Objet d’étude : Le théâtre du XVIIᵉ au XXIᵉ siècle
Parcours : Mensonge et comédie
Texte 1 : Acte I, Scène 3
DORANTE
Depuis que j’ai quitté les guerres d’Allemagne,
C’est-à-dire du moins depuis un an entier,
Je suis et jour et nuit dedans votre quartier,
Je vous cherche en tous lieux, au bal, aux promenades,
Vous n’avez que de moi reçu des sérénades,
Et je n’ai pu trouver que cette occasion
A vous entretenir de mon affection.
CLARICE
Quoi, vous avez donc vu l’Allemagne et la guerre ?
DORANTE
Je m’y suis fait quatre ans craindre comme un tonnerre.
CLITON
Que va-t-il conter ?
DORANTE
Et durant ces quatre ans
Il ne s’est fait combats, ni sièges importants,
Nos armes n’ont jamais remporté de victoire,
Où cette main n’ait eu bonne part à la gloire,
Et même La Gazette a souvent divulgué…
CLITON, le tirant par la basque.
Savez-vous, Monsieur, que vous extravaguez ?
DORANTE
Tais-toi.
CLITON
Vous rêvez, dis-je, ou…
DORANTE
Tais-toi, misérable.
CLITON
Vous venez de Poitiers, ou je me donne au Diable,
Vous en revîntes hier.
DORANTE, à Cliton
Te tairas-tu, maraud ?
à Clarice
Mon nom dans nos succès s’était mis assez haut
Pour faire quelque bruit sans beaucoup d’injustice,
Et je suivrais encore un si noble exercice,
N’était que l’autre hiver, faisant ici ma Cour,
Je vous vis, et je fus retenu par l’amour.
Pierre Corneille, Le Menteur, 1644
Objet d’étude : Le théâtre du XVIIᵉ au XXIᵉ siècle
Parcours : Mensonge et comédie
Texte 2 : Acte III, scène 5, v. 984-1020
CLARICE.
C’est tout ce que mérite un homme tel que vous,
Un homme qui se dit un grand foudre de guerre,
Et n’en a vu qu’à coups d’écritoire ou de verre ;
Qui vint hier de Poitiers, et conte, à son retour,
Que depuis une année il fait ici sa cour ;
Qui donne toute nuit festin, musique, et danse,
Bien qu’il l’ait dans son lit passée en tout silence ;
Qui se dit marié, puis soudain s’en dédit :
Sa méthode est jolie à se mettre en crédit !
Vous-même, apprenez-moi comme il faut qu’on ne nomme.
CLITON, à Dorante.
Si vous vous en tirez, je vous tiens habile homme.
DORANTE, à Cliton.
Ne t’épouvante point, tout vient en sa saison.
(À Clarice.)
De ces inventions chacune a sa raison :
Sur toutes quelque jour je vous rendrai contente ;
Mais à présent je passe à la plus importante :
J’ai donc feint cet hymen (pourquoi désavouer
Ce qui vous forcera vous-même à me louer ?) ;
Je l’ai feint, et ma feinte à vos mépris m’expose ;
Mais si de ces détours vous seule étiez la cause ?
CLARICE.
Moi ?
DORANTE.
Vous. Écoutez-moi. Ne pouvant consentir…
CLITON, bas, à Dorante.
De grâce, dites-moi si vous allez mentir.
DORANTE, bas, à Cliton.
Ah ! je t’arracherai cette langue importune.
(À Clarice.)
Donc, comme à vous servir j’attache ma fortune,
L’amour que j’ai pour vous ne pouvant consentir
Qu’un père à d’autres lois voulût m’assujettir…
CLARICE, à Lucrèce.
Il fait pièce nouvelle, écoutons.
DORANTE.
Cette adresse
A conservé mon âme à la belle Lucrèce ;
Et par ce mariage au besoin inventé,
J’ai su rompre celui qu’on m’avait apprêté.
Blâmez-moi de tomber en des fautes si lourdes,
Appelez-moi grand fourbe et grand donneur de bourdes ;
Mais louez-moi du moins d’aimer si puissamment,
Et joignez à ces noms celui de votre amant.
Je fais par cet hymen banqueroute à tous autres ;
J’évite tous leurs fers pour mourir dans les vôtres ;
Et libre pour entrer en des liens si doux,
Je me fais marié pour toute autre que vous.
Pierre Corneille, Le Menteur, 1644
Objet d’étude : Le théâtre du XVIIᵉ au XXIᵉ siècle
Parcours : Mensonge et comédie
Texte 3 : Acte I, Scène 6 de Le Menteur de Pierre Corneille :
ACTE I, SCÈNE 6
DORANTE, CLARICE, LUCRÈCE.
DORANTE.
Madame, apprenez que le roi m’a fait l’honneur
De me donner pour père un homme de valeur,
Et que sous ce grand nom, que je n’ose pas dire,
Je cache un feu secret que j’ose vous écrire.
Si ce mot amoureux vous offense aujourd’hui,
Il me sera permis d’en accuser mon bruit ;
Et s’il trouve accès libre auprès de votre flamme,
Je croirai que mon père est connu de votre âme.
Mais quoi ? je vois sur vous tomber un œil jaloux,
Qui me fait appréhender d’en avoir dit trop, ou d’avoir dit tout.
CLARICE.
Je ne sais ce que c’est que cette énigme étrange :
Mais vous pourriez bien faire un conte de vendange.
DORANTE.
Ma bouche n’est point faite à tromper les beaux yeux ;
Ce que je viens de dire est sérieux et pieux.
LUCRÈCE (bas à Clarice).
Il est adroit, ma sœur.
CLARICE.
Mais vous êtes bien prompt
De vouloir pénétrer jusqu’au fond de mon cœur.
DORANTE.
Qui veut cueillir le fruit doit monter sur la branche ;
Et l’on perd tout le temps qu’en paroles on tranche.
J’ai vu votre beauté, mon cœur en est blessé,
Et si je n’en guéris, je meurs d’un coup pressé.
CLARICE.
Vous êtes un peu vif dans vos premières flammes ;
Mais ce sont les soupirs qui touchent bien les âmes.
DORANTE.
Les longs discours d’amour sont inventions d’auteurs,
Où la mémoire aide à trahir les cœurs ;
Mais l’amour véritable est un feu sans méthode,
Et ses plus doux transports n’ont rien qui soit à l’hôte.
Il parle peu, mais bien ; tout son langage est court,
Et n’a point de figure à l’endroit du discours.
Pour moi, sans plus parler, je vous rends mon courage ;
Lisez dedans mes yeux si vous y voyez gage.
Pierre Corneille, Le Menteur, 1644
Objet d’étude : Le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle
Parcours : Les romans de l’énergie : création et destruction
Texte 3
Dans ce passage, après avoir vu la peau magique se contracter en réponse à un
simple souhait, Raphaël de Valentin, troublé, cherche à comprendre le
fonctionnement de ce talisman. Il dialogue avec l’antiquaire, qui lui explique
les implications de ce pouvoir : chaque désir exaucé consomme une part de sa
vie.
— Chaque fois que vous formulerez un vœu, dit le vieillard, la peau obéira,
mais elle se rétrécira. Elle est votre vie, monsieur. Elle en est l’image sensible.
Plus vous la ferez agir, plus elle vous dévorera.
Raphaël le regarda, frappé de stupeur.
— Mais alors, dit-il d’une voix tremblante, chaque pensée, chaque désir…
— … vous coûtera des jours d’existence, compléta l’antiquaire avec gravité.
— Et si je désire le bonheur absolu ? La fortune, l’amour, la gloire ?
— Alors vous ne vivrez que quelques jours, peut-être quelques heures.
Raphaël se leva, l’esprit bouleversé. Ce pouvoir illimité, qui semblait un don
céleste, prenait soudain la forme d’un piège fatal. Était-il libre encore, ou déjà
condamné ?
Il s’approcha de la peau, la regarda longuement. Elle semblait inerte, mais il
savait désormais qu’elle palpitait au rythme de ses désirs, comme un cœur qui
pompe sa vie.
— Est-ce vivre que de renoncer à vouloir ? s’écria-t-il.
— Non, répondit le vieillard. Mais est-ce vivre que de mourir pour un caprice ?
Raphaël baissa la tête. Le silence s’installa. Il comprenait que l’homme devait
choisir entre la durée et l’intensité. Entre une vie longue et fade, ou brève mais
enflammée.
Il ferma les yeux un instant, puis les rouvrit, décidé.
— Je veux tenter l’expérience, dit-il.
— Soit, répondit le vieillard. Mais souvenez-vous : rien ne vous sera donné sans
qu’il vous soit repris.
Le jeune homme sortit lentement, tenant dans sa main le talisman. Le soleil
brillait au-dehors, la ville bruissait de vie. Et lui, parmi les vivants, venait de
signer un pacte invisible.
Honoré de Balzac, La Peau de chagrin, « Le talisman », 1831.