sous-région, plus éloignés, et les 10% restant sortent de la sous-
région pour se diriger vers d’autres pays africains (Afrique centrale et Maghreb), l’Europe,
2
l’Amérique ou le reste du monde. Les études les plus récentes font également ressortir
encore quelques pôles d’immigration et d’émigration, qui démontrent une certaine continuité
avec dynamiques passées.
Seule la Gambie et la Côte d’Ivoire sont clairement des pays d’immigration avec des taux de
15,3% et 13,1% d’immigrés parmi leur population. En nombre absolu, les flux vers la Gambie
ne sont pas réellement significatifs (0,2 million d’individus) comparativement aux mouvements
vers la Côte d’Ivoire (2 millions). Des flux important se dirigent également vers le Ghana, le
Nigéria et le Burkina-Faso, sans pour autant en faire des pays d’immigration puisqu’ils sont
également touchés par l’émigration. Ainsi le Ghana est simultanément le 2ème pays d’accueil
et le 3ème pays de départ de la sous-région, en nombre absolu. De même le Burkina-Faso
reçoit beaucoup d’immigrants (0,8 million, soit 5,8% de sa population) mais envoie encore plus
d’émigrés à l’extérieur (1,1 millions, soit 8,5%). Enfin, au Nigéria, l’immigration et l’émigration y
sont quasiment égal (0,9 million d’immigrants et 0,8 million d’émigrants) mais se caractérisent
par la longue distance des mouvements. Les immigrés proviennent de toutes la sous-région,
et non pas seulement des pays frontaliers, tandis que les émigrés se dirigent facilement
jusqu’en Europe ou aux Etats-Unis. Pourtant, en pourcentage de la population, ces
déplacements restent relatifs (0.7% d’immigrants et 0.6% d’émigrés). Ne ressortant pas des
statistiques, le Sénégal semble aussi être une destination attractive pour son offre éducative et
universitaire et pour son image d’îlot de stabilité politique et économique. C’est également une
destination qui miroite son ouverture, de plus en plus fictive, sur l’Europe.
Les pays d’émigration (Mali, Cap Vert, Nigéria, Burkina-Faso, Ghana, Sénégal)
Seuls deux pays peuvent être clairement qualifiés de pays d’émigration : le Mali, qui compte
1,2 millions de personnes à l’étranger, soit 9,0% de sa population contre seulement 0,3%
d’immigrants, et le Cap Vert avec un taux d’émigration très fort (35,8%) mais qui ne représente
que peu d’individus en nombre absolu (0,8 millions de personnes). Le Cap Vert se distingue
également par le fort pourcentage d’émigrants sortant de la sous-région.
Ainsi, à l’exception de trois pays ayant des soldes migratoires assez claires : le Mali et le
Cap Vert (pays d’émigration) et la Côte d’Ivoire (immigration), les autres sont concernés
par les deux tendances et montre des taux d’immigration et d’émigration très proches. On
remarque néanmoins une certaine continuité historique, le Sénégal, le Nigéria, le Ghana
et la Côte d’Ivoire restant encore des pôles attractifs. Le Burkina-Faso fait toutefois partie
des nouveaux pôles d’immigration mais cela est en partie liée aux mouvements de
population engendrés par la crise ivoirienne.
1
Ratha, D. & Shaw, W., 2007, “South-South Migration and Remitances”, World Bank, WP 102, Washington.
2
Banque Mondiale (BM), 2008. Recueil de statistiques sur les migrations et les envois de fonds,
www.worldbank.org/prospects/migrationandremittances.
Harrison, A., Tolani, B.& Swanson, A., 2004. « Working Abroad: The Benefits Flowing from Nationals Working in Other
Economies », Movement of Natural Persons – Mode 4, Paris. Statistics Division, United Nations Department of
Economic and Social Affairs.
14
1- L’itinéraire Sud côtier ou la « voie sud », reliant la côte ouest à la côte sud de la sous-région. Sur
cette route, les migrants alternent entre voie terrestre et voie maritime. Sur les bateaux, certains se
font embaucher en tant que mécaniciens, cuisinier ou pêcheur pour financer le voyage. La route se
fait suivant le mode du cabotage, avec des arrêts dans chaque capitale côtière traversée, jusqu’à
atteindre le Nigéria, où certains continuent vers le sud via Calabar, pour rejoindre Douala.
2- L’itinéraire sahélien ou la « voie nord » : emprunté à l’origine par les convoyeurs de bétail, il
traverse le Sénégal, le Mali, le Burkina-Faso, le Niger (par Maradi), puis le Nigéria (par Kano) ; puis
certains continuent jusqu’à Garoua pour prendre le train jusqu’à Yaoundé. Ceux qui partent pour le
Cameroun et qui en ont les moyens préfèrent généralement éviter le Nigéria, dont les frontières ont
mauvaise réputation, et prendre l’avion à partir de Lomé ou de Cotonou.
3- L’itinéraire « médian », qui combine les routes nord et sud, et qui relie Dakar ou Nouakchott à
Bamako-Ouagadougou-Abidjan et Accra, et combine le train (Dakar-Bamako) aux transports en
communs (cars rapides) et parfois à la voie maritime.
1
Néanmoins, l’essentiel des mouvements intra-régionaux (80% ) reste encore transfrontaliers, entre
pays limitrophes. Les mouvements les plus soutenus sont toujours autour des frontières nord de la
Côte d’Ivoire et du Ghana, aux frontières sénégalaises et entre les pays du Golf de Guinée. Les
échanges sont également importants entre le Mali et la Burkina-Faso, la Guinée Bissau et le Cap Vert,
2
le Liberia et la Sierra-Léone, le Nigeria et le Tchad.
A partir des années 1990, le durcissement des politiques d’immigration des pays d’accueil
traditionnels (France et Grande-Bretagne) entraîne une réorientation des flux migratoires
ouest-africains en partance pour les pays occidentaux vers le Sud de l’Europe d’une part, et
les Etats-Unis, de l’autre. Si la voie aérienne vers la France et la Grande-Bretagne s’est
progressivement « fermée », de nouvelles voies terrestres (via le désert) et maritimes (via
l’Océan atlantique et la mer méditerranée) se sont ouvertes à destination de l’Italie et de
l’Espagne, transformant les pays du Maghreb en un nouvel espace de transit. Ainsi, alors
qu’autrefois, ce sont principalement les Sénégalais (82 000 recensés en France en l’an 2000),
les Ivoiriens (42 200 en France en 2000), des Ghanéens (56 100 en Grande Bretagne en
2000) et des Nigérians (88 400 en Grande Bretagne en 2000), Capverdiens (44 900 au
3
Portugal en 2000) qui partaient pour l’Europe , depuis la fin des années 1990, on retrouve
également des Maliens, des Gambiens, et des Mauritaniens principalement en Espagne ; et
des Ivoiriens, des Burkinabés et des Libériens en Italie. L’Italie a aussi attiré les migrants
« traditionnels », puisqu’on y retrouve de nombreux Sénégalais (24 000 en Italie en 2000) ;
4
Nigérians (15400 en Italie) et Ghanéens (17500 en Italie).
Contrairement aux anciennes métropoles, les pays d’Europe du Sud ont encore de forts
besoins en main d’œuvre étrangère et procèdent, dans un premier temps, à des
régularisations massives des migrants sans-papier, qui contribuent à encourager les voyages
clandestins. Face à ce que l’on pense être un « déferlement » d’Africains sur l’Europe, les
Etats membres de l’Union européenne s’engagent alors, à renforcer les mécanismes de
régulation de la migration et de contrôles des frontières sud. Ceci, à travers l’établissement de
partenariats bilatéraux avec les pays de transit et/ou d’origine et de diverses formes de
dialogues multilatéraux avec les pays d’Afrique du Nord, d’Afrique de l’Ouest, puis du
continent Africain dans son ensemble. Le premier dialogue intergouvernemental, le Dialogue
1
Ratha, D. & Shaw, W., 2007. « South-South Migration and Remitances”, World Bank, WP – 102, Washington.
2
Banque Mondiale (BM), 2008. Recueil de statistiques sur les migrations et les envois de fonds,
www.worldbank.org/prospects/migrationandremittances.
3
Robin, Nelly – 1997. Atlas des Migrations ouest-africaines vers l’Europe, 1985-1993. Paris, Éditions de l’Orstom.
4
CEDEAO / CSAO / OCDE (Grisci, D. & Trémolières, M.), 2006. « Les Migrations », Atlas de l’Intégration Régionale en
Afrique de l’Ouest, (Dir.) Bossard, L., Série Population.
15
5+51, est initié par les pays méditerranéens au début des années 1990 de manière informelle.
Peu à peu, ces rencontres se sont institutionnalisées à travers notamment l’intervention
d’organisations internationales (IOM, ICMPD) et des Unions Européenne (UE) et l’Union
Africaine (UA). Une des principales initiatives des ces dialogues politiques est le renforcement
de la surveillance aux frontières nord-africaines par les Etats du Maghreb moyennant une aide
financière et un soutien technique de la nouvelle agence FRONTEX.
Loin de maîtriser les flux migratoires en partance pour l’Europe, les accords bilatéraux entre
2
l’UE et les pays du Maghreb auront pour principale conséquence de pousser les migrants à
emprunter des itinéraires de plus en plus dangereux tels que la voie maritime, directement au
départ de la Mauritanie (Nouadhibou) et du Sénégal (Saint-Louis), pour rejoindre les îles
Canaries. Les autorités espagnoles réagissent alors par une nouvelle politique, incluant la
signature d’accords bilatéraux avec la Mauritanie (2006) et le Sénégal (2006, 2007 et 2008)3
et sollicitent, à partir de 2006, l’intervention de FRONTEX dans la surveillance des côtes
ouest-africaines. Ces mesures, couplées à des arrestations de passeurs et à de nombreuses
campagnes de sensibilisation menées par l’OIM et des associations locales, contribueront à
diminuer le nombre de pirogues atteignant l’Espagne, à un peu plus d’une centaine par an en
4
2007 (101 embarcations identifiés en 6 mois en 2007 contre environ 990 pour tout 2006) .
Toutefois, les chiffres ci-dessus ne tiennent pas compte des nombreux bateaux qui sombrent
en mer ni de ceux qui sont interceptés et ramenés sur les rives ouest-africaines avant même
que la situation des migrants – et leurs éventuels besoins de protection – aient été examinés.
De plus, ces mesures contribuent aujourd’hui à repousser les départs en mer toujours plus au
sud et contraignent les pirogues à naviguer toujours plus au large. Ainsi, les départs se font
désormais à partir du sud du Sénégal (Mbuur et Casamance), de la Gambie mais aussi de la
Guinée (OIM, 2007) et les trajets prennent la haute mer pour éviter les patrouilles.5 Le
renforcement des contrôles profite également aux passeurs. Par ailleurs, les voyageurs
continuent à tenter la voie terrestre, via le désert. Afin de contourner l’Algérie et le Maroc, où
les contrôles se sont désormais renforcés (et les expulsions de migrants fréquentes), les
migrants privilégient désormais la route libyenne pour rejoindre les côtes italiennes ou
espagnoles, via Tunis. Ils se rejoignent ainsi au départ d’Accra, d’Abidjan, ou même de Dakar,
pour rejoindre Ouagadougou, puis traverser le Niger, via Niamey et Agadez, avant d’atteindre
la côte méditerranéenne.
Ainsi peut-on souligner le faible impact des mesures restrictives sur le nombre de
tentatives de départ, du fait de la faculté d’adaptation et de renouvellement des filières
6
migratoire . Le renforcement des contrôles et la fermeture de la voie migratoire légale
vers l’Europe ont eu pour principale conséquence de transformer des flux autrefois
réguliers en mouvements irréguliers. Il faut également rappeler que ces politiques ne
concerne qu’une faible proportion des migrations ouest-africaines, le 90% prenant place
au sein même de la sous-région. 7 En chiffres absolus, les migrations sub-sahariennes
irrégulières vers les îles Canaries (dont la majorité est ouest-africaine) se chiffraient en
1
Le dialogue 5-5 regroupe des Ministres et experts de la Tunisie, l’Algérie, la Libye, le Maroc, l’Italie, la France, le
Portugal, l’Espagne, Malte et depuis peu la Mauritanie, chargés de trouver des solutions pour limiter l’immigration
irrégulière.
2
Avec l’accord bilatéral passé entre l’Espagne et le Maroc, les contrôles s’intensifient au Maroc et les arrivées illégales
doublent aux îles Canaries avec 9929 arrivées pour 2002, puis 9000 arrivées en 5 mois en 2006
(www.infosdumaroc.com, 8.6.2006).
3
Mécanisme concerté de gestion des flux migratoires Espagne-Sénégal mis en place en décembre 2006, et signature
d’un accord bilatéral entre l’Espagne et le Sénégal le 9 nov. 2007, mais toujours pas ratifié en 2008.
4 Fondation Konrad Adenauer (FKA), 2007. Enjeux de l’émigration au Sénégal, Les Cahier de l’Alternance, n°11
5
OIM, « Sénégal Migration », Bulletins mensuels n°1 et 2, Avril-Mai 2007.
6
Ndione, B. & Broekhuis, A., 2006. « Migration internationale et développement. Point de vue et initiatives au
Sénégal », Migration and Development series, WP 8.
7 7
CSAO / OCDE, 2006. The socio-economic and regional context of West African migrations, WP - 1
16
2006 à 27 000 arrivées aux Canaries et 17 000 à Lampedusa1 La moitié serait d’origine
sénégalaise. En 2007, 16.482 immigrés arrivaient toujours irrégulièrement en Italie
(Lampedusa) et mais plus que 11 500 vers les îles canaries.2.
Des départs vers les autres pays d’Afrique toujours plus lointains
Avec les guerres qui ont déchiré l’Afrique centrale, et notamment la Centrafrique, et les deux
Congo, les départs vers le Sud se sont, eux aussi, complexifiés. A l’exception de quelques
travaux effectués sur la migration haalpulaar, soninké et wolof au Cameroun, Congo-
7
Brazzaville, Congo-Kinshasa et en Centrafrique , il existe peu d’informations récentes au sujet
de ces flux. Les recherches qualitatives montrent simplement que les destinations se sont
diversifiées et les trajets rallongés. Ainsi, si de nombreux ouest-africains vont encore au
Gabon, beaucoup se dirigent également vers l’Angola et l’Afrique du Sud depuis la fin de
l’apartheid, attirés par les ressources minières et en pétrole.
1
Lupini, L., 2006. « Le flux des migrants clandestins, le rêve d’une vie meilleure par le biais de réseaux clandestin »,
Chronique des Nations Unies, éd. En ligne.
2
LDH Toulon, 2007. « Frontex face aux migrants africains illégaux », rubrique Les étrangers, L’Europe et ses
étrangers. http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article2253
3
CEDEAO / CSAO / OCDE (Grisci, D. & Trémolières, M.), 2006. « Les Migrations », Atlas de l’Intégration Régionale en
Afrique de l’Ouest, (Dir.) Bossard, L.,Série Population.
4
Bredeloup, S. & Pliez, O., 2005. , « Migrations entre les deux rives du Sahara », Autrepart vol 36: 3-20
Marfaing, Laurence, et Wippel, Steffen, (sous la direction). 2003. Les relations transsahariennes à l’époque
contemporaine. Un espace en constante mutation, Paris-Berlin, Khartala – ZMO.
5
Choplin, A., 2008, « L’immigré, le migrant, l’allochtone : circulations migratoires et figures de l’étranger », Politique
Africaine n°109.
6
Bredeloup, S. & Pliez, O., 2005. , “Migrations entre les deux rives du Sahara », Autrepart vol 36: 3-20
7
BA, C.O., 1995, « Un exemple d’essoufflement de l’immigration sénégalaise : les Sénégalais au Cameroun »,
Mondes en développement, vol. 23 (91) : 31-43.
Bredeloup, S., 1995, « Les Sénégalais en Côte-d’Ivoire, Sénégalais de Côte-d’Ivoire », Mondes en développement,
XXIII, n°91 : 13-29.
17
3-Rapatriements et nouveaux flux de réfugiés
Toutefois, la sous-région a aujourd’hui retrouvé une certaine stabilité ayant permis au HCR,
par le biais d’un ensemble d’accords triparties, d’initier quatre opérations majeures de
rapatriement en faveur des Libériens (350 000 personnes de 2003 à 2007, des Sierra-léonais
(178 000 au total), des Togolais (3398 rapatriés en 2007) et des Mauritaniens (4000 rapatriés
en 2008), et des Camerounais (8000 en 2007), des Nigérians (17 000 rapatriés du Cameroun
2
en 2007) ). Cette accalmie a également permis au HCR de recommander aux gouvernements
1
UNHCR, Map – West Africa Displaced Population, 08.2007.
UNHCR, West Africa Global Report, 2007.
2
UNHCR, West Africa Global Report, 2007.
18
la cessation du statut de réfugiés pour les Sierra-léonais en décembre 2008 et de planifier
celle pour les Libériens en 2009, et laisse espérer la fermeture de plusieurs camps.
De nombreux réfugiés sont néanmoins encore réticents à envisager le retour. Ainsi, 14,000
Sierra-léonais et 79 000 Libériens souhaitent rester dans leur pays d’installation qu’il s’agisse
de leur premier pays d’accueil (Guinée, Libéria, Côte d’Ivoire) ou d’autres pays d’installation,
1
principalement dans les capitales des pays anglophones (Ghana, Nigéria, Gambie) . On
retrouve également de nombreux Ivoiriens dans les capitales francophones, qui attendent les
résultats d’une élection présidentielle, qui n’a eu cesse d’être reportée depuis 2005. L’Afrique
2
de l’Ouest présente ainsi la particularité de compter de nombreux réfugiés urbains ,
majoritairement ressortissants de la CEDEAO.
Les flux actuels sont constitués en majorité d’Ivoiriens et de Sierra-léonais. Ces deux groupes
se retrouvent dans tous les pays ouest-africains, mais plus fortement en Guinée. Les Libériens
continuent également à demander l’asile. Parmi les autres demandeurs d’asile ouest-africains,
se trouvent des Togolais, surtout dans les pays voisins, des Nigérians en Côte d’Ivoire et au
Bénin. Les flux provenant de l’extérieur de la sous-région sont dorénavant plus importants. Les
Congolais (Kinshasa) demandent la protection dans tous les pays ouest-africains, mais en
majorité au Nigeria. Les Soudanais et Tchadiens arrivent surtout au Ghana et au Bénin.
Quelques Camerounais demandent encore l’asile au Nigéria. On compte quelques Rwandais
et Burundais notamment au Bénin, Togo et Sénégal. Plus récemment, on compte également
des Sri-lankais parmi les demandeurs d’asile dans la sous-région (89 au Sénégal, qui ont été
déboutés et sont repartis ; 4 au Ghana, 8 en Côte d’Ivoire ; 2 au Togo, et 13 au Nigéria. Enfin,
il faut aussi relever 2 Népalais qui ont demandé l’asile au Sénégal en 2007 ainsi qu’un couple
3
de Népalais qui a obtenu l’asile en Gambie .
Aujourd’hui, avec la fin relative des conflits en Afrique de l’Ouest, les gouvernements ouest-
africains n’accordent plus que rarement le statut de réfugié prévu par la Convention de l’OUA
(1969) et généralement accordé de prima facie. Dorénavant, les réfugiés sont majoritairement
reconnus sur une base individuelle, suivant les critères de la Convention de Genève relative
au statut de réfugié (1951) et son Protocole additionnel (1967).
Si la sous-région connaît une accalmie, elle n’est toutefois pas à l’abri de conflits dans les
années à venir et de nouveaux mouvements forcés de population. Outre des tensions
politiques, liées à des mouvements de grève, des mouvements rebelles encore actifs, et/ou à
l’exploitation des ressources (notamment pétrolières), la sous-région s’expose à de nouvelles
« émeutes de la faim » avec l’augmentation des prix des denrées de première nécessité. Les
changements climatiques et l’éventualité de nouvelles sécheresses ou famines, pourront
également participer à de nouveaux mouvements de population. Enfin, la montée de la
xénophobie, dans un contexte de faible croissance économique et/ou de répartition inégale
des richesses, peut aussi susciter de nouvelles dynamiques d’exclusion et de redéfinitions des
critères de l’autochtonie.
1
Idem.
2
UNHCR, Data 2007, UNHCR / Gouvernements, FICSS : Le Bénin compte ainsi 4275 soit 52% de réfugiés urbains ;
le, Burkina-Faso 1133 soit 100% ; la Côte d’Ivoire 575 868 soit 78%, la Gambie, 8948 soit 57%, le Ghana 2151 soit
6%, la Guinée 14098 soit 48%, la Guinée Bissau, 8203 soit 100%, le Libéria 14982 soit 30%, le Mali 11059 soit 100%,
le Niger 217 soit 64% ,Nigéria 3429 soit 38%, Sénégal, 3456 soit 15% et Togo, 3821 soit 79%.
3
Pour plus d’informations au sujet des flux migratoires en provenance d’Asie, voir Bredeloup :
http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=AFCO_218_0199
19
Rajeunissement et féminisation des flux
Les facteurs démographiques, économiques et politiques évoqués plus haut ont aussi
contribué à affaiblir les structures d’accueil communautaires basés sur des réseaux de
solidarité ethniques et villageois implantés dans les pays de destination. Faisant face d’un côté
à une mobilité accrue, et de l’autre à une diminution des opportunités économiques, ces
structures se trouvent, dans certains pays, incapables d’absorber l’ensemble des migrants
originaires d’une même communauté ou groupe ethnique. Des études qualitatives ont montré
comment en Côte d’Ivoire, par exemple, les structures d’accueil des migrants (d’ethnie
4
haalpulaar) originaires de la vallée du fleuve Sénégal se sont progressivement déstructurées .
Cette situation affecte migrants comme réfugiés qui, sans soutien communautaire, se
retrouvent plus facilement exposés à des violations de leurs droits fondamentaux. Toutefois,
d’autres travaux montrent que des réseaux de solidarité perdurent (notamment religieux, au
sein des confréries mourides), tandis d’autres s’élargissent pour regrouper les migrants
5
originaires d’un même pays (et non plus d’un même village ou ethnie) .
A ce phénomène s’ajoute celui d’un désir d’« émancipation » de certains jeunes (cf. ci contre),
qui souhaitent échapper au contrôle familial et à la pression sociale d’un « partage » des
revenus trop anticipé. Aux projets migratoires collectifs, soutenus par la famille, se
superposent ainsi des projets de plus en plus individuels de jeunes cherchant à subvenir à
6
leurs besoins par eux-mêmes . La majorité des personnes rencontrées est ainsi partie seule,
sans en avertir leur famille mais avec l’intention de la contacter qu’une fois la « réussite »
assurée. Dans leur pays d’installation, ils évitent alors d’entrer en contact avec les structures
d’accueil de leur communauté d’appartenance, qui exercent toujours un certain « contrôle
social » sur leurs membres et peuvent rapporter leur situation à la famille ou village d’origine.
1
Banque Mondiale (BM), 2008. Recueil de statistiques sur les migrations et les envois de fonds,
www.worldbank.org/prospects/migrationandremittances.
2
Zlotnik, H., 2004, « International Migration in Africa: An analysis based on estimates of the migrant stock », Migration
Information Source, mpi.
3
OIM, Bulletins d’information, Sénégal, 2007.
4
Bredeloup, S., 1995, « Les Sénégalais en Côte-d’Ivoire, Sénégalais de Côte-d’Ivoire », Mondes en développement,
XXIII, n°91 : 13-29.
5
A.Choplin, 2008, « L’immigré, le migrant, l’allochtone : circulations migratoires et figures de l’étranger », Politique
Africaine n°109.
6
Bâ, C.O. & Ndiaye, A.I., 2008. « L’émigration clandestine sénégalaise », in Asylon n°3, éd. TERRA.
20
Sans soutien communautaire, les jeunes migrants sont ainsi livrés à eux-mêmes1 et beaucoup
plus vulnérables à différentes formes d’exploitations, d’abus et de rafles policières.
1
Bredeloup, Sylvie. 199, « Les Sénégalais en Côte-d’Ivoire, Sénégalais de Côte-d’Ivoire », Mondes en développement,
XXIII, n°91 : 13-29.
2
Bâ, C.O. & Ndiaye, A.I., 2008. « L’émigration clandestine sénégalaise », in Asylon n°3, éd. TERRA.
3
Roman, F., 2008, Les migrants clandestins maliens refoulés d’Europe, Mémoire, Institut d’ethnologie de Neuchâtel.
4
Entretiens avec des jeunes migrants sénégalais, maliens et guinéens, Saint-Louis, Nouakchott, Dakar, juillet 2008.
21
filles » ou celles de « bonnes familles ». Dans les campagnes, les jeunes sont donc
« contraints », selon leur expression, de partir, poussés par des raisons sociales, et pas
seulement économiques.
Dans les foyers polygames, ces pressions sociales sont d’autant plus importantes qu’elles
s’inscrivent dans des rapports de concurrence entre demi-frères, sur fond de rivalités entre co-
épouses. Les mères sont les premières à encourager leur fils à l’émigration, pour assurer leur
leur « réussite » au sein du foyer. Elles financent les voyages et contactent les marabouts, qui
1
jouent également un rôle clé ournir la protection mystique nécessaire au périple . A ces
pressions s’ajoutent, enfin, une forte valorisation sociale de l’« aventure » et de la
2
« débrouille » comme nouveaux modèles de réussite , la migration des jeunes prenant alors
aussi une dimension de rite de passage vers l’âge adulte. Dans certains cas néanmoins,
notamment dans les foyers monogames, la concurrence entre frères est moins accentuée, et
la migration s’inscrit encore dans une stratégie familiale : si un frère migre, il permettra à celui
qui est resté d’investir dans le commerce et lui confiera la gestion de ses relations (transferts
d’argent aux parents) mais aussi de ses affaires (achat de terrains, etc).
Toutefois, qu’elle soit motivée par des raisons politiques ou économiques, la migration vers
l’Europe reste en général hors de portée pour la plupart des jeunes, parce que trop coûteuse
et risquée. Les départs pour l’Europe ou l’Amérique nécessitent un capital social et
économique relativement important pour pouvoir emprunter l’argent nécessaire au
financement du voyage. Qu’il s’effectue par voie aérienne (recherche de visa, via des
« agents »), ou par voie terrestre et maritime via des passeurs, le voyage coûte très cher et sa
préparation peut s’échelonner sur plusieurs années. Une partie de l’argent est souvent
envoyée par un parent, déjà bien « placé » en Europe, et l’autre est réunie par la famille (la
mère) ou par les confréries religieuses. Ces parents sont omniprésents dans les récits
migratoires (cf. section.II). Ainsi, les « clandestins » en partance pour l’Europe ne sont pas les
plus démunis. Qu’ils soient réfugiés, demandeurs d’asile ou migrants économiques, ce ne sont
pas, en général, les plus pauvres ni les plus vulnérables qui s’engagent sur les routes vers
l’Europe. La majorité a de petits métiers, d’autres sont bien qualifiés, et d’autres encore ont
épuisé toutes les voies d’immigration légales.
1
Bouilly, E., 2008, « Les enjeux féminins de la migration masculine. Le collectif des femmes pour la lutte contre
l’immigration clandestine de Thiaroye-sur-mer », Politique Africaine, n°109.
2
Ould Salem, 2002 « Tcheb-tchib et compagnie: lexique de la survie et figures de la réussite en Mauritanie », Politique
africaine, 82 : 78-100.
22
Section 2 : L’Afrique de l’Ouest comme espace de
protection : opportunités et défis
Cette deuxième partie se propose d’identifier les opportunités mais aussi les défis que
l’espace CEDEAO présente en termes de protection des droits fondamentaux des réfugiés et
des migrants. Elle se fonde, en plus de l’analyse de la littérature existante, sur environ 90
entretiens semi-directifs menés avec des migrants et réfugiés installés au Sénégal et au
Ghana, ainsi qu’avec les principaux acteurs institutionnels intervenant dans le champ de l’asile
et de la migration (cf. annexe sur la note méthodologique). L’identification des risques de
protection ne se veut donc pas exhaustive. Elle se base uniquement sur les difficultés
rencontrées par un petit échantillon de personnes. Elle peut néanmoins nous aider à dégager
quelques tendances indicatives, même si toute généralisation à l’ensemble de la sous-région
reste impossible.
1
Kabbanji, L., Ouedraogo, D. & Piché, V., 2005. « Politique migratoire et intégration régionale en Afrique de l’Ouest »
Adepoju, A., Boulton, A. & Levin, M., 2007. « Promoting integration through mobility: free movement and the ECOWAS
Protocol », New issues in refugee research, n° 150, UNHCR, Geneva.
23
précisent également que les lois nationales concernant les « immigrants inadmissibles »
restent prioritaires, et que l’Etat d’accueil se réserve la possibilité d’expulser tout étranger pour
des raisons « de sécurité nationale, d’ordre public et de bonnes mœurs » (A/AP1/7/86, article
14).
En pratique, seule la suppression des visas d’entrée a été appliquée dans toute la sous-
région, légalisant ainsi la présence des migrants pour une période d’accueil de 90 jours. La
mise en œuvre des autres dispositions s’est heurtée à nombre de difficultés, notamment avec
1
la crise économique des années 1980 puis l’instabilité politique des années 1990 qui ont
plutôt amené la CEDEAO a jouer un rôle essentiel dans le domaine du maintien de la paix. Le
carnet de voyage qui devait harmoniser les formalités de mouvements au sein de la sous-
région n’a pas été émis par tous les Etats-membres. Seul sept pays l’ont instauré. Quant au
passeport CEDEAO, qui devait suivre, deux pays l’ont délivré : le Bénin et le Sénégal2. Les
ressortissants de la CEDEAO rencontrent ainsi encore de nombreuses difficultés pour franchir
les frontières et s’installer librement dans un pays d’accueil (cf. ci-dessous).
Toutefois, l’existence de ces Protocoles reste un puissant atout pour la sous-région et un
regain d’intérêt pour leur mise en œuvre semble caractériser les années 2000. Par rapport aux
années 1970, le contexte démographique a changé et le processus d’intégration sous-
régionale semble plus que jamais indispensable. De plus, la sous-région est fortement
touchée par l’émigration, et en particulier par la fuite des cerveaux. Ainsi, la Conférence
régionale des Etats d’Afrique de l’Ouest adopte en 2001 la Déclaration de Dakar qui
encourage les Etats membres à mieux tirer partie des dynamiques migratoires de la sous-
région. La redéfinition des politiques d’immigration européennes incitent par la suite la
CEDEAO à s’impliquer davantage encore dans une gestion concertée des migrations.
En janvier 2008, le 33ème Sommet de la CEDEAO marque un tournant dans la gestion des migrations
ouest-africaine avec l’adoption de l’Approche commune des Etats membres sur la migration à
Ouagadougou, qui symbolise la volonté d’entamer un dialogue d’égal à égal avec l’Europe et le Maghreb.
Cette Approche se donne pour priorité l’optimisation de la migration régulière intra-régionale via une
politique active d’aménagement du territoire et de mise en cohérence des politiques migratoires. Elle
souhaite également valoriser les potentiels des diasporas (transferts financiers) et promouvoir le
développement des zones de départ. De nouveaux aspects sont également inclus, tel le respect des
droits des migrants et des réfugiés, et la prise en compte de la dimension genre. Dépassant la seule
question des migrations irrégulières, l’Approche commune espère ainsi optimiser les bénéfices de la
migration et accélérer la mise en œuvre des Protocoles II et III. La CEDEAO réfléchit également, à l’heure
actuelle, à intégrer dans ses prochaines directives les recommandations du HCR en matière de flux
migratoires mixtes (Plan en 10 points).
1
Adepoju, A., Boulton, A. & Levin, M., 2007. « Promoting integration through mobility: free movement and the
ECOWAS Protocol », New issues in refugee research, n° 150, UNHCR, Geneva.
2
De plus, le Sénégal est en train de mettre en place un passeport biométrique, qui remplacera le passeport de la
CEDEAO.
24
Protection des réfugiés
Par rapport à d’autres régions du monde, l’Afrique de l’Ouest présente également l’avantage
d’avoir un cadre juridique relativement avancé en matière d’asile et de protection des réfugiés.
Ainsi, tous les Etats membres de la CEDEAO sont signataires de la Convention de Genève
relative au statut de réfugié (1951) et de son Protocole additionnel (1967), ainsi que de la
Convention de l’OAU de 1969, qui prévoit de dispositions spécifiques sur les mouvements de
réfugiés en Afrique. A noter que de nombreux pays n’ont pas encore signé les Conventions
des Nations-Unies sur les Apatrides de 1954 et 1961.
A l’échelle nationale, les pays qui n’avaient pas encore de loi nationale sur l’asile ont fait de
nombreux efforts pour se doter d’un système d’asile national, avec l’appui du HCR. Il en est
ainsi du Mali qui a adopté une loi sur l’asile en 1998, de la Mauritanie (2005), de la Gambie
(en cours d’adoption), ou encore de la Guinée (2000). Guinée-Bissau (2008), du Sierra-Léone
(2007), de la Côte Ivoire (en cours d’adoption), du Nigeria (depuis 1989), Togo (2000), Ghana
(1992), Libéria (1993), Burkina (1998), Bénin (1992), et Niger (1997).Toutefois, les procédures
d’enregistrement et d’éligibilité des réfugiés manquent encore d’équité (voir ci contre). Par
ailleurs, si les pays affirment leur souveraineté dans l’octroi de l’asile, ils considèrent encore
que l’assistance financière et humanitaire apportée aux demandeurs d’asile et aux réfugiés est
du ressort de la communauté internationale (HCR).
1
Burkina Faso, Cap Vert, Guinée, Ghana, Mali, Sénégal.
2
Bénin, Guinée Bissau, Libéria, Sierra Léone, Togo.
3
Conférences euro-africaines sur la Migration et le Développement de Rabat (juillet 2006), Tripoli (novembre 2006)
4
Les propositions adoptées au cours des trois rencontres d'experts seront soumises par le Réseau de Points de
contact euro-africains à la Conférence ministérielle euro-africaine sur la Migration et le Développement (Paris, nov
2008).
5
Par exemple le « Partenariat pour la Mobilité » entre l’UE et le Cap Vert.
25
africains de signer des accords bilatéraux, alliant l’aide au développement à la gestion des flux
1
migratoires . Dans ce type d’accords, un soutien financier et technique est généralement
proposé aux principaux pays de départ ou de transit, pour qu’ils puissent freiner les départs
irréguliers vers l’Europe, réadmettre sur leur territoire les personnes expulsées par les
autorités européennes et maghrébines, et faciliter leur retour durable par des programmes de
réinsertion. Certains accords définissent des cadres spécifiques pour favoriser la migration
légale, mais sélective (appelée « migration choisie ») de certains types de travailleurs ouest-
africains. La société civile a souvent reproché à ces accords de se focaliser sur les aspects
sécuritaires (contrôles, interceptions) sans suffisamment développer de vision à long terme
pour répondre aux attentes de la jeunesse africaine.
2
Ces dialogues euro-africains et euro-méditerranéens restent néanmoins des plateformes
utiles pour engager des négociations de blocs à blocs entre l’Union européenne, la CEDEAO
ainsi que les pays du Maghreb, et trouver un équilibre entre les préoccupations des uns et des
autres. De plus, elles sont relayées par des dialogues de la société civile et universitaire qui
contribuent fortement au développement de politiques sensibles aux droits des migrants.
De fait, de nombreux rapports tout comme nos enquêtes confirment que les passages aux
frontières restent encore soumis au prélèvement de taxes informelles par des agents
frontaliers en quête de moyens pour assurer le fonctionnement quotidien de leur
administration ou compléter des salaires parfois dérisoires3. De plus, certains officiers tout
4
comme certains migrants semblent ne pas connaître la teneur des Protocoles de la CEDEAO .
Le montant des taxes informelles n’est pas fixe ni harmonisé et s’applique de manière
discriminatoire selon l’origine des personnes. Ainsi, les ressortissants des pays limitrophes
s’en sortent généralement avec des taxes de 2000 à 3000 FCFA (4 à 6 dollars), tandis que
ceux en provenance de destinations plus éloignées (qu’elles soient internes ou non de la
sous-région), se voient imposer des montants jusqu’à dix fois plus importants (~20 000 FCFA
1
Pour une liste complète des accords de réadmission, voir :
http://dialogueuroafricainmd.net/archivos/FR_experiences_nationales_et_europeenne_en_matiere_de_readmission_m.
f.pdf ; voir aussi Gabrielli, L, 2008, « Flux et contre-flux entre l’Espagne et le Sénégal. L’externalisation du contrôle des
dynamiques migratoires vers l’Afrique de l’Ouest », Asylon n°3, éd. TERRA.
2
A noter que le « Processus de Barcelone », récemment renommé « Partenariat EuroMed : Union pour la
Méditerranée » intègre également les migrations dans leur agenda.
3
Blundo, G. & Olivier de Sardan, JP, 2005, Etat et corruption en Afrique, ed. Karthala, Paris.
4
Adepoju, A., Boulton, A. & Levin, M., 2007. « Promoting integration through mobility: free movement and the
ECOWAS Protocol », New issues in refugee research, n° 150, UNHCR, Geneva.
26
= 40 dollars)1. Aux frontières des pays sahéliens par exemple, les anglophones, perçus
comme plus aisés ou comme de « grands criminels » (cas des Nigérians), sont fréquemment
surtaxés, de même que les « gens de la forêt », en provenance des pays du Golfe de Guinée
ou des pays d’Afrique centrale.
Un ressortissant présentant une pièce d’identité valide, et connaissant ses droits, peut refuser
de payer. Mais il s’expose alors à d’autres difficultés : au mieux, une attente infinie, et au pire,
2
une détention arbitraire . Par contre, une personne sans pièce d’identité n’est pas en position
de négocier et ceux qui ne peuvent pas payer sont très vulnérables. Il arrive qu’ils soient
dépouillés, détenus arbitrairement, mais aussi violentés physiquement. Quant aux femmes,
3
elles sont souvent contraintes de « payer en nature » . Toutefois, les migrants font en général
tout leur possible pour trouver de quoi payer, souvent en mendiant, en vendant leurs habits ou
en travaillant sur place. Plus rarement ils rencontrent des officiers plus conciliants ou
contournent les postes par les chemins de la brousse. Les frontières ayant la plus mauvaise
réputation se situent à l’est de la sous-région, à commencer par celles du Nigéria, très
contrôlées, que certains préfèrent parfois contourner par la voie maritime ou aérienne.4
Malgré les textes législatifs, la mobilité reste donc essentiellement fonction des ressources
financières de l’individu et suscite donc de grandes inégalités entre ceux qui ont les moyens
de passer et les autres. Dans ce contexte de faible mise en œuvre des Protocoles, la
distinction juridique entre ressortissants de la CEDEAO et non ressortissants de la CEDEAO
est, en pratique peu pertinente aux frontières, de même que celle opérée entre migrants et
demandeurs d’asile ou réfugiés. Par contre des discriminations semblent s’opérer mais selon
d’autres lignes de démarcation, entre ressortissants des pays limitrophes et les « autres » ;
ces-derniers sont tous mis dans la même catégorie, qu’ils soient originaires ou non de la sous-
région, demandeurs d’asile ou non. Aux frontières sahéliennes par exemple, Nigérians,
Ivoiriens, Soudanais ou Tchadiens se verront prélever des taxes informelles beaucoup plus
élevées, et exposés à plus de risques de détention. Les populations migrantes prévoient
rarement des dépenses aussi fréquentes et élevées au cours de leur voyage. Beaucoup
d’entre eux se retrouvent ainsi rapidement dans des situations très précaires, ayant dépensé
leurs économies au coursdu voyage. Certains vendent leur vêtement pour continuer le voyage
5
et quémandent à manger . Ils dorment généralement dans les gares ou les mosquées en
attendant de pouvoir retrouver quelques moyens. Les confréries musulmanes sont des
créneaux fréquemment utilisés pour demander de l’aide. Les populations locales ne sont pas
toujours favorables envers les voyageurs. Il arrive que ceux-ci soit abusés ou mal dirigés.6
Il faut ici distinguer la traite des êtres humain (« trafficking ») engendrant violation de droits
humains (contrainte, exploitation, tromperie), du trafic de migrants (« smuggling »), qui
suppose faire passer une frontière illégalement mais en respectant un contrat vendeur-client
préétabli et librement consenti (cf. définitions en annexe). En pratique, la frontière entre les
deux notions est souvent floue, les simples passeurs pouvant parfois abuser de la confiance
de leur « client » et chercher à les exploiter.
1
Entretiens avec les Ghanéens, et Togolais au Sénégal, juillet-août 2008.
2
Entretiens avec Lucien, Sénégalais, 20 juillet 2008, Jean, Togolais, 26 juillet 2008.
3
Entretiens avec Marie, Sierra-Léonaise, 17 juillet 2008, Charline, Sierra-Léonaise, 18 juillet 2008, Bertrand, Togolais
er
24 juillet 2008, Henry, Tchadiens 14 août 2008, Lucas, Soudanais 14 août 2008, Ivore et Marco, Soudanais 1
septembre 2008.
4
Entretiens avec Ivore, Marco et Ibrahïm Soudanais, septempbre 2008.
5
Entretiens avec des groupes de Togolais, de Tchadiens et de Soudanais, juillet-septembre 2008.
6
Entretiens avec Henry, Tchadien, 14 août 2008, Jean, Togolais, 26 juillet 2008.
27
Le trafic des migrants en Afrique de l’Ouest a, historiquement, fleuri dans le cadre des
migrations pour l’Europe par la voie aérienne. Aujourd’hui, faire appel à un agent pour obtenir
un visa européen ou américain est une méthode courante, vu l’impossibilité d’en obtenir sans
relation parmi le personnel consulaire. Si celui-ci ne peut pas être obtenu, le candidat attend
d’être remboursé car il sait où trouver son agent. Cependant l’attente peut durer plusieurs
1
années . Toutefois, cette forme de trafic peut aussi prendre la forme de traite humaine : des
réseaux mafieux sont par exemple bien établis au Nigéria, mais aussi au Ghana pour exploiter
2
des personnes souhaitant partir en Europe . Dans ce cas, les agents promettent, contre forte
rémunération, d’organiser le voyage vers l’Europe avec de faux documents (faux passeports,
faux visas). La première étape est franchie avec l’aval des officiers de douane, mais les « faux
papiers » ne suffisent pas à franchir les escales suivantes et le voyageur est alors abandonné
3
dans un pays tiers africain sans plus aucun document d’identité. .
Les traversées fortement médiatisées en pirogue semblent aussi relever d’une entreprise de
trafic humain, puisque les migrants sont avertis des dangers et embarquent de leur propre
gré4. Toutefois, les nombreux accidents (manque d’eau, manque d’essence, manque de
vivres) causant la mort de milliers de migrants, de même que les nombreuses tromperies
(migrants débarqués au large de Nouakchott ou de Dakar) font que, là encore, la frontière
entre trafic et traite humaine est floue. Les passeurs locaux semblent également de plus en
plus être « connectés » à des réseaux mafieux internationaux qui se chargent de recruter les
candidats à l’émigration parmi les jeunes chômeurs, en Mauritanie, au Sénégal, en Gambie,
5
en Guinée, mais aussi en Côte d’Ivoire et au Ghana.
1
Entretiens avec des Sénégalais, Togolais et Ghanéens, juillet-septembre 2008.
2
Entretiens avec Numa, Sierra-Léonais, 22 juillet 2008, Sylvie, Ghanéenne, 04 août 2008.
3
Entretiens avec les Ghanéens, août-octobre 2008.
4
Entretiens avec les Sénégalais et Ghanéens, juillet-octobre 2008.
5
Entretiens avec la police des étrangers à Saint-Louis, juillet 2008.
6
Sall, A. & Morand, P. 2008, « Pêche artisanale et émigration des jeunes par voie piroguière », Politique Africaine
n°109.
28
Outre les trafics de migrants en partance pour l’Europe, la sous-région est touchée par des
formes de trafics humains sans ambiguïté, et en particulier de femmes et d’enfants, mais qui
restent encore mal connues tant dans leur ampleur que dans leur organisation. En 2005,
l’ONU classait les risques de trafics humains par pays comme suit : Nigéria, très élevé ; Bénin
et Ghana, élevé ; Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Libéria, Mali, Niger, Sénégal et Sierra-Léone,
1
moyen ; Cap Vert, Gambie et Guinée, peu élevé.
Les réseaux sont nombreux et complexes. L’OIM a identifié au moins cinq circuits allant :
o du Nigeria vers l’Italie, la Belgique et les Pays-Bas,
o du Ghana à destination du Nigeria, de Côte d’Ivoire, d’Italie, de Belgique, des Pays-
Bas, du Liban, de Libye et des Etats-Unis,
o du Mali en direction de Côte d’Ivoire, de Guinée, du Sénégal, du Nigéria, d’Arabie
Saoudite et du Koweït,
o du Burkina Faso vers le Mali,
o du Bénin et du Togo vers le Nigéria et la Côte d’Ivoire.
La traite des enfants est mieux documentée. Plusieurs Etats de la sous-région connaissent un
trafic de dimension nationale (des zones rurales vers les villes) mais aussi internationale, et
sont à la fois des lieux de départ, de destination et de transit d’enfants trafiqués. Anti-slavery
International a mené des recherches qualitatives dans quelques pays et relevé l’intensité du
commerce et de l’exploitation des enfants :
2
o du Bénin vers le Gabon pour le travail domestique ,
o du Mali en Côte d’Ivoire, pour le travail dans les plantations3,
o du Togo vers le Gabon, le Nigéria, la Côte d’Ivoire, le Burkina Faso et l’Europe en
4
tant que domestiques, vendeurs de rue, mendiants ou prostituées.
Dans le golfe de Guinée, les camps de réfugiés ne sont pas épargnés. Si la disparition
d’enfants est constatée, il reste néanmoins difficile de pouvoir attester de leurs « ventes »
1
Holmes, S., 2008, « Trafic, une forme moderne d’esclavage », Africa.com.
2
Anti-Slavery, 2000., « Rapport sur les trafics des enfants entre le Bénin et le Gabon », rapport de recherche, Fanou-
Ako, N. & Adihou, A.F. ASI.
3
Anti-Slavery, 2000. « Trafficking of children in West Africa – focus on Mali and Côte d’Ivoire », ASI.
4
Anti-Slavery, 1999. « Child Trafficking in West and Central Africa », United Nations Economic and Social Council,
Geneva.
29
Au Sénégal par exemple, les migrants et demandeurs d’asile qui rencontrent le plus de
difficulté d’intégration ne sont pas ceux qui viennent des pays limitrophes, (les plus nombreux,
mais les plus proches culturellement), mais les « gens de la forêt » et les « anglophones »,
1
accusés d’« animisme » et de « tribalisme » . A l’échelle des représentations tout comme des
attitudes envers les étrangers, cette opposition semble plus pertinente que la classification
juridique : ressortissants et non ressortissants de la CEDEAO. Les Nigérians en particulier,
sont systématiquement assimilés au commerce de la drogue, à la prostitution et à la fraude
financière (à la fois par les citoyens et les services de l’immigration), tandis que les Libériens
et les Sierra-léonais suscitent la peur du fait des violences qu’ont connu leur pays. En plus de
la langue, ces derniers sont également différenciés par leur « peau claire », tout comme les
Ivoiriens. Au contraire, les Tchadiens sont perçus comme « plus proches » à la fois du point
de vue de la religion et de la culture.
Ces représentations se traduisent par des stratégies d’évitement entre communautés d’accueil
et « étrangers », mais surtout par des discriminations quotidiennes, dans l’accès à l’emploi, et
surtout face à la police. De fait, les anglophones et les personnes de peau plus claire sont plus
fréquemment visés par les contrôles de routine puisque leur langue ou leur couleur laisse
2
présager une situation irrégulière . Il arrive également qu’ils soient détenus s’ils n’ont pas de
3
quoi payer les officiers, mais ils sont généralement relâchés après quelques jours .
Aujourd’hui, les migrants « de transit » sont aussi facilement assimilés à des petits criminels,
car suspectés de commettre des petits délits afin de financer la suite de leur voyage et de
favoriser le développement de réseaux de passeurs et de criminalité organisés (commerce de
la drogue, prostitution) 4.
De plus en plus, on assiste ainsi à une assimilation entre migrants originaires des pays autres
que des zones limitrophes et « criminels ». Dans les pays situés entre le Maghreb et l’Afrique
de l’Ouest, comme en Mauritanie, on observe aussi une recrudescence d’une idéologie
racialiste, opérant des amalgames entre « noirs étrangers », « clandestins en transit », et
montée de l’insécurité5.Toutefois, ce phénomène ne touche pas tous les pays à égalité. Au
Ghana par exemple, où la croissance économique est plus importante et les migrations de
« transit » vers l’Europe de moins longues durées, on ne retrouve pas cette tendance, à
l’exception des Nigérians, perçus comme de grands criminels dotés de pouvoirs occultes.
1
Entretiens avec différents citoyens sénégalais, des ONG et des immigrés, juillet-août 2008.
2
Ce fait ressort des entretiens avec les Ghanéens et Sierra-Léonais, juillet-août 2008.
3
Entretiens avec Cynthia, Sierra-léonaise 28.07.2008, Thierry, Ghanéen, 06.08.2008.
4
Entretiens avec des membres de la CNE, août 2008.
5
Choplin,A., 2008, « L’immigré, le migrant, l’allochtone : circulations migratoires et figures de l’étranger en
Mauritanie », Politique Africaine n°109.
6
Entretiens avec M.Ndione, 18 août 2008.
30
En pratique, peu de migrants arrivés en situation irrégulière ont la possibilité de répondre à
ces critères, soit par manque de moyens, de relations et/ou d’informations. Les « irréguliers »
restent donc nombreux. Ils ne sont pas protégés, ne bénéficient d’aucune sécurité sociale et
financière et ont un accès limité aux services de bases (soin, éducation). Sans qu’il ne soit pris
de réelles mesures contre eux, ils sont également, pour la police, source de pot-de-vin plus
élevé. Cette situation les rend aussi forcément plus vulnérable aux arrestations arbitraires.
Les demandeurs d’asile dont les requêtes ont été rejetées (la majorité) ont, en principe, la
1
possibilité de se régulariser selon les procédures nationales . La procédure visant à
régulariser leur séjour varie suivant les nationalités (CEDEAO/non-CEDEAO) mais nécessite
au minimum la présentation d’une pièce d’identité valide et la preuve d’un revenu permettant
de subvenir à ses besoins, exigences souvent impossibles à remplir pour les demandeurs
d’asile déboutés. Parfois, une caution de rapatriement est également demandée. La somme
dépend des accords bilatéraux avec le pays d’origine. Au Sénégal par exemple, elle se monte
à 20-50 000 CFA (40-100 dollars) pour les pays CEDEAO, et atteint les 200 000 CFA (400
dollars) pour les autres pays. D’autres dépenses, tels les timbres fiscaux, les déplacements,
les papiers administratifs s’ajoutent. En pratique, la démarche pour obtenir un permis
renouvelable tous les un à cinq ans s’avère donc quasi-impossible pour les demandeurs
d’asile déboutés, qu’ils soient ressortissants ou non de la CEDEAO.
En général, ces demandeurs d’asile déboutés restent dans leur pays d’accueil, n’ayant pas les
moyens ni le désir de rentrer dans leur pays d’origine. Les Soudanais, les Tchadiens, les
Libériens et les Sierra-léonais en particulier expriment clairement leurs craintes de rentrer soit
dans des pays en guerre, soit là où il n’y a « rien ». Comme le reste de la population
irrégulière, les autorités les tolèrent mais les perçoivent comme source d’insécurité.
Catégorisés parmi les migrants économiques irréguliers, ils rencontrent les mêmes difficultés
que les étrangers irréguliers en général (cf. plus haut) : contrôles de routine et détentions
arbitraires lorsqu’ils n’ont pas les moyens de payer des pots-de-vin. Plus rarement, certains
2
font l’objet d’expulsions dans certains pays .
De plus, contrairement aux migrants expulsés d’Europe, ils ne font l’objet d’aucune attention
spécifique ou d’aucun programme d’aide particulier, que ce soit en matière d’assistance
humanitaire ou juridique. Certains trouvent une aide ponctuelle au niveau de quelques ONG
locales, qui assistent les déplacés les plus vulnérables sans différencier les étrangers selon
leur statut légal mais cette aide reste largement insuffisante par rapport à l’ampleur des
besoins3. Ce manque d’attention explique aussi le peu voire l’absence de documentation ou
de rapports à leur sujet.
1
Entretien avec le Commandant Diop, 30 juillet 2008.
2
Nigéria, Ghana d’après les propos de certains migrants.
3
Entretiens avec les Sierra-Léonais, les Tchadiens, M.Aloïs, CARITAS.
4
La Lybie a expulsé régulièrement des réfugiés et demandeurs d’asile au cours des dernières années et elle procède
couramment à des expulsions collectives de migrants (Amnesty, press release, janvier 2008). On compte également
.400 subsaharien expulsés du Maroc au mois de décembre 2006 et une centaine en Algérie en 2007 (Human Rights
Watch).
31
être documentée dans les pays qui ont signé des accords de réadmission avec l’Union
1
européenne .
Si la majorité d’entre eux sont des ressortissants sénégalais, maliens, guinéens, ou burkinabé,
on trouve également des ghanéens, des togolais, des congolais, des ivoiriens, des gambiens,
et plus rarement des tchadiens. Ils sont généralement accueillis par la Croix Rouge et par les
autorités, dans un petit centre de réception prévu à cet effet comme à Nouadhibou
(Mauritanie). Ils y reçoivent quelques soins, une somme symbolique de 10 000 FCFA (20
dollars), et un repas. Leur identité est ensuite relevée et les migrants étrangers, qui ne sont
pas originaires du pays de transit, sont sommés de quitter le territoire et orientés vers leurs
consulats respectifs pour obtenir une aide éventuelle au retour. D’après nos enquêtes,
certains migrants sont également détenus arbitrairement pendant des périodes allant jusqu’à
trois mois pour être entrés sur le territoire de manière irrégulière ou bien pour complicité avec
les réseaux de passeurs2. Ces constats ont également été confirmés par un rapport d’Amnesty
International au sujet de la Mauritanie. Selon le Service de la sécurité nationale, les
3 257 personnes qui ont transité par ce centre en 2007 ont été expulsées au Sénégal et au
Mali, indépendamment de leur nationalité ou de leur pays d’origine. Ces personnes sont
3
laissées à la frontière, souvent avec peu de nourriture et sans moyen de transport .
Lorsqu’ils sont relâchés, les étrangers restent généralement sur le territoire du pays de transit,
soit pour tenter un nouveau départ, soit parce qu’ils n’ont pas les moyens ni la possibilité de
rentrer chez eux. Dans les pays sahéliens en particulier, le retour est en effet vécu sur le mode
de la « honte », et ne peut pas être envisagé sans avoir amassé un capital suffisant pour faire
face à l’exigence sociale de redistribution. Quant aux expulsés d’Europe originaires du pays
de transit, ils sont les seuls à bénéficier d’une aide à la réinsertion. Au Sénégal, les autorités
ont mis en place le plan retour à l’agriculture (REVA), avec le soutien financier des autorités
espagnoles, consistant à aider les anciens migrants à s’investir dans des projets agricoles.
Toutefois, la majorité d’entre eux étant des pêcheurs, ou bien de jeunes diplômés, ce plan n’a
pas eu les effets escomptés. Au Sénégal comme au Mali, d’autres associations et
organisations internationales se mobilisent également pour aider ces migrants à monter des
micro-projets (cf. Initiatives), et les migrants eux-mêmes se constituent bien souvent en
associations d’entraide pour mettre en place des projets mais aussi pour revendiquer leurs
4
droits .
Toutefois, même pour les nationaux, le retour est une entreprise difficile. Certains travaux
universitaires menés dans les pays sahéliens de la sous-région parlent même de trajectoires
5
« d’exclusion sociale » envers ceux qui n’ont « pas réussi » . Cette exclusion, doublée d’une
stigmatisation évidente, se passe au sein même de la famille et de l’entourage proche. Ayant
perdu leurs réseaux sociaux d’antan, incapable de rembourser leurs dettes ou de se marier,
ces migrants se retrouvent ainsi dans des situations extrêmement complexes qui les incitent à
repartir. De plus, ne bénéficiant plus d’aucune légitimité pour « prendre la parole », ils ne sont
pas écoutés lorsqu’ils tentent de dissuader leur entourage de risquer leur vie dans la migration
irrégulière et leurs mésaventures ne dissuadent donc pas les autres de partir, bien au
contraire. Toutefois, il faut remarquer que ces constats ne sont pas pour autant généralisables
à toute la sous-région.
Enfin, en ce qui concerne les pays qui n’ont pas passé d’accords de réadmission, et qui ne
sont pas considérés comme des « pays de transit », il n’y a, en général, aucun programme
1
Marx, N., 2008, « Réseaux locaux, nœuds de solidarité et jeunes associations : comment s’organisent les migrants
rapatriés face à ce retour forcé ? », Asylon n°3, éd. TERRA ; Roman, F. 2008, Les migrants clandestins maliens
expulsés d’Europe, Mémoire, Institut d’ethnologie de Neuchâtel.
2
Entretiens avec un douanier à Saint-Louis ainsi qu’avec l’ancien chef de la police à Nouadhibou et avec plusieurs
migrants déboutés.
3
Amnesty International, 2008. « Mauritanie : « Personne ne veut de nous » Arrestations et expulsions collectives de
migrants interdits d’Europe », AFR 38/001.
Choplin, A. & C.O BA, 2005. « Tenter l’aventure par la Mauritanie : migrations transsahariennes et recompositions
urbaines », Autrepart, n°36, pp. 21-42.
4
Marx, N., 2008, « Réseaux locaux, nœuds de solidarité et jeunes associations : comment s’organisent les migrants
rapatriés face à ce retour forcé ? », Asylon n°3,éd. TERRA.
5
Roman, F. 2008, Les migrants clandestins maliens expulsés d’Europe, Mémoire, Institut d’ethnologie de Neuchâtel.
32
d’aide à la réinsertion pour les migrants expulsés d’Europe qui reviennent au pays1. Les
jeunes migrants évitent, en général, de retrouver leurs familles s’ils n’ont pas cumulé assez
d’argent pour rentrer « dignement ». Ils préfèrent reprendre la route ou rester dans les
capitales de la sous-région, et sont généralement très vulnérables, en particulier lorsqu’ils ont
2
été expulsés des pays du Maghreb, où ils racontent avoir été dépouillés et torturés . Ceux qui
ont gagné suffisamment d’argent, ne serait-ce qu’en Libye, décident parfois de rentrer et sont
accueillis par leur famille, mais recommencent bien souvent leurs démarches ou reprennent la
3
route pour l’Europe par un autre chemin .
1
Entretien avec M. Genfi, 27 septembre 2008.
2
Entretiens avec des Ghanéens, août-octobre 2008 et un Tchadien.
3
Entretiens avec des Ghanéens, août-octobre 2008.
33
Comme indiqué ci-dessus, le passage des frontières au sein de la sous-région se fait avant
tout en fonction des revenus monétaires. Réfugiés et demandeurs d’asile sont donc exposés
aux mêmes risques que les autres migrants (détention arbitraire, violences et discriminations
en fonction de l’origine). Toutefois, d’après nos enquêtes, les cas de refoulement n’existent
quasiment pas, les réfugiés trouvant toujours les moyens de payer les passe-droits demandés
(en mendiant ou en vendant leurs affaires). De plus, certains demandeurs d’asile
ressortissants de la CEDEAO nous ont indiqués que, s’ils sont soumis à diverses taxes,
certains douaniers de la sous-région se sont parfois montrés indulgents envers eux, lorsqu’ils
1
expliquaient vouloir déposer des requêtes d’asile dans leur pays . Par contre, nos enquêtes
montrent que les réfugiés en provenance du Tchad et du Soudan ont plus de mal à franchir les
frontières : d’une part, parce qu’ils doivent passer par le Nigéria, mais aussi parce que certains
douaniers leur demandent des visas d’entrée et les obligent à patienter plusieurs jours avant
2
de passer . Toutefois, ces constats restent difficiles à généraliser.
Plus significatifs sont, par contre, les risques de refoulement aux frontières de l’Europe, dans
les pays du Maghreb (Maroc, Algérie, Libye) et en Mauritanie. Nous avons vu, en effet, que
parmi les personnes en partance pour l’Europe, se trouvent des Togolais, des Ivoiriens, des
Libériens, des Congolais et des Tchadiens, dont certains peuvent être en besoin de protection
internationale. Qu’ils soient interceptés en mer ou expulsés des pays maghrébins, ils n’ont
généralement pas la possibilité de déposer une demande d’asile s’ils le souhaitent (que ce soit
en Europe ou dans leur derniers pays de transit). Une fois qu’ils sont réadmis dans leur
dernier pays de transit, les autorités n’établissent pas non plus de distinctions entre les
migrants. En Mauritanie et au Sénégal par exemple, il n’existe pas de mécanismes permettant
de distinguer les personnes en besoin de protection internationale des autres migrants. Les
personnes n’étant pas originaires de ces deux pays sont, en général, dirigées vers leur
consulat, et/ou expulsées (cas de la Mauritanie). Elles rejoignent, en pratique, la catégorie
plus large de migrants irréguliers.
Si de nombreux pays d’Afrique de l’Ouest se sont désormais dotés d’une législation nationale
en matière d’asile et de commissions d’éligibilité, les procédures d’asile restent encore trop
longues, trop coûteuses et pas toujours équitables et efficaces. Parmi les vices de procédures,
on peut notamment relever : le court délai accordé aux demandeurs d’asile pour déposer une
demande après leur entrée dans le pays, le manque d’interprètes et d’assistance juridique tout
au long de la procédure, le coût, la durée pouvant dépasser les 24 mois, l’absence de
possibilités de faire appel ou l’absence de comité d’appel indépendant.
Par ailleurs, l’interprétation des instruments juridiques internationaux sur l’asile tend à être
relativement restrictive avec des taux de reconnaissance relativement bas dans une bonne
3
moitié des pays de la sous-région . Les gouvernements de la sous-région restent parfois
encore frileux à accorder l’asile sur une base individuelle sur pied de la Convention de 1951
pour ne pas froisser leurs relations diplomatiques avec le pays d’origine des réfugiés.
Toutefois, lorsque le pays d’origine est une zone limitrophe en guerre, les gouvernements
ouest-africains ont toujours accueillis les réfugiés de prima facie sur pied de la Convention de
l’OUA et ont fait de gros efforts pour faire face à des afflux massifs de population.
La question des pièces d’identité reste également un problème dans la plupart des pays de la
sous-région. Les demandeurs d’asile disposent généralement de récépissés dont la validité ne
1
Entretiens avec un groupe de Libériens, septembre 2008.
2
Entretiens avec Henry, Tchadiens 14 août 2008, Lucas, Soudanais 14 août 2008, Ivore, Soudanais, sept 2008.
3
Pourcentage de reconnaissance des cas étudiés pendant l’année 2007 (ces taux ne tiennent pas compte des
nombreuses demandes en attentes d’être évaluées) : Bénin : 3.6%, Burkina : 45.1%, Cap Vert : -, Côte d’Ivoire : 8%,
Gambie : 0%, Ghana : 3.6% , Guinée : 63.1%, Guinée Bissau : 68.8%, Libéria : 0%, Mali : 64.1%, Mauritanie : 33.7%,
Niger : 45.5%, Nigeria : 15.4%, Sénégal : 5%, Sierra-Léone : 0%, Togo : 6.5%, (moyenne mondiale : 32%.)
34
couvre pas la période d’examen de leurs requêtes (ou qui ne sont pas renouvelés), tandis que
les réfugiés reconnus (individuellement) ne disposent pas de cartes d’identité valides dans
tous les pays. Certains gouvernements ont même cessé de les distribuer (cas du Sénégal
depuis 2000 ; et du Ghana depuis 2003), pour ne pas envenimer leurs relations diplomatiques
avec les pays d’origine de certains réfugiés. Dans le cas où les réfugiés disposent de cartes
valides, celles-ci ne sont pas toujours reconnues par les administrations locales, et ne leur
permettent pas de circuler et travailler librement dans leur pays d’accueil, voire les exposent à
1
des tracasseries policières et des détentions arbitraires .
Sans pièces d’identité valides ou reconnues, les réfugiés (tout comme les migrants) ne
peuvent généralement pas jouir des mêmes droits que les citoyens en ce qui concerne l’accès
aux soins médicaux, à l’éducation et à l’emploi. De même, l’absence de documents ne permet
pas d’ouvrir un compte en banque, de recevoir des colis postaux ou mandats d’argent,
déclarer des changements d’état civil (mariages) ou des naissances etcEnfin, elle est une
cause majeure de détentions arbitraires, même si celles-ci ne durent jamais très longtemps
suite aux interventions du HCR2. Cette situation explique pourquoi une majorité des réfugiés
préfère, lorsqu’elle en a les moyens, acheter de faux papiers d’identité, de son pays d’accueil
et/ou d’origine. L’ensemble de ces facteurs décourage aussi de nombreux demandeurs d’asile
à entamer des procédures.
Dans de nombreux pays, il n’existe pas de structures d’accueil pour les demandeurs d’asile et
l’assistance, notamment médicale, est souvent minimale ou limitée aux cas les plus urgents.
Dans ces cas là, les requérants, quelque soit leur nationalité, vivent en ville des situations
difficiles et sont parfois exposés à des risques de protection. Lorsque les structures d’accueil
communautaires ou l’assistance des ONG sont inexistantes, leurs points de chute sont les
mosquées ou les immeubles en construction ou la rue. Certains se rassemblent par
nationalité, mais ne sont pas en mesure de s’aider.
1
United States Committee for Refugees and Immigrants, World Refugee Survey 2008 - Gambia, 19 June 2008. Online.
UNHCR Refworld.
2
Entretiens avec Cynthia, Sierra-léonaise 28.07.2008, B. Voos, 5 août 2008.
3
Entretien avec des membres de la Commission nationale d’éligibilité, Sénégal, août 2008.
35
demandeurs d’asile déboutés deviennent de facto des migrants « irréguliers ». Ne souhaitant
pas, le plus souvent, rentrer dans leur pays de premier asile ou d’origine ou n’en ayant pas les
moyens, ils se retrouvent ainsi sans protection ni assistance dans leur deuxième pays
d’accueil, et parfois sans possibilité de retrouver une protection dans leur premier pays
d’accueil. Ce phénomène touche plus massivement les non ressortissants de la CEDEAO
mais aussi les demandeurs d’asile sierra-léonais ou ivoiriens dans certains pays de la sous-
région (Sénégal, notamment).
Le HCR ne favorise pas non plus les mouvements irréguliers des réfugiés, à moins que ceux-
ci ne craignent pour leur sécurité ou leur vie dans leur premier pays d’asile. Pour l’agence
onusienne, les mouvements des réfugiés comportent des risques de protection additionnels
1
lorsqu’ils sont irréguliers tout en complexifiant le schéma d’assistance .
Les mouvements réguliers des réfugiés sont eux-aussi limités. Les gouvernements des pays
d’asile ne délivrent pas toujours facilement aux réfugiés des documents de voyage de la
Convention leur permettant de voyager légalement. Pour obtenir ce document, les réfugiés
reconnus doivent motiver leur choix par une lettre d’invitation ou de recommandation par
exemple et présenter, en général, un titre de transport aller-retour. Dans le cadre de
l’application et de l’interprétation du droit d’asile, la mobilité, et en particulier la migration
régulière, n’est donc pas encouragée, alors qu’elle est, du point de vue des acteurs,
activement recherchée pour reconstruire un capital social et atteindre l’autosuffisance. Cette
situation amène donc de nombreux réfugiés à migrer de manière irrégulière et sans protection.
Toutefois, le plan d’action du HCR en 10 points sur la protection des réfugiés et les migrations
mixtes », tout comme la reconnaissance de l’applicabilité des Protocoles de la CEDEAO aux
réfugiés se dirigent vers une nouvelle voie et envisagent, progressivement, la « migration
régulière » comme une nouvelle solution durable (cf. section III).
Si le retour est souvent présentée comme la solution « idéale », elle n’est, en pratique, pas
toujours privilégiée par les réfugiés qui ont reconstruit un capital social et économique dans
leur pays d’accueil après de longues années d’exil (cas des Libériens et des Sierra-léonais)
et/ou qui craignent de rentrer dans des pays encore instables (cas des Soudanais, des
Ivoiriens et des Tchadiens). Certains espèrent également obtenir une réinstallation vers un
pays occidental, tandis que d’autres se sont habitués à la vie dans les camps où l’accès aux
1
Entretien avec N. Springel, 27 août 2008, S.Terrefe, 21 août 2008.
2
HCR, 2000, Les réfugiés dans le monde. Cinquante ans d'action humanitaire, Paris, Les éditions Autrement.
36
infrastructures de base est généralement assuré. Lorsque la cessation de leur statut est
déclarée, les anciens réfugiés peuvent, en principe, obtenir un permis d’établissement selon la
procédure nationale de leur pays d’accueil. Toutefois, les démarches sont souvent longues,
coûteuses et complexes, et découragent nombre d’entre eux à les entamer. Ils se retrouvent
1
alors dans une situation irrégulière à l’instar des autres groupes de migrants.
C’est pour éviter cette situation que le HCR a développé une stratégie sous-régionale de
plusieurs années (2008-2010) pour favoriser l’intégration locale, dans sa dimension juridique,
sociale et économique des 79 000 Libériens et 14 000 Sierra-léonais n’ayant pas opté pour le
rapatriement. Dans cette perspective, l’agence onusienne a entamé des négociations avec la
CEDEAO et les gouvernements des pays d’accueil de ces deux communautés :
principalement le Libéria, le Sierra-Léone, la Guinée, la Côte d’Ivoire, la Gambie, le Ghana et
le Nigéria. Au cœur de cette stratégie, le HCR se fonde sur la reconnaissance, par la
CEDEAO, de l’applicabilité des Protocoles de la CEDEAO aux réfugiés ayant la nationalité
d’un pays membre (cf. Initiatives). Cette initiative pourrait également être élargie à l’ensemble
des réfugiés, ressortissants de la CEDEAO, ne souhaitant pas rentrer chez eux. Toutefois, elle
exigerait des gouvernements qu’ils aient une image positive des réfugiés, comme pouvant être
des agents actifs du développement et non pas un « poids » pour le pays d’accueil.
La recherche de solutions durables pour les réfugiés non ressortissants de la CEDEAO reste
par contre une question complexe et délicate. La majorité d’entre eux étant rejetée des
procédures d’asile, il tombe dans la catégorie générale de « migrants irréguliers ». Il n’existe
aucune initiative les concernant pour faciliter, par exemple, leur régularisation de leur situation
de séjour au sein de la CEDEAO et/ou pour les assister à rentrer sur une base volontaire dans
leur premier pays d’asile, et à s’y réintégrer.En ce qui concerne ceux dont le statut de réfugié a
été reconnu par un pays de la sous-région, la problématique des solutions durables se pose
de manière différenciée en fonction des nationalités. Toutefois, le rapatriement reste peu
probable pour la majorité, en particulier les Rwandais, Burundais, Congolais ou Soudanais.
Aussi la question de leur intégration locale se pose également, et nécessiterait de faire l’objet
d’une réflexion plus approfondie entre le HCR et la CEDEAO. Etant donné que leur nombre
reste peu élevé, on pourrait par exemple imaginer de faciliter leur possibilité de légaliser leur
séjour dans leur pays d’accueil voir même d’accéder à la naturalisation, même si celle-ci reste
une entreprise difficile, souvent longue et coûteuse, et parfois non acceptée par les intéressés
(la double nationalité n’étant pas acceptée dans certains pays).
1
Entretien avec B.Voss et le Commandant Diop, 30 juillet 2008.
37
CEDEAO
o L’approche commune de la CEDEAO sur la migration et son plan d’action.
o Projet pilote de la CEDEAO en matière de formation des agents frontaliers sur les Protocoles de
la CEDEAO.
o Projet pilote de suivi de la libre circulation aux frontières dans 8 Etats membres.
OIM
o Coopération technique continue en matière de définition de politiques migratoires et de gestion
des migrations conformes au Protocoles de la CEDEAO et aux droits des migrants. Ebauche
d’une politique migratoire, entre autres, au Nigéria, au Ghana et en Gambie.
o Depuis 2002, projet de recueil de données et d’analyse comparative des législations nationales
en matière de migration.
HCR
o Travail continu d’expertise juridique en matière de renforcement des systèmes d’asile et de
protection dans le cadre de la gestion des flux migratoires mixtes, conformes aux instruments
juridiques internationaux sur l’asile.
OCDE (CLUB SAHEL) et CEDEAO
o Développement de propositions concrètes sur des plans régionaux d’aménagements et de
développement du territoire, tenant compte des évolutions démographiques, migratoires et
économiques à venir.
UE et Gouvernements
o Accords bilatéraux sur la réadmission et le renforcement des contrôles aux frontières
(comprenant une aide financière en matière d’équipements).
o Renforcement des patrouilles maritimes avec l’appui de l’agence FRONTEX (Sénégal,
Mauritanie, Cap Vert, Guinée Bissau).
o Opérations de démantèlement des réseaux de passeurs (Sénégal, Mauritanie).
OIM
o Programme sous-régional de gestion des contrôles aux frontières (Sierra-Leone, Guinée ;
Sénégal).
o Campagnes de sensibilisation sur les risques de la migration irrégulière (Sénégal ; Mali ;
Gambie).
o Formations et création d’emplois pour la jeunesse (Guinée ; Sierra-Leone).
BIT
o Programme sous-régional de soutien à l’emploi des jeunes et d’appui à la formation
professionnelle.
ONG
o Associations locales de lutte contre l’immigration irrégulière : exemple du collectif des femmes
de Thiaroye-sur-mer (Sénégal) contre l’immigration clandestine (les femmes de cette localité,
ayant perdu leurs fils morts ou disparus en mer, se sont engagées dans des activités de
sensibilisation contre la migration irrégulière, se sentant elles-mêmes coupables d’avoir
1
encouragé leurs enfants à partir .
o Propositions pour renforcer les contrôles des entreprises de pêches étrangères qui détruisent
les réserves marines et concurrencent la pêche artisanale.
Gouvernements
1
E.Bouilly, 2008. « Les enjeux féminins de la migration masculine », Politique Africaine, n°109.
38
o Efforts pour la mise en place de législations nationales sur l’asile là où elles font encore
défaut.
o Efforts pour réduire la durée des récépissés de demande d’asile.
HCR
o Soutien les gouvernements en matière de détermination du statut de réfugiés afin de permettre
de mieux distinguer les migrants des personnes en besoin de protection internationale.
o Définition d’un plan d’action en 10 points pour la gestion des flux migratoires mixtes.
o Formations et sensibilisation des douaniers, police, garde frontières, étudiants et des
parlementaires sur la protection internationale et l’asile.
o Travail de plaidoyer pour des procédures d’asile rapide, juste, équitables et efficaces.
o Soutien au développement d’ONG locales spécialisées dans le conseil juridique et la défense
des droits des migrants.
o Création de centres sociaux pour favoriser l’intégration des réfugiés urbains (Mali).
ONG
o Mise en place d’un réseau sous-régional pour les réfugiés et les personnes déplacées :
WARIPNET. Ayant son siège à Dakar, ce réseau rassemble une myriade d’ONG nationales,
d’activistes et de juristes spécialisés dans les droits de l’homme et le droit d’asile et effectue un
travail de plaidoyer pour des procédures d’asile plus équitables et pour institutionnaliser le
conseil juridique
o ONG nationales de défense de droits de l’homme, comprenant généralement une branche
1
spécialisée dans l’asile et la migration .
CEDEAO
o Mémorandum sur l’égalité du traitement entre réfugiés et les autres citoyens ressortissants de la
CEDEAO en matière de liberté de circulation, de résidence et d’établissement (août 2007).
Gouvernements et HCR
o Opérations de rapatriement et de réintégration pour les Libériens et les Sierra-léonais achevées
et opérations en cours pour les Togolais et Mauritaniens.
o Programmes de réinstallations en faveur des Sierra-léonais et Libériens.
o Définition d’une stratégie régionale pour l’intégration locale des réfugiés Sierra-Léonais et
Libériens. Dans ce cadre, signature d’un accord multipartite entre le HCR, la CEDEAO, l’Etat
d’accueil nigérian et les Etats d’origines Libéria et Sierra-Léone pour faciliter l’intégration des
réfugiés.
o Facilitation de la délivrance de permis de résidence aux réfugiés ressortissants de la CEDEAO
et abaissement du coût à 40 dollars par an (Bénin).
o Programmes de sensibilisation auprès des réfugiés sur l’accès à la naturalisation et/ou à la
double nationalité (Bénin ;Guinée ; Libéria ; Togo ).
1
Pour une liste des ONG africaines spécialisées dans la défense des droits de l’homme, voir : http://www.refugee-
rights.org/NGODirectory/ListofOrganizations.htm.
39
d’assurer leur renouvellement.
Il est également recommander au HCR de mettre en place une unité régionale de coordination pour
faciliter l’intégration locale des réfugiés.
ONG
o Assistance humanitaire fournie aux migrants interceptés en mer par les organisations nationales
de la Croix Rouge (Espagne, Sénégal, Mali, Burkina).
o Assistance au retour et à la réintégration des expulsés de l’Europe fournie par CARITAS,
GRDR, PARI, GRED (Sénégal, Mauritanie, Mali, Burkina-Faso).
o Emergence et multiplication d’associations locales et de groupements d’intérêts économiques,
constitués par les migrants expulsés pour l’aide à la réinsertion et la sensibilisation (Sénégal,
3
Mali, Mauritanie) ou par les femmes de « victimes » ou de « disparus ».
CEDEAO - UE
o Plan d’action de Ouagadougou contre la traite des humains (2002).
Gouvernements
o Accords bilatéraux pour collaborer au rapatriement des victimes et l’extradition des trafiquants
(entre la Côte d'Ivoire et le Mali, entre le Bénin et le Gabon, et, entre le Ghana, le Togo, le Bénin
et le Nigéria.
o Programme sous-régional et plans nationaux pour la lutte contre le trafic des enfants, le
renforcement des législations relatives au trafic humain et la réintégration des victimes (Bénin,
Mali, Togo, Côte d’Ivoire, Gambie, Libéria).
OIM
1
Pour un recueil de bonnes pratiques en matière de retours volontaires, voir aussi :
http://dialogueuroafricainmd.net/archivos/FR_bonnes_pratiques_en_matiere_de_retours_volontaires_a.traore.pdf.
3
Pour plus de détails, voir Marx, N. (2008), E.Bouilly (2008) et Ndion, B (2006) pour le nom des associations au
Sénégal ; Roman, F. (2008) pour le Mali ; Choplin, A, (2005) pour la Mauritanie.
40
o Programme sous-régional de sensibilisation et de lutte contre le trafic humain et d’aide au retour
et à la réinsertion des victimes de la traite.
ONUDC
o Etude sur les mesures pour combattre le trafic d’être humains au Bénin, Burkina-Faso, Ghana,
Niger et Togo (2005).
o Programme « impact » de renforcement des capacités du système de justice pénale en matière
de lutte contre le trafic illicite de migrants au nord et à l’ouest de l’Afrique.
OIT
o Organisation de séminaires à l’échelle régionale sur l’assistance aux victimes de la traite des
êtres humains en Afrique de l’Ouest (Dakar, mai 2007) ayant pour objectif de renforcer les
contacts et l’échange d’expériences entre les acteurs clés de la lutte contre la traite des êtres
humains (Ministères en charge de la lutte contre la traite, autorités policières et judiciaires ainsi
que représentants de la société civile).
o Organisation de séminaires contre le trafic des enfants à l’échelle nationale et différents projets
d’investigation (Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Ghana, Mali, Nigéria, Togo).
ONG
o Plan d’action du forum de la société civile euro-africaine de Lisbonne (2007) en matière de
traîtres des humains, avec une attention particulière pour le trafique des femmes et des enfants.
o Organisation de débats publics, distribution d’outils didactiques, réinsertion des victimes de la
traîte des humains par la société civile à l’échelle nationale.
o Plan d’action développé par Anti-slavery International ; réseaux d’ONG locales travaillant sur la
sensibilisation et la réinsertion des victimes.
OIM
o Programme Migration pour le développement en Afrique (MIDA), consistant à mobiliser les
diasporas et les transferts d’argent en faveur du développement et d’investissements productifs
(Bénin, Burkin Faso, Sénégal, etc.).
ONG
o Multiples ONG engagées (GRDR, Volontaires du progrès, ENDA Tiers-monde, CIMADE, etc).
o Multiples associations de la diaspora investies dans le développement dans les zones de
départ.
41
9- Création d’opportunités de migration régulière
UE et gouvernements
o Organisations de migrations saisonnières légales vers l’Espagne (Sénégal, Mali, Mauritanie).
o Partenariat pour la mobilité avec la Cap Vert.
o Centre d’informations sur la migration légale (Bamako).
BIT
o Assistance aux gouvernements en matière de présélection des candidats à la migration
« choisie » à destination de la France et de l’Espagne (Sénégal).
o Réflexion en cours sur une stratégie régionale pour la protection des différents groupes de
travailleurs migrants à risques (femmes, saisonniers, agricoles, irréguliers, domestiques).
1
o A l’échelle internationale, le BIT a également développé un cadre multilatéral pour une
migration de main d’œuvre basée sur le droits, afin d’aider les gouvernements et autres
partenaires à gérer la migration de main d’œuvre tout en protégeant les droits des migrants
travailleurs.
On observe une multiplication des initiatives qui ne sont pas toujours coordonnées entre elles,
et parfois contradictoires. Cette multiplication des initiatives entraîne aussi une multiplication de
plans d’action, de recommandations et des « mises en réseaux » qui restent trop souvent
lettres mortes, par manque de mécanismes de suivi et d’évaluation mais aussi par manque de
moyens, de temps et de ressources humaines pour les mettre en oeuvre. Dans la sous-région,
les mêmes personnes sont en charge de multiples dossiers et passent parfois plus de temps
dans les réunions et les conférences, que dans le travail de mise en œuvre et de suivi.
Les initiatives sont essentiellement orientées vers les flux Sud-Nord et vers la problématique
des migrations « irrégulières », ce qui explique aussi la concentration des activités dans les
pays dits de « transit » par rapport au reste de la sous-région.
En terme de moyens (financiers) engagés, les investissements sont essentiellement orientés
vers le contrôle et la sécurisation des frontières externes, au détriment d’actions permettant de
renforcer le respect des droits des migrants et des droits des réfugiés aux frontières externes
de la sous-région.
La focalisation sur les mouvements Sud-Nord fait que peu de réponses ont été développées
pour renforcer la protection des migrants et des réfugiés circulant au sein de la CEDEAO et
faisant face à de nombreux problèmes de protection aux frontières et/ou dans leur pays
d’accueil. Parmi eux, se trouvent également des demandeurs d’asile et des réfugiés non
ressortissants de la CEDEAO qui opèrent des mouvements secondaires.
1
http://www.ilo.org/public/english/protection/migrant/download/multilat_fwk_fr.pdf.
42
Si la volonté de favoriser l’intégration locale et la régularisation des réfugiés statutaires
ressortissants de la CEDEAO ne peut être que saluée, elle risque de renforcer, à terme, les
inégalités entre différents groupes de réfugiés et de migrants.
Deux groupes sont particulièrement à risques de se retrouver sans assistance ni protection :
o les migrants, ressortissants de la CEDEAO, dont les demandes d’asile ont été rejetées par un
pays de la CEDEAO : il leur faudrait également avoir accès à une assistance pour régulariser
leur situation de séjour dans le cadre de l’application des Protocoles de la CEDEAO.
o les réfugiés non-ressortissants de la CEDEAO dont les demandes d’asile ont été rejetées pour
cause de « mouvements secondaires ».
Un ensemble de problèmes « structurels » rend quoiqu’il en soit, difficile la mise en œuvre d’un
certain nombre de ces initiatives :
o La faiblesse des moyens des administrations, qui n’est pas seulement liée à un manque de
formation de ses agents, mais aussi à des dysfonctionnements plus généraux (bas salaires et
conditions de travail difficiles entraînant le prélèvement de taxes informelles).
o La non application des protocoles II et III de la CEDEAO et, de manière générale, la faible
capacité des Etats à imposer leurs législations nationales sur l’ensemble de leur territoire (cf.
nombreuses études attestant de cela).
o Le manque d’opportunités économiques, et parfois la saturation du secteur informel dans
certains pays d’immigration parallèlement à une croissance démographique galopante ; la
montée, dans ce contexte, de la xénophobie et l’assimilation croissante de certains
réfugiés/migrants à la criminalité.
o Le fait que les politiques d’asile et de recherche de solutions durables soient essentiellement
basées sur la volonté de « sédentariser » les réfugiés, alors que la mobilité et la dispersion des
familles entre diverses localités sont au cœur des stratégies de survie et de recherche de
protection mises en œuvre par les populations ouest-africains.
43
Section 4 : Recommandations
Réfugiés non ressortissants CEDEAO : combiner intégration locale, retour vers les
premiers pays d’asile et rapatriement volontaire
Plaidoyer auprès des autorités du pays d’accueil pour l’obtention d’un statut de résident de
longue de durée dans leur pays d’accueil permettant aux réfugiés non ressortissants de la
CEDEAO de jouir de droits similaires aux ressortissants CEDEAO tout en conservant leur
nationalité d’un pays tiers à la CEDEAO.
Pour les réfugiés qui le souhaitent, faciliter le retour librement consenti vers le premier pays
d’asile en collaboration avec les autorités de ce-dernier et les institutions internationales (OIM,
HCR). Dans ce cadre :
Renforcer les activités préparatoires au rapatriement, notamment par un renforcement
de l’accès à la documentation adéquate (acte de naissance pour les enfants nés dans
le pays d’accueil).
Améliorer la communication avec les réfugiés, par des séances de conseil individuel les
informant des modalités du retour et de l’assistance.
Renforcer les activités de réintégration dans le pays d’origine ou/et une bourse de
réintégration pour les rapatriés octroyés sur place en étroite collaboration avec des
ONGs locales/internationales de développement ainsi que des organisations
internationales et agences de développement.
Créer dans chaque pays Membre de la CEDEAO une cellule légale d’information et de
conseils aux rapatriés dans le pays de retour composés de membres du gouvernement
et de travailleurs d’ONGs et au besoin, d’un personnel d’une organisation
intergouvernemental aux fins de faciliter le volet légale de la réintégration locale des
rapatriés.
Poursuivre les programmes de réinstallation en faveur des non ressortissants de la CEDEAO
dans une perspective de partage du fardeau.
44
le droit, ciblant à la fois les réfugiés et les populations d’accueil, et mobilisant une diversité
d’acteurs.
Favoriser le renforcement des infrastructures locales et services sociaux de base dans les zones
accueillant des réfugiés, plutôt que la mise en place d’infrastructures parallèles destinées aux
réfugiés, en mobilisant une diversités d’acteurs.
45
Promouvoir et mettre en place des services d’assistance (psychosociale) aux migrants irréguliers
et de conseil juridique pour aider à la régularisation de leur séjour et/ou faciliter le retour
volontaire dans le pays d’origine (ou un pays tiers).
Appuyer le développement d’un réseau sous régional d’appui aux migrants à travers des
structures existantes aux fins d’assurer une meilleure coordination de l’aide au migrant et un
suivi du respect des droits des migrants au sein de l’espace CEDEAO.
Pour les demandeurs d’asile déboutés au motif qu’ils se sont déjà réfugiés dans un autre pays,
faciliter leur établissement sur place et/ou leur retour volontaire et leur réintégration vers le
premier pays d’asile en collaboration avec les autorités d’asile du premier pays, du HCR et de
l’OIM.
Pour faciliter le retour librement consenti des demandeurs d’asile déboutés (ressortissants
CEDEAO ou non), mettre en œuvre un protocole d’accord (Mémorandum of Understanding)
entre l’OIM et le HCR.
46
acteurs ciblés par les activités mises en œuvre, afin de tenir compte de leur situation, de leurs
attentes et surtout de leurs suggestions.
Renforcer le dialogue et la coordination avec les acteurs de la société civile impliqués dans le
domaine de l’asile et de la migration.
47
ANNEXE I- Plan d’actions sous-régionaux
1
I- Plan d’Action de l’Approche commune sur la migration de la CEDEAO
(iv) Actions visant la lutte contre les migrations irrégulières et la traite des êtres humains :
o Lutte contre les migrations irrégulières et la traite des êtres humains.
o Renforcement du cadre de dialogue entre la CEDEAO, les pays d’accueil et les Pays de
transit.
o Renforcement des Capacités de Gestion des Migrations.
o Renforcement du système de protection et d’assistance aux victimes de la traite des
êtres humains.
(v) Action visant la protection des droits des migrants, des demandeurs d’asile et des réfugiés.
II- Plan d’Action de Ouagadougou de lutte contre le trafic des êtres humains, en
2
particulier des femmes et des enfants
Le Plan d’Action de Ouagadougou de lutte contre le trafic des êtres humains prévoit (i) de
lutter contre le trafic d’êtres humains dans et entre Etats ; (ii) de baser ces mesures de lutte
sur le respect des droits humains et la protection des victimes, tout en suivant les directives du
Protocole des Nations Unies pour la prévention, la suppression et la punition du trafic d’êtres
humains, en particulier des femmes et des enfants ; (iii) de protéger les femmes et les filles
par des lois nationales adéquates et d’adopter la perspective genre dans la mise en œuvre
des mesures de prévention et de lutte du trafic d’êtres humains ; (iv) d’agir sur les facteurs
favorisant le développement du trafic d’êtres humains tel que la répartition inégale des
richesses, le chômage, les conflits armés, la dégradation de l’environnement, la mauvaise
gouvernance, la corruption, le manque d’éducation et la violation des droits humain y compris
la discrimination.
1
Commission de la CEDEAO, 2008. « L’Approche Commune de la CEDEAO sur la Migration », 33ème Session
ordinaire de la Conférence des Chefs d’Etat et de Gouvernement, Ouagadougou, 18 jan. 2008.
2
Ouagadougou Action Plan to Combat Trafficking in Human Beings, Especially Women and Children, 2006, Tripoli le
22-23 nov. 2006.
48
Le Plan d’Action encourage ainsi les Etats à :
prévoir et anticiper le développement du trafic d’êtres humains par différentes
mesures telles que la promotion de l’éducation, la formation, et l’embauche féminine,
la promotion des droits des enfants, l’engagement des médias, l’enregistrement des
naissances, l’amélioration des conditions de vie, le soutien humanitaires, l’assistance
aux victimes, la sensibilisation contre les pratiques culturelles archaïques ;
assister les victimes par des politiques adéquates, la mise en place de mécanismes
de détection des victimes et de protection et l’assistance médicale et psychologique ;
adopter des structures législatives et des politiques de développement en ratifiant les
textes internationaux et en formulant des politiques nationales, de les mettre en
pratique, de prendre des mesures pour combattre le crime organisé et punir les
trafiquants ;
coopérer et coordonner leurs actions, se documenter, prévoir le rapatriement et la
réintégration durable, développer des plans d’actions locaux.
III- Recommandations de la CEDEAO sur l’égalité de traitement entre les réfugiés et les
autres citoyens des Etats membre de la CEDEAO dans l’exercice de la liberté de
1
mouvement et du droit de résidence et d’établissement
La CEDEAO :
réaffirme que tous les réfugiés ressortissants d’un Etat membre de la CEDEAO
continuent d’en bénéficier la citoyenneté et peuvent ainsi jouir de la totalité des droits
accordés par les protocoles de la CEDEAO sur la liberté de mouvement, l’accès à la
résidence et à l’établissement sur le territoire de la CEDEAO ;
demande aux pays d’origine des réfugiés de délivrer un document de voyage valide
(passeports CEDEAO, carte d’identité nationale) à tous leurs ressortissants résidants
dans un autre Etat membre de la CEDEAO qui en formulent la demande ;
demande aux pays hôtes de délivrer des permis de résidence aux réfugiés originaires
d’un Etat membre de la CEDEAO et résidants sur leur territoire à un coût réduit ;
demande aux Etats membres de respecter les clauses du Protocole définissant la
durée du permis de résidence à trois ans avec la possibilité de le renouveler. Le non-
renouvellement ne devant être décidé que sur pied des prescriptions mentionnées
dans les protocoles, à savoir pour cause de sécurité nationale, d’ordre public ou de
santé et moralité publiques ;
demande au HCR d’établir une unité de gestion régionale pour l’intégration locale, afin
de faciliter l’acquisition du permis de résidence CEDEAO pour les réfugiés et
d’assister les Etats membres dans l’identification des réfugiés ; de promouvoir les
possibilités des protocoles de la CEDEAO et des lois et règlements nationaux
concernant la résidence et l’emploi ; de s’assurer de la conformité entre les clauses de
résidence et d’établissement dans les protocoles de la CEDEAO, et les lois nationales
de naturalisation ; de sensibiliser les réfugiés aux conditions d’accès aux permis de
résidence selon les protocoles de la CEDEAO ; de surveiller la délivrance et le
renouvellement des permis de résidence et passeports CEDEAO aux réfugiés de la
sous-région, et d’encourager le transfert des cas appropriés à la Court de Justice de la
Communauté.
1
ECOWAS Commission, 2007. « Equality of treatment for refugees with other citizens of Member States of ECOWAS
in the exercise of Free Movement, Right of Residence and Establishment » Meeting of the Committee on Trade,
Customs, Immigration, Accra 25-27 sept. 2007.
49
ANNEXE II- Note sur la méthodologie
Cette étude s’appuie sur une analyse de la vaste littérature existante sur les migrations ouest-
africaines ainsi que sur une enquête de terrain de deux mois et demi au Sénégal et au Ghana.
Ces deux pays ont été sélectionnés car ils sont à la fois des pôles d’immigration, d’émigration
et de transit, et que toutes les nationalités de la sous-région mais aussi hors de la sous-région
s’y côtoient et sont donc accessibles. Etant donné les contraintes de temps, ces deux pays
sont par ailleurs facile d’accès et accueillent d’importantes représentations et délégations des
acteurs impliqués dans la gestion de la migration et de l’asile.
Les enquêtes se sont essentiellement déroulées en milieu urbain, à Dakar et à Accra de mi-
juillet à fin septembre 2008. Quelques entretiens informels ont également été menés à Saint-
Louis et au camp de Budumbura au Ghana. Dans un souci de triangulation des données, les
enquêtes ont ciblé l’ensemble des acteurs concernés par la question migratoire dans la sous-
région (cf. la liste détaillée ci-dessous) :
o acteurs étatiques : Ministères, Comités nationaux d’éligibilité, forces de l’ordre, et
représentants de la CEDEAO ; ambassades de France et d’Espagne ;
o représentants d’organisations internationales (HCR, OIM, OIT) ;
o représentants d’organisations non gouvernementales (ONG sénégalaises et
ghanéennes, Amnesty International, Caritas) ;
o chercheurs et universitaires (IRD-Sénégal ; Université du Ghana) ;
o des migrants et réfugiés ressortissants de la CEDEAO (Sierra-léonais, Ivoiriens,
Togolais, Libériens, Ghanéens, Sénégalais) et non ressortissants de la sous-région
(Tchadiens, Soudanais).
Parmi ces-derniers, en moyenne, 9 personnes par nationalité ont été interviewées pour un total de 91
entretiens. Certaines ont demandé l’asile et se trouvent à différentes étapes de la procédure
(demandeurs d’asile en 1ère, 2ème ou 3ème instance, réfugiés statutaires, prima facie, déboutés),
tandis que d’autres sont restées distantes des procédures étatiques. D’autres encore ont été expulsées
d’Europe ou interceptées au cours de leur voyage et/ou se sont reconverties en tant que « passeurs ».
La grande majorité se trouvait sans papier d’identité valide.
50
ANNEXE III- Note sur les concepts
1-Migrations Mixtes
Dans la terminologie du HCR, cette expression désigne des mouvements migratoires -
généralement irréguliers - qui comprennent des personnes empruntant les mêmes itinéraires
et les mêmes moyens de transports, mais qui se déplacent pour « différentes raisons » et
avec des « besoins de protection différents »1. Pour le HCR, il est important que, au sein de
ces mouvements, les « réfugiés » et les « demandeurs d’asile », au sens de la Convention de
Genève et des autres instruments juridiques internationaux relatifs aux réfugiés, soient
identifiés, ainsi que les personnes ayant des « besoins spécifiques de protection », tels que
les personnes victimes de la traite des êtres humains ou les enfants non accompagnés.
En utilisant cette nouvelle terminologie, le HCR souhaite attirer l’attention des gouvernements
sur leurs obligations internationales en matière de protection internationale et de non-
refoulement. L’agence onusienne déplore, en effet, que la gestion des migrations et des
contrôles aux frontières réponde, de plus en plus, à des préoccupations sécuritaires. Dans
certains pays, il est fréquent que des demandeurs d’asile soient déportés avant même de
pouvoir déposer leur demande. De même, les personnes interceptées en mer au large des
côtes ouest-africaines n’ont généralement pas la possibilité de déposer une demande d’asile
et sont directement renvoyées vers leur dernier pays de transit et/ou vers leur pays d’origine.
Ainsi, le HCR appelle à la création d’espaces de « protection » au niveau des frontières et de
leur gestion, afin de « filtrer » les personnes ayant des besoins de protection internationale,
2
ainsi qu’au respect des droits humains .
La notion de migration « mixte » fait aussi référence à la complexification des facteurs à
l’origine des mobilités humaines. Très souvent, les mobilités répondent à la fois à des
préoccupations politiques, économiques, sociales mais aussi culturelles. Cette « mixité » des
facteurs, associée à une volatilité et une circularité croissante des mouvements, constitue un
véritable défi pour le droit international des réfugiés qui a été élaboré suivant des critères bien
précis, à une époque historique bien spécifique. La difficulté à établir des distinctions entre
« réfugiés » et « migrants » contribue, entre autres facteurs, à l’attitude de fermeture des
gouvernements, qui tendent à durcir les conditions d’entrée sur leurs territoires et à considérer
toutes les personnes en situation irrégulière comme un danger potentiel sur leur stabilité
politique ou économique.
Nouvelle, et parfois non connue, cette notion de « migration mixte » fait souvent l’objet de
multiples interprétations par les acteurs institutionnels impliqués dans le domaine de l’asile et
de la migration. Elle est souvent comprise comme faisant référence uniquement aux
mouvements migratoires irréguliers Sud-Nord alors que la même problématique se pose entre
pays du Sud. De plus, elle est perçue, par certains, comme un nouveau paradigme utilisé par
le HCR pour justifier une extension de son mandat, et par d’autres, comme une notion risquant
d’accentuer encore plus les inégalités entre différentes catégories de personnes.
2-Migration irrégulière
Migration non conforme aux normes ou aux procédures établies par les États pour gérer de
manière ordonnée les flux migratoires et les conditions d’établissement des étrangers.
En Afrique de l’Ouest, la grande majorité des mouvements s’est toujours effectuée de manière
irrégulière ou encore « informelle », tout simplement parce que la plupart des Etats membres
de la CEDEAO ne se sont pas dotés, n’ont pas été en mesure et/ou n’ont pas souhaité mettre
en œuvre des procédures établies de gestion des mouvements migratoires. Cette politique de
« laissez faire » a eu des effets positifs en laissant les flux s’organiser suivant leurs propres
1
HCR, Asylum & Migration, http://www.unhcr.org/cgi-bin/texis/vtx/asylum?page=homeconsulté en Sep 2008.
2
HCR, Interview avec E.Feller, http://www.unhcr.org/cgi-bin/texis/vtx/asylum?page=interview consulté en Septembre
2008. Voir aussi : HCR, 2007, International migration, refugee protection and durable solution.
51
logiques (historiques, familiales, ethniques, économiques et politiques) et en participant à
instaurer une dynamique d’ouverture et de brassages de population dans la sous-région. Cet
héritage explique aussi pourquoi la notion de « migrations irrégulières » a été, pendant
longtemps, très peu utilisée dans les milieux politiques et médiatiques de la sous-région.
Par contre, l’expression « migration clandestine » est aujourd’hui omniprésente. Synonyme de
« migration irrégulière », elle fait uniquement référence aux personnes en partance vers
l’Europe, et empruntant des itinéraires « spectaculaires » parce qu’extrêmement dangereux.
Ultra médiatisée et politisée, cette notion ne se réfère donc qu’à une seule forme de mobilité
irrégulière, qui est dix fois moins importante que les mouvements irréguliers intrarégionaux.
Dans ce rapport, nous avons pourtant montré que les mouvements irréguliers intrarégionaux,
s’ils ont une dimension positive, présentent, eux aussi, des enjeux de protection. Les
demandeurs d’asile, tout comme les réfugiés reconnus, peuvent devenir des « migrants
irréguliers » dès lors qu’ils ne disposent pas de pièces d’identité valides ou reconnues par les
autorités et de moyens financiers nécessaires pour « négocier » leur protection. Par ailleurs,
les demandeurs d’asile déboutés deviennent, eux aussi, des migrants en situation irrégulière.
3- Mouvements secondaires
Dans le vocabulaire du HCR, les « mouvements secondaires » désignent les déplacements de
réfugiés ayant déjà obtenu une reconnaissance dans un premier pays d’accueil. Les raisons
de leurs déplacements peuvent être de deux types ; soit la personne cherche à améliorer sa
situation économique par la migration, soit elle est contrainte de fuir une seconde fois suite par
manque de protection effective et de sécurité dans le premier pays d’asile. Dans l’un comme
dans l’autre cas, certains gouvernements de la sous-région interprètent ce type de mobilité
comme relevant d’une simple recherche d’opportunités économiques et rejettent les
demandes.
Le HCR distingue ces mouvements des trajets des demandeurs d’asile ayant traversé un ou
plusieurs pays tiers où il aurait pu solliciter la qualité de réfugié, avant d’arriver dans un autre
Etat où il dépose sa première demande d’asile. Les raisons de ces derniers mouvements sont
généralement liées au manque d’information concernant les structures d’asile, au désir de
s’éloigner au maximum de la zone de fuite, et/ou à la volonté d’atteindre un pays stable où
construire son avenir. En droit international, il n’existe pas d’obligation pour une personne
demander la protection à la première occasion effective ou dans un premier pays tiers sûr
traversé. En pratique, certains Etats d’asile en Afrique utilisent cependant le principe de
solidarité entre Etats pour rejeter d’emblée la demande d’asile de l’intéressé au motif qu’il a
traversé un ou plusieurs pays tiers sûr où il aurait raisonnablement pu solliciter la protection.
4-Traite des êtres humains
Recrutement, transport, transfert, hébergement ou prise en charge de personnes en recourant
à la menace, à la force ou à d’autres formes de contrainte. La traite est souvent liée au
commerce sexuel et enfreint les droits de l’homme. Elle englobe l’enlèvement, la fraude, la
tromperie, l’abus de pouvoir ou l’utilisation de la violence contre quelqu’un qui se trouve dans
une position vulnérable. Donner ou recevoir des avantages en espèces ou en nature à des
fins d’exploitation en obtenant le consentement d’une personne qui en domine une autre est
aussi une forme de traite (cf. la Convention des Nations-Unies sur la criminalité transnationale
organisée et ses protocoles).
5-Trafic illicite de migrants
Un type de mouvement de migrants, voulu par ces derniers, et réalisé généralement contre le
versement d’une somme d’argent en échange de services fournis par des passeurs. Cette
activité peut relever de l’exploitation et être dangereuse, voire mortelle, mais elle n’a pas lieu
sous la contrainte au même sens que la traite (cf. Protocole contre le trafic illicite de migrants
par terre, air et mer).
52