Objet d’étude : Le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle
Parcours : Les romans de l’énergie : création et destruction
Texte 1
Nous sommes ici au début du roman : ruiné, désespéré, tenté par le suicide, le
jeune Raphaël de Valentin attend la tombée de la nuit dans un magasin
d’antiquités.
Le silence régnait si profondément autour de lui que bientôt il s’aventura dans
une douce rêverie dont les impressions graduellement noires suivirent, de nuance
en nuance et comme par magie, les lentes dégradations de la lumière. Une lueur
en quittant le ciel fit reluire un dernier reflet rouge en luttant contre la nuit, il leva
la tête, vit un squelette à peine éclairé qui pencha dubitativement 1 son crâne de
droite à gauche, comme pour lui dire : Les morts ne veulent pas encore de toi !
En passant la main sur son front pour en chasser le sommeil, le jeune homme
sentit distinctement un vent frais produit par je ne sais quoi de velu qui lui effleura
les joues et il frissonna. Les vitres ayant retenti d’un claquement sourd, il pensa
que cette froide caresse digne des mystères de la tombe venait de quelque chauve-
souris. Pendant un moment encore, les vagues reflets du couchant lui permirent
d’apercevoir indistinctement les fantômes par lesquels il était entouré ; puis toute
cette nature morte s’abolit dans une même teinte noire. La nuit, l’heure de mourir
était subitement venue. Il s’écoula, dès ce moment, un certain laps de temps
pendant lequel il n’eut aucune perception claire des choses terrestres, soit qu’il se
fût enseveli dans une rêverie profonde, soit qu’il eût cédé à la somnolence
provoquée par ses fatigues et par la multitude des pensées qui lui déchiraient le
cœur. Tout à coup il crut avoir été appelé par une voix terrible, et il tressaillit
comme lorsqu’au milieu d’un brûlant cauchemar nous sommes précipités d’un
seul bond dans les profondeurs d’un abîme. Il ferma les yeux, les rayons d’une
vive lumière l’éblouissaient ; il voyait briller au sein des ténèbres une sphère
rougeâtre dont le centre était occupé par un petit vieillard qui se tenait debout et
dirigeait sur lui la clarté d’une lampe. Il ne l’avait entendu ni venir, ni parler, ni
se mouvoir. Cette apparition eut quelque chose de magique. L’homme le plus
intrépide, surpris ainsi dans son sommeil, aurait sans doute tremblé devant ce
personnage qui semblait être sorti d’un sarcophage2 voisin.
Honoré de Balzac, La Peau de chagrin, « Le talisman », 1831.
Objet d’étude : Le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle
Parcours : Les romans de l’énergie : création et destruction
Texte 2
Après s’être en vain retiré en province pour préserver ce qui lui reste d’énergie
vitale, Raphaël de Valentin décide de rentrer à Paris.
Tantôt l’Allier déroulait sur une riche perspective son ruban liquide et brillant, puis
des hameaux modestement cachés au fond d’une gorge de rochers jaunâtres
montraient la pointe de leurs clochers ; tantôt les moulins d’un petit vallon se
découvraient soudain après des vignobles monotones, et toujours apparaissaient de
riants châteaux, des villages suspendus, ou quelques routes bordées de peupliers
majestueux ; enfin la Loire et ses longues nappes diamantées reluisirent au milieu de
ses sables dorés. Séductions sans fin ! La nature agitée, vivace comme un enfant,
contenant à peine l’amour et la sève du mois de juin, attirait fatalement les regards
éteints du malade. Il leva les persiennes de sa voiture1, et se remit à dormir. Vers le
soir, après avoir passé Cosne, il fut réveillé par une joyeuse musique et se trouva
devant une fête de village. La poste2 était située près de la place. Pendant le temps
que les postillons mirent à relayer sa voiture, il vit les danses de cette population
joyeuse, les filles parées de fleurs, jolies, agaçantes, les jeunes gens animés, puis les
trognes des vieux paysans gaillardement rougies par le vin. Les petits enfants se
rigolaient, les vieilles femmes parlaient en riant, tout avait une voix, et le plaisir
enjolivait même les habits et les tables dressées. La place et l’église offraient une
physionomie de bonheur ; les toits, les fenêtres, les portes mêmes du village
semblaient s’être endimanchés aussi. Semblable aux moribonds3 impatients du
moindre bruit, Raphaël ne put réprimer une sinistre interjection, ni le désir d’imposer
silence à ces violons, d’anéantir ce mouvement, d’assourdir ces clameurs, de dissiper
cette fête insolente. Il monta tout chagrin dans sa voiture. Quand il regarda sur la
place, il vit la joie effarouchée, les paysannes en fuite et les bancs déserts. Sur
l’échafaud de l’orchestre, un ménétrier4 aveugle continuait à jouer sur sa clarinette
une ronde criarde. Cette musique sans danseurs, ce vieillard solitaire au profil
grimaud5, en haillons, les cheveux épars, et caché dans l’ombre d’un tilleul, était
comme une image fantastique du souhait de Raphaël. Il tombait à torrents une de ces
fortes pluies que les nuages électriques du mois de juin versent brusquement et qui
finissent de même.
Honoré de Balzac, La Peau de chagrin, « L’agonie », 1831.