Faculty of Language Journal Issue 24 January 2022
Mettre en lumière les œuvres de Philippe
Lejeune sur l’écriture autobiographique
MURSI, EMAN1, & BREIBESH, FADWA2
Département de Français, Faculté des Langues, Université de Benghazi, Benghazi-Libye
[Link]@gmail.com1 & [Link]@[Link] 2
Résumé
Cet article concerne les idées de L’autobiographie en France et du Pacte
autobiographique de Philippe Lejeune. Ces idées sont développées dans le contexte
d’une analyse de deux textes tirés de la littérature française du 20ème siècle à savoir
Enfance de Nathalie Sarraute et Une femme d’Annie Ernaux. Les deux œuvres sont
situées entre le genre du roman et de l'autobiographie. Nous nous intéressons à une
manière particulière de relever les modèles d'écriture autobiographique d'après Philippe
Lejeune.
الملخص
نتناول في مقالنا هذا آدب السيرة الذاتية ومالمحها في اآلدب الفرنسي من خالل مؤلفات فيليب لوجون (السيرة الذاتية في فرنسا و
وحتى نكتشف بصورة أوضح افكار فيليب لوجون حول السيرة الذاتية نقوم بتحليل نصين من نصوص اآلدب. ) ميثاق السيرة الذاتية
النص األول (طفولة) للكاتبة الفرنسية ناتالي ساروت والنص الثاني (امرأة) للكاتبة الفرنسية آني. الفرنسي في القرن العشرين
ومن خالل هذا التحليل نحاول معرفة خصائص كتابة آدب السيرة. هذه األعمال التي ممكن أن تندرج بين الرواية والسيرة الذاتية, ارنو
الذاتية حسب رؤية فيليب لوجون المتخصص في هذا المجال
Mots clés: Autobiographie, Analyse, Lejeune, Prose, Pacte, Récit Rétrospectif,
Témoignage
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Dans ses deux livres très connus à savoir L’autobiographie en
France (1971) et Le pacte autobiographique (1975), Philippe Lejeune a
théorisé sur le genre autobiographique en distinguant ce genre de celui
du roman. Pour ce faire, il a mis l’accent sur la nécessité d’avoir un
discours à la première personne, écrit en prose et traitant de la vie
individuelle de l’auteur. Outre ces aspects, Philippe Lejeune a énuméré
dans ses deux ouvrages devenus des repères pour tous ceux qui
s’intéressent à l’autobiographie et qui sont soucieux de mieux
comprendre les romans autobiographiques, d’autres points importants
comme le style d’écriture utilisé par l’autobiographe pour faire passer le
message qui lui importe.
Afin de voir comment ces différents éléments sont représentés dans
un texte autobiographique, nous avons choisi deux œuvres écrites par
deux femmes françaises. Les œuvres choisies sont Enfance et Une
femme. La première œuvre est écrite par Nathalie Sarraute (1983), une
écrivaine française d’origine russe et la deuxième est à mettre à l’actif
d’Annie Ernaux (1988). Les deux autobiographies sont écrites dans des
styles totalement différents et se déroulent dans des espaces plus ou
moins différents puisque dans Enfance, outre la France, les actions se
déroulent également en Russie. Tous ces facteurs entrent en jeu dans
notre développement des idées défendues par Philippe Lejeune (1975)
dans Le pacte autobiographique en particulier.
Philippe Lejeune (1975) définit l’autobiographie comme « le récit
rétrospectif en prose que quelqu’un fait de sa propre existence quand il
met l’accent principal sur sa vie individuelle, en particulier sur l’histoire
de sa personnalité » (p. 14). L’autobiographie peut prendre des formes
diverses. L’auteur peut choisir de parler uniquement de lui ou en relation
avec ses parents, son environnement immédiat afin de montrer au
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lecteur comment tous ces éléments ou toutes ces personnes ont
influencé sa vie. Il faudrait aussi signaler que l’autobiographie a des
traits qui lui sont plus ou moins propres à savoir l’utilisation constante
du pronom personnel de la première personne du singulier “ je ” et le fait
que la personne qui se cache derrière le “ je ” est le personnage central
du récit. Evoquant l’utilisation du pronom personnel “ je ” comme une
des marques par lesquelles nous reconnaissons une autobiographie,
Philippe Lejeune (1975) écrit dans Le Pacte autobiographique que « le
pronom personnel ‘je’ renvoie à l’énonciateur de l’instance de discours où
figure le ‘je’ ; mais cet énonciateur est lui-même susceptible d’être
désigné par un nom (qu’il s’agisse d’un nom commun déterminé de
différentes manières, ou d’un nom propre) » (p. 21). Ces différents
paramètres nous ont aidé dans le choix de nos deux œuvres Enfance et
Une femme. Cela voudrait dire que ces deux romans répondent à des
degrés divers aux critères de l’autobiographie. Et pour l’analyser à la
lumière de la définition que Philippe Lejeune donne du pacte
autobiographique, il serait tout à fait judicieux de dire dès maintenant ce
qu’est en fait le pacte autobiographique.
Parlant justement du pacte autobiographique, Philippe Lejeune
(1971) fait remarquer qu’ « écrire un pacte autobiographique (quel qu’en
soit le contenu), c’est d’abord poser sa voix, choisir le ton, le registre
dans lequel on va parler, définir son lecteur, les relations qu’on entend
avoir avec lui : c’est comme la clef, les dièses où les bémols en tête de la
portée : tout le reste du discours en dépend. C’est choisir son rôle »
(p. 72). En lisant cette remarque de Lejeune, nous comprenons mieux le
genre littéraire auquel appartiennent les deux œuvres qui font partie de
notre corpus d’études à savoir Enfance de Nathalie Sarraute (1983) et
Une femme d’Annie Ernaux (1988). Cela est d’autant vrai qu’au début des
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deux romans, les deux écrivaines ont pris soin de dire d’une certaine
manière, sous des formes différentes, les buts qu’elles assignent à leur
roman. À travers leurs propos, nous constatons qu’elles veulent établir
une différence entre un roman normal et l’autobiographie.
Elles cherchent aussi à travers les premiers mots de leurs romans
à établir un certain lien avec leur lecteur, à avoir plus ou moins leur
sympathie comme si elles s’adressaient à des personnes qui leur sont
tout à fait familières. À l’instar de Rousseau dans Les Confessions, elles
affirment qu’elles veulent parler de leur vie. Elles prennent en quelque
sorte l’engagement de tout dire sur elles. Quand Rousseau écrivait dans
Les Confessions, « Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple, et
dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes
semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme,
ce sera moi » (Rousseau, 2009, Livre-I, p. 1), les deux auteures françaises
que nous étudions passent par d’autres formules pour annoncer le but
de leur entreprise. Comme le fait remarquer Lejeune (1975) dans sa
définition du Pacte autobiographique, Annie Ernaux (1988) essaie
d’établir un pacte avec le lecteur. Et ce pacte peut figurer soit au début
du livre de manière assez solennelle ou être disséminé dans les
premières pages du texte et réaffirmé tout au long du texte. En ce qui
concerne Nathalie Sarraute (1983), elle démarre comme si elle parlait
avec quelqu’un. Elle cherche donc à créer un lien avec lui. Elle
commence son autobiographie ainsi, « Alors, tu vas vraiment faire ça ?
Evoquer ‘tes souvenirs d’enfance’…Comme ces mots te gênent, tu ne les
aimes pas. Mais reconnais que ce sont les seuls mots qui conviennent.
Tu veux ‘évoquer tes souvenirs’ ..il n’y pas à tortiller, c’est bien ça.. Oui,
je n’y peux rien, ça me tente, je ne sais pas pourquoi… » (p. 9). Quand
son interlocuteur imaginaire lui dit, « Non, tu feras pas ça.. » (p. 9), la
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réponse qu’elle lui donne ne souffre d’aucune ambiguïté : « Si, je le
ferai ». Voilà, je me libère, l’excitation, l’exaltation tend mon bras,
j’enfonce la pointe des ciseaux de toutes mes forces, la soie cède, se
déchire, je fends le dossier de haut en bas et je regarde ce qui en sort (…)
quelque chose de mou, de grisâtre s’échappe par la fente »
(Sarraute,1983, p. 15). Nous sentons donc chez Nathalie Sarraute (1983),
la détermination de raconter sa vie, de dire ce qui ne va pas afin de
pouvoir se libérer d’un éventuel poids moral.
En lisant Une femme d’Annie Ernaux (1988) à la lumière de la
définition que Lejeune donne du pacte autobiographique, nous
constatons qu’elle choisit également le ton et le registre sous lequel elle
voudrait s’adresser au lecteur. Le constat que nous faisons est que le
registre et le ton sont totalement différents de ceux adoptés par Nathalie
Sarraute (1983). Nous sentons chez Nathalie Sarraute (1983) dans
Enfance plus de convivialité et le souhait de vouloir se rapprocher du
lecteur. À preuve, elle crée un dialogue imaginaire qui le rapproche plus
du lecteur. Quand le lecteur lit Enfance, il a l’impression que le
personnage central s’adresse à lui et a besoin qu’il réponde à ses
questions. C’est tout à fait le contraire chez Annie Ernaux (1988) dans
Une femme. Cette différence serait liée peut-être au contenu des livres.
Dans Enfance, Nathalie Sarraute (1983) parle de son enfance, de ses
rapports avec ses parents, avec ses cousins et pour rendre son livre plus
intéressant, adopte un ton et une langue qui ressemblent à ceux d’un
enfant même si par moments, l’adulte prend la place de l’enfant. Avant
de revenir sur les questions de langues, il serait bien de mentionner que
l’une des grandes différences notables entre les débuts des deux
autobiographies Une femme et Enfance, est que le pacte
autobiographique qu’Annie Ernaux (1988) a signé avec ses lecteurs est
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intervenu pour la première fois à la page 22 alors que chez Nathalie
Sarraute (1983), dès la neuvième page le lecteur est déjà mis au courant
de ce qui l’attend. Les premières lignes du pacte d’Ernaux sont ainsi
libellées,
Je vais continuer d’écrire sur ma mère. Elle est la seule femme qui ait
vraiment compté pour moi et elle était démente depuis deux ans. Peut-
être ferais-je mieux d’attendre que sa maladie et sa mort soient fondues
dans le cours passé de ma vie, comme le sont d’autres événements, la
mort de mon père et la séparation d’avec mon mari, afin d’avoir la
distance qui facilite l’analyse des souvenirs. Mais je ne suis pas capable
en ce moment de faire autre chose. (Ernaux,1988, p. 22)
Etant elle-même un peu indécise sur la marche à suivre, elle a senti la
nécessite de clarifier davantage son idée un page après en ces termes,
Ce que j’espère écrire de plus juste se situe sans doute à la jointure du
familial et du social, du mythe et de l’histoire. Mon projet est de
nature littéraire, puisqu’il s’agit de chercher une vérité sur ma mère qui
ne peut être atteinte que par des mots (c’est-à-dire que ni les photos, ni
mes souvenirs, ni les témoignages de la famille ne peuvent me donner
cette vérité) Mais je souhaite rester, d’une certaine façon, au-dessous de
la littérature. (Ernaux,1988, p. 23).
Cette différence d’approches que nous venons de noter chez Nathalie
Sarraute (1983) et Annie Ernaux (1988) à travers la présentation de leurs
objectifs dans Enfance et Une femme, nous pousse à aborder une autre
question qu’aborde Lejeune (1971) dans son œuvre L’autobiographie en
France, à savoir le pourquoi d’une autobiographie. Dans une esquisse de
réponse, Lejeune (1971) dit qu’« écrire son histoire, c’est essayer de se
construire, bien plus qu’essayer de se connaître. Il ne s’agit pas de
dévoiler une vérité historique, mais de révéler une vérité intérieure : on
recherche le sens et l’unité, bien plus que le document et l’exhaustivité »
(p. 84).
Avant de voir dans quelle mesure les deux œuvres que nous
étudions répondent ou non à cette définition de Lejeune (1971), nous
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voudrions bien continuer l’exploration des autres raisons qui peuvent
pousser un auteur à rendre publique une partie où la totalité de sa vie
privée. Les résultats de notre recherche nous montrent que la définition
de Lejeune (1971) est en quelque sorte un condense des différentes
raisons qui conduiraient à la rédaction d’une autobiographie. Il
semblerait qu’un écrivain qui écrit son autobiographie a besoin de
témoigner par rapport à quelque chose d’important, d’oublier un drame
ou une déception, de confesser peut-être un crime ou un pèche, de
rechercher son identité, de donner un sens à sa vie, bref de rester en
quelque sorte immortel étant que les écrits restent pour l’Histoire et que
les paroles s’envolent. Et pour raconter sa vie, l’auteur adopte une
langue tout à fait particulière. Lejeune (1971) aborde cet aspect de
l’autobiographie et du pacte autobiographique en ces termes,
« L’autobiographe a souvent l’impression qu’aucun des langages dont il
dispose ne peut traduire dans sa complexité ce que lui livre sa mémoire »
(p. 85).
À la lumière du développement que nous venons de faire sur les
raisons de la rédaction d’une autobiographie et sur le langage tout à fait
particulier qui est crée à cet effet, il nous revient maintenant de
rechercher dans Enfance et Une femme les éléments cités plus haut et
voir en quoi, ils sont différents d’une œuvre à l’autre. D’emblée, parlant
de ce qui est commun aux deux œuvres, nous dirons que c’est l’histoire
de la mère racontée sous des formes et des tons différents en raison des
circonstances et des rapports conflictuels ou non que les deux
narratrices et partant les deux écrivaines ont eu avec leurs mères
respectives.
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Dans Enfance, le personnage parle souvent de sa mère avec un ton
qui indique un peu au lecteur l’état de leurs rapports. Par exemple, elle
dit,
Maman me lit de sa voix grave, sans mettre le ton (…) les mots sortent
drus et nets (…) par moments j’ai l’impression qu’elle ne pense pas
beaucoup à ce qu’elle lit (…) quand je lui dis que j’ai sommeil ou que je
suis fatiguée, elle referme le livre très vite, il me semble qu’elle est
contente de s’arrêter. (Sarraute,1983, p. 39)
Des propos venant de la bouche d’un enfant devenu aujourd’hui adulte,
nous pourrions nous demander pourquoi elle parle ainsi. Est-ce pour
témoigner de la difficulté de ses rapports avec sa mère ou juste pour se
décharger d’un poids par le simple fait de les dire ? Notre
questionnement reste plus important et encore plus sans réponse quand
ce même personnage central parlant de sa mère dans Enfance dit,
Donc un enfant comme sont, comme doivent être les enfants, aime sa
maman. Et alors il la trouve plus belle que qui que ce soit au monde.
C’est cet amour qu’il a pour elle qui la lui fait trouver si belle (…) la plus
belle (…) Et moi, c’est évident, je ne l’aime pas, puisque je trouve la
poupée de coiffeur plus belle. Mais comment est-ce possible ? Mais est-ce
certain ? Mais peut-être, après tout, que je ne le trouve pas (…) Est-il
bien sûr qu’elle est plus belle ? (…) j’ai beau m’efforcer, il n’y a rien à
faire, ça crève les yeux : maman n’est pas aussi belle. (Sarraute,1983,
pp. 94-95)
Parvenue à ce niveau de notre réflexion, nous pourrions nous
demander si elle écrit pour avouer une faute grave, celle d’avoir dit à sa
maman de son vivant qu’elle n’était pas belle. Le but de cette
autobiographie selon Nathalie Sarraute (1983) est de "décrire comment
naît la souffrance qui accompagne le sentiment du sacrilège", le sacrilège
qu’est le fait de dire que sa mère ne répond pas aux canons de beauté. Si
nous comprenons bien les propos de Nathalie Sarraute (1983), écrire son
autobiographie est une façon pour elle de dire la vérité par rapport à
quelque chose qui a marqué sa vie et ses rapports avec ses parents et
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particulièrement sa mère. L’acte qui se trouve caché derrière les propos
de Nathalie Sarraute (1983) rejoint un peu la formule consacrée de Gide
selon laquelle, « Il serait temps que je dise enfin la vérité. Mais je ne
pourrai la dire que dans une œuvre de fiction » (Lejeune, 1975, p. 43).
Cette définition empruntée à Gide justifie très bien le choix que Nathalie
Sarraute (1983) a fait de passer par le genre autobiographique pour
passer le message qu’elle avait sur le cœur.
Le genre autobiographique sert donc à faire des aveux pour se faire
pardonner et à se décharger soi-même d’un fardeau. Mis à part l’aveu,
l’autobiographie a également un rôle de témoignage sur une partie de la
vie de l’auteur. Cette idée défendue par Lejeune (1975) en parlant de
Gide est également valable pour Nathalie Sarraute (1983). Par exemple
dans le passage suivant, la narratrice d’Enfance fait un témoignage sur
la pratique religieuse de sa grand-mère. Elle dit justement,
je ne sais pas si grand-mère était vraiment croyante, je crois qu’elle allait
à l’église les jours de fête pour prendre part à des rites qu’elle aimait,
pour retrouver sa Russie, s’y replonger, et moi je m’y replongeais avec
elle (…) je retrouvais la chaleur, la lumière d’innombrables cierges, les
icônes dans leur chasse comme une dentelle d’argent ou d’or éclairées
par les flammes des petites veilleuses de couleur, les chants grégoriens
(. . .) une ferveur répandue sur tout et en moi comme une exaltation très
douce et calme que j’avais déjà ressentie (. . .) Était-ce à Pétersbourg ou
encore avant, à Ivanovo. (Sarraute, 1983, p. 219)
Au-delà du témoignage sur la pratique religieuse de la grand-mère, c’est
en quelque sorte un témoignage sur les premiers contacts que la
narratrice a avec l’Église catholique.
Dans la seconde œuvre autobiographique que nous étudions à
savoir Une femme d’Annie Ernaux (1988), la narratrice à l’instar de celle
qui se trouve dans Enfance, fait un témoignage à l’endroit de sa mère en
mettant en exergue la tournure qu’a prise leur relation et qui a même
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conduit au fait que sa maman ne lui servait même plus de modèle. Elle
déclare,
elle a cessé d’être mon modèle. Je suis devenue sensible à l’image
féminine que je rencontrais dans L’Echo de la Mode et dont se
rapprochaient les mères de mes camarades petites-bourgeoises du
pensionnat. : minces, discrètes, sachant cuisiner et appelant leur fille
‘ma chérie’. Je trouvais ma mère voyante. Je détournais les yeux quand
elle débouchait une bouteille en la maintenant entre ses jambes. J’avais
honte de sa manière brusque de parler et de se comporter, d’autant plus
vivement que je sentais combien je lui ressemblais. (Ernaux, 1988, p.
63)
En prêtant une plus grande attention à ces propos de la narratrice,
nous trouverions derrière le témoignage une sorte d’aveu sur ce qu’elle a
toujours pensé de sa maman.
Un autre point important qui accorde de la valeur ou non à
l’autobiographie est sans nul doute le style d’écriture adopté par
l’autobiographe. Philippe Lejeune (1975) écrit à ce sujet qu’« une écriture
trop soignée ou trop manifeste réveille chez le lecteur d’autobiographie
une méfiance dont il saurait difficilement se défaire, même s’il comprend
qu’elle est sans fondement » (p. 189). Il continue son argumentation en
disant que, « l’aphorisme de Valéry, selon lequel ce que l’homme a de
plus profond, c’est sa peau, s’appliquerait facilement à l’écriture »
(p. 189). Si nous revenons aux deux citations portant sur le style
d’écriture, nous pourrions dire sans se tromper que la première
définition qui parle d’une écriture trop soignée s’applique très bien à Une
femme qui est un roman autobiographique écrit dans un français pas
forcément soutenu mais vraiment différent du style d’écriture qui est
celui de Enfance de Nathalie Sarraute (1983). Nous sentons l’écriture
adoptée dans Une femme plus mûre, plus élaborée et adaptée aux
différentes situations. Nous constatons qu’elle utilise plusieurs niveaux
de langues, qui expriment soit son état d’enfant, d’adolescente, soit son
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état de femme accomplie. Ce style s’oppose carrément à celui choisi par
la narratrice dans Enfance parce que comme le suggère le titre même de
l’œuvre elle se donne pour mission de parler de son enfance et de ses
relations avec ses parents tant en Russie qu’en France.
Dans Enfance, nous remarquons que la narratrice n’est pas tout le
temps sûre de ce qu’elle raconte parce qu’elle le fait en tant qu’enfant et
nous savons très bien que les enfants ne se souviennent pas forcément
de ce qu’ils ont posé comme acte la veille. Ce manque d’assurance dans
les propos, les hésitations dans la formulation des idées et le vide dans
les souvenirs sont illustrés dans Enfance par les points de suspension
qui sont nombreux dans le livre. Un des exemples pour illustrer notre
remarque est le paragraphe suivant :
Non, tu n’as rien demandé du tout (. . .) Si, je t’ai demandé si je pouvais
voir Fantômas avec Micha et tu as dit oui (. . .) Ce n’est pas possible (. . .)
tu penses
(. . .) quand on est peureux comme toi. Je suis sûr que Micha n’a pas
peur (. . .) Mais moi je vais mourir (. . .) rien que de penser que ça va
revenir, reste avec moi (. . .) C’est tout ce qui me manquait. Je dois me
lever à six heures (. . .) et tu n’as rien, tu n’es pas malade, tu te laisses
aller comme un bébé, une vraie mauviette (. . .) à onze ans ne pas
pouvoir se dominer à ce point, c’est honteux. C’est la dernière fois que tu
as été au cinéma. (Ernaux,1988, p. 228)
Philippe Lejeune (1975) signale lui-même que « cette invention
d’une écriture fait l’intérêt des autobiographies les plus réussies du 20e
siècle…c’est cette écriture qui d’ailleurs entraîne les réactions des
lecteurs, réactions qui peuvent être violentes et auxquelles se mesure
l’efficacité du portrait » (p. 190). Dans le cas d’Une femme ou d’Enfance,
le style d’écriture peut ou non attirer le lecteur. Tout dépendrait
sûrement du type de lecteur et de ce que nous recherchons à travers la
lecture. Selon les spécialistes de ce genre littéraire, la langue joue un rôle
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très important dans l’autobiographie, par conséquent « un langage
conventionnel ne peut pas exprimer les sentiments de l’enfant, la
recherche sur les mots et sur le style devient très importante et permet
d’approfondir la compréhension des sentiments de l’enfant et du monde
en général » (Pimido, 2011). Cette remarque illustre très bien le choix
d’écriture qui est celui de Nathalie Sarraute (1983) dans Enfance.
Nous remarquons en fin de compte que l’autobiographie est un
genre littéraire qui demande une grande création de la part de l’écrivain
s’il veut être lu, être compris et être accepté par le lecteur. Comme nous
avons pu le constater, les deux écrivaines dont nous avons étudié les
œuvres ont chacune un style qui leur est propre. Le style d’Annie Ernaux
(1988) est plus dépouillé et plus élaboré tandis que Nathalie Sarraute
(1983) a voulu garder une écriture qui ressemblerait à celle d’un enfant à
qui nous demandons par exemple de raconter son passé ou les actes
qu’il a posés. Après tout, les deux avaient un message. Elles cherchaient
toutes à parler de leur vie individuelle dans le but peut-être que cela
puisse servir aux personnes qui vont les lire. C’est aussi une manière de
se débarrasser d’une partie de leur vie et de confesser certaines des
mauvaises attitudes et des comportements maladroits qu’elles ont
adoptés dans leur vie, à l’endroit de leur mère, ou d’autres membres de
leur famille, afin de se faire pardonner et d’avoir le cœur et la conscience
tranquille pour continuer à vivre en paix.
Les illustrations que nous avons fournies dans notre analyse nous
ont permis d’expliquer à la lumière des idées développées par Philippe
Lejeune dans L’autobiographie en France et Le Pacte autobiographique
que les deux œuvres littéraires du 20ème siècle, Une femme et Enfance
sont bel et bien des romans autobiographiques avec des résonances
totalement différentes puisqu’ils sont écrits par deux personnes qui sont
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toutes françaises mais qui ont passé leur enfance dans des aires
géographiques complètement différentes.
Bibliographie
Ernaux, A. (1988). Une femme. Édition Gallimard, Paris.
Lejeune, P. (1975). L’autobiographie en France, Librairie Armand Colin,
Paris.
Lejeune, P. (1975). Le Pacte Autobiographique. Éditions du Seuil, Paris.
Magazine littéraire (1983, juin). Portrait de Nathalie. N° 196, p. 19.
Entretien avec Viviane Forrester. Extrait de
[Link]
Pimido. (2011, 20 mars). Enfance - Nathalie Sarraute.
Sarraute N. (1983). Enfance, Édition Gallimard, Paris.
Rousseau, J.J. (2009). Les Confessions : Livre-I (Édition de Bernard
Gagnebin &Marcel Raymond). Folio classique, Paris. (L’œuvre original
publiée entre 1782 et 1789)
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