Le drame romantique
Le drame romantique est une forme littéraire, née au XIXème siècle qui prend pour
modèle le théâtre de Shakespeare. En effet, Shakespeare varie les genres, enfreint les unités
spatio-temporelles et aucun aspect de la nature humaine ne lui échappe.
V. Hugo a exposé les grandes lignes du genre dans la préface de Cromwell. Selon lui
s’y mêlent, deux termes antithétiques qui caractérisent la modernité : « c’est de la féconde
union du type grotesque au type sublime que naît le génie moderne. ». Personnage grotesque
selon V. Hugo dans l’Antiquité : Polyphème le cyclope car il incarne le grotesque terrible.
Dans la pensée moderne, le grotesque a un rôle immense : il crée le difforme et l’horrible, le
comique et le bouffon. Le sublime représente le beau et le drame met en scène des contrastes,
car c’est par le contraste qu’on arrive au beau. C’est au contact du laid que le beau apparaît.
Le sublime représente l’âme telle qu’elle est. Le grotesque jouera le rôle de la bête humaine.
Le drame romantique remet en question la règle des 3 unités, car le drame doit être
relié à la réalité. «L’unité de temps n’est pas plus solide que l’unité de lieu. L’action, encadrée
de force dans les 24 heures est aussi ridicule qu’encadrée dans le vestibule. » Toute action a
sa durée propre comme son lieu particulier.
-refus des bienséances : on doit montrer la réalité (meurtres, suicides etc…)
-mélange des tons : grotesque et sublime
V. Hugo insiste sur la liberté du vers dans le drame : « Nous voudrions un vers libre,
franc, loyal, osant tout dire sans pruderie, tout exprimer sans recherche ; passant d’une
naturelle allure de la comédie à la tragédie, du sublime au grotesque. »
L’inconvénient de ces choix au niveau formel, c’est que les pièces sont très
difficilement jouables, tant elles sont longues et tant les personnages sont nombreux.
Le héros du drame romantique est un marginal qui subit le mal du siècle : la
marginalité peut être sociale ou intellectuelle. Le moi est divisé, ce qui entraîne la naissance
du grotesque et du sublime. Le grotesque est la remise en question du courage du grand
homme et la mise en évidence de sa faiblesse humaine.
Le drame romantique représente les bouleversements politiques, avec l’idée que le
passé illustre le présent. Le dramaturge évite la censure car il masque ses allusions au présent
par le recours à l’Histoire.
Ruy Blas - résumé
Un grand politicien espagnol, don Salluste, condamné à l’exil par la reine pour affaire
de mœurs, utilise pour se venger de cette humiliation les services d’un de ses laquais, Ruy
Blas, dont il connaît la passion secrète pour la souveraine.
Sans lui expliquer la trame dans laquelle il l’implique, il lui ordonne de feindre d’être
don César de Bazan et, sous cette identité, de se faire aimer de la reine, qu’il compte ainsi
compromettre. Ruy Blas, à la fois ébloui par l’idée d’approcher son étoile et pris de passion
pour les malheurs politiques de l’Espagne, prend au sérieux son rôle. Au moment même où,
avec l’appui admiratif de sa protectrice, il entreprend de purger le pays de la corruption qui
l’épuise, Salluste revient lui rappeler qu’il n’est que son instrument. Au terme de péripéties
compliquées par le retour imprévu et cocasse du vrai don César de Bazan, Ruy Blas clame
devant la reine sa condition de laquais, exécute Salluste et, désespéré, se tue aux côtés de celle
qu’il aime.
Une scène contrastée, propre au drame romantique
Ruy Blas est laquais de Don Salluste, grand d’Espagne. Il est marginal car il ose aimer
une reine alors que sa condition exige qu’il se marie et convoite des domestiques. C’est un
héros puisqu’il ne renonce pas à son amour par convenance. La Reine, au début de la scène,
se sent trahi, car précédemment Ruy Blas lui a révélé son amour et sa véritable identité : il
n’est qu’un laquais. Elle ne peut donc accepter un tel comportement et un tel aveu, c’est
pourquoi elle se montre, dans les didascalies du début « immobile et glacée ». Son
interrogation « que voulez-vous ? » révèle la distance qu’elle a établie avec le personnage
qu’elle ne peut raisonnablement ni aimer, ni épouser. Les phrases nominales sèches
composées uniquement de l’adverbe «jamais » ne condamne l’amour de Ruy Blas pour la
Reine.
La bipolarité du personnage, tiraillé entre grotesque et sublime
Le grotesque, dans ce passage, tel que le définit Hugo, est bien présent. Il est
représenté par la pulsion de mort de Ruy Blas qui veut se suicider : « il prend la fiole posée
sur la table ». Il est présent aussi dans la froideur de la reine qui refuse d’écouter ses
sentiments au début du passage. Le sentiment de tristesse, éprouvé par Ruy Blas contraste
avec son amour sans borne : l’antithèse contenue dans ce vers « vous me maudissez, et moi je
vous bénis », le confirme.
Au grotesque se mêle le sublime : Ruy Blas et la Reine s’aiment. Celle-ci, voyant son
héros mourir, avoue l’inavouable : « Je t’aime ! » tandis que Ruy Blas ne cesse de rappeler les
oppositions entre eux par des groupes de mots antithétiques : « Que ce pauvre laquais bénisse
cette reine » (laquais et reine s’opposent), «vivant par son amour, mourant, par sa pitié ! »
(opposition des participes présents « vivant et mourant »), l’oxymore « cœur crucifié »
renforce ce contraste.
Ainsi le choix du suicide est la seule voie possible pour aimer et être aimé.
Une mort sublime : le triomphe de l’amour
Un personnage confronté au mal du siècle
Ruy Blas ne peut échapper à sa condition, c’est ce qui le désespère. Dans une société
encore fortement aristocratisée, il n’est que le jouet des puissants, que leur instrument. Il n’est
pas considéré par Don Salluste comme un être aimant, aspirant à un idéal, il n’est que le pion
qui lui permettra de se venger de la Reine qui a fait exiler son roi.
Le héros est confronté au mal du siècle, sentiment de malaise et d’insatisfaction propre
aux personnages romantiques. Il pense ne plus avoir sa place dans ce monde auquel il ne
s’identifie plus. Le romantique est avant tout un anticonformiste qui provoque pour masquer
son malaise. Ce drame met en scène l’impossibilité d’un amour dans une société de classe :
les mots « laquais » et « reine » forment une antithèse.
Conséquence de la mort : l’aveu de l’amour de la reine
Cette scène marque la mise à mort de Ruy Blas par lui-même. Il boit un poison dans le
but de faire mourir cet amour désespérant. La métaphore « triste flamme » » renvoie à cet
amour déçu, avorté. L’impératif présent « éteins-toi » appelle la mort. Le héros veut en finir
avec la souffrance : « Mes maux sont finis » dira-t-il. Sa douleur se résume dans l’antithèse
suivante : « Vous me maudissez et moi je vous bénis ».
Cet acte va faire tomber le masque de la reine qui avouera son amour, mais trop tard.
Ruy Blas meurt cependant heureux et prononce un dernier « Merci » avant d’expirer.
Conclusion
Ce texte est révélateur du Mal du siècle, propre au XIXème, et de cette lutte des classes
qui empêche aux sentiments d’exister. Ce drame romantique met en scène un impossible
amour qui ne peut vivre que dans la mort. C’est la fin de la monarchie qui est
symboliquement montrée ici ou voulue. En effet, cette hiérarchie crée une inégalité entre les
êtres humains qui ne trouvent plus leur place dans la société et préfèrent donc mourir. Le
peuple, représenté par Ruy Blas, possède lui aussi une noblesse d’âme et de cœur que des
gens comme Don Salluste n’ont pas.