Musset, Badine : introduction
I La France au début du XIXe siècle
A. Contexte politique
Musset : 1810 – 1857.
Période troublée, agitée par le fantôme de la Révolution française (rappel : vaste contestation
populaire qui débouchera sur l’abolition des privilèges, le renversement de la monarchie et
l’établissement d’une république en 1792).
Le 19e « hésite » entre deux voies : poursuivre l’effort révolutionnaire de manière à aller vers plus
d’égalité sociale, ou à l’inverse revenir à la monarchie et aux principes de la société d’ordres.
Des révolutions brutales : la révolution de 1830 qui renverse Charles X (les trois glorieuses), la
révolution de 1848 qui renverse son successeur, Louis Philippe.
Dans le sens contraire, deux restaurations, c’est-à-dire deux retours de la monarchie : la première
restauration (1814-1815 : Louis XVIII) prend place après la chute de l’empire napoléonien contre une
coalition européenne monarchiste (Angleterre, Russie, Autriche, Prusse, Suède) et hostile aux idées
révolutionnaires, s’en suivent les 100 jours où Napoléon tente de reprendre le pouvoir mais il est
défait à Waterloo, et commence alors la seconde restauration (1815-1824 : Louis XVIII et Charles X).
B. Contexte social
Mutations politiques qui débouchent sur ou accompagnent des mutations sociales.
Renversement de la société d’ordres (noblesse, clergé, tiers état) : la bourgeoisie est la grande
gagnante de cette évolution car elle accède plus facilement aux responsabilités qui étaient jusque-là
réservées aux privilégiés – le pouvoir de l’argent l’emporte sur le pouvoir du sang (de la naissance).
Emergence de la figure du notable : cf. le baron chez Musset.
Essor d’un certain matérialisme qui se traduit dans la pièce par les deux rôles comiques de maître
Blazius et de maître Bridaine, obsédés par la nourriture et la boisson.
Toutefois, en réaction, se propage la nostalgie de la monarchie et de l’idéal aristocratique (noblesse,
courage, politesse et finesse d’esprit) : ce sentiment mélancolique, que l’on appelle « le mal du
siècle », est symptomatique de la figure du « dandy » incarnée par Perdican, l’un des deux
protagonistes de la pièce chez qui la noblesse d’esprit l’emporte sur le savoir théorique.
Question de la place de la religion : les révolutionnaires y sont très hostiles (nombreux saccages
d’église, confiscation des biens du clergé et tentative de contrôler les ministres du culte), les
monarchistes la défendent comme un fondement de la légitimité royal (le roi de France est
lieutenant de Dieu sur terre). Chez Musset, elle est largement moquée par le biais de Dame Pluche
mais aussi de Perdican, lorsqu’il fustige la mauvaise influence des nonnes sur Camille.
Période d’industrialisation et d’exode rural : cf. retrouvailles de Perdican avec les paysans « vieillis »,
métaphore d’une société plus rurale et proche de la nature désormais révolue ?
C. Contexte artistique
Essor du romantisme : vaste mouvement artistique et littéraire, qui naît en Allemagne à la fin du
XVIIIe siècle et connaît déjà en France quelques précurseurs avec Rousseau, par exemple. Musset
appartient à la seconde génération des romantiques français.
Mouvement qui répond à l’éclosion d’une nouvelle sensibilité : goût des larmes (Rousseau, Diderot),
mise en valeur de la sensibilité personnelle et des tourments intérieurs (cf. Goethe et Les souffrances
du jeune Werther), triomphe du lyrisme (Lamartine et ses Méditations poétiques).
Valorisation de l’irrationnel : la folie, le rêve, la fantaisie (cf. Rousseau, Les rêveries du promeneur
solitaire).
Courant en rupture avec le classicisme, plus rationaliste et porté par un impératif d’ordre,
d’équilibre, de sobriété. Méfiance face à l’individualisme et à l’épanchement sentimental : Pascal,
« Le Moi est haïssable ».
Peinture : observer Le voyageur contemplant une mère de nuages de Caspar David Friedrich, 1817.
En quoi est-ce une peinture romantique ? Homme de dos, dominé par une nature qui prend
l’essentiel du tableau, caractère méditatif, tourments intérieurs / nature tourmentée
Musique : primat des sentiments, sacre du compositeur et recherche de virtuosité : Chopin, Berlioz.
On joue dans des salles de plus en plus grandes, d’où la nécessité de faire évoluer les instruments (le
piano-forte remplace le clavecin, les cordes en métal celles en boyaux).
Théâtre : rupture avec le théâtre classique qui se joue notamment lors de la première d’Hernani, de
Hugo, qui fait scandale ; Hugo invente le genre du drame romantique (multiplication des
personnages, mélange des registres, non respect des règles classiques). Faire un rappel sur les règles
du théâtre classique (bienséance, trois unités).
Exercice d’application : confronter deux représentations, classique / romantique.
II On ne badine pas avec l’amour
A. L’auteur
Famille aristocratique, suit des études de droit puis de médecine qu’il abandonne (cf. Perdican).
Sa première œuvre, le poème « Un rêve » publié dans le Provincial de Dijon.
Devient célèbre en publiant Les contes d’Espagne et d’Italie en 1829.
Il rejoint rapidement les cercles romantiques, comme le salon de la Bibliothèque de l’Arsenal : salon
de Charles Nodier, fréquenté entre autre par Stendhal.
Musset appartient à la seconde génération des romantiques, il vient après l’âge flamboyant incarné
par Lamartine, Vigny, Stendhal : génération marquée par le mal du siècle (sentiment d’être arrivé au
monde « trop tard », que l’âge d’or est passé).
Le style de Musset s’en ressent : marqué par la mélancolie et par l’ironie (cf. définition de l’esprit
ironique chez Baudelaire : « Ne suis-je pas un faux accord… » etc) : cf. le ton volontiers satirique de
Badine, à l’égard des précepteurs ou de la vie conventuelle.
Œuvre poétique (« Les nuits ») et dramatique (Lorenzaccio, Les caprices de Mariane) ; peu de succès
au théâtre au début de sa carrière (Les nuits vénitiennes sifflées à l’Odéon en 1830), ce qui le décide
à mettre la scène de côté et à penser un théâtre sans dramaturgie, un théâtre voué à être lu :
publication d’Un spectacle dans un fauteuil en 32 et 34 (Badine est dans cette seconde édition).
Histoire d’amour tourmentée avec Georges Sand (« mon cher Georges », « ô mon Georges, ma belle
maîtresse »), qui inspire régulièrement ses œuvres (séjour à Venise marqué par des infidélités
mutuelles, où Sand préfère à Musset le docteur Pagello, qui affleure dans la relation Camille /
Perdican, Confession d’un enfant du siècle).
Lettre d’amour à Sand : « Mon cher George, j’ai quelque chose de bête et de ridicule à vous dire. Je
vous l’écris sottement au lieu de vous l’avoir dit, je ne sais pourquoi, en rentrant de cette
promenade. J’en serai désolé, ce soir. Vous allez me rire au nez, me prendre pour un faiseur de
phrases dans tous mes rapports avec vous jusqu’ici. Vous me mettrez à la porte et vous croirez que je
mens. Je suis amoureux de vous. Je le suis depuis le premier jour où j’ai été chez vous. »
Consécration à la fin de sa vie : du public qui se précipite au théâtre, légion d’honneur en 45, élu à
l’Académie française en 52, mais Musset sombre dans l’alcoolisme et la dépression, il n’écrit presque
plus dans les années 50 et meurt en 57.
B. L’œuvre
Par son titre, la pièce s’inscrit dans le genre du proverbe : cf. « Il faut qu’une porte soit ouverte ou
fermée », le spectacle illustre un aphorisme ou un adage. Ici, les dangers du « badinage ».
Qu’est-ce que le badinage ? Jeu, fantaisie, style léger ou brillant, chose de peu d’importance : cf.
« marivaudage » ; mais aussi flirt, séduction.
Comment comprenez-vous ce titre sous forme d’interdiction : On ne badine pas avec l’amour ? Il faut
prendre l’amour au sérieux, ne pas risquer de le perdre par des « badinages » : à quoi renvoient dans
la pièce ces « badinages » ? (froideur feinte de Camille, tentatives de rendre l’autre jaloux en
impliquant Rosette, scènes de dispute).
Une pièce romantique ?
Rappel, théâtre romantique en rupture avec le théâtre classique suite à la représentation de la pièce
d’Hugo, Hernani : en quoi consiste cette rupture ?
- Non respect des règles : trois unités, bienséances => Badine les respecte plutôt bien.
- Mélange des registres qui sont strictement séparés dans la dramaturgie classique (comédie
vs tragédie) => vrai dans Badine, qui mêle farce, satire et tragédie.
- Multiplication des personnages => peu de personnages dans Badine, pièce courte (par
opposition à Lorenzaccio par ex).
Une pièce qui conserve donc certains aspects classiques tout en se montrant sensible aux
innovations dramaturgiques allant dans le sens d’un mélange des styles et des registres.
Argument : retour dans la région natale et aux amours enfantines, relation entre Camille et Perdican,
que tout destine à s’aimer, parasitée par un penchant au « badinage » qui causera leur perte (cf.
mort de Rosette, utilisée comme instrument pour rendre l’autre jaloux).
Pièce courte en trois actes (caractéristique du proverbe).
Acte I : présentation des persos, projet de mariage du Baron et résistances de Camille
Acte II : badinages.
Acte III : Rosette utilisée par les deux amants pour se blesser l’un l’autre (moqueries de Camille,
tentative de Perdican de la rendre jalouse en annonçant vouloir épouser Rosette) + issue tragique.
C. Le parcours : « les jeux du cœur et de l’amour »
Clin d’œil à Marivaux.
Sand à Musset : « Tout cela, vois-tu, c’est un jeu que nous jouons. Mais notre cœur et notre vie
servent d’enjeux, et ce n’est pas tout à fait aussi plaisant que cela en a l’air » (jeu = divertissement,
théâtre, danger)
Brainstorming autour du titre :
- « jeux » (pluriel = plusieurs jeux / plusieurs types de jeux) : divertissement (jouer), risque
(mettre en jeu, jouer au casino), mécanisme (faire jouer la serrure), manque ou vide (il y a du
jeu entre ces planches), spectacle / théâtre (jouer un rôle, cf. jeu devant Rosette)
- « et » : nécessité d’articuler les deux termes de l’énumération, penser le rapport entre cœur
et parole.
- « amour » : terme toujours ambigu (amour physique ou sentiment ? hésitation au cœur du
discours libertin) ; tension a priori entre l’amour romantique (passionnel, idéal) et le
badinage (qui renvoie à une certaine légèreté), d’où le titre de la pièce.
- « parole » : quels sont les différentes interactions possibles entre amour et parole ? quels
sont les « actes » amoureux rendus possibles par la parole ? la déclaration, la séduction / le
flirt / le badinage, l’affrontement / l’insulte, la dissimulation / le mensonge / la comédie.
Pour chacun de ces items, s’entraîner à trouver une scène de la pièce qui vous servira d’exemple en
dissertation.