0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
13 vues8 pages

Lambert 4000

La conférence de Maurice Lambert aborde l'histoire de la traduction et de l'écriture sumérienne, la première langue écrite, qui a émergé il y a environ 4000 ans. Il décrit comment l'écriture a été inventée pour des raisons économiques et a évolué pour inclure des textes religieux et littéraires, tout en soulignant l'importance des lexiques et des dictionnaires dans la transmission de cette langue. Lambert met en lumière le rôle central de la langue sumérienne dans le développement de la bureaucratie et de la culture mésopotamienne, ainsi que son influence durable même après la disparition des Sumériens.

Transféré par

joaprive
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
13 vues8 pages

Lambert 4000

La conférence de Maurice Lambert aborde l'histoire de la traduction et de l'écriture sumérienne, la première langue écrite, qui a émergé il y a environ 4000 ans. Il décrit comment l'écriture a été inventée pour des raisons économiques et a évolué pour inclure des textes religieux et littéraires, tout en soulignant l'importance des lexiques et des dictionnaires dans la transmission de cette langue. Lambert met en lumière le rôle central de la langue sumérienne dans le développement de la bureaucratie et de la culture mésopotamienne, ainsi que son influence durable même après la disparition des Sumériens.

Transféré par

joaprive
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

Maurice Lambert

LA TRADUCTION IL Y A 4000 ANS


Extrait d’une conférence prononcée à Paris le 30 novembre 1963
devant la Société Française des Traducteurs

Monsieur André Parrot, Membre de l’Institut de France, a publié récemment un ouvrage


intitulé «Sumer»; les images sont étonnantes, le texte ne l’est pas moins.
Sumer est la patrie de ceux qui ont inventé la première langue écrite qui ait jamais été
traduite, et qui a été traduite pendant 2.000 ans. C’est une réussite. Vous parler de la
découverte des villes sumériennes du IIIe millénaire avant J.-C., des fouilles entreprises
depuis 1850 dans le sud de la Mésopotamie, entre Baghdad et le Golfe Persique, vous donner
les noms, célèbres dans leur sphère, des découvreurs anglais, français, allemands, américains,
les noms des déchiffreurs dont le plus grand fut un français, Thureau-Dangin, rien que cela
occuperait une soirée. Il me faudrait vous montrer aussi comment la langue sumérienne nous
est apparue dès 1865, mais ne fut reconnue et admise qu’en 1905, tellement elle paraissait
invraisemblable aux savants de l’époque, invraisemblable, non pas pour son vocabulaire,
mais pour la façon dont elle était écrite.
Il y a trois façons d’écrire une langue parlée : la nôtre, qui consiste à employer un
alphabet, et deux autres qui ne sont plus employées aujourd’hui, sauf dans des pays que la
géographie a enfermés sur eux-mêmes. Ainsi l’écriture éthiopienne utilise encore le
syllabisme, un système où l’on écrit les mots syllabe par syllabe : miraculeux exige 4 signes,
émerveillement, 6. La Chine emploie la troisième façon d’écrire, l’idéographie. Dans ce
système, le scribe n’écrit pas ce qu’il entend (comme dans les deux précédents) : il dessine
ce qu’il comprend; même les mots pour le dire sont différents. Ainsi, en idéographie, on
n’écrit pas «le roi a pris la ville», on dessine «un roi», puis «l’acte de prendre», puis «la
ville».
Or le sumérien fut présenté par ses découvreurs sous une écriture utilisant à la fois
l’idéographie et le syllabisme; cela signifie qu’un même signe peut être employé dans une
même phrase, soit comme une syllabe, soit comme un idéogramme, qu’il peut donc, selon
le cas, représenter le mot «ville» ou seulement le son «vé». On comprend les scepticismes

1
LA TRADUCTION IL Y A 4000 ANS

du début. Et pourtant le sumérien, lentement certes, a triomphé, s’est imposé. Et parce qu’il
était la première langue écrite en Mésopotamie, il a doublement enrichi nos connaissances.
Nous avons non seulement la masse des textes eux-mêmes, mais nous gagnons encore, par
la traduction des tout premiers documents, d’apprendre la genèse de l’invention de l’écriture;
et j’insisterai sur ce point écarté, car il est capital pour l’histoire de la traduction des textes
sumériens.
Un jour arrive, vers le milieu du IVe millénaire, où l’homme, je veux dire l’homo
sapiens, celui qui n’est pas toujours là mais qui de temps à autre se manifeste quand il est
question d’économie, d’argent, l’homme invente quelque chose.
Il confie à une galette d’argile, par le moyen d’une pointe de roseau, les chiffres que
l’on veut conserver. Comment est-il arrivé à cette pratique? On ne sait. Mais quelques siècles
plus tard le chef du personnel, d’un bureau, dessine une tête humaine accompagnée de
bâtons : il indique par là le nombre d’ouvriers qu’il a sous ses ordres; le chef d’un élevage
fait la même chose, mais avec le dessin d’une tête de vache ou d’une tête de boeuf.
L’écriture est inventée; voyons l’histoire de son développement, car la chronologie
importe dans cette question.
(N. B. Toutes ces dates sont antérieures à notre ère et il est sous-entendu après chacune
d’elles «avant notre ère»)
3400/3200 : Invention de l’écriture
2800/2700 : Comptes et brèves notations sur de petites plaquettes d’argile.
2600 : Un premier palier est atteint avec des tablettes d’argile à plusieurs colonnes où
l’on reconnaît des textes juridiques, comptables, arithmétiques, et des lexiques.
2500 : Textes de fondation de temples. Début de la bureaucratie.
2400 : Textes diplomatiques.
2350 : Premiers textes religieux (1.000 ans après l’invention), et triomphe de la
bureaucratie dans un petit Etat sumérien.
2200 : Textes religieux.
2100 : Naissance, développement et échec d’une bureaucratie impériale couvrant
toute la Mésopotamie.

2
LA TRADUCTION IL Y A 4000 ANS

1900/1750 : Grande bibliothèque de littérature sumérienne où se trouvent réunis tous les


documents historiques, religieux et mythiques de l’époque, documents qui sont
certainement des copies de textes plus anciens que nous ne connaissons pas
autrement.
Un fait ressort avec évidence : jusqu’en 2600, les textes restent dans le domaine
économique; l’écriture a été inventée dans ce but, et les prêtres ont eu jusqu’en 2400 une
hésitation nette devant cette chose nouvelle, un peu vulgaire, et certainement monstrueuse
qu’était d’écrire leurs récits sacrés sur de la glaise à calcul. Certes il y a les textes de
fondations de temples que les archéologues retrouvent enfouis dans les murs des bâtiments.
Ils disent, ces textes, le nom du temple, le nom de la divinité à qui ce temple est donné, et
le nom du bâtisseur.
Ce n’est pas un texte historique, c’est un document de comptabilité présenté aux
dieux; sur la foi de cette facture, les dieux seront obligés de verser tant de bénédictions au
roi.
Certes, cela paraît étrange, cette certitude des rois sumériens d’avoir des droits dans
l’au-delà, cette égalité de fait que nous trouvons entre le roi et le dieu. Mais rappelez-vous
dans quelle atmosphère est née l’écriture : dans le bouillonnement d’une transformation
sociale; l’homme se voyait peu à peu devenir le maître du monde, après Dieu, mais tout de
même c’était déjà merveilleux.
L’écriture, née en même temps que l’anthropocentrisme, a été tellement imprégnée
de la surpuissance que l’homme puisait dans cette doctrine, que pour les Mésopotamiens,
cette écriture sumérienne resta œuvre d’une époque où les dieux étaient sur terre. Tout ce qui
était écrit, et même dit, en sumérien avait force de loi sur le plan divin. C’est pourquoi même
quand il n’y eut plus de Sumériens (vers 2000), les chefs jusqu’en 1700, ont continué à écrire
et probablement à parler en sumérien. C’est pourquoi, jusqu’à la veille de l’ère chrétienne,
la Mésopotamie s’est penchée sur son passé sumérien, a recopié les écrits sumériens, en a
même fabriqué. Un prince aussi terrible qu’Assurbanipal, roi de Ninive et maître du monde,
au VIIe s. avant J.-C., se faisait gloire de se débrouiller en sumérien, d’en avoir pénétré les
difficultés. Et cette primauté des Sumériens était confirmée par le double fait que leur langue

3
LA TRADUCTION IL Y A 4000 ANS

et leur forme d’écriture étaient uniques dans le monde d’alors.


On peut affirmer, preuves en mains, que les travaux de lexicographie sumérienne, ont
dominé tout le Proche-Orient, ont toujours été à la base de l’instruction, et qu’une science
ne se concevait pas autrement que dans un exposé savant comportant pour le moins la moitié
de mots sumériens. Il ne s’agissait pas de charabia pseudo-scientifique (comme le latin de
Diafoirus), car ce charabia n’aurait pas tenu deux millénaires. Il faut bien voir que pour des
populations non-sumériennes ces écrits représentaient des groupes de mots-clefs qui
rouvraient un paradis ancien où l’homme avait été tout-puissant, ou plus exactement : où
l’homme avait cru devenir tout-puissant; ces choses arrivent, rappelez-vous notre fabuleuse
fin du XIXe siècle, quand la Science s’écrivait avec un très grand S majuscule.
De ce paradis provenaient de nombreux récits; mais le passage, à travers les siècles,
de ces récits nous est très mal connu; prenons pour exemple la grande épopée de Gilgamesh.
Gilgamesh, approximativement, est une sorte d’Hercule mésopotamien. L’Histoire
oblige à dire qu’il était l’un de ces rois d’une ville sumérienne qui vécurent les années
bouleversantes des débuts de l’écriture (2800-2700); il était le dernier d’une lignée de princes
de la ville d’Uruk, princes qui appartiennent à ces temps fabuleux et qui sont eux-mêmes
fabuleux. Longtemps l’on a montré à Uruk les remparts dont il avait doté la ville; on pense
même les avoir retrouvés. L’épopée qui porte son nom est en langue assyrienne; elle était,
jusqu’à ce qu’on l’y retrouvât, dans la bibliothèques des rois assyriens de Ninive au VIIe; elle
comportait 3.600 vers dont 2.000 seulement sont connus.
Elle forme un tout bien charpenté, bien composé, à l’exception du dernier chapitre,
que nous appelons la XIIe tablette, et qui est rattaché artificiellement à l’ensemble. En
sumérien, nous n’avons pas une épopée, mais pour l’instant 5 récits sans lien entre eux, sauf
le fait que le héros en est Gilgamesh. Mais nous avons un 6ème récit où Gilgamesh n’apparaît
pas, récit qui est le prototype de cette XIIème tablette dont il a été parlé plus haut et qui est
rattaché artificiellement à l’épopée assyrienne de Gilgamesh. C’est la preuve formelle que
les textes sumériens ont été remaniés, transformés, mais dans tous les autres cas, nous ne
pouvons que supposer ces changements, lors du passage de ces textes dans une civilisation
différente.

4
LA TRADUCTION IL Y A 4000 ANS

Tous les genres d’écrits ont survécu, sauf un, celui des textes bureaucratiques.
Inventée dès 2600, la Bureaucratie a connu un triomphe en 2400 dans un petit Etat sumérien.
Or, en l’an 2000, le dernier grand empire de civilisation sumérienne s’est doté d’une
bureaucratie à l’échelle de la Mésopotamie. Malheureusement, il faut reconnaître que la
bureaucratie de cet empire n’était pas viable, parce que trop chère. Alors que la civilisation
de l’an 2400 à 2000 avait énormément progressé, la bureaucratie n’avait fait, dans le même
temps, aucun progrès technique.
Le sumérien a inventé l’écriture pour satisfaire à des exigences économiques.
Poussant plus loin, il a mis au point une langue écrite dans le but d’instaurer une
bureaucratie. Or c’est presque au moment où cette bureaucratie faisait faillite que l’écriture
était adoptée par les prêtres et les littérateurs, qui en ont fait, un usage merveilleux.
Quelques siècles après l’invention de l’écriture, les Sumériens se trouvèrent obligés
de dresser des lexiques, et cela parce que leur écriture était idéographique. Cette sorte
d’écriture suppose, en théorie, un signe par objet et par idée, ce qui est matériellement
impossible. Tournant la difficulté, le scribe sumérien usa de deux subterfuges : d’une part,
il donna à un signe plusieurs sens; d’autre part il créa des signes composés, de manière à
avoir des séries plus faciles à retenir et à classer; dès 2600, l’on connaît des listes de signes
établies suivant un ordre que l’on retrouvera plus tard dans ces catalogues beaucoup plus
complets. Ce sont en somme des dictionnaires unilingues qui fournissent les signes admis
par une école de scribes.
Ces dictionnaires unilingues avaient deux raisons d’être : I) un but scolaire, car ces
signes devaient être appris par les élèves scribes; 2) un but civique, pourrait-on dire, car les
Etats sumériens, étant indépendants, étaient le plus souvent ennemis, de voisins à voisins;
et comme l’écriture était à haute époque non pas un moyen de littérature mais une technique
du domaine économique, il arrive le plus souvent que la liste type des signes d’une ville ne
corresponde pas exactement à la liste type de la ville voisine. On connaît le cas extrême d’un
verbe, qui signifie «offrir», qui s’écrit avec deux signes dans la région nord, disons signe I
et signe 2, qui s’écrit avec deux signes dans la région sud mais avec le signe 2 et avec un
autre signe que l’on dira ici signe 3. Cette opposition est connue pour les années 2500 à

5
LA TRADUCTION IL Y A 4000 ANS

2350. À partir de cette époque, un seul signe est employé, mais l’unité n’a pu se faire que
sur la base d’un signe mixte groupant les trois signes, 1, 2 et 3.
Lorsqu’à côté du sumérien s’est imposée la langue accadienne, écrite celle-ci
syllabiquement, l’habitude qu’avaient déjà les scribes de dresser des dictionnaires unilingues,
leur facilita la trouvaille des dictionnaires bilingues. Devant la liste type des signes sumériens
qui leur arrivait des siècles précédents, ils dressèrent, à partir de 1900, une autre liste
donnant la traduction accadienne du signe sumérien correspondant. Ceci amena des
changements dans la liste sumérienne; on n’avait alors donné qu’un signe, même quand ce
signe avait trois ou quatre significations; ainsi, BOUCHE qui signifie «bouche», «parole»,
«parler», «cri», «nez». Dans l’établissement du dictionnaire suméro-accadien il fallut répéter,
dans le cas du signe «BOUCHE», cinq fois le signe afin de pouvoir écrire en écriture
syllabique accadienne, les cinq sens du singe idéographique sumérien. Et ce fait fit avancer
la technique de l’écriture, car c’est là que les scribes apprirent à indiquer la répétition d’un
même signe par le chiffre II, qui correspond à notre».
Idéogramme sumérien
BOUCHE
BOUCHE
écriture syllabique accadienne
pu-u (bouche)
a-ma-tu (parole)
etc.
Plus tard encore, quand la connaissance du sumérien diminua, les scribes furent
obligés d’écrire, en écriture syllabique, le sens de l’idéogramme sumérien, et les
dictionnaires se présentèrent sous la forme classique suivante :
Idéogramme sumérien
avec sa prononciation en écriture
syllabique accadienne
BOUCHE ka-a
BOUCHE i-ni-im

6
LA TRADUCTION IL Y A 4000 ANS

BOUCHE du-ug
BOUCHE ki-ir
Sens accadien français
pu-u (bouche)
a-ma-tu (parole)
qa-bu-u (parler)
ap-pu (nez)
etc...
Pour une époque plus basse, vers le XIV-XIIe siècle avant notre ère, on connaît un
lexique plus précieux encore; il provient d’une grande ville cosmopolite nommée Ugarit,
vaste port marchand établi sur la Méditerranée (aux environs de l’actuelle Alexandrette) à
la jonction des empires hittite, mésopotamien et égyptien. Elle nous est connue grâce aux
fouilles françaises dirigées par M. Cl. F.-A. Schaeffer. Dans cette cité commerçante, un
certain Rap’anu, riche intellectuel, possédait la collection probablement complète des
lexiques suméro-accadiens, et aussi un lexique quadrilingue, évidemment fabriqué de son
temps, car on y trouve les mots traduits en sumérien, en accadien, en hurrite (une langue de
la Mésopotamie du Nord) et en ugaritique (la langue de la ville même d’Ugarit).
C’est la preuve la plus formelle que nous ayons de l’importance que le Proche-Orient
attachait à l’étude de la langue des Sumériens. Ce Rap’anu de la ville d’Ugarit vivait huit
siècles après la disparition des Sumériens et à 1500 km. du pays de Sumer; et pourtant il était
subjugué par l’ancienne civilisation mésopotamienne.
Les peuples de Mésopotamie, pendant 1500 ans, de 3400 à 1900, ont vécu dans le but
(pourrait-on dire) de laisser une bibliothèque magnifique à leurs successeurs. Ceux-ci ont en
fait vécu sur cette richesse pendant 2000 ans. Ont-ils été des élèves trop soumis? La
civilisation sumérienne a-t-elle été une chape de plomb? Ce sont là des questions historiques
intéressantes. Mais à côté il y a, plus vaste encore, toute l’histoire du cerveau humain aux
prises avec la nature lors d’une grande conquête de l’homme sur celle-ci. Car tous ces textes
chantent (racontent ou expliquent) le triomphe de l’agriculteur et du berger; ces chants, à
l’origine techniques ou religieux, ont fait l’objet d’une grande traduction à travers les âges;

7
LA TRADUCTION IL Y A 4000 ANS

ils sont devenus des thèmes de littérature; d’enseignements, souvent ils sont devenus fables.
____________
Source : Babel, vol. 10, no 1, 1964, p. 17-20.

Vous aimerez peut-être aussi