La conscience de soi semble être une réalité évidente et
fondatrice
La conscience de soi paraît être ce par quoi commence toute expérience humaine. Elle désigne
la capacité qu’a un individu de se représenter lui-même comme un sujet distinct, pensant et
sentant. Cette expérience immédiate de soi se manifeste dès que nous disons « je ». Lorsque je
ressens une émotion, un désir, une douleur ou une pensée, je suis capable de dire que cela
m’appartient, que c’est moi qui le ressens. En cela, la conscience de soi semble incontestable.
Cette idée a été formulée de manière radicale par René Descartes dans sa célèbre formule : «
Je pense, donc je suis ». Pour le philosophe, le doute radical peut tout remettre en question —
les sens, le monde extérieur, voire le corps —, mais il ne peut remettre en cause le fait qu’un
sujet pense. Même si tout le reste est illusion, le fait de penser prouve l’existence de soi en
tant que sujet pensant. Ainsi, la conscience de soi apparaît comme une vérité indubitable,
première.
De plus, la conscience de soi est ce qui rend possible notre identité personnelle : elle nous
permet de nous reconnaître comme la même personne à travers le temps. John Locke,
philosophe empiriste du XVIIe siècle, voyait la conscience de soi comme le fondement de
l'identité personnelle : c’est parce que je me souviens de mes actions passées et que je me les
approprie que je suis la même personne aujourd’hui qu’hier.
Enfin, la conscience de soi est indispensable à la responsabilité morale et juridique. Seul un
être conscient de ses actes peut être tenu pour responsable. L’idée de culpabilité ou de mérite
suppose que nous savons ce que nous faisons et que nous l’assumons.
II. La conscience de soi peut être mise en doute : elle est
partielle, biaisée, voire illusoire
Si la conscience de soi semble évidente, de nombreux penseurs ont montré qu’elle est en
réalité fragile et souvent illusoire. Nous croyons nous connaître, mais nous ignorons une
grande part de nous-mêmes. Ce que nous appelons "conscience" pourrait n’être qu’une
surface trompeuse, masquant des forces profondes, inconscientes.
C’est ce que soutient Sigmund Freud, père de la psychanalyse. Selon lui, la conscience de
soi n’est que la partie émergée de l’iceberg : la majeure partie de notre vie psychique est
inconsciente. Nos désirs, nos pulsions, nos traumatismes refoulés influencent nos
comportements sans que nous en ayons conscience. L’exemple du rêve, du lapsus ou de l’acte
manqué montre que notre esprit obéit à des logiques qui nous échappent. Ainsi, nous nous
croyons libres et lucides, alors que nous sommes largement déterminés par des causes
inconscientes. La conscience de soi serait donc une illusion rassurante, mais fausse.
De même, Jean-Paul Sartre souligne que l’homme peut se mentir à lui-même par mauvaise
foi : il s’invente des justifications, se fuit, refuse de voir ce qu’il est réellement. Par exemple,
une personne qui refuse d’admettre qu’elle est jalouse ou peureuse peut construire un récit
faux sur elle-même. L’être humain se fabrique un personnage social, une image de lui-
même, sans être vraiment lucide sur sa propre réalité.
Enfin, certains philosophes comme Nietzsche vont encore plus loin : pour lui, la conscience
est un produit secondaire, une sorte de fiction sociale utile à la communication, mais
incapable de saisir les instincts profonds qui nous animent. Ce que nous croyons être « nous-
mêmes » n’est peut-être qu’un masque, une construction artificielle.
III. La conscience de soi, bien qu’imparfaite, peut se
construire : ce n’est pas une illusion mais un processus
Il serait excessif de conclure que la conscience de soi n’est qu’une illusion sans valeur. Certes,
elle est partielle et sujette à l’erreur, mais cela ne signifie pas qu’elle est totalement fausse.
Elle peut être approfondie, enrichie et clarifiée au fil de l’expérience, de la réflexion et de
l’analyse.
Loin d’être un don immédiat, la conscience de soi peut être conçue comme une tâche ou un
idéal régulateur, selon l’expression de Kant. Cela signifie que, même si nous ne sommes
jamais complètement transparents à nous-mêmes, nous pouvons progresser vers une meilleure
compréhension de nous-mêmes. L’introspection, la psychanalyse, l’écriture personnelle, ou
même le dialogue avec autrui peuvent nous aider à prendre conscience de nos contradictions,
de nos désirs profonds, ou de nos mécanismes de défense.
C’est ce que propose en partie Sartre : pour lui, la conscience n’est pas une chose stable, mais
une conscience en devenir, qui se définit par ses projets, ses choix, et sa relation aux autres.
Dans L’Être et le Néant, il affirme que l’homme n’est jamais totalement ce qu’il est — il se
dépasse toujours — mais il est capable de se révéler à lui-même à travers l’action.
Par ailleurs, le regard d’autrui peut jouer un rôle essentiel dans cette construction de soi.
Dans l’expérience du miroir ou dans le regard des autres, l’individu peut accéder à une image
de lui-même qu’il ne percevait pas seul. Même si ce regard peut être déformant, il permet une
prise de conscience qui enrichit l’identité personnelle.
Ainsi, la conscience de soi n’est ni une illusion totale, ni une transparence absolue. Elle est
limitée, certes, mais perfectible. Elle suppose un effort, une lucidité, une volonté de vérité.
Elle est ce qui nous permet de nous poser la question : qui suis-je vraiment ?
Conclusion partielle de cette partie :
La conscience de soi est une réalité relative, un chemin vers soi, pas une illusion au sens
strict. L’erreur serait de croire qu’elle est parfaite ; mais l’erreur inverse serait de penser
qu’elle est impossible.