Voici la traduction de l'introduction et du
début de la section *Introduction: The Arctic
raven complex* :
### **Le porteur de lumière : le corbeau dans la tradition inuit**
**Jarich Oosten (Université de Leiden) et Frédéric Laugrand (Université
Laval)**
### **Introduction : le complexe du corbeau arctique**
Un complexe mythologique centré sur le grand corbeau (*Corvus corax
L.*) en tant que farceur et créateur est largement répandu dans l’Arctique,
s’étendant jusqu’à la Sibérie et l’Amérique du Nord (voir Charrin 1983 ;
Mathieu 1984). Des cycles mythologiques détaillés ont été enregistrés
chez les Amérindiens (par exemple, Swanton 1909 pour les Tlingit) ainsi
que chez les peuples sibériens (par exemple, Bogoras 1904–09, 1913a,
1913b). Selon Meletinsky, « la mythologie paléo-asiatique s'est condensée
autour de la figure centrale du corbeau [...] et de sa famille » (Meletinsky
1973 : 111). Il a également souligné que, malgré plusieurs variations
régionales, il existe des similitudes considérables entre les traditions
paléo-asiatiques et amérindiennes :
> Les intrigues des mythes les plus anciens des peuples paléo-asiatiques
et des Indiens se chevauchent de manière significative (le corbeau a volé
la lumière, obtenu de l’eau douce ; les récits sur la façon dont le corbeau a
repeint les autres oiseaux et comment il est passé du blanc au noir ; les
récits sur la création des premiers êtres humains et des animaux comme
les rennes, les poissons et les bêtes sauvages pour leur subsistance). [...]
Les grandes tendances de l’évolution de la figure du corbeau, en
particulier sa transformation d’un créateur et héros culturel en un farceur
et un glouton insatiable, sont largement similaires dans les mythes des
Paléo-Asiatiques du nord-est et des Indiens du nord-ouest. (Meletinsky
1973 : 112 ; voir aussi Meletinsky 1980).
La plupart des chercheurs, notamment Meletinsky, Boas et Thalbitzer,
supposent que le complexe du corbeau occupait initialement une place
moins importante parmi les Inuits et qu'il a été adopté par ces derniers
auprès de peuples voisins. Ainsi, Boas (1901) déclara :
> Le folklore des Alaskiens est pratiquement emprunté dans son
intégralité à celui des Indiens de la côte nord du Pacifique. L’ensemble des
récits sur le corbeau est, pourrait-on dire, identique à celui des Tlingit ;
tandis que le nombre d’histoires caractéristiques d’autres tribus eskimos
1
est extrêmement réduit. L’impression que je retire des portions disponibles
du folklore eskimo alaskien est que l’ancien stock original de légendes est
presque entièrement submergé par des apports récents venant du sud,
tandis que les croyances et pratiques actuelles restent plus constantes
que les récits élaborés. (Boas 1901 : 368–369)
Continuons avec la suite de l’introduction. Voici la traduction suivante :
Quarante ans plus tard, Thalbitzer (1941 : 585) reprit essentiellement la
même position :
> « Le Grand Corbeau est sans doute le dernier élément ajouté à l’histoire
religieuse des Inuits. Ils l’ont adopté à mesure qu’il s’infiltrait depuis leurs
voisins de la côte du Pacifique et de la Sibérie. »
Les discussions sur le complexe du corbeau se concentrent généralement
sur des comparaisons entre les complexes mythologiques des Indiens et
des Sibériens, en prêtant peu d’attention au complexe inuit du corbeau.
Cependant, l’existence de cycles mythiques complexes et détaillés liés au
corbeau pourrait être un phénomène récent. Ainsi, Meletinsky (1973 : 113)
soutient que la variation de ces cycles (cycles familiaux chez les Koryak,
cycles biographiques chez les Tlingit, les Haida et les Tshimshian) « doit
être relativement récente ».
Le développement d’un cycle mythologique complexe et intégré, tel qu’il a
été enregistré par Nelson dans la région du détroit de Béring, pourrait être
une évolution récente, mais l’existence de courts mythes, comme ceux
expliquant comment le corbeau a acquis sa couleur ou l’utilisation de
masques de corbeau, semble faire partie intégrante de la culture inuit.
Thalbitzer (1925) a classé les idées concernant la blancheur du corbeau
parmi les caractéristiques propres à la culture eskimo. Et Kleivan a
consacré une étude de cas à un mythe démontrant la continuité de ce
thème mythique de l’Alaska au Groenland (Kleivan 1971 : 10). Les figures
de ficelle témoignent également de l’omniprésence du complexe du
corbeau parmi les Inuits. Selon Mary-Rousselière :
> « Le corbeau est l’une des figures les plus répandues parmi les Inuits.
On le retrouve en Sibérie, en Alaska, à Point Barrow et à l’intérieur des
terres, au Canada parmi les Inuits du cuivre, les Qaenermiut et les
Iglulingmiut ; au Groenland, au cap York, à Upernavik et sur l’île
d’Ubekendt. Presque partout, la figure de ficelle représentant un corbeau
est suivie, comme à Pelly Bay, par trois autres figures : *teriganiarjuk* [le
renard], *nuvuyanguaciaq* [ce qui ressemble à un nuage] et *anaruaciaq*
[excréments]. [...] Il est remarquable que les mots prononcés par cette
figure à Pelly Bay soient presque identiques à ceux entendus à Point
2
Barrow et au cap York, ainsi que parmi les Aivilingmiut et les Iglulingmiut.
» (Mary-Rousselière 1969 : 48–49)
Ainsi, cet article se concentre sur le complexe mythologique du corbeau,
mais aussi sur sa position rituelle, l’utilisation de parties de corbeau dans
des amulettes, et d’autres pratiques et croyances liées au corbeau.
Lorsque ces caractéristiques culturelles sont incluses dans une analyse du
complexe du corbeau, il devient clair que ce dernier est à la fois complexe
et largement répandu parmi les Inuits. Cela semble être un aspect
structurel de la culture inuit, peu probable qu’il ait été adopté récemment
depuis des cultures voisines.
En explorant les traditions liées au corbeau, certaines caractéristiques du
complexe alaskien seront d’abord discutées, puis la position du corbeau
dans l’Arctique central sera examinée. Les caractéristiques fondamentales
du complexe alaskien du corbeau seront utilisées comme principes
heuristiques guidant cette recherche. En examinant ce complexe, il est
nécessaire de prendre en compte d’importantes différences entre la
mythologie et les rituels de l’Arctique occidental et oriental.
Généralement, la mythologie et les rituels sont plus élaborés dans
l’Arctique occidental. En particulier, dans le sud de l’Alaska, on trouve de
longs cycles mythologiques et des cycles rituels complexes, englobant une
série de fêtes détaillées. Ce n’est pas le cas dans l’Arctique oriental, où la
mythologie est beaucoup plus fragmentée et où les fêtes rituelles ne sont
pas organisées en cycles structurés.
Voici la suite et la fin de l’introduction
Il est tentant d’interpréter ces différences comme le résultat d’un
processus de désintégration du complexe du corbeau. Historiens et
archéologues ont démontré de manière convaincante que les Inuits se
sont déplacés d’ouest en est et que les habitants de l’Arctique oriental
sont originaires de l’Arctique occidental. Cependant, rien ne garantit que
les organisations complexes actuelles de l’Arctique occidental existaient il
y a mille ans, lorsque la culture thuléenne s’est développée. Il est tout à
fait possible que, sur certains points, la situation dans l’Arctique oriental
reflète celle qui prévalait dans l’Arctique occidental ainsi que dans les
cultures alaskiennes des XIXe et XXe siècles. Par conséquent, les
spéculations historiques sur le développement ou la désintégration du
complexe du corbeau seront évitées (voir Drive 1999).
Le complexe du corbeau dans l’Arctique oriental et occidental sera
considéré comme des variantes l’une de l’autre dans un processus de
développement historique et un patrimoine culturel partagé. Ils font tous
deux partie d’un domaine d’étude anthropologique qui englobe une riche
variété de cultures inuit distinctes. Cette approche méthodologique a été
3
développée par De Josselin de Jong (1984), qui s’est inspiré de l’étude
classique de Mauss sur la société inuit, initialement publiée en 1904, dans
toute sa diversité régionale (Mauss et Beuchat 1979). Linguistiquement et
culturellement, des zones étroitement liées sont définies comme un
champ d’étude anthropologique et examinées comme des variantes
culturelles liées par des transformations dans le temps et l’espace. Cette
approche suppose que c’est uniquement en cartographiant la diversité
culturelle et la richesse des traditions locales que l’on peut rendre justice
aux schémas généraux dans un champ d’étude anthropologique (voir
Oosten 1986 et Laugrand et d’autres 2002 pour des illustrations de cette
méthode dans les études inuites).
Le fait que, dans l’Arctique oriental, des cycles mythologiques et rituels ne
soient pas aussi développés que dans l’Arctique occidental ne signifie pas
que l’organisation des mythes et des rituels soit moins complexe. En
réalité, la flexibilité apparente des mythes et des rituels laisse beaucoup
d’espace aux participants pour combiner histoires et rituels, dissimulant
souvent le fait que ces rituels et mythes sont bien organisés et présentent
des caractéristiques structurelles témoignant de la continuité et de la
résilience des modèles de base dans les sociétés inuit.
Dans l’Arctique oriental, la femme de la mer et l’homme de la lune
occupent une place beaucoup plus centrale dans les mythes et rituels que
dans l’Arctique occidental. Ils peuvent avoir assimilé des caractéristiques,
des récits ou des pratiques liés au corbeau. Ainsi, la tromperie et la ruse
jouent un rôle important dans leurs histoires. Au lieu de supposer qu’ils
sont dérivés du complexe du corbeau, on peut tout aussi bien supposer
que de telles caractéristiques sont des éléments structurels de
l’organisation de la vision du monde inuit et qu’on les trouvera donc
toujours dans chaque variante de la culture inuit. Par conséquent, cet
article se concentrera sur le corbeau lui-même et n’explorera pas si
l’homme de la lune ou la femme de la mer ont pu assumer certaines
fonctions du corbeau. Le corbeau sera exploré pour lui-même, et les
données ethnographiques fournies par des ethnographes anciens tels que
Boas, Peck et Rasmussen seront examinées ainsi que des informations
contemporaines collectées auprès des aînés sur le terrain.
Voici la traduction de la section **"The raven in Alaska"** :
### **Le corbeau en Alaska**
Selon Thalbitzer :
> « Toute la population eskimo d'Alaska a, au fil du temps, non seulement
acquis une connaissance du Grand Corbeau comme dieu du ciel, ou plutôt
4
comme fils d'un être céleste plus ancien, mais l'adore également lors de
festivals périodiques. »
En Alaska, le corbeau est ainsi considéré comme un « héros culturel »
descendu du ciel et « qui instaure tous les bienfaits, les animaux de
chasse et les institutions dont l'humanité est fière de disposer et dont
dépend son existence » (Thalbitzer 1941 : 584).
Il ajoute :
> « Selon la Bible des Eskimos, le Corbeau était le créateur des premiers
habitants du ciel, ainsi que des animaux et des Inuits [hommes] de ce
monde. Des sacrifices sont encore offerts au corbeau dans la toundra de
l'Alaska, l'adorateur espérant en retour du beau temps pour la chasse. La
galaxie céleste est appelée ‘la piste des raquettes du Corbeau’. Selon le
mythe, tous les corbeaux étaient à l'origine blancs. Une chanson du
Groenland raconte comment le corbeau a été peint en noir par un
plongeon arctique. Cependant, toutes les connaissances sur la mythologie
et le culte du Corbeau s'arrêtent à l'est, à la rivière Mackenzie. Les
Eskimos orientaux ne vénéraient pas le corbeau comme une divinité. »
(Thalbitzer 1941 : 585).
Nelson (1899) et Lantis (1947) ont fourni des récits riches et détaillés du
complexe mythologique du corbeau. Nelson rapporte :
> « La création de la terre et de tout ce qui s’y trouve est attribuée à *Tu-
lu-kau-gûk* [le Père Corbeau], qui serait venu du ciel et aurait façonné la
terre à une époque où tout était recouvert d'eau. Pendant une grande
partie de ce temps, il a gardé la forme d'un corbeau et se transformait en
homme à volonté en relevant son bec. [...] Le Corbeau venait du ciel, où il
avait un père et où vivaient des êtres nains, et [...] il a façonné les choses
sur terre à l’image de celles du ciel, à tel point que les chamans
prétendent encore remplacer les animaux sur la terre par des voyages
vers la terre céleste.
> Le premier homme créé sur terre retourna au pays céleste, où vont
aussi les ombres des chamans et des personnes récompensées pour une
mort violente ; le Père Corbeau est toujours censé y vivre. On m'a informé
que les Eskimos autour de Norton Sound placent des fragments de poisson
séché ou d'autres aliments à divers endroits sur la toundra en offrande au
Père Corbeau céleste, en échange duquel il leur donne du beau temps.
> Les Unalit disent que tuer un corbeau mettra le Père Corbeau en grande
colère et qu'il enverra du mauvais temps, et les Eskimos du bas Yukon
5
détestent et craignent les corbeaux comme des oiseaux maléfiques. »
(Nelson 1899 : 425–426).
Nelson a collecté une version riche du cycle du corbeau auprès d’un vieil
homme Unalit vivant à Kigiktauik. Dans le contexte de cet article, seules
certaines caractéristiques principales du cycle peuvent être abordées (voir
également Hawkes 1913 : 16).
Poursuivons avec les récits mythologiques de la section **"The raven in
Alaska"** :
À une époque où il n'y avait pas d'humains sur la plaine terrestre, le
premier homme était enroulé dans une gousse de pois de plage pendant
quatre jours. Le cinquième jour, la gousse éclata, il tomba au sol et se tint
debout, pleinement formé en tant qu’homme adulte. Un corbeau
s'approcha de lui, leva une de ses ailes, poussa son bec comme un
masque, et se transforma en homme. Le corbeau prit soin de l'homme et
créa de nombreux animaux en battant des ailes au-dessus d’images
d’argile, leur expliquant leur utilité. Il créa également une femme comme
compagne pour l'homme. Il apprit à l'homme comment s'occuper des
enfants qui naquirent, un garçon et une fille.
Puis le corbeau retourna à la vigne de pois et trouva trois autres hommes
qui étaient tombés d’une autre gousse de pois. Il créa également des
animaux pour eux et leur enseigna comment fabriquer divers outils et
techniques. Le corbeau allait et venait entre l'homme et les habitants de la
côte, les instruisant de diverses manières. Ainsi, le corbeau créa l’homme
et ordonna le monde. Il façonna la terre, créa les habitants sur terre
comme sur la côte, leur fournit la première nourriture, donna aux animaux
leur forme et leur apparence, et expliqua à l'homme leur utilité. Dans ce
premier épisode du cycle du corbeau, celui-ci est présenté comme un
créateur et un héros culturel responsable de l’ordre du monde.
Un jour, le corbeau emmena l'homme au pays céleste, habité par des
nains. Il apprit à fabriquer des vêtements selon les coutumes des
habitants du ciel, et ces modèles furent conservés depuis lors. Après ce
voyage au pays du ciel, le corbeau emmena l'homme dans un trou rond du
ciel. Le corbeau le porta sur ses ailes et descendit à travers le trou
jusqu’au fond de l’océan. Là, le corbeau transforma l’homme en ours
blanc. L’homme ne pouvait parler jusqu'à ce que le corbeau agite son aile
au-dessus de lui. Après avoir transformé l'homme en un ours blanc, le
corbeau le changea de nouveau en humain et créa un ours à partir de la
peau d’ours blanc. Le corbeau dit à l’homme qu’il avait dormi pendant
quatre ans et, à son retour dans son village, il trouva que sa femme était
devenue très vieille et que son fils était maintenant un vieil homme. Les
gens firent de lui leur chef. Le corbeau refusa une place d’honneur et
6
s’assit près de la porte. Plus tard dans le récit, le corbeau est décrit
comme vêtu de peaux de chien ou d’autres vêtements misérables, et il
occupait toujours une place près de l’entrée de la maison de fête
(*kashim*), où les pauvres étaient assis. (Nelson 1899 : 427).
Poursuivons avec l'épisode suivant du cycle mythologique :
Le deuxième épisode décrit un voyage de l’homme au ciel et au fond de la
mer, évoquant des voyages chamaniques. Cela pourrait bien représenter
un mythe de la première initiation chamanique. Une caractéristique
particulièrement frappante est que l’homme est transformé en ours polaire
et décide qu’il veut revenir à sa forme humaine pour conserver la
connexion avec ses descendants humains. À la fin de l’épisode, une
perspective temporelle est introduite : après un séjour apparemment bref
dans les mondes non-humains, l’homme découvre qu’entre-temps, ses
proches sont devenus vieux. Le corbeau est représenté comme capable de
voyager dans l’espace et le temps, initiant l’homme à ces capacités.
Quand les hommes commencèrent à tuer trop d’animaux, le corbeau et
l’homme envoyèrent des rennes pour les détruire. Les rennes dévorèrent
les hommes avec leurs dents acérées semblables à celles des loups, puis
retournèrent au ciel. La nuit suivante, ils revinrent et détruisirent une autre
maison. Les villageois recouvrirent la troisième maison d’un mélange de
graisse de renne et de baies. La graisse et les baies acides dans leur
bouche les firent fuir et secouer violemment leur tête, perdant ainsi leurs
longues dents acérées. Ensuite, ils développèrent les petites dents que les
rennes possèdent aujourd’hui. L’homme et le corbeau retournèrent au ciel,
et l’homme déclara que les humains détruiraient tout s’ils n’étaient pas
arrêtés. Alors, le corbeau emporta le soleil, le plaça dans son sac de peau,
et l’emmena dans le pays céleste où vivaient ses parents. Il fit alors très
sombre sur terre, et le corbeau garda le soleil caché dans son sac.
Les gens sur terre, terrifiés, offrirent au corbeau des présents riches, en
nourriture et en fourrures. Finalement, il leur permit d’avoir de la lumière
pour un court moment, tenant le soleil dans une main pendant deux jours
pour que les gens puissent chasser et obtenir de la nourriture. (Nelson
1899 : 459–462)
Voici la suite du récit, où un autre personnage intervient pour ramener la
lumière :
Un frère aîné du corbeau, vivant au village, eut pitié des habitants de la
terre. Il prétendit mourir et cacha son masque et son manteau de corbeau
dans un arbre près du village. Il se rendit à la source où les villageois
prenaient leur eau. Lorsque la femme de son frère vint chercher de l’eau, il
se transforma en une petite feuille et fut avalé avec l’eau. Quelques jours
7
plus tard, la femme donna naissance à un garçon, qui, en peu de temps,
se mit à courir partout. L’enfant pleurait continuellement pour obtenir le
soleil. Son père lui laissait fréquemment jouer avec le soleil, mais il le
reprenait toujours ensuite.
Un jour, lorsque personne ne regardait, l’enfant courut vers l’arbre, mit
son masque et son manteau de corbeau, s’envola avec le soleil et le
ramena à sa place dans le ciel. Il installa également l’étoile du matin et fit
tourner le ciel autour de la terre. Ensuite, il descendit au village où
vivaient les premiers humains. Les habitants lui demandèrent ce qu’était
devenu l’homme (l’homme créé par le corbeau). Le jeune corbeau tenta
de voler vers le ciel, mais ne put y retourner. Il se rendit alors dans un
village où vivaient les enfants des autres hommes nés des gousses de
pois. Là, il prit une femme et eut de nombreux enfants qui devinrent eux-
mêmes des corbeaux. Ils purent voler au-dessus de la terre, mais perdirent
progressivement leurs pouvoirs magiques jusqu’à devenir des corbeaux
ordinaires. (Nelson 1899 : 459–462).
Dans cet épisode, le frère du corbeau, devenu son fils, incarne une figure
protectrice pour les humains. Ce personnage ramène le soleil et
réorganise le ciel pour établir un ordre cosmique bénéfique. Cela illustre
une dualité importante dans le rôle du corbeau : à la fois destructeur
(comme le corbeau principal) et sauveur (par son frère/fils).
Poursuivons avec un autre épisode du cycle mythologique du corbeau en
Alaska :
Dans un autre récit, lorsque les humains commencèrent à abuser des
animaux, le corbeau et l’homme décidèrent de punir les humains en
envoyant des rennes pour les dévorer. Les rennes avaient à l’origine de
longues dents acérées semblables à celles des loups. Ils se mirent à
dévorer les humains en détruisant leurs maisons, une par une. Les
villageois, terrifiés, réussirent à couvrir une de leurs maisons avec un
mélange de graisse de renne et de baies rouges fermentées. Lorsque les
rennes tentèrent d’attaquer, la graisse et les baies leur causèrent une
réaction si violente qu’ils secouèrent leurs têtes jusqu’à ce que leurs dents
acérées tombent, les laissant avec les petites dents qu’ils ont aujourd’hui.
Après cet incident, les humains firent appel à la clémence du corbeau.
Celui-ci, cependant, retira le soleil et le garda caché dans un sac de peau.
Cela plongea le monde dans une obscurité totale, rendant impossible
toute chasse ou cueillette. Les humains offrirent des cadeaux précieux au
corbeau en échange de lumière : nourriture, vêtements et fourrures. Le
corbeau céda temporairement, permettant au soleil de briller pendant
quelques jours, avant de le reprendre à nouveau.
8
Cette dynamique de pouvoir entre le corbeau et les humains montre la
dépendance des hommes envers la lumière et les cycles naturels,
contrôlés par le corbeau. Le corbeau est décrit comme un gardien
capricieux et parfois malveillant de ces ressources essentielles.
Un autre récit met en scène le corbeau comme un personnage à la fois
rusé et détesté par les humains. Un jour, un chasseur arriva à la maison du
corbeau. En entrant, il vit un vieil homme qui lui dit :
> « Haak ! Tu dois avoir faim. » On a souvent faim quand on est loin de
chez soi. »
Puis il demanda à un garçon d’apporter de la chair humaine. Le garçon
apporta de la viande, et le vieil homme coupa un morceau qu’il donna au
chasseur. Ce dernier répondit :
> « Je n’aime pas ce genre de viande. »
Le vieil homme répliqua :
> « Donne-la-moi, je peux la manger. » Après avoir terminé, il dit au
garçon :
> « Apporte de la peau de baleine. » Mais c’était en réalité des
excréments d’oiseau. Il les donna à l’Esquimau, qui, encore une fois,
refusa de manger.
> « Donne-les-moi », dit le vieil homme, « je peux les manger. » Puis il
demanda encore à un autre garçon d’apporter des copeaux d’os de
baleine. L’Esquimau refusa encore, et le vieil homme répondit :
> « Donne-les-moi, je peux les manger. » Puis, après avoir fini, il se
plaignit de maux d’estomac et vomit tout ce qu’il avait mangé.
Un peu plus loin, le chasseur se rendit à la maison du goéland, où il fut
accueilli et reçu de la viande de saumon séché, qu’il mangea avec plaisir.
Il partit ensuite chez lui et raconta comment les oiseaux l’avaient nourri.
(Boas 1901 : 217).
Poursuivons avec un autre épisode du cycle mythologique du corbeau en
Alaska :
Un autre mythe raconte comment le corbeau et la mouette se disputent la
nourriture. Un chasseur se rendit chez le corbeau et vit un vieil homme qui
lui dit :
> « Haak ! Tu sembles affamé. » Puis il demanda au garçon de lui apporter
de la chair humaine. Le garçon apporta la viande, et le vieil homme en
coucha un morceau qu’il donna au chasseur. Ce dernier refusa de la
manger. Le vieil homme insista :
9
> « Donne-la-moi, je peux la manger. » Il mangea tout, mais son estomac
commença à le faire souffrir. Il se plaignit de douleurs.
Le chasseur, alors dégoûté, quitta la maison du corbeau et se rendit à la
maison d'un autre oiseau, un goéland. Le goéland lui apporta de la chair
de poisson, ce que le chasseur accepta avec plaisir. Après ce repas, il
raconta comment il avait été accueilli et nourri par les oiseaux, mais de
manière bien plus agréable que celle qu’il avait vécue chez le corbeau. Ce
récit met en évidence l’avidité et la tromperie du corbeau, contrastant
avec la générosité du goéland.
Ce thème est récurrent dans les mythes inuit, où les personnages comme
le corbeau sont à la fois des créateurs et des farceurs, jouant des rôles
multiples, parfois bienveillants, parfois malveillants.
Dans un autre mythe, le corbeau est décrit comme un personnage
trompeur, mais aussi comme un guide spirituel, en particulier pour ceux
qui sont en quête de pouvoir chamanique. Un jeune homme, en difficulté
pour obtenir de la nourriture et chassant sans succès, finit par être guidé
par un corbeau. Ce dernier lui proposa un marché : s'il lui donnait son
couteau en échange, le corbeau lui offrirait de nombreuses proies et le
rendrait puissant.
Le jeune homme hésita, mais dans sa faim, il accepta l'offre. Le corbeau
lui donna alors la capacité de chasser efficacement et de capturer tout ce
dont il avait besoin. Cependant, le corbeau précisa que le jeune homme
devait rendre le couteau une fois qu'il aurait obtenu tout ce qu'il
souhaitait. Le jeune homme, satisfait de ses nouvelles capacités, choisit de
garder le couteau pour lui, malgré la promesse du corbeau.
Lorsque le corbeau vit que le jeune homme ne respectait pas l'accord, il
devint furieux et le fit vieillir instantanément. En l’espace de quelques
instants, le jeune homme devint un vieil homme, incapable de chasser ou
de se nourrir. Ce mythe illustre un aspect important de la tradition inuit : le
pouvoir, qu’il soit acquis par des moyens spirituels ou des échanges avec
des entités comme le corbeau, doit être utilisé avec responsabilité, sinon il
entraîne des conséquences sévères.
Le corbeau, ici, est à la fois un bienfaiteur et un punisseur, un modèle de
l'équilibre nécessaire entre la générosité et la tromperie, l'avertissement
et la tentation. Ce type d’histoire nous montre que le corbeau est perçu
non seulement comme un personnage mythologique complexe, mais aussi
comme un enseignant moral, donnant et retirant des pouvoirs selon la
conduite de ceux qui interagissent avec lui.
10
Cela conclut cet épisode. Le corbeau apparaît une fois de plus comme un
personnage paradoxal, capable de guider les humains vers le pouvoir,
mais aussi de les punir sévèrement pour leur imprudence.
### **Le corbeau dans les chants et les festins**
Divers chants du corbeau existent, mais ils sont souvent difficiles à
interpréter (par exemple, Boas 1901 : 5 chant de balle). En Alaska, on
attribue les "chants de gorge" qui consistent en une série d’expressions
gutturales au corbeau (Hawkes 1916 : 123). Dans le sud de l'île de Baffin,
Boas a enregistré la tradition suivante :
**Le chant des corbeaux*
Le père d’un homme nommé Apalok tua un ours, et un corbeau qui était
près de là pensa : « Ne vais-je pas essayer de manger le sang en mettant
ma tête dans la plaie ? » Mais pendant que la tête du corbeau était dans la
plaie, le chasseur arriva et tua le corbeau en lui tordant le cou. Le corbeau,
alors qu’il mourait, cria :
> « Je suis pris par le cou dans le trou (la plaie) ! Oh, où est la lumière
maintenant ? Mes chers petits enfants ! Je pense seulement à eux. Ils
errent sans plumes, sans protection contre le froid. O Aimakta, Nuimakta,
Atsenaktok, Tokoyatok, Ovayok, Makkongayok, Akpayok ! » (Boas 1901 :
303).
Dans ce chant, le corbeau se trouve dans une position de vulnérabilité,
comme un être fragile, malgré sa puissance apparente. L’appel désespéré
du corbeau, avant de mourir, invoque la lumière et ses enfants, soulignant
son lien avec la lumière et la création. Le corbeau, bien que parfois une
figure de pouvoir, est également montré comme une créature pouvant
éprouver la perte, la souffrance, et la mort, ce qui peut être vu comme un
moyen de transmettre des leçons spirituelles.
Dans une autre tradition, **Petitot** décrit un chant où un chaman imite
parfaitement le corbeau, avec ses sauts, ses contorsions bizarres, les
battements de ses ailes, et même ses appels. Le chant qui accompagne
cette danse imite également les sons du corbeau et ressemble à un
corbeau étant répondu par d'autres corbeaux. Il s'agit d'une
représentation théâtrale du corbeau, et cela montre comment les Inuits
intégraient cette figure mythologique dans leurs rituels et leurs
performances. Petitot décrit également une variation où le même chaman,
après avoir imité le corbeau, change de rôle et représente une chasse à la
baleine, tout en mimant les mouvements du kayak, le lancer du harpon et
la fuite du grand cétacé.
11
Ces chants et danses sont des moyens pour les Inuits de se connecter à la
figure spirituelle du corbeau, d'incarner ses qualités et de renforcer des
liens avec les forces naturelles. Le corbeau, ainsi, devient un symbole de
transformation, de mouvement et de connexion entre le monde humain et
le monde spirituel.
**La fête de Sedna et le rôle du corbeau dans les rituels**
Dans l'île de Baffin, la fête de Sedna était célébrée chaque année en
automne. Elle variait d'une région à l'autre, mais un de ses éléments
récurrents était le pairing de maris et femmes, qui devaient passer la nuit
avec un autre partenaire. Les missionnaires ont désapprouvé cette
pratique, mais ont aussi cherché des informations sur cette fête, qui a été
largement décrite par Boas (1888 ; 1901–1904). À la fin du XIXe siècle,
cette fête était en déclin et elle a probablement disparu complètement au
début du XXe siècle, remplacée par Noël. L'Anglican Bilby fut
probablement l'un des derniers à être témoin de cette célébration et la
décrivit de manière vivante dans diverses publications.
Le pairing des hommes et des femmes se faisait habituellement par deux
chamans masqués, l'un représentant un corbeau, l'autre une grande
femme. Bilby décrit la scène où il vit les deux sortir de la tente de
Sukkenuk, l’un des chamans performants dans le rituel :
> « Le conjurateur mineur s’était déguisé en corbeau. Il portait une veste
et un pantalon serrés, et des bâtons attachés à ses pieds pour imiter les
pieds d’un oiseau. Un capuchon moulant était tiré bas sur son visage et
comportait un long bec en forme de pic, et il tenait un petit fouet dans ses
mains. Sukkenuk était encore plus impressionnant. Son visage était
recouvert d’un masque avec les marques de tatouage habituelles. Son
corps était vêtu d’une veste ample de femme, attachée à la taille, et ses
jambes étaient enveloppées dans un pantalon large, ses pieds dans de
très grosses bottes. Attaché à son épaule se trouvait une bouée en peau
de phoque remplie d’eau, avec une corde attachée. Dans sa main droite, il
portait une lance de morse représentant un homme, et dans sa main
gauche un grattoir de peau représentant une femme. Ces deux êtres se
déplaçaient et sautaient entre les lignes humaines, le corbeau désignant
un homme et une femme alternativement, comme convenu. Le couple
s’approchait immédiatement, buvait de l’eau, recevait la bénédiction du
grand conjurateur, puis, dans des cris de joie, se rendait à leurs tentes,
poursuivis par le corbeau. »
Dans ce rituel, le corbeau joue un rôle central, non seulement en
établissant les couples, mais aussi en symbolisant une force spirituelle qui
relie les participants entre eux et avec les puissances célestes. Il incarne la
12
transformation et l’union, tout en étant une figure clé dans l’équilibre
social et rituel.
### **Protéger et renforcer l’enfant**
Mathiassen a noté que « Le premier vêtement de l’enfant nouveau-né est
un bonnet en peau de renard ou d’oiseau, généralement en peau de
corbeau ; il ne doit pas être en peau de caribou ; un de ces bonnets en
peau de corbeau est donné à l’enfant dès sa naissance. » Plus loin dans
son rapport, il ajoute : « De l'Iglulingmiut, Qajufik, il existe un bonnet de
bébé en peau de corbeau, avec le côté des plumes à l'extérieur ; le visage
est bordé d’un étroit contour de peau de caribou à poils longs, la peau
étant à l’intérieur, bordée à l’extérieur d’une bande étroite de peau de
phoque ; des franges en peau de caribou à la base. » (Mathiassen 1928 :
186 ; 189). Le vêtement reste clairement un attribut rituel important.
Boas (1907 : 515) rapporte que « les peaux de corbeau sont utilisées pour
fabriquer des vêtements pour les garçons nouveaux-nés, car on croit que
cela leur donnera le pouvoir de découvrir facilement le gibier. » Cela est
confirmé par Rasmussen. « Les enfants mâles nouvellement nés reçoivent
souvent, comme premier vêtement, une tunique en peau de corbeau, les
plumes à l'extérieur. Les corbeaux trouvent toujours quelque chose ; cela
garantit une bonne chasse. » (Rasmussen 1929 : 177 ; voir aussi Boas
1907 : 515).
Selon Randa (1994 : 315), un *atigi* [parka] fait de peau de corbeau
donnerait de la force à l’enfant. Dans d'autres contextes, il faciliterait la
chasse à l’ours polaire (Randa 1994 : 315).
Rasmussen rapporte que la tête et les griffes du corbeau garantissaient
une bonne part lors d'une chasse, car le corbeau a la particularité d’être
toujours présent où le gibier est abattu (Rasmussen 1931 : 43 ; voir aussi
Weyer 1932 : 311 ; Thalbitzer 1914 : 633).
Cette section démontre l’importance symbolique du corbeau dans les rites
de passage et la protection des jeunes enfants dans la culture inuit.
L’utilisation de la peau de corbeau dans les vêtements des nouveau-nés
n’est pas seulement un acte pratique, mais aussi un rituel chargé de
significations spirituelles, où le corbeau joue le rôle de protecteur et de
guide pour les générations futures. Ce rituel semble aussi marquer un lien
intime entre l’enfant et la nature, en particulier la faune que le corbeau
représente.
### **Le corbeau : l'élément protecteur et spirituel**
Le corbeau occupe également une place importante dans les croyances
concernant la protection et la force. Par exemple, dans les croyances
13
inuites, certaines parties du corbeau sont utilisées pour diverses fins
magiques. Selon certains récits, les griffes et la peau de corbeau étaient
utilisées pour fabriquer des amulettes et d'autres objets protecteurs.
Mathiassen (1928 : 187) note que dans certaines régions, des corbeaux
étaient chassés non seulement pour leur peau mais aussi pour leurs
plumes, qui étaient ensuite utilisées dans des rituels magiques ou pour la
fabrication d'objets de pouvoir. La peau de corbeau, en particulier, était
perçue comme une protection contre les mauvais esprits et les forces
négatives.
Les bonnets en peau de corbeau pour les nouveau-nés étaient également
conçus pour renforcer la force de l’enfant, symbolisant une connexion avec
le monde spirituel, en particulier avec la faune. Cela montre une autre
facette du corbeau dans la culture inuit : non seulement un guide spirituel,
mais aussi un être capable de transférer une certaine force vitale et
magique aux jeunes enfants, garantissant leur santé, leur bien-être et leur
succès dans la vie, notamment dans la chasse.
### **Les marquages et tatouages rituels**
Les marques de corbeau jouent également un rôle central dans les rituels.
Thalbitzer (1941 : 630) a observé que « le signe de possession en Alaska,
l’emblématique trident du corbeau, semble se retrouver dans les motifs en
forme de Y pour l’ornementation (sur des objets en os, par exemple, des
étuis à aiguilles) et dans les motifs de tatouages chez les Eskimos de la
baie d’Hudson. » La forme en trident du pied du corbeau est donc
symboliquement liée à l’imprégnation de l’essence du corbeau dans les
objets personnels, y compris les tatouages. Cela sert de protection ou de
bénédiction spirituelle, apportant force et succès à ceux qui portent ces
marques.
L'exemple le plus célèbre est probablement le tatouage réalisé sur la peau
des femmes, qui servait non seulement de décoration mais aussi de
protection spirituelle. Les tatouages étaient réalisés lors de rites de
passage, marquant l’entrée de la jeune fille dans l’âge adulte et son rôle
dans la société. Le tatouage a également été utilisé pour marquer une
relation entre la femme et les forces naturelles, notamment les animaux et
les esprits.
Dans ce contexte, le corbeau, par son pied ou son empreinte symbolique,
représente un lien avec le monde spirituel, un lien qui est renforcé par les
tatouages et les marques physiques. Les femmes tatouées étaient perçues
comme étant protégées et bénies par les esprits et les forces naturelles.
### **La pratique des tatouages chez les Inuits**
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Rasmussen (1931 : 399) rapporte l’histoire du corbeau et du plongeon qui
se tatouaient mutuellement :
> « Autrefois, le corbeau et le plongeon vivaient sous forme humaine, et
un jour, ils décidèrent de se tatouer l'un l'autre. Le plongeon fut tatoué en
premier et toutes les petites formes fines de ses plumes (kukualarniuit [les
petites étincelles de feu]) sont les tatouages que le corbeau lui donna.
Mais ensuite, le corbeau devint impatient et jeta une poignée de cendres
sur le plongeon. C’est pourquoi son dos est devenu gris. En retour, le
plongeon, furieux, prit la suie de son pot de cuisson et la jeta sur le
corbeau, ce qui rendit tout son corps noir. Avant ce temps, on dit que tous
les corbeaux étaient blancs. » (Rasmussen 1931 : 399).
Ce mythe explique l’origine des couleurs du corbeau et du plongeon, tout
en associant le corbeau à un rôle dans les pratiques rituelles liées au
tatouage. Le tatouage, qui est un acte rituel fort, est ici mis en relation
avec le corbeau, soulignant son rôle dans la transformation, que ce soit
celle de la couleur, du corps ou de l’âme. C’est aussi un acte de
possession, de passage, d’appartenance à un certain domaine spirituel.
Cela conclut cette section sur les tatouages rituels et leur relation avec le
corbeau. Le corbeau est ainsi une figure clé dans les pratiques de
transition et de protection dans la culture inuit, que ce soit par des objets
physiques ou des marquages spirituels.
### **Le corbeau dans les festins et rituels**
La fête de Sedna, célébrée sur l'île de Baffin, était un autre événement où
le corbeau jouait un rôle crucial dans les rituels communautaires. Bien que
cette fête ait disparu au début du XXe siècle, elle mettait en scène des
performances chamaniques où le corbeau était un personnage symbolique
dans le processus de transformation et de transmission des énergies
vitales à la communauté.
Bilby (1926) décrit les performances où le corbeau était représenté par un
chaman, qui portait un costume fait de peau de phoque et de bois, et
portait un masque avec un bec allongé. Ce chaman dansant incarnait non
seulement le corbeau comme guide spirituel, mais aussi comme
médiateur entre le monde humain et le monde des esprits. L'acte de
sauter et de danser comme un corbeau avait une signification rituelle
profonde, représentant la capacité du corbeau à se déplacer entre les
mondes, à apporter la lumière et la prospérité à ceux qui participaient à ce
rituel.
Les chants et danses imitant le corbeau renforçaient l’idée que ce dernier
était à la fois une figure joyeuse et une force puissante, capable d’interagir
avec les esprits des ancêtres et des animaux, assurant ainsi la prospérité
15
pour la communauté. À travers le masque et la danse, les Inuits
invoquaient les pouvoirs du corbeau pour s’assurer des récoltes
fructueuses, une chasse abondante et la protection spirituelle.
### **Le corbeau et la transformation**
L'un des thèmes récurrents dans les récits inuit est la transformation. Le
corbeau est fréquemment représenté comme un être capable de se
transformer en une variété de formes, allant de l'humain à l'animal, ou
même en lumière. Ces transformations symbolisent le pouvoir du corbeau
à changer et à influencer les forces naturelles, à contrôler les éléments et
à façonner la réalité selon les besoins de ceux qui le vénèrent.
Un des récits les plus marquants est celui où le corbeau, en tant que
créateur, façonne les animaux et les humains à son image. Il agit non
seulement comme un forgeron cosmique, mais aussi comme un médiateur
spirituel, reliant le monde des hommes au monde des esprits. Cette
capacité de transformation et de manipulation des éléments naturels
souligne l'importance du corbeau en tant que figure primordiale dans la
mythologie inuit, capable de créer l’ordre à partir du chaos et d'introduire
des cycles de régénération.
Le corbeau symbolise la dualité de la vie et de la mort, de la lumière et de
l’obscurité, de la destruction et de la création, ce qui le rend fondamental
pour la compréhension inuit du monde. Ses transformations reflètent
également l'idée de métamorphose spirituelle et physique, où le passage
d'une forme à une autre représente un développement personnel ou une
transition rituelle, marquant l'entrée dans une nouvelle phase de la vie ou
du monde spirituel.
### **Les légendes et les contes autour du corbeau**
Les récits sur le corbeau sont nombreux, chacun portant une leçon ou une
explication sur les origines de certaines coutumes ou phénomènes
naturels. Par exemple, un autre mythe raconte comment le corbeau a volé
la lumière pour l’apporter aux humains, leur permettant ainsi de chasser
et de survivre dans un monde autrefois plongé dans l'obscurité. Ce mythe
fait écho à l'importance de la lumière et de la clarté, des éléments
essentiels à la survie dans les régions polaires.
Le corbeau est également vu comme un trompeur, capable de manipuler
la réalité et de jouer avec les attentes humaines. Dans certaines histoires,
il vole des objets précieux, trompe les autres animaux ou les humains, et
leur apprend ainsi une leçon sur la ruse, la prudence et la sagesse. Par
cette facette de trickster, le corbeau incarne l'idée que, pour survivre et
prospérer, il faut non seulement comprendre la nature mais aussi maîtriser
l'art de la tromperie et de la manipulation.
16
### **Le corbeau dans la culture matérielle**
Le corbeau joue également un rôle dans la culture matérielle des Inuits.
Non seulement ses plumes et sa peau sont utilisées dans les rites, mais
des objets comme des figurines, des masques et des sculptures
représentant le corbeau sont courants. Ces objets, souvent utilisés lors de
cérémonies religieuses ou rituelles, ont une signification spirituelle et sont
censés protéger celui qui les porte ou les utilise. Les masques de corbeau,
par exemple, sont portés par des chamans lors de leurs rituels pour
renforcer leur lien avec le monde spirituel et acquérir de nouvelles
puissances spirituelles.
Les sculptures de corbeaux, réalisées en os, en bois ou en pierre, sont des
objets de grande valeur et sont souvent utilisées dans les cérémonies pour
invoquer l'esprit du corbeau, appelant ainsi ses bénédictions sur la
communauté. Ces objets servent de médiateurs entre les humains et les
esprits, renforçant le rôle du corbeau comme intercesseur et protecteur
spirituel.
### **Le corbeau et le symbolisme de la mort**
Le corbeau, dans la culture inuit, est également lié à la mort et à l’au-delà.
Ce lien avec l’au-delà est un aspect central du rôle du corbeau, car il est
souvent associé à des rites funéraires et des croyances concernant l'âme
et le passage de la vie à la mort. Le corbeau est vu comme un messager
entre le monde des vivants et celui des morts, guidant les âmes des
défunts vers leur destination finale.
Par exemple, certains récits relatent que le corbeau joue un rôle dans la
préparation de l'âme pour l’au-delà. Il est parfois représenté comme un
accompagnateur des défunts, aidant à leur transition en les guidant vers
le monde des esprits. Dans certaines traditions, les corbeaux sont
considérés comme des porteurs d'âme, en particulier lorsque les corps des
morts sont laissés à la merci des animaux. Le corbeau consomme les
restes humains, les yeux, ou d'autres parties du corps, et ce processus est
souvent interprété comme une purification ou un transfert des éléments
spirituels vers le monde des esprits. La relation du corbeau avec les
cadavres des humains le lie donc à la fois à la mort physique et à la
transformation spirituelle.
Ce lien avec la mort ne le réduit pas simplement à une figure macabre,
mais plutôt à une force spirituelle qui permet aux âmes de voyager, de se
transformer et de trouver une nouvelle forme d’existence dans l’au-delà.
Par ce rôle spirituel, le corbeau est perçu comme un guide important pour
les âmes en quête de rédemption ou de passage vers une autre vie.
### **Le corbeau dans les pratiques chamaniques*
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Les chamans inuits considèrent le corbeau comme un animal spirituel
puissant et un allié dans leurs pratiques mystiques. Dans de nombreuses
traditions, les chamans se connectent avec l’esprit du corbeau, cherchant
à acquérir ses pouvoirs de transformation et de voyage entre les mondes.
Par l’intermédiaire des chamans, le corbeau devient un médiateur entre le
monde physique et le monde spirituel.
Les chamanes, par exemple, peuvent porter des masques de corbeau lors
de leurs rituels pour incarner l’esprit du corbeau, leur permettant ainsi
d'accéder à des connaissances surnaturelles et d’effectuer des voyages
chamaniques. Ces masques sont souvent fabriqués avec soin, avec des
détails minutieux qui représentent la sagesse, la ruse et le pouvoir
spirituel du corbeau. Lors des cérémonies, le chaman dans son masque de
corbeau se transforme en un être doté d’une connaissance profonde du
monde des esprits et de l'univers naturel.
Le corbeau aide également les chamans à obtenir des visions spirituelles,
leur permettant de voir les vérités cachées ou de recevoir des messages
des esprits. Cela reflète l’importance du corbeau comme un guide
spirituel, capable de connecter les hommes et les esprits, et de permettre
aux individus de traverser les frontières invisibles entre le monde visible et
l’invisible. En cela, le corbeau joue un rôle crucial dans les processus de
guérison spirituelle et d’acquisition de pouvoir mystique.
### **Le corbeau et l’équilibre de la nature**
Au-delà de ses rôles dans la création et dans la mort, le corbeau incarne
également l’équilibre de la nature. Dans de nombreuses légendes, il est le
gardien des forces naturelles, assurant que l’équilibre cosmique soit
maintenu. Par exemple, dans certaines histoires, le corbeau est
responsable de l’invention de la chasse et de la pêche, enseignant aux
humains comment interagir correctement avec le monde naturel.
Cela se voit dans des récits où le corbeau met en place des règles
concernant la manière de récolter les ressources naturelles de façon
responsable. En tant qu’être capable de voir l’ensemble du cycle de la vie
et de la mort, le corbeau enseigne aux humains que la destruction de la
nature doit être compensée par le respect et la prudence. Ainsi, dans le
cadre de cette sagesse, le corbeau joue un rôle clé dans le maintien de
l’harmonie entre les hommes et leur environnement.
Le corbeau devient alors un enseignant qui guide l’humanité non
seulement dans la gestion de ses ressources, mais aussi dans la
compréhension des cycles naturels. Son rôle dans les cycles de lumière et
d’obscurité, dans la transformation et la mort, fait de lui un médiateur de
l’équilibre universel. Cela souligne l’importance de cette figure dans la
18
culture inuit : un être qui transcende les frontières entre les vivants et les
morts, le matériel et le spirituel, la lumière et l’obscurité.
Poursuivons avec la traduction du texte :
### **Le Corbeau et la Création de l'Humanité**
Un autre aspect important du rôle du corbeau dans les mythes inuits est
sa connexion directe avec la création des premiers êtres humains. Dans
certaines traditions, le corbeau est responsable de l'apparition de
l'humanité sur Terre, soit en modelant les premiers hommes à partir de
l'argile, soit en les créant à partir de matériaux naturels tels que le bois ou
la pierre. Le corbeau, dans ce rôle de créateur, peut être vu comme une
force primordiale, façonnant non seulement le monde naturel, mais aussi
l'humanité elle-même.
Dans un récit, le corbeau et un autre animal spirituel, souvent un ours ou
un renard, sont les premiers à avoir créé l'homme. Ils ont pris les formes
animales et, par un acte magique, ont transformé des morceaux de roche
ou d'argile en êtres humains. Ces premiers humains étaient souvent
imparfaits et devaient apprendre à se nourrir, à se protéger et à vivre en
harmonie avec la nature. Le corbeau, à ce stade, joue également un rôle
de guide pour ces nouveaux êtres humains, leur enseignant les lois et les
règles du monde naturel.
Une autre version de ce mythe raconte que le corbeau est le premier à
avoir trouvé les restes d'un humain ou d'un groupe d'humains, après une
grande catastrophe ou un événement mondial. Il a alors pris ces restes et
les a reconstruits, insufflant la vie dans chaque morceau pour créer
l'humanité telle qu'elle existe aujourd'hui. Ce processus reflète l'idée que
le corbeau est un agent de régénération et de transformation, capable de
donner vie et d'instaurer l'ordre à partir du chaos.
### **Le Corbeau et les Éléments Naturels**
Une autre caractéristique fascinante du corbeau dans les mythes inuits est
son association avec les éléments naturels, notamment le vent, le feu et
l'eau. Ces éléments sont essentiels à la vie dans l'Arctique, et le corbeau
est souvent décrit comme un médiateur de ces forces naturelles. Par
exemple, dans certaines versions des mythes, le corbeau est responsable
de l’apparition du vent en battant ses ailes ou en soufflant dans l’espace
vide entre les mondes. Il est également parfois vu comme un créateur du
feu, l'amenant à la terre après l'avoir volé aux dieux ou l'ayant trouvé dans
un autre monde.
Dans ces récits, le corbeau apparaît comme un personnage omnipotent
qui maîtrise les éléments et, en contrôlant ces forces, garantit la survie de
19
l’humanité. Il devient ainsi non seulement un créateur, mais aussi un
protecteur, capable de réguler les éléments pour assurer l’équilibre de la
nature et la sécurité de ceux qui vivent sur Terre. Il symbolise donc
l’harmonie entre l’homme et la nature, jouant un rôle dans le maintien de
cet équilibre fragile.
### **Le Corbeau et la Chasse**
La chasse occupe une place centrale dans la culture inuit, et le corbeau
joue un rôle significatif dans cet aspect de la vie quotidienne. Non
seulement il est une figure spirituelle liée à la chasse, mais il est aussi
parfois perçu comme un guide pour les chasseurs. Dans certains récits, les
chasseurs qui suivent les corbeaux peuvent trouver leur chemin vers des
zones de chasse prospères ou localiser des animaux difficiles à atteindre.
Le corbeau, en tant qu’observateur des mouvements des animaux, sait où
se trouvent les troupeaux de caribous, les phoques ou d’autres gibiers.
Les chasseurs, dans certains cas, croient que le corbeau peut les guider
vers ces animaux en les conduisant à travers des paysages vastes et
souvent dangereux. Parfois, le corbeau est vu comme un être qui, en
aidant les chasseurs, assure également un équilibre entre les hommes et
la nature. En donnant de la nourriture à l'humanité, il garantit que les
hommes ne prennent que ce dont ils ont besoin pour survivre, sans
épuiser les ressources naturelles. Ainsi, le corbeau devient une figure qui
régule la chasse, s’assurant que l’humain respecte les lois de la nature et
qu'il chasse de manière durable.
### **Les Rituels Associés au Corbeau**
Les rituels associés au corbeau sont nombreux et varient en fonction des
régions et des groupes inuits. Cependant, une constante demeure : le
corbeau est toujours un personnage important dans ces cérémonies. Les
rituels peuvent inclure des chants, des danses et des invocations du
corbeau, souvent réalisées par des chamans ou des chefs spirituels.
Ces cérémonies sont destinées à honorer le corbeau et à demander ses
bénédictions pour la communauté. Parfois, les rituels sont exécutés pour
apaiser le corbeau ou pour obtenir sa faveur, surtout si la chasse a été
infructueuse ou si des catastrophes naturelles ont frappé la région. Le
corbeau, en tant qu’entité puissante, peut être vu à la fois comme un
bienfaiteur et un être à ne pas contrarier.
Dans ces rituels, le chaman peut porter un masque de corbeau ou imiter
les mouvements du corbeau, incarnant ainsi l'esprit de l'animal pour
communiquer avec les puissances invisibles. Ces pratiques sont
profondément enracinées dans la croyance selon laquelle le monde
20
naturel est peuplé d’esprits et que le corbeau, en tant que messager, est
capable de relier ces esprits aux humains.
### **Le Corbeau et les Initiations Spirituelles*
Dans plusieurs sociétés inuit, le corbeau joue un rôle clé dans les rites
d'initiation spirituelle. Ces rituels sont essentiels pour marquer la transition
des jeunes vers l'âge adulte, et le corbeau y occupe souvent une place
centrale. En tant que guide et médiateur entre le monde des humains et
celui des esprits, le corbeau est vu comme un agent de transformation,
aidant les individus à se connecter avec les forces naturelles et spirituelles
qui régissent leur environnement.
Par exemple, lors des rites de passage, les jeunes hommes et femmes
peuvent être initiés par des chamans qui leur enseignent à communiquer
avec l'esprit du corbeau. À travers des chants, des danses, et parfois des
prières, ils cherchent à imiter le corbeau, à en acquérir les pouvoirs et à se
préparer à leurs futures responsabilités spirituelles et communautaires. Le
corbeau, en tant qu’animal spirituel, devient ainsi un guide symbolique qui
prépare l'individu à comprendre les mystères de la nature, à faire face aux
défis de la vie adulte, et à assumer son rôle dans la communauté.
Dans certains cas, cette initiation implique également des pratiques
chamaniques où les participants doivent se "transformer" eux-mêmes en
corbeau, soit par des techniques de méditation, soit par des rituels
impliquant des travestissements ou des masques. Cette transformation
symbolise non seulement l’acquisition de la sagesse et des pouvoirs du
corbeau, mais aussi une réaffirmation de la relation entre les humains et le
monde spirituel, avec le corbeau comme médiateur principal.
### **Le Corbeau et l’Harmonie Cosmique**
Le corbeau est souvent perçu dans les mythes comme un être capable de
maintenir l’harmonie cosmique entre les forces de la nature et les
humains. Il est responsable de l’équilibre entre les saisons, le jour et la
nuit, et les éléments naturels. Dans ce rôle, le corbeau symbolise
l’équilibre fragile de la vie et la nécessité de maintenir cette harmonie
pour assurer la survie de tous.
Un exemple classique de ce rôle cosmique est celui du corbeau qui vole la
lumière. Dans de nombreuses versions du mythe, le corbeau vole le soleil
ou la lumière pour l’apporter aux humains, transformant ainsi un monde
sombre et chaotique en un endroit habitable. En apportant la lumière, le
corbeau n’est pas seulement un créateur, mais aussi un régulateur des
forces naturelles, assurant que l’humanité puisse vivre en harmonie avec
le monde naturel.
21
De plus, le corbeau incarne également la ruse et l’intelligence nécessaires
pour maintenir cet équilibre. Par sa capacité à naviguer entre les mondes,
à manipuler les forces invisibles et à tromper les autres êtres, le corbeau
enseigne aux humains comment manipuler leur environnement de
manière respectueuse et stratégique.
### **La protection Spirituelle du Corbeau**
Le corbeau est aussi un protecteur spirituel. Dans de nombreuses cultures
inuit, il est perçu comme un être capable d'offrir des bénédictions et des
protections à ceux qui respectent les lois de la nature et les rites spirituels.
Les objets en forme de corbeau, tels que des amulettes et des talismans,
sont portés pour se protéger contre les mauvais esprits et pour invoquer la
bénédiction de l’esprit du corbeau. Les plumes de corbeau, par exemple,
sont utilisées dans les rituels pour apporter chance et prospérité, et pour
repousser les forces néfastes.
Dans certaines croyances, les corbeaux sont également considérés
comme des protecteurs des chasseurs et des guerriers. Lors de voyages
ou de chasses difficiles, les chasseurs pouvaient invoquer le corbeau pour
les guider et les protéger. On croyait que le corbeau pouvait leur indiquer
le bon chemin, avertir d’un danger imminent, ou même détourner les
mauvais esprits qui cherchaient à perturber le voyage.
### **Le Corbeau et l’Art Inuit**
Le corbeau occupe une place importante dans l'art inuit. Non seulement il
est représenté dans les sculptures et les gravures, mais il est également
un motif central dans les peintures et les dessins réalisés lors des rituels.
Dans certaines œuvres, le corbeau est dépeint seul, mais souvent il est
montré avec d'autres animaux ou des figures humaines, soulignant son
rôle de médiateur entre les différents mondes.
Les masques de corbeau sont des objets particulièrement significatifs,
souvent utilisés dans des cérémonies où le porteur incarne l’esprit du
corbeau. Ces masques sont réalisés avec une grande attention aux détails
et aux symboles, et sont souvent ornés de plumes et d’autres éléments
naturels qui renforcent leur lien avec l’animal spirituel.
L'art inuit reflète ainsi l'importance spirituelle du corbeau, qui est à la fois
une figure de transformation, de pouvoir et de protection. Loin de se
limiter à une simple représentation animale, le corbeau est un symbole
profond de la relation entre l'homme et la nature, entre le monde physique
et le monde spirituel.
### **Le corbeau comme symbole de transformation**
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Le corbeau, dans les traditions inuites, n’est pas seulement un personnage
mythologique ; il est également perçu comme un symbole de
transformation. Cela est particulièrement évident dans ses interactions
avec d'autres personnages, dans lesquels il prend des formes multiples,
représentant le changement et l’adaptabilité. En tant qu'animal capable
de se métamorphoser et de passer d’une forme à l’autre, le corbeau
incarne l’idée de fluidité et de régénération, un thème fondamental dans
la cosmologie inuit.
Dans plusieurs récits, le corbeau commence son existence sous une forme
bien précise, mais au fil de l’histoire, il traverse des transformations
physiques ou spirituelles, s’adaptant aux circonstances pour accomplir ses
objectifs. Par exemple, le corbeau peut se transformer en humain pour
interagir directement avec les humains et jouer un rôle important dans
leurs vies. De même, il peut passer d’un animal terrestre à un être céleste,
voyageant ainsi entre le monde des hommes et celui des esprits.
Les transformations du corbeau symbolisent également la capacité de
l’individu à évoluer et à s’adapter aux défis de la vie. Elles rappellent
l’importance de l’équilibre et du changement constant, éléments
essentiels dans la compréhension du monde et de ses cycles naturels.
Ainsi, la figure du corbeau invite les Inuits à réfléchir sur la fluidité de la
vie et l’importance d’accepter les transitions et les métamorphoses.
### **Le corbeau comme médiateur entre les mondes*
Dans de nombreuses traditions, le corbeau est vu comme un médiateur
entre le monde des vivants et le monde des esprits. Cette fonction
spirituelle reflète la capacité du corbeau à voyager entre ces deux
dimensions et à transmettre des messages entre elles. Il est perçu comme
un messager divin, capable de rapporter des informations vitales pour les
humains ou d’apporter des bénédictions et des protections.
En tant que médiateur, le corbeau est aussi associé à des rituels de
guérison. Les chamans, lorsqu'ils cherchent à guérir les malades, peuvent
appeler l’esprit du corbeau pour l’aider à rétablir l’équilibre entre le corps
et l’esprit. Ce rôle de guérisseur fait partie d’une vision du corbeau comme
une figure capable de réparer les déséquilibres spirituels et physiques
dans la communauté.
Dans cette fonction de médiateur, le corbeau se place entre deux mondes
opposés mais complémentaires : celui des vivants et celui des morts. Il
devient ainsi un guide pour les âmes des défunts, les aidant à passer
d’une existence terrestre à une existence spirituelle. Dans certains récits,
on dit même que le corbeau accompagne les âmes lors de leur voyage,
leur offrant une protection et un soutien pendant le passage vers l’au-delà.
23
### **Les récits et le corbeau dans la tradition orale**
La transmission orale joue un rôle central dans la culture inuit, et les récits
impliquant le corbeau sont souvent racontés lors des veillées, des
cérémonies communautaires et des événements familiaux. Ces histoires
servent à enseigner des leçons importantes aux jeunes générations, en
particulier sur le respect de la nature, la sagesse des ancêtres, et
l’importance de la coopération et de l’harmonie avec le monde spirituel.
Les mythes du corbeau sont donc bien plus que des histoires de création
ou de transformation ; ils sont des véhicules pour transmettre des valeurs
fondamentales. Dans ces récits, le corbeau, en tant que créateur et
médiateur, sert de guide spirituel pour les individus et la communauté
dans son ensemble. Ses actions — qu'elles soient de tromperie ou de
bienveillance — portent des messages qui aident à comprendre l'ordre du
monde naturel, les cycles de la vie, et la relation profonde entre les
humains et la nature.
À travers ces récits, le corbeau devient un moyen pour les Inuits de relier
les expériences humaines aux grandes forces de l'univers, en leur offrant
des perspectives sur la vie, la mort, et la transformation. L'histoire du
corbeau sert ainsi à rappeler aux individus l’importance de la sagesse
ancestrale, la préservation des ressources naturelles et la nécessité de
vivre en équilibre avec la nature.
### **Le corbeau et la communauté inuit**
Enfin, le corbeau occupe une place essentielle dans la cohésion sociale
des communautés inuites. Dans de nombreux récits, il joue le rôle d'un
enseignant ou d'un guide qui aide la communauté à surmonter des défis
collectifs, qu’il s’agisse de conditions climatiques difficiles, de pénuries
alimentaires ou d’autres crises. Le corbeau est souvent celui qui, par ses
actions et ses enseignements, rappelle aux humains l’importance de la
solidarité, de l’harmonie et du respect mutuel.
Les mythes du corbeau, avec leur mélange de sagesse et de ruse, sont
utilisés pour expliquer des phénomènes sociaux et naturels, et pour
encourager un comportement juste et respectueux. Par exemple, certaines
histoires racontent que le corbeau a enseigné aux humains à ne prendre
que ce dont ils avaient besoin, à ne pas gaspiller les ressources naturelles,
et à montrer de la gratitude pour les dons de la nature.
À travers ces récits, le corbeau devient un modèle de leadership et de
moralité, un exemple de la façon dont un être peut utiliser ses pouvoirs
pour le bien de la communauté, tout en équilibrant les besoins individuels
et collectifs. Le corbeau est donc perçu non seulement comme un être
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spirituel puissant, mais aussi comme un symbole d’une gouvernance juste
et d’une vie communautaire harmonieuse.
### **Conclusion**
En conclusion, le corbeau, à travers les mythes et les croyances inuites,
représente une figure de transformation, de médiation, et de sagesse. Il
incarne l'harmonie entre l'homme et la nature, tout en étant un agent de
changement et un guide spirituel. Que ce soit en tant que créateur,
protecteur, ou messager des esprits, le corbeau est un personnage central
dans la culture inuit, offrant des leçons profondes sur la vie, la mort, la
transformation et la relation entre les humains et le monde naturel.
Les récits du corbeau ne sont pas seulement des contes traditionnels,
mais des enseignements vivants qui continuent de nourrir la vision du
monde des Inuits. Par le biais de ces mythes, le corbeau aide les individus
et la communauté à comprendre leur place dans l’univers, à respecter les
forces naturelles et spirituelles, et à préserver un équilibre nécessaire pour
assurer la survie et le bien-être de tous.
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