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Consolation - Corinne Michaels

Natalie, enceinte, fait face à la perte tragique de son mari Aaron, un militaire, tué lors d'une mission. Alors qu'elle prépare la chambre de leur fille, elle reçoit la terrible nouvelle de sa mort, ce qui la plonge dans un désespoir profond. Trois mois plus tard, lors des funérailles, elle lutte pour accepter la réalité de sa perte tout en essayant de rester forte pour leur enfant.

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Consolation - Corinne Michaels

Natalie, enceinte, fait face à la perte tragique de son mari Aaron, un militaire, tué lors d'une mission. Alors qu'elle prépare la chambre de leur fille, elle reçoit la terrible nouvelle de sa mort, ce qui la plonge dans un désespoir profond. Trois mois plus tard, lors des funérailles, elle lutte pour accepter la réalité de sa perte tout en essayant de rester forte pour leur enfant.

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À Crystal.

Il y a peu de femmes qui peuvent faire face à la vie


comme tu le fais. Tu es belle, forte, et jamais tu ne
seras un prix de consolation pour quiconque.
Je te souhaite de garder toujours ton éclat.
Prologue

Natalie

— Chloé, s’il te plaît, ma chérie, si tu veux voir le jour, attends au moins que
ton papa soit rentré.
Je pose la main sur mon ventre, alors qu’une nouvelle contraction survient.
Je m’agrippe à la commode et respire profondément. Ces contractions sont de
plus en plus fréquentes.
Une fois la douleur passée, j’essaye de terminer ce que je suis venue faire
ici : je veux que la chambre du bébé soit prête quand Aaron reviendra, pour que
nous puissions profiter ensemble des semaines à venir. Je déambule dans la
future chambre de notre fille, je continue de remplir ses tiroirs de petites robes
roses…
Roses comme la multitude d’objets éparpillés aux quatre coins de la maison.
Aaron et moi nous sommes beaucoup disputés à ce sujet : j’adore, il déteste.
Il souhaitait que nous peignions sa chambre façon tenue de camouflage…
Du marron, du vert et du noir pour une petite fille ? Hors de question ! J’ai bien
failli accoucher à cause de cette dispute. Lorsque je suis rentrée à la maison, ce
jour-là, Mark et lui étaient en train de dessiner les motifs sur les murs. J’ai jeté
Mark dehors en lui lançant tous les objets qui me tombaient sous la main, et
Aaron a découvert à quel point je pouvais être brutale… Je ne suis peut-être pas
dans les Forces spéciales, mais on ne m’impose pas n’importe quoi ! J’ai
finalement obtenu ce que je voulais : du mauve et des rideaux transparents
autour du berceau.
— Ton papa va adorer cette chambre, Chloé ! J’ai tellement hâte de voir la
tête qu’il fera en découvrant ces jolis papillons.
Une nouvelle contraction me prend, et je m’assois dans le fauteuil à bascule
pour faire une pause. C’est une telle joie de savoir qu’elle vit en moi ! J’aime
être enceinte. C’est un miracle que nous ayons réussi à concevoir cette enfant,
alors je la protège. Aaron est déjà prévenu : je veux en faire un deuxième dès
qu’elle sera née.
Je ferme les yeux, le monde disparaît, et je me mets à rêver… Je m’imagine
assise avec elle dans ce fauteuil, à la cajoler et l’embrasser. J’imagine Aaron,
notre fille endormie contre son cœur. Elle sera sa princesse, et il la protégera
comme son trésor le plus précieux.
Quelqu’un frappe soudain à la porte, mais il me faut quelques secondes pour
m’extraire du fauteuil.
Les coups redoublent d’intensité.
— J’arrive !
Bon sang, donnez-moi une minute !
Parvenir jusqu’à l’entrée demande un petit moment à la baleine que je suis.
J’ouvre. C’est Mark Dixon, le supérieur et grand ami d’Aaron, avec qui il
travaille depuis des années dans les Forces spéciales de Jackson Cole.
Il a la tête baissée. Lorsqu’il la relève, ses yeux remplis de tristesse
rencontrent les miens.
— Qu’y a-t-il ?
— Lee…
Il accroche sur ce diminutif qu’Aaron emploie affectueusement. Quelque
chose ne va pas, c’est évident. Je me mets à trembler.
— Que s’est-il passé ?
Les larmes lui viennent, et je sais. Je sais que ma vie ne sera plus jamais la
même. Je sais que mes pires craintes sont en train de devenir réalité. Parce que
Mark ne pleure jamais, d’habitude. Parce qu’il ne serait pas en ce moment même
devant ma porte, si quelque chose ne tournait vraiment, vraiment pas rond.
— C’est Aaron.
Mon cœur s’arrête de battre, et mon monde s’effondre.
— Non !
Les larmes me brouillent la vue, ma respiration s’accélère. Cela ne peut pas
m’arriver.
— Je t’en prie, Mark. Non. Pitié !
Je le supplie, parce qu’une fois qu’il l’aura dit… Mais le supplier est inutile.
Il ne peut pas m’éviter cette douleur. C’est trop tard.
— Natalie, je suis tellement désolé !
Les mots terribles que toute épouse de militaire redoute… J’étais censée ne
plus avoir à m’inquiéter. C’était fini, derrière nous, tout ça. Je n’avais plus rien à
craindre.
Par pitié, mon Dieu, ne me l’enlevez pas ! Je vous en prie !
Comme si ces mots pouvaient annuler la réalité… Je suffoque.
— Mais je… Je suis enceinte. Je vais avoir un bébé. Il a dit qu’il reviendrait.
Il a dit…
Je bute sur les mots, j’ai du mal à respirer. Je plaque la main sur ma bouche
pour étouffer le cri qui veut sortir. Tout devient sombre.
— C’est une bombe artisanale qui l’a tué, je suis navré.
Ses yeux brillent de larmes. Je m’affaisse.
Mark me rattrape et me serre dans ses bras.
— Putain, je suis tellement désolé !
— Non. Non. Non.
Il me soutient, alors que je pleure, les mains autour de mon abdomen.
Brusquement, je me dégage de son étreinte.
— Tu mens !
— Je voudrais pouvoir mentir, dit-il, alors que je lutte pour me redresser.
— C’est une erreur ! Il va avoir un bébé. Il a dit que c’était un simple aller-
retour !
Je frappe du poing sa poitrine.
— Tu mens !
Mais je sais qu’il ne ment pas.
— Je suis désolé.
— Arrête de répéter que tu es désolé !
Ma douleur se transforme en hostilité. Je le hais. Je hais le monde entier, à
cet instant. Je hais Aaron, cette maison et tout ce qu’elle contient. Je hais cet air
qu’il ne respire plus. La haine me consume et m’étouffe.
— Dégage ! je hurle en continuant à lui frapper la poitrine. Dégage de chez
moi ! Aaron va rentrer dans quelques jours, et nous serons prêts pour la
naissance de notre fille.
— S’il te plaît…, m’implore Mark.
Je refuse de le regarder. Rien de tout cela n’existe, parce que Aaron est
vivant. Il n’est pas mort ! Comment Mark peut-il oser me mentir ?
— Il va revenir. Jamais il ne m’abandonnerait. Il a promis.
Aaron ne m’aurait pas menti. Il ne ment jamais. Quand il partait en mission,
il me disait toujours au revoir comme si c’était la dernière fois. Mais cette fois-
ci, il m’a embrassée sur le bout du nez en me demandant de l’attendre pour
accueillir notre bébé.
— Est-ce que tu veux que j’appelle quelqu’un ? Ta mère ?
— Tu n’appelleras personne parce qu’il n’est pas mort ! Va le chercher,
Mark ! Va chercher Aaron et ramène-le-moi.
Je recule en pointant l’index vers lui.
— Vous aviez tous promis !
Une douleur intense me transperce soudain, et j’agrippe mon ventre, mais ce
n’est rien en comparaison de la souffrance qui pèse maintenant sur ma poitrine.
Mark me reprend dans ses bras. Les larmes coulent sans relâche, alors que je
lutte contre son étreinte.
— Il avait promis !
— Je sais.
Ma vie n’a plus de sens. Mon cœur est détruit.
J’ai vingt-sept ans et je suis veuve.
1

Trois mois plus tard


— Aaron Gilcher a quitté ce monde trop tôt. C’était un mari aimant, un ami
loyal et le père d’une enfant qu’il n’a pas vue naître.
La voix du prêtre continue de s’élever doucement :
— Nous sommes réunis aujourd’hui pour lui dire au revoir mais pas adieu. Il
vivra dans nos cœurs aussi longtemps que nous lui conserverons une place.
Un sanglot m’échappe, impossible à retenir. Je réalise avec désespoir
qu’Aaron est vraiment parti. Cette cérémonie est la dernière pièce du puzzle,
celle que je refusais de placer.
Je sens des mains chaleureuses sur mes épaules. Je n’ai pas besoin de
regarder pour savoir à qui elles appartiennent. Jackson et Mark sont derrière moi.
Ils me protègent maintenant que mon mari n’est plus là. Ma mère me tient la
main, et mon père porte Aarabelle dans ses bras. Après sa naissance, j’ai bataillé
pour changer le prénom que nous avions choisi et lui en donner un spécial. Dès
que je l’ai vue, j’ai su. Je voulais que, toute sa vie, elle porte en elle une part de
son père.
— Seigneur, éclaire nos cœurs en ces jours difficiles. Aide-nous à garder le
souvenir d’Aaron et donne-nous un sentiment de paix, car il est dans tes bras.
La prière s’achève, et c’est le moment que je redoute le plus.
— Lee, je suis là, chuchote Mark derrière moi.
Je lui réponds d’un hochement de tête, parce que, si je parle, je ne pourrai
pas contenir le désespoir qui menace de me submerger.
Sois forte, tout sera bientôt fini.
Je regarde ma robe noire, j’essaye de me concentrer sur n’importe quoi
d’autre. Je rassemble derrière mes oreilles les longues mèches blondes qui
encadrent mon visage et je commence à trembler. La main de Mark se resserre
sur mon épaule.
Les membres de la garde d’honneur viennent se placer devant moi. Tous les
quatre étaient ses amis, ses frères, et ils doivent me remettre la dernière chose
qu’une femme veuille tenir dans ses mains.
Les émotions sont profondément enfouies, mais je perçois toute la peine
qu’il y a dans les yeux de son meilleur ami. Liam, bouleversé par sa mort, a fait
le voyage depuis la Californie. Ils avaient tous deux validé l’entraînement des
Forces spéciales. Un lien indestructible s’était noué entre eux depuis qu’ils
avaient risqué leurs vies ensemble.
Liam et Jeff tendent le drapeau ; j’entends le claquement sec du tissu.
Incapable de garder les yeux ouverts, je respire profondément. Une douleur
terrible me broie la poitrine. Je suis déchirée.
Ma mère me presse la main, et je redresse la tête pour voir l’ancien chef
d’Aaron s’agenouiller devant moi.
— Natalie, au nom du président des États-Unis et du chef des Opérations
navales, acceptez ce drapeau en témoignage de notre reconnaissance pour les
services rendus par votre époux à ce pays et à la marine.
Mon cœur vacille, je ne peux surmonter le flot des larmes. Il me tend le
drapeau, et je sais qu’il me faut le prendre. Je le dois, mais… Je suis de glace. Je
finis par lever une main tremblante. Lorsqu’il pose le drapeau dans mon autre
main, qui repose sur mes genoux, je me remets à pleurer. Ce n’est pas vrai.
Aaron est mort depuis trois mois, mais ça, ce drapeau… C’est la preuve que tout
est vraiment terminé, et je le refuse.
Ma main retombe. Je le regarde dans les yeux, tandis qu’une nouvelle larme
roule sur ma joue.
— Toutes mes condoléances, Natalie. Aaron était quelqu’un de bien.
Je parviens tout juste à le remercier, je ferme les yeux, et ma tête retombe.
Comment se fait-il que ce soit ma vie ? Pourquoi ? Comment continuer ?
Toutes ces questions m’assaillent et me serrent le cœur.
J’entends des gens pleurer autour de moi, mais rien de tout cela ne
m’importe. Personne ne peut savoir ce que j’endure en ce moment. Perdre
l’amour de ma vie, le père de mon enfant… La souffrance m’engloutit. J’avais la
vie dont je rêvais. À présent, c’est un flot de désespoir qui emporte tout ce qu’il
y avait de bon sur son passage.
La révolte gronde en moi. J’emmerde la vie ! J’emmerde l’amour et tous
ceux qui ne savent dire que « désolé » !
Je regarde mon enfant endormie dans les bras de son grand-père. J’ai
Aarabelle. J’ai une belle petite fille qui a besoin de moi.
Les Forces spéciales commencent leur rituel. J’ai déjà assisté à des
cérémonies similaires, eu pitié des épouses qui devaient la subir. Je n’étais pas à
leur place, mais aujourd’hui c’est bien de moi qu’il s’agit.
Le major Wolfel s’avance et enlève le trident, l’insigne des Forces spéciales,
de sa poitrine. Il avance vers l’urne, derrière laquelle se trouve un coffre en bois
de la taille d’un cercueil. Le corps d’Aaron a volé en éclats, comme moi, alors il
n’y a presque rien à enterrer. Wolfel se tient là pendant un moment, avant de
poser son insigne sur le coffre et de le marteler avec son poing. Le son du métal
perçant le bois pénètre jusque dans mon âme, et c’est comme s’il entrait en moi.
Il se retourne vers l’urne et salue.
Un est tombé, vingt autres suivront.
— Mes sincères condoléances, Aaron était un homme bien, me dit un autre
membre de son équipe.
Je hoche la tête, incapable de parler, devinant que le bruit d’un autre insigne
s’enfonçant dans le bois fendra l’air dans un instant. Les hommes s’avancent
vers moi un à un, me présentent leurs condoléances et poursuivent le rituel du
trident.
Je n’en peux plus !
Je commence à m’impatienter, mais Mark me retient. Puis c’est Liam qui
s’avance vers moi, ses yeux d’un bleu cristallin rougis par le chagrin. Il essaye
de faire bonne figure, mais il est dévasté.
— Lee, je…
Je pose la main sur la sienne pour lui faire comprendre que je n’ai pas besoin
de ses mots. Je sais. Il tremble.
— Aaron était mon frère, me dit-il, et une nouvelle larme roule sur ma joue.
— Je… Je…
Rien d’autre ne parvient à franchir mes lèvres.
Liam prend une grande inspiration, se redresse et marche en direction du
coffre.
Au début, il a refusé d’admettre la mort d’Aaron. Il y avait si peu pour
l’identifier. Il voulait le croire encore vivant quelque part.
Je regarde ma fille. Elle gazouille tranquillement dans les bras de son grand-
père, ignorant qu’elle ne bénéficiera jamais de la présence sécurisante d’un père.
Moi, j’ai la chance que l’homme qui m’a prise dans ses bras et bercée quand
j’étais triste soit encore là pour la bercer, elle. Je voudrais pouvoir faire un bond
en arrière et lui demander de me prendre encore dans ses bras, de m’assurer que
tout ira bien. Aarabelle est parfaitement en sécurité, sereine, alors que je me sens
si inquiète et vulnérable !
À la vue du marin debout devant le mémorial, je ferme les yeux et j’essaye
de dissiper les pensées qui m’assaillent. J’ai perdu Aaron après tout ce temps.
J’ai enduré des années et des années d’angoisse, quand il était en service actif,
pour le perdre finalement au moment où il quittait la marine et où je me sentais
enfin en sécurité. À quoi bon ?
Enfin, la dernière broche entre dans le coffre. Je lève les yeux : Jackson se
tient près de l’urne, la tête baissée. Le poids de la culpabilité qu’il porte pour
avoir envoyé Aaron à la mort est insurmontable, mais je sais qu’Aaron n’aurait
pas voulu que cela se passe autrement. Il souhaitait mourir avec courage et
dignité. Il aurait été prêt à mourir pour Jackson ou Mark. Mais aujourd’hui, ma
fille et moi en payons le prix.
Je ne suis pas la seule à souffrir de sa mort. Je regarde autour de moi et je
vois les visages de sa famille et de ses amis. Sa mère pleure aux côtés de son
mari. Elle s’enterre vivante en enterrant son fils unique. D’anciens militaires qui
ont servi avec lui et des compagnons des Forces spéciales de Cole sont là aussi,
très affectés par sa disparition.
Quelques visages me sont inconnus. Une jolie blonde se tient debout, un peu
à l’écart, et s’essuie les yeux. Une jeune femme brune, que je suppose être
Catherine, pleure dans les bras de Jackson. Il y a tant de gens, tant d’uniformes !
Nous sommes une mer noire de deuil.
Aaron était aimé, alors je ne suis pas surprise, mais personne ne l’aimait plus
que moi.
Aujourd’hui, c’est la dernière fois que je m’autorise à ressentir du chagrin, le
dernier jour où je peux verser des larmes, parce que les larmes ne changent rien.
Je dois rassembler les forces qu’il me reste et m’y tenir fort. Je suis maman et
j’ai une petite fille qui aura besoin que je sois à la fois son père et sa mère.
Un jour, c’est ce qu’on dit, un jour cela ne fera plus mal.
C’est faux.
Cela fera toujours mal.
Je ne serai plus jamais la même. Celle que j’étais est morte à l’instant même
où Mark a frappé à la porte. Je ne suis plus qu’une coquille vide. La femme
aimante, ouverte et pleine d’espoir a disparu. L’espoir est un salaud qui nous
trompe et se fout de nos rêves. Alors, je compte désormais sur la foi. La foi dans
ma capacité à traverser cette épreuve et à retrouver mon cœur.
2

Le temps passe. Les heures sont devenues des jours, les jours des semaines.
Puis les mois défilent, et je continue à vivre. Mais suis-je bien vivante ? Je
respire, je me lève le matin, je m’habille, mais je suis engourdie. Bien sûr, je
souris, j’arbore une mine joyeuse, cependant c’est un masque. À l’intérieur, je
suis perdue dans les profondeurs du deuil.
Trois mois ont passé depuis l’enterrement d’Aaron, et toujours ces mêmes
conneries de jours qui me filent entre les doigts. Ma fille grandit, seulement, je
n’ai personne avec qui partager cela. Heureusement, elle fait ses nuits, je ne suis
donc pas totalement épuisée. Ces premiers mois m’ont rendue folle ; en même
temps, c’est elle qui m’a permis de tenir bon.
La solitude me ronge, mais je ne le dis à personne.
— Non, maman, je vais bien, je soupire en calant le téléphone sur mon
épaule, essayant de la rassurer pour la énième fois.
Si ce n’est pas elle qui appelle, c’est Mark.
— Lee, tu ne vas pas bien, déclare ma mère. Tu vis à peine ! Je prends un
avion.
C’est bien la dernière chose dont j’ai envie ! Elle est restée à la maison
pendant un mois, après la naissance d’Aarabelle, et j’ai cru devenir dingue. Son
insistance, ses incitations permanentes à me faire sortir de chez moi m’ont
conduite à douter du bien-fondé de sa présence à la maison.
— Bon sang, je vais bien ! Je suis vivante, et papa a besoin de toi. Aarabelle
et moi, on se porte à merveille !
Je fais en sorte que plus personne ne sache que ma vie n’a pas avancé depuis
six mois. Il paraît qu’il y a une période de latence, avant que les gens
commencent à exprimer leur douleur. Mes amis sont préoccupés parce que je
n’ai toujours rien entrepris. Je ne sors pas, j’ai refusé de retourner travailler
comme reporter. Je ne veux pas être à l’extérieur, ni parler à d’autres familles qui
vivent des tragédies. J’en traverse une.
Ma mère a un petit rire sarcastique au téléphone.
— Menteuse !
— Je ne mens pas.
J’attrape le babyphone et vais sur la terrasse. C’est ce que je préfère, dans
cette maison. J’en suis tombée amoureuse dès qu’Aaron et moi l’avons visitée.
Elle tourne le dos à la baie de Chesapeake, et je passe le plus clair de mon temps
sur cette terrasse. Ici, je me sens proche de lui. Je peux le sentir dans le vent.
Cela peut sembler fou mais, lorsque je ferme les yeux, j’ai l’impression que ses
mains me caressent, que son souffle glisse dans mon cou et dégage les cheveux
de mon visage. Le soleil me chauffe le dos, et je m’autorise à rêver qu’il est
seulement parti en mission et sera bientôt de retour. Je m’accroche à cette
sensation aussi longtemps que je le peux, parce que c’est tellement plus facile de
faire comme si, plutôt que d’affronter ce fait : mon mari est mort.
— D’accord, tu vas très bien. Tu ressembles à une espèce de zombie, mais tu
vas très bien, grogne-t-elle.
— J’ai du travail, maman.
J’espère que cette nouvelle la calmera.
— Ah, et qu’est-ce que tu fais ? me demande-t-elle, sceptique.
— Je vais travailler pour les Forces spéciales de Cole.
Je vois d’ici sa désapprobation. Tant pis, je me fiche de ce qu’elle pense.
— Oh ! mais quelle excellente idée, et quelle merveilleuse façon de te
changer les idées !
— Ravie que tu approuves, je lui réponds, sachant pertinemment que c’est
de l’ironie.
Elle ne peut pas comprendre. Mon père et elle forment un couple heureux
alors que, moi, j’ai perdu mon bonheur pour toujours. Je voudrais être près
d’Aaron, pouvoir ressentir quelque chose, avoir encore des choses à partager
avec lui. Les Forces spéciales de Cole sont le dernier endroit où il était en vie. Il
passait ses journées à travailler pour Jackson. Sa présence est toujours palpable
dans ce bureau, dans cette maison. Je ne peux pas passer à autre chose, je peux à
peine respirer… Pourtant je continue. Pour Aarabelle. Tous les jours je sors de
mon lit, je m’habille et je vis ma vie du mieux possible. La seule chose que je
désire, c’est garder avec moi un petit peu de ma vie avec lui, alors je vais partout
où je peux sentir sa présence. Ici, elle commence à s’effacer. Je n’arrive plus à le
visualiser en train de se raser dans la salle de bains, ni à me souvenir de son rire.
Je m’accroche à ces images… Mais, inévitablement, il m’échappe un peu
plus chaque jour. La douleur est toujours là, contrairement à mon souvenir
d’Aaron, qui me file entre les doigts.
— Natalie ? appelle ma mère, alors que je suis restée un moment silencieuse.
Je pense que tu devrais venir à la maison. Peut-être que, si tu changes d’air
quelque temps, cela t’aidera à aller de l’avant.
— Mais je vais de l’avant ! je réplique, énervée, avant de prendre une
profonde inspiration.
— Et comment ? As-tu pris rendez-vous avec les assurances ? Est-ce que tu
t’es occupée des papiers à remplir ?
Je suis persuadée qu’elle cherche le conflit pour me forcer à perdre
contenance.
— Je vais de l’avant… J’en ai assez de parler.
En vérité, je suis coincée ici. Dans une boucle sans fin. Rien ne change. Rien
ne se passe. Je refuse de vider les tiroirs ou la penderie d’Aaron, parce que alors
ça voudra dire qu’il ne rentrera jamais à la maison. Je ne peux le dire à personne.
J’ai besoin de lui. Je voudrais tellement qu’il soit là ! Mais, le jour où il est parti,
il m’a quittée pour toujours. Il m’a embrassée sur le nez, a embrassé mon ventre
et nous a dit qu’il serait de retour bientôt. Il a menti.
Je ferme les yeux et vois son visage. Son regard. Ses yeux bruns et profonds,
pailletés d’or, qui continuent d’étinceler dans mon esprit. Ses cheveux, avec sa
sempiternelle coupe militaire. Aaron. Mon univers.
— Natalie…
La voix douce de ma mère interrompt mon rêve éveillé.
— S’il te plaît, laisse-nous venir te chercher avec Aarabelle. On aimerait
beaucoup passer du temps avec vous deux.
— Non, je t’adore, maman, mais je m’en sors très bien.
La lumière du babyphone s’allume, et la petite voix d’Aara en sort.
— Elle se réveille, je dois y aller. Je t’aime.
— Bon, quand tu auras décidé que ça ne va pas, appelle-moi. Je t’aime aussi,
ma chérie.
Je raccroche et pose le téléphone. Je m’assois un instant pour reprendre mes
esprits avant d’aller chercher ma fille. Je l’aime plus que tout, mais elle
ressemble tellement à son père ! Chaque fois que je la regarde, j’ai besoin de tout
mon courage pour ne pas pleurer. Elle me fixe avec des yeux innocents et si
pleins d’amour que cela me brise le cœur de savoir qu’elle ne pourra jamais lui
tenir la main, lui dire combien elle l’aime ou simplement avoir l’amour d’un
père. Elle l’aurait mérité. Elle aurait dû avoir ses deux parents pour la guider. Au
lieu de cela, elle n’a que moi… Une femme brisée.
Chaque fois que ses parrains viennent à la maison, je les déteste un peu plus.
Je déteste qu’ils puissent la voir, la prendre dans leurs bras, alors que celui qui
lui a donné la vie ne le pourra jamais. La colère bouillonne en moi. C’est comme
un nuage noir qui occulte la lumière que j’ai tant besoin de voir. Il n’y a plus
d’espoir, parce que Aaron est mort et qu’il a emporté la lumière avec lui. Je veux
qu’il revienne, et pas seulement dans mes rêves ; je veux le sentir près de moi. Il
ne me reste que des draps froids et un lit vide.
Soudain, j’entends Aara qui m’appelle et je me ressaisis. Elle gazouille dans
son berceau alors que je suis là, à ressasser ma douleur.
J’étouffe les émotions qui me brûlent et puise dans les ressources dérisoires
qu’il me reste pour aller la chercher.
— Alors, mon cœur ? je murmure en entrant dans la chambre.
La voir remet soudain tout à sa place. C’est incroyable comme les enfants
ont le pouvoir de tout changer. Elle est couchée sur le dos et me regarde avec cet
amour auquel je m’accroche. Pour elle, le monde est parfait. Elle ne connaît pas
la souffrance et, d’une certaine façon, elle a de la chance. Au moins, elle n’a pas
connu et aimé son père… Elle n’aura jamais à craindre les choses qui me
préoccupent, parce qu’elle les ignore.
— Aaaaah !
Elle pousse un petit cri perçant alors que je l’observe, avec ses cheveux
sombres en bataille et ses yeux bruns qui brillent d’adoration. Pour elle, j’ai
envie de m’en sortir.
— Hé, ma chérie !
Elle donne de petits coups de pied et agite les bras, lorsque je me penche
pour la prendre.
Je suis en train de la bercer dans mes bras quand quelqu’un frappe à la porte.
Chaque fois, mon cœur se serre et mon estomac fait un tour. Cela fait six
mois que Mark est venu m’annoncer la nouvelle, pourtant je ressens toujours la
même chose. Pendant un instant, je prie pour que ce soit Aaron qui apparaisse et
me dise que tout n’était qu’un immense malentendu.
Je dépose Aara dans sa balancelle et soupire profondément.
Sans me presser, j’avance jusqu’à la porte d’entrée en essayant de réprimer
les espoirs qui m’assaillent. Je me dis que ce sera probablement Mark… Je
respire. Chaque fois, c’est l’angoisse qui me prend à la gorge.
J’ouvre. Un homme me tourne le dos. Il a des bras musclés et de larges
épaules. Son T-shirt serré fait ressortir sa carrure. Ses cheveux couleur noisette
sont coupés court. Je crois le reconnaître, mais il devrait être en Californie, alors
je ne comprends pas…
— Liam ?
Il se retourne lentement et me sourit. Son corps de géant fait barrage au
soleil derrière lui. C’est bien lui. Liam Dempsey. Il ravive tant de souvenirs que
je sens mon visage se décomposer.
Accueillir Mark et Jackson ici, c’est déjà une épreuve pour moi, mais Liam,
je vais en mourir… Il enlève ses lunettes, et j’aperçois une lueur dans ses yeux.
— Salut, Lee. J’étais dans le coin et j’ai eu envie de passer te dire bonjour.
Le soleil fait miroiter ses yeux bleus, et je m’efforce de rester impassible.
J’en aurai besoin, s’il vient pour me parler d’Aaron.
Je ne ressens rien… Je ne souffre pas.
— Je ne savais pas que la Californie et la Virginie étaient des États voisins.
Aux dernières nouvelles, tu étais toujours à l’Ouest…
Mon ton monocorde ne trompe personne, mais ça m’est égal. J’arrange mes
longs cheveux blonds sur le côté et m’accroche à la porte.
Je prends une seconde pour le regarder. Il a l’air plus grand, plus large que
dans mon souvenir, mais peut-être que je n’ai pas côtoyé assez de monde, ces
derniers temps. Quelque chose a changé en lui. Son torse remplit plus l’espace. Il
s’est un peu laissé pousser la barbe, et sa forte mâchoire n’en est que plus
manifeste. J’ai beau être en deuil, je ne peux m’empêcher de remarquer à quel
point il est beau.
— Je peux entrer ? me demande-t-il doucement.
C’est le meilleur ami d’Aaron, son partenaire de nage, son frère en toutes
circonstances. Liam a fait partie de notre vie pendant si longtemps que le revoir
me rend la perte d’Aaron plus prégnante encore.
J’ouvre la porte et lui fais signe d’entrer.
Respire, Natalie… Il partira bientôt.
— J’ai essayé d’appeler, me dit-il en jetant un coup d’œil autour de lui.
— Ah, je n’avais pas vu.
C’est un mensonge, mais le serment qu’il a fait à Aaron le conduit à
dépasser les bornes, et je n’en peux plus ! J’ai commencé à ignorer ses appels
parce qu’il veut évoquer le passé. Me parler de ses souvenirs d’eux sur le terrain
ou, pire encore, de mon mariage. Il a aussi cette troublante façon de voir juste. Il
sait comment lire à travers les gens en général et moi en particulier.
Il se promène dans la maison en souriant un peu ; ses yeux brillent
malicieusement.
— J’en suis sûr. On n’a pas beaucoup parlé, depuis que je suis rentré en
Californie.
Parce que je ne veux pas.
Mais je retiens les mots et j’opte pour une réponse plus douce :
— Rien n’a changé, tu sais.
Tant de choses ont changé, en réalité…
— Aarabelle a grandi, et tu as l’air d’aller mieux, dit-il en posant ses clés et
son téléphone sur la table.
— Merci.
Il sourit et me prend dans ses bras.
— Je n’ai plus peur que tu évites mes appels, déclare-t-il en me libérant.
— Et pourquoi ça ?
— Parce que je vis ici, maintenant.
Quoi ?
Encore une mauvaise blague ?
3

— Cache ta joie ! J’étais dans le coin et j’avais envie de savoir comment tu


allais, puisque tu « manques » mes coups de fil…
Son regard se tourne vers le drapeau qui recouvre la cheminée. Il est à sa
place et me rappelle chaque jour que c’est l’unique chose qu’il me reste d’Aaron.
J’ai envie de le jeter par la fenêtre, de le déchirer, le brûler. Je le hais parce que
c’est Aaron que je veux auprès de moi, pas une marque symbolique des services
qu’il a rendus à la nation !
— Je suis heureuse de te voir, Liam. Simplement, je ne savais pas que tu
étais en permission, lui dis-je en prenant Aarabelle dans mes bras.
Ses yeux restent fixés sur le drapeau.
— Est-ce que c’est aussi dur que ça en a l’air, Lee ?
— Non, bien sûr que non…
J’aimerais détourner son attention et changer de sujet. Heureusement, il se
retourne, regarde Aarabelle et pose la main sur sa tête.
— Elle est très belle. J’ai quelque chose pour elle.
Je respire un grand coup en la serrant un peu plus fort contre moi.
— Ah oui ?
Il sourit et sort de sa poche un petit collier.
— Je l’ai acheté avant sa naissance, quand j’étais en mission. J’ai pensé que
ce serait bien pour une petite fille, mais bon… Comme moi, je n’en aurai
jamais…
Il affiche une moue amusée en faisant danser le collier devant mes yeux. Je
remarque la petite pierre verte suspendue à la chaîne. Elle est minuscule, toute
fine, mais magnifique, entourée de diamants.
— Liam, c’est beaucoup trop !
— Non, écoute, comme je te l’ai dit, ce n’est pas moi qui risque d’avoir un
jour des enfants. Pour ça, il faudrait d’abord que je trouve une fille qui puisse me
supporter.
Il laisse fuser un petit rire sarcastique et jette un coup d’œil par la fenêtre.
— Oui, je devine pourquoi ça risque d’être un peu compliqué pour toi…
Non, je plaisante ! Merci, en tout cas, c’est très beau.
— Elle aussi, elle est très belle.
— Je suis d’accord.
Il s’éclaircit la voix et poursuit :
— J’ai vu que sa voiture est toujours dans le garage. Est-ce que tu as déjà
pris contact avec le réseau des anciens combattants ?
Je hoche la tête en signe de dénégation, sans croiser son regard. J’ai remis à
plus tard toutes les formalités dont je devrais m’occuper. Clôturer les comptes
d’Aaron, son testament, vendre sa voiture, peut-être même cette maison. Mais je
ne veux pas.
— J’ai été occupée, dis-je.
Il se rapproche de moi et pose avec douceur la main sur mon épaule.
— Je peux t’aider, si tu as besoin.
Tout le monde offre son aide. C’est la chose la plus édifiante que m’a apprise
la mort. Les gens sortent de l’ombre pour vous tendre la main. Ils sont prêts à
venir faire la cuisine, le ménage, réparer le volet cassé, mais tout cela est
superflu. Personne ne sait trouver les mots, alors tout le monde essaye de faire
mais, au bout d’une semaine ou de quelques mois, l’envie d’aider s’évapore. Et
on n’a plus d’autre choix que d’affronter la vie.
Les gens oublient, ils vont de l’avant. Pas moi. Je reste plongée dans l’enfer,
jour après jour.
— Je vais bien, je lui assure en lui lançant un sourire artificiel. Mark et
Jackson sont là, si j’ai besoin d’eux. Et je suis sûre que tu as plein d’autres
choses à faire. Tu viens de déménager, et je sais que ça prend du temps de
s’installer.
— Je suis en congé et j’aime bien te tenir compagnie.
— Vraiment, Liam, je peux m’en sortir toute seule.
— Est-ce que j’ai dit que tu ne le pouvais pas ? J’ai dit que tu n’étais pas
obligée d’être seule. Tu peux compter sur le soutien des gens autour de toi.
Aaron était mon ami, toi aussi. Ne t’enferme pas dans ton orgueil, s’il te plaît.
Ses yeux plongent dans les miens. Qu’est-ce qu’ils ont tous à refuser de me
laisser faire comme je l’entends ?
— Bon, d’accord, dis-je à contrecœur.
— Ce n’est pas comme si tu avais le choix, je suis du genre tenace !
— Je m’en souviens…
Un silence étrange s’installe entre nous. Heureusement, Aarabelle se met à
remuer, et je reviens à elle.
— Tu as des nouvelles de Patti ? me demande Liam.
— Non, elle a disparu de la circulation depuis la mort d’Aaron.
Ma belle-mère n’a évidemment pas bien pris la nouvelle. Elle a coupé les
ponts avec nous tous, refuse de voir Aarabelle ou d’avoir une place dans ma vie.
Elle raconte que, si j’avais aimé Aaron, jamais je ne l’aurais laissé partir. Mais,
si elle avait bien connu son fils, elle aurait su qu’il n’y avait aucun moyen de le
garder à la maison.
Liam fait un pas vers la cheminée et pose la main sur le drapeau. Des photos
d’Aaron, en camp d’entraînement et lors de notre mariage, sont posées à côté du
drapeau et de sa broche trident. Liam s’appuie au mur de pierre et baisse la tête.
Il a les doigts serrés sur le rebord de la cheminée, et ses jointures deviennent
blanches. C’est comme si je n’existais plus. Les larmes menacent de me
submerger à nouveau, alors que je le regarde se recueillir en silence. Sa peine est
presque palpable.
— Je suppose que chacun gère sa souffrance à sa manière, murmure-t-il.
— Comment tu la gères, toi ?
Il détourne le regard et secoue la tête.
— Je l’ai appelé plusieurs fois. J’étais bourré et, je ne sais pas… C’était juste
naturel de l’appeler pour lui dire un truc stupide. La première fois, je suis tombé
sur son répondeur…
Brusquement, il se retourne vers moi et plante une fois encore son regard
dans le mien, comme s’il était pris au piège.
— Et toi ?
Mon masque d’indifférence tient bon, et je lui répète ce que je dis à tout le
monde :
— Je survis. C’est dur, mais je gère.
Il me connaît. Il est interrogateur pour la marine, et l’un des meilleurs. Je
viens d’oublier à qui je suis en train de débiter mes mensonges…
— Vraiment ? me demande-t-il, sans croire un mot de ce que je viens de lui
dire manifestement.
Il avance vers moi, carrant les épaules, et je sens qu’il teste mes réactions.
J’essaye de me souvenir de tout ce qu’Aaron m’a appris. Tenir mes positions, ne
pas bouger ou ciller, mais Liam est une autre paire de manches.
— Oui, dis-je fermement.
— Tu sais qui je suis, pas vrai ?
Sa main effleure mon poignet, et mon cœur bat plus vite. Je n’ai pas peur de
lui, mais il est le premier homme à me toucher avec cette douceur depuis la mort
d’Aaron. Nous ne sommes qu’amis, pourtant, mon cœur se serre.
— Arrête de mentir, Lee.
Il prononce ces mots d’une voix profonde. Je me retiens de trembler et ferme
les yeux. Je refuse qu’il voie ce que je m’efforce de cacher au plus profond de
moi-même. Mais il lit en moi, il a l’entraînement qu’il faut pour déceler la vérité
derrière mon baratin.
— Natalie…
Il me relève le menton, mais je garde les yeux fermés.
— Natalie, tu peux me le dire. Je ne peux pas imaginer qu’il irait bien si
c’était toi qu’il avait perdue… Il serait complètement paumé, devenu fou peut-
être, et il y aurait des meubles défoncés dans toute la maison. Tu as le droit
d’être triste, en colère, désespérée, tout ce que tu veux…
Ses mots glissent jusque dans mon cœur, et j’ouvre les yeux.
— Non, je ne peux pas. J’ai Aarabelle, je lui réponds en regardant mon bébé.
Je dois aller bien.
— Ce n’est pas vrai. Tu vas garder tout ça en toi et, un jour, tu vas exploser.
Je serre les dents et soupire profondément.
— Quel est ton calendrier de déploiement ? Tu vas rester dans la région ?
Il comprend que je cherche à faire diversion, bien sûr, mais je veux que cette
conversation cesse.
— Tu sais que je ne peux pas te le dire, mais je suis là pour toi. J’ai deux ou
trois choses à faire, et puis on pourra voir ensemble les affaires à régler.
— Je n’ai vraiment pas besoin d’aide.
En réalité, je ne sais même plus de quoi j’ai besoin. Aarabelle s’agite, et je la
berce doucement.
— OK… Moi, je dois préparer quelque chose pour mon prochain mois de
congé, alors tu vas m’aider.
— Et maintenant, c’est qui, le menteur ?
Il retrousse ses manches et me fait un clin d’œil.
— Je ne mens jamais.
Je me mets à rire, vraiment, sincèrement, pour la première fois. J’ai bien
envie de le contredire, mais Aarabelle commence à gigoter : elle a faim.
— Avec quelle équipe des Forces spéciales tu travailles, en ce moment ?
Je t’en prie ne me dis pas que c’est le numéro quatre !
Il soupire, hésite, et je devine.
— Quatre.
Il pose la main sur mon épaule et continue :
— Il devrait être avec moi.
— Non, c’est avec moi qu’il devrait être !
— Oui, c’est vrai.
Je peux voir la tristesse dans son regard. Cela nous fait souffrir tous les deux.
Aaron et lui étaient si proches que, si l’un des deux devait mourir, l’autre
mourrait immanquablement. Aaron m’avait parlé une fois de ce lien fraternel si
particulier. Contrairement à Mark et Jackson, Liam et lui étaient presque liés par
le sang. Ils s’étaient formés ensemble et, lorsque la sœur de Liam est morte,
Aaron a passé tout son temps à ses côtés.
— Je suis désolée, Liam.
— Pff, de quoi ? demande-t-il, comme si je venais de l’insulter.
— Vous étiez très proches. Je sais que c’est difficile pour toi.
Il se pince l’arête du nez.
— Est-ce que tu joues à ça ?
Je ne comprends pas où il veut en venir.
— Tu fais semblant, précise-t-il.
— Je ne sais pas ce que vous voulez, tous ! dis-je, exaspérée.
Il sourit, et j’ai envie de le gifler.
— Enfin, une émotion ! s’exclame-t-il, à deux doigts de m’applaudir. Je
reviens te voir bientôt. J’ai du travail.
— Crétin !
— Si tu le dis ! Prends bien soin d’Aarabelle.
Il m’embrasse sur la joue, dépose un baiser sur la tête d’Aarabelle et s’en va,
tandis que je reste plantée là.
Je ne vais pas réussir à me débarrasser de lui. Il est trop généreux, trop
honnête… Le jour où il a fait cette promesse à Aaron, il savait qu’il la tiendrait
coûte que coûte.
Il sera là pour moi, en toutes circonstances.
4

— Il y a quelqu’un ?
Reanell, ma meilleure amie, m’appelle depuis la cuisine.
— Par ici, Rea !
— Ah, tu es là. J’ai apporté quelques plats préparés par les amies, cette
semaine. Je les mets au frigo.
Sa générosité me réchauffe le cœur. Je me suis accrochée à elle, ces derniers
mois. Elle est venue ici, m’a apporté mes repas, a surveillé Aarabelle pour que je
puisse me reposer…
— Merci, mais je m’en sors, maintenant, tu sais.
C’était moi, auparavant, qui apportais mon soutien aux autres, moi qui aidais
les épouses de militaires morts au combat pour qu’elles continuent de voir du
monde. C’est amusant comme la vie abat ses cartes ! Aujourd’hui, je suis de
celles qui m’inspiraient de la compassion.
— Oh ! mais je n’ai jamais dit que tu ne t’en sortais pas. Maintenant, donne-
moi ce bébé.
Elle tend les bras et prend Aarabelle.
— Bonjour, princesse.
Elle la dorlote. Il est impossible de ne pas aimer Aarabelle…
— Alors ? me demande-t-elle.
— Alors quoi ?
— C’est qui, le gars, dehors, qui bidouille dans la voiture d’Aaron ?
— Quoi ?
J’ouvre grands les yeux et me rue à la fenêtre pour tirer le store.
— Qui pourrait trafiquer quelque chose avec la voiture ? Pourquoi tu n’as
pas appelé les flics ?
Je regarde l’allée, mais ne vois personne.
— Il m’a souri et saluée, alors je ne me suis pas inquiétée. En plus, il portait
un signe révélateur, alors j’ai supposé que tu acceptais finalement un peu d’aide.
— Comment ça, quel signe ?
Elle soupire, soulève Aara et la berce, tout en me répondant :
— Une montre G-Shock, des tatouages tribaux et puis ce truc : je-suis-un-
type-extraordinaire-demande-moi-ce-que-tu-veux… Le militaire par excellence !
— Je vais aller voir. Tu peux la surveiller ?
— Question stupide.
J’ouvre la porte et m’arrête aussitôt. Liam se tient devant moi, couvert
d’huile.
— Salut ! me lance-t-il.
— Salut, toi-même !
Je pose la main sur ma poitrine pour calmer mon cœur. Il essuie les siennes
avec un chiffon.
— Désolé, je ne voulais pas te faire peur. J’ai frappé, un peu plus tôt, mais tu
n’as pas répondu.
— J’étais avec Aara. Je peux savoir ce que tu fabriques ?
Il regarde ses vêtements, hausse les sourcils.
— J’ai réparé sa voiture.
— Je vois ça. Mais je veux dire, pourquoi tu travailles sur cette voiture ?
— Je t’aide.
Je pousse un long soupir en comptant jusqu’à dix.
Tu peux le faire, ma fille. Vendre ses affaires et mettre de l’ordre dans ta vie.
— D’accord. Bon. J’imaginais que j’aurais un peu de temps, mais…
— Il me reste encore quatre semaines de congé, et j’ai pensé qu’il vaudrait
mieux s’y mettre assez vite.
C’est le plus simple, mais je n’y suis pas du tout prête. Je sais que c’est la
meilleure chose à faire pour passer à autre chose, bien sûr, seulement, cela rend
cette nouvelle réalité si définitive… Mais la mort est définitive, alors pourquoi
lutter contre ?
— Tu as raison. C’est bien.
Il fait un pas en avant, et le regard qu’il me lance déclenche un frisson le
long de ma colonne vertébrale.
— Un jour, tu comprendras que me mentir n’a aucun sens, et ce mot ne fera
plus partie de ton vocabulaire.
Voilà pourquoi il est si bon dans ce qu’il fait.
— OK, si tu veux.
Je souris pour clore la conversation et ramène mes cheveux derrière mes
oreilles. Il se retourne sans un mot et se dirige vers l’allée.
— Eh ben, c’était intense !
Je sursaute en entendant Reanell derrière moi. J’avais oublié qu’elle était là,
à nous observer en silence. Je me tourne vers elle. Aarabelle est endormie dans
ses bras.
— C’est Liam, un ami d’Aaron. Il travaille avec l’équipe quatre des Forces
spéciales et il a décidé de m’aider, apparemment.
— Je veux bien qu’il vienne m’aider aussi, quand il aura terminé ici !
s’exclame Reanell en regardant par la fenêtre.
— Je doute que ton mari approuve, dis-je d’un ton réprobateur, avant de
m’affaler sur le canapé.
Elle rit et s’assoit dans le fauteuil à bascule.
— Mason n’est pas du genre jaloux…
Son mari est le commandant de l’équipe quatre. Elle peut toujours plaisanter,
jamais elle ne ferait quoi que ce soit en ce sens. Mais elle aime le taquiner et
l’embêter un peu.
— Tu as dit qu’il était dans quelle équipe ?
J’étends les jambes en ricanant.
— Quatre.
— Merde alors !
— Tu es vraiment conne, je lui réponds en riant.
C’est la deuxième fois de la journée que je ris.
— Eh bien, eh bien… On dirait qu’il y a quelqu’un qui t’aide, et pas
seulement pour les formalités !
— Pourquoi ?
— Parce que tu ris.
— Je riais avant aussi.
— Non, tu faisais semblant de rire. C’est la première fois que tu ris sans que
ça te fasse du mal. D’accord, tu as monté un super numéro de masque jusqu’à
présent, mais je pense que ce mec, Liam, est un vrai magicien, me susurre-t-elle
avant de quitter la pièce.
Peut-être l’est-il, après tout. Ou peut-être est-il simplement la première
personne à refuser que je lui mente.
5

— Avez-vous des questions, madame Gilcher ? me demande M. Popa,


l’agent envoyé par notre compagnie d’assurances qui doit me guider à travers le
dédale des formalités administratives.
— Je n’en suis pas sûre.
En toute franchise, je n’ai pas entendu un seul mot de ce qu’il vient de me
dire.
Liam, assis à côté de moi, intervient :
— Si, elle a une question : à quel numéro pourra-t-elle vous joindre ?
Il est là presque tous les jours, pour s’assurer que j’avance pas à pas dans ma
liste des démarches à effectuer. Cette liste, c’est même lui qui l’a dressée. Je ne
me préoccupe de rien de tout cela. Je me lève, m’assure que tout le monde
mange à sa faim, c’est tout. Je ne veux pas me soucier de ces autres choses, qui
n’ont aucune importance. Enfin, je suppose que ce rendez-vous en a tout de
même, puisque je ne travaille pas encore et n’ai plus de revenus. Je dois faire
attention à tout, alors que je suis à peine opérationnelle.
— Bien sûr, voici ma carte. Madame Gilcher, une fois les formulaires signés,
l’argent vous sera transféré au plus tôt. Mais il faut absolument que nous
entamions ces démarches, il y a déjà du retard.
— Merci, monsieur Popa. Nous restons en contact.
Liam lui serre la main et le raccompagne jusqu’à l’entrée. Puis il revient
s’asseoir près de moi et m’attire contre lui dans un geste protecteur. Je me laisse
faire.
— Les choses iront mieux, maintenant ? je lui demande.
Personne ne peut le savoir, en réalité. Même les autres épouses qui ont perdu
leurs maris et me disent que ça va mieux ne vont pas si bien que ça. Amy a
perdu le sien l’an dernier dans une fusillade et se demande encore chaque jour
comment elle fait pour se lever et respirer. Jillian m’a confié que la seule
solution pour se sentir à nouveau vivante avait été pour elle de se débarrasser de
toutes les affaires que Parker avait touchées. Je ne peux pas faire ça. Prétendre
qu’Aaron n’a pas existé ne fera pas disparaître mon chagrin.
Mais m’occuper de toutes les tracasseries administratives liées à son décès,
c’est douloureux.
— Je ne suis pas sûr, me répond Liam avec son honnêteté habituelle.
Dieu merci, il ne me ment jamais, ne me dit pas ce que j’ai envie d’entendre.
Il est toujours franc, sans jamais se montrer blessant. Ces dernières semaines, je
me suis mise à compter sur lui plus que je ne l’aurais cru possible. Son amitié est
tellement précieuse pour moi !
— Moi non plus, je ne suis pas sûre.
— Pourquoi est-ce qu’on ne sortirait pas faire quelque chose avec
Aarabelle ? suggère-t-il soudain.
Je vois une lueur d’excitation dans ses yeux bleus.
Il est là chaque jour depuis deux semaines ; il passe son temps à prendre soin
de moi d’une manière ou d’une autre.
Qui pourrait croire qu’un beau gosse célibataire mette sa vie entre
parenthèses pour s’occuper de la veuve de son meilleur ami ?
— Tu n’es pas obligé de jouer au baby-sitter, tu sais, ça va aller.
— Je te dérange ? demande-t-il avec une moue vexée.
— Non ! Mais tu es célibataire, tu devrais sortir, t’amuser, au lieu de passer
ton temps avec moi.
— Arrête ! J’ai beaucoup de plaisir à être avec toi. Je veux dire, pour une
fois que je suis avec une fille qui n’essaye pas de me mettre le grappin dessus…
J’éclate de rire.
— Ce qui t’arrive assez souvent, non ?
Il me lance un regard complice.
— Eh bien, ce n’est pas pour me vanter, mais je suis connu pour avoir brisé
quelques cœurs… et quelques lits aussi.
— Ah ah ! casser des lits parce que tu as un gros cul, ça ne compte pas.
Il me regarde, l’air vraiment vexé, cette fois. Mais je sais que, s’il enlève sa
chemise, je verrai des muscles saillants et un corps parfaitement dessiné. On se
connaît depuis des années, et je ne compte plus les fois où je l’ai vu en maillot de
bain. En ce moment, autre chose se joue, mais il n’en saura rien.
— Moi, gros ? Vas-y, teste ! me défie-t-il.
Je me redresse et lui donne un petit coup dans les côtes.
— Tu ne pouffes pas comme les autres, quand je te touche ?
Il rigole.
— Tu ne devrais pas plaisanter à propos d’attouchements, Lee.
Il sourit, l’air malicieux.
— Pourquoi est-ce que tu ramènes toujours tout à ça ?
— Parce que je suis un mec, me répond-il comme si c’était une évidence.
Mais je vais aller faire un footing et quelques centaines de pompes, si tu me
trouves gros.
— Oh ! mon pauvre… C’est ce qui arrive à tout le monde, à ton âge.
Je plaisante, et c’est comme si une autre partie de moi refaisait surface, celle
qui sourit.
Il se tourne vers moi et m’observe attentivement.
— Faisons comme si tu ne m’avais pas traité de vieux gros il y a une
seconde à peine.
C’est ça, fais comme si…
Et je m’échappe aussitôt en direction de la cuisine.
Juste avant de passer la porte, je jette un coup d’œil par-dessus mon épaule.
Il est bouche bée.
— Tu vas voir si je suis gros ! lâche-t-il entre ses dents, alors que la porte se
referme derrière moi.
J’esquisse un petit sourire, mais une douleur commence à poindre en moi. Il
est trop tôt pour que j’aille bien. Je devrais être triste… Cela ne fait que six mois.
Pourtant, une partie de moi me dit : cela fait déjà six mois, vis !
Aaron n’aurait pas voulu que je demeure seule et triste.
— Tu as du café ? me demande Liam en entrant dans la pièce.
— Tu as oublié chez qui tu es ? dis-je en riant et en remplissant sa tasse. Une
maman seule ne peut pas vivre sans café.
— Merci.
Il porte la tasse à ses lèvres et l’avale presque cul sec.
— Je retourne travailler sur la voiture. Il y a deux, trois choses à faire, avant
de la vendre.
Je l’observe un instant. Il a toujours ce petit quelque chose de pétillant et de
malicieux dans le regard. La barbe de trois jours qu’il entretient lui donne un air
rugueux. Bien sûr, son corps est incroyablement attirant, mais, même s’il sait
qu’il est beau, il ne cherche pas à en jouer. Il est détendu.
— OK, je vais aller marcher un peu sur la plage, pendant qu’Aarabelle est
encore au lit.
Je passe le comptoir, pose la main sur son épaule.
— Merci, Liam, j’apprécie beaucoup tout ce que tu fais pour moi.
Sa main recouvre la mienne.
— Si tu as besoin de quoi que ce soit, tu sais que je suis là.
Il me tapote gentiment la main, et je m’écarte de lui en attrapant le
babyphone, un léger sourire aux lèvres. C’est bon qu’il soit là !
En ouvrant le placard, je tombe sur la tasse préférée d’Aaron. Celle que je lui
ai offerte pour notre dernier anniversaire. Il y a un petit mot écrit dessus :
Personne ne t’aime autant que moi.

Soudain, le passé me submerge.

* * *

— Aaron, arrête !
Je ris. Il m’attrape par la taille et me fait tomber avec lui dans le sable.
Il me chatouille, alors que je me débats. J’essaye d’échapper à son emprise,
même si je sais que c’est impossible.
— Si tu m’aimes, arrête.
Immédiatement, ses mains cessent leur manège, et il place ses paumes
derrière ma tête.
— Personne ne t’aimera jamais autant que je t’aime.
Ma main remonte le long de son bras, et je lui caresse la joue.
— Aucune femme ne t’aimera jamais comme je t’aime.
— Aucune femme ne s’approchera de moi.
— Il y a intérêt !
Il roule sur le côté et me serre contre sa poitrine. Je me repose et me détends
complètement entre ses bras.
— Est-ce que tu as déjà pensé à ce que tu ferais, si je mourais… ?
Sa question m’effraye.
— Parfois.
Cela fait trois ans qu’il part régulièrement en mission, et je mentirais si je
lui répondais que je n’y pense pas. Il est déployé presque tous les six mois et, à
chaque fois, c’est de plus en plus difficile. Je l’aime, je veux qu’il soit près de
moi, mais je comprends son devoir. C’est dur d’aimer quelqu’un et de savoir
qu’un jour il peut ne pas rentrer à la maison. Mais renoncer à lui est
impensable. Je suis née pour cette vie — toutes les femmes ne sont pas faites
pour être épouses de militaires, encore moins de Forces spéciales. Il faut
pouvoir aimer profondément, être solide et savoir qu’à tout moment la vie peut
basculer.
On se dispute parfois, comme tout le monde, mais Aaron et moi voulons cette
vie. Nous avons vu tant d’amis traverser des infidélités et des divorces ! Nous,
notre amour est toujours là. Dans trois jours il sera parti, et je profite autant que
je le peux du temps passé à ses côtés.
— Si ça arrivait, je voudrais que tu puisses aimer à nouveau, Lee, dit-il en
m’embrassant sur le front. Promets-moi que tu trouverais quelqu’un d’autre.
Je ne veux pas promettre. Je ne veux pas envisager cette possibilité, alors je
garde le silence.
Il s’impatiente, me force à plonger les yeux dans les siens. Son regard s’est
durci. Il ne lâchera pas le morceau.
— Promets-le-moi, Lee !
— Rien ne va t’arriver, alors je n’ai pas besoin de te faire de promesse. En
plus, est-ce que tu voudrais vraiment que quelqu’un d’autre partage mon lit ?
Pas moi.
— J’ai besoin de savoir que tu seras aimée. Que, si je meurs, tu auras
quelqu’un auprès de toi pour te protéger.
Ses mots me touchent autant qu’ils me révoltent.
— Je n’ai pas besoin qu’on me protège !
— Natalie, me dit-il tendrement. Je sais que tu es forte, ma chérie. Je sais
que tu n’as pas besoin de protection mais, moi, j’ai besoin de savoir que tu
trouveras quelqu’un pour prendre soin de toi.
— Je n’ai vraiment aucune envie de parler de ça !
Il me ramène contre sa poitrine.
— Je comprends, mais je ne veux pas partir sans cette certitude.
— Alors ne pars pas.
Un rire lui échappe et lui secoue la poitrine, parce que nous savons tous les
deux qu’il n’a pas le choix et que, pour rien au monde, il ne manquerait à son
devoir.
— Très bien, dis-je à contrecœur, je te le promets.
J’espère que c’est le genre de promesse que je pourrai rompre.

* * *
Une larme me tire de mes souvenirs. Je dois sortir de cette maison ! Je me
lève de ma chaise et me précipite sur la terrasse. Je voudrais pouvoir tout oublier.
Aaron me parlerait de dignité et de courage. Il me dirait qu’il a toujours espéré
mourir pour une noble cause. Moi, j’ai l’impression que sa mort ne sert à rien.
Je descends vers la plage. La marée monte, et les vagues déferlent jusqu’à
mes pieds. Le vent souffle fort et me gifle le visage. Je ferme les yeux. Je reste
là, dans le sillage des vagues, j’essaye de sentir sa présence.
— Aaron, tu me manques, je chuchote dans le vent. J’ai horreur de ton
absence. Je voudrais que tu puisses voir à quoi ressemblent les jours pour moi.
Notre fille grandit tellement vite ! J’ai besoin de toi. Elle a besoin de toi.
D’autres larmes coulent sur mes joues, alors que je lui parle.
— Et je ne peux pas tenir la promesse que je t’ai faite.
— Lee, tout va bien ?
Une voix profonde et douce interrompt mon recueillement. Je me retourne.
Liam approche.
— Oui, je vais bien, dis-je en essuyant mes larmes.
Il continue d’avancer vers moi.
— Je t’ai vue sortir en courant, et tu ne m’as pas répondu quand je t’ai
appelée.
J’ai baissé la garde, je suis vulnérable, et il le voit.
— Je vais bi…
— Ne dis pas « bien » ! Tu ne vas pas bien. Tu pleures. Et tu n’as jamais été
une menteuse, alors ne commence pas maintenant. Viens là.
Il m’ouvre les bras, je m’approche de lui et me laisse aller contre sa poitrine,
alors qu’il referme sur moi son étreinte. Toutes les émotions si longtemps
retenues se déchaînent dans mon cœur, et je pleure.
— Pourquoi est-il parti ? Pourquoi n’est-il pas resté avec moi ? Je hais cette
vie ! Je suis tellement seule ! Je voudrais qu’il soit là. J’ai tant besoin de lui ! Il
me manque au point que ça me fait mal de respirer ! Mon Dieu, ce n’est pas
juste !
Mes doigts s’agrippent à sa chemise.
— Non, ce n’est pas juste, dit-il en me caressant le dos.
— Mais il est parti, et maintenant je passe chaque jour de ma vie à regretter
qu’il ait pris cet avion. Il avait terminé son service, il n’aurait jamais dû mourir !
Mes jambes menacent de me lâcher, mais Liam me tient fermement.
— Tu es si forte, Lee.
Je lève les yeux, et son regard dit tellement de choses…
— Mais ne sous-estime pas à quel point c’est dur.
Ses mots m’enveloppent, et je sais qu’il dit la vérité. Je suis forte, mais une
part de moi reste vulnérable. Je ne veux plus jamais connaître une telle
souffrance, alors j’ai construit une forteresse pour nous protéger, ma fille et moi.
— Je ne sais plus où j’en suis. Pardon.
— Natalie, bon sang ! Arrête de demander pardon ! Est-ce que tu as pleuré
une seule fois depuis qu’Aaron est mort ? Est-ce que tu t’es seulement autorisée
à être triste ?
Je fais un pas en arrière, et il me retient par le poignet. Les yeux baissés,
j’essaye de rassembler les quelques forces qu’il me reste.
— J’ai souffert, dis-je en lui lançant un regard amer. Je souffre encore, mais
quel bien cela peut-il me faire de pleurer ? Il est mort, ça ne le fera pas revenir.
J’ai une fille, une maison, un emprunt à rembourser et une tonne d’autres choses
dans la tête !
Les mots jaillissent de moi sans retenue.
— Va-t’en ! Pars en mission ! Moi, je me bats avec la réalité qui me revient
en pleine figure tous les jours. Je suis seule, Liam. Tout ce qu’il me reste, c’est
ce putain de drapeau et ma douleur. Alors oui, je souffre, tu ne peux pas
imaginer à quel point.
Il lâche mon bras et fait un pas hors des vagues.
— Parce que tu penses que les missions me changent les idées ? On se
souvient toujours de ceux qu’on a perdus, quand on part. On se regarde et on sait
qu’au retour l’avion comptera peut-être une personne en moins. Je connais les
risques et je vis pour ça. Mais j’ai horreur qu’il y ait ce drapeau sur ta cheminée.
J’aurais fait n’importe quoi pour échanger ma place avec la sienne. Parce que,
moi, je ne laisse pas une famille derrière moi.
Je fais un pas vers lui et ferme les yeux. Je sais ce qu’ils ressentent les uns
pour les autres. Pour Aaron, c’était « à la vie à la mort » avec ses amis militaires.
Il a passé tant de nuits à me raconter qu’il était prêt à recevoir une balle plutôt
que de voir blessé l’un des siens ! Je me souviens de ma colère, de mon
incompréhension, et d’avoir pensé qu’il était stupide de préférer mourir à leur
place, en ignorant combien cela me ferait mal. Il m’embrassait et me disait que
c’était comme ça.
— C’est ce qu’Aaron voulait.
Liam lève les yeux, et nos regards se croisent. Je sais qu’il aurait tout donné
pour prendre sa place, mais les choses se sont passées autrement et il est là, pour
moi, chaque jour. Il m’aide, me fait rire et sourire, prend soin de nous.
— Il voulait quoi ? me demande-t-il, confus.
Ses mains se crispent, et je m’avance vers lui pour le prendre dans mes bras
comme il l’a fait pour moi un peu plus tôt.
— Mourir comme ça. Avec la certitude que c’était pour quelqu’un ou
quelque chose. Si Mark ou Jackson étaient morts, il se serait détesté d’être
encore en vie. Il a toujours voulu mourir en héros, auréolé de gloire. Mourir pour
une grande cause. Je ne sais pas pourquoi.
— Moi non plus, mais j’aurais volontiers échangé ma place avec la sienne. Il
avait deux bonnes raisons de vivre : Aarabelle et toi.
Il prend mes mains dans les siennes.
— Est-ce que ça va aller, Lee ?
J’ai ma fille et toute la vie devant moi. Je mérite d’être heureuse. Il est
d’ailleurs temps de commencer.
Je hoche légèrement la tête en levant les yeux vers lui.
— Je pense que oui.
— Je le pense aussi.
6

— Toc toc ?
Je reconnais la voix de Reanell, alors qu’elle pousse la porte.
— Oui, ma chérie, qu’y a-t-il ? je lui demande, avec un rire dans la voix.
Elle me toise de son regard inquisiteur.
— Oh ! mais, dis-moi, tu es particulièrement gaie, ce matin !
C’est que j’ai décidé de changer d’attitude. Je peux persévérer dans ma
tristesse et ma morosité ou me souvenir d’Aaron tel qu’il était : un militaire de la
marine, un héros et mon époux, pas le martyr que j’ai fait de lui. Je retourne
travailler dans quelques semaines, et il y a plein de gens autour de moi pour me
soutenir. Il est temps de recommencer à avancer.
— Qui ne sourirait pas en voyant une jolie fille comme toi ?
— Est-ce que ce ne serait pas plutôt l’effet du beau gosse torse nu, dehors,
en train de travailler dans le hangar ? me demande-t-elle en jetant un œil par la
fenêtre. Ce n’est pas possible, les hommes comme lui sont là uniquement pour
nous torturer !
Je regarde derrière elle et réprime un gémissement. Elle s’imagine des
choses… Cela dit, Liam a de quoi troubler. Les muscles de son dos se tendent et
ondulent, lorsqu’il soulève une planche pour la clouer. Idem pour ses biceps,
quand ses bras se plient. Son visage dégouline de sueur et, tandis qu’il s’essuie le
front, je lutte contre l’envie de continuer à le dévorer des yeux. Je tourne la tête,
mais le fixe encore du coin de l’œil.
Reanell s’éclaircit la gorge et hausse les sourcils, moqueuse.
— Ça alors ! Qu’est-ce qui t’arrive ?
— Rien du tout ! Comment ça ? je proteste, comme si je ne savais pas de
quoi elle voulait parler.
— Rien du tout ? Bon, d’accord.
— Non, absolument rien à signaler.
— Moi, je crois qu’il y a beaucoup à signaler, au contraire…, dit-elle en
reportant son regard vers la fenêtre.
Je dois détourner son attention.
— Est-ce qu’on t’a déjà dit que tu es une femme au foyer surexcitée qui
aurait bien besoin d’un job ?
— Parfois. Mason apprécie que je fasse du lèche-vitrines sans rien acheter…
— Ah oui, ça, c’est bien la seule chose que tu n’achètes pas…
— Bien vu. Je n’achète pas non plus tes tentatives de faire diversion. Je t’ai
vue le bouffer des yeux.
— Non. Je ne suis pas du tout prête à penser à ça. On change de sujet,
d’accord ?
— Pas question ! Pas avant que tu admettes qu’il est sexy.
— Qu’est-ce que ça peut faire, si je pense qu’il est sexy ? je demande en
toussant.
Reanell sourit, les mains posées sur les hanches.
— Avoue !
— OK, il est sexy.
— Je le savais !
Je lève les yeux au ciel et me retiens de l’étrangler…
— De toute façon, si tu m’avais affirmé que tu ne lui trouvais rien, je me
serais inquiétée. Au fait, on peut peut-être travailler un peu, pendant
qu’Aarabelle fait sa sieste ?
Mon regard glisse vers la cheminée, et mon cœur vacille. Je sens la présence
d’Aaron partout dans la maison et je ne suis pas prête à le quitter. J’ai déjà tant
perdu ! Je ferme les yeux un instant et pense à lui, à sa voiture qui n’est plus
dans le garage, à notre bébé. Je continue d’être ravagée par la colère et la
tristesse, mais il faut bien aller de l’avant.
— D’accord.
Nous passons les heures qui suivent à ranger des papiers et des bricoles. Je
souffle et transpire à force de monter et descendre l’escalier, des cartons dans les
bras.
Quand la journée s’achève, je suis morte de fatigue, mais je me sens un peu
plus légère. Les choses s’organisent. J’en ai assez, pourtant, une partie de moi ne
veut pas arrêter. J’ai peur que l’énergie dont je dispose en ce moment ne soit plus
là demain.
Avant que je puisse en parler à Rea, elle consulte l’heure et fronce les
sourcils.
— Je dois y aller. Mason veut dîner tôt et, moi, je veux un nouveau sac à
main.
Elle est terrible.
— Comment vous conciliez les deux ?
— Il aime manger, et j’aime le style de Michael Kors. Il mourra de faim, si
je n’ai pas mon nouveau sac ! lance-t-elle en me faisant un clin d’œil.
— Ça me semble tout à fait raisonnable, dis-je avec un brin d’ironie. Je vais
continuer un peu. Merci beaucoup pour ton aide.
Elle m’embrasse sur la joue.
— Je suis fière de toi, Natalie. Je sais que c’est difficile, mais il était temps
de s’y mettre.
— Tu sais que ça fait déjà sept mois aujourd’hui…
— Qu’il est mort ?
— Oui, c’est fou, non ? Aarabelle est si petite que j’oublie le temps qui
passe.
Reanell s’assoit sur le canapé.
— Je pense que c’est pareil pour nous tous. Tu étais enceinte quand il est
mort, et Aara a décalé le temps en quelque sorte. Mais c’est une bonne chose,
elle t’a permis de t’accrocher.
— Peut-être.
— La présence de Liam t’aide aussi, non ?
Je réfléchis à ce qu’elle me dit et j’essaye de trouver de quoi la contredire,
mais elle a raison. Liam m’a forcée à assumer les choses à faire, ces derniers
temps. En quelques semaines, il s’est occupé d’une montagne de démarches qui
m’auraient demandé des mois…
— Il m’a énormément aidée, oui.
— Je ferais bien de filer, moi ! Je suis heureuse que tout se passe bien. Tu as
l’air d’aller mieux.
— Merci, je le pense aussi.
— Ne fais rien que je ne ferais pas ! me dit-elle, narquoise.
Je réponds d’un hochement de tête, et elle se sauve.
Aarabelle fait sa sieste dans le parc à bébé. Elle a mangé et joué un peu, et
j’ai environ une heure devant moi, avant qu’elle me réclame à nouveau. Je
décide de suspendre les rideaux du salon qui attendent dans l’armoire depuis des
mois.
Je sors les outils dont j’ai besoin et j’installe l’échelle pour marquer sur le
mur l’emplacement de la tringle. Les reines de la déco d’intérieur et du bricolage
n’ont qu’à bien se tenir !
Une fois que tout est en place, j’attrape une vis, qui refuse d’entrer dans le
trou. J’essaye encore, et la vis me tombe des mains au moment où je tente de
manier la perceuse…
— Bordel ! je jure, alors que l’outil m’échappe.
J’entends Liam rigoler derrière moi en la ramassant.
— Ça te fait rire, Dreamboat ? je lui demande, tout en essayant d’ajuster la
vis.
Je sais que ça l’énerve quand on l’appelle par son surnom des Forces
spéciales… et j’en profite. Aaron se mettait en rogne quand je l’appelais Papa
Smurf.
— Je pense que tu as décidé de m’assommer.
— Pas du tout ! J’essaye juste de…
Je me bagarre avec la vis qui refuse d’obéir.
— Et cette foutue perceuse est cassée !
— Tu l’as montée à l’envers, me dit-il en riant toujours et en grimpant
derrière moi sur l’échelle.
— Descends ! je lui crie, alors que son poids fait légèrement bouger mon
perchoir.
Son visage effleure ma nuque.
— Appuie sur ce bouton-là. Tu ne vas pas tomber, c’est moi qui vais me
casser le cou.
Je me retiens de frissonner quand il soulève ma main et appuie sur la
perceuse.
— D’accord, tu veux peut-être que je t’envoie un coup de coude…
J’essaye de plaisanter pour ne pas penser à son corps collé au mien, ce corps
que j’ai longuement observé, émerveillée.
Il ne fait que t’aider, Natalie !
— Je te ferai tomber avec moi, si tu me pousses. Maintenant, appuie fort et
enfonce-la dans le trou.
Mon emprise sur la perceuse mollit, et je m’exclame :
— C’était de très mauvais goût !
Nous éclatons de rire et, soudain, je deviens hystérique. J’ai mal au ventre
tellement je ris.
— Tu as l’esprit tordu !
— Pas du tout ! C’est toi qui m’as dit : « Appuie fort et enfonce-la dans le
trou. »
Je me mets à rire de nouveau. Liam s’appuie sur moi, alors que nous
essayons tous les deux de retrouver notre sérieux.
— OK, dit-il en soupirant à son tour. Maintenant, vérifie qu’elle est bien
placée dans le trou.
— Mais ce n’est pas vrai ! Descends ! Je n’en peux plus.
— Tu renifles !
Il m’aide à descendre de l’échelle.
— C’est ta faute.
— Bon, mais mets cette vis dans le trou.
— Arrête ! lui dis-je, hilare, en me tenant à l’échelle et en pleurant de rire.
Mais il continue sur sa lancée :
— Si tu ne sais pas comment la mettre, je peux t’aider…
Le fou rire ne nous lâche plus, et j’entends Aara qui commence à pleurer.
— Ah ! là, c’est ta faute !
Je lui donne la perceuse.
— Va chercher Aarabelle, moi, je m’assure que tu n’as pas besoin de refaire
le mur, propose-t-il.
Je pose la main sur ma poitrine pour me calmer et déclare d’un ton
dramatique :
— Oh ! mon héros…
Il imite une révérence de chevalier servant, la perceuse à bout de bras, et je
le laisse à ses puissants outils. Peut-être est-il vraiment un faiseur de miracles,
après tout.

* * *

Un peu plus tard, Liam a accroché tous les rideaux et s’attaque à quelques
photos que j’ai retrouvées dans les cartons. Aarabelle joue gaiement dans sa
balancelle.
— Un peu plus à gauche.
Il s’efforce de positionner les cadres comme je le lui indique.
— Ici ?
— Hum, peut-être un peu plus à droite, mais un chouïa, juste.
Je pouffe intérieurement en le voyant secouer la tête, exaspéré par mes
indications.
— Lee, je vais vraiment tout jeter par la fenêtre, si tu continues de changer
d’avis ! grogne-t-il en replaçant la photo où elle se trouvait l’instant d’avant.
Je fais un pas en arrière en essayant de ne pas rire, parce que je trouve ça
vraiment très drôle.
— Tu sais, lui dis-je pour l’embêter, je me demande si je ne devrais pas
plutôt la mettre dans l’entrée…
Et je me mords les lèvres pour ne pas éclater de rire.
Il râle et repose la photo. Je l’entends grommeler dans son coin et, quand il
se retourne vers moi, je le regarde innocemment en battant des cils.
— On fait une pause, d’accord ?
— Non, je veux l’accrocher maintenant, je lui réponds sournoisement.
Il explose de rire.
— Tu es une sacrée emmerdeuse, tu le sais, ça ?
— Oui, mais il faut bien que quelqu’un t’emmerde un peu… Où est-ce que
tu pourrais trouver quelqu’un pour le faire, sinon ?
— Au boulot !
— Ah oui, c’est vrai. Mais… Je veux dire… Il n’y a sans doute personne, là-
bas, qui te traite de vieux gros. Quoique, je n’en suis pas si sûre, en fait, j’ajoute
pour le provoquer et lui rappeler notre discussion de l’autre jour.
— Retire ça tout de suite !
— Jamais !
— Tu cherches vraiment la bagarre, hein ?
— Tu vas perdre, j’ai de l’entraînement !
Il se met à courir vers moi, et je pique un sprint jusqu’à la cuisine en riant et
en refermant la porte derrière moi. Je suis morte, mais je ne peux pas retirer ce
que j’ai dit.
Je m’appuie contre le battant en espérant que j’aurai assez de forces pour
l’empêcher d’entrer.
— Pourquoi tu t’enfuis en courant, si tu es si bien entraînée, dis ? je
l’entends me demander.
Merde. Je suis piégée.
7

— Liam, je te rappelle que j’ai plein d’objets coupants à disposition dans la


cuisine…
Il lance en ricanant :
— Tu oublies que je suis entraîné pour le combat au couteau ?
— Heu… OK. Est-ce que je peux dire « pouce », alors ?
— Peut-être…, répond-il, puis plus rien.
Après quelques secondes de silence, je demande encore :
— Liam ? Pouce ?
Pas de réponse. Où est-il parti ? J’entends Aarabelle dans le babyphone : je
ne peux pas rester là indéfiniment.
— Liam ?
Rien à nouveau. Deux options s’offrent à moi : rester bloquée ici ou avoir le
courage de lui faire face. Je peux le faire ! J’ai mis un enfant au monde, enterré
mon mari, et je suis toujours vivante. Je vais lui montrer.
Doucement, j’entrouvre la porte, mais ne le vois pas. Bon… Je fais un pas
dans le couloir et regarde autour de moi. Personne. Ces mecs savent être discrets.
Aaron adorait me faire des frayeurs au moment où je m’y attendais le moins.
Liam est probablement caché derrière une porte ou dans une armoire, et il va
surgir d’un coup pour me faire hurler.
— Liam ? dis-je en me dirigeant furtivement vers le salon.
Lorsque je me retourne, il est là, Aarabelle dans les bras, et me toise avec un
petit sourire narquois.
— Sauvée par le bébé.
— Je n’ai pas peur de toi.
— Menteuse ! Mais tu as gagné pour cette fois.
Je ris et tends les bras pour reprendre Aarabelle.
— J’aime entendre ça, Lee.
Je le regarde sans comprendre. Il s’avance alors vers moi et repousse mes
cheveux derrière mes épaules.
— Ton rire. Ça faisait longtemps…
J’ouvre la bouche mais je ne dis rien, le regarde dans les yeux. Il m’a
ramenée à la vie… Presque. Il m’a rendu le sourire, et je m’en suis à peine rendu
compte. Sa présence ici a aidé la femme que j’étais à refaire surface.
— Je…
J’ignore ce que je peux ajouter, en fait.
— Je vais devoir y aller, mais je voulais te donner ça… Je l’ai trouvée dans
la boîte à gants d’Aaron.
— Quoi ?
Il sort une enveloppe de sa poche, et je comprends à son air de quoi il s’agit.
La fameuse lettre qui commence par « Si tu lis ces mots… ». Je ne l’ai pas reçue
après sa mort. Je pensais qu’il l’avait jetée en apprenant qu’il quittait la marine,
que nous n’en aurions plus besoin. Dans le cas contraire, il aurait laissé à Mark
ou à Jackson le soin de me la transmettre. Mais elle est là. Je la prends.
— Est-ce qu’il y avait autre chose ?
J’espérais retrouver son alliance. Après l’explosion, aucun de ses effets
personnels ne m’a été envoyé. Peut-être l’avait-il laissée aussi ?
Il tient dans la main une autre lettre, et sa peine me laboure le cœur.
— Celle-ci est pour moi, m’indique-t-il.
— Je ne sais pas si je suis prête à lire ça, lui dis-je en toute franchise.
— Tu la liras quand tu voudras. J’ai des choses à faire de mon côté.
Il enfile son manteau et m’embrasse sur le front avant de partir.
Je reste un moment sans bouger. J’ai envie de lire la lettre d’Aaron, mais pas
maintenant, pas avec Aarabelle dans les bras. J’ignore comment je vais affronter
ça. Je la pose sur la table pour y revenir plus tard.

* * *

La soirée passe et je mets Aarabelle au lit. Je m’affale ensuite, épuisée, sur le


canapé, et me tourne vers la cheminée. Sa lettre est là, et je ne peux lutter contre
l’envie de lire ses mots. Il me manque tant, j’imagine que cela m’aidera à le
sentir à nouveau près de moi.
La gorge sèche, je déchire l’enveloppe. Mon cœur bat à toute vitesse dans
mes oreilles, et l’angoisse monte en moi. Suis-je prête à lire les mots d’adieu de
mon mari ?
J’inspire longuement, je compte jusqu’à trois. Mes mains tremblent. Je sens
un léger souffle de vent et je sais qu’il est là, avec moi.
Je me mords la lèvre en pensant à ce qu’il me dirait : « Allez, du cran,
Natalie ! Lis-la. » Je souris à cette évocation. Des larmes me brouillent la vue, je
m’essuie les yeux et commence à lire.
Lee,

Si tu lis ces mots, c’est que je ne suis plus de ce monde. Je n’ai pas tenu ma promesse
de revenir auprès de toi, même si cette promesse, je n’étais pas vraiment autorisé à la
faire. Sache que je ne suis pas parti de bon cœur. Je voulais partager ma vie avec toi
— pour toujours. J’aimerais de tout mon être que tu n’aies jamais à me lire. D’abord
parce que je ne suis pas doué pour ces choses-là, ensuite, parce que ça voudra dire
que j’ai échoué. Je suis un soldat des Forces spéciales — je suis même parmi les
meilleurs, les soldats d’élite, intouchables.
Si nous sommes formés comme nous le sommes, il y a une raison : nous faisons ce que
personne d’autre ne peut faire à notre place. Alors, d’une certaine façon, j’ai
déconné. Je me suis retrouvé dans une situation où j’ai échoué, malgré mon
entraînement. Je suis désolé.
Ma vie a changé le jour où nous nous sommes rencontrés au cours de Mme Cook. Tu
t’es assise à côté de moi, et j’ai su aussitôt que j’étais fichu. Et puis, je t’ai vue avant
le match de la fête annuelle. Tu portais une jupe qui m’a rendu fou, et j’ai presque
foutu le match en l’air à me demander comment t’inviter à sortir avec moi.
J’ai passé des semaines à te répéter que j’étais un type incroyable, et tu as fini par
accepter. J’étais aussi fou que si j’avais gagné au Loto ! Tu étais mon premier prix.
Qu’est-ce que je dis ? Tu ES mon premier prix. On est allés dans ce restaurant
horrible, mais tu n’as pas arrêté de sourire. Quand je t’ai raccompagnée chez toi et
que tu m’as embrassé avant que j’aie le temps de faire une blague idiote, j’ai su qu’un
jour je me marierais avec toi. J’ai su que tu serais la femme avec qui j’aurais envie de
passer toutes mes nuits. Parce que tu es tout pour moi, Lee. Tu es mon soleil, mes
étoiles, et tout ce qu’il y a au milieu.
Tout le monde dit que dans ces lettres d’adieu on fait de grands discours sur des trucs
qu’on ne connaît pas. J’ai dû recommencer celle-ci douze fois. Je veux seulement te
dire ça : je t’aime. Je t’aime depuis toujours et je t’aimerai même après ma mort.
Je ne peux pas te conseiller sur la suite parce que, bon, je suis mort, et puis, de toute
façon, tu n’en feras qu’à ta tête. Mais tu m’as fait des promesses. Tu mérites d’avoir
la vie que tu voulais… Une vie avec un homme qui t’aime plus que lui-même. Un
homme qui te donnera une famille et l’amour dont tu as besoin. Si nous avons des
enfants, j’espère que tu leur trouveras un père. Ils en auront besoin. Quelqu’un pour
leur montrer comment on shoote dans un ballon ou comment on invite une fille à
sortir, comment se méfier des mecs stupides qui ne veulent qu’une chose… Si nous
avons une fille, elle n’aura pas le droit de sortir avec des garçons… Jamais ! Assure-
toi qu’aucun ne tournera autour d’elle. Parle-leur de nous. Dis-leur combien je les
aurais aimés. S’ils demandent pourquoi je ne suis plus là, explique-leur que je les ai
protégés. Je ne suis pas un homme orgueilleux, mais je suis fier de la vie qu’on avait.
Tu étais près de moi, tu m’as encouragé et tu as fait de moi un homme meilleur.
J’ai commis des erreurs, mais tu es la meilleure chose qui me soit arrivée. Tu m’as
aimé alors que, sans doute, je ne le méritais pas encore. Sache que lorsque je ferme
les yeux, le soir, c’est toujours ton visage que je vois. Et, quand je rendrai mon dernier
souffle, ce sera en prononçant ton nom. Sans toi, je n’existerais pas.
Aime-moi quand je ne serai plus là.

Aaron.

Les larmes coulent, et je serre la lettre contre ma poitrine.


— Je t’aimerai toujours, Aaron, je murmure en espérant que, d’une manière
ou d’une autre, il m’entende.
8

Liam

— Fait chier !
Je hurle en donnant un coup de poing dans l’arbre, et mes phalanges me font
crier de douleur. Puis je me remets à courir. Je dois reprendre l’entraînement,
être prêt pour rejoindre l’équipe. Je ne peux pas rester assis là et ne pas être au
meilleur de ma forme, mais je passe toutes mes journées chez elle. Je n’arrive
pas à m’éloigner, je ne peux pas m’empêcher de me demander comment elle va.
C’est comme une drogue. Alors, je cours, je cours pour cesser de penser à elle et
à Aarabelle. Mais son rire, son sourire qui illumine la pièce et dont j’aime tant
être responsable ne me quittent pas. Il faut que ça s’arrête !
J’ai la musique à fond dans les oreilles. Compter, respirer, se concentrer sur
la course. Uniquement sur cela. Ne plus penser à ses cheveux blonds. Ne pas se
demander si elle a lu la lettre, ni si elle a pensé à appeler la société hypothécaire.
Parce que je ne suis pas son… quoi que ce soit… Je suis l’imbécile qui ne la
laissera pas tomber, parce qu’il a fait une promesse à son meilleur ami. Du
moins, c’est ce que je me martèle. Je ne suis rien pour elle et ne pourrai jamais
être quoi que ce soit. Je ne devrais même pas y penser.
J’accélère, puis m’arrête brusquement pour faire des pompes. Elle va voir si
je suis vieux et gros !
À cet instant, mon téléphone sonne ; on m’appelle de Californie.
— Allô !
— Dreamboat ? C’est Jackson.
— Salut, Muffin, quoi de neuf ? dis-je en essayant de reprendre ma
respiration.
J’ai rencontré Jackson Cole un paquet de fois. Aaron travaillait pour lui
quand il a quitté la marine, et nos équipes étaient déployées en Afrique. Nous
n’étions pas vraiment proches, mais on a bu des coups plusieurs fois ensemble.
— Pas grand-chose. Je voulais savoir comment va Natalie et si elle a besoin
de quelque chose.
Je sais par elle que la mort d’Aaron l’a beaucoup touché. Il s’est senti
responsable. Il s’est fait tirer dessus, quand il est parti enquêter et chercher ce
qu’il restait d’Aaron. Mais ce n’est pas comme s’il y avait eu grand-chose à
rapporter.
— Elle se remet sur pied. Elle s’est longtemps entêtée, mais elle a fini par
accepter qu’on s’occupe de certaines choses.
Il soupire, et je me demande à quoi il s’attendait. Cela ne fait que sept mois.
Personne ne serait prêt à faire beaucoup plus que ce qu’elle fait.
— Elle commence à travailler pour moi cette semaine, et je voulais
m’assurer que tout était en ordre.
J’avais oublié ça. Merde.
— Oui, bien sûr. Je suis sûr qu’elle se débrouillera très bien. Mon congé se
termine dans quelques jours, et on ne sait pas encore à quoi ressemble le
calendrier de déploiement.
— Tu es dans l’équipe quatre maintenant, pas vrai ?
— Positif, chef.
Comme la conversation semble vouloir se prolonger, je m’adosse à l’arbre.
— Comment va Cathy ?
Il lâche un petit rire.
— Je m’adapte.
— Elle le mérite ?
— Tu n’imagines pas !
— Tant mieux.
Ce n’est pas une vie pour une femme. Des allers-retours incessants. Des
mois d’attente, puis l’appréhension de voir l’autre partir à nouveau. Je ne
comprendrai jamais comment ces types peuvent être assez fous pour épouser
quelqu’un. Ce n’est pas juste. Moi, je ne veux regretter personne, quand je suis
sur le terrain.
Jackson rit encore, comme s’il devinait quelque chose que j’ignore.
— Un jour tu oublieras tout ce que tu penses aujourd’hui, pour elle.
Mes pensées me ramènent spontanément vers Natalie et Aarabelle. J’en
souris presque sans m’en apercevoir. Bordel ! Je ne suis pas censé tomber
amoureux d’elle. Je n’en ai pas le droit !
— Ou pas, je réponds.
J’essaye de ne plus y songer, parce que je suis sûr que ce n’est rien.
— Un jour, répète Jackson.
Je passe tellement de temps chez elle, à l’aider à accrocher des photos au
mur, à tondre la pelouse, à m’occuper de choses et d’autres. Il n’y a rien de plus.
Je vais tout verrouiller avant que ça évolue, parce que Natalie est mon amie, et la
femme de mon meilleur ami.
— Un jour peut-être, je concède. Mais maintenant, je dois courir.
Littéralement.
Et me sortir tout ça de la tête !
— Fais attention à toi. Je serai bientôt à l’Est. Peut-être qu’on pourra prendre
un verre ensemble.
— Pourquoi pas, Muff.
Je raccroche et je mets un tube de Jay Z en espérant tout oublier dans les
solos de guitare électrique.
J’essaye de me concentrer sur les arbres qui défilent et sur mes muscles, qui
vont me détester après l’effort, et puis je pense à la lettre qui m’attend dans la
voiture. Qu’est-ce qu’Aaron a bien pu nous écrire ? Ma lettre à moi se trouve
dans l’étui de ma carabine et elle est adressée à ma mère. Je n’en ai pas écrit
pour les amis. Je recommence à penser à Natalie. Comment va-t-elle ? A-t-elle
lu la sienne ? Aaron a-t-il écrit quelque chose qui la replongera dans la tristesse
ou qui lui fera du bien ?
Je me retourne et m’élance sur la piste, plus vite qu’auparavant.
Une fois que j’ai atteint la voiture, je jette mon téléphone sur le tableau de
bord. Je ne peux pas retourner là-bas. Je ne suis pas son petit ami et ne le serai
jamais.
J’ai besoin de me détendre et décide de téléphoner à un pote qui habite près
d’ici.
— Quoi de neuf, mon salaud ? demande-t-il sans préambule en prenant
l’appel.
— Salut, couillon ! J’ai besoin de sortir, ce soir. T’es de la partie ?
— Le Hot Tuna ? C’est plein de jolies filles.
— C’est parfait, j’ai besoin de me sortir quelqu’un de la tête.
— On se retrouve là-bas vers 10 heures.
Je raccroche et me laisse aller en arrière sur mon siège. Mes jambes crient au
supplice après le parcours que je viens de faire. Je sais que chaque fois que
j’aurai une minute de répit je penserai à Lee et Aarabelle, je me demanderai ce
qu’elles font.
Tu ne peux pas aimer cette petite, mec !
Elle ressemble tellement à Aaron, en plus mignonne… Dans quoi je me suis
embarqué, bordel de merde ? À quel moment, au cours de ces dernières
semaines, est-ce que tout a basculé ? C’est Lee, nom de Dieu ! La fille aux
cheveux en bataille, qui porte des pantalons de sport et pas de soutif, que je
connais depuis huit ans. Je l’ai vue pratiquement nue et, même s’il fallait être
aveugle pour ne pas y regarder à deux fois, je n’ai jamais éprouvé autre chose
que de l’amitié pour elle. Alors qu’est-ce qui a changé ?

* * *

— Salut, mec ! Je n’étais pas sûr que tu viendrais.


Quinn se rassoit, une bière à la main.
— J’étais crevé après ma course.
Quinn et moi sommes amis depuis quelques années. Nous sommes restés en
contact après être allés dans le même camp d’entraînement, dans le Nevada.
Quand j’ai appris que j’allais être muté dans l’équipe quatre des Forces
spéciales, j’ai été content de savoir que je connaissais au moins quelques gars.
— Ça fait longtemps qu’on ne t’a pas vu, dis donc !
— J’étais occupé, dis-je en faisant signe au serveur de m’apporter une bière.
Il me regarde en souriant.
— Occupé, c’est ça…
— C’est bien ce que j’ai dit.
Il hoche la tête et regarde le jeu qui passe à l’écran. Je jette un coup d’œil
dans la salle. Il a raison. Cet endroit est plein de filles qui cherchent à attirer
l’attention. Et elles ne le font même pas avec subtilité. Tant mieux pour moi.
— Alors, qu’est-ce qui se passe ? On n’a pas eu de nouvelles.
— J’ai aidé Natalie à mettre de l’ordre dans la paperasse et d’autres trucs.
Etant donné qu’Aaron n’était plus en service, la marine ne l’aide pas beaucoup.
— Oui, j’ai entendu ça. Aaron était vraiment un type bien. Ça fait chier qu’il
soit mort comme ça.
Il trinque avec moi, et nous buvons tous les deux une gorgée.
— C’est tellement bizarre, toute cette affaire !
— Qu’est-ce que tu veux dire ? demande-t-il en me regardant comme si
j’étais né de la dernière pluie. Une bombe artisanale en Afghanistan ? Dis-moi
où c’est bizarre.
Mon instinct me souffle qu’il y a eu autre chose que cette explosion.
— Pourquoi est-ce qu’il était là, putain ? Pourquoi sa caravane a-t-elle été
touchée ? Je sais que ces connards n’en ont rien à foutre et tirent sur tout ce qui
bouge, mais les types qui bossent pour Jackson ne sont pas stupides. Ils
connaissent la région. Ensuite, Cole s’est fait tirer dessus, quand il y est allé. La
question c’est : qui prend son entreprise pour cible, et pourquoi ?
Le truc, avec lui, c’est qu’il est facile à décrypter. C’est pour ça qu’il est
sniper dans notre équipe, et pas stratège.
— Ne commence pas à chercher la merde là où il n’y en a pas ! Aaron a été
tué par une bombe, et tu l’as dit toi-même : ces connards s’en foutent. Ils l’ont
tué parce qu’ils pouvaient le faire. C’est simple et clair. Et pourquoi Jackson a
été touché ? Parce qu’il est Américain — tout est dit.
— Bien sûr, dis-je pour le calmer.
Mais je continue de penser que tout n’est pas aussi simple et clair. Quinn est
trop bête, ou trop centré sur lui-même, pour s’en préoccuper.
Il obéit aux ordres sans réfléchir. Moi, en revanche, je n’y arrive pas.
— Salut, vous deux, fait alors une voix derrière nous.
Les yeux de Quinn s’agrandissent quand il comprend que nous avons de la
compagnie. Je me retourne : deux femmes nous ont rejoints, l’une, brune aux
faux seins, l’autre, blonde aux cheveux longs ramenés sur le côté, qui a l’air
carrément chaude.
— Salut, les filles.
— La place est prise ? demande la blonde en se mordillant la lèvre.
— Qu’est-ce que tu me proposes ?
Elle s’assoit en souriant dans le fauteuil à côté de moi et se penche en avant.
J’ai une vue imprenable sur son décolleté, et ça commence à me démanger au
niveau de l’entrejambe.
— Comment tu t’appelles ? me demande-t-elle.
— Liam.
Je me rapproche d’elle.
— Alors, Liam… Moi, c’est Brit. Tu me payes un whisky, et on verra ce que
j’ai en magasin ?
En temps normal, ce genre de comédie m’énerve mais, ce soir, Brit semble
être juste ce qu’il me faut.
Les heures passent. Nous buvons et discutons avec sa copine Claire et elle.
Elles nous supplient presque de passer la nuit avec nous. Je ne comprendrai
jamais ce que ces filles ont dans la tête. Est-ce qu’un homme aurait envie de
présenter à sa mère une fille qu’il pourrait mettre dans son lit le premier soir ?
Ce n’est clairement pas le genre de fille avec qui je ferais ma vie… Je vais me la
faire et passer à autre chose.
— Je pense que je suis trop bourrée pour conduire, me chuchote Brit à
l’oreille.
— Tu veux que je t’emmène faire une promenade ?
Elle hoche la tête et s’humecte les lèvres avec la langue, d’un petit air
innocent. Elle m’excite.
— Allons-y, alors, dis-je en ouvrant mon bras.
Elle se colle contre mon torse.
— Oui.
9

Natalie

— Chut, tout va bien, Aarabelle.


Elle pleure depuis deux heures, rien ne l’apaise, et je commence à
m’inquiéter. Il est presque 2 heures du matin, et je ne sais pas ce qui lui arrive. Je
lui ai donné un médicament pour faire baisser la fièvre, un peu plus tôt, mais rien
à faire.
Elle hurle de plus en plus fort, et je n’arrive pas à la calmer. Comme la fièvre
n’a pas l’air de baisser, je reprends sa température, et mon cœur fait un bond
quand le résultat s’affiche : 40,6 °C ! Je jette ses affaires et mon téléphone dans
le sac bébé pour la conduire d’urgence à l’hôpital.
Quand je me retourne pour la lever, elle est prise de convulsions.
— Oh ! mon Dieu ! Non !
Je me précipite vers elle. Elle agite les bras, les yeux révulsés, et la panique
m’envahit. Je la serre contre moi, sens son petit corps qui tremble et je fonds en
larmes. Ça ne dure qu’une minute, mais c’est horrible !
— Aarabelle ! je crie, alors qu’elle se remet à pleurer.
Je retourne vers le sac pour prendre mon téléphone et je compose le numéro
d’urgence, tout en la gardant contre moi.
La voix calme de l’assistante se fait entendre :
— Services d’urgence, j’écoute.
— C’est ma fille, elle fait une crise. Je ne sais pas. Elle a… beaucoup de
fièvre… Je ne sais pas quoi faire !
Mes paroles sont hachées. J’essaye de garder la tête froide, mais je suis
épuisée et j’ai les nerfs à vif. Aarabelle pleure de plus belle. Je la couche dans
mes bras et la berce.
— Est-elle consciente, madame ?
— Oui, elle pleure et elle a une forte fièvre. Je l’ai posée pour me préparer à
l’amener à l’hôpital, et elle s’est mise à trembler, j’explique en pleurant.
Je n’ai plus de forces. Mon cœur bat à toute vitesse. Je regarde Aara en
priant pour que ça n’arrive pas de nouveau.
— D’accord… Quelle est votre adresse ? Je vous envoie une ambulance.
Je la lui donne, et elle reste en ligne, tandis que nous attendons les secours.
Quelques minutes plus tard, les ambulanciers sont là. Tout en examinant
Aara, ils me demandent de prendre son siège-auto. Je remets mon téléphone dans
le sac, attrape mes affaires et monte dans l’ambulance.
— OK, Aara, ça va aller. Maman est là, lui dis-je pour la rassurer en
l’installant dans son siège. On sera bientôt à l’hôpital, d’accord ?
Elle se remet à pleurer, et je lutte pour ne pas pleurer moi aussi. Je n’ai
jamais eu aussi peur de ma vie ! La voir prise de convulsions m’a terrifiée. Je
crois que je ne survivrais pas, s’il lui arrivait quelque chose.
Les gyrophares et la sirène de l’ambulance envoient leurs signaux dans la
nuit, tandis que nous roulons vers les urgences de l’hôpital pédiatrique.
— Sa fièvre est toujours élevée, mais on devrait arriver à l’hôpital de Kings’
Daughters dans quelques minutes, madame, me dit un jeune infirmier.
C’est à peine si je le regarde, je suis trop occupée à surveiller Aarabelle pour
faire attention à ce qui se passe autour de moi. Elle a arrêté de pleurer, mais je ne
sais pas si c’est bon signe. L’ambulance stoppe et on nous conduit dans une
salle, où deux femmes nous attendent. L’une d’elles s’avance vers moi.
— Bonjour, madame Gilcher. Je suis le Dr Hewat. Qu’est-ce qui lui arrive ?
Je lui raconte ce qui s’est passé et combien Aarabelle a été agitée toute la
soirée. Elle l’examine et m’explique que les infirmières vont lui faire une
intraveineuse pour calmer la fièvre au plus vite et procéder à quelques tests.
La seconde femme, une infirmière, installe l’intraveineuse, vérifie que le
dispositif de contrôle fonctionne et m’indique comment appeler en cas de
problème.
Aara finit par s’endormir d’épuisement, et j’ai un peu de temps pour
analyser la situation.
Plus tard, l’infirmière revient prendre sa température.
— Est-ce que ça a baissé ? je demande, inquiète.
— Pas encore, mais le médicament peut mettre un peu de temps à faire effet.
Elle me sourit avec compassion et quitte la chambre.
J’envoie un message à Reanell pour lui indiquer où nous sommes et pour lui
demander de me rappeler, dès son réveil. Il n’y a pas de raison de l’inquiéter.
— Monsieur…
Le rideau s’écarte soudain.
— Tu es là ! s’exclame Liam.
Il a l’air angoissé.
— Liam ?
Je me lève ; il regarde Aarabelle. Il a le visage très pâle. L’infirmière le
repousse.
— Madame, voulez-vous que j’appelle la sécurité ?
— Non, merci, tout va bien.
Je m’avance vers lui ; il observe Aara de nouveau.
— Qu’est-ce que tu fais ici ?
— Tu m’as appelé, tu ne te souviens pas ? Tu ne m’appelles jamais,
d’habitude, alors j’ai pensé que quelque chose n’allait pas. Tu m’as parlé de
l’hôpital, mais tu ne répondais pas à mes questions. J’ai dû déposer quelqu’un et
je suis venu dès que j’ai pu.
Il a du mal à parler, et j’en suis émue. Il a l’air si préoccupé !
— Je suis désolée. Je ne me suis pas rendu compte que je te téléphonais.
— Pourquoi tu ne m’as pas demandé de l’aide ? insiste-t-il, et je vois
combien il est blessé.
— J’aurais dû ? Je peux prendre soin de ma fille toute seule.
Il ferme les yeux et laisse échapper un long soupir.
— Je n’ai jamais dit que tu ne pouvais pas, mais, bordel, pourquoi faut-il que
tu fasses ça toute seule ? Je suis ton ami, non ? Je t’ai dit que je veux être là pour
toi. Je pensais…
— Tu pensais quoi ?
Je vois dans ses yeux qu’il retient ses paroles.
— Je pensais que tu m’appellerais en cas de problème.
— Je suis désolée, je ne voulais pas te déranger.
Je ne sais que lui dire de plus. Il m’a déjà tant aidée ! Je ne veux pas me
reposer sur lui indéfiniment.
— Qu’est-ce qu’elle a ?
Je regarde Aarabelle qui dort et je lui caresse doucement les cheveux.
— Je ne sais pas. Elle a eu une forte fièvre puis des convulsions. J’ai appelé
les urgences, et on nous a conduites ici. Des analyses sont en cours. On en saura
plus dans quelque temps.
Liam s’assoit près de moi et pose la main sur la mienne. Je me mets à
pleurer en silence, en priant pour qu’Aara n’ait rien de grave. Je n’en peux plus.
Entre la lettre d’Aaron et ma fille qui tombe malade, je sens que je vais perdre la
tête !
Le Dr Hewat revient dans la chambre, le regard fixé sur des feuilles de
papier.
— Bonjour… Monsieur Gilcher, je suppose ?
Je tourne le regard vers Liam, qui esquisse un léger sourire.
— Non, je suis juste un ami.
— Excusez-moi.
— Est-ce qu’elle va bien ? je demande, impatiente d’avoir des réponses.
Elle me regarde, puis regarde Aarabelle.
— Pour l’instant, j’ai quelques données qui me permettent d’écarter
certaines hypothèses, mais j’ai besoin de procéder à une analyse supplémentaire.
Sa fièvre ne retombe pas, alors je dois être sûre. Ses résultats indiquent qu’il
s’agit très probablement d’une infection. On viendra bientôt lui faire l’examen.
— Qu’est-ce que vous recherchez, exactement ?
— Attendons de voir les résultats, me répond-elle, avant de quitter la pièce.
— Tout ira bien, affirme Liam pour me rassurer.
— Oui, tout ira bien, et Aaron rentrera bientôt à la maison… C’est ça ?
— Lee…, dit-il d’une voix triste.
Je voudrais avoir la même confiance que lui. Ce doit être agréable d’être de
l’autre côté, de ne pas attendre, ni s’inquiéter. Ils s’en vont, ils sont dans l’action.
Ils se battent et ne donnent aucune nouvelle, tandis que leurs familles les
attendent et s’inquiètent pour eux… Personne ne sait s’ils vont bien. Tout le
monde en souffre, mais compose avec. Maintenant je suis à l’hôpital, plusieurs
mois après ce drame, et je me demande si ma fille va s’en sortir.
Je pose la tête sur l’épaule de Liam. Je suis épuisée, physiquement et
émotionnellement. Qu’est-ce que la vie va encore m’envoyer dans la figure ?
Une fois de plus, je dois être solide.
Aarabelle se repose, et je ferme les yeux. Liam m’entoure de ses bras, et
j’accepte la tendresse qu’il me donne. Je respire son odeur — il sent le musc et
le santal —, et cela m’apaise. J’aime respirer l’odeur d’un homme ; c’est l’une
des choses qui me manquent, particulièrement de ces hommes-là — dont il se
dégage une force, une confiance et une aura de domination. Ils sont maîtres de
l’espace qui les entoure.
Je me concentre sur l’instant présent et ce sentiment de sécurité retrouvé que
j’éprouvais lorsque Aaron me prenait dans ses bras. Je pense à sa lettre, dans
laquelle il m’engage à aimer à nouveau.
Pourrais-je donner à un autre le droit de me tenir dans ses bras ? Je ne sais
pas. Mais l’étreinte de Liam, en cet instant, me donne envie de rester ouverte à
cette possibilité.
Je sens soudain qu’on me secoue gentiment et j’ouvre les yeux. L’odeur de
l’hôpital me monte au nez, et je réalise que j’ai dû m’endormir.
Je me frotte les yeux, me redresse, et Liam s’étire. Son T-shirt remonte sur
ses abdos.
Regarde ailleurs, Natalie.
— Madame Gilcher ?
Je hoche la tête et fixe l’infirmière.
— Oui ?
— Nous allons emmener Aarabelle passer un scanner. Il y en a pour quarante
minutes environ. Vous pouvez nous accompagner et attendre à l’extérieur ou
rester ici.
— Je viens, dis-je sans hésiter une seconde.
Il est hors de question qu’on m’éloigne de ma fille !
Liam pose la main sur mon épaule.
— Je vais courir chercher du café, pendant ce temps. Tu as besoin de
quelque chose ?
Mon cœur vacille. Il est si attentionné !
— Non, tout va bien. Merci d’être là.
— Je serai toujours là pour toi, Lee.
— Je sais, tu le lui as promis.
Il me soulève le menton de son index et m’oblige à le regarder. Ses yeux
bleus brillent, sans que je puisse dire ce qui se passe dans son esprit. J’ai envie
de détourner le regard, de rompre ce lien, parce que je le sens devenir de plus en
plus fort. J’éprouve quelque chose pour lui et je le refuse. Je ne suis pas prête.
C’est trop tôt. Pourtant, ce sentiment est là, il fait son chemin en moi, et je suis
terrifiée à l’idée que Liam s’en rende compte. Je voudrais fermer les yeux, mais
je n’y arrive pas. Peut-être qu’au fond j’ai envie qu’il voie ce que je ressens pour
lui, mais, mon Dieu, je suis folle !
— Va avec Aarabelle, me dit-il en laissant retomber sa main.
Je me sens virer à l’écarlate et je ferme les yeux. Merde ! J’ai eu tort. Il ne
ressent probablement rien pour moi.
— Madame ?
L’infirmière m’appelle, tout en débloquant les roues du lit d’Aarabelle.
— Je suis prête.
J’éprouve des sentiments pour lui. Des sentiments qui n’auraient pu trouver
pire moment pour se révéler. C’est trop pour moi. Je dois penser avant tout à
mon bébé. Ensuite, peut-être, pourrai-je penser à moi et à ce qui se passe dans
mon cœur.
10

L’attente est terrible, mais il faut en passer par là.


— Tu devrais rentrer chez toi, dis-je à Liam, tout en me blottissant dans ses
bras.
Je voudrais qu’il ait envie de partir. Ce qui est stupide, dans la mesure où il
me sert d’oreiller en ce moment même. Mais, s’il voulait partir, peut-être que le
sentiment tenace qui m’obsède finirait par me quitter aussi.
Il s’affaisse dans le fauteuil, et moi contre lui. Il rit, et je sens les vibrations
de son rire dans sa poitrine. Il est 5 heures du matin, et personne ne dort, sauf
Aarabelle.
— Je peux partir tout de suite, si c’est ce que tu veux vraiment.
J’ai des papillons dans le ventre en entendant ces mots. Qu’est-ce que je
veux, au juste ? J’aimerais bien le savoir.
— Non…
La réponse m’échappe.
— J’ai besoin de mon oreiller, je vais continuer à t’utiliser un peu…
— Tu peux m’utiliser autant que tu veux, Lee.
Je peux répondre ou ne pas relever. Feindre de ne pas considérer ces paroles
comme autre chose qu’une réponse anodine.
Je choisis la seconde option, aidée en cela par l’équipe d’infirmiers qui
s’occupe de nous et qui a le meilleur ou le pire timing du monde, selon le point
de vue : une infirmière entre à cet instant pour voir comment va Aara, et je me
redresse pour être auprès d’elle.
— On contrôle seulement, m’explique-t-elle en prenant la température
d’Aarabelle.
Debout près de mon bébé, je sens la peur me ronger à petit feu. Je me
demande si la fièvre a baissé et, sinon, quelle est la prochaine étape.
Elle regarde le thermomètre et fait « non » de la tête. Aara est toujours aux
alentours de 38 °C, mais, au moins, elle est hors de danger.
— Est-ce que les résultats du scanner sont disponibles ?
— Je vais me renseigner, mais le docteur vous verra dès qu’on saura quelque
chose. La température n’augmente pas, c’est bon signe, dit-elle en souriant et en
me prenant la main.
Je hoche la tête. J’espère que c’est bon, en effet. J’aurais préféré qu’Aara ne
soit pas malade, mais Liam est ici, et sa présence me fait du bien.
Attendre seule aurait été un supplice sans nom. Liam somnole dans le siège
inclinable, et je réprime une envie de pouffer de rire en voyant ce grand type
baraqué de deux mètres de long, recroquevillé dans cette chaise minuscule. Ses
pieds touchent presque le berceau où Aarabelle est endormie, et ses mains
effleurent le sol.
Le spectacle est comique. Ses cheveux en bataille et sa barbe de trois jours
lui donnent l’air encore plus adorable. Il a toujours été très beau, mais plus je le
regarde, plus je remarque certains détails. Les petites rides au coin de ses yeux et
la cicatrice sur son avant-bras, qui le rendent encore plus attirant… Il rendra une
femme très heureuse, un jour, c’est sûr !
— Est-ce que tu as fini de me reluquer ? marmonne-t-il en ouvrant un œil.
Je suis foutue !
— Je ne te reluquais pas. Je me demandais si tu étais mort, vu que tu ne
bougeais plus, dis-je en détournant le visage pour qu’il ne me voie pas rougir.
— Mouais…, fait-il en riant dans sa barbe.
— Quoi qu’il en soit, tu es vieux et gros, je lance.
Il se redresse d’un bond, et je me retrouve soudain dans son ombre. Il fait un
pas vers moi, un petit sourire aux lèvres. Mes yeux restent rivés aux siens. Il se
trompe, s’il pense que je vais reculer. Il avance encore, et aucun de nous ne
détourne le regard. Je lis l’hésitation dans ses yeux. Il est aussi incertain que
moi, mais nous sommes tous les deux trop têtus pour lâcher prise.
— Aaaaah…
Aarabelle se met à pleurnicher, et je mets fin à notre petit jeu pour me
pencher vers elle.
— Hé, ma chérie !
Je la soulève délicatement. Elle est toujours chaude et commence à s’agiter.
Pourquoi est-ce que cette maudite fièvre ne veut pas tomber ?
Liam pose la main sur mon épaule pour me rassurer, comme s’il sentait mon
désarroi.
— J’appelle l’infirmière, dit-il en se retournant pour appuyer sur le bouton.
Mais, avant qu’il fasse un geste, le Dr Hewat entre dans la chambre.
— C’est bon, on a les résultats du scanner et des tests sanguins, annonce-t-
elle d’emblée en nous regardant, pleine d’empathie. Elle a une infection urinaire
qui affecte les reins, d’où la forte fièvre. Il faudra lui donner des antibiotiques et
vérifier que ses reins fonctionnent correctement. Je veux aussi surveiller la fièvre
parce qu’elle a eu des convulsions, mais ça devrait aller. Je vais vous faire une
ordonnance.
Je soupire, soulagée. Enfin. Elle va guérir, Dieu merci !
— Est-ce que la fièvre va diminuer ?
— Elle devrait, oui. Pouvez-vous la remettre dans son lit pour que je
l’ausculte ?
Je couche Aara, et le médecin s’approche, écoute son cœur et son abdomen.
— Elle va bien. Une fois que les antibiotiques feront effet, la fièvre
retombera et tout reviendra à la normale.
Elle me serre la main.
— En attendant, il faut qu’elle reste hydratée et sous surveillance.
— D’accord.
Je hoche la tête. Aarabelle tend les bras pour que je la reprenne. Je me
penche pour la récupérer et la serrer contre moi, en remerciant le ciel que ce ne
soit rien de grave. Elle est devenue tout pour moi, et je ne survivrais pas si je
devais enterrer dans la même année mon mari et ma fille. Je ne peux même pas
m’autoriser à y penser.
Liam caresse son petit visage, les yeux pleins de tendresse pour elle. Cet
homme est si incroyablement bon ! Il aurait pu choisir d’être n’importe où
ailleurs en ce moment, mais il est là, avec nous, et je lui en suis très
reconnaissante.
Je pose la main sur la sienne et je sens une décharge électrique me parcourir
le bras jusqu’à l’épaule. Nous nous regardons, et je me fige. Lui retient sa
respiration, comme s’il avait ressenti la même chose.
J’enlève précipitamment la main. J’ai besoin de quelques secondes pour que
mon cœur se calme et je fais le tour du berceau d’Aarabelle. Je dois garder mes
distances. Je ne comprends pas ce qui m’arrive. Liam est mon ami, l’ami
d’Aaron. Ce n’est pas correct.
— Lee ?
Sa voix me tire de mes pensées. Il s’apprête à faire le tour du lit également,
mais je lui fais signe de s’arrêter.
— Je vais bien. Je suis épuisée, mais je vais bien.
— Encore ce « bien » ! OK, j’ai compris.
Qu’est-ce qu’il y a ? Je vais bien…
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Je suis fatigué, tu es fatiguée. Mais demain, si tu es en forme pour une
petite dispute, je serai partant, me lance-t-il en bâillant et en s’affalant sur la
chaise derrière lui.
Puis il enfonce son bonnet sur ses yeux et sourit malicieusement.
Enfoiré !
11

— Alors ça y est, Miss Aarabelle ? Prête à rentrer à la maison ?


L’infirmière qui s’est occupée d’Aara durant son hospitalisation joue avec
elle, tandis que je l’installe dans son siège. L’intraveineuse a finalement eu
raison de l’infection, et la fièvre est tombée. Je n’ai pas dormi depuis quarante-
huit heures et je suis plus qu’impatiente de rentrer chez moi.
— Je dirais que oui, hein, mon cœur ? je demande à Aara en souriant.
J’ai tellement hâte qu’elle dise ses premiers mots ! Je ne me sentirais plus
aussi idiote avec ces conversations à sens unique…
— C’est bien qu’un beau gosse soit venu vous tenir compagnie, non ? ajoute
l’infirmière avec un regard plein de sous-entendus.
J’essaye de cacher mon amusement et pouffe discrètement.
— Oui, c’est un très bon ami.
— Oh ! alors vous n’êtes pas ensemble ? demande-t-elle en ouvrant des yeux
étonnés et en se mordant la lèvre.
— Non…
Je comprends soudain qu’elle a flashé sur Liam. J’en éprouve aussitôt un
léger pincement au cœur. Il ne m’appartient pas, mais il n’est sûrement pas fait
pour elle.
— Disons, pas encore, je reprends pour la dissuader de toute tentative de
séduction, tout en m’en voulant d’affirmer ça.
Je n’ai aucune raison d’empêcher Liam de faire des conquêtes féminines,
mais quelque chose en moi refuse de l’envisager avec cette fille ou de lui laisser
une chance.
— En tout cas, accrochez-vous bien à ce type-là parce que, avec ce sourire,
il va en faire chavirer plus d’une ! s’exclame-t-elle, avant de se mettre la main
sur la bouche comme si elle venait de dire une bêtise. Je suis désolée, je ne sais
pas ce qui m’a pris.
Je réplique en rigolant :
— Pas de souci, c’est vrai qu’il est agréable à regarder…
— Ça, on peut le dire !
Liam entre à ce moment-là dans la chambre, avec le regard amusé de celui
qui n’en perd pas une. Ça promet !
— Alors, les filles ? Vous êtes prêtes à y aller ? lance-t-il avec un petit rire
sournois.
Je secoue la tête et me mords la langue.
— Je peux sortir, si vous voulez continuer à parler de mon sex-appeal,
pouffe-t-il, tout en s’affalant sur la chaise où il a passé deux nuits d’affilée, parce
qu’il refusait de quitter Aarabelle.
Je fonce sur lui et lui enlève son bonnet.
— Ça ne te va pas très bien de jouer au frimeur, Dempsey !
J’éclate de rire en voyant ses cheveux qui partent dans tous les sens.
— Voilà, maintenant tu n’es plus sexy du tout pour personne !
Il se lève et s’approche de moi doucement. Son souffle chaud m’effleure le
cou, alors qu’il me chuchote à l’oreille :
— On sait tous les deux que ce n’est pas vrai.
Ses doigts me caressent doucement le bras, et je frissonne.
— Mais on peut toujours faire semblant de le croire, ajoute-t-il en me
saisissant la main.
Mon cœur se met à battre plus vite. J’aime ce contact plus que je ne le
devrais. Je n’arrive pas à expliquer ce qui se passe. Jamais il n’y a eu une telle
tension entre nous.
Soudain, il recule et me retire des mains son couvre-chef.
J’essaye de me calmer. Lui-même tente de prendre un air détaché, mais je
vois bien le désir dans son regard, même s’il est entraîné à ne pas montrer ce
qu’il ressent.
Très bien, je peux jouer à ce jeu-là aussi !
Je ramène mes cheveux derrière mon épaule et je penche légèrement la tête,
offrant ma nuque à son regard.
— Mais ce n’est pas faire semblant quand l’un des deux ne ressent pas la
même chose…, dis-je en attrapant le sac de couches (ce n’est vraiment pas sexy,
ça, Natalie), tout en essayant d’avoir l’air aguicheur.
Il ne croit pas un mot de ce que je viens de dire et laisse éclater un grand
rire.
— Bien tenté, ma chérie. On y va, maintenant ?
Il m’ôte le sac des mains avec désinvolture et me passe devant pour sortir de
la chambre.
— On dirait que maman a raté son coup, je murmure à Aarabelle en
attrapant le siège bébé dans lequel elle est sanglée.
Et je sors derrière lui.

* * *

— Quoi ? Tu veux dire qu’il est resté tout le temps à l’hôpital avec toi ?
Reanell n’en revient pas.
— Oui, il ne voulait pas partir.
Je m’assois sur le sofa avec ma tasse de café. Cela fait quelques jours,
maintenant, que nous sommes de retour à la maison, et Liam n’arrête pas. Il m’a
envoyé un message hier pour me souhaiter bonne chance pour mon premier jour
de boulot. Je n’ai pas répondu.
— Hum, fait Reanell en se tapotant la lèvre de l’index.
Nous essayons d’analyser la situation et de savoir si je me fais ou non du
cinéma.
— C’était quand même le meilleur ami d’Aaron, ajoute-t-elle.
— Je sais. Je pense qu’il a le sentiment de tenir la promesse qu’il lui a faite,
ce qui expliquerait pourquoi il a disparu, en quelque sorte, après nous avoir
déposées ici.
Elle me dévisage.
— Est-ce que tu as envie qu’il arrête ?
— Rea, je t’en prie, ça ne fait même pas un an ! Il est hors de question que je
veuille d’un autre homme. J’aime mon mari.
Elle vient s’asseoir près de moi.
— Je le sais, Natalie, mais tu es une femme. Et Liam est quelqu’un de bien.
Et puis, il a l’air de beaucoup tenir à Aara et toi. Est-ce que ce serait une si
mauvaise chose ?
J’ai l’impression d’avoir basculé dans une autre dimension : mon amie, celle
qui m’a toujours dit qu’elle entrerait au couvent si son mari devait mourir, parce
que ce serait trop dur, est en train de m’encourager à vivre cette histoire ?
— Oui, c’en serait une. D’abord, Liam n’a jamais eu de relation sérieuse
avec une fille, et je ne parle même pas du fait qu’il aurait affaire à une veuve
avec un bébé… Ensuite, il est dans les Forces spéciales ! Putain, Rea, il est
militaire ! Il peut mourir en mission. Pas deux fois !
L’angoisse me prend à la gorge.
— Hé, calme-toi ! me dit-elle en me prenant la main. Je ne dis pas que c’est
bien ou mal, je pense que, parfois, le cœur a envie d’aller là où ton cerveau
t’interdit de t’aventurer. Je ne sais pas si ton cœur et ton cerveau veulent quelque
chose.
— Ils ont envie de dormir.
Elle rit et me lâche la main.
— C’est pour ça que je suis là. Va faire une sieste. On ne parle plus de mecs.
Je suis contente qu’il soit venu à l’hôpital pour veiller sur toi. Tu en avais besoin,
et il a été là.
— Oui. Bon, je vais me reposer. Merci d’être venue pour surveiller Aara, je
ne peux même plus garder les yeux ouverts !
Reanell est un vrai cadeau du ciel. Elle m’a appelée, j’ai commencé à lui
parler de l’hospitalisation et j’ai entendu qu’elle faisait démarrer sa voiture pour
venir me retrouver. Entre épouses de militaires, nous nous considérons presque
comme des sœurs. Et, maintenant qu’Aaron n’est plus là, elles sont comme une
famille protectrice, particulièrement dans les Forces spéciales.
— Tu sais que je suis là pour toi, ma belle. Maintenant, va te reposer.
Je l’embrasse sur la joue avant de monter dans ma chambre. Je me glisse
dans mon lit en sous-vêtements, m’allonge et fixe le plafond. Je prends la lettre
d’Aaron sur la table de chevet et la relis. Ses mots me donnent de l’espoir et me
font mal tout à la fois. Je voulais passer ma vie avec lui.
Je relis ce qu’il m’a écrit sur son ressenti, lorsque nous nous sommes
rencontrés. Si seulement il avait su…
— Tu n’étais pas obligé de faire tant d’efforts pour me plaire, dis-je tout haut
en espérant que, quelque part, il m’entend. Je t’ai aimé dès le premier instant et
j’avais décidé que je serais à toi avant même que tu dises un mot. Mon Dieu, tu
étais si beau !
Je soupire et ferme les yeux.
— Je me souviens de la première fois que je t’ai vu… Tu portais cette
casquette stupide à l’envers et ton maillot de foot. Tu as hoché la tête dans ma
direction comme si j’étais supposée tomber à tes pieds… Imbécile !
Je ris doucement. Il était si arrogant, si imbu de lui-même ! Il était hors de
question qu’il sache combien j’étais déjà amoureuse de lui.
— Et me voilà sans toi.
Les larmes coulent de mes yeux.
— Pourquoi, Aaron ?
Je me tourne sur le côté et fixe l’oreiller sur lequel il aurait posé la tête, s’il
avait été avec moi. Je le prends contre moi, et les larmes coulent de plus belle.
— Tu me dis d’aller de l’avant, mais comment ? Je ne peux pas aimer
quelqu’un d’autre. Je ne sais pas comment faire ! Tu étais mon premier, mon
seul amour. Le premier homme dans ma vie et dans mon corps. Tu as pris
tellement de place dans mon cœur… Si je te laisse partir, si je laisse quelqu’un
d’autre entrer, je te perdrai pour toujours.
Je continue à parler, priant pour qu’une réponse me vienne, parce que je ne
sais pas comment le laisser derrière moi.
— Montre-moi, envoie-moi un signe.
Je m’agrippe à son oreiller, pleurant sans relâche, et je m’endors à force
d’épuisement, en rêvant que je suis dans ses bras. Heureuse et en sécurité dans
les bras de mon mari.
12

Je donne les dernières instructions à la nounou que j’ai embauchée pour


s’occuper d’Aarabelle.
— J’ai étiqueté tous ses petits pots et noté les heures auxquelles elle doit
manger.
Paige fait sautiller sur ses genoux Aarabelle qui rigole.
— Tout se passera bien.
— OK. Bon, je pense que j’appellerai environ une centaine de fois…
Elle sourit pour me rassurer.
— Je n’en attends pas moins ! Les premiers jours sont toujours inquiétants,
mais Aarabelle et moi, on a plein de choses super à faire ensemble, pas vrai,
Miss ?
Je suis heureuse qu’elle fasse presque plus attention à Aarabelle qu’à ma
névrose. C’est mon premier jour de travail pour les Forces spéciales de Cole, et
je n’ai plus l’impression que ce soit une si bonne idée. Laisser ma fille et mettre
les pieds dans les locaux où Aaron a travaillé m’effraye, tout d’un coup. Je
pensais que cela m’aiderait à le sentir près de moi, mais je ne suis plus très sûre
que ce soit la meilleure chose à faire.
— J’aurai mon téléphone sur moi, et le numéro du bureau est sur le
frigidaire.
Je retarde le plus possible le moment de partir ; en vérité, je ne sais pas du
tout comment passer une journée entière loin d’Aarabelle.
— Tout ira bien. Si on a besoin de vous, je vous appellerai, c’est promis, me
dit Paige.
Je hoche la tête, inspire profondément, embrasse Aara et me dirige vers la
porte. OK. Je peux le faire.
En arrivant à ma voiture, je trouve une fleur sur le pare-brise avec un petit
mot. J’ouvre l’enveloppe.
Salut Lee,
Désolé de ne pas avoir donné de nouvelles, mais je suis de retour au boulot et mon
emploi du temps est surchargé. Je te souhaite un bon premier jour. Profites-en pour
bien embêter les gars, là-bas !
Liamw

Je m’installe au volant, incapable de retenir un sourire. C’est la chose la plus


douce et la plus attentionnée qu’on ait faite pour moi depuis des mois.
J’allume le moteur, le téléphone se connecte au Bluetooth, et je décide de
l’appeler. Il décroche à la première sonnerie.
— Salut.
— Salut, dis-je, souriant toujours. J’ai trouvé ton mot et ta fleur. Merci.
— Je faisais mon jogging et je voulais que tu saches que je ne t’oublie pas.
J’étais occupé à me faire inscrire et j’ai été pris par le temps, ces jours-ci.
Sa voix est pleine de retenue. Je n’arrive pas à le croire complètement.
— D’accord. Pas de souci. J’ai été occupée aussi.
Il pouffe.
— Au fait, j’ai eu un appel pour le quad d’Aaron, si tu veux toujours le
vendre.
Encore un bout de lui que je vais perdre…
— Oui, bien sûr.
— Lee ? reprend-il, hésitant.
— Oui ?
Il se tait un instant, puis s’éclaircit la gorge.
— Comment va Aara ?
Je ne m’attendais pas à ça. À rien d’autre, d’ailleurs… Mais Aarabelle est
loin d’être un sujet délicat.
— Bien. Elle est avec sa nounou, et je flippe grave, dis-je en riant. Je suis
sûre que ça va aller, mais c’est la première fois que je la quitte.
Je me gare sur le parking des FSC, et ma nervosité grimpe en flèche.
Ce ne sont que Mark et Jackson, mais tout de même. J’ai peur qu’être là ne
rende la mort d’Aaron plus évidente et palpable. Alors qu’en fait ça ne peut pas
être plus évident : il est mort, et je suis une maman célibataire.
— Ça va ? me demande Liam, alors que je suis restée silencieuse un
moment.
Est-ce que je vais bien ? Je ne sais plus quand je me suis sentie bien pour la
dernière fois.
— Oui, je vais bien.
J’entends presque sa désapprobation à l’autre bout du fil. Il déteste ce mot,
mais c’est la seule chose à laquelle je peux me raccrocher.
— Je vois. Et si j’apportais une pizza, ce soir ? On pourra remplir les papiers
pour la vente de la voiture et du quad.
— Bonne idée.
— 7 heures, ça te va ?
— OK pour 7 heures.
C’est très étrange. Je sens qu’il y a quelque chose qu’aucun de nous ne veut
dire, ou que nous ne savons pas comment nous y prendre.
— Bon, c’est parti pour ma journée de travail, dis-je pour clore la
conversation.
J’entends du bruit derrière lui, mais il doit couvrir le téléphone de sa main
parce que je ne distingue rien de précis.
— On se voit tout à l’heure, poursuit-il presque aussitôt. Bon courage pour
cette journée !
— Merci. À plus tard.
Je raccroche. Je vais avoir besoin de beaucoup de courage, c’est sûr. J’ai les
nerfs à vif en sortant de la voiture. Ces hommes ont fait partie de ma vie pendant
des années, pourtant, j’ai l’impression de les rencontrer pour la première fois.
Jackson et Mark continuent d’appeler pour prendre de mes nouvelles, mais notre
amitié a changé, au cours des derniers mois. Moi, surtout, j’ai changé. Mark
venait très souvent, au début, puis il a pris ses distances pour avancer. Liam,
cependant, a toujours été là. Mais ça n’a aucun sens de faire des comparaisons…
— Lee !
C’est Mark qui m’appelle et s’avance vers moi.
— Je t’ai vue arriver, alors je suis descendu. Je me suis dit que tu ne savais
peut-être pas où était l’entrée.
Il m’observe et baisse la voix :
— Ça va bien se passer.
Je hoche la tête en pinçant les lèvres.
— Il y a des formulaires que tu dois remplir, dans la salle de conférences.
Ensuite, je te montrerai ton bureau et le travail que tu auras à faire, ça te va ?
Je le regarde. C’est l’homme qui a porté Aaron sur plus d’un kilomètre,
quand il a été blessé au cours d’une mission, le parrain de ma fille, celui qui a
détruit ma vie, ce jour-là, et je vois la peine qu’il éprouve encore. Si difficile que
ce soit pour moi, ça ne l’est pas moins pour lui, pour Jackson, et tous ici étaient
ses amis. Alors, me voir arriver est sans doute une épreuve pour eux aussi.
Je pose la main sur son bras.
— Je suis heureuse de te voir.
En bon militaire, égal à lui-même, il me lance, narquois :
— J’imagine, Lee, je suis plutôt agréable à regarder, non ?
Ces mecs… Tous les mêmes ! Des imbéciles heureux.
— Oh oui, tu es probablement l’homme le plus beau que j’ai vu depuis des
semaines… À part mon facteur. Il est assez craquant, je dois dire.
— Je pense que je peux le mettre hors jeu.
— Je suis presque sûre que ce serait considéré comme un cas d’agression
envers un agent de la fonction publique.
— Mais il ne peut pas porter de flingues comme ceux-là, me rétorque-t-il.
Je lève les yeux au ciel.
— Je rêve !
Je le suis en riant jusqu’à la salle de conférences, faisant mine d’ignorer les
regards qui accompagnent ma progression. Mark se rend compte que je ne suis
pas très à l’aise.
— Je sais que ça va être un peu bizarre, au début, mais donne-toi quelques
jours… Tu feras bientôt partie des gars.
— Euh, est-ce que j’en ai vraiment envie ?
— Je peux te trouver un joli surnom, si tu veux… Voyons voir…
Il s’assoit, l’air profondément concentré.
— Attention, tu vas te brûler des neurones, si tu continues de réfléchir aussi
fort ! dis-je pour le taquiner.
Je suis toujours d’humeur à plaisanter quand je suis avec lui ; il a un côté
drôle et attendrissant. Mais il est aussi plein d’attentions, rassurant, et il possède
cette aura indéniable qui donne envie d’être près de lui.
— Continue comme ça et tu risques d’avoir un surnom qui ne te plaira pas
beaucoup ! me prévient-il en souriant malicieusement. Tu sais, il y a un rite de
passage, ici. Tu ne peux pas choisir, les indicatifs d’appel sont imposés, et tu
n’as rien à dire. Tu crois que j’avais envie de m’appeler Twilight ?
Je prends place dans un fauteuil en triturant mon stylo.
— Je ne sais pas… Maintenant que je te regarde, je me dis que tu pourrais
tout à fait avoir un penchant pour les vampires.
Il rit.
— Termine de remplir tout ça, et je reviens te voir, m’indique-t-il en posant
la main sur mon épaule. Je suis content que tu sois là. On a besoin d’aide, depuis
que Muffin est parti.
Je pose la main sur la sienne, affectueusement.
— Je sais que c’est difficile. Ils sont partis tous les deux, en quelque sorte.
En quelques mois, Mark a perdu Aaron, dont il était extrêmement proche —
son camarade de bricolage et de barbecue sur la plage —, et Jackson, qui a
déménagé en Californie. J’imagine que ça n’a pas été simple pour lui non plus.
— Bah, tu me connais.
Il ôte la main de mon épaule et me laisse à mes papiers. J’entends la porte se
refermer derrière moi. La mort d’Aaron a bouleversé tout le monde, et personne
ne s’y est encore habitué.
Une fois la tonne de formulaires remplis, je sors de la salle pour rejoindre
Mark. J’ouvre la porte de son bureau sans faire attention et je sursaute en
entendant une voix.
— Salut !
Je lâche les feuilles et lève les yeux. C’est Jackson. Je soupire, une main sur
la poitrine, et me mets à rire nerveusement.
— Tu m’as fait une de ces peurs !
Eh bien, pour une surprise…
Il a appelé, voici quelques jours, pour prendre des nouvelles et savoir si je
comptais toujours travailler pour lui. Il me regarde du haut de son mètre quatre-
vingt-dix. Je ne suis pourtant pas si petite que ça, mais il me donne l’impression
d’être minuscule. Il se baisse pour ramasser les feuillets que j’ai lâchés.
— Excuse-moi. Catherine me dit la même chose.
Je vois son regard qui s’illumine quand il prononce son nom.
— Comment va-t-elle ?
Nous avons parlé deux ou trois fois, depuis son déménagement, mais avec le
décalage horaire c’est difficile de rester en contact.
Son bonheur crève les yeux, il a le regard étincelant, et mon cœur se serre. Je
me souviens avoir été, moi aussi, amoureuse à ce point…
— Très bien, on va très bien.
Je ris pour masquer la douleur que je sens poindre en moi.
— Je n’ai pas demandé si tu allais bien, dis-je en lui donnant un petit coup
de coude moqueur.
— Oui, oui, je sais, tout le monde s’inquiète pour elle, et moi, je suis le
dernier de vos soucis…, gémit-il en me faisant un clin d’œil. Et toi ? Comment
vas-tu ?
Il se sent atrocement coupable de ce qui est arrivé et m’a proposé de
travailler pour lui quand je le souhaiterais, avec la possibilité d’aménager mes
horaires. Proposition plus qu’attrayante. Si j’avais continué en tant que
journaliste, jamais je n’aurais pu être à la maison tous les soirs pour coucher
Aarabelle.
Je laisse échapper un long soupir.
— Eh bien, je suis toujours vivante. Liam est venu régulièrement à la maison
pour m’aider avec la paperasse.
— Dempsey est vraiment un chic type. Je l’ai eu au téléphone, la semaine
dernière.
— Oh !
J’ignorais qu’ils étaient proches.
Jackson ricane en voyant ma tête.
— Je dois te faire surveiller régulièrement, puisque tu ne réponds pas à mes
appels.
— Mais je réponds ! je m’exclame, sur la défensive. Bon, parfois…
— Ça ne fait rien. Je sais que tu es occupée, et Dempsey dit que tu mens, de
toute façon.
Jackson est doué pour sonder les gens. Ils le sont tous, ici. Parfois, c’est
épuisant de n’avoir que des militaires d’élite pour amis. Certes, on se sent
protégé, mais il est impossible de leur cacher quoi que ce soit. Et, maintenant
qu’Aaron n’est plus là, j’ai perdu l’habitude, je ne sais plus trop à qui j’ai affaire.
Je me suis toujours reposée sur sa force. À présent, je ne peux compter que sur la
mienne, mais je pense que j’ai bien progressé.
— Je ne mens pas… Je suis juste fatiguée de répéter les mêmes choses.
— Oui, je connais ce sentiment.
Bien sûr. Comment ai-je pu oublier ? Il sait mieux que personne de quoi je
parle. Il s’est trouvé à ma place, quand il a perdu sa femme.
Soudain, je me sens idiote, insensible.
— Jackson…, dis-je en posant la main sur son bras, désolée. Je ne sais pas
comment j’ai pu être aussi bête.
Il rit doucement, un peu nerveux, et m’entraîne dans son bureau.
— Tiens, assieds-toi.
Je serai toujours étonnée de voir combien il peut être autoritaire alors que, de
tous les hommes que je connais, il est certainement celui qui a le plus grand
cœur. Il serait prêt à se couper un bras, si cela pouvait soulager les souffrances de
quelqu’un d’autre.
Aaron l’a toujours beaucoup admiré. Il disait que c’était un honneur de faire
son service avec lui. Il serait fier que je sois venue travailler pour lui, même s’il
est mort à cause de ce qu’il faisait ici.
Jackson s’assoit en face de moi et me regarde intensément.
— Je ne suis pas du genre à évoquer Maddy et tout ce qui s’est passé. Je vais
mieux depuis que Catherine est là, mais c’est encore une histoire que je dois
dépasser. Tu dis que tout va bien, d’accord, mais tu n’es pas obligée de faire
semblant avec moi. Ou avec Liam.
— Je ne sais pas ce qu’on attend de moi. Je veux dire… Est-ce que les gens
veulent que je rayonne ? Que je sois de nouveau amoureuse ? Remariée ? Ou
est-ce qu’ils préféreraient me voir ivre au fond d’un bar pour oublier ?
Il soupire.
— Ils n’attendent pas ça, Natalie. Et ne savent pas non plus s’il faut attendre
quelque chose. J’ai refusé de sortir avec qui que ce soit après la mort de Maddy.
Je ne voulais plus aucune femme près de moi…
Je souris parce que je comprends où il veut en venir.
— Oui, je sais, mais ne dis rien, s’il te plaît, fait-il, tandis que son sourire
s’élargit.
— Tu es mignon quand tu es amoureux !
Il croise les bras et s’enfonce, tout comme moi, au creux de son siège.
— Je suis toujours mignon, mais là n’est pas la question.
Je lève encore les yeux au ciel. Quelle arrogance ! Ils auraient tous besoin
d’une bonne thérapie.
— Entre Mark et toi, je me demande comment les gens arrivent à faire leur
boulot, ici.
— Pourquoi ça ? réplique-t-il sans comprendre.
— Oh ! parce que vous êtes tous les deux teeeeellement beaux… Je suis sûre
que tous vos collègues passent leur journée à vous dévorer des yeux…
Il éclate d’un grand rire qui résonne dans toute la pièce.
— Ah, tu t’habitueras vite !
Et il me fait un clin d’œil.
— Cat mérite une médaille pour s’être installée avec toi. Un jour, elle
découvrira la vérité.
— Je l’épouserai avant que ça arrive. Je dois juste la convaincre que je
mérite de partager sa vie pour toujours.
C’est un homme sincère, une qualité sur laquelle on peut compter chez lui.
Je pense que Catherine est faite pour lui, elle le tient debout, ils se complètent.
— Comment vous allez, tous les deux ?
— Bien. Elle s’occupe de sa carrière, et je suis heureux d’être rentré en
Californie. Je suis assez proche de San Diego, c’est pratique. Mais peu importe,
assez parlé de moi… On parlait de toi.
— Oui, mais on peut arrêter là.
Il lève les mains en l’air brusquement.
— OK, OK, je dis simplement que tu dois faire ce qui te semble juste pour
continuer à vivre mais, au bout d’un moment, ça ne suffit pas de survivre,
Natalie. Catherine m’a appris ça. J’aurais pu aller mieux beaucoup plus vite, si je
ne m’étais pas obstiné à ne plus voir personne pendant deux ans.
Je n’ai rien à ajouter à cela. Il est de bonne foi et comprend ce que je ressens,
alors que moi-même je n’en suis pas sûre, mais qu’importe.
— Merci, Jackson.
— Assez parlé de choses sérieuses. Comment va mon adorable filleule ?
Spontanément, je souris en pensant à Aarabelle.
— Heureusement, l’antibiotique a soigné son infection, et elle va beaucoup
mieux depuis. Tu devrais venir la voir.
— J’avais prévu de le faire, avec ou sans invitation. Mais je devais préparer
ton bureau avec Mark, la semaine dernière. Et je te répète que tout est flexible…
Si tu préfères travailler chez toi parce que Aarabelle est malade ou quelle que
soit la raison, c’est possible. Nous voulons que tu sois heureuse, ici, et si tu veux
quelque chose tu as le droit de rendre Mark fou jusqu’à ce que tu l’obtiennes.
— OK, alors je le ferai, mais juste pour le plaisir.
Il se lève en souriant et m’escorte jusqu’à mon bureau.
Quand il ouvre la porte, je m’arrête net. On dirait une salle de conférences.
— Waouh, Jackson, c’est quoi, ça ? Ce bureau est immense ! Et Mark bosse
dans une espèce de placard à balais, alors qu’il dirige presque les opérations !
C’est n’importe quoi.
Je suis sciée. C’est si inattendu. Je ne suis que la standardiste. Je ne partirai
pas en mission. Je ne vais rien faire, à part de la paperasse et tenir leur système
administratif en ordre. Franchement, c’est exagéré, surtout si l’on tient compte
du salaire que je vais toucher.
— Peut-être que tu auras besoin d’amener Aarabelle avec toi, de temps en
temps. On était tous d’accord pour que tu aies un bureau spacieux, m’affirme-t-il
sans ciller. J’ai posé des dossiers sur ton bureau, si tu veux commencer. Envoie-
moi un mail quand tu seras prête à partir.
— Heu, OK, dis-je en observant la pièce avec stupéfaction.
C’est fou, et complètement surdimensionné. J’aurais dû m’y attendre, cela
dit, puisque Jackson ne fait jamais les choses à moitié.
Et maintenant, au travail !
13

— Hello ?
— Je suis dans la cuisine, Liam !
Aarabelle est assise sur sa chaise, et je lui donne son repas. Elle grandit si
vite ! Elle mange déjà des céréales et des pots pour bébé. Je ne peux m’empêcher
d’être triste en pensant à tous ces moments si précieux, que son père ne verra
jamais…
— Tu devrais vraiment fermer la porte à clé, me dit Liam en jetant son
manteau sur le dossier de la chaise.
— Oui, mais alors je devrais me lever pour aller t’ouvrir, j’objecte avec
détachement.
Je continue de nourrir Aarabelle en essayant de mettre de côté mes craintes.
Le fait est que… c’est la réalité. Et je dois faire avec.
— Hé, bonjour, lapin…
C’est attendrissant d’entendre des hommes adultes parler aux bébés avec
cette voix douce et haut perchée. Elle lui sourit et lève les bras quand il
s’approche. Ça m’enchante qu’elle soit si heureuse de le voir.
Les yeux de Liam scintillent alors qu’il se penche pour l’embrasser sur le
front. Ça la fait rire.
— Ah, au moins une qui est contente de me voir ! plaisante-t-il.
— Je serais contente aussi, si tu m’apportais un cadeau, je rétorque, un peu
provocatrice.
Il rigole et va chercher quelque chose dans la poche de son manteau.
— Il se trouve que j’ai quelque chose, mais tu n’y auras droit que si tu es
gentille avec moi.
Je bondis presque de ma chaise et me rue sur lui.
— Qu’est-ce que c’est ? dis-je en lui tournant autour, tandis qu’il garde
l’objet mystère caché dans la main.
Il sourit malicieusement en voyant dans quel état ça me met. Je ne sais pas
ce qui m’arrive, c’est idiot.
— Nan, nan, on mange d’abord, ensuite, peut-être que je te le donnerai.
— Attends, je sais ! C’est un affreux distributeur de bonbons Pez ou une
connerie de ce genre ?
— Je crois que tu devras être gentille pour le savoir, répète-t-il en fourrant le
cadeau dans la poche arrière de son jean. Comment s’est passée ta première
journée ?
Nous en discutons durant le repas et nous évoquons également le retour de
Jackson. Liam ne m’a pas dit qu’ils se sont parlé, mais il est surpris d’apprendre
qu’il se trouve en Virginie.
Nous terminons la pizza, et il me propose de regarder un film.
Je vais mettre Aarabelle au lit et, lorsque je reviens au salon, je le trouve
affalé sur le canapé.
— Eh ben, tu te mets à l’aise !
Il replace son bonnet sur sa tête, me lance un regard rieur et allume la télé.
— J’ai choisi le film.
— Quoi ? C’est chez moi ici. Pourquoi c’est toi qui choisis ?
— Parce que je suis l’invité ! me répond-il comme si c’était une évidence.
Je me laisse tomber lourdement à côté de lui en grognant :
— Quel film débile vais-je subir ?
— Tu vas voir, c’est un grand classique, me dit-il en passant un bras autour
de mes épaules.
Je me love contre lui sans réfléchir. J’ai passé deux nuits à dormir sur lui à
l’hôpital, alors ce n’est plus un câlin qui me fait peur. Je n’ai pas de scrupules
avec les câlins. Et, s’il est l’un des rares hommes à aimer ça, je suis preneuse. Il
y a une part égoïste en moi qui aime qu’il me touche, même si je ne veux pas
l’admettre : je me sens coupable d’avoir envie des bras d’un homme autour de
moi.
Le film démarre, et je sens que je vais faire une crise.
— Ah, non ! Pas ça !
Je me redresse et cherche la télécommande.
— Friday After Next est digne d’un oscar ! me lance Liam en attrapant la
télécommande avant moi et en la fourrant dans son pantalon.
— Sérieux ? Tu viens de mettre ma télécommande dans ton pantalon ?
Il reste assis et me fixe, me mettant au défi de venir la chercher. Quel
enfoiré !
— Bon, maintenant, tu es prête à regarder le meilleur film de tous les
temps ?
— Je te déteste !
— J’y survivrai, commente-t-il en me rasseyant de force à côté de lui, alors
que je pense sérieusement à récupérer ma télécommande. Un jour tu réaliseras à
quel point tu m’adores !
— J’en doute.
Je me vengerai. Il aimera peut-être qu’on regarde Pitch Perfect à notre
prochain rencard…
Rencard ? J’ai vraiment pensé rencard ?
Bon, du calme, ma fille… Vous êtes juste deux copains qui regardent un film
après dîner.
Bon sang ! Entre l’hôpital, lui qui m’appelle, qui prend soin de moi et le
reste, je commence à dérailler. Liam est mon ami et il ne ressent rien pour moi.
Point.
D’ailleurs, je ne ressens rien pour lui non plus. Je veux dire, il est beau, c’est
entendu, mais rien n’est envisageable entre nous. C’est Liam. Le témoin
d’Aaron, le gars qui nous a aidés à emménager dans notre premier appart…
Il me semble pourtant que la frontière commence à s’effacer. Mon corps se
tend, et il s’en aperçoit.
— Si tu détestes, on n’est pas obligés de regarder.
Je lève les yeux vers lui et je me sens étrangement troublée.
— Non, c’est bien. On regarde.
— Bon, alors maintenant, installe-toi confortablement : tu vas apprendre les
techniques des plus grands agents de sécurité internationaux de tous les temps.
— Est-ce que je peux avoir mon cadeau ?
Il fouille dans sa poche et en sort un paquet de chewing-gums. Je lui lance
un regard outré, et il éclate de rire.
— Je ne t’ai jamais dit ce que c’était.
— Tu sais vraiment comment emmerder une fille, toi !
— Tu verras quand j’essayerai vraiment de t’emmerder…
Il m’attire à lui, et le film commence. Je prie pour qu’il ne remarque pas ce
qui a changé, ni la tension qui m’habite. Je tente de me détendre et de profiter de
ce moment.
14

Liam

Elle est assise tout contre moi et c’est comme une évidence, comme s’il en
avait toujours été ainsi. Je crois que j’aurais mieux fait de partir. Ne pas venir,
même. Mais je voulais voir Aarabelle… Non, je me raconte des craques, je suis
revenu parce que Lee me manquait.
Je suis un crétin fini.
— Ce film est tellement con ! je l’entends grommeler.
Certaines femmes devraient avoir un guide des films que les mecs adorent.
Celui-ci en fait partie, Top Gun en est un autre. Il y a des filles canon et de la
baston.
— Ce serait mieux si tu arrêtais de te plaindre, je lui réponds, ravi de cette
distraction.
— Connard, marmonne-t-elle.
Et puis, elle m’entoure la taille de ses bras.
J’aimerais bien lui servir un petit commentaire sarcastique, mais je n’ai pas
envie qu’elle bouge. Sentir son corps contre le mien me donne envie d’aller plus
loin, même si ce n’est pas correct pour un tas de raisons. Je suis en train de trahir
le code de conduite suprême, mais c’est plus fort que moi. Je ne peux qu’espérer
qu’Aaron aurait souhaité la voir avec un type comme moi. Putain ! Je ne sais
même pas pourquoi je pense à tout ça… Elle n’a probablement pas du tout envie
de moi ! Elle voudrait qu’Aaron soit là, et je suis juste le bon copain qui ne la
laissera pas tomber.
Son bras m’effleure chaque fois qu’elle bouge, et mon érection augmente.
Alors, je pense aux choses les plus connes qui me passent par la tête :

Nonnes.
Araignées.
Justin Bieber.
Mémé.

Je frémis légèrement, mais heureusement la tension redescend. Je n’aurais


jamais pu lui expliquer qu’un film aussi hilarant puisse me faire bander. Elle
comprendrait tout de suite ce qui se passe. Sa main est si proche…
Je me répète encore une fois ma liste.
Eh, concentre-toi, mec, arrête d’y penser !
Quand elle se met à rire, j’en profite :
— Tu vois, je te l’avais dit, la meilleure comédie de tous les temps.
Elle me regarde, je lui souris, et elle détourne rapidement les yeux, mais j’ai
le temps de remarquer qu’elle s’est légèrement attardée sur ma bouche. Puis elle
secoue la tête, me regarde à nouveau, prenant un air impassible.
— Quand je te forcerai à regarder Pitch Perfect ou N’oublie jamais, on verra
ce que tu penses des chefs-d’œuvre du cinéma…
— Ah ! pour ça, tu devras me ligoter et me bâillonner, ma chérie ! Le seul
film romantique que je veux bien regarder, c’est L’Arme fatale !
— L’Arme fatale n’est pas un film romantique, objecte-t-elle, et je la sens
agacée.
Elle se met facilement en colère. Et, quand elle s’énerve, je vois resurgir un
peu celle qu’elle était avant ; elle abandonne alors la fausse mine réjouie qu’elle
montre à tout le monde.
— Je ne suis pas du tout d’accord !
Ma main glisse de son épaule dans son dos.
— Tu devrais.
— C’est juste que tu ne comprends rien aux histoires d’amour épiques.
Elle fait semblant de s’étouffer.
— Tu le fais exprès ou quoi ? Ça n’a rien d’un film d’amour, c’est l’histoire
de deux flics qui essayent de garder leur boulot.
Je ris en la ramenant contre moi.
— Mel Gibson essaye d’attraper je-ne-sais-plus-qui pour sortir avec.
— C’est secondaire ! Ce n’est même pas l’intrigue principale !
— Mais c’est totalement romantique.
J’en rajoute pour l’embêter. Je sais pertinemment que je n’ai aucun argument
sérieux. C’est juste le premier film qui m’est passé par la tête, et je m’y accroche
pour me concentrer sur autre chose que son corps contre le mien.
Elle pousse un soupir exaspéré.
— Je laisse tomber. Qu’est-ce que je peux dire à un idiot ?
— Je passe sur l’injure pour cette fois.
Nous nous taisons pour continuer de regarder le film et je commence à lui
caresser le dos machinalement. Peu à peu, je sens son corps se tendre. Une gêne
s’installe entre nous. Elle retient sa respiration et s’assoit au bord du canapé.
C’est bien la preuve qu’elle ne veut pas de moi.
— Tu veux boire quelque chose ? Ou manger du pop-corn ? demande-t-elle.
À sa façon de ramener ses cheveux derrière ses oreilles, de regarder par terre
et de se mordre la lèvre, je comprends qu’elle a besoin de prendre un peu de
distance.
— Du pop-corn, merci.
Moi aussi, j’en ai besoin.
15

Natalie

— Qu’est-ce qui cloche chez moi, bon sang ? je râle tout haut en allant
chercher le pop-corn à la cuisine.
Je me raconte des histoires avec n’importe quoi. Je n’y comprends plus rien.
La tension n’arrête pas de monter entre nous et, plus je cherche à lutter contre,
plus je me sens désarmée. J’ai envie d’être près de lui. J’ai envie de sa présence
permanente et, quand il est là, je n’en veux plus… Honnêtement, la seule
explication, c’est que j’ai peur. Peur d’avoir des sentiments pour un autre
homme, un homme qui, comme mon mari, est prêt à risquer sa vie pour en
sauver une autre. C’est la même histoire qui recommence, et je ne pourrai pas
endurer un nouveau deuil. Je ne veux pas que ma fille connaisse un jour la
douleur de perdre un homme. Ce serait tellement pire, cette fois-ci, parce qu’elle
connaît Liam. Alors, je dois mettre un terme à ce qui est en train de se passer,
quoi que ce soit.
Je reviens dans le salon avec le bol. Liam se tient ridiculement droit : je
suppose que ma diversion n’est pas passée inaperçue.
— Tu en veux ? dis-je en lui tendant le bol.
Il sourit, plonge la main dedans et me jette quelques grains.
— Détends-toi, Lee !
Je ris, malgré ma gêne.
— Allez, viens, on termine ce film.
J’inspire profondément et me rassois près de lui.
Je trouve que l’intrigue traîne en longueur et je ne comprends pas comment
je peux rester assise devant. C’était l’un des films préférés d’Aaron aussi. Mark
et lui citaient des répliques entières dès qu’ils le pouvaient. Ce genre de petits
détails me manque. Mes yeux commencent à me piquer, et des pensées
contradictoires m’assaillent à nouveau. J’essaye de les chasser. Ça me semble
fou : ce moment est si banal et simple, au fond ! Je suis dans les bras de Liam, et
nous regardons la télé, après notre journée de travail. Nous avons dîné, j’ai
couché Aarabelle, et nous passons seulement un moment agréable ensemble.
Tout est devenu compliqué et bizarre parce que je l’ai rendu compliqué et
bizarre. En réalité, ça me semble naturel et juste. Je pourrais recommencer
comme ça tous les jours et en être heureuse.
Je ne devrais pas vouloir cette vie, pourtant.
Mais je la veux.
Je ne devrais pas me sentir bien dans ses bras.
Mais j’y suis bien.
Je devrais lui demander de partir et le tenir à distance.
Mais je ne peux pas.
J’entends soudain la réplique favorite d’Aaron : « Hold-up ! Attendez,
laissez-moi y mettre un peu de punch. » J’éclate de rire et Liam avec moi. Je
croise son regard en me rappelant de quelle manière Aaron le disait et à quoi il
ressemblait, à ce moment-là, la façon dont ses yeux se plissaient malicieusement
et dont il riait en me voyant lever les yeux au ciel. Je me souviens de tout ça et je
fonds en larmes. Ça fait si mal ! La douleur s’abat sur moi comme des vagues
sur le rivage, chacune me brisant un peu plus le cœur. Je voudrais que ça
s’arrête.
Liam ouvre grands les yeux quand il se rend compte que je ne ris plus. Il me
prend dans ses bras et me serre fort contre lui.
— Lee ? Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Oh ! mon Dieu ! Je ne… Je ne peux pas respirer !
Le flot de larmes ne s’arrête pas, et ma voix est entrecoupée d’inspirations
saccadées.
Je suis submergée de culpabilité pour avoir imaginé un instant une vie avec
Liam.
Il me prend le visage entre ses mains et essuie mes larmes.
— Dis-moi pourquoi tu pleures. Qu’est-ce qui t’arrive ? me demande-t-il,
confus.
Je dois ressembler à un petit animal blessé, à cet instant.
Il éteint la télévision et reprend mon visage entre ses mains.
— Je ne peux pas…
— Dis-moi ce que je dois faire. Je ne sais pas pourquoi tu pleures.
Sa voix tremble, et il regarde autour de lui, à la recherche de n’importe quoi.
— Natalie, calme-toi.
— Je… Ça fait mal. Je ne veux plus avoir mal !
L’angoisse s’empare de moi.
— Aide-moi !
Il baisse les yeux et rapproche lentement mon visage du sien. Alors que sa
bouche frôle la mienne, je m’échappe brusquement en arrière.
— Liam ! Qu’est-ce que tu fais ?
Il recule et s’agrippe la nuque.
— Tu pleurais, et j’ai pensé…, dit-il, embarrassé. Je ne sais pas, les larmes et
les filles…
Il se lève brusquement et se passe la main sur la figure.
— Les mecs ne savent pas quoi faire des filles qui pleurent ! dit-il avec
frustration.
Mon étonnement finit de tarir mes larmes. J’essaye de ne pas trop lui
montrer que la situation m’amuse, même. Il est ridicule mais si attendrissant !
Il se met à parler vite, comme s’il était pris au piège :
— Lee, je suis désolé. Tu me demandais de t’aider. J’ai… Je veux dire…
Bordel !
— Pourquoi tu as pensé que tu devais m’embrasser ? je lui demande en
essayant de ne pas sourire.
Il est troublé, hors de sa zone de confort, et il m’attendrit. Je pose la main sur
son bras pour qu’il arrête d’angoisser.
— Je ne sais pas. Je veux dire… Tu pleurais. Et je ne savais pas quoi faire !
Je suis un mec, je ne comprends pas les larmes.
Il lève les bras en l’air et marmonne à propos des femmes…
— Putains de larmes ! Je ne sais pas, j’ai pensé que si je t’embrassais peut-
être que tu arrêterais de pleurer…
Cette fois, j’éclate de rire et, à mon tour, je prends son visage entre mes
mains.
— Quel imbécile tu fais !
Je le vois qui se détend aussitôt.
— La prochaine fois que tu vois une fille qui pleure, prends-la seulement
dans tes bras, d’accord ?
— OK, mais ne pleure plus. Jamais. Je ne suis pas équipé pour affronter ça.
— Je ne peux pas te le promettre, je réponds en le regardant dans les yeux.
Il m’entoure à nouveau de ses bras, et je ressens une terrible envie de
l’embrasser.
— J’ai horreur de ça, murmure-t-il.
— De quoi ?
— De te voir pleurer. Je ne me suis jamais senti aussi démuni.
Il secoue la tête et baisse les yeux.
— Je suis désolé d’avoir essayé de t’embrasser.
Je rapproche son visage du mien.
— Liam… Je… C’était…
J’ai envie de savoir. J’ai envie d’apaiser son embarras, mais surtout je veux
l’embrasser. Je me détesterai peut-être plus tard, je ne suis plus sûre de rien. Il
m’inspire un fort sentiment de sécurité, et Aaron est mort. Nos regards sont
accrochés l’un à l’autre, et je ne supporte plus de lutter… Je veux me sentir
touchée, désirée, embrassée par lui.
Doucement, je me laisse aller. Mes yeux toujours dans les siens, j’approche
sa tête de la mienne. Il n’esquive pas, et je vois le désir briller dans ses prunelles,
malgré l’inquiétude. Je sais ce que je suis en train de faire.
— Natalie…, dit-il d’une voix grave.
La façon qu’il a de prononcer mon prénom me donne plus encore envie de
lui. Nos souffles se mêlent, et je sens la tension à son comble dans tout mon
corps, lorsque je presse enfin mes lèvres contre les siennes. J’essaye de ne pas
penser à ce qui le différencie d’Aaron. Ses lèvres sont fermes mais souples. Il ne
bouge pas, et je dois me hisser sur la pointe des pieds pour l’atteindre. Je glisse
les doigts sur sa nuque et dans ses cheveux. J’ai envie qu’il m’embrasse, mais il
s’est transformé en statue.
J’incline la tête pour l’inviter à me répondre. Dans mon dos, ses mains ont
agrippé mon T-shirt. Je m’écarte un peu. Il fouille alors mon regard et trouve
l’assurance dont il a besoin. Ses mains remontent le long de ma colonne
vertébrale, et il m’embrasse enfin véritablement. Il ne demande plus, il me prend
tout entière dans son baiser. Ses lèvres sont contre les miennes, volontaires. Je
gémis, et il y voit une permission. Sa langue vient caresser la mienne, et je me
cambre dans ses bras. Il me serre contre lui, m’étreint ; je m’oublie dans ses
caresses. Mes doigts glissent, s’accrochent à ses cheveux.
Je ne veux pas qu’il arrête. J’ai envie de lui.
J’ai envie de ça. J’ai besoin de ça. J’ai horreur de ça. Mon cœur est déchiré
lorsque je réalise ce qui se passe : j’embrasse Liam Dempsey et j’aime ça.
16

Mes doigts se détendent, son étreinte aussi. Il me relâche, et nous reprenons


notre souffle. Je vois son regard glisser vers le drapeau, sur la cheminée, et j’ai
un pincement au cœur.
— Natalie… Je… Putain…
— S’il te plaît, ne dis rien.
Je n’ai pas envie qu’il pense que c’était une erreur ou qu’il soit désolé. J’ai
horreur de ce mot et je ne veux pour rien au monde l’entendre sortir de sa
bouche. Je suis fatiguée des gens qui s’excusent. Ils ne sont pas désolés, en
réalité. Simplement, ils ne savent pas quoi dire, et j’en ai assez.
— Non ! me dit-il en m’attrapant brusquement le bras. Je veux que tu
m’écoutes. Je ne sais pas ce qui se passe, je veux dire, tu es… Toi ! s’exclame-t-
il en laissant retomber sa main. On se connaît depuis si longtemps ! Tu as
toujours été sa femme à mes yeux. Je ne sais pas si tout ça a du sens.
Cette situation me perturbe autant que lui. Une part de moi — une part
importante — s’étouffe dans la culpabilité. J’ai l’impression de tromper Aaron.
Je sais pourtant que ce n’est pas le cas. Il est mort et il m’a écrit dans sa lettre
d’aller de l’avant, alors merde ! Il n’empêche… Je me sens coupable. L’autre
part de moi-même n’oublie pas que je suis une femme qui a besoin de se sentir
touchée et désirée.
J’ai aimé la sensation de ses lèvres sur les miennes, sa façon de me prendre
dans ses bras ; j’ai aimé nos corps serrés l’un contre l’autre. C’était ce dont
j’avais besoin, même si j’aurais préféré ne pas en avoir besoin. C’est moi qui ai
fait le premier pas, et je le referais, si c’était à refaire.
— Je ne sais pas quoi dire. J’ai eu envie de t’embrasser, tout en m’en voulant
d’en avoir envie…, dis-je en riant un peu.
Il s’avance et me reprend contre lui.
— Je ne voulais pas avoir envie de toi, mais c’est plus fort que moi. Je ne
sais pas comment c’est arrivé, mais j’ai des sentiments pour toi. J’ignore si c’est
une bonne chose, j’ignore même si nous sommes prêts pour ça, Lee.
— Je l’ignore également. Peut-être qu’on pourrait simplement prendre les
choses comme elles arrivent, petit à petit. J’aimerais que tu continues de venir
ici, mais je ne sais pas ce que je veux vraiment. Ça ne fait même pas un an…
Les larmes se remettent à couler, alors que je me rends compte de la
situation. J’ai embrassé Liam, le meilleur ami d’Aaron. Est-ce que j’ai eu tort ?
— Tu ne pourras pas te débarrasser de moi, je te préviens, mais je ne veux
pas te brusquer. J’ai encore envie de t’embrasser, sauf si tu préfères que j’arrête.
Il attend une réponse. Ma respiration s’accélère. L’anticipation ne fait
qu’augmenter mon envie de l’embrasser à nouveau. Désir et culpabilité se
déchirent mon âme, mais mon cœur et mon corps n’attendent que ça. Je ferme
les yeux et je respire son parfum d’épices et de santal. Ses bras m’entourent plus
fermement. Je n’ai pas froid, mais je tremble.
— Est-ce que tu veux que j’arrête ? me demande Liam d’une voix rauque de
désir.
Ses mains remontent le long de mon dos, puis redescendent sur mes hanches.
Il me soulève du sol, et son souffle chaud me caresse le visage. Il est si proche…
— Dis-moi, mon cœur, murmure-t-il, alors que ses lèvres effleurent les
miennes.
— Non.
— Non, tu ne veux pas que j’arrête ou non, tu veux que j’arrête ?
— Je veux juste…
— Juste quoi ? Qu’est-ce que tu veux ?
Ce que je veux ? Tout. Je ne veux plus souffrir et, lorsqu’il est près de moi,
tout est simple. Il me fait rire et sourire, quand j’ai l’impression que je vais me
noyer dans mon chagrin. Mais le meilleur, c’est qu’il ne se rend même pas
compte du bien qu’il me fait. Sa seule présence me rend heureuse.
— Embrasse-moi.
Il presse sa bouche contre la mienne avec douceur, sans précipitation. Et j’ai
la sensation d’être la chose la plus précieuse et la plus délicate du monde. Je
m’offre à lui, vulnérable, et sens dans son baiser qu’il en a conscience.
Il a compris ce dont j’avais besoin et m’offre sa force et sa compréhension.
Nous restons un moment enlacés avant qu’il me déclare :
— Je vais devoir y aller, tu travailles demain.
— OK. Est-ce que tu pourras repasser à la maison, cette semaine ?
Cette question me semble tellement bizarre, à présent ! Je ne sais pas
comment m’y prendre. Est-ce que je dois l’inviter ou le laisser apparaître chez
moi à n’importe quel moment, comme il a pris l’habitude de le faire au cours des
six dernières semaines ?
— Et si on sortait, vendredi soir ?
Je lève les yeux vers lui. Je ne sais pas si je suis prête.
— Lee, on n’est pas obligés d’avoir un rencard. Je voulais simplement dire
qu’on pourrait sortir avec les amis, et en tant qu’amis.
Il me relâche, et je soupire :
— Je ne sais pas encore si je peux laisser Aarabelle.
— Bon. Mais penses-y. On pourrait prendre un verre tous ensemble et fêter
ton nouveau boulot. Tu as dit que Mark et Jackson étaient là, c’est l’occasion. Je
suis sûr que ça ferait plaisir à tout le monde.
— J’y penserai, je lui réponds en hochant la tête.
— OK, je t’appelle bientôt, alors.
Tout est devenu étrange, tout d’un coup.
Il rassemble ses affaires, marche vers la porte et, au moment d’en franchir le
seuil, se retourne vers moi.
— Quoi qu’il en soit, je veux que tu saches que ton amitié compte
énormément pour moi. Je serai toujours là pour toi, et on n’est pas obligés de
reparler de ce soir, si tu n’en as pas envie. On peut faire comme si rien ne s’était
passé. Mon seul souhait, c’est que tu sois heureuse, Lee, et si tu m’as embrassé
juste parce que tu en avais besoin je ne serai pas vexé.
— Liam, je…
Il pose un doigt sur sa bouche pour me dissuader d’ajouter quoi que ce soit
et me sourit gentiment.
— Je te laisse m’utiliser, si ça te fait du bien. Je ne sais pas quand les choses
ont changé entre nous mais, si tu as besoin de quoi que ce soit, dis-le-moi. Si tu
veux oublier ce qui s’est passé ce soir et qu’on reste simplement amis, ou si tu
veux autre chose, je suis là pour toi. Je te laisse choisir.
Avant que j’aie pu lui répondre, il s’est éclipsé. Maintenant, je dois
apprendre comment mener une danse dont j’ignore les pas…
Je monte à l’étage en regardant les photos accrochées au mur, dans l’escalier.
Mon mariage, notre premier rendez-vous, ma grossesse… Je sens encore le
baiser de Liam sur mes lèvres, et l’événement prend soudainement toute sa
réalité. Je viens d’embrasser un autre homme qu’Aaron. Et pas n’importe qui.
Un homme qui était présent pour la plupart de ces moments avec lui.
Comment ai-je pu faire une chose pareille ? En avais-je le droit ?
Dans son cadre noir, le portrait d’Aaron m’arrête net sur l’avant-dernière
marche. Je caresse le verre froid du bout des doigts, je regarde ce visage que j’ai
tant aimé.
Je décroche la photo du mur et l’emporte avec moi dans mon lit. Je m’endors
en la serrant contre moi, en espérant que la culpabilité cesse de me ronger.

* * *

— Sparkle, tu peux m’apporter le contrat qui a été faxé il y a quelques


minutes et me rejoindre dans le bureau de Jackson ? me lance Mark en s’arrêtant
une seconde devant la porte ouverte de mon bureau, avant de disparaître.
Je prends avec moi les documents qu’il me demande et le suis.
Cela fait deux semaines que j’ai repris le travail et, pour l’instant, j’y suis
bien. Mark et Jackson ont très vite compris que j’étais surqualifiée pour les
tâches qu’ils m’avaient confiées, alors je m’occupe à présent de tout l’agenda et
de la préparation des missions.
— Bonjour, dis-je en arrivant.
Tous deux sont hilares à cause de je-ne-sais-quoi.
— Bonjour… Entre, me dit Jackson en tapant sur l’épaule de Mark. Je dois
voir combien de gars sont disponibles, si on va en Afrique.
Je hoche la tête et lui tends le contrat.
Je suis toujours aussi impressionnée par cette entreprise qu’il a montée et sa
capacité à assurer des missions aussi complexes. Ils reçoivent beaucoup de
demandes et ne peuvent pas répondre à toutes, faute de personnel. Aaron était
chargé du recrutement, et ils n’ont encore trouvé personne pour le remplacer.
— Je pense que vous devriez diffuser une offre d’emploi. Les clients vont
finir par se détourner, si vous ne pouvez pas répondre à la demande.
Jackson me regarde, pensif, et m’explique :
— Lee, je sais que tu es là depuis peu et que tu fais pour nous beaucoup plus
que ce pour quoi nous t’avons embauchée. J’ai besoin d’une personne
intelligente, qui sache lire dans les pensées et apporte un coup de jeune à cette
boîte. Je préférerais mettre la clé sous la porte plutôt que d’envoyer quelqu’un de
sous-qualifié ou de mal préparé.
— Oh ! est-ce que ça veut dire que tu m’offres une nouvelle promotion ?
— C’est de loin l’ascension professionnelle la plus rapide qu’on ait vue dans
une entreprise !
Il hoche la tête, et Mark se met à rire.
— Je suis sûr que tu meurs d’ennui, à répondre au téléphone à longueur de
journée. En plus, cet enfoiré s’en va dans quelques jours, et j’ai besoin de
quelqu’un qui a un cerveau.
Je regarde derrière la vitre du bureau ; nombre d’employés sont ici depuis
longtemps. Ils se tuent à la tâche, dévoués à l’entreprise depuis plus longtemps
que moi.
— Et les autres ? je demande.
Mark leur jette un coup d’œil et, pour la première fois, me regarde
sérieusement.
— Il y a beaucoup de choses que tu ignores sur la nature de leur travail. Ils
ne font pas exactement de l’administration.
— OK, dis-je, confuse. Mais alors, à quoi ça m’engage ? Je veux dire, j’ai
Aarabelle et je n’avais pas prévu ni envie de reprendre un emploi, alors…
Jackson se lève et me rassure :
— Je ne laisserai jamais ce boulot t’éloigner d’Aarabelle. Mark et moi nous
te le garantissons. La seule chose que tu as à faire, c’est d’être honnête avec nous
et de nous tenir au courant.
Il se passe la main sur le visage et ajoute :
— Si tu acceptes, tu devras t’occuper de certaines données sensibles et
confidentielles.
Mark étend les jambes sur le bureau de Jackson et m’envoie un regard
complice.
— Ne fais pas attendre Muffin trop longtemps, il a déjà les tempes qui
grisonnent…
— Ferme-la, toi ! réplique Jackson.
— Est-ce que je dois vous envoyer au coin, tous les deux ? je demande en
donnant un petit coup à Mark.
Il rit et repose les pieds par terre.
— Je gagne toujours.
Jackson toussote en nous contournant et donne de petites tapes à Mark, sur la
tête. Ces deux-là sont vraiment comme des gosses. Comme s’ils avaient tous un
gène bizarre en commun.
— D’accord, dis-je. Si tu penses que je conviens pour ce poste, Jackson,
j’accepte.
Je sens qu’ils redeviennent sérieux, soudain.
— Lee, reprend-il en se penchant vers moi et en adoptant le ton de la
confidence, tu auras accès à beaucoup d’informations et de dossiers. Des choses
qui sont verrouillées sur ton ordinateur pour l’instant à cause de ton statut. Tu
auras accès à tout, quand tu travailleras là-dessus.
— Hum, oui, et… ?
— Je n’ai aucun doute sur ta capacité à garder ces infos confidentielles, mais
je dois te parler d’une chose.
Mark pose la main sur mon épaule et m’annonce :
— C’est à propos d’Aaron.
17

— À propos d’Aaron…, je répète, un peu perdue.


Qu’est-ce qu’ils pourraient savoir ou avoir trouvé dans leurs fichiers que je
ne sache pas ? Si c’est une bombe artisanale qui a causé sa mort… Qu’est-ce
qu’on peut mettre dans un dossier top secret ?
Jackson prend un moment pour s’asseoir sur le rebord de son bureau, et la
gravité de son regard me fait peur, tout à coup.
— Nous avons enquêté sur l’attaque de son véhicule. Je pense qu’il était
visé.
— Visé, comment ça ? Je veux dire… Qui aurait pu le viser ?
— Pas lui personnellement. Je pense que c’est à moi qu’on en voulait. À ce
stade, nous n’avons pas beaucoup d’informations, mais il existe un dossier, et je
ne voulais pas que tu l’apprennes par quelqu’un d’autre ou par un autre circuit.
— Je ne comprends pas, dis-je, perturbée. On m’a dit que sa mort était
juste… une mort. Ça n’a pas de sens d’enquêter là-dessus.
— Natalie, déclare Mark de sa voix autoritaire, mais toujours bienveillant,
personne ne tue un membre de cette équipe sans que nous instruisions une
enquête. On avait des problèmes d’approvisionnement, Aaron est allé sur place
pour voir ce qui se passait, et il est mort. Nous nous y sommes rendus à notre
tour, et Muffin s’est fait tirer dessus. Ce n’est pas une coïncidence.
J’aurais dû me douter qu’ils ne laisseraient pas sa mort sans suite et,
honnêtement, j’en suis touchée. Ce sont des hommes loyaux, qui ne laissent
passer aucun accident sans avoir de réponses. Cela dit, je sens que ça ne va pas
être facile pour moi qui ai recommencé à vivre, avec ce qui se passe entre Liam
et moi, même si j’ignore ce qui se passe au juste entre nous.
— Ce que j’essaye de t’expliquer, Natalie, poursuit Jackson, c’est que,
lorsqu’un membre de cette équipe est tué, nous ne le prenons pas à la légère.
Quelqu’un va payer pour la mort d’Aaron et pour m’avoir tiré dessus. Je ne
voulais pas que tu l’ignores.
J’aimerais qu’ils arrêtent de me parler de ça, parce que en parler ne changera
rien. La fatalité m’a frappée une fois, et je ne suis pas certaine de pouvoir
supporter cela à nouveau.
— OK, merci pour les infos, dis-je en me demandant si j’ai envie d’en savoir
plus.
S’il y a un dossier, il y a des informations dedans, forcément. Et je ne suis
pas sûre d’avoir la force de ne pas regarder.
— Jackson ?
— Tu veux savoir ?
— Oui et non. Bon. Je veux juste savoir s’il y a quelque chose, là-dedans,
que je devrais savoir, parce que j’ignore ce que je peux encore supporter.
Mon cœur se met à battre plus vite, et j’ai la bouche sèche. Jackson et Mark
se regardent, mal à l’aise, puis Mark s’éclaircit la voix et se lance :
— Tout ce que nous savons, à ce stade, c’est que notre entreprise était visée.
Nous pensons qu’ils croyaient que Jackson serait dans le véhicule.
— Mais pourquoi ? je demande, portant la main à ma poitrine. Pourquoi
quelqu’un chercherait à te tuer ?
Tout cela me paraît invraisemblable. Mes amis, mon mari, ma famille, pris
dans la guerre…
— Aucune idée, mais nous trouverons. On ne laissera pas tomber.
Il se lève pour me prendre dans ses bras.
— Aaron était l’un des nôtres.
Je m’éloigne en hochant la tête. C’est lourd à entendre, et je ne sais pas s’il y
a un moyen de m’apaiser ou de rendre ces révélations supportables. Quoi qu’il
en soit, mon mari est mort. Et chercher qui l’a tué ou pourquoi ne me le
ramènera pas.
— Bon. C’est l’heure de la réunion. Il y a beaucoup de choses auxquelles je
dois penser, et je veux être opérationnelle. Je dois prendre ma journée, demain,
pour emmener Aarabelle chez le médecin.
Le rendez-vous est assez tard dans la journée, mais je veux passer du temps
avec elle. Depuis que j’ai repris le travail, j’ai l’impression d’avoir déserté la
maison. Et pas question de parler d’Aaron, pas aujourd’hui.
Je retourne à mon bureau, m’assois dans mon fauteuil en soupirant et jette un
coup d’œil par la fenêtre. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Mon cœur
commençait à guérir. J’avais enfin trouvé un moyen de mettre un pied devant
l’autre, et voilà que je me trouve de nouveau prise dans les sables mouvants !
Le téléphone sonne, interrompant mon monologue intérieur.
— Bonjour, ici Natalie.
— Salut, Natalie.
Sa voix profonde fait bondir mon cœur, et je ne peux m’empêcher de sourire.
— Salut, Liam.
Je m’enfonce dans mon fauteuil en le faisant pivoter. J’ai l’impression de
redevenir une gamine de quinze ans, quand je l’entends !
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Je travaille, dis-je, la voix sévère.
— Oh ! pardon, madame… Je t’appelle pour t’inviter à sortir avec moi.
Il a été absent toute la semaine. Il devait partir en entraînement en Floride
avec son équipe. Nous n’avons pas parlé énormément pendant qu’il était là-bas,
seulement échangé quelques messages, mais je me sens mieux à propos de ce qui
s’est passé entre nous. J’en ai discuté avec Reanell, qui m’a aidée à prendre les
choses avec sérénité.
Liam tient à moi, sinon, il ne me laisserait pas l’espace dont j’ai besoin. Il
me connaît, après toutes nos années d’amitié, et Aaron était son meilleur ami. Je
ne pense pas qu’il soit capable de trahir sa mémoire. Il n’y a pas une seule partie
de lui qui ait envie de m’enlever l’amour que j’ai partagé avec Aaron.
— Sérieux ? Un rencard ? dis-je en souriant, puis en me mordillant la lèvre.
Il éclate de rire.
— Très sérieux. Tu es dispo ?
— Je n’ai pas de baby-sitter. J’ai besoin d’être prévenue un peu à l’avance,
alors, peut-être demain ?
— Consulte tes messages.
— Hum, OK.
J’attrape mon portable, m’attendant à en trouver un de Rea.
Coucou, je m’occupe d’Aarabelle, ce soir. Amuse-toi. Fais l’amour… Ou pas. Mais tu
sais, tu pourrais.

— Alors ? demande Liam, qui connaît déjà la réponse.


— Heu, bon, qu’est-ce que tu sais, au juste ? Une amie me propose de garder
ma fille.
— Je viendrai te chercher à 7 heures.
Sa voix est si assurée que j’ai envie de lui coller une baffe. Mais j’ai tout
autant envie de l’embrasser.
— Oh ! Natalie ? fait-il de sa voix suave.
— Oui ?
— Mets une robe, me conseille-t-il gaiement, avant de raccrocher.
J’envoie aussitôt un court message à Reanell.
On dirait que tu t’es fait un nouvel ami…

Elle me répond aussitôt :


On dirait que tu t’es fait un petit ami…

Quel âge avons-nous ? Douze ans ? Je ne sais pas si on peut parler de petit
ami. Je veux dire, ce n’est pas une histoire de couple, ou peut-être que c’en est
déjà une et que je suis stupide — ce qui est tout à fait possible.
Je pense à tout ça et m’aperçois que mes paumes sont humides. Je ne suis
pas sûre d’être prête à avoir un petit ami.
Je réponds :
Non, on est amis. Il m’emmène juste faire un tour.

Elle m’envoie un nouveau texto dans la seconde :


OK, si tu le dis. Je passerai prendre Aarabelle chez la baby-sitter en rentrant chez moi.
Amuse-toi bien. Je t’aime.

Moi aussi, je l’aime. Elle est comme une sœur pour moi. Elle était là pour
me tenir la main quand j’ai accouché, elle a dormi avec moi pendant trois jours
quand j’ai appris qu’Aaron était mort. Je ne sais pas comment j’aurais fait sans
elle.
Moi, je t’aime encore plus ! Je t’appelle ce soir.

Elle m’envoie pour rire :


Ou pas, ça pourrait être bizarre…

Elle est folle, si elle pense à ça. Est-ce ce que je suis censée faire ?
J’ai besoin d’un verre.
18

Liam

— Quoi ? Tu es fou ? Tu veux dire… Natalie Gilcher, comme la femme de


ton meilleur ami ?
— Ta gueule, Quinn, ce n’est pas ce que tu crois !
Il secoue la tête et me tape sur l’épaule.
— Tu vas sortir avec la femme d’Aaron ! Dis-moi où je me trompe, parce
que j’ai l’impression que c’est très clair, en fait.
Je le repousse. Il n’a pas de leçon à me donner, surtout pas lui, qui s’est tapé
la femme d’un de nos collègues, mais apparemment il a des problèmes de
mémoire.
— Peut-être qu’on devrait dire à Bueno où il s’est trompé. Tu avais l’air
affreusement désolé, après ce qui s’est passé chez lui.
— J’étais ivre, mec !
Il recule en secouant la tête. Je ne vais pas rester assis là sagement à
l’entendre me faire une leçon de morale. Je culpabilise suffisamment moi-même.
Je ne veux pas être le type qui se tape la femme d’un ami. Merde, il y a à peine
un mois, je ne regardais même pas Natalie de cette façon ! Ce n’est pas comme
si je lui avais couru après quand il était vivant. Nous sommes amis, mais quelque
chose est en train de changer.
— Quoi qu’il en soit, tu n’as rien à me dire. Je ne fais rien de mal. On est
amis, et je l’accompagne pour qu’elle s’offre une soirée, la première depuis neuf
mois qu’il est mort.
— Tu l’as baisée ?
Je fais un pas en arrière en serrant les poings tant il m’énerve.
— Fais attention à ce que tu dis ! En tout cas, si ça arrive, ça ne s’appellera
certainement pas « baiser ».
Primo, ce ne sont pas ses affaires, deuzio, je n’ai aucune intention de lui en
parler, le cas échéant.
Certains des gars dans l’équipe sont pires qu’une bande de filles. Je devrais
les écouter et suivre leurs conseils, alors que je ne leur ai rien demandé. Je me
fiche de savoir ce qu’ils pensent, ça ne les concerne pas. Le plus probable, c’est
que je lui avouerai mes sentiments ce soir et qu’elle me répondra d’aller me faire
voir.
Quinn secoue la tête en signe de désapprobation.
— Fais attention, mec. C’est tout c’que j’dis.
— Je fais toujours attention.
— Ouais, mais cette fois tu joues avec le feu. Ce n’est pas n’importe quelle
femme. C’est sa femme et sa gosse.
— Je vais enfoncer une porte ouverte là, mec : Aaron est mort. Et je ne fais
rien qui risque de salir sa mémoire ou la vie qu’il a eue. C’était mon meilleur
ami. J’aurais préféré être à sa place, quand la voiture a été touchée. Natalie et
moi sommes des amis, et il ne désapprouverait rien de nos actions.
Il hoche la tête pendant mes explications.
— Je sais que tu n’es pas comme ça, seulement, moi, je ne voudrais pas que
ma femme épouse un autre militaire.
— Tu devras déjà trouver une fille assez bête pour se marier avec toi avant
d’avoir à te poser la question.
J’imagine qu’il pense m’aider, mais il ne comprend rien, ou uniquement ce
qui l’arrange.
— C’est vrai, et je devrais arrêter les coups d’un soir. C’est bon, je renonce.
Je vais à la salle de sport. On se parle plus tard.
Il me serre la main en riant.
— À plus tard.

* * *

Ce soir, c’est la première fois que je la revois depuis que nous nous sommes
embrassés. J’ai essayé de lui laisser prendre les rênes, d’attendre qu’elle
m’envoie des messages. J’ai l’impression d’avoir perdu ma virilité, ces derniers
temps. Je dois être en train de me transformer en femme, partiellement. Je suis
cette règle débile des trois jours. Ridicule ! J’ai envie de me frapper la tête contre
les murs. C’est Natalie, bon sang, pas n’importe quelle fille ! Je la connais
depuis toujours. J’étais témoin à son mariage ! Je ne peux pas juste sortir le
matos et me la faire comme un bourrin. Elle doit se sentir bien, en confiance.
Je rentre chez moi prendre une douche et m’assurer que tout est en ordre.
Quand j’ai appelé Reanell pour lui demander de baby-sitter Aarabelle, elle m’a
donné des conseils pour ce soir. Comme je n’avais pas spécialement de plan, elle
m’a indiqué un restaurant et un endroit où aller après dîner.
Soixante secondes me semblent une éternité. La pendule doit être cassée,
parce que je jurerais qu’elle ne bouge pas. Putain, je deviens dingue ! Bon, je
vais aller l’embêter jusqu’à l’heure de notre réservation.
J’enfile mon manteau et sors de chez moi. La durée du trajet m’évitera de
me rendre ridicule. Même si on est amis depuis des années, même si je l’ai déjà
vue en robe — en maillot de bain également —, c’est autre chose qui se joue là.
Je me gare devant la maison et j’ouvre la boîte à gants pour prendre le
cadeau que je lui ai apporté. La lettre d’Aaron tombe par terre. Merde. Je l’avais
oubliée.
Je suis devant chez lui, pour sortir avec sa femme, et je n’ai pas lu ce qu’il
avait à me dire.
Je suis un salaud. Je fourre la lettre dans la boîte et la referme. Plus tard. Ce
soir, je veux être avec elle sans que son fantôme me hante. Je me lynche
suffisamment comme ça.
Je pense à ce que Quinn m’a dit : peut-être que je suis fou, en effet. Elle est
veuve, maman, et elle essaye de reconstruire sa vie. Mais c’est plus fort que moi.
Elle m’attire. Elle me donne envie d’être un homme meilleur.
Je n’ai rêvé que d’armes et de baston, jusqu’à présent. Maintenant, je pense à
la façon dont ses cheveux blonds retombent sur son visage quand elle est
fatiguée, à Aarabelle quand elle dort, et à quel point j’ai envie d’être auprès
d’elles pour voir ça. Je ne peux pas me l’expliquer. Je ne sais même pas s’il est
possible de mettre des mots sur ce que je ressens. Mais elle me fait quelque
chose, et je suis assis là, à me dire que je dois y aller, alors même que je ne suis
pas sûr que ce soit la meilleure chose. Si elle n’avait pas été la femme d’Aaron,
je serais déjà devant sa porte. Je l’aurais déjà mise dans mon lit, dans mes bras,
dans mon cœur, mais avec elle il y a un signal d’alarme, que j’ai choisi d’ignorer
parce que je ne peux pas. Je suis démuni devant elle et je ne sais pas pourquoi.
19

Natalie

Je sursaute toujours quand on frappe à la porte, et une tempête s’élève à


l’intérieur de moi. À tel point que je sens mon visage se figer ; tout devient froid,
et j’ai du mal à respirer. Mais nous sommes au printemps. Je sais que, cette fois-
ci, ce n’est pas une mauvaise nouvelle. Il n’empêche, je suis quand même
terrifiée.
C’est un rendez-vous.
Avec Liam.
Je jette un coup d’œil à ma robe et la réajuste légèrement. La douceur du
satin me calme un peu. Je me regarde une dernière fois dans le miroir,
m’ébouriffe les cheveux, me pince les joues. C’est ma robe rouge préférée.
J’avais peur de ne plus rentrer dedans après tout ce temps, mais elle me va mieux
que la dernière fois que je l’ai portée. Ma poitrine est plus généreuse depuis ma
grossesse, et j’aime ces nouvelles courbes. Mes boucles tombent derrière mes
épaules nues, jusqu’au milieu de mon dos.
C’est la première fois depuis des mois que j’ai pris mon temps pour me faire
belle. D’habitude, je suis en pull et queue-de-cheval. On n’a pas vraiment besoin
d’être sexy pour un bébé.
Tout va bien, me dis-je en ouvrant la porte.
Liam est là, la main posée sur l’encadrement, et ma bouche devient sèche
quand je le vois. Il est en pantalon noir et porte une chemise bleu marine. Le
tissu colle à son torse et fait ressortir ses muscles, et il a retroussé ses manches,
dévoilant ses avant-bras. Pourquoi les avant-bras découverts sont-ils si sexy chez
les hommes ?
Je parcours son corps du regard pour en absorber chaque détail. Ce n’est pas
normal qu’il soit si élégant. Ce n’est pas juste. Il rend impossible toute tentative
de résistance. Il arbore un grand sourire. Il mesure son effet et il est très content
de lui, visiblement.
Je n’ai jamais vraiment regardé un homme comme je le regarde. Je ne fais
pas attention, d’habitude, mais avec lui… Difficile de faire autrement. Il est
grand, musclé, une véritable allure de prince. Chaque partie de son corps est un
appel au plaisir, et pourtant je peux voir ce qu’il y a en lui. Un homme
bienveillant qui prend soin d’Aarabelle et moi, un homme qui a organisé une
soirée pour me sortir de chez moi, alors que nous ne nous sommes pas vus
pendant des jours. Je devine le cœur qu’il est prêt à m’offrir. Je voudrais qu’il me
pousse, mais il sait que j’ai besoin de temps, que c’est à moi d’aller vers lui.
— Hello ! me lance-t-il, séducteur.
Un seul mot suffit à faire s’emballer mon cœur.
— Salut, je réponds, légèrement émue, en baissant les yeux.
Il s’avance et m’attrape le menton, approchant son visage et plongeant ses
yeux dans les miens.
— Tu es sublime. Tu m’as manqué.
— Ah oui ? je demande, faussement naïve.
Il m’a envoyé des messages pendant tout le temps où il était là-bas pour me
dire qu’il pensait à Aara et moi. Ce qu’il y a, avec lui, c’est que je ne peux pas
m’empêcher de le faire tourner en bourrique. Il aime Aarabelle et s’inquiète pour
elle. Quand il a appris qu’elle était malade, il est venu à l’hôpital dès qu’il a pu.
Pas parce qu’il y était obligé, parce qu’il était vraiment préoccupé, ça se voyait
dans son regard. Sa présence, ce jour-là, a achevé de me conquérir.
Il rit et s’approche, jusqu’à ce que les pointes de nos chaussures se touchent.
— Oui. Et toi ? Je t’ai manqué ? me demande-t-il en me caressant le bras du
bout des doigts.
Je hausse les épaules et réponds, joueuse :
— J’avais besoin de quelqu’un pour m’aider à accrocher d’autres photos,
alors oui, on peut dire que tu m’as manqué…
— Quelle horreur ! Je suis l’homme à tout faire ! lâche-t-il en se cachant les
yeux.
Alors je me colle à lui, l’enlace et lui dis :
— Mais oui, tu m’as manqué.
Il me serre contre lui et pose un baiser sur mon front.
— On va être en retard.
Je regarde ses yeux bleus qui brillent dans la lumière du soir.
— Où est-ce qu’on va ?
— C’est une surprise.
— Waouh, tu me sors le grand jeu le premier soir ?
— Je ne sais pas à combien de rencards j’aurai droit, alors je veux que celui-
ci soit bien, me répond-il en souriant et en passant le bras autour de mes épaules
pour m’accompagner jusqu’à sa voiture.
— Continue comme ça, et il risque d’y en avoir beaucoup d’autres…
— On verra. Je ne suis pas le seul sur le banc d’essai, dit-il pour ne pas
perdre la face, alors que je lui envoie un petit coup de poing dans les côtes.
— OK, OK, c’est toi qui mènes !
Nous rions en avançant dans l’allée.
— J’adore ta voiture ! je m’exclame en ouvrant la portière.
C’est une Dodge Charger de 1968 qu’il a restaurée avec son père. La
carrosserie est rouge candy et l’intérieur, beige. Je trouve qu’elle lui correspond
parfaitement : sexy, mystérieuse et bruyante.
— Tu as raison, Robin est vraiment géniale, elle ne m’a jamais laissé
tomber, plaisante-t-il en posant les mains sur le volant. Nous avons passé un
accord.
— Quoi ? Tu as donné un prénom à ta voiture ?
— Et alors, ça t’étonne ? C’est mon bébé. Tu n’aurais pas laissé ton enfant
sans prénom ! Alors ? me dit-il avec le plus grand sérieux.
— C’est stupide.
— Pas du tout.
Je pouffe en attachant ma ceinture.
— Si, c’est complètement stupide, et puis pourquoi un prénom de fille ?
Pourquoi pas un de mec ?
Il fait marche arrière avec un petit sourire en coin. Il caresse des mains le
tableau de bord, tout en me parlant de sa voiture.
— Pour la même raison que les bateaux portent des noms de femmes. Ils ont
de la personnalité, du caractère. Ils nous protègent sur les mers et nous ramènent
à la maison. Ils reflètent ce qu’il y a de beau chez toutes les femmes. Elles sont
fortes, déterminées, loyales, protectrices, et Robin ne fait pas exception.
— Je crois que j’en ai assez entendu.
— Je pourrais dire aussi que c’est parce qu’elle n’est pas neuve, que c’est
une version restaurée, et qu’on court donc plus de risques en la conduisant…
Mais ça pourrait passer pour un commentaire sexiste.
Il sourit, et je lève les yeux au ciel.
— Ça pourrait, tu crois ?
J’essaye désespérément de ne pas sourire, mais je n’y arrive pas.
— Je vois que je t’amuse toujours autant.
— Tu mérites des claques.
Il se gare en riant sur le parking du Lynnhaven Fish House, l’un de mes
restaurants préférés à Virginia Beach.
— C’est un don que j’ai, d’agacer les gens. Du moins, c’est ce que ma mère
me dit.
— Elle est trop gentille.
— Natalie ?
Il me fixe soudain avec un peu d’appréhension.
— Je suis content que tu aies accepté de sortir avec moi ce soir.
Je pense que ce n’est pas comme si j’avais vraiment eu le choix, mais j’ai
accepté. J’aurais pu lui dire non et rentrer à la maison pour être avec Aarabelle.
Il y a un million d’autres choses que j’aurais pu faire, mais j’ai préféré enfiler
une robe et l’accompagner les yeux fermés.
— Moi aussi, je suis contente.
— Ne bouge pas.
Il se précipite hors de la voiture pour venir m’ouvrir la portière.
Très galant, il me tend la main et j’y pose la mienne. Je ne sais pas si j’ai
jamais eu un rendez-vous si troublant. Non. Ne pas comparer. Vivre le moment
présent.
— Merci, dis-je en lui collant un bisou sur la joue. Au fait, comment tu
savais que j’aimais le Fish House ?
— Coup de bol.
Mais je sens qu’il y a autre chose là-dessous.
Nous entrons, et on nous installe près de la fenêtre qui donne sur la baie. Ma
propre maison offre cette même vue, mais je ne m’en lasserai jamais. J’adore la
manière dont chaque vague vient déferler sur le sable, effaçant nos empreintes et
donnant une nouvelle chance à tout.
C’est revigorant.
Nous passons commande, et on vient nous servir du vin. Alors Liam me
prend la main et me demande :
— Tout va bien ?
— Oui…
— Tu es très silencieuse.
Son regard se perd un instant sur l’océan, puis revient se poser sur moi.
Je lui souris et place ma paume contre la sienne.
— Est-ce que c’est étrange pour toi ? Je veux dire « nous ».
Il soupire tout en me caressant le poignet du bout des doigts.
— Étrange ? Non. Inattendu.
Je trouve que c’est le mot adéquat pour décrire ce qui se passe. Aucun de
nous deux ne pensait qu’on sortirait ensemble ici un jour, et pourtant c’est
exactement ce que nous sommes en train de faire.
— C’est plutôt agréable comme inattendu, non ?
— Natalie, je ne voudrais pas être assis là avec quelqu’un d’autre que toi.
Je vois dans ses yeux qu’il est sincère. Je voudrais lui répondre « moi non
plus ». Je le voudrais, mais les mots ne franchissent pas mes lèvres. Le visage
d’Aaron m’apparaît soudain, et mon ventre se noue. La culpabilité recommence
à peser dans ma poitrine et m’écrase le cœur. J’ai un rendez-vous avec un autre
homme dans le restaurant où mon mari m’emmenait pour chacun de nos
anniversaires.
— Lee ? souffle Liam en voyant que des larmes commencent à briller dans
mes yeux. Qu’est-ce qui ne va pas ?
— C’est… cet endroit, dis-je en inspirant profondément pour me reprendre.
— Est-ce que j’ai mal fait de t’amener là ? me demande-t-il en faisant le tour
de la table et en s’agenouillant devant moi.
— Non, c’est juste que… Aaron…
Je me détourne, parce que dire ces mots me met en rage.
— Il t’emmenait ici ? s’enquiert-il, sans aucun agacement dans la voix.
— Oui.
Je lève vers lui mes yeux pleins de larmes.
— Je te demande pardon, Liam.
— Non, tu n’as pas à t’excuser. Tu n’as pas à faire semblant.
Il me prend la main et tourne ma chaise vers lui pour m’obliger à le regarder.
— C’était ton mari, le père de ton enfant et mon meilleur ami. Tu n’as pas à
faire comme s’il n’était pas toujours présent entre nous. Si tu crois que je ne
pense pas à lui, chaque fois que je te regarde, tu te trompes. Je lutte en pensant à
toi, en imaginant faire des choses avec toi pour lesquelles il m’aurait frappé, s’il
avait su.
À nouveau, une partie de mon cœur se brise, mais pour Liam. Ce qu’il y a
entre nous n’est pas facile à vivre, mais je n’aurais jamais cru que c’était aussi
difficile pour lui. Je me demande si nous ne serions pas condamnés dès le départ.
Avons-nous seulement une chance d’y arriver ? Nous ne sommes pas juste deux
cœurs effrayés. Il y a aussi un fantôme entre nous.
— Je ne sais pas comment faire, dis-je.
— Moi non plus. C’est pour ça que je recommande d’y aller doucement. S’il
te manque ou si tu veux me parler de lui, dis-le-moi. Il n’est pas un sujet tabou.
Pourquoi tu ne me parles jamais de lui ?
Nous sommes dans ce magnifique restaurant, et tout le monde nous regarde,
mais il ne me quitte pas des yeux. Il est agenouillé devant moi et me tient les
mains, alors que je suis encore en train de m’effondrer.
Je retire mes mains des siennes et prends en coupe son visage, que je caresse
doucement. Sa barbe me picote les paumes. Je me penche en avant et dépose un
baiser sur ses lèvres.
— Merci.
Il fronce les sourcils.
— Je ne vois pas pourquoi. Je t’ai encore fait pleurer, ce que je t’avais
suppliée de ne plus faire… En même temps…
Il s’arrête et laisse échapper un petit rire.
— … Tu as tendance à m’embrasser quand tu pleures. Je devrais peut-être
changer d’avis là-dessus. Mais tu ne m’as pas répondu.
— Je ne sais pas. J’ai l’impression que ce n’est pas correct de parler de lui
avec toi. Je l’ai tellement aimé et, maintenant, j’ai ces sentiments pour toi…
Je m’arrête, je ne sais pas très bien ce que je veux dire.
Liam ne me quitte pas des yeux, il attend que je finisse ma phrase,
m’encourage à poursuivre.
— Parle-moi, Lee, parce que je ne sais pas lire dans tes pensées. Je peux
essayer. Je peux déchiffrer ce que ton corps exprime. Je peux dire qu’à cet
instant précis tu es nerveuse, que ton cœur bat plus vite… Tu es agitée, et ta
façon de chercher tes mots en dit assez long. Mais je ne sais pas ce que tu penses
ou ce qu’il y a dans ton cœur.
— Je voudrais qu’il soit là. Et puis, je suis avec toi et je ne pense plus
tellement à lui. Alors, j’ai l’impression d’être une épouse horrible.
— Non, tu n’es pas horrible. Et ce qu’on est en train de faire n’est pas
horrible non plus. On ne l’a pas prémédité. Je suis simplement beaucoup trop
beau pour que tu puisses me résister, conclut-il pour détendre l’atmosphère.
J’éclate de rire et m’essuie les joues avec la serviette de table.
— Tu es terrible ! Bon, maintenant, lève-toi et assieds-toi, on va dîner.
Il reprend place sur son siège. Je lui tends la main. Il veut que je mène la
danse et, en ce moment, c’est le contact de sa peau qui me soulage. Je ne veux
pas savoir pourquoi, je veux seulement me laisser aller. C’est notre soirée, et je
veux vivre ce moment tant qu’il dure.
— OK, essayons juste d’en profiter, me dit-il en souriant, alors que la
serveuse s’approche de notre table.
Liam commande presque tout ce qu’il y a sur la carte. On croirait qu’il
nourrit l’homme invisible, parce qu’un homme normalement constitué ne peut
pas avaler autant en un seul repas.
On nous sert et je suis vite rassasiée, mais lui continue gaiement. Je me
moque gentiment de son appétit d’ogre, et il me fait rire avec ses anecdotes à
propos des entraînements. Certains des gars dont Aaron était proche sont
toujours dans l’équipe, je connais leurs familles, et ça me rappelle des souvenirs.
Ces histoires me manquaient.
— Et toi, comment ça va, au boulot ?
— Bien. J’ai eu une nouvelle promotion. Je suis sûre qu’il n’y a jamais eu
d’ascension professionnelle de standardiste à manager plus rapide que la mienne
dans toute l’histoire !
— Muffin est un type intelligent. Je suis sûr qu’il n’avait pas l’intention de
te laisser très longtemps à ton poste de standardiste. Qu’est-ce que tu vas faire,
maintenant ?
Je pose ma fourchette et prends une grande inspiration. Il a beau m’avoir dit
un peu plus tôt qu’Aaron n’était pas un sujet tabou, j’hésite quand même. D’un
autre côté, il a aussi le droit de savoir.
— Je vais m’occuper de la préparation des missions. Toute la partie
logistique, vérifier qu’il y a suffisamment de personnel sur chaque projet et
qu’ils auront tout le matériel nécessaire. C’était apparemment le problème pour
lequel Aaron a été envoyé en Afghanistan. Mais aujourd’hui, j’ai appris autre
chose…
— C’est-à-dire ? me demande-t-il en posant la main sur la mienne, comme
s’il devinait que j’en avais besoin pour continuer.
— Ils enquêtent sur sa mort. Je veux dire… Je ne sais pas ce qu’ils veulent
trouver. Une bombe artisanale, c’est plutôt clair, non ? Qu’est-ce qu’il y a à dire
de plus ?
Il détourne légèrement le regard, jetant le doute en moi.
— Liam ?
— Écoute, j’ai toujours pensé qu’il y avait autre chose… OK, c’était une
bombe. C’est fréquent mais, quand Jackson s’est aussi fait tirer dessus, ça m’a
mis la puce à l’oreille. Cette région ne faisait pas partie de notre zone de
vigilance, pourtant, deux de nos collègues ont été blessés ou tués. Je me pose des
questions.
— Est-ce que je dois m’inquiéter ?
— Je ne te laisserais pas travailler là-bas, si je pensais que ce n’était pas un
lieu sûr. J’aurais trouvé le moyen de saboter la proposition de Jackson. Jamais je
n’accepterais que tu te mettes en danger, Jackson et Mark non plus.
J’inspire profondément, soulagée. Il a raison. Personne ne me placerait dans
une situation à risques, mais les questions continuent de me tarauder.
20

— Tu es prête ?
Liam m’a bandé les yeux et a refusé de m’indiquer où il m’emmenait.
J’essaye de percevoir ce qui m’entoure ; j’ai l’impression de sentir l’odeur du
foin, mais peut-être n’est-ce que l’air pur et la nature alentour… Je n’arrive pas à
me situer. Il n’y a aucun bruit. Tout est si calme !
J’inspire profondément, et un parfum d’herbe et de fleurs me monte à la tête.
— Où sommes-nous ?
Il est derrière moi, et la chaleur de son corps m’enveloppe, bien qu’il ne me
tienne pas contre lui. Je trépigne d’impatience et me colle à lui ; il rit doucement.
Ses mains effleurent mes bras nus, il caresse ma peau du bout des doigts. Je
laisse tomber la tête en arrière sur son épaule, et ma respiration s’accélère tandis
que je sens son souffle dans mon cou.
— Quand j’ai été muté ici, je suis tombé sur cet endroit. C’est là que je suis
venu, la première fois qu’on s’est embrassés. J’y viens pour me rappeler que je
ne suis qu’un grain de poussière dans ce monde. Parfois, nos problèmes nous
envahissent tant qu’on en oublie d’être humble et conscient du présent.
Je sens ses mains remonter tendrement jusqu’à mes épaules. Il détache le
bandeau, et je cligne des yeux. Seules les étoiles et la lune brillent au-dessus de
nous et éclairent le paysage féerique qui nous entoure. Des arbres bordent un
champ, l’herbe est haute, la nature a partout repris ses droits, sauf dans le petit
espace où nous nous trouvons. Liam m’entoure de ses bras, et je me laisse porter.
— Waouh ! C’est tellement beau, et en même temps tellement désert.
— Tu n’es pas seule, me rappelle-t-il. Quoi qu’il arrive, je serai là pour toi,
en tant qu’ami ou quoi que ce soit d’autre.
— Ça me fait peur. Ça va si vite ! Aaron me manque encore, dis-je en
tournant mon regard vers lui. Je l’ai aimé toute ma vie, et l’idée que les choses
changent me terrifie. Je ne peux pas promettre que je n’aurai pas peur et que je
ne voudrai pas tout arrêter.
Il entoure mon visage de ses grandes paumes et me répond, en me regardant
dans les yeux :
— Je ne te forcerai jamais. Je sais qu’il était tout pour toi. J’ai vu combien
vous vous aimiez et je mentirais, si je disais que ça ne me fait pas peur. Tu es
censée être intouchable. Pourtant, aujourd’hui, tu es dans mes bras. Est-ce de la
chance ou bien suis-je juste un pauvre crétin ? Quand je suis avec toi, je me sens
bien ; j’ai l’impression que c’est comme s’il avait toujours dû en être ainsi.
Même dans l’obscurité, ses yeux sont brillants. Je sais qu’il ne me fera aucun
mal. Qu’il ne me trahira pas. Qu’il sera patient et doux, parce que c’est ce qu’il
est.
Je plonge les mains dans ses cheveux, et il colle son front au mien. Je ferme
les yeux pour profiter de cet instant paisible. Aucune douleur ne me trouble, il
n’y a que lui et moi.
Aaron, s’il te plaît, ne me juge pas, comprends-moi. Je t’aimerai toujours,
mais Liam m’aide à avancer et à sourire. Il me fait tellement de bien ! Alors
pardonne-moi.
Je relève la tête et presse mes lèvres contre les siennes. Sa main caresse ma
joue, il me serre fort contre lui. Je me sens libérée d’un poids. Enfin, je peux
lâcher prise.
Il m’embrasse avec tendresse, adoration, et je m’oublie dans son étreinte,
gémissant quand il appuie la main contre mes reins.
— Laisse-toi aller, murmure-t-il contre ma bouche, laisse-moi te guider.
Et, avant que je puisse répondre quoi que ce soit, sa bouche affamée reprend
possession de la mienne. Nos langues se caressent et se mêlent. Nos corps sont
collés l’un à l’autre. J’entends les battements de son cœur résonner dans sa
poitrine et j’en ai des frissons. Sans m’en rendre compte, j’ai soulevé sa chemise
et ma main parcourt son torse, avide de sentir sa peau.
Liam suspend le baiser.
— Natalie…
Mon prénom sonne comme un appel et une prière.
— Chut, lui dis-je en commençant à déboutonner sa chemise. Je veux sentir
ton cœur.
Je glisse les doigts contre sa peau, et il frissonne. Mes paumes sont posées
sur sa poitrine. Il est vivant. Il est là, avec moi. Les mains sur les hanches, il
attend de voir où je veux en venir.
— J’ai tellement envie de te toucher ! lâche-t-il enfin, levant les mains vers
moi avant de les laisser retomber, hésitant. Je lutte contre moi-même, à cet
instant.
— Arrête de lutter, Liam.
Alors il me saisit les poignets et m’embrasse à nouveau, avec autorité. Il
prend tout ce que je veux bien lui donner. Je ne sais pas jusqu’où je peux aller,
mais, à cette seconde, j’ai envie d’être à lui. Je ne veux rien voir, rien sentir, qui
ne soit pas lui. Cet instant m’appartient, je ne pense plus à rien. Ici, avec lui, je
ne risque rien. C’est comme s’il me donnait un nouveau souffle ; il me rend la
vie qui m’a quittée il y a des mois. Je suis vivante dans ses bras. Ses caresses
réveillent toutes les parties de mon être que j’avais condamnées.
— Liam…, je soupire, quand ses lèvres quittent les miennes pour
m’embrasser dans le cou.
— Dis-moi d’arrêter.
— Liam, je soupire encore, alors que sa langue caresse ma clavicule.
— Dis-moi que ce n’est pas mal, Lee…
Je prends son visage entre mes mains et le force à me regarder. J’ai besoin
qu’il le voie dans mes yeux. Je veux qu’il sache que je suis avec lui et seulement
lui.
— Non, ce n’est pas mal.
Il ferme les yeux et me serre contre sa poitrine. Nous restons dans les bras
l’un de l’autre jusqu’à ce que nos respirations reviennent à la normale. C’est
incroyable à quel point il me libère de mes inhibitions !
— Je pourrais rester ici pour toujours, me dit-il, rompant le silence.
— J’aimerais bien voir cet endroit pendant la journée.
— Un jour, mon cœur… Retournons à la voiture, maintenant, avant que je
fasse un truc stupide.
Il me relâche et me prend la main, puis nous suivons le petit chemin en pente
douce.
— J’y suis venu une fois pendant la journée, mais le soir c’est vraiment
paisible. Tu peux voir la lumière du ciel. La lune et les étoiles me rappellent que
la vie est courte et que je dois vivre chaque jour pleinement. Mon travail exige
que je respecte la mort.
— Que tu respectes la mort ? Comment peux-tu dire ça ?
Il s’arrête devant moi.
— Sans la mort, il n’y a pas de vie.
Il s’interrompt pour peser ses mots.
— Quand l’un des nôtres meurt, ce n’est pas en vain. On ne part pas en
mission à la légère et, si je ne respecte pas le sacrifice que quelqu’un a fait de sa
vie par honneur, alors quoi ?
— Pour moi, il n’y a pas à respecter la mort. Elle te prend tout. Elle rend la
vie triste et sombre parce qu’il n’y a pas de consolation pour ceux qui restent. Je
suis livrée à moi-même, essayant de recoller les morceaux de ma vie brisée, à
cause de la mort.
Je bute sur les mots et je sens la nervosité gagner Liam.
Il s’avance vers moi, et je regrette instantanément mes paroles.
— Ta vie n’est pas brisée. Elle a un peu dévié de son cours. Les choses ne se
sont pas passées comme tu l’avais prévu, mais tu as Aarabelle, tu as des amis qui
t’aiment et, avec un peu de chance, tu m’auras, moi aussi. Je ne pourrai jamais le
remplacer et je ne le veux pas. Il était mon meilleur ami. J’aurais donné
n’importe quoi pour prendre sa place, pour que tu n’aies pas à souffrir.
— Liam…
J’essaye de l’interrompre, mais il pose un doigt sur ma bouche.
— Si, Natalie, je l’aurais fait. J’ai horreur de te voir souffrir. J’ai horreur de
savoir qu’Aarabelle ne connaîtra jamais son père. Je me sens coupable de te
toucher, de t’embrasser, de te prendre dans mes bras. Mais je respecte le sacrifice
d’Aaron, parce qu’il a sauvé des vies. Il a donné la sienne pour s’assurer que son
équipe avait tout ce qu’il lui fallait. C’est un héros pour ceux qu’il a aidés. Un
patriote. Et pour ça, je respecte la mort.
Il pose une main sur mon épaule en ouvrant la portière.
Je ne dis rien, parce que je ne suis plus sûre de moi. Je monte dans la voiture
et laisse ses mots tourbillonner dans ma tête.
Aaron était mon héros aussi, et je l’ai perdu.
Le trajet de retour est calme, les émotions s’apaisent. Il y a tant de choses à
dire, mais pas ce soir. Ce soir, c’était notre premier rendez-vous, et je suis
consciente que j’ai passé une bonne partie de la soirée à pleurer ou me souvenir
d’Aaron. Si j’avais été avec n’importe qui d’autre que Liam, ce rendez-vous
aurait été un véritable enfer.
La voiture s’arrête devant mon allée, et nous restons assis un moment en
silence, un peu gênés.
— Liam ? Je sais qu’on pourrait croire le contraire, mais cette soirée a été
vraiment spéciale pour moi.
Il se penche légèrement vers moi en souriant.
— Mais tu es spéciale et tu méritais d’avoir une soirée à toi.
— J’ai juste besoin de temps pour y arriver. Je veux qu’on continue de se
voir. Je veux qu’on soit… ce qu’on est l’un pour l’autre…
Je ris et croise les mains nerveusement. Je me sens tellement mal à l’aise,
soudain, que j’en deviens ridicule.
— On est amis, Lee. Des amis qui s’embrassent beaucoup.
Je souris et tremble un peu.
— J’aime t’embrasser.
— Ça me fait très plaisir. Maintenant, approche et montre-moi à quel point
tu aimes ça ! m’ordonne-t-il, la voix pleine de désir.
Je me penche vers lui pour lui donner ce qu’il me demande.

* * *

— Salut, ma belle ! me lance joyeusement Reanell en courant vers moi. Tu


es resplendissante !
Je jette un coup d’œil sceptique à mon survêt.
— Arrête, j’ai l’air d’une plouc.
— Je disais ça simplement pour être gentille. En fait, tu es horrible. Tu es
prête pour la gym ?
C’est bien elle de me sortir des trucs pareils !
Nous avons décidé de nous bouger un peu, cet été. J’aimerais bien ne pas
avoir à faire de l’apnée pour me montrer dans un bikini. Quant à elle, on se
demande pourquoi, parce qu’il n’y a pas une once de graisse sur sa frêle
silhouette d’un mètre soixante. C’est le genre de fille que ses copines détestent
parce qu’elle ne prend pas un gramme, même si elle s’enfile un paquet de chips à
elle toute seule. Elle a de longs cheveux noirs qui donnent toujours l’impression
d’avoir été soignés et coiffés, même si elle vient de sortir du lit, et ses yeux sont
extraordinaires : de beaux yeux noisette entourés de longs cils. J’aimerais la
détester, mais il suffit qu’elle ouvre la bouche pour qu’on comprenne que c’est la
personne la plus gentille au monde.
— Est-ce qu’on pourra déjeuner ensemble, ensuite ? me demande-t-elle en
s’asseyant sur le canapé.
Je lui donne une petite claque sur la cuisse et me moque d’elle :
— Lève-toi, sinon, on ne va jamais partir d’ici ! Et non, on ne pourra pas
sortir déjeuner ensuite.
— Argh, tu gâches ma joie ! Bon, allons-y, alors, pour mater les beaux
gosses qui se font les abdos.
— Tu es terrible, tu sais ? lui dis-je en riant, tout en fermant la porte derrière
moi.
Paige est au parc avec Aarabelle. Je ne sais pas comment je survivrais, sans
elle. Elle est douce, responsable, et Aara l’adore. En plus, elle est disponible
chaque fois que je l’appelle. Je travaille un peu plus souvent depuis la maison,
ces derniers temps, puisque Jackson m’a dit que c’était possible. Avoir été
constamment avec Aarabelle pendant les huit premiers mois de sa vie et,
soudain, ne presque plus la voir a été trop brutal pour moi.
— Alors ? me demande Reanell en montant dans la voiture.
— Alors quoi ?
— Tu ne vas rien me dire à propos de ce qui se passe entre Liam et toi ?
J’éclate de rire et essaye de faire diversion. Il n’y a rien à expliquer, puisque
nous n’avons encore rien défini. Depuis notre rendez-vous, il a été occupé à se
préparer pour une nouvelle session d’entraînement, et je ne l’ai pas revu. Mais il
me manque, alors j’imagine que ça signifie quelque chose.
— Il n’y a pas grand-chose à dire, tu sais. On prend juste les choses comme
elles viennent, petit à petit.
Elle se tourne sur son siège et me regarde.
— Est-ce qu’il embrasse bien ? Est-ce qu’il t’a touché les seins ?
— Mais je rêve !
Je lève les yeux au ciel et détourne le regard.
— Oh ! allez, dis-moi !
Je finis par lui répondre à contrecœur :
— OK. Il m’a emmenée dîner, ensuite on est allés jusqu’à la clairière, à la
sortie de la ville. On s’est embrassés, il s’est conduit comme un vrai gentleman
et m’a raccompagnée chez moi.
On s’est beaucoup embrassés, en fait, mais je n’ai pas l’intention de lui
donner plus de détails. Elle était à moitié endormie quand je suis venue récupérer
Aarabelle chez elle et ne m’a pas harcelée, à ce moment-là. Mais aujourd’hui,
elle n’a pas l’air de vouloir lâcher le morceau.
— Et c’est tout ? demande-t-elle, un peu déçue. Je veux dire, c’est très
mignon tout ça, mais j’espérais quelque chose d’un peu plus… excitant.
— Désolée de te décevoir, lui dis-je avec un brin d’ironie en attrapant le
volant.
Nous arrivons à la salle de gym. Je suis un peu fatiguée qu’elle pense que je
doive oublier mon mari et passer à autre chose. Ce n’est pas simple, et je suis
sûre que si elle était à ma place elle refuserait carrément de parler à un autre
homme.
— Tu m’énerves, Rea.
Sa mâchoire en tombe.
— Moi ? Pourquoi ?
— Parce que tu as l’air de penser que c’est facile, alors que ça ne l’est pas.
— Je n’ai jamais dit que ça l’était ! Simplement, je te regarde et c’est dur.
Mais je…
Elle s’arrête, pose la main sur mon bras et se radoucit :
— Je n’aime pas te voir comme ça. Tu es ma meilleure amie, Natalie, et si
j’étais à ta place, si Mason était mort, je pense que tu m’encouragerais de la
même manière. Tu as d’immenses ressources, tu es tellement courageuse d’avoir
traversé ça, et avec tant de grâce, même si tu n’avais plus envie de rien.
Je regarde ailleurs. Il y a une seconde je voulais lui crier dessus, maintenant,
elle me fait mal au cœur.
— Regarde-moi, me demande-t-elle encore. Liam est revenu dans le coin, et
j’ai pensé qu’il pourrait t’aider à avancer un peu dans la maison et te présenter
quelqu’un. Je n’imaginais pas qu’il serait celui qui te permettrait d’aller mieux,
mais maintenant tu souris. Tu souris et tu ris, poursuit-elle, les yeux pleins de
larmes. Moi, je n’ai pas réussi à te faire rire. J’ai essayé des centaines de fois,
mais tu étais vide à l’intérieur.
— Rea…
— Non, il t’a sortie de ta prostration. Si Aarabelle avait été malade, avant, tu
m’aurais appelée et suppliée de venir. Mais la dernière fois, tu ne l’as pas fait,
parce que Liam était là pour toi. Tu ne comprends pas ? Tu revis et tu ne fais
même pas d’effort ! Je ne veux pas que tu le rejettes.
— J’ai peur.
S’il me faut faire un constat, c’est celui-là : je suis absolument terrifiée.
Parce que Liam représente tout ce que je devrais ne plus vouloir dans ma vie. Il
est l’exacte réplique de mon mari. Honorable, courageux, prêt à mourir pour une
grande cause. Si je le laisse entrer dans mon cœur, je ne pourrai pas supporter de
perdre un nouvel amour. Si je lui laisse prendre une place dans la vie de ma fille
et qu’il meurt trop tôt, je ne me le pardonnerai jamais.
Reanell me serre dans ses bras et me caresse le dos.
— Je le sais, mais tu ne peux pas garder tout ça pour toi, Lee. Parle-moi.
Tout le monde voudrait que je parle mais, quand j’exprime ne serait-ce
qu’une petite partie de ce que je ressens, j’ai l’impression que le flot va me
submerger et que je vais rester seule sur le rivage, assaillie par les vagues,
incapable de respirer. Parfois, il me semble que le courant va m’emporter. Ça fait
si mal ! C’est trop dur. Mais ensuite, Liam revient et illumine ma vie, il rend les
choses plus faciles.
— Quand j’ai appris la mort d’Aaron, l’idée de toucher quelqu’un d’autre
était au-delà de mes capacités. J’ai oublié ce que c’était de rire, parce que c’était
plus simple de cacher mes émotions. Je ne veux plus souffrir, dis-je en plongeant
le regard dans ses yeux pleins de compassion.
Elle me sourit tristement.
— Je sais que tu ne veux pas souffrir, mais vivre, c’est accepter ce qui peut
se produire. Tu ne peux pas connaître l’amour, le vrai, si tu n’as pas vraiment
souffert. Tu ne pourras pas faire tenir ta vie dans un coffre-fort. On est trop
grands pour entrer dans un coffre. Toi, moi, Aaron, Mason, et même Liam…
Personne ne peut dire exactement de quoi ta vie sera faite. Mais tu peux aimer à
travers la souffrance. Et tu es belle, même quand tu t’efforces de ne pas l’être.
Quand Aaron est mort et qu’Aarabelle est née, tu as continué à vivre, parce que
tu es plus grande que le coffre dans lequel tu voulais t’enfermer.
Je l’écoute. Ses mots font leur chemin en moi et me réconfortent. J’en
savoure chaque syllabe, parce que c’est elle qui a raison. Je le sais, mais parfois
je l’oublie. Il est si facile de se perdre dans la douleur et le chagrin ! Pour une
raison étrange, il est presque plus facile de se complaire dans le malheur, mais je
ne veux pas vivre comme ça. J’ai une magnifique petite fille et des amis
merveilleux, et j’ai Liam.
— Je ne veux pas vivre dans un coffre, dis-je, alors que des larmes se
mettent à couler sur mes joues.
— Je ne te laisserai pas vivre dans un coffre, mais ce n’est pas moi qui ai
réussi à ouvrir la porte. C’est pour ça que je pense que Liam te fait du bien,
déclare-t-elle en me faisant un câlin. Bon, on y va toujours ou tu préfères aller
manger une glace ?
Je ris malgré les larmes et je la serre dans mes bras.
— On va à la gym.
Elle gémit, comme si c’était une punition, et sa tête retombe sur le siège.
— Tu es cruelle !
— Non, je sors du coffre.
— Foutu coffre.
— Ouais, foutu coffre.
21

C’est horrible, je crois que je vais mourir. Il n’y a pas de mots pour décrire
l’état dans lequel je suis depuis notre séance de sport. J’ai mal partout. En plus
de ça, Aarabelle est tombée malade, et j’ai attrapé son rhume. J’ai des
courbatures et des bouffées de chaleur, et je voudrais pouvoir me terrer dans un
trou.
— Aara, s’il te plaît, reste tranquille, je lui demande, alors qu’elle se met à
gigoter pour aller à l’autre bout de la pièce.
Elle commence à ramper, maintenant, ce qui rend mon rhume encore plus
insupportable, et elle fait moins la sieste. Je n’ai même plus le temps de me
reposer. Je viens de passer trois nuits horribles sans dormir et je suis totalement
épuisée. Elle m’a fait cadeau de tous ses symptômes, c’est génial !
Liam rentre aujourd’hui d’une session d’entraînement. J’avais oublié à quel
point je détestais ces camps de formation. Ils partent tout le temps, ensuite, ils
sont déployés. J’ai plus d’une fois supplié Aaron de partir pour un mois, quitte à
faire du temps supplémentaire, pour qu’il ne soit plus une semaine ici, une
semaine là-bas. Ces absences à répétition me mettaient en rage.
Quand ils s’en vont pendant une longue période, on trouve un rythme, on
sait de quoi les journées seront faites, mais ces missions de courte durée fichent
tout en l’air. Même si Liam et moi n’avons rien fixé — du moins, pas encore. On
s’appelle chaque soir. Il me laisse aller à mon rythme et, pour l’instant, je suis
parfaitement heureuse avec ce que nous avons. Rien n’est vraiment défini. C’est
un échange très tendre, affectueux. Il aime ma présence et moi la sienne, il me
fait rire et prend soin de moi. Par-dessus tout, il prend soin d’Aarabelle, ce qui
m’importe plus que tout au monde.
— Lee, tu es là ?
Est-ce qu’on a frappé à la porte ? La fièvre a dû atteindre mon cerveau parce
que je commence à entendre des voix. Magnifique !
On toque à nouveau, et Aarabelle piaille.
— D’accord, d’accord, c’est bon, chut, dis-je en maugréant à la fois contre la
porte et contre Aara.
Ma tête me fait tellement mal que j’ai l’impression qu’elle va exploser.
La voix de Liam me parvient, assourdie, alors que je me traîne jusqu’à
l’entrée.
— Natalie, je te préviens, si tu n’ouvres pas, je vais utiliser mon double.
J’ouvre et appuie la tête au chambranle en gémissant ; la lumière du jour me
fait plisser les yeux.
— Oh la…
J’avais oublié que je nageais dans un vieux sweat gris et un jogging orange.
Je porte la main à mes cheveux et remarque que ma queue-de-cheval est à moitié
défaite. Bon, le ridicule ne me tuera pas cette fois-ci.
— Si tu es venu pour te moquer de moi, tu peux partir, dis-je, la voix
enrouée.
Puis je me mets à tousser.
— C’est à tes risques et périls, j’ajoute, tandis qu’il entre dans la maison. Je
vais mourir.
Il ricane et referme derrière lui.
— Mais non, tu ne vas pas mourir, me dit-il en m’embrassant sur le front. Il
n’empêche que tu devrais prendre tes médicaments et aller t’allonger, tu es
brûlante.
Dormir.
Dormir. Voilà une bonne idée !
Médicament et au lit.
— D’accord…
Je suis sur le point de monter dans ma chambre en traînant des pieds quand
me revient un détail.
— Attends ! Je dois surveiller Aarabelle…
Une nouvelle quinte de toux me prend.
— Quoi ? demande-t-il en examinant un body sale d’Aara, qu’il a ramassé
avec le bout d’un stylo.
— Aarabelle, je dois la surveiller.
Il me prend par les épaules en riant, alors que je suis en proie à une nouvelle
quinte de toux.
— Je m’occupe d’elle.
J’écarquille les yeux.
— Hein ?
Il me sourit.
— Je m’occupe d’Aarabelle, et toi tu vas au lit. Peut-être à la douche aussi,
plaisante-t-il.
Crétin.
— Au lit, d’accord. Tu es sûr ?
J’insiste pour la forme, parce que, s’il est vraiment disposé à s’occuper
d’Aara, je vais me doper et faire un séjour prolongé dans mon lit pour en finir
avec ce virus.
— J’ai survécu à des guerres, des missions d’entraînement pour tester mes
limites physiques et psychologiques, j’ai porté des corps en sang pendant des
fusillades, je pense que je peux survivre à quelques heures avec un bébé, dit-il en
redressant la tête, tout fier.
Son air assuré me fait rire et tousser en même temps. Il ne doute de rien
parce qu’il ne sait pas ce que c’est que de surveiller un bébé qui commence à se
déplacer.
Mais j’accepte. Je suis malade comme un chien et tellement épuisée que j’ai
peur de m’endormir à côté d’elle, alors il vaut sans doute mieux qu’il prenne la
relève.
— Elle vient de manger. Elle aura encore faim vers 5 heures. Elle s’est
réveillée de sa sieste il n’y a pas longtemps, alors tu peux jouer avec elle, lui dis-
je, tandis qu’il la prend dans ses bras et qu’elle babille gaiement.
Ils se sourient, et Aarabelle lui colle sa main toute baveuse sur le visage.
— Oh ! un bébé baveux ! s’exclame-t-il en s’essuyant la joue.
Et il m’ordonne, en pointant l’escalier du menton :
— Va te coucher, on va s’en sortir. Pas vrai, Aarabelle ? Tu vas regarder le
foot avec tonton Liam, pendant que maman va se reposer.
Je ne peux pas m’empêcher d’avoir le cœur qui chavire en le voyant faire.
Cet homme que je connais depuis des années, pour qui je n’aurais jamais pensé
éprouver autre chose que de l’amitié… Chaque fois que je me demande si ce
qu’il y a entre nous est juste, il fait, sans le vouloir, quelque chose qui efface mes
doutes.
Il ne me doit rien et pourtant il est là, parce qu’il tient à nous. Il est rentré et
il est venu directement ici.
Je m’appuie contre le mur en les regardant. J’ai envie de pleurer, mais de
joie et d’amour, cette fois.
— Les Packers jouent, et on veut qu’ils battent les Bears, OK ? Tu dis :
« Allez, les Pack, Allez ! »
Il joue avec elle et lui lève les bras vers le ciel, tandis que je monte vers ma
chambre sur la pointe des pieds. Je prends dans l’armoire à pharmacie la plus
forte dose d’antalgique que je trouve et vais me réfugier sous les couvertures.

* * *

Quand je me réveille, je me sens mieux, quoique légèrement désorientée. Il


fait nuit, ce qui signifie que j’ai dormi beaucoup plus longtemps que les deux
heures prévues. Je me hisse hors du lit, prends une douche et me brosse les
dents. Mes cheveux sont indomptables, alors je fais de mon mieux. Je ressemble
un peu moins à un monstre une fois ma toilette achevée, mais les cernes énormes
que j’ai sous les yeux ne me rassurent pas.
Je vais voir dans la chambre d’Aarabelle et n’y trouve personne. Un peu
inquiète, je descends au salon, et rien n’aurait pu me préparer à ce que je vois.
Liam est étendu sur le canapé, Aarabelle profondément endormie sur sa
poitrine, sa petite main accrochée à la sienne. Elle est bien, protégée par
l’immense corps et les bras qui la tiennent. Ça me brise et me réchauffe le cœur
en même temps. Je suis triste qu’il ne soit pas son père, et reconnaissante de sa
présence. Aarabelle bouge légèrement et, même dans son sommeil, il
l’accompagne pour qu’elle reste confortablement installée.
— Tu te sens mieux ? demande-t-il.
Je sursaute en entendant sa voix grave qui rompt le silence.
— Salut, je chuchote en m’agenouillant près de lui pour être à sa hauteur, je
ne voulais pas te réveiller.
Il plisse les yeux et fait non de la tête.
— Je crois que je ne dors jamais vraiment. Je pourrais même sentir ton
regard sur moi. Et puis… Elle bouge toutes les cinq secondes, dit-il en bâillant et
en soulevant Aara.
— Je peux la prendre.
— Non, ça va, elle est bien, là.
Le son de la télé a été coupé, et l’écran éclaire la pièce. Liam a les yeux
fatigués, mais il ne me laissera pas la prendre. Il est allongé là avec ma fille
endormie contre son cœur. Je pose la main sur le dos d’Aara, et lui la recouvre
de la sienne.
— Merci, je murmure en souriant.
— Je ne me remercierais pas tout de suite, si j’étais toi : j’ai fait des bêtises.
Je souris et je regarde autour de moi. C’est vrai. Il y a des biberons, des
petits pots et une dizaine de couches éparpillées aux quatre coins de la pièce. Je
remarque par ailleurs qu’Aara ne porte pas de vêtements ! J’éclate de rire.
— Oh ! mon Dieu ! je soupire, quand j’arrive enfin à reprendre mon souffle.
Pourquoi est-ce qu’elle porte deux couches ? Et qu’est-ce que c’est, ça ? Une
corde ?
Liam soulève Aara et la tient comme un ballon de foot.
— Mais qui a fabriqué ça ? Ces trucs se détachent tout le temps ! Et puis,
comment tu peux savoir dans quel sens tu dois les mettre ? Du coup, je les ai
attachées.
— Avec une corde ?
— J’en avais une dans mon sac, répond-il, réjoui, en embrassant Aara sur le
front. Ça marche, tu vois !
— Je ne sais pas quoi te dire.
— Pourquoi pas : « Oh ! Liam, tu es tellement extraordinaire, sexy, drôle ! Je
te dois un million de faveurs que tu pourras me réclamer quand tu en auras
envie ! »
— Certainement pas, gros malin ! dis-je en me retenant de rire et en
l’embrassant sur la joue. Donne-la-moi maintenant, je vais la coucher.
Il me tend Aarabelle, et je prends une couche propre, pendant qu’il se
redresse, les bras croisés.
— Tu sais combien de temps ça m’a pris, de lui mettre ça ?
J’examine mieux son ouvrage : il a fait au moins trois nœuds et a passé la
corde autour de la taille et entre les jambes d’Aara. Je me demande comment elle
a réussi à s’endormir avec ça sur elle…
— Eh bien, regarde combien de temps ça me prend de la mettre
correctement, dis-je pour le taquiner. Qu’est-ce que c’est que ces nœuds, au fait ?
— Besoin d’aide ?
— J’ai surtout besoin d’un couteau pour lui enlever ça !
Je râle sans cesser de chuchoter pour ne pas la réveiller.
Ce type est cinglé !
Je m’attaque au premier nœud, qui finit par céder, et menace Liam :
— Je te jure que si elle se réveille c’est toi que je vais attacher !
Il pouffe.
— Peut-être que j’aimerais ça.
— C’est ça, rêve, je réplique en éternuant, avec une envie folle de retourner
me mettre au lit.
Liam s’agenouille à côté de moi pour m’aider à défaire les nœuds.
— Tu aurais pu utiliser du scotch, tu sais ?
— Je l’aurais fait si j’avais su où il était rangé.
Les émotions se bousculent un peu en moi. Il aurait pu me réveiller, mais il a
préféré se débrouiller seul. Certes, il lui a attaché sa couche avec une corde, mais
je trouve ça tellement adorable ! Je crois que j’ai de la chance, une fois de plus.
Nous avons tous les deux peur d’aller plus loin, mais à cet instant je n’ai plus
envie de lutter. Il faudra qu’on parle de certaines choses, mais Liam m’a rendu
une partie de moi que j’avais oubliée. Il me regarde comme une femme, pas
comme une veuve.
— C’est très simple, lui dis-je, alors qu’il s’assoit près de moi pour me
regarder mettre sa couche à Aara.
L’opération me prend tout juste dix secondes.
— Je te jure qu’avec celles que j’ai utilisées ça ne marchait pas !
— D’accord, je te crois…
Je prends Aarabelle dans mes bras, et Liam m’accompagne jusqu’à sa
chambre. Je la pose dans son berceau ; il lui donne un baiser sur le front et lui
souhaite bonne nuit.
Chaque soir, en la couchant, je dis une prière pour elle et je demande à son
père de veiller sur elle. J’exprime ma gratitude pour la présence de Liam dans
nos vies et je lui demande de nous aider à guérir.
Quand je me retourne, Liam est debout dans l’embrasure de la porte.
J’avance vers lui, sans le lâcher des yeux. Nos regards sont lourds de sous-
entendus, même si nous ne disons rien. Mon cœur et mes yeux avouent tout.
Il se penche en avant, dégage une mèche de cheveux de mon visage et
s’attarde un peu, caressant mes lèvres avec son pouce.
— Liam…, je soupire.
— Je devrais sans doute partir, me dit-il, alors que ses doigts continuent de
me caresser le visage.
— Tu devrais, oui, je répète en fermant les yeux et en respirant son odeur.
J’ai envie qu’il reste, mais il faut qu’il quitte la maison parce que je me sens
totalement vulnérable. Je ne suis pas prête.
— D’accord. J’y vais. Tu es malade, tu as besoin de repos.
— C’est mieux…, je souffle en m’accrochant à sa chemise. Ou alors… On
pourrait juste se faire un câlin sur le canapé ?
Je n’ai aucune envie de le laisser partir, mais c’est pour moi la seule manière
acceptable d’être près de lui, pour l’instant. Je sais que les hommes n’aiment pas
beaucoup les câlins, mais j’ai besoin d’être contre lui, sans être pour autant prête
à l’inviter dans mon lit.
Il rit doucement et me prend dans ses bras.
— D’accord, je crois que c’est dans mes cordes…
22

— Sparkle, est-ce que tu as les candidatures pour la nouvelle équipe ? me


demande Mark en entrant dans mon bureau.
Nous avons pris la relève d’une société qui a échoué sur deux contrats pour
fournir de l’aide en Afrique. Maintenant que FSC a signé, il nous faut envoyer
du personnel. Ma nouvelle fonction au sein de l’entreprise me passionne. J’ai le
sentiment de permettre aux gens de rentrer chez eux sains et saufs. Les
problèmes rencontrés par la société qui nous a précédés étaient dus à une
mauvaise gestion. À présent, je m’assure que les équipes sur place ont tout
l’équipement nécessaire. J’ai aussi constaté que Jackson ne fait pas d’économies
pour leur sécurité. Chaque fois que je lui ai demandé des fonds supplémentaires
pour le matériel, il me les a accordés sans poser de questions. Il préférerait taper
dans nos salaires, plutôt que de lésiner sur le dos de ses soldats.
— Oui, elles sont là, dis-je en soulevant la pile de papiers et en continuant à
écrire. Au fait, tu mériterais que je t’en mette une pour ce surnom que tu m’as
donné !
À ma naissance, mon père était dans sa période hippie et il a absolument
voulu que je porte « Star » comme deuxième prénom. Mark l’a vu sur mon CV
et s’est dit que j’étincelais comme une étoile. D’où « Sparkle ».
— C’est un don que j’ai. Tu aurais dû voir la tête de Catherine, la première
fois que je l’ai appelée Kitty !
Il s’esclaffe.
— J’espère qu’elle t’a collé une baffe.
— Nan, elle m’adore.
— Comment tu fais pour garder les gens autour de toi, alors que tu les rends
fous ? je lui demande, les yeux toujours rivés sur le document que je suis en train
de corriger.
— Tu sais que tu peux faire une pause ? On a un super café.
Je ne peux m’empêcher de sourire en entendant son accent new-yorkais,
dont tout le monde se moque gentiment.
— Du cawfé ? dis-je en l’imitant pour rire, posant mon stylo.
— Je vois que tu es d’humeur à plaisanter…
— Seulement avec toi, Twilight.
— Hé, tu vois ? On fait une bonne équipe, toi et moi : je suis le crépuscule,
et tu es l’étincelle à la tombée du soir. C’est la combinaison parfaite !
— Je pense que vous êtes en train de me draguer, monsieur Dixon.
Je sais parfaitement que ce n’est pas le cas, mais j’aime bien l’embêter.
— Non, je plaisantais seulement. Je ne te manquerais pas de respect, Natalie,
se défend-il, feignant l’indignation.
— Pas de souci, t’inquiète, je sais que tu plaisantes. Aaron te botterait le cul,
autrement…, j’ajoute sans réfléchir.
Je me rends compte de ce que je viens de dire et je me plaque la main sur la
bouche.
— Je veux dire…
— Oui, il me botterait le cul, et Liam aussi, c’est sûr.
— Est-ce que quelqu’un vient de prononcer mon nom ?
La voix de Liam surgit de nulle part. Je sursaute en le voyant apparaître et
me lève pour l’accueillir.
— Salut.
— Salut, Dreamboat ! lance Mark joyeusement en lui serrant la main et en
lui tapant chaleureusement dans le dos.
— Comment tu vas ? Ça fait un bail.
Tous deux échangent quelques banalités, puis Mark sort de mon bureau. Je
ne sais pas si Liam a entendu notre conversation et, si oui, si ça l’a dérangé…
Cela mis à part, je suis surprise de le voir.
— Je ne t’attendais pas.
— Je sais. Je t’ai envoyé un texto, mais tu n’as pas répondu, alors j’ai pensé
que je ferais aussi bien de passer.
— OK, je suis contente de te voir.
Il referme la porte, fait un pas en avant ; j’en fais un en arrière en me
demandant pourquoi je recule devant lui.
— Tu es très belle.
— Et toi, tu es incroyablement sexy dans cet uniforme.
Il continue de s’approcher de moi dans sa combinaison de camouflage.
Ses manches roulées sur ses avant-bras donnent plus de volume à ses biceps,
le haut de son uniforme est plaqué contre sa poitrine, et je ne peux m’empêcher
d’imaginer ses fesses. Je ne sais pas pourquoi, leurs pantalons d’uniformes font
toujours aux soldats des fesses sublimes.
Peut-être que je pourrais le faire tourner sur lui-même pour voir…
Liam sourit, l’air amusé, comme s’il lisait dans mes pensées.
— À quoi tu penses ?
Tandis qu’il s’approche encore, je parcours son corps des yeux et lui rends
son sourire.
— À ton cul.
Il éclate de rire, et son regard s’assombrit. J’adore ce petit jeu, c’est amusant
et très sensuel. Si je continue de le pousser, il risque de perdre patience.
— Je serais très heureux de te le montrer…
— Oh ! j’en suis sûre, mais je suis dans mon bureau, et ce serait tout à fait
inapproprié.
Je pouffe, posant une main sur sa poitrine pour qu’il arrête d’avancer. Mais il
continue de me faire reculer, alors je lui demande :
— Que puis-je pour vous, soldat ?
— Les gars sortent dans un bar, ce soir, et ça fait longtemps que je ne suis
pas sorti avec eux.
Il fait un pas de plus pour me forcer de nouveau à reculer.
— Oui, et alors ?
Je ne comprends pas où il veut en venir.
Il plonge ses yeux dans les miens, et son regard me coupe le souffle.
J’inspire profondément, en espérant me calmer, mais ça ne m’aide pas beaucoup,
au contraire. Les effluves mêlés de son eau de toilette et de sa transpiration
m’envahissent tout entière et me font tourner la tête.
— Alors, j’ai envie que tu viennes avec nous. Avec moi.
— Je… Mais euh… Je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée.
Mais Liam ne semble pas près de lâcher prise. Il m’a fait reculer jusqu’à
mon bureau et m’emprisonne de ses bras.
— Je ne veux pas passer la soirée à décliner les avances de femmes sans
importance pour moi. Je veux que tu viennes avec moi. Je veux passer la soirée
avec toi, Natalie.
Ses lèvres effleurent mon cou, et je frissonne. Il dépose de légers baisers le
long de mon col et sur mon épaule, et je gémis.
— Je veux entrer dans ce bar et que tous ces couillons me regardent en
pensant : « Putain, quelle chance il a, celui-là ! » Ensuite, je te prendrai dans mes
bras…
Il m’embrasse encore une fois dans le cou et remonte jusqu’à mon oreille.
— Et je…
— Tu quoi ? je lui demande, curieuse, alors qu’il se redresse.
— Tu dois d’abord me dire si tu viens.
Il m’est impossible de lui refuser quoi que ce soit. Ses yeux bleus pleins
d’espoir brillent malicieusement. Ce n’est pas comme si c’était notre premier
rendez-vous… Mais cette fois-ci, c’est différent, si nous sortons avec des amis
communs. Des gens qui ont connu Aaron vont me voir avec Liam, et je dois
décider si je veux ou non que mon passé m’empêche d’aller de l’avant.
— Qui vient ?
— Est-ce que c’est important ?
— Oui. Qu’est-ce qu’on va dire ?
Ses yeux ne me quittent pas.
— Ne te pose pas trop de questions. C’est juste une sortie entre amis pour
aller boire une bière.
— Non, c’est toi et moi, et nos amis. Des amis qui ne sont pas au courant de
ce qui se passe entre nous. En plus, j’ai bien compris ce que tu avais l’intention
de faire, dis-je avec un regard malicieux.
— Lee, ce ne sera pas forcément bizarre. Je peux garder les mains dans mes
poches toute la soirée, tu sais.
Je le regarde en haussant les sourcils.
— Ah oui ? Après être venu me harceler dans mon bureau et avec les sous-
entendus que tu viens de me faire ?
— Hé ! je peux me maîtriser ! C’est toi qui me fais peur. Je suis un morceau
de premier choix, et tu vas avoir envie de marquer ton territoire. Au passage,
mon numéro de séduction a fonctionné ?
Je renverse la tête en arrière dans un grand éclat de rire, et Liam en profite
pour m’embrasser dans le cou. Je m’agrippe à ses épaules en soupirant.
— Ce n’est pas juste d’utiliser ton sex-appeal contre moi !
— C’est ça, la stratégie, mon cœur.
Je proteste un peu, puis je lui souris.
— D’accord, tu as gagné. J’appellerai Paige pour lui demander si elle peut
s’occuper d’Aarabelle, ce soir.
— Hum, gémit-il dans mon cou avant de relever la tête. Je garde les mains
dans les poches, alors ?
Je me mets sur la pointe des pieds pour déposer un baiser très chaste sur ses
lèvres.
— Ça n’arrivera pas ce soir.
— Non, non, pas ce soir, répète-t-il, pressant ses lèvres sur les miennes.
Il me colle contre mon bureau. Le bois est froid, mais je ne sens que la
chaleur qui émane de Liam tandis qu’il m’embrasse. Il serre mon visage entre
ses paumes, laisse glisser les doigts dans mes cheveux. Mon cœur se met à battre
comme un fou, et je m’agrippe à son dos pour le serrer plus fort contre moi.
J’ouvre la bouche pour laisser sa langue caresser la mienne.
Soudain, c’est comme si on avait appuyé sur un interrupteur. La passion avec
laquelle il me dévore emporte avec elle toutes les craintes qui me retenaient
encore. Je me sens si légère, son corps au-dessus de moi ! Il me protège de ma
culpabilité et de ma souffrance. La joie se dégage de lui. C’est incroyable, le
bonheur qu’on se donne l’un à l’autre ! C’est effrayant aussi, mais je trouve ça
beau. J’ai envie de lui donner plus. J’ai envie de lui donner ce qu’il me demande.
Seulement, une fois encore, je doute d’être prête.

* * *

Aarabelle est endormie quand Paige arrive à la maison. Cette fille me sauve
la vie, elle est disponible même quand on la prévient à la dernière minute. Je ne
sais pas quoi me mettre, puisque c’est la première fois que Liam et moi sortons
avec tout le monde. Je fouille dans ma garde-robe et change d’avis au moins dix
fois. Finalement, j’opte pour le compromis « jolie mais décontractée » : j’enfile
mon jean préféré et un top mauve qui tombe sur les épaules.
On sort juste avec des amis. Liam et toi ne faites rien de mal. On n’a même
pas couché ensemble. On s’embrasse juste, beaucoup. Vraiment beaucoup et
vraiment bien. Merveilleusement bien…
J’entends la voiture de Liam arriver. J’ouvre la porte avant même qu’il
frappe. Une fois de plus, il est beaucoup trop beau pour être honnête. Comment
ne l’avais-je jamais remarqué ?
— Bonsoir, mon cœur, dit-il de sa voix profonde et suave, en me regardant.
Je fonds littéralement à sa manière de prononcer « mon cœur ».
— Bonsoir, toi…
— Tu es prête ?
— Comme toujours.
J’attrape ma pochette, ferme la porte et me mets sur la pointe des pieds pour
l’embrasser, mais il recule et m’offre son bras à la place.
— Euh… C’est quoi, ça ?
L’indignation est perceptible dans ma voix.
— Ça, répond-il en me donnant une pichenette sur le nez, c’est ma manière
de tenir ma promesse. Tu veux que je me conduise en gentleman, alors pas
question que tu m’utilises pour ton plaisir.
— Tu plaisantes ?
Il se penche et ajoute à voix basse :
— Si je te touche maintenant, les règles ne tiennent plus, et j’aurai le droit de
poser les mains sur toi ce soir. Parce que si je commence, là, je risque de ne pas
pouvoir m’arrêter. Alors tu choisis. J’ai terriblement envie de toi, tu sais.
Il se redresse et attend.
Tu parles d’un choix !
J’ai envie de lui, il me rend heureuse, mais…
— Et si j’ai envie de t’embrasser maintenant ?
— Je t’embrasserai plus tard, quand j’en aurai envie.
— Et si je n’ai pas envie que tu m’embrasses plus tard ?
Il éclate de rire et s’approche de moi.
— Je pense que tu as très envie que je t’embrasse maintenant et je suis sûr
que tu aimeras, si je t’embrasse plus tard aussi.
— Bon… Puisque c’est comme ça…
Je le saisis par la chemise, le presse contre moi. Ses lèvres se collent aux
miennes. Il m’enlace, et je me perds dans ses bras. Ses mains me caressent,
descendent jusqu’à mes fesses… Soudain, il me prend par les cuisses, me
soulève et me plaque contre la porte. Accrochée à sa nuque, je le laisse faire.
L’embrasser ne ressemble à rien de ce que j’ai connu ou ressenti. Il y a de la
rudesse, mais aussi beaucoup de douceur, dans ses baisers. Sa langue danse avec
la mienne comme si nous avions fait ça toute notre vie. Il me donne et je lui
donne en retour, sans gêne, sans maladresse. Je pourrais passer ma vie à
l’embrasser et être tout à fait heureuse.
Je gémis contre sa bouche ; il presse plus fort ses hanches contre les
miennes. Oh. Mon. Dieu ! Tout mon corps se met à trembler. Il recommence,
tandis que je cherche mon souffle, haletante d’excitation.
— On devrait y aller, dit-il contre mon cou.
— Je vais avoir besoin de quelques bières après ça !
Je me laisse glisser contre son corps pour retrouver la terre ferme.
— Moi, j’ai besoin d’une douche froide !
Il me prend la main pour me conduire jusqu’à la voiture et ajoute, en ouvrant
la portière :
— Sérieusement, Lee, tu es très belle.
Je l’attrape par le cou et colle mes lèvres sur les siennes.
— Merci.
Il m’embrasse sur le front, et je monte dans la voiture en priant pour que
nous passions cette soirée sans que rien n’explose autour de nous.
23

Liam

C’est incroyable, cette femme est en train de bouleverser ma vie, et elle ne


s’en aperçoit même pas ! Je ne peux plus rester loin d’elle. Courir ne me sert
plus à rien. Je pense à elle chaque fois qu’une chanson débile passe à la radio.
Dans les salles de sport, je compare le corps de chaque blonde qui passe à celui
de Natalie, que je trouve bien plus beau.
Elle me regarde comme si j’étais son sauveur, alors que c’est elle qui me
sauve la vie ! J’ai toujours pris des risques, en mission, parce que ça m’était égal.
Personne ne m’attendait à la maison. J’aurais pu prendre une balle pour
n’importe qui. Maintenant, en entraînement, je me demande ce qu’elle
éprouverait, ce qui se passerait, pour elle, s’il m’arrivait quelque chose. Même si
elle ne m’aime pas… Pas encore. Mais je sais qu’elle tient à moi. Elle ne
m’embrasserait pas comme ça, sinon.
— Alors, dans quel endroit raffiné vous vous retrouvez entre mecs ? me
demande-t-elle avec une pointe d’ironie en se tournant vers moi.
Mes deux copines préférées sont avec moi en ce moment : Robin et elle.
— The Banque.
Je guette sa réaction. The Banque est un bar de danse country, avec une
assez mauvaise réputation, mais on y a nos entrées gratuites grâce au patron, et il
y a toujours des filles prêtes à nous tenir compagnie…
Natalie renverse la tête en arrière en grommelant.
— Un problème, mon cœur ?
Je sais qu’elle a horreur de cet endroit. Toutes les femmes mariées le
détestent.
— C’est presque aussi mal famé que le Hot Tuna ! Je ne comprends pas. Est-
ce que c’est juste un jeu, pour vous ? Est-ce que ça vous intéresse de rencontrer
des filles qui vous mettent leurs seins sous le nez ?
Elle est tellement adorable quand elle parle comme ça !
— Je n’entrerai pas dans ce débat.
— Quel débat ?
— J’aime beaucoup jouer, je n’ai jamais eu besoin de faire beaucoup
d’efforts.
Elle secoue la tête, exaspérée.
— Quel prétentieux !
— Ne t’inquiète pas, il n’y a que toi qui auras le droit de voir mon jeu.
Je passe le bras derrière son siège. Elle me tape sur la poitrine en souriant.
— Peut-être que tu devrais essayer une autre stratégie, parce que tu ne vas
pas aller très loin, si tu continues comme ça… mon cœur.
— Hé, c’est très méchant, ça !
— Tu survivras.
— Tu vas me le payer !
— J’en suis sûre. Mais tu ne me fais pas peur, Liam Dempsey. Moi, par
contre, je te fais peur.
— Ça, c’est clair, dis-je à voix basse, mais je suis presque sûr qu’elle
m’entend.
C’est vrai que j’ai peur d’elle. Elle représente tout ce dont je rêve, alors que
je n’ai aucun intérêt à vouloir être avec elle. Elle a une gosse, elle a perdu son
mari. Je joue à un jeu dangereux, mais j’aime ça et je ne laisserai pas tomber. Il y
a tellement plus à craindre que le fait qu’elle était la femme de mon meilleur
ami ! Elle a construit des barrières autour d’elle, elle a des appréhensions. Mais
je suis un sale égoïste, parce que je m’en moque. Si elle ne veut pas de moi, elle
me le dira, mais pour l’instant c’est elle que je veux, et ça n’a pas l’air de la
déranger.
Elle regarde par la fenêtre pendant que je conduis. Par moments, je ne sais
pas comment lui parler. C’est comme avec ses larmes… Je ne sais pas y faire.
Je me gare devant le bar et l’entends soupirer. Elle semble si profondément
enfermée dans ses propres craintes que c’est difficile de l’en sortir. Je déteste la
voir inquiète, moi qui ne m’inquiète jamais de ce que les autres pensent,
contrairement à elle. Franchement, je n’en ai rien à foutre. Les gens jugeront, de
toute façon, mais elle et moi sommes adultes.
— Lee ?
Elle penche la tête sur le côté.
— Tu es prêt à faire ta déclaration, Dreamboat ? me demande-t-elle en
souriant, et mon inquiétude s’évapore.
— Faire ma déclaration ?
— Tu sais… Dire à tout le monde qu’on sort ensemble.
— C’est ce que tu veux ?
— Bien sûr.
— Je suis sérieux, là. Si tu as besoin de temps, si tu ne veux pas qu’on aille
plus loin, on peut rester amis. Je le dis avant qu’on devienne encore plus
proches. Je te connais depuis longtemps, mais j’ai l’impression qu’une fois
qu’on aura franchi le cap je ne voudrai plus ralentir.
Je le lui avoue sans détour, parce que je sais qu’elle a besoin de l’entendre.
Elle a une année pourrie derrière elle, et je respecte son souhait de prendre du
temps, mais mes sentiments pour elle grandissent de jour en jour.
— C’est ce qui me fait peur. Je pense à toi constamment. J’ai peur que ce ne
soit pas normal, parce que ça me semble si naturel…
Elle fait une pause, jette un coup d’œil à travers le pare-brise et se tourne à
nouveau vers moi.
— Je tiens tellement à toi ! Tu me rends heureuse, et je veux juste…
— Juste ?
— Je ne veux pas aller trop vite et tout foutre en l’air. Je ne veux pas te
perdre. Mais je dois penser à Aarabelle, aussi, et j’ai peur de la suite, parce que
je ne pourrai pas protéger mon cœur contre toi.
Elle a les yeux grands ouverts, et je la sens plus vulnérable que jamais. Je
sais qu’elle lutte pour se laisser aller et qu’il sera impossible de faire comme si le
fantôme d’Aaron n’existait pas entre nous.
Quand je suis chez elle, je sens sa présence partout et je flippe, alors je ne
peux imaginer ce qu’elle doit ressentir de son côté.
— Je ne te ferai jamais de mal volontairement. Tu n’as pas besoin de
protéger ton cœur.
Ses yeux s’emplissent de larmes, et je recommence à paniquer.
— Tu vas me rendre totalement amoureuse de toi, pas vrai ?
— On s’est plus ou moins mis d’accord là-dessus, non ?
Elle ouvre la portière en riant.
— C’est ce qu’on va voir !
Elle fait le tour de la voiture pour me rejoindre, et je la prends contre moi.
— Oui, c’est ce qu’on va voir.

* * *

Cela fait des années que je n’ai pas mis les pieds dans ce bar, mais l’endroit
n’a pas beaucoup changé. Tout y est demeuré comme dans mon souvenir. La
piste de danse, entourée de tables. Le bar immense, au fond de la salle, et les
deux plus petits sur les côtés. Les tables de billard, toujours prises d’assaut, mais
je réussirai peut-être à convaincre Natalie de faire une ou deux parties. Peut-être
que je pourrais lui apprendre des trucs…
Je l’imagine sans mal la queue de billard entre les mains, penchée sur la
table, ses longs cheveux tombant autour de son visage et ses yeux cherchant les
miens… Alors, j’irais me placer derrière elle pour sentir ses fesses se presser
contre moi. Elle remuerait légèrement et… Putain !

Nonnes.
Caniches.
AK-47S.
Couches sales.

Heureusement, la tension redescend, et nous trouvons la table où quelques


gars sont déjà installés.
— Hé, salaud ! me lance Quinn en me voyant et en venant me coller une
claque amicale sur l’épaule, tout en me jetant un regard désapprobateur.
— Salut, où est… comment elle s’appelle, déjà ? je lui demande, sachant
qu’il passe d’une fille à une autre sans faire la différence.
Je ne suis pas sûr qu’il ait déjà couché avec la même fille deux fois de suite.
— Je cherche une nouvelle proie, ce soir.
Puis il s’approche de Natalie pour lui faire la bise.
— Salut, beauté !
Qu’il ne s’avise pas de l’emmerder ou je l’envoie chez lui se mettre de la
glace sur les couilles !
— Salut, Quinn. Ça fait longtemps.
J’entends à sa voix qu’elle n’est pas très à l’aise, un peu nerveuse, et j’essaye
de ne pas m’inquiéter pour elle. Je suis prêt à m’afficher avec elle devant tout le
monde ; j’aimerais qu’elle le soit aussi. Son veuvage date de moins de un an, et
je ne devrais pas le prendre personnellement. Mais savoir et accepter sont deux
choses différentes.
On est si bien ensemble ! Depuis neuf ans qu’on se connaît, jamais je
n’aurais imaginé être avec elle de cette façon. C’est comme si elle donnait vie à
une nouvelle partie de moi.
Je salue les gars de l’équipe et, quand nous arrivons au bout de la table,
Natalie s’écrie :
— Rea !
Elles se précipitent dans les bras l’une de l’autre.
— Je ne savais pas que tu serais là !
Alors c’est elle, la fameuse Reanell Hansen…
Elles gloussent comme des gamines.
Putain, ce n’est pas possible !
Le commandant Hansen est là. Il lève sa bière pour me saluer.
— Commandant, dis-je en lui serrant la main.
En mission, c’est une chose, mais prendre un verre avec son boss quand on
est de retour c’est… étrange.
— Demspey, ce soir, tu peux m’appeler Mason.
Reanell s’avance vers nous pour détendre l’atmosphère.
— Oh ! Mason, arrête de jouer au con.
Puis elle me serre la main.
— Bonjour, je suis Reanell. Contente de te rencontrer enfin pour de vrai.
— Ravi de vous rencontrer, madame.
— Attends, tu ne m’as pas appelée « madame » là !
J’éclate de rire, je l’apprécie tout de suite.
— Non. Jamais de la vie !
— Bon, je préfère ça. Maintenant, asseyez-vous. On va prendre un verre
pour que Natalie reprenne des couleurs et se remette à respirer.
— Bonne idée !
— Alors, dis-moi, tu peux faire combien de développés couchés à la suite ?
me demande-t-elle, très sérieuse, en m’inspectant de haut en bas, puis elle se
penche en calant son menton dans sa paume.
Natalie lui donne une petite tape sur le bras, qui la déséquilibre. Sa tête
plonge en avant, ce qui nous fait tous rire, sauf elle. Elle lance un regard noir à
Natalie.
— Arrête de faire l’idiote et bois ta bière, toi ! C’était une vraie question,
précise-t-elle en commandant une tournée pour tout le monde.
Natalie se détend un peu, et elles se mettent à parler du travail et
d’Aarabelle. Je me rapproche de Lee. Elle finit par poser la main sur ma jambe
avec un sourire timide, et je pose la main sur la sienne. Je sais que c’est un gros
effort pour elle et j’apprécie. Je m’appuie ensuite contre le dossier du fauteuil,
passe un bras derrière elle, et elle se laisse aller contre moi.
Soudain, les lumières diminuent. Ils vont passer un slow.
Je me penche et demande à Natalie à voix basse :
— Tu veux danser ?
J’ai chuchoté pour deux raisons : primo, si elle me répond non, sûr que cette
bande d’enfoirés va me vanner, et je n’y survivrai pas ; deuzio, je ne veux pas
qu’elle se sente obligée d’accepter juste parce que je le lui aurai demandé devant
tout le monde.
Avant qu’elle ait le temps de dire quoi que ce soit, une petite blonde vient
vers moi et passe les bras autour de mes épaules.
— Salut, Liam. Tu veux danser ?
Il me faut une seconde pour me souvenir d’elle.
Brittany. Merde !
La fille dont je me suis — presque — servi pour me sortir Natalie de la tête.
24

Natalie

Le visage de cette très jolie fille me dit quelque chose, mais je n’arrive pas à
me souvenir où je l’ai aperçue. De toute évidence, Liam et elle se connaissent.
— Merci, mais non, répond-il.
— Je ne t’ai pas revu, depuis la dernière fois, lui dit-elle en me regardant.
Liam se rapproche alors de moi et me prend la main : une façon de lui passer
le message.
— Ouais, c’est vrai.
— Je pensais que tu m’appellerais.
— Écoute, Brittany, c’est sympa à toi de venir dire bonjour, mais je suis avec
ma copine, là.
Elle se tourne vers moi et me tend la main.
— Salut, je suis Brittany Monaco.
Oui, vraiment, j’ai déjà vu cette fille quelque part, mais impossible de la
replacer dans un contexte.
— Natalie Gilcher, je me présente à mon tour en lui serrant la main.
Elle ouvre de grands yeux en entendant mon nom et détourne un instant le
regard.
Étrange.
— Je suis…
Mais Liam l’interrompt en se raclant la gorge, manifestement pressé de clore
la conversation.
— Viens, mon cœur, la piste nous attend.
Il ne me quitte pas des yeux en me parlant. Il a l’air anxieux, comme
impatient de m’éloigner d’elle, et je me demande pourquoi.
— OK, dis-je alors, un peu hésitante.
Je le suis vers la piste de danse, l’estomac noué. Je meurs d’envie de
découvrir ce qu’il y a entre eux, mais je ne sais pas si j’ai le droit de l’interroger.
Nous ne nous sommes pas juré fidélité — enfin, de mon côté, si —, mais je ne
lui ai jamais demandé un tel engagement.
Les pensées se bousculent dans ma tête, chacune apportant une nouvelle
inquiétude. S’il a couché avec elle… Est-ce que ça change quelque chose ?
D’ailleurs je ne vois pas quand il aurait pu, il est tout le temps avec moi.
— Demande-le-moi, Natalie, me dit-il en passant le bras dans mon dos et en
me serrant contre lui.
Je recule un peu pour croiser son regard. J’hésite, puis détourne la tête.
Il répète :
— Demande-le-moi, je sais que la question te brûle les lèvres.
J’en suis incapable et j’esquive.
— Pourquoi tu ne m’expliques pas, tout simplement ?
— Si tu veux avoir une réponse, tu dois me poser la question, me dit-il en
plongeant ses yeux bienveillants dans les miens.
Alors je prends une grande inspiration et me jette à l’eau :
— Est-ce que tu as couché avec elle ?
— Non. J’en ai eu envie, je ne vais pas te mentir, mais je ne l’ai pas fait.
— C’était quand ?
— Avant qu’on s’embrasse pour la première fois.
Il me serre un peu plus contre lui et me fait tanguer doucement au rythme de
la musique, alors que mon cœur se remet à battre comme un fou.
Il soupire et frotte doucement son nez contre le mien.
— Je pensais à toi tout le temps et je voulais que ça s’arrête, me confie-t-il
d’une voix où perce presque de la colère.
— Pourquoi tu ne l’as pas fait ?
Je n’ai aucune raison de me sentir menacée, pourtant c’est le cas. Il est
célibataire, terriblement sexy, et je me demande encore pourquoi il passe autant
de temps avec moi. J’ai un passé, un enfant et des réticences qui m’empêchent
de faire l’amour avec lui. Il a toutes les excuses du monde pour me fuir et,
pourtant, il revient toujours vers moi.
— Parce que ce n’était pas toi.
Je le regarde. Il a fermé les yeux, et j’ai l’impression qu’il a de la peine en
m’avouant ça. Je ne veux pas qu’il se sente coupable… Je relève doucement le
menton pour atteindre ses lèvres et je l’embrasse. Ici, dans ce bar où, sans doute,
tous nos amis nous observent. Ça m’est égal qu’on nous voie, parce que je tiens
à ce qu’il sache ce que ses mots signifient pour moi. Combien cela me touche
qu’avant même qu’il se soit passé la moindre chose entre nous il ait préféré être
avec moi.
Il appuie sa tête contre la mienne, tandis que nos corps ondulent sur le
morceau. Ses bras m’enlacent et me guident. Je sens dans mon dos les regards de
nos amis braqués sur nous. Tout le monde sait où j’en suis, à présent, où nous en
sommes…
— C’était le soir où Aarabelle a été hospitalisée, poursuit-il. Brittany était
dans ma voiture. Pendant tout le temps qu’elle a passé sur le siège, à côté de
moi, je n’ai pas arrêté de penser à la ramener chez elle et à venir te voir, pour
t’expliquer ce que je ressentais. Et puis, tu as appelé.
— Liam, tu n’es pas obligé de me le dire.
— Je sais, mon cœur. Mais j’ai envie que tu saches. Je ne veux rien te
cacher. Quand j’ai vu ton nom s’afficher sur l’écran de mon portable, j’ai su que
je n’arriverais pas à rester avec elle. J’ai fait demi-tour avant même d’entendre
d’où tu m’appelais. Et quand j’ai compris…
Il recule un peu, et je jette un coup d’œil à Brittany.
Elle se balance d’un pied sur l’autre et me regarde en se rongeant les ongles.
— … Je ne pouvais pas ne pas te rejoindre. Et si j’avais couché avec elle,
ajoute-t-il en me soulevant le menton pour que je le regarde dans les yeux,
j’aurais voulu que ce soit avec toi.
Ses mots me rassurent, et je lui souris.
— Tout est plus simple, avec toi. J’ai du mal à lutter parce que je me sens si
bien. Comment peux-tu savoir à ce point de quoi j’ai besoin ?
— Je te connais. Et c’est facile pour tous les deux, parce que c’est juste. Je
connais ton cœur et je ne penserai jamais qu’il m’est acquis.
— Je sais, Liam.
Les derniers accords résonnent et, cette fois, c’est lui qui m’embrasse.
Lorsque nous quittons la piste, main dans la main, Reanell nous regarde, les
yeux pétillants. Je crois que je vais avoir besoin d’une autre bière…
Nous nous asseyons, buvons avec les autres, retournons danser deux ou trois
fois. Je ne suis pas une grande danseuse, mais j’aime beaucoup ça. J’allais
souvent danser avec les amis, quand Aaron était en mission, et Liam danse avec
moi, même s’il ignore tous les pas. Il mérite une mention spéciale ; ça le rend
encore plus précieux à mes yeux.
Nous passons la soirée à parler et à rire, et je ne peux m’empêcher de
regarder Brittany de temps à autre. Quelque chose me perturbe. Elle aussi me
fixe parfois et détourne aussitôt les yeux quand je la surprends. Peut-être que ça
ne signifie rien, mais je suis mal à l’aise. Peut-être qu’elle a couché avec Liam et
qu’il m’a menti, même s’il avait l’air honnête et n’avait aucune raison de le faire.
Je vais faire un tour aux toilettes et, quand je reviens, Liam danse avec
Reanell. Je les regarde et finis par être prise d’un fou rire. Ce type qui sait à peu
près tout faire — à part mettre une couche — est incapable de suivre le rythme !
J’ai trouvé son point faible.
— Tu t’amuses bien ? me demande Quinn en s’affalant dans le fauteuil à
côté de moi.
Aaron et lui étaient amis, quand il était en service. Ils appartenaient à la
même section et travaillaient beaucoup ensemble. S’il y a une personne dont je
crains le jugement, à propos de Liam et moi, c’est lui.
— Oui, et toi ?
— Tu sais, là où il y a de la bière et des nanas, je suis un homme heureux.
— Tu n’as pas changé !
Il a toujours été un peu lourd. Il boit beaucoup, flirte beaucoup et possède
chez lui plus d’armes à feu qu’un homme ne peut en utiliser dans toute une vie.
Sa coupe militaire dévoile la cicatrice qu’il a derrière l’oreille, depuis qu’il a été
blessé en Irak.
— Bah, la vie est trop courte pour que je change. Je vis comme j’en ai envie,
et si ça te déplaît tu peux aller voir ailleurs.
— Quel charmeur !
— Écoute, Natalie, je sais que ça ne me regarde pas du tout mais…
Il s’arrête et se passe nerveusement la main sur le front.
— … Je suis heureux pour toi. Je ne l’étais pas, au début. Je veux dire, on a
des règles, à propos des femmes des autres. Mais je pense qu’Aaron aurait été
content que tu trouves quelqu’un comme Liam. Alors, si être avec lui te redonne
le sourire…
Je pose la main sur la sienne. Il n’a pas idée à quel point ses mots me font du
bien ou, du moins, à celle, en moi, qui a besoin de les entendre. Je crois
qu’Aaron serait d’accord. La seule question, c’est de savoir si, moi, je suis prête
à aller de l’avant. Si je peux à nouveau sortir avec un militaire en connaissant les
dangers, parce que mon pire cauchemar s’est déjà réalisé.
— Merci, Quinn.
— Allez, assez parlé de tout ça… Il te faut une autre bière ! s’exclame-t-il en
faisant signe à la serveuse.
— Natalie ?
Je me retourne : c’est Brittany.
Bon, peut-être que j’aurais plutôt besoin d’une drogue.
— Oui ?
— Je voulais juste te dire que je suis désolée pour Aaron…
Ma respiration se bloque aussitôt.
Liam s’est arrêté de danser et a les yeux rivés sur moi. Je suis confuse. Je
pensais qu’elle était en relation avec Liam, et maintenant elle me parle d’Aaron ?
— Tu le connaissais ?
Où est-ce que je l’ai vue, bon sang !
Je connais son visage, et ça me rend folle de ne pas me souvenir ! Et cette
façon qu’elle a de me regarder, comme si elle me connaissait aussi.
Soudain, ses yeux s’emplissent de larmes, et l’angoisse m’envahit.
— Oui. Enfin, je veux dire… Je l’ai rencontré et…
Elle s’interrompt, baisse la tête, et ses larmes coulent.
— Je ne comprends pas. Qu’est-ce qui te rend aussi triste ?
Alors que je tente de tirer ça au clair, Liam pose la main sur mon épaule.
— Brittany, je ne sais pas ce que tu essayes de faire, mais tu devrais rentrer
chez toi, dit-il en s’interposant entre elle et moi.
Mais je veux savoir. J’écarte Liam et j’insiste :
— D’où tu connais Aaron ?
— Aaron ? répète-t-il, perplexe.
Brittany se balance nerveusement d’un pied sur l’autre.
— Disons que je ne le connaissais pas vraiment. Enfin si… Mais… Ce
n’était pas…
— Tu le connaissais ou non ? je lui jette, agacée.
— Je voulais te dire que je suis désolée. On était amis.
— Tu viens de me dire que tu ne le connaissais pas vraiment.
— Tu as une fille, pas vrai ?
Ça ne colle pas. Elle ment. Mon intuition sonne l’alarme dans ma tête. Son
visage…
— Je t’ai déjà vue quelque part.
Et tout d’un coup, ça me revient.
— Tu étais présente à son enterrement !
Je la revois, maintenant, simple silhouette blonde qui se tenait à l’écart,
pendant la cérémonie. Elle est partie avant que quiconque ait pu lui parler. Je l’ai
vue pleurer, ce jour-là, en Pennsylvanie. Mais pourquoi aurait-elle fait le
déplacement depuis la Virginie, s’ils s’étaient seulement croisés ?
— Je ne sais pas de quoi tu parles, me répond-elle d’une voix tremblante.
Puis elle commence à reculer.
— Je n’aurais pas dû venir ici.
— Lee, on s’en va, me dit Liam en essayant de reprendre la situation en
main.
L’incompréhension me donne le vertige, et je sens la colère monter en moi.
Reanell me tire par le poignet.
Je me mets à trembler et je crie :
— Tu étais à son enterrement, je t’ai vue ! Pourquoi ? J’ai vu une femme
pleurer. Je n’ai pas fait attention, sur le moment, mais maintenant j’en suis sûre :
c’était toi.
Liam m’attire contre lui, et Reanell essaye de me calmer :
— Natalie, il y avait beaucoup de monde ce jour-là…
— Je ne suis pas stupide, Rea. Elle était là !
— Ce n’était pas moi.
— Pourquoi tu ne t’en vas pas ? lui suggère Reanell.
Brittany se tourne alors pour s’éloigner, mais je dois savoir.
— Comment tu l’as connu ?
Il y a de la tristesse dans ses yeux.
— Ce n’est pas ce que tu penses.
— Ça t’amuse d’aborder une veuve pour lui parler de son mari ? Ça ne suffit
pas qu’il se soit fait tuer ? Liam te snobe, alors tu t’en prends à moi ?
Elle détourne le regard, puis me fixe à nouveau.
— Je connaissais très bien Aaron. Et je ne suis pas en train de m’amuser. Ça
fait longtemps que je voulais te rencontrer.
— Pourquoi ?
— Je voulais m’excuser et rencontrer sa femme.
J’ai l’impression qu’on m’a clouée au sol. Je suis figée.
— Est-ce que tu avais une liaison avec Aaron ?
La question m’échappe, et je ne suis pas sûre de vouloir entendre la réponse,
mais j’ai besoin de savoir. Chacun de mes muscles est tendu dans l’attente de sa
réponse.
— On s’aimait, lâche-t-elle, alors qu’une larme coule sur sa joue.
Moi, mon cœur se décroche.
25

— Oh ! mon Dieu !
Je me mets à pleurer aussi. Liam m’entoure de ses bras, mais je le repousse.
— Laisse-moi !
— Lee, arrête.
Il prend mon visage dans ses mains pour m’obliger à le regarder.
— Tu n’en sais rien. Si ça se trouve, elle dit n’importe quoi.
Je regarde Brittany et lui crache :
— Menteuse ! Mon mari ne m’aurait jamais trompée. J’étais enceinte, et on
était heureux. Nous, on s’aimait !
Elle s’avance, mais Reanell la repousse et s’interpose entre nous.
— Je suis désolée, mais je dis la vérité. Aaron et moi étions ensemble depuis
quelques mois, quand il a appris que tu étais enceinte.
— Tu n’as pas pu avoir mon petit ami, alors tu inventes un truc sur mon
mari, c’est ça ?
— J’aimerais bien inventer, mais je l’aimais vraiment.
— Tais-toi ! Tu mens, tu ne le connaissais pas !
Aaron n’aurait jamais fait ça.
Liam me tient serrée contre lui, mais j’essaye de me dégager.
— Tu te trompes de mec ! je lui crie, pleine de colère.
— Il avait un tatouage sur les côtes et grinçait des dents en dormant.
J’aimerais que ce soit un mensonge. À moi aussi, il a menti.
Mon corps se remet à trembler. J’aimerais tant qu’elle mente, mais je
commence à comprendre que c’est la vérité.
— C’est complètement ridicule ! s’exclame Liam en resserrant son étreinte
autour de moi.
Mais Brittany continue :
— J’ai souvent voulu te parler et, quand je t’ai vue, ce soir…
Je ferme les yeux. J’ai du mal à respirer. Ce n’est pas possible. C’est un
cauchemar. Ça ne s’arrêtera jamais.
— Natalie, me dit Liam d’une voix calme et mesurée, tu n’es pas obligée de
la croire.
— Elle était là, Liam ! Elle était à son putain d’enterrement ! Qui vient à
l’enterrement d’un type croisé par hasard ? Et à l’autre bout du pays ?
Je me retourne vers elle. Reanell la fait reculer jusqu’au mur. Je m’avance,
bien décidée à avoir des réponses. L’homme à cause de qui je souffre depuis des
mois m’a trompée !
— Je connaissais Aaron. Jamais il ne t’aurait touchée, lui dit Reanell en
pointant le doigt vers elle.
Brittany me jette un regard implorant et brouillé de larmes.
Enragée, dégoûtée, je lui demande :
— Depuis combien de temps et combien de fois ?
Elle se dégage de l’emprise de Reanell et baisse la tête.
— Ce n’était pas ce que tu imagines, je t’assure.
— Alors, c’était quoi ?
— Je l’ai rencontré, et c’est arrivé. Je suis tellement désolée ! Je… Je voulais
te voir. Je voulais te dire que je ne suis pas…
— Pas quoi ? je lui crie en pleurant des larmes de rage.
Cette soirée devait être un pas en avant vers ma nouvelle vie. C’était ma
soirée. Avec Liam. Et c’est en train de devenir un enfer. Chaque mot qu’elle
prononce brise un peu plus l’équilibre que j’ai péniblement réussi à retrouver.
— Je l’aimais. On était ensemble depuis des mois quand j’ai appris que… Je
ne voulais pas que tu le saches comme ça.
— Mais si, bien sûr que tu le voulais, salope !
Liam me retient alors que je me débats.
— Si tu avais un peu de compassion, tu ne serais pas venue me parler !
— Quand j’ai su qu’il était marié, j’ai rompu avec lui, mais ça ne veut pas
dire que j’ai cessé de l’aimer.
— Moi, je l’aimais ! Tu n’es qu’une égoïste, tu le sais ça ? Des mois que
vous étiez ensemble ? Et on a eu un bébé !
— Je l’ai vue, oui.
Elle détourne le regard avant d’ajouter :
— J’aurais voulu que les choses soient différentes.
— Regarde-moi ! Je veux que tu me regardes quand je te parle ! Tu aurais pu
fermer ta gueule et me laisser tranquille, mais non, il a fallu que tu me le dises !
Je suis prête à lui mettre mon poing dans la figure.
— Natalie, ça suffit.
Liam me tire en arrière. Je tremble de colère et de dégoût. Je la hais. Je hais
le monde entier. Ce n’est pas vrai. Ce n’est pas vrai, je me répète, encore et
encore. Je commençais enfin à me sentir bien, et maintenant… Ce n’est pas vrai,
et pourtant si. C’est si cruel ! Je sens un vide immense se creuser en moi,
emportant toutes mes émotions. Je repense au jour où j’ai appris la mort
d’Aaron, combien j’ai lutté pour me blinder et surmonter ma douleur. Je cherche
de nouveau cette force en moi, mais je ne trouve plus rien. Seulement le vide.
— Laisse-moi partir ! dis-je à Liam.
— Viens, mon cœur.
Sa voix calme me met encore plus en colère.
— Lâche-moi !
Il n’en fait rien ; au contraire, il me porte presque à l’extérieur du bar. Puis il
me repose par terre et me prend la main.
— Tu savais, Liam ?
— Tu te fous de moi ? Non, je ne savais pas !
Je ne dis plus rien. Il tend le bras pour me reprendre contre lui, mais je ne
veux toucher personne. Les pensées se bousculent dans ma tête, et les questions
me submergent. Mon cœur est déchiré, une fois de plus, et ma vie ressemble à un
tissu de mensonges.
L’homme avec qui je voulais vivre le restant de mes jours était un menteur. Il
a couché avec une autre, alors que j’attendais un enfant de lui. J’ai pleuré
pendant des mois, me suis accrochée à son oreiller des nuits entières, désirant
plus que tout qu’il soit là, pour découvrir qu’il me trompait.
Reanell nous rejoint et pose une main compatissante sur mon épaule. Je la
regarde à travers mes larmes qui n’arrêtent pas de couler.
— Rea…, je soupire, épuisée.
Les émotions se succèdent, je ne maîtrise plus rien de ce qui se passe en moi.
— Liam va te ramener chez toi, OK ? Je t’y retrouve un peu plus tard.
Elle fait un signe de tête entendu à Liam, qui m’attrape par les épaules et me
serre contre lui.
— Rea…, je répète, comme si elle pouvait transformer cette soirée en un
mauvais rêve et le faire disparaître.
— Je vais tâcher d’en savoir plus. Rentre chez toi. Liam s’occupera de toi.
Nous marchons jusqu’à la voiture, et c’est une horreur. Je revois le visage de
Brittany et j’imagine Aaron l’embrasser, la toucher. J’ai la nausée.
Je m’appuie à la portière. Un haut-le-cœur me saisit. Mon estomac se
soulève — à cause de la trahison d’Aaron ou de l’alcool, je n’en sais rien —, et
je vomis.
Liam est derrière moi, il retient mes cheveux. Je voudrais mourir. J’ai
l’impression qu’on a brisé chacun de mes os, chacune de mes articulations.
Toutes mes blessures se sont rouvertes, et je suis plus démunie, plus vulnérable
que jamais.
— Je le hais ! je hurle en me redressant.
Liam m’aide à m’asseoir dans la voiture sans rien dire. Je me déteste d’être
venue dans ce bar. Je le déteste d’avoir touché cette fille, même s’il n’a fait que
lui prendre la main. Je déteste Aaron pour ce qu’il a fait et parce que je suis
livrée à moi-même, condamnée à imaginer des choses.
Aaron, qui m’a écrit des lettres. Qui m’a fait l’amour avec une telle douceur,
la première fois. Aaron m’a trompée. Je lui ai fait promettre fidélité jusqu’à la
mort et je découvre qu’il m’a menti. J’ai tellement pleuré pour lui ! J’aurais
voulu être enterrée vivante, juste pour être près de lui.
Est-ce qu’il l’a aimée ? Est-ce qu’elle était plus douce que moi ? Quand il
me prenait dans ses bras, la nuit, et parlait à mon ventre, est-ce qu’il imaginait
que c’était elle et qu’elle portait son bébé ? Je ne peux arrêter d’y penser. Les
questions me taraudent en permanence. Chaque souvenir est sali.
Liam m’aide à descendre de la voiture. Il a l’air aussi perdu que moi. Je
ferme les yeux et m’assois sur la terrasse. L’air chaud, qui me réconforte
d’habitude, me rend malade.
— Je vais dire à Paige qu’elle peut partir, déclare-t-il, avant d’entrer dans la
maison.
Je n’ai même pas la force de lui répondre. J’ai seulement envie d’oublier.
Paige me fait un signe de la main en s’en allant. Je fais de même, et Liam revient
près de moi.
— Je suis paumé, Lee. Je ne sais pas ce que je dois dire ou faire.
— Tu crois que je le sais ?
Je suis assise là, à pleurer devant lui, parce que j’ai découvert que mon mari,
mort il y a moins de un an, m’a trompée pendant des mois… Est-ce qu’on peut
faire en sorte que ce cauchemar s’arrête ?
— Est-ce que je dois te prendre dans mes bras ? Est-ce que je dois te dire
qu’Aaron était un gros connard ?
Je le regarde, prête à cracher toute ma rage à nouveau, mais il a l’air aussi
énervé que moi.
— Je n’ai pas de réponse. Est-ce que tu peux imaginer comment je me sens ?
— S’il était vivant, je le tuerais, là, tout de suite, Lee.
— Comment a-t-il pu me faire ça ?
Si Liam pouvait m’apporter des réponses, j’apprécierais.
Il s’assoit près de moi. Je le sens désemparé.
— Je l’ignore mais, ce qui est sûr, c’est que je ne pourrais jamais toucher
une autre femme après toi. Je préférerais me couper un bras. Pour Aaron, je ne
peux pas te répondre, parce que je ne comprends pas. Et je déteste te voir
souffrir.
Je le regarde et me sens encore plus mal. Liam, mon petit ami, est là à me
consoler, parce qu’un autre homme m’a blessée. Aaron a de la chance que je le
considère encore comme un homme !
— Je ne sais pas si je vais y arriver avec toi.
Liam croise les mains derrière la tête en regardant vers le ciel.
— Tu vas trouver ça terriblement stupide, mais ne laisse pas ce qu’il t’a fait
définir notre relation. Je ne suis pas lui. Je suis là, avec toi. Je ne l’ai pas touchée
et je n’étais pas marié avec toi. Merde alors ! On ne couche pas ensemble, toi et
moi, pourtant, je n’ai pas réussi à faire quoi que ce soit avec elle… Clairement,
Lee, je n’ai rien à voir avec lui.
Je me lève et marche jusqu’à la porte avec l’envie d’effacer toute cette soirée
de ma mémoire. Avant d’ouvrir, je me tourne vers lui.
— Je sais que tu n’es pas Aaron. Je sais aussi que tu es là, mais à cet instant
j’ai le cœur brisé. J’ai l’impression de sombrer dans le deuil comme il y a des
mois.
Il s’approche de moi, prend mon visage dans ses mains, alors que je le
supplie du regard de ne pas insister.
— Tu ne sombres pas dans le deuil, tu es seulement blessée, et je le
comprends. Mais si tu n’avais rien su, où est-ce qu’on serait, à cet instant ?
Ensemble, dans ton lit, et je passerais la nuit à te serrer dans mes bras, à te
caresser et à te montrer à quel point je t’aime.
— Fais-le-moi oublier, lui dis-je, désespérée.
— Lee…
Je ne devrais pas insister, mais c’est plus fort que moi.
— Je t’en prie, montre-moi combien tu me désires.
— Ne fais pas ça, me supplie-t-il en me regardant dans les yeux.
Mais je veux qu’il me fasse tout oublier.
— Fais-moi l’amour, Liam. S’il te plaît. J’ai besoin de sentir que je suis à
toi. Je ne veux plus penser à autre chose qu’à toi.
Je me penche pour l’embrasser, mais il recule, et son regard dit tout. Je me
cache le visage dans les mains tellement j’ai honte. Cette soirée se poursuit de
mal en pis.
Il écarte mes mains avec douceur.
— Le jour où on fera l’amour pour la première fois, ce ne sera pas parce que
tu auras envie d’oublier, mais parce que tu auras envie de moi. Tu es déjà à moi,
aujourd’hui.
Il m’attire contre lui pour m’embrasser. Je sens toutes ses émotions dans le
baiser qu’il me donne, la colère, la douleur, la peur, l’amour et le désir qu’il y a
en lui, et mon estomac se noue. C’est comme s’il les partageait avec moi.
Puis il recule sans me quitter du regard, et mes yeux se remplissent à
nouveau de larmes. Il pose un dernier baiser sur mes lèvres et s’en va, me
laissant seule et plus désespérée que jamais.

* * *

Je rentre à l’intérieur de la maison. Je ne veux plus rien éprouver ; j’ai besoin


d’une pause, de prendre du champ avec les émotions qui me bouleversent. Je
sors une bouteille de Jack Daniel’s dans le buffet et en bois une gorgée
directement au goulot.
— Va te faire foutre, Aaron ! Salaud !
L’alcool me brûle la gorge et me fait enrager plus encore.
— J’espère qu’elle était bonne, cette salope !
Je bois une autre gorgée et sens l’alcool qui descend dans mon ventre. Avec
la quantité que j’ai déjà absorbée au bar, mon corps commence à s’engourdir.
— Je dois vraiment être naïve.
À cet instant, Reanell ouvre la porte.
— Oh ! Lee… Tu n’es pas obligée d’avoir un rencard avec Jack, ce soir.
— Jack, Johnny, n’importe qui fera l’affaire. Sauf Liam… Il ne veut pas de
moi dans cet état…
Je porte à nouveau la bouteille à mes lèvres. Peu importe, après tout. C’est
une fois de plus la merde dans ma vie, de toute façon.
Reanell m’arrache la bouteille des mains. Avant que je puisse protester, elle
boit une longue gorgée.
— Je crois qu’on va toutes les deux détester la vie, demain.
Je lui reprends la bouteille, et elle me jette un regard noir.
— C’est la mienne, Rea. J’en ai besoin plus que toi.
— Avant que tu sois complètement allumée, je pense que tu devrais me
parler. Où est Liam ?
— Il est parti. Je me suis jetée sur lui, et il est parti ! Tu y crois ?
Je vois la désapprobation dans ses yeux. Super ! Comme ça, elle le détestera
aussi.
— Peut-être qu’il est allé retrouver Brittany au bar, j’ajoute méchamment.
— Là, tu te comportes vraiment comme une idiote ! Continue comme ça, et
je te confisque cette bouteille.
L’ivresse que j’espérais se transforme soudain en un afflux de désespoir, et
j’éclate en sanglots.
— Oh ! Rea… Comment a-t-il pu me faire ça ? J’étais enceinte et je croyais
qu’il m’aimait.
Je m’effondre dans ses bras.
— Je sais, je sais. Tu as le droit de pleurer.
Elle n’a rien de plus à me dire, me serre contre elle et me laisse inonder son
chemisier.
— Je lui ai t… tout donné. Je… Je… n’y comprends rien.
— Tu souffres et tu es ivre, alors vas-y, pleure, ma chérie.
J’ai posé la tête sur ses genoux, et elle s’amuse avec une mèche de mes
cheveux, tandis que je répète combien je le déteste et combien je voudrais le tuer
moi-même. Je maudis tout ce temps où j’ai cru être mariée avec un homme qui
m’aimait…
Et puis, je finis par me calmer, épuisée. Je n’ai plus de larmes à verser.
Elle m’aide alors à monter l’escalier jusqu’à ma chambre. Elle se met au lit
avec moi. Je n’ai plus qu’une envie : dormir pour ne plus avoir à affronter mes
pensées.
C’est déjà ce que Rea a fait après la mort d’Aaron. Mason était en mission,
et elle est venue dormir avec moi, pour que nous ne soyons pas seules.
— Tu sais, je voudrais remonter le temps.
Elle se retourne sur le côté.
— Ah oui ? À quand ?
— Je n’aurais pas dû lui demander de coucher avec moi.
Je ferme les yeux et je lutte pour ne pas m’endormir.
— Il n’avait même pas envie de moi !
Reanell me secoue les épaules pour me tenir éveillée.
— Liam a envie de toi, Natalie. Mais il t’aime, et c’est pour ça qu’il n’a pas
couché avec toi, ce soir. Vous méritez tous les deux bien mieux qu’une nuit
d’amour où tu es bourrée et malade parce que tu as découvert qu’Aaron te
trompait. Maintenant, tais-toi et dors. Moi, je vais devoir faire une pipe à Mason
demain pour avoir passé la nuit ici.
J’ai envie de sourire, mais je n’y arrive pas. Je ferme les yeux et je
m’enfonce dans le sommeil, où plus rien ne peut m’atteindre. Je prie pour avoir
un peu de répit et que Brittany et Aaron ne viennent pas me hanter dans mon
sommeil.
26

Liam

De retour chez moi, je trouve ma maison étrangement calme et je dois lutter


contre l’envie de repartir chez Natalie. Je suis resté assis dans ma voiture
pendant une heure, après l’arrivée de Reanell, me retenant d’aller frapper à la
porte. Au lieu de ça, je suis rentré. Égoïstement, je l’ai forcée à sortir, ce soir,
pour qu’on nous voie ensemble. Je m’en veux d’avoir tant insisté.
Je passe deux heures sur le canapé à fixer le mur en face de moi, puis le
besoin de la voir, de m’assurer qu’elle va bien est plus fort. Je n’avais pas
imaginé que la soirée se terminerait aussi mal.
J’aurais voulu répondre à sa demande, tout effacer de sa mémoire, lui
montrer à quel point elle mérite mieux que cet enfoiré qui n’arrête pas de la faire
souffrir. Mais je ne veux pas qu’on fasse l’amour à cause de lui. Je veux que la
première fois soit le bon moment pour elle.
Quelle situation bordélique, bon sang ! Aaron s’est vraiment comporté en
connard de première, pourtant, je n’arrive pas à lui en vouloir, parce qu’il était
mon meilleur ami. Je ne peux pas insister pour que Natalie se rapproche de moi,
ma culpabilité de sortir avec elle est déjà énorme, mais j’ai tellement envie d’elle
que j’ai l’impression de manquer d’air.
Je me décide enfin et j’arrive chez elle en pleine nuit. J’ouvre avec la clé qui
se trouve sous le pot de fleurs — il faut absolument qu’elle change cette
habitude, c’est à croire qu’elle cherche les emmerdes.
En entrant, je découvre une bouteille de Jack à moitié vide sur la table du
salon, et ma culpabilité redouble : je n’aurais pas dû la laisser seule. Je n’aurais
pas couché avec elle, même si j’y pense tous les soirs depuis un moment, parce
que c’est elle. Celle que je présenterai à ma mère, celle avec qui je veux passer le
restant de mes jours. Et certainement pas le genre de fille qu’on baise le soir où
elle découvre que son mari l’a trompée.
Non mais quel connard ! La colère bouillonne en moi. Je croyais connaître
Aaron et je n’arrive pas à comprendre. Lee est tellement belle, drôle, intelligente,
aimante ! Il aurait tout lâché pour cette peste de Brittany ? Heureusement que je
ne l’ai pas touchée, ce fameux soir.
Je vais jeter un coup d’œil dans la chambre d’Aarabelle ; elle dort
tranquillement dans son berceau. J’aime cette petite, elle est tellement adorable !
À part les couches… Si elle pouvait utiliser les toilettes comme tout le monde,
ce serait parfait.
Doucement, j’entrebâille la porte de la chambre de Natalie avec un peu
d’appréhension. J’ai besoin de la voir. Elle est étendue sur le côté, face à moi, et
dort. Ses cheveux lui tombent sur la figure, et je la trouve belle. J’ai envie de la
réveiller et de la prendre dans mes bras. Mes yeux s’habituent à l’obscurité, et je
constate alors que quelqu’un d’autre est allongé près d’elle. Mon cœur fait
immédiatement un bond, et je me retiens de donner un coup de pied dans la
porte.
C’est quoi, ce bordel ?
C’est alors que je reconnais les cheveux bruns de Reanell… Elle a dû rester.
Rassuré, je redescends au salon. Je fixe le drapeau, sur la cheminée. Je suis
en colère.
Pourquoi, mec ? Pourquoi tu lui as fait ça ? Après avoir craché sur tous ces
types qui vont voir ailleurs…
Je m’interroge calmement mais, au fond, j’ai envie de hurler. Et pourquoi
Brittany, putain ? J’ai compris tout de suite en la voyant qu’elle était prête à faire
n’importe quoi avec le premier venu. Elle m’aurait branlé sous une table du bar,
si je le lui avais demandé. Ça n’a pas de sens ! Tu as une situation respectable et
tu préfères tout plaquer pour une pute ?
Je m’affale sur le canapé et laisse tomber ma tête en arrière. Je suis vidé, j’en
ai marre, les sentiments se bousculent en moi, et je préfère ne pas y penser.
Je prends machinalement la bouteille de whisky posée devant moi et en
avale une gorgée. Je ferme les yeux en espérant qu’une idée de génie va surgir de
nulle part et éclaircir toute cette histoire. Je crains que Natalie ne veuille prendre
ses distances, maintenant. Je suis parti alors qu’elle était prête à passer la nuit
avec moi, mais je préfère qu’elle aille bien le jour où on le fera, parce que
ensuite… on ne reviendra pas en arrière.
Je me détends et j’arrête de penser. Soudain j’entends des pas dans l’escalier.
Je sursaute, un peu désorienté, et m’aperçois que je me suis endormi sur le
canapé.
C’est Reanell qui descend. Elle s’arrête en me voyant, portant la main à la
poitrine, avant de me reconnaître.
— Ah, tu es là ?
— Je suis revenu pour m’assurer qu’elle allait bien…
Je me sens stupide. J’aurais dû m’en aller, quand j’ai vu que Rea était restée.
— Tu tiens vraiment à elle, pas vrai ?
Je lâche un profond soupir.
— Je pense que c’est assez clair, non ?
— Est-ce que tu l’aimes ?
— Je tiens à elle depuis que nous sommes amis. Mais je suis en train de
tomber amoureux.
C’est la première fois que je l’avoue à quelqu’un, et à moi-même au passage.
Elle hoche la tête et regarde la bouteille de Jack.
— Elle va souffrir un moment. Mais ne laisse pas tomber. Tu l’as déjà aidée
à faire un grand pas en avant. Elle va guérir, mais tu devras peut-être supporter
quelques séquelles de cette histoire.
Elle s’assoit à côté de moi sur le canapé. Je jette un coup d’œil à l’horloge. Il
est 6 heures du matin : beaucoup trop tôt pour réfléchir à tout ça !
— Je devrais y aller.
Elle pose la main sur mon bras.
— Je pense que Natalie n’a pas envie de regarder en face les problèmes
qu’elle avait avec Aaron. Dans son esprit, leur vie était merveilleuse, et la
grossesse lui faisait tout voir en rose. Tu sais, quand tu es mariée à un militaire,
tu choisis de voir le bon côté des choses. C’est plus simple que de faire face à
vos sautes d’humeur et à vos revirements.
Son visage s’assombrit, et elle fixe le vide.
— Je ne peux pas rivaliser avec lui, Reanell.
Son regard s’adoucit.
— Je ne pense pas que tu doives rivaliser. C’est ce que je viens de te dire.
Donne-lui quelques jours, laisse-lui faire le deuil de son véritable mari. Elle a
pleuré jusque-là une image idéalisée de lui…
— Je ne veux pas avoir l’impression d’arriver en deuxième position.
— Je comprends ça. Dans un jour ou deux, elle ira mieux. Si tu l’aimes, tu
dois reconnaître qu’elle a l’impression de le perdre une seconde fois. Elle a
beaucoup souffert, et le passé revient remuer le couteau dans la plaie. Cela dit, je
ne pense pas que tu arrives en deuxième position. À partir de maintenant, tu es le
premier dans son cœur, même s’il y a eu quelqu’un d’autre avant toi.
— Ça n’a aucun sens, mais je suis épuisé. Il faut que je dorme. Et puis, je ne
veux pas qu’elle me trouve ici en se réveillant.
— Tu es quelqu’un de bien, Liam. Je t’aime bien, me dit-elle, alors que nous
nous levons tous les deux.
— Merci.
Je récupère mes clés et me dirige vers la porte sans faire de bruit. Je regarde
la fenêtre de sa chambre avant de partir et je me dis qu’il vaut mieux la laisser
revenir vers moi. Je ne peux pas continuer à insister et risquer de la faire fuir. Je
l’aime, et ça me fait flipper comme jamais. Mais Lee doit décider si c’est
vraiment moi qu’elle veut dans sa vie. Je refuse d’être un lot de consolation.
27

Natalie

Un terrible mal de tête me réveille. Entre les larmes et la dose de Jack


Daniel’s que j’ai avalée par-dessus les bières, j’ai de la chance de ne pas avoir la
nausée…
Je me retourne. Reanell me regarde avec un petit sourire triste.
— Bonjour, ma belle, dit-elle doucement. Je t’ai préparé de l’eau et un
cachet d’aspirine, tu devrais les avaler.
Je gémis en me prenant la tête dans les mains.
— Aarabelle ?
— Je lui ai donné à manger, et elle fait sa sieste en bas.
Je me lève comme une furie, et ma tête me le fait immédiatement regretter.
Le réveil affiche 11 heures, et j’ai l’impression d’être la pire maman du monde.
— Je ne l’ai même pas entendue !
— C’est parce que je me suis réveillée tôt et que j’ai emporté le babyphone.
Tu avais besoin de dormir plus que de jouer à la super maman.
Elle s’assoit sur le lit et me tend une bouteille d’eau. Les souvenirs de la
soirée me reviennent, et j’ai aussitôt envie de me rendormir. Je regarde autour de
moi et je sens la colère remonter.
— Je dois sortir de cette chambre, dis-je, énervée, en prenant le cachet.
— Tu veux en parler ?
Je sais qu’elle comprend ce que je ressens parce que, au début de son
mariage, Mason l’a trompée. Cette histoire a fait beaucoup de bruit ; elle a
montré aussi à tout le monde qu’il était possible d’en ressortir plus fort. Reanell
et Mason ont énormément travaillé sur leur relation ; il l’a payé très cher, mais
finalement leur amour a triomphé.
— Parler de quoi ? De ma stupidité ?
— Arrête, tu n’es pas stupide !
Je me lève et regarde la commode, où sont rangées les montres d’Aaron. Je
jette un coup d’œil de son côté du lit, où des vêtements sont encore là, pliés avec
soin. J’ouvre un tiroir et commence à fouiller, dans l’espoir d’un indice. Le mal
de tête revient de plus belle, mais je m’en fiche. Il y a forcément quelque chose,
une trace, et je vais la trouver.
— Natalie, qu’est-ce que tu fais ? me demande Rea, tandis que je jette ses
affaires.
— Je dois savoir ! Il y a forcément quelque chose ici. Quelque chose qui
prouverait que mon mari en baisait une autre.
Je lance une chemise.
— Je ne lui ai jamais acheté ce truc, peut-être que ça vient d’elle ?
Rea se précipite vers moi et me prend par les épaules, mais je continue,
comme si elle n’était pas là.
— Il n’était pas si intelligent que ça. Je vais trouver.
J’attrape le cadre avec la photo où il m’entoure de ses bras et m’embrasse
sur la joue, et je la jette contre le mur de toutes mes forces. Le verre se brise sous
le choc, et je hurle :
— Je le hais !
Le chagrin me submerge à nouveau.
Reanell se rassoit sur le lit en croisant les jambes.
J’ouvre le tiroir qui contient ses pantalons, les sors un par un et inspecte
chaque poche dans l’espoir de trouver je ne sais quoi…
— Espèce de gros connard !
Chaque fois que je me retrouve les mains vides, la colère monte d’un cran.
J’ouvre son armoire et je balance tout ce que j’y trouve. Un petit couteau
suisse tombe d’une poche et me fait enrager. Les émotions me brûlent de
l’intérieur, et je voudrais pouvoir tout évacuer, laver mon cœur qu’il réussit à
salir depuis sa tombe.
— J’espère qu’elle était bonne ! je crie, en larmes.
Je prends le couteau et lacère son pull préféré avec. Le tissu part en
lambeaux, comme une partie de moi-même.
— Tu as bientôt fini ? me demande Reanell, toujours assise au bord du lit.
— Non !
Et j’entreprends de déchirer son uniforme en morceaux.
— Je t’ai dédié ma vie entière, enfoiré !
Le couteau emporte un nouveau bout de tissu, qui tombe sur le plancher dans
un léger cliquetis métallique. Je suis debout devant l’armoire, j’inspire et,
soudain, je sens son odeur, qui me heurte comme un coup au cœur. Son odeur
pénétrante de musc et de clou de girofle. Mais, au lieu d’en ressentir de la
tristesse, j’ai envie de tout brûler.
— Bon, je crois que je vais aller nous faire du pop-corn, déclare Reanell.
— Je hais cette maison ! J’ai envie d’y foutre le feu !
Puis je me tourne vers Reanell, toujours assise sur mon lit, et je hurle :
— Mais dis quelque chose !
— Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Déchire tout, brûle la maison…
Fais n’importe quoi, si ça peut t’aider à guérir.
Dans l’armoire, ses chemises sont maintenant en lambeaux, comme si un
animal fou était passé par là et les avait déchiquetées.
— Tu es content, maintenant ?
J’attrape une chemise par un trou et tire dessus pour la déchirer un peu plus,
j’arrache la poche et continue de détruire tout ce que j’ai à portée de main. J’ai le
goût salé des larmes dans la bouche.
— Tu me vois, là ? Tu vois ce que tu m’as fait ? Je te déteste ! Tu as détruit
ma vie !
Reanell se lève, me prend par les épaules, et je lui tombe dans les bras.
— Non, Natalie, il n’a pas détruit ta vie. En fait, je pense qu’il t’a libérée.
Je m’essuie les yeux et pousse un profond soupir.
— J’ai besoin de prendre une douche.
— Oui, vas-y. Ensuite, on sortira prendre l’air et discuter.

* * *

Je commande un grand moka au chocolat blanc au comptoir et vais rejoindre


Reanell, qui s’est installée à une table en terrasse, au soleil.
— Elle t’a peut-être raconté des conneries, me dit-elle, essayant de me
convaincre pour la troisième fois aujourd’hui.
Je regarde ailleurs et m’efforce de trouver une réponse qui ne finisse pas par
« putain ».
— On sait toutes les deux que c’est vrai : elle était à son enterrement.
— Est-ce que tu es sûre qu’il s’agissait d’elle ? Tu n’étais pas dans ton état
normal, ce jour-là.
Aarabelle jette les jouets de sa poussette en riant.
— Je sais, mais je suis persuadée que c’était bien elle.
— Peut-être, dit-elle en secouant la tête. Aaron et toi n’étiez pas toujours un
couple parfait, tu devrais te rappeler ça. Je vais te dire une chose, Lee, et tu
pourras me traiter de tous les noms : il n’est plus là. Mais tu as Liam,
maintenant. Est-ce que tu veux vraiment le laisser partir ?
Elle soupire.
Moi, mon énervement redouble.
— Est-ce que tu réalises à quel point cette histoire est dingue ? C’est
tellement malsain que je n’arrive même pas à comprendre. J’ai épousé Aaron
après le lycée, je l’ai suivi partout, j’ai supporté les missions, les périodes
d’entraînement… Il finit par quitter la marine, va travailler pour Jackson et saute
quelqu’un d’autre, alors que je suis enceinte. Ah, mais attends, ce n’est pas fini !
Il part et trouve le moyen de se faire tuer. Trop cool ! Mais ça continue, parce
que ça ne serait pas drôle, sinon. Devine quoi ? Je tombe amoureuse de son
meilleur ami !
Quel cauchemar !
— Amoureuse, tu as dit ?
— Oui, amoureuse.
Reanell m’inspecte malicieusement, tout en prenant une gorgée de café.
— Je ne… Je ne voulais pas dire…, je bégaye, mais les mots se coincent
dans ma gorge.
— Papapapapa ! piaille Aarabelle en jetant sa sucette.
— Mamamamama, je lui réponds pour lui apprendre à m’appeler.
Elle rit et me tend les bras. Je la soulève et la prends contre moi.
— Tu vas vouloir me contredire, mais on sait toutes les deux que ça marche
entre Liam et toi, il y a quelque chose de fort.
— Je ne vois pas en quoi on peut dire que ça marche, on s’est juste
embrassés quelques fois…
Je fais danser Aara sur mes genoux ; elle me regarde en riant, et je sens
l’amour que j’ai pour elle me remplir et m’apaiser un peu.
— Peut-être que ça ne me regarde pas, mais je l’aime bien, Liam. Il est
différent d’Aaron. Tu te souviens de vous deux comme d’un couple heureux,
mais est-ce que tu te souviens de toutes les difficultés ? Les soirs où il se
comportait en con égoïste, où il s’énervait pour un rien ? Et quand il sortait dans
les bars avec Quinn et les autres, et ne rentrait pas ?
— Nous n’avons jamais été un couple parfait, mais les difficultés nous
rendaient plus unis, dis-je pour me défendre, tout en sachant que je n’ai pas
d’argument.
Rea a raison, Aaron n’était pas toujours gentil, et il y a eu de nombreuses
fois où j’ai douté de notre couple. La guerre change un homme. Elle peut
assombrir et rendre cynique un cœur autrefois léger. Il avait été légèrement
blessé pendant la fusillade qui avait décimé son équipe en Irak, et cette perte
l’avait durablement affecté. Après cette mission, il n’était plus le même. Je lui ai
laissé du temps, de l’espace, pour se reconstruire. Honnêtement ? Quand il a
décidé de quitter la marine, les choses n’allaient pas fort depuis un moment déjà.
Il était nerveux et, quand je suis tombée enceinte, une partie de lui m’a échappé
complètement. Il n’était pas heureux, mais faisait comme si. J’imagine que j’ai
beaucoup fait semblant aussi. Je pensais qu’en évitant d’évoquer les problèmes
ils finiraient par disparaître.
— Je sais que ce n’est pas facile, poursuit Reanell, mais donne-toi un peu de
temps.
— Liam est parti, hier soir, Rea ! Je me suis jetée sur lui, l’ai supplié de
coucher avec moi, mais il m’a dit non et il est parti.
Elle souffle et détourne le regard, clairement exaspérée.
— Tu voulais vraiment te le taper la nuit où tu as découvert que ton mari
avait une liaison ? C’est de ça que tu veux te souvenir ? Je pense que c’est un
sacré héros pour t’avoir dit non !
Elle ne hausse jamais la voix avec moi, d’habitude, mais là, je sens qu’elle a
envie de m’engueuler.
— Ne me juge pas, Rea.
Elle ouvre grands les yeux, et sa mâchoire en tombe.
— Tu es conne ou tu le fais exprès ? Je ne t’ai jamais jugée, Natalie. Jamais.
Tu n’as même pas idée ! Et tu es une sacrée connasse de me dire ça.
— Cool, merci.
Soudain, mon téléphone sonne. Le numéro de Liam s’affiche.
— Salut, dis-je en décrochant.
— Salut, je voulais savoir comment tu vas.
Il est toujours préoccupé à mon sujet, apparemment.
— Je suis… Je ne sais pas, en fait. Je suis au café avec Reanell.
— On devrait parler, Lee. Tu veux qu’on se voie ?
Je soupire.
— Je ne sais pas. Je ne peux pas supporter grand-chose, aujourd’hui.
Il ne répond pas.
— Liam ?
— Je suis là. Tu me diras quand tu auras décidé, alors.
— D’accord.
Je raccroche. Reanell me regarde avec un air entendu, mais ne dit rien.
— Ne me regarde pas comme ça. Je n’ai pas assez d’énergie pour tout le
monde dans une seule journée.
Aarabelle réclame beaucoup d’attention, et c’est elle que je choisis. Je suis
maman d’abord et par-dessus tout. Je dois décider si je suis prête à aimer
quelqu’un de nouveau et si c’est Liam. Ce ne serait pas juste pour tous les deux
d’aller trop loin tout de suite et de décider plus tard si ça marche ou pas.
— Tu sais qu’il était là, ce matin ? me dit Reanell en croisant les bras sur la
poitrine.
— Tu veux dire, à la maison ?
— Oui. Il dormait sur ton canapé. Il est revenu. Il est resté auprès de toi,
même si tu l’avais fait fuir.
— Je ne… Mais… Pourquoi ?
— Pourquoi ? s’exclame-t-elle en levant les bras et les yeux au ciel. Mais
parce qu’il t’aime ! Il était inquiet pour toi, alors il est revenu au milieu de la nuit
pour vérifier que tu allais bien. Et il s’est endormi sur ton canapé. Mais la raison
pour laquelle tu es une connasse…, ajoute-t-elle en faisant une pause pour me
jeter un regard sévère, c’est qu’il est parti avant que tu puisses le voir. Il aurait
pu rester et te forcer à lui parler, mais il a été généreux et il est parti. Il ne voulait
même pas que je te le dise. Alors ouais, t’es une connasse.
Dans ma tête un petit ouragan se déclenche : Liam est revenu, même après
que je me suis ridiculisée.
— Pourquoi est-ce que c’est si compliqué ?
J’interroge le ciel bleu au-dessus de moi, renversant la tête en arrière et
espérant une réponse divine.
Elle pouffe.
— Je pense que tu devrais réfléchir à ce que je t’ai dit : est-ce que tu as
l’intention de foutre cette histoire en l’air ?
C’est à moi de décider, en effet. Si Liam et moi ne pouvons rien faire à cause
de tous mes problèmes, soit. Mais il a toujours été présent, même de loin. Il a
pris soin de moi quand j’étais malade, quand Aara était à l’hôpital. Il m’a aidée à
me reconstruire, alors même que je ne voulais pas admettre que j’étais détruite.
Il a soigné mes fêlures.
— Tu pourrais surveiller Aarabelle ? Je dois réparer quelque chose.
Reanell étend le bras au-dessus de la table et me prend la main, comme si
elle savait d’avance ce que j’allais lui dire.
— Je pense que tu devrais y aller maintenant.
Elle me prend Aarabelle des bras et me fait un signe.
— Allez, file !
J’attrape mes clés et monte dans ma voiture. Il est temps de voir si nous
avons une chance.
28

Il est revenu.
Je ne cesse de me le répéter, parce que cela me paraît impossible. Chaque
fois que je pense l’avoir éloigné de moi, Liam fait quelque chose qui me
surprend. Je cherche ce que je vais bien pouvoir lui dire en arrivant chez lui. Je
me pose beaucoup de questions. Il est l’homme que je veux, mais j’ai besoin
qu’il me guide dans cette relation. Mon cœur est en miettes à nouveau, et j’ai
besoin qu’il me prouve qu’il peut en prendre soin.
Il ne vit qu’à quelques kilomètres de chez moi, mais j’aimerais qu’il habite
plus loin, parce que je n’ai toujours pas trouvé comment aborder la question avec
lui. Les mots s’entrechoquent dans ma tête : « Pardon, j’aurais voulu que les
choses se passent autrement, j’ai envie de toi, je suis nulle. »
Je ne sais pas ce qui est le plus vrai, tout peut-être. Car oui, je suis nulle, et
oui, j’ai envie de lui — tellement envie ! J’aimerais que cette situation n’ait
jamais existé, et je suis désolée que nous en soyons là.
Je me gare en essayant de reprendre mes esprits. Je sais deux choses. Primo,
je tiens énormément à lui. Deuzio, je vais devoir surmonter tout ça.
Les quelques mètres qui me séparent de sa porte d’entrée me semblent
infinis, mais peut-être que je marche plus lentement que d’habitude.
Je frappe. Il m’ouvre, vêtu d’un jean et d’un T-shirt bleu marine, son bonnet
marron sur la tête. Il s’appuie contre le chambranle.
— Salut.
— Salut, Liam… Je peux entrer ?
Il ouvre la porte et me laisse passer devant lui. Maintenant, il faut que je dise
quelque chose. Merde.
Je fais quelques pas en regardant autour de moi, et il me suit. Son
appartement est un grand espace moderne et quasiment vide. Un studio de
garçon classique, sans déco, mais avec le plus grand écran de télé que j’aie
jamais vu.
Je reste plantée au milieu de la pièce, tandis qu’il s’assoit sur le canapé.
— Je suis surpris de te voir ici.
— Si tu avais prévu autre chose, je…
— Ça n’a aucune importance.
Je rassemble mes cheveux derrière mes oreilles, tout en cherchant par où
commencer.
— Ça risque d’être un peu long, mais j’ai besoin de te parler.
Il hoche la tête et m’accorde toute son attention.
— Je suis désolée de m’être jetée sur toi de cette façon. Ce n’était pas
correct vis-à-vis de toi ni de ce qu’on a partagé jusqu’à présent. Je tiens trop à toi
pour être aussi futile… En même temps, toi seul pouvais me faire oublier cette
sale histoire. J’ai été égoïste et je m’en veux. Quand tu es parti, je me suis mise à
boire. Je ne cessais pas de revoir ton regard, au moment où je t’ai supplié. Je
comprendrai, si tu ne veux plus être avec moi ou si tu n’as plus envie de m…
— N’y pense même pas ! Ne me dis pas que je n’ai pas envie de toi. C’est
faux. J’ai envie de toi comme un fou. Tous les jours, j’ai envie de toi !
Sa voix est rauque et coupante comme une lame de rasoir.
Je me sens rougir, et mon cœur s’affole.
— OK, je veux juste dire que je n’aurais pas dû insister pour coucher avec
toi, hier soir.
— Écoute, s’il n’y avait pas eu toute cette merde et si tu avais eu envie
qu’on aille plus loin, tous les deux, je t’aurais suivie avec joie. Tu peux me
croire, il n’y a rien qui me fasse plus envie que de te toucher, mais pas parce que
tu veux te sortir Aaron de la tête. Je veux que ce soit parce que tu me désires,
parce que tu as envie d’être dans mes bras et nulle part ailleurs.
Il a raison, mais tellement tort aussi…
— Je veux être avec toi, Liam. Il y a quelque chose de beau entre nous, et je
ne veux pas le perdre. Même si tu avais dit oui, hier, ça n’aurait pas été
uniquement pour me changer les idées.
— Si, c’est exactement ce que ça aurait été. Soyons honnêtes, Lee, parce
que, si on commence à se mentir, on n’a aucune chance.
Il se lève du canapé et s’approche de moi.
La peur de le perdre commence à grandir en moi.
— Je ne sais plus comment avancer. J’ai même l’impression d’avoir fait un
bond en arrière. J’ai envie de te faire confiance, mais j’ai l’impression que cette
histoire a détruit ce que nous avions déjà construit. Comment peux-tu avoir
envie de moi en sachant ça ?
— Natalie, me dit-il doucement en caressant mon visage, je suis tombé
amoureux de toi et j’adore Aarabelle. Je ne te quitterai pas, à moins que tu me
dises que tu ne veux plus me voir. Je suis las de me battre contre moi-même et
contre les sentiments que j’éprouve pour toi. J’ai envie de toi. Les coucheries
d’Aaron n’ont rien à voir avec nous.
— Mais ça nous affecte.
— Seulement si tu le décides. Regarde, chaque parcelle de moi lutte pour ne
pas te toucher ! J’ai vraiment l’impression d’être le salaud de l’histoire. Tu étais
sa femme, bordel !
Il laisse retomber sa main.
— Oui, mais apparemment ça lui était égal…, dis-je en lui reprenant la main
et en entremêlant mes doigts aux siens. Je reste quand même en colère et blessée.
Aaron et moi n’étions pas un couple modèle, certes, mais je ne pensais pas qu’il
était capable de me tromper.
— Est-ce que tu t’étais doutée de quelque chose ?
— Non. Je veux dire… On se disputait, mais j’étais enfin tombée enceinte.
On essayait depuis plus de un an d’avoir un bébé et on ne pouvait passer la nuit
ensemble qu’à certaines périodes, alors, faire l’amour était presque devenu une
tâche pénible, mais je pensais qu’on agissait pour le mieux.
» La question de l’infertilité pesait très lourd entre nous. Aaron remettait en
cause sa virilité et, moi, je me demandais si j’étais vraiment faite pour être mère.
Malgré ça, on essayait de rester unis. Il n’était pas plus distant que d’habitude, et
je n’ai rien soupçonné.
— J’aimerais pouvoir tout effacer de ta mémoire, mais c’est impossible.
Vous étiez mariés.
Je hoche la tête en signe de compréhension. Liam ne connaissait de notre
mariage que ce que nous voulions bien en montrer : un couple heureux et uni
depuis le lycée. Mais beaucoup d’aspects de notre relation n’allaient pas de soi.
Bien sûr, je l’aimais et, s’il était vivant, nous serions toujours ensemble, ou du
moins en train d’avancer de notre mieux. Mais il n’est plus là, et j’ai Liam dans
ma vie.
— D’une certaine manière, ça m’a ouvert les yeux sur la vie que je menais
réellement.
— C’est-à-dire ?
— Tu veux vraiment que je te parle de ça ? Des bons et des mauvais côtés de
mon mariage avec ton meilleur ami ?
Je le lui demande, parce que ça me semble déplacé de l’évoquer avec lui. Je
suis sûre qu’Aaron lui confiait des choses à mon sujet et, maintenant, je me
mettrais à lui raconter ma vie de couple ?
— Je ne peux pas dire que ça m’enchante mais, si on refuse d’affronter les
difficultés, on n’arrivera à rien. C’est très dur pour moi parce que Aaron était
mon meilleur ami. J’étais prêt à mourir pour lui et j’ai vraiment eu l’impression
d’être un salaud, quand notre relation a commencé à évoluer.
Il joue avec mes doigts, et nous nous asseyons sur le canapé pour poursuivre
la conversation.
— Tu te trouves dans la zone interdite, Lee. On n’a pas le droit de toucher
aux femmes des autres, c’est la règle. Mais Aaron est mort, et je ne sais pas ce
qui s’est passé pour nous.
— Je ressens le même conflit intérieur. Je t’ai toujours vu comme son ami.
Je me souviens de l’époque où vous étiez en formation spéciale et que j’ai cousu
vos écussons et peint vos casques. J’ai essayé de résister, quand mes sentiments
ont commencé à changer. Tu veux savoir ce qui m’énerve le plus ?
— Quoi ?
— Tout ce temps…
Je m’arrête et détourne les yeux, mais Liam reprend mon menton et ramène
mon visage vers lui. Il me regarde tendrement, même si son air est grave.
— N’aie pas peur. Dis-moi.
Ma vue se brouille, et les mots me brûlent la langue.
— J’ai été tellement aveugle ! J’ai fait semblant de ne pas voir tout ce qui
n’allait pas et j’ai placé Aaron sur un piédestal. Partant de là, je ne pouvais rien
lui reprocher. Quand je lui ai dit que j’étais enceinte, il a haussé les épaules et il
est parti. J’avais oublié ça jusqu’à la nuit dernière. Je voulais tant le voir comme
un mari parfait et oublier que nous n’étions pas toujours heureux. Mais la vie
était agréable, alors… Je me sens tellement idiote !
Il me caresse la joue avec son pouce. Je ferme les yeux et pose les mains sur
sa poitrine. Je me laisse aller contre lui, et il me prend dans ses bras.
— Tu n’es pas une idiote.
Je laisse échapper un petit rire sarcastique.
— Ah non, tu crois ? Mon mari me trompait alors que j’étais enceinte. J’ai
passé des mois à pleurer la mort d’un mec qui prévoyait peut-être de me quitter !
Ma vie de couple était bâtie sur un mensonge.
— Une part de moi voudrait dire que c’était un connard de première et que
tu es bien mieux avec moi. Je ne te tromperai jamais et je voudrais que tu ne
perdes plus une minute à penser à lui.
Il soupire avant de poursuivre :
— Une autre part a envie de le défendre. Mais je ne lui pardonnerai pas ce
qu’il a fait… C’était une connerie monumentale.
— C’est bien ce qui m’inquiète… Est-ce que tu penses qu’Aaron sera
toujours entre nous ?
— Je ne sais pas. À toi de me le dire…
Il se penche doucement et m’embrasse. Il me caresse les lèvres de sa langue,
puis se recule légèrement. Il attend que j’ouvre les yeux, mais la tension que je
sens monter entre nous me coupe le souffle et m’en rend incapable.
— Est-ce que tu voudrais qu’il soit là, à ma place ? demande-t-il. Est-ce que
tu voudrais être dans ses bras à l’instant, sa bouche sur la tienne ?
Je l’entends me parler, mais j’ai du mal à me concentrer. Quand ses lèvres
me touchent, il n’y a plus que lui et moi. Il s’arrête, attend ma réponse… Je fais
« non » de la tête.
— C’est une réponse timide, ça.
— À l’instant, je ne pense à personne d’autre, dis-je en effleurant sa bouche
de mes lèvres.
Nous jouons un peu. Il tourne son visage à droite, à gauche, contre le mien,
effleurant mes lèvres à chaque fois.
— Ce n’est pas ce que je t’ai demandé.
— Je ne sais pas comment te répondre autrement, Liam. Je suis avec toi, ici
et maintenant. Je suis dans tes bras et j’aime y être.
La tension est toujours palpable. Comme il ne se calme pas, j’ajoute :
— Il n’a pas à être entre nous, il n’y a que toi et moi.
— Je ne veux pas te perdre. Et j’ai peur.
Je sens sa sincérité dans chacun des mots qu’il prononce. Il se laisse aller en
arrière sur le canapé en m’attirant contre lui. Je suis étendue contre sa poitrine,
nos doigts entremêlés.
— Je suis amoureux de toi, Natalie.
Je sens que son cœur bat plus vite. Je me redresse pour le regarder, et il
ajoute :
— Si je ne suis pas encore aussi important pour toi, sache que tu n’es pas la
seule à avoir quelque chose à perdre. Je n’attends pas que tu me répondes. Je
veux seulement que tu le saches.
Je sens pourtant qu’il attend de moi une réaction. Aussi effrayée que je sois
d’être à nouveau blessée, je sais que je ne suis pas seule.
— Je suis amoureuse de toi aussi. Mais je ne sais pas si j’en ai le droit.
Je vois dans son regard qu’il comprend. Il me ramène tendrement contre lui
et me caresse le dos. Nous avons beaucoup d’obstacles à surmonter. Mais je me
sens en sécurité. Ses bras m’entourent et me protègent, et j’essaye de me
rappeler la dernière fois que j’ai éprouvé cela.
Aaron et moi nous sommes mariés si jeunes, mais nous avons eu un beau
mariage. Il était souvent parti, et c’était dur, mais ses absences rendaient nos
retrouvailles d’autant plus douces. Il avait un fort caractère, sans être violent ou
excessif. La plupart du temps, c’était moi qui envoyais les objets à travers la
pièce. Il m’a offert une vie confortable, et je m’en suis satisfaite. Et puis, il a
commencé à devenir plus distant, un peu agressif, dès que je lui posais des
questions sur ses missions sur le terrain. Ensuite, notre difficulté à avoir un
enfant, le syndrome de stress post-traumatique et son envie de quitter les Forces
spéciales ont fini par miner notre couple. Il passait des heures dans le garage à
bricoler sur sa voiture et sortait avec les gars ou allait directement se coucher. Je
me suis mis des œillères et j’ai pensé, en tombant enceinte, que notre bébé
aiderait à arranger les choses. Mais les seuls moments où Aaron se montrait
joyeux, c’était quand il y avait du monde autour de nous.
D’où mes questions à propos de Liam. Est-ce que je fais bien d’entreprendre
une relation avec lui, en étant consciente des risques potentiels. Mais je suis faite
pour ça. Je suis une femme de militaire. Je connais cette vie, avec ses joies et ses
difficultés. Je sais que je peux supporter les déploiements et tout ce qui va avec.
Seulement, pourrais-je supporter de le perdre, lui aussi ? Cet amour a un prix.
— À quoi tu penses ? Je sens que tu es tendue, me demande-t-il, brisant le
silence.
Ses yeux brillent, et je lui souris tristement.
— Je pense à tout ça. L’amour, la mort, la tromperie… Le plus dur, c’est de
ne pas avoir de réponses.
— Tu voudrais parler à Brittany ? Est-ce que ça t’aiderait ?
— Je ne sais pas. Je crois plutôt que j’ai envie de tout oublier et de
considérer qu’elle a raconté n’importe quoi. Est-ce que c’est vraiment
important ?
Liam m’embrasse sur le front et pousse un profond soupir.
— Et maintenant ?
Il m’attrape et me hisse au-dessus de lui, nos visages l’un en face de l’autre.
— À nous de décider. À toi. Parce que je suis ici avec toi, mais je veux être
certain que, toi, tu n’es pas avec lui…
Je caresse son torse, la tête posée sur son épaule.
— Je suis avec toi, Liam.
Alors il se redresse si rapidement que je n’ai pas le temps de comprendre ce
qui se passe. Il m’allonge sur le dos, et je me retrouve sous lui. Je sens tout mon
corps se réchauffer au contact du sien.
— Liam…
— Dis-moi quand tu voudras que j’arrête, Lee.
Je ne sais pas si j’en serai capable. J’espère qu’il a plus de retenue que moi.
29

Ses doigts effleurent mon ventre au-dessus de ma ceinture et je frissonne,


anticipant ses gestes. Son regard plonge dans le mien. Je ne parle pas, ne bouge
plus, mais tout en moi lui donne la permission. Il sait comment lire en moi. Peu
seraient capables de me comprendre aussi bien. C’est à la fois un don et une
malédiction.
Il frôle ma peau du bout des doigts, provoquant des vagues de désir, alors
qu’il remonte doucement sur mon corps. Il caresse mes côtes, le contour de mes
seins.
— Dis-moi si je vais trop loin, Lee.
— Pas assez loin.
Il gémit et caresse de sa langue le bord de mon oreille. Je me cambre de
plaisir quand il passe la main sous mon soutien-gorge et, lorsqu’il pince mon
téton, je manque de tomber du canapé.
— Tu es parfaite, me dit-il en continuant de me caresser, tandis que mes
seins durcissent sous ses doigts.
À mon tour, je glisse les mains sous son T-shirt que je repousse vers le haut.
Liam finit de l’enlever. Je colle aussitôt les paumes sur sa peau, suis du doigt son
tatouage : Dulce bellum inexpertis. J’en retrace les lettres, et il se cambre.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Il m’embrasse dans le cou, puis me regarde, et ses yeux s’assombrissent.
— La guerre est douce pour ceux qui ne l’ont pas connue.
— Je suis désolée, je sais que tu as perdu beaucoup d’amis.
— J’ai gagné aussi. La guerre nous enlève, nous vole tant de choses ! Mais,
si on lui en laisse la possibilité, elle peut aussi nous sauver. Le fait que tu sois là,
dans mes bras, c’est la preuve que la victoire vaut parfois la peine d’avoir lutté.
Il se penche à nouveau sur moi. À chaque souffle qui passe entre nous, c’est
comme si nous nous redonnions la vie l’un à l’autre. La guerre nous a pris
beaucoup. Liam a perdu un nombre incalculable d’amis et a dû affronter ses
propres démons.
— Je ne devrais pas éprouver ça, dis-je, alors qu’il m’enlève les cheveux de
devant la figure.
— Qu’est-ce que tu éprouves ? Raconte-moi.
Je ferme les yeux et sens sa main redescendre sous mon chemisier. Je
m’abandonne à ses caresses et laisse mes sensations prendre le pas sur mes
pensées.
— Tu as des mains puissantes mais, quand tu me touches, tu es si tendre…
Ses pouces caressent mes tétons, et je soupire.
— Quand tu me caresses comme ça…
Il recommence.
— C’est agréable ?
— Trop, dis-je, tandis que sa main recouvre mon sein et qu’il le presse
doucement.
— Est-ce que tu veux que je continue de te caresser ?
— S’il te plaît…
Ma voix est emplie de désir.
Il s’écarte de moi pour m’enlever mon chemisier. Il a les yeux brillants en
regardant mon corps. Je me sens belle.
Il laisse échapper un murmure de satisfaction.
— Tu es parfaite.
Il descend les bretelles de mon soutien-gorge et attend. J’en défais l’attache,
mais le laisse en place.
Aaron a été mon premier et mon seul amant ; personne d’autre ne m’a
encore jamais vue dénudée. Liam semble comprendre mon hésitation. Il revient
se placer au-dessus de moi, colle sa bouche contre la mienne et m’embrasse avec
avidité. Je lui enlève son bonnet pour glisser les doigts dans ses cheveux. C’est si
fort que j’ai l’impression que toutes mes cellules sont en feu ! Je brûle de désir et
je m’oublie à nouveau. Il n’y a plus que lui et moi.
J’attrape ses fesses, et son corps vient écraser le mien. Je sens son érection
entre mes cuisses, et mon cœur commence à s’emballer. Il m’enlève mon
soutien-gorge et me couvre de son torse.
— Je vais te sucer les seins, Natalie. Est-ce que tu en as envie ?
Je fonds, je gémis… Il passe alors la main dans mon dos et se retourne, me
ramenant au-dessus de lui. Nos poitrines sont toujours collées l’une à l’autre. Je
sens le renflement de son pantalon contre mon sexe.
Il me regarde dans les yeux.
— Est-ce que tu veux que je m’arrête ?
Il n’y a pas d’hésitation ni de précipitation dans sa voix. Il a envie de moi,
mais ne veut pas me pousser trop loin.
— Ne t’arrête pas.
Ses mains parcourent mon dos avec une grande douceur. Je n’ai plus mal. Je
me sens vivante et désirée. Mon cœur bat comme un fou, et mon bas-ventre se
contracte à m’en faire mal.
Liam m’étend à nouveau délicatement sur le dos, ne me quittant pas des
yeux, et commence à tracer des petits cercles avec la langue autour de mes
tétons ; ses caresses sont si douces et généreuses. Sa bouche va ensuite chercher
l’autre sein, et je remue les hanches pour me frotter à lui.
— J’aime ta peau, Lee.
Il se redresse et me regarde, les yeux pétillants. Je devrais avoir le réflexe de
me couvrir, mais son regard me rassure. J’effleure son torse du bout des doigts, il
reprend ses baisers, ses caresses, et je bouge à nouveau contre lui. C’est si bon…
— Liam…
— Dis-moi d’arrêter ou je vais bientôt ne plus pouvoir me contrôler…
— Embrasse-moi.
J’ordonne, et il s’exécute. Je pose la main sur son cœur, alors que sa bouche
prend possession de la mienne. Je le sens vivant, réel et tellement bon… Ses
lèvres n’ont jamais touché celles de Brittany.
À cet instant, je ne veux être nulle part ailleurs que dans ses bras.
Nous interrompos notre baiser mais restons allongés l’un en face de l’autre.
— Je ne penserai jamais que tu m’es acquise, m’assure-t-il, interrompant
notre baiser. Je n’irai jamais avec une autre femme. Je ne suis qu’à toi.
Les larmes me montent aux yeux.
— Je ne suis pas prête à envisager l’avenir, mais en ce moment je suis à toi.
J’ai envie de me donner à toi tout entière, quand il n’y aura plus que nous.
— Hé ! mais qu’est-ce qui te fait penser que je m’offre à toi ? me dit-il avec
malice.
L’atmosphère passe soudain du désir au jeu.
— Oh ? Je pensais que si je voulais t’avoir j’y avais droit.
Il me serre contre lui, et je l’embrasse dans le cou.
— Parce que tu crois que je suis un mec facile ?
J’éclate de rire, et il couvre mon visage de baisers.
— Jamais. Rien n’est facile chez toi.
— Oui, bon, sauf mon corps de rêve… Je veux dire, c’est facile pour les
yeux.
— L’arrogance n’est pas sexy du tout, mon cher !
Je le taquine, et ses doigts dessinent des courbes dans mon dos.
— Moi, je te trouve très sexy, dit-il en ramenant les paumes sur mes seins.
Je l’embrasse dans le cou.
— Ah oui ?
— Tu veux que je te le montre avec ma bouche ?
Il effleure mon épaule, et ce simple geste suffit à rallumer le désir.
Hélas, mon téléphone se met à vibrer, brisant ce moment. J’étends le bras en
grommelant pour attraper mon sac. Liam se rassoit et me regarde avec un petit
sourire fier.
C’est un texto de Reanell.
— Merde ! Je dois y aller. Aarabelle s’impatiente, et Rea doit partir.
Je récupère mon soutien-gorge, mais Liam me l’ôte des mains.
— Hé, j’en ai besoin !
— Je ne crois pas que tu veuilles quitter la maison comme ça. Je n’ai aucune
envie de partir. Je veux rester ici avec lui. C’est la première fois que je me sens
vraiment heureuse et entière. Quand il me regarde, je me sens belle et désirée.
Mais il n’y a aucune concession dans ses yeux. Alors je me penche sur lui, je
l’embrasse et attrape son T-shirt que j’enfile rapidement.
— Garde le soutif, moi, je porterai tes vêtements.
Il se lève et fait un pas vers moi.
— Je file prendre la douche la plus froide de ma vie et je vais essayer de ne
pas penser que tu portes mes fringues, que tu te balades chez toi toute nue dans
mon T-shirt et que tu sens mon eau de toilette.
Je recule et récupère mon sac.
— Tu auras peut-être besoin de deux douches.
Je lui fais un clin d’œil, j’ouvre la porte, puis je le regarde par-dessus mon
épaule.
— Tu sais, je pourrais même dormir dedans…
Je l’entends gémir alors que je m’échappe en refermant la porte derrière moi.
Je réalise soudain que, durant tout le temps que j’ai passé dans ses bras, je
n’ai pas pensé une seconde à Aaron. Ou presque.
30

Liam

— Dempsey, dans mon bureau, tout de suite.


Le commandant Hansen m’appelle, et je me lève d’un bond. Qu’est-ce que
j’ai fait, cette fois ?
— Monsieur, dis-je en arrivant devant son bureau.
— Assieds-toi, me dit-il en m’indiquant le fauteuil.
C’est le genre d’officier sous le commandement duquel tout le monde
voudrait faire son service. Il est juste et ne se considère pas au-dessus des autres.
C’est un meneur d’hommes qu’on a envie de suivre.
— Ma femme est une véritable chieuse. Elle se mêle de tout et, la plupart du
temps, j’arrive à supporter ses histoires. Mais avec Natalie, c’est différent.
Gilcher a servi sous mes ordres pendant six ans. Je le connaissais très bien ; il
faisait partie de la famille. Si je t’appelle ici, ce n’est pas pour te parler de
supérieur à subordonné, mais d’homme à homme.
Je hoche la tête respectueusement et me retiens de répondre. Ce qui se passe
entre Natalie et moi ne regarde personne. La soirée au bar, qui devait représenter
un pas en avant dans notre histoire, a fini en désastre à cause d’une pétasse.
— Je suis sûr que tu te fous de ce que je vais te dire et, honnêtement, ça
m’est égal. Mais je tiens beaucoup à Lee et à Aarabelle. En plus de ça, Rea est
inquiète et elle me pourrit la vie, quand elle est comme ça. Alors, si tu as besoin
de prendre quelques jours pour passer du temps avec elles, vas-y.
Bon. Ce n’était pas ce à quoi je m’attendais…
J’imaginais me faire sermonner et l’entendre m’ordonner : « Ne t’approche
pas d’elle ! » Auquel cas, j’aurais trouvé un moyen élégant et respectueux de lui
dire d’aller se faire foutre.
— Combien de temps ?
— Si tu veux poser un congé, je l’approuverai. Il n’y a rien d’urgent pendant
les deux prochaines semaines. Et la plupart d’entre vous vont partir avant l’heure
du déjeuner.
— Bien, monsieur, j’accepte. J’apprécie ce que vous faites.
Il regarde par la fenêtre en soupirant.
— Pendant des semaines, Natalie n’a pas ri, souri ou pleuré. Elle restait
assise toute la journée, prostrée. Reanell était avec elle pendant son
accouchement, et ce n’est qu’à la naissance d’Aarabelle qu’elle a pleuré. Elle est
ensuite redevenue morose pendant des semaines.
Il s’interrompt en se grattant le menton.
— Et puis, elle a recommencé à s’ouvrir, et je pense que cette ouverture
coïncide avec ton arrivée.
— Je ne croyais pas que j’avais quoi que ce soit à voir avec ça.
— Je ne sais pas non plus, mais c’est une intuition.
C’est la conversation la plus bizarre que j’aie jamais eue. Hansen se lève et
fait quelques pas.
— J’ai eu des doutes, en ce qui concerne Aaron, peu avant qu’il parte en
Afghanistan. Quant à Natalie, elle a préféré se souvenir d’une vie avec lui
différente de celle qu’elle menait.
Pour ma part, je n’ignorais pas qu’Aaron luttait pour aller de l’avant, avec
l’arrivée du bébé et tout ce que ça impliquait, mais jamais je n’aurais pensé qu’il
avait une maîtresse. On vivait chacun à un bout du pays et on ne se voyait plus
beaucoup, mais il ne m’avait jamais parlé d’une autre femme.
Je pense à Natalie, qui commence à se reconstruire, à la douceur et au goût
de sa peau, au temps que ça m’a pris de calmer mon érection, après son départ.
Je ne m’y attendais pas, mais elle s’est donnée à moi un peu plus que d’habitude.
J’ai dû me retenir à chaque instant de lui demander plus ; je n’étais même pas sûr
de pouvoir me contrôler, me rappeler que c’était à elle de décider. Elle mérite
que je sois patient.
— Je comprends, monsieur. Je vais avoir besoin de ces quelques jours.
— Je savais que je pouvais te faire confiance.
Il me tend la main.
— Commandant.
— On se voit à ton retour.
Je sors du bureau et commence à réfléchir à une stratégie, où Natalie ne
pourra plus se défiler. Je devrais peut-être utiliser une corde…

* * *

— Alors, vous êtes toujours ensemble ? me demande Quinn, tandis que nous
chargeons les poids sur les barres.
— Oui.
Je me mets en position pour les soulever. J’envisage de battre mon record, et
tout ce que cet idiot trouve à dire concerne Natalie. J’aligne les mains, mais
Quinn pousse vers le bas, de sorte que je ne peux plus bouger.
— Elle est d’accord ? Je veux dire… son mari, ton meilleur pote, se tapait
une autre fille, et elle accepte de sortir avec toi ?
— «Oui », c’est pourtant simple à comprendre ! On est ensemble. Aaron a
déconné, mais lui et moi sommes deux personnes différentes.
— Si tu le dis.
Il fait semblant de s’étrangler et retire sa main.
Il faut toujours qu’il commente. C’est agaçant, et je n’en peux plus de ses
conneries.
— Tu sais, tu n’as aucune leçon à me donner sur mes choix de vie. Si j’ai
envie d’être avec elle, si on est d’accord tous les deux là-dessus, qu’est-ce que ça
peut te foutre ?
Il recule en levant les mains au ciel.
— Je demande juste, mec.
Je me rassois, énervé.
— Quand tu vas baiser tout ce qui bouge, est-ce que je m’en mêle ? Tu as
baisé plus de filles que nous tous réunis, alors, ne commence pas à m’emmerder
au sujet de Lee !
Il s’approche de moi.
— Je ne dirai plus rien après ça : si tu lui fais du mal, je te détruis. Ce n’est
pas n’importe quelle nana, c’est la femme d’Aaron, putain, et elle a un enfant. Je
sais ce que c’est, une mère célibataire.
— Je ne suis pas stupide.
— Ah, le jury n’a pas encore pris sa décision là-dessus, me dit-il en me
tapant sur l’épaule, avant d’ajouter : je n’étais peut-être pas aussi proche
d’Aaron que toi, mais il était aussi mon ami. Je sais que tu n’es pas un bâtard. Je
veux juste être sûr que tu es bien conscient de ce que tu fais avant de t’engager
plus avant.
Il me regarde avec insistance et sérieux, puis reprend son air et ses bêtises
habituels :
— Et maintenant, essaye de soulever ça !
Je connais Quinn depuis longtemps, et c’est la première fois qu’il me parle
vraiment et si longtemps.
— Je n’ai pas l’intention de lui faire du mal, ne t’inquiète pas.
— C’est tout ce que je voulais savoir. Bon, on s’entraîne, là, ou tu veux un
massage dans le dos ?
— Crétin. On s’y met.
Je reprends position et me concentre sur l’exercice.
Après la séance, Quinn et moi décidons d’aller déjeuner. Il a assez de bon
sens pour ne pas évoquer à nouveau ma relation avec Lee. Nous parlons du
prochain déploiement. Nous allons travailler ensemble, mais chacun dirigera son
équipe.
— J’ai entendu dire que tu prenais tes congés ?
— Oui, je voudrais emmener Natalie et Aarabelle quelque part, mais je ne
sais pas encore où.
Je ris. J’ai retourné la question dans tous les sens pour trouver un endroit qui
lui plairait. Juste un espace pour respirer loin de toutes ces histoires et voir s’il y
a vraiment quelque chose entre nous ou si ce sont seulement les circonstances
qui nous ont poussés dans les bras l’un de l’autre.
— Pourquoi tu ne l’emmènerais pas dans ma maison au bord de l’océan ?
— Où ça ?
— Sur la côte, en Caroline du Nord. Je sais qu’elle vit près de la plage, mais
c’est une belle maison, et l’endroit est très dépaysant.
— Eh ben, mec !
Je me moque un peu de lui en reculant contre le dossier de ma chaise. Il est
la dernière personne à qui j’aurais pensé pour nous aider à changer d’air.
— Je t’ai expliqué, j’avais besoin d’être sûr. Mais, si tu tiens à elle et si tu
acceptes la gosse, tout est dit. Tiens…
Il détache une clé de son porte-clés.
— Prends-la. Allez-y ou pas, ça m’est égal. Je t’enverrai toutes les infos.
C’est à quelques heures de route, mais Corolla est vraiment super. J’ai vu des
chevaux sauvages une fois ou deux.
— Tu n’es pas si con que ça, finalement, dis-je en souriant et en mettant la
clé dans ma poche.
— Oui, mais c’est secret-défense.
— OK, le secret sera bien gardé avec moi… Jusqu’à ce que tu m’emmerdes.
Là, je le dirai à tout le monde.
— Ouais, c’est ça, et moi je dirai à tout le monde que tu n’as pas été foutu de
soulever la barre, aujourd’hui.
Maintenant, il ne me reste plus qu’à préparer mon sac et à convaincre
Natalie de partir avec moi.
Ça devrait être amusant.
31

Natalie

— Mamamamama…
Aarabelle babille encore et encore dans sa chaise. Elle grandit tellement
vite ! J’aimerais parfois mettre la vie sur pause pour capturer chaque instant avec
elle.
Elle se déplace toute seule, maintenant, et je dois lui courir après. En plus,
elle met tout à la bouche, et je suis prête à jurer qu’elle a un don pour choisir les
objets les plus petits qui soient.
— Mamamamama…
— Coucou, ma chérie.
Je lui souris en posant un autre Cheerio sur son plateau. J’ai tout minuté : le
temps qu’elle le mange, je peux laver un couvert. Avec un bébé, tout est une
histoire de timing.
Elle sourit à son tour en le prenant dans ses mains, et je retourne vite à
l’évier pour nettoyer mon assiette, avant qu’elle se remette à appeler.
Ce faisant, je vois Liam se garer dans l’allée et aussitôt j’ai des papillons
dans le ventre. Il me rend joyeuse. Cela ne fait que quelques jours qu’on ne s’est
pas vus, mais il m’a manqué.
Ce laps de temps m’a permis de faire le point sur ce que je ressentais. Je suis
toujours en colère, mais je ne laisserai pas les choix d’Aaron me pourrir la vie. Il
est mort. Il a fait des erreurs, et je dois composer avec. Mais il m’a donné
Aarabelle et, en un sens, il m’a aussi donné Liam. La vérité, c’est que je n’ai
aucun moyen de savoir s’il a eu ou non une liaison, je n’ai que la parole d’une
inconnue.
Il frappe, et Aarabelle recommence à s’agiter. On dirait que la minute du
Cheerio est passée.
— Entre, Liam !
— Ferme cette fichue porte, Lee, marmonne-t-il en entrant.
— Je vis dans le quartier le plus sûr et j’ai la voisine la plus bruyante du
monde qui campe sur sa terrasse. Je pense que Mme DeMatteo ne manquerait
pas de remarquer toute tentative d’intrusion et assommerait l’intrus avec un
bâton avant qu’il ait le temps d’entrer.
Liam pénètre dans la cuisine et se penche pour embrasser Aarabelle sur la
joue.
— Salut, beauté, dit-il avec un grand sourire auquel elle répond.
— Mamamama.
— Tu veux bien lui donner un Cheerio, s’il te plaît ?
Pendant qu’il lui donnera à manger, je pourrai finir toute ma vaisselle.
— Bien sûr, mais d’abord, embrasse-moi.
Aussitôt je me retourne, entoure sa nuque de mes bras et me suspends à son
cou.
— Hello, toi…
— Tu es très belle.
— Oh ! tu es très doux, aujourd’hui…
Je me hisse sur la pointe des pieds, alors qu’il se penche délicatement vers
mes lèvres.
La tension monte entre nous, et je savoure l’instant. Je n’ai pas ressenti ça
depuis si longtemps : un baiser qui me fasse tourner la tête et chavirer
complètement…
— J’aime être doux…
Il m’embrasse.
Je m’accroche à sa nuque, et il me serre contre lui en me faisant reculer
jusqu’au comptoir, où il se colle à moi avant d’interrompre notre baiser, me
laissant le souffle court.
— Mamamama, piaille Aarabelle depuis sa chaise, pour revenir au centre de
l’attention générale.
Je ris et repousse Liam pour donner un autre Cheerio à ma fille.
— Personne ne t’a oubliée, chipie…
Elle me fait son plus grand sourire, le nez légèrement froncé et les yeux
brillants. On ne peut pas s’empêcher de lui sourire en retour.
— J’ai eu une idée…, me dit Liam en passant les bras autour de ma taille.
— Ah oui ?
Il me fait pivoter vers lui.
— On est en période d’entraînement, ce qui signifie qu’on partira en mission
sous peu.
— J’avais compris.
Je sais comment ça fonctionne. Je pourrais faire semblant de ne pas savoir
mais, en tant qu’épouse d’un militaire des Forces spéciales, j’ai eu maintes fois
l’occasion de voir comment les choses s’organisent. Reste à voir comment je
vais supporter son départ. C’est l’une de mes plus grandes craintes ; je ne sais
pas si je pourrai m’y faire à nouveau.
— Hé, tu as confiance en moi ? me demande-t-il en me soulevant le menton.
Je le regarde dans les yeux. C’est bien la seule question que je n’ai pas à me
poser à son propos. Il n’a pas cessé de me prouver qu’il était digne de ma
confiance, au cours des derniers mois.
— Bien sûr que oui !
— OK, alors, monte dans ta chambre et prépare un sac de voyage pour
Aarabelle et toi.
— Quoi ?
Je m’écarte de lui et le regarde sans comprendre.
— Pour quelques jours, ajoute-t-il en me tournant joyeusement autour et en
m’embrassant sur le nez.
Puis il m’entraîne vers l’escalier.
— Liam, arrête !
— Arrh, je savais que tu allais faire des histoires.
— Mais évidemment que je vais faire des histoires ! Où est-ce que tu veux
nous emmener, d’abord ? J’ai du travail cette semaine, j’ai des choses à faire, je
te signale.
Tout se bouscule dans mon esprit, et je commence à sortir de mes gonds.
— Je ne peux pas partir comme ça en lâchant tout. J’ai des rendez-vous,
Aarabelle a une sortie avec d’autres enfants. Je veux dire, qu’est-ce que… ?
— Bon sang, femme, tu me fais confiance. Alors fais-moi confiance !
Il est debout contre le mur et je l’observe, les lèvres pincées.
— Allez ! Monte l’escalier !
— Ne m’appelle plus jamais « femme » et ne me donne pas d’ordres, c’est
clair ?
Il éclate de rire, et je ris avec lui. Puis il s’avance et m’attrape par les
hanches. Je me suspends à son cou, tandis qu’il m’enveloppe d’un regard plein
d’adoration.
— Arrête de me donner envie de toi à chaque seconde, Lee, et va faire ce
sac. Je veux qu’on parte loin d’ici, pour se libérer de toute cette merde et voir ce
qui se passe. Pas de fantômes. Pas de souvenirs. Seulement nous trois.
Mon cœur se dénoue un peu. Nous trois. Il n’était pas censé faire partie de ce
« nous trois », pourtant, nous en sommes là. Il ne pense pas qu’à moi, il pense
aussi à Aarabelle — même avec ses couches et ses bavoirs. Il ne demande pas à
m’emmener en week-end d’évasion pour mieux me séduire. Il est soucieux de
construire quelque chose de durable et inclut Aara dans ses projets.
— Tu sais vraiment comment gagner le cœur d’une fille, pas vrai,
Dempsey ? je le taquine, avant de me hisser sur la pointe des pieds pour
l’embrasser.
Il recule, me tenant toujours dans ses bras.
— Seulement le tien. C’est le seul qui m’intéresse.
Je pose la tête contre sa poitrine. J’aimerais m’y éterniser, les yeux fermés,
profitant de ces bras qui me protègent.
— Je prépare un sac pour quoi, exactement ?
— Quelques jours. Plutôt des vêtements de plage.
— De plage ? Sérieux ? Tu as vu ce qu’il y a juste derrière la maison ?
— Chut ! Va juste faire ce sac. Allez, dit-il en me donnant une claque sur les
fesses. Je m’occupe d’Aarabelle.
— Oh ! c’est très rassurant !
Je monte rapidement à l’étage, en espérant qu’il ne va pas me courir après,
ou peut-être que c’est ce que je souhaite, en fin de compte.
J’entre dans ma chambre légèrement étourdie.
Partir en vacances avec Liam…
C’est surréaliste — et complètement inattendu. Et merde, on va devoir
dormir ensemble ! Dormir… dans le même lit.
Je ne voudrais pas qu’il dorme sur le canapé, mais je ne sais pas si je suis
prête à dormir dans le même lit que lui. Nous avançons si lentement ! Mais
j’aimerais aller plus loin. J’ai envie de lui, lui de moi, et je suis sûre de mes
sentiments mais… Je n’ai jamais connu qu’Aaron et j’ai peur de ne pas être à la
hauteur.
La panique commence à me submerger et j’essaye de me concentrer.
J’anticipe beaucoup trop. Préparer le sac, c’est la seule chose à faire pour le
moment.
Je vais devoir me venger pour ça : les femmes ont besoin de plusieurs jours
pour préparer une valise, pas de quelques minutes. Et encore, quand elles savent
où elles vont ! J’essaye de dresser mentalement la liste des choses dont j’aurai
besoin pour Aarabelle et moi.
En faisant mes piles d’habits sur le lit, je me calme un peu. Des vêtements de
rechange au cas où, et le nécessaire de plage. Les sacs et valises sont dans
l’armoire d’Aaron, que j’ai laissée telle quelle depuis le jour où j’ai déchiré ses
vêtements. Je ne veux plus rien voir de tout ça, pourtant je dois l’ouvrir. Je
prends une grande inspiration et je tourne la poignée. Son odeur me prend au
nez, et je lutte pour ne pas pleurer.
— Pourquoi tu n’as rien dit, Aaron ? Je ne te laisserai pas me détruire. Mon
cœur était à toi, mais tu as décidé qu’il n’était pas assez bien pour toi, alors je le
reprends. Je t’aimerai toujours, mais je ne t’appartiens plus.
Je m’appuie contre le battant en espérant qu’il m’entend de là où il est. Je
laisse couler une larme et j’attrape la valise sur l’étagère du haut.
Quand je la pose par terre, je vois qu’un bout de papier est tombé sur le sol.
Hésitante, je me penche pour le prendre. Je le retourne, un peu effrayée de ce
que je vais trouver dessus, mais il n’y a que ces mots :
Je suis désolé.

De nouvelles questions surgissent.


— Désolé pour quoi, Aaron ? Ou pour qui ?
Je fais claquer la porte de l’armoire, et le bruit se répercute à travers la
chambre. Je m’adosse au battant, me laisse glisser au sol, jambes repliées, et me
mets à pleurer, la tête sur les genoux.
Un mariage qui disparaît, c’est toujours difficile. Devenir veuve et devoir
effacer ce mariage de ma vie, c’est la chose la plus dure qu’on puisse imaginer,
mais découvrir que ce mariage était un mensonge, c’est insurmontable.
— Natalie ? Est-ce que tout va bien ?
Liam me touche le bras, et je relève lentement la tête. Il porte Aarabelle dans
ses bras.
— Euh… Non. Oui. Je ne sais pas.
J’essaye de retenir mes larmes. Je ne veux pas qu’il me voie dans cet état. Il
est l’homme de ma vie, mais je suis encore en train de guérir d’Aaron, et ce n’est
pas juste pour nous deux.
— OK. Bon, faisons cette valise et on verra ça ensemble.
Il se redresse et me tend la main. J’y pose la mienne, et il m’aide à me
remettre debout.
Aarabelle commence à taper dans ses mains, et je ris.
— Tu veux partir en vacances, princesse ?
Elle crie comme si elle savait de quoi je lui parle, et je regarde Liam.
— Ensemble, dit-il en m’embrassant sur la tempe. Puis il change aussitôt de
ton pour ajouter :
— Ah, cette demoiselle a besoin qu’on lui change sa couche, et ce n’est pas
trop mon truc.
Je secoue la tête alors qu’il me tend Aarabelle.
— Pas question ! Tu as dit que tu t’occupais d’elle et, si on joue à être
« ensemble », tu vas aussi t’occuper des couches…
Je croise les bras et lui envoie mon plus beau sourire d’emmerdeuse.
— Tu devras me passer dessus, ma chérie.
Je lui tire la langue et j’observe comme il retient sa respiration, ses yeux qui
s’attardent sur ma langue et mes lèvres. Aarabelle sur un bras, il m’attire contre
lui.
Alors je lui chuchote à l’oreille :
— Pas de couches, pas de sexe.
Il râle un peu, puis sourit, résigné.
— Ah oui, et pas de corde, cette fois ! je lui lance, alors qu’il se dirige vers
la porte.
— Tu ne peux pas décider de tout !
Tandis qu’il s’éloigne, je l’entends dire à Aarabelle :
— Bon, alors où est le scotch de maman ?
32

— Et maintenant, tu veux bien me dire où on va ?


Je le lui demande pour la trentième fois. C’est si facile de le rendre fou.
— Si tu espères me contrarier, tu te fatigues pour rien, je suis très bien
entraîné.
Il place le bras derrière mon siège en ajoutant :
— Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Je suis un homme supérieur.
Je le regarde et cherche sur son visage un petit sourire qui m’indiquerait
qu’il plaisante, mais il ne sourit pas.
— Supérieurement stupide alors !
— Jalouse !
— De quoi ?
J’attends une réponse qui ne vient pas.
J’attends dix secondes.
Et plus longtemps.
Il conduit sans faire attention à moi. Aarabelle gazouille et joue dans son
siège à l’arrière.
Ce type va me rendre dingue !
— Liam !
Je hurle, et ça le fait rire. Ce qui m’énerve évidemment plus encore. Très
bien. Je peux jouer aussi.
Je m’enfonce dans mon siège, mets les pieds sur le tableau de bord et ferme
les yeux. Je sens son regard sur moi.
Oui, bien joué, ça va être drôle.
— Mon cœur ? appelle-t-il tout doucement.
— Hum ?
Je ne bouge pas d’un iota, gardant un air impassible, alors que je meurs
d’envie de sourire.
— Aurais-tu la gentillesse de retirer tes pieds de là, s’il te plaît ?
La demande est faite d’un ton poli ; je sens poindre cependant l’agacement
dans sa voix.
J’ouvre un œil.
— Oh ! merci, mais je suis parfaitement à l’aise.
— Tu ne voudrais pas perdre un pied, si on avait un accident. Je dis ça pour
toi…
Je laisse tomber la tête lourdement sur le côté et je hausse les épaules.
— Tu me porteras. Mais merci de t’inquiéter pour moi.
Je me mords l’intérieur des joues pour ne pas éclater de rire. J’ai
l’impression de sentir la fumée qui lui sort des oreilles.
— Lee.
— Liam ?
Je lui jette un coup d’œil évasif.
— Si je te dis où on va, tu enlèves tes pieds de mon bébé ?
Ah, la joie de la victoire ! C’est dur de trouver le point faible de certains
mecs, mais pour Liam c’est très simple : c’est sa voiture. Robin, comme il
l’appelle. Son trésor.
— Tu utilises des cordes avec Robin ?
Il esquisse un sourire, mais plisse les yeux.
— Natalie, tes pieds.
Je soulève légèrement les pieds du tableau de bord.
— Où est-ce qu’on va ?
Il est hors de question que je cède. D’abord, c’est trop drôle. Ensuite, ça me
stresse de ne pas savoir où nous allons, pour combien de temps et si oui ou non
je vais dormir avec lui. J’essaye de me relaxer, de me laisser aller, mais ce n’est
pas dans mon ADN. Tout le monde sait que je suis plutôt du genre à prendre le
taureau par les cornes et à agir. Je n’ai pas eu trop le choix, avec Aaron toujours
en déplacement.
— Tu veux vraiment savoir ? me demande-t-il en me prenant la main et en
mêlant ses doigts aux miens.
— Pas vraiment. J’aime bien t’embêter.
— Ah, les femmes…
— Ah, les hommes…
J’ôte mes pieds.
— Aara s’est endormie, fait-il remarquer en regardant dans le rétroviseur.
Je me retourne et je vois combien elle dort paisiblement. Sans souci. J’envie
cette sérénité. Je mentirais si je disais que partir loin de chez moi ne me fait pas
du bien. On a la sensation de laisser ses inquiétudes derrière soi.
— Merci pour tout ça, dis-je en lui serrant la main.
Il porte la mienne à ses lèvres et l’embrasse.
— Je suis content de ne pas avoir eu à t’attacher ni à te pousser dehors.
Essayons seulement de nous détendre et de voir ce qui vient.
— Je peux le faire.
Il rit.
— Je te croirai quand je le verrai.
— Quoi qu’il en soit, combien de jours de congé est-ce que je dois
demander ?
— J’ai déjà parlé à Muffin et Twilight. Tout est OK.
— Tu as fait ça ?
Je ne sais pas si j’ai envie de le frapper ou de l’embrasser. Il pense même à
mon travail ! Mais, hé, c’est mon boulot, et c’est quand même à moi de décider,
non ?
Je ne travaille pour Jackson que depuis quelques mois, mais j’aime ça. Je ne
veux pas risquer de perdre mon poste. Même si je doute qu’il me vire. En
quelques semaines, j’ai augmenté leurs effectifs et réduit leurs coûts dans
certains secteurs. J’ai pu utiliser quelques-uns de mes anciens contacts de
journaliste. À l’époque, je faisais beaucoup de reportages de guerre et
connaissais des personnes qui travaillaient dans des entreprises similaires.
— J’ai appelé Muff et je lui ai parlé de mon plan. Il a dit, je cite :
« Emmène-la aussi longtemps que tu veux. »
Il fait une pause pour mesurer son effet et ajoute :
— Alors, je t’emmène.
Je laisse échapper un long soupir.
Relaxe, profite, relaxe, profite.
— Je ne peux pas te dire plus que merci.
— C’est un début.
— Pourquoi est-ce que c’est si facile entre nous ?
Notre relation me donne l’impression qu’on a appuyé sur l’accélérateur. Elle
a pris du temps pour démarrer, parce que j’ai lutté contre mon attirance pour lui,
mais quand j’ai accepté tout s’est fait si naturellement.
Il me jette un regard en coin, les sourcils légèrement froncés.
— Euh… Facile ? Je ne sais pas si j’en dirais autant.
— Je veux dire… Être avec toi. C’est simple et sans effort. Comme s’il en
avait toujours été ainsi.
— Je pense que c’est parce que notre relation est juste. Tu voudrais que je
devienne difficile ? Parce que je peux.
J’éclate de rire et secoue la tête.
— Je suis sûre que tu peux ! Tu es déjà difficile, d’ailleurs, mais je parlais de
nous en tant que couple. Je me demande si c’est normal.
Il pose une main sur ma cuisse.
— Je ne me suis jamais senti aussi bien avec personne d’autre. Je pense que
c’est parce que nous avons longtemps été amis. Je te connais, et tu me connais. Il
n’y a pas eu de période de tâtonnements. Je t’aimais déjà avant que ça aille plus
loin, d’un amour différent. Tu étais une amie très proche, mais tu étais avec
Aaron, alors la question ne se posait pas. Ça ne signifie pas que je ne t’aurais pas
aidée.
Il fixe la route en réfléchissant.
— Je t’aimais aussi. Cela dit, je n’ai jamais pensé qu’on passerait un jour
tout notre temps ensemble. C’est nouveau pour moi, et je ne sais pas si c’est
comme ça que les choses se font : passer du statut d’amis à celui d’amoureux et
sentir que c’est juste.
J’attrape sa main et entremêle nos doigts.
— J’ai arrêté de ressentir de la culpabilité vis-à-vis de nous. Peut-être que
c’est pour ça, parce que c’est juste. Nous ne sommes pas deux étrangers qui se
sont rencontrés dans un bar. Je connais ta famille, tes amis, et j’aurais continué à
faire partie de ta vie, même si Aaron n’était pas mort.
— Je ne t’ai jamais regardée comme je te regarde aujourd’hui et je ne peux
pas te dire quand, exactement, les choses ont changé, mais je sais quand j’ai
décidé que c’était correct. À l’hôpital, après notre flirt, je me suis accordé le
droit d’éprouver des sentiments pour toi. Tu es faite pour moi, Natalie.
— Tu le penses vraiment ?
— Oui.
— Et pourquoi tu le penses ?
J’aime qu’on puisse passer de la gravité au rire en un clin d’œil.
Liam toussote ; peut-être que lui n’est pas fan de ces revirements.
— Je n’en sais absolument rien. Peut-être es-tu amoureuse de moi depuis des
années, au fond.
— Non, mais je t’ai toujours trouvé sexy, cela dit.
Il a un petit sourire satisfait et hoche la tête.
— Eh oui, tu as tiré le gros lot !
— Avoue… Toi aussi, tu me regardais.
Il tourne légèrement la tête vers moi pour me faire un sourire de beau gosse
à tomber par terre.
— Bien sûr, tu as toujours été très belle. Mais maintenant, tu es à moi, et je
vais t’avoir pour moi tout seul…
— Pas si vite ! Si ça se trouve, je vais rencontrer un bel étranger pendant ce
voyage, et il va m’enlever sur son yacht et me faire découvrir tout ce que je rate
avec toi…
Sa mâchoire se contracte légèrement. Les hommes dominateurs sont
décidément tous les mêmes.
— Je ferai la peau au premier mec qui essaye !
— Ouh, j’ai peur.
— Continue comme ça, femme, tu vas voir ce qui t’arrive, me prévient-il
avant de sourire.
Il prend l’autoroute en direction des côtes de Caroline du Nord. Je n’avais
pas remarqué où nous allions jusqu’à maintenant. Je savais qu’on allait vers le
sud, mais ça ne m’était pas venu à l’esprit qu’on irait vers l’une de mes plages
préférées.
— Pourquoi tu souris ? me demande-t-il.
— Parce que je suis heureuse. J’adore ces côtes.
— Ah, tu vois ? Je suis un homme supérieur.
Je le fais taire d’une claque légère sur le torse.
Nous traversons toutes les petites villes qui longent les côtes. Je regarde
défiler la multitude de boutiques et de restaurants. J’adore ma ville, le vieux
cœur de Virginia Beach, mais ces endroits sont tellement chaleureux. Ils
possèdent un charme fou, et on y expérimente la vie paisible des bords de mer.
Il y a beaucoup de tourisme chez moi, mais ces villes-là sont carrément
prises d’assaut par les touristes, l’été ; malgré tout, elles ont réussi à garder leur
authenticité.
Nous arrivons à Corolla, et je ferme les yeux pour mieux respirer l’air du
large. L’odeur mêlée de l’océan, du soleil et du sable… Je me sens chez moi.
Soudain, Liam se gare dans l’allée d’une des maisons les plus magnifiques
que j’aie jamais vues.
— Waouh !
— C’est la maison de famille de Quinn.
Je me tourne vers lui ; il a l’air aussi étonné que moi.
— Qui l’eût cru ?
— Sacrée baraque, en tout cas. Aara dort encore. Tu veux la prendre avec
toi, pendant que je décharge les bagages ?
— D’accord.
Il s’apprête à descendre de la voiture, mais je le retiens, la main sur son bras.
Il s’immobilise et me regarde.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Je me penche vers lui.
— Merci…
Je pose un baiser sur ses lèvres.
En une seconde, tout bascule. Il glisse les doigts dans mes cheveux et
m’embrasse avec force et avidité. Nos langues se cherchent, et mon corps tout
entier s’embrase. L’euphorie monte en moi. Liam a saisi mon visage entre ses
mains et me mordille la lèvre.
Il est hors de question qu’il dorme sur le canapé !
Doucement, il se recule et la tension retombe.
— Tu peux me remercier autant de fois que tu veux, mon cœur.
J’éclate de rire.
— Je savais que ça te ferait plaisir…
— Et comment !
— Allez ! Occupe-toi des sacs, je m’occupe d’Aara, dis-je en ouvrant ma
portière.
Je la sors de son siège, sans qu’elle se réveille, et vais jeter un coup d’œil à
la maison.
C’est une belle villa de deux étages de style colonial, à la façade bleue et aux
volets blancs. Le porche sur pilotis occupe toute la partie gauche. C’est une
vieille maison, mais on voit qu’elle a été bien entretenue. Quels que soient les
ouragans qu’elle a dû affronter, elle tient toujours fièrement debout.
Je monte l’escalier jusqu’à la porte d’entrée. Liam est derrière moi, il
déverrouille et me laisse découvrir l’intérieur.
— C’est incroyable !
Je suis bluffée…
— Profites-en pour visiter, je monte les affaires.
Je hoche la tête et commence à explorer, en faisant attention de ne pas
réveiller Aara. Elle est endormie depuis une heure environ et devient terrible
quand elle ne se réveille pas d’elle-même. La cuisine a été refaite récemment et
présente de beaux comptoirs en granit noir et des meubles plus rustiques en bois
blanc.
J’avance vers la fenêtre et m’arrête net devant une vue sur les dunes et l’eau
à couper le souffle. Les rideaux en satin couleur crème font paraître l’océan plus
bleu encore. J’ai beau avoir vue sur l’océan à la maison, ici, j’ai l’impression de
le voir pour la première fois.
Aarabelle dort toujours profondément contre moi. J’entends Liam qui
descend l’escalier et s’approche de moi. Il m’entoure de ses bras, et nous
regardons la mer un moment ensemble.
— Quelle beauté ! murmure-t-il.
— Je trouve aussi.
— Je parlais de toi.
Alors mon cœur s’ouvre, et je sens la chaleur de Liam m’envahir. Je me
laisse aller contre sa poitrine et savoure cet instant. J’aimerais lui dire tant de
choses, mais ce moment est si parfait. Loin du quotidien et de tout, seule ici avec
Aarabelle et lui, je ne peux rien désirer de plus.

* * *

— Tu es prête ? me crie Liam depuis le rez-de-chaussée.


Il s’est occupé d’Aarabelle pendant que j’ai passé à peu près une heure à me
préparer pour aller dîner. Je suppose qu’elle n’a pas encore rempli sa couche,
parce que je ne l’ai pas entendue pleurer, ni Liam pester contre les bébés…
— Presque !
J’ai mis une robe blanche à dos nu et coiffé mes cheveux en un chignon
torsadé. Mais surtout, j’ai passé un temps considérable à me raser les jambes,
parce que je veux être parfaite, si nous terminons cette soirée comme je
l’espère…
Je me regarde dans le miroir et je souris à mon reflet. Cette escapade me fait
un bien fou. Je me sens vivante et neuve.
Après avoir rangé nos affaires, nous avons fait une balade sur la plage. Aara
riait et devenait carrément hilare quand Liam courait dans l’eau avec elle. Elle
criait, jusqu’à ce qu’il s’arrête et ressorte.
— Je vais manger des petits pots pour bébé, si tu n’arrives pas bientôt !
Les hommes…
J’attrape mon sac et descends l’escalier.
— Je suis prête.
Il m’attend dans le salon. Il a mis un pantalon kaki et une chemise bleu
marine qui lui colle au corps et fait ressortir ses biceps et ses pectoraux au point
qu’on pourrait croire que ses vêtements sont trop petits pour lui.
Ses yeux bleus sont plus sombres que d’habitude, mais toujours aussi
envoûtants. Il s’est rasé de près et n’a pas mis le bonnet que j’aime tant. Il est…
trop sexy !
— Je crois que je ne vais pas réussir à tenir tout le dîner, me dit-il.
— Quoi ?
— Tu ne veux pas mettre un jogging, plutôt ?
Je fais mine de m’étouffer.
— Pardon ? Non, je ne vais pas mettre un jogging pour aller dîner. J’ai envie
d’être élégante, alors tu vas devoir apprendre à maîtriser tes pulsions, Monsieur-
je-suis-supérieur.
Je me réjouis de voir que ma robe lui fait un tel effet. Je ne l’ai pas mise
pour le rendre fou, mais tant mieux si c’est le cas. J’avais oublié ce que ça faisait
d’être l’unique objet d’attention d’un homme, de se sentir désirée. Liam a
réveillé cela en moi. Il a ramené à la vie la femme que j’étais.
Je m’approche de lui et il reprend sa respiration, visiblement éprouvé. Mon
dos nu s’arrête juste au-dessus des reins.
— Putain, ce n’est pas possible ! souffle-t-il en le découvrant.
Puis il m’attrape gentiment par le bras et ajoute :
— Dis-moi que tu as un pull ou quelque chose à mettre par-dessus cette
robe.
Je fais un petit tour sur moi-même avec un léger sourire.
— Non, il fait chaud dehors…
— Bon. Laisse-moi une minute, alors…
Il pousse un profond soupir et me tend Aarabelle. Je la prends dans mes bras
en riant.
— Allez, Dreamboat, viens manger avant de péter les plombs.
Nous nous arrêtons pour faire le plein et prendre un plan de la ville, puis
nous partons en direction d’un petit restaurant de fruits de mer qui semble être
l’un des seuls endroits animés de la ville.
Demain, nous irons à la plage et explorerons le reste des environs.
On nous installe à une table près de la fenêtre, avec vue sur l’océan.
Aarabelle est entre nous, sur une chaise haute.
— Mamamamama, piaille-t-elle en regardant Liam.
— Je ne suis pas ta maman. Je suis le clown de service.
— Le clown ? Tu l’as attachée, je te signale.
— Et elle a survécu sans faire pipi partout.
Je secoue la tête, feignant la consternation.
— Tout va bien, ma chérie, c’est juste que Liam ne sait pas comment mettre
une couche.
Liam se laisse distraire par la vue un instant, et Aarabelle crie pour ramener
son attention à elle.
— Oh ! j’en connais une qui ressemble à sa maman ! Je t’ai vue, Miss.
Il lui tend la main, et elle lui donne de petites tapes sur la paume pour jouer.
On dit que pour atteindre le cœur d’un homme il faut passer par son
estomac, mais moi j’ai Aarabelle. Elle est mon univers. Rien ne compte plus
qu’elle à mes yeux. Un homme peut partir, mourir, aller voir ailleurs, mais elle
sera toujours mon enfant. L’aimer et l’accepter n’est pas seulement important
pour moi, c’est la seule condition. Sans cela, aucun homme ne peut espérer être
avec moi.
Nos plats arrivent, et nous les dégustons en parlant du travail, de choses et
d’autres. Liam me raconte son jeu du plus fort avec Quinn. J’ai l’impression que
ça lui fait du bien d’avoir un compagnon d’entraînement.
— L’anniversaire d’Aarabelle approche. Tu vas organiser quelque chose ?
me demande-t-il après le repas.
— J’aimerais, oui. Jackson et Catherine m’ont dit qu’ils viendraient. Mes
parents aussi. Je devrais commencer les préparatifs.
Il me reste du temps, mais Liam me connaît suffisamment pour savoir que
j’aime les fêtes grandioses. Je dépasse toujours mon budget, mais j’adore
organiser des événements extravagants, où rien n’est laissé au hasard. En
général, ça me prend environ un mois pour confectionner moi-même toutes les
décorations. Oui, je suis consciente que j’ai un sérieux problème.
— J’aimerais beaucoup t’aider mais… Si c’est comme d’habitude… Disons
que j’apporterai la bière.
— Non, non… Tu ne t’en sortiras pas comme ça ! Maintenant qu’on est en
couple, tu vas m’aider.
Il râle un peu, alors que la serveuse nous apporte l’addition. Il paye et prend
Aarabelle dans les bras.
Nous décidons de faire une autre promenade sur la plage avant que le soleil
se couche.
— Tu viens, mon cœur, me dit-il en me donnant la main.
Lorsque nous arrivons sur la plage, il prend Aarabelle sur un bras et passe
l’autre autour de mes épaules. Son grand corps me réchauffe et me protège du
vent du soir. Nous marchons pieds nus dans le sable sans parler.
Nous pouvons rester tous les deux un long moment silencieux, et c’est une
chose précieuse que j’aime dans notre relation. Ni lui ni moi n’éprouvons le
désir de remplir un vide.
Aarabelle a posé la tête sur son épaule et se repose contre lui. Je les regarde
et j’ai l’impression que mon cœur va déborder d’amour. Il aime Aara, et je
l’aime, lui, d’un amour plus profond que je n’aurais pu l’imaginer.
— Liam…, dis-je doucement.
Il s’arrête et se tourne vers moi.
— Ça ne va pas ?
— Si, tout va bien.
J’aimerais lui dire combien je tiens à lui, mais suis prise d’une sensation
étrange. Je baisse les yeux et joue avec le sable entre mes orteils.
— Hé, Lee…
Je prends une profonde inspiration : Liam n’est pas Aaron. Peut-être qu’il
mourra, lui aussi, mais il est différent. Notre relation l’est aussi. J’étais une jeune
fille, quand j’ai rencontré Aaron. Nous avons grandi ensemble, mais, d’une
certaine façon, nous avons grandi séparément. Les expériences de sa vie de
militaire l’ont éloigné de moi. Peut-être ne voulait-il plus souffrir, alors pourquoi
m’a-t-il fait souffrir ? Je ne saurai jamais le fin mot de cette histoire, mais je dois
avancer.
Je n’avais pas prévu de retomber amoureuse. Mais je ne peux pas renoncer à
Liam. Je ne veux pas.
— Je t’aime, dis-je enfin.
Immédiatement, je perçois la joie dans son regard. Je laisse cet amour me
remplir, grandir en moi, et mes larmes couler.
— Vraiment, je t’aime. Tu me rends heureuse, et je me sens en sécurité avec
toi.
Il se rapproche de moi et me caresse la joue.
— Je t’aime, Natalie, et je serai toujours là pour te protéger.
Il essuie une larme qui roule sur ma joue.
— Ne pleure pas, mon amour.
— Je ne suis pas triste. Seulement, parfois, être amoureuse de toi me fait
peur, pour plein de raisons.
— Comme quoi ?
Il doit bien se douter de mes appréhensions. Ou peut-être pas. Ils finissent
peut-être par se croire immortels dans cet univers où ils risquent leur vie et
côtoient la mort si souvent.
— Tu es dans les Forces spéciales, Aaron y était aussi, et je suis veuve.
Le lui dire rend ma crainte bien réelle.
— Je ne peux pas te faire de promesses. Je serais un connard et un menteur
si je te disais que jamais rien de grave ne m’arrivera. Tu étais consciente de ce
que ça impliquait, quand on a commencé à tomber amoureux l’un de l’autre. Des
déploiements, des entraînements, des missions dangereuses dont je ne pourrai
pas te parler. Je peux te raconter toutes les histoires que tu veux entendre. Mais
la vérité, c’est que je veux vivre ma vie avec toi, Lee. Je veux construire quelque
chose avec Aarabelle et toi. Je veux penser à toi tous les jours et avoir hâte de te
rejoindre. Je veux sentir ton corps contre le mien et te faire l’amour.
Je lève les yeux vers lui, et mon cœur se serre. Il me parle avec tendresse
mais fermement.
— Je t’aime et j’aime Aarabelle, mais notre histoire a un prix. Je savais que
ce serait un obstacle à surmonter. Il y aura toujours un risque que je ne rentre pas
à la maison.
À cette évocation, une nouvelle larme coule sur ma joue. Quelqu’un pourrait
une fois de plus frapper à ma porte pour m’annoncer qu’il est mort. Un autre
drapeau sur la cheminée. Tout ce qu’il me resterait des deux hommes de ma vie.
Je ne pense pas que j’en serais capable.
— Je ne veux pas te perdre comme ça.
— Je ne peux pas te garantir qu’il ne m’arrivera jamais rien, mais sois
certaine que je ferai tout mon possible pour rester en vie et pour que tu
n’éprouves plus jamais ça. C’est la seule promesse valable.
Aarabelle dort paisiblement la tête sur son épaule, et je vois avec plus de
clarté que jamais devant quel choix je me trouve. Je peux m’éloigner de lui
maintenant, pour me préserver et faire attention, dorénavant, à qui je laisse entrer
dans ma vie. Ou je peux tout lui donner. Courir le risque de me retrouver sans
rien, mais aussi de connaître avec lui le plus bel amour.
Aaron était facile à vivre et prévisible. J’avais une vie confortable et stable.
Je pense que, même avec sa liaison, il ne m’aurait pas quittée. Nous aurions
peut-être trouvé un moyen de nous pardonner. Rien n’aurait été facile, mais avec
un enfant, un mariage, une vie de couple derrière nous… Je n’en saurai jamais
rien, mais je l’aimais. Et, malgré le mal qu’il m’a fait, il conserve une place dans
mon cœur.
— Si nous décidons de continuer ensemble, tu feras très attention à toi ?
Question stupide… Cette demande est une aberration, quand on s’adresse à
un militaire. Ils ignorent ce qu’est la prudence. Le complexe du héros. Mais
Liam doit savoir que j’ai besoin de ça.
— Natalie, je ferai tout pour rentrer auprès de toi sain et sauf.
— OK, on peut retourner à la maison, je suis prête pour aller me coucher.
Je lui prends la main, et nous nous éloignons vers la voiture.
33

Je commence à perdre mon calme lorsque nous arrivons à la maison.


J’essaye de me dire que ce n’est que Liam, mais… C’est quand même Liam.
— Je vais coucher Aarabelle, dis-je, légèrement tremblante.
Calme-toi, Natalie.
— Je t’accompagne.
Je sens sa main dans mon dos et je panique. Génial…
Nous montons l’escalier jusqu’à la petite chambre où j’ai installé le berceau
de voyage. Aara dormira du côté de la maison qui tourne le dos au soleil pour ne
pas être réveillée dès la première heure du jour.
Je la berce un peu plus longuement que d’habitude et l’embrasse sur le front.
Je m’attarde.
Liam l’embrasse sur la joue, m’embrasse et quitte la pièce. Je pousse un
profond soupir de soulagement. J’ai besoin d’un verre.
Tout ira bien, me dis-je en l’allongeant dans son berceau.
— Dors bien et fais de beaux rêves toute la nuit, ma petite princesse.
Maman risque d’être occupée…
Bon, et maintenant ? Direction la chambre ? La salle de bains ? Est-ce que je
dois mettre un pyjama ?
Je me sens vraiment stupide.
J’ai vraiment besoin d’un verre ! Je descends à la cuisine. Liam est adossé au
comptoir et sirote une bière.
— Ah, on dirait qu’il n’y a pas que moi qui ai besoin d’un petit remontant…
Je lui pique sa bouteille ; il en profite pour me prendre par la taille et
m’attirer contre lui.
— Ne sois pas nerveuse. On n’est pas obligés de faire quoi que ce soit, si tu
n’en as pas envie, murmure-t-il dans mon cou.
Je pose la bouteille sur le comptoir derrière lui ; il effleure mon cou de son
nez et descend jusqu’à l’épaule. Doucement, ses doigts se perdent dans le tissu
de ma robe. Il s’attarde. Ses lèvres caressent ma peau, sa langue dessine une
courbe entre mon cou et mon oreille. Je frissonne de plaisir, et une immense
chaleur envahit mon bas-ventre.
— Je veux prendre mon temps. Je veux savourer chaque instant avec toi, te
toucher, te goûter, te sentir, et recommencer encore et encore, me murmure-t-il
de sa voix profonde et sensuelle.
Je me love dans ses bras.
— Liam, je…
Sa langue suit le contour de mon oreille.
— Tu quoi, mon cœur ?
Je laisse échapper un soupir tremblant.
— Je… Je n’ai été qu’avec Aaron…
Un tel aveu pourrait refroidir les ardeurs de certains. Je ne sais faire que ce
qu’Aaron aimait et peut-être que je ne le faisais pas bien, que c’est pour ça qu’il
est allé voir ailleurs.
— Et si…
Liam me prend par les épaules et plonge ses yeux dans les miens.
— Et si quoi ?
— Si je suis nulle ?
— Hum, alors je me réserve le droit de changer d’avis…, répond-il avec un
petit sourire moqueur.
Je lui fais face en attendant qu’il me réponde plus sérieusement.
— Natalie, arrête ! Tu es parfaite, et on peut parler. Si tu n’aimes pas
quelque chose, dis-le-moi, déclare-t-il sans ciller jusqu’à ce que je hoche la tête.
Alors il m’attrape dans ses bras, me soulève du sol.
— Repose-moi !
— Chut !
— Je peux march…
Mais il me fait taire en m’embrassant. Il me porte presque sans effort jusqu’à
la chambre, referme doucement la porte derrière nous avec le pied et m’allonge
sur le lit.
— Je t’aime.
— Je t’aime aussi.
— Je vais te montrer à quel point.
Il ne me quitte pas des yeux, tandis que ses mains me parcourent tout entière.
Puis il s’étend au-dessus de moi, et je sens le poids de son corps sur le mien.
De nouveau, j’ai chaud et j’ai envie qu’il continue de me toucher, de
m’embrasser. Je veux le sentir en moi. Ses doigts caressent mes jambes nues,
montent et redescendent sur ma peau, s’aventurant toujours plus haut.
— Embrasse-moi, Liam.
Il le fait. Nos langues jouent voluptueusement l’une avec l’autre. Je prends
son visage dans mes mains et l’embrasse de tout mon être. J’ai l’impression que
mon cœur va se décrocher, tant il s’emballe lorsque les doigts de Liam frôlent
mon string. Son baiser se fait plus intense et ses mains remontent sous ma robe
jusque sous mes seins, mais le tissu est trop serré et il continue ses caresses dans
mon dos.
Puis il s’assoit sur les talons, me relevant dans le même mouvement.
Habilement, il commence à défaire le nœud sur ma nuque et les bretelles
tombent, laissant ma poitrine nue. Il regarde mes seins avant de les prendre dans
ses paumes.
Puis il m’allonge à nouveau sous lui, me chuchotant :
— Je n’attends que ça depuis des jours ! Je rêve de te voir nue. J’espère que
tu es prête pour une nuit blanche, mon amour.
Il pince doucement mes tétons entre ses doigts, et je gémis.
— Enlève ton T-shirt, Liam.
Je veux sentir sa peau contre la mienne. Je l’aide à ôter son vêtement et, du
bout des doigts, je suis le tracé de son tatouage qui me rappelle toutes les
épreuves qu’il a traversées. Mais, avant que je puisse penser à autre chose, il a
saisi mon sein entre ses lèvres, et sa langue dessine de petits cercles autour de
mon téton qui durcit. Je prends sa tête dans mes mains pour le garder là.
— Oh !
Il me mordille un peu.
— Liam…
Il s’arrête.
— Dis-le encore.
Je le regarde, confuse.
— Dis mon prénom.
— Liam…
Il pousse un râle et suce mon autre sein. Ses mains glissent dans mon dos et
il m’enlève ma robe, qu’il jette au pied du lit avant de me rallonger. Ses lèvres
reviennent sur mes seins et commencent à descendre plus bas. Alors je sens la
panique me gagner à nouveau.
Liam perçoit tout de suite ma tension.
— Détends-toi, mon cœur, je veux seulement te faire du bien.
Je m’imprègne de ses mots et tente de me concentrer sur l’instant. Il fait
glisser délicatement mon string blanc le long de mes jambes. Je suis totalement
offerte à son regard, vulnérable aussi, mais je ne vois que l’émerveillement dans
ses yeux. J’ai l’impression d’être un cadeau du ciel.
Il se penche, embrasse mon ventre, dépose un autre baiser quelques
millimètres plus bas, un autre encore un peu plus bas, et se place enfin entre mes
cuisses. Je me redresse sur les coudes. Liam me regarde, puis replonge, et ma
tête en tombe en arrière. Sa langue tourne autour de mon clitoris, et c’est comme
si chaque parcelle de mon corps s’éveillait. Il me lèche, me pénètre. Je sursaute,
mais il me retient. Je m’agite, il ne s’arrête pas pour autant. Chaque mouvement
de sa langue fait monter le plaisir, et je sens que je vais atteindre l’orgasme.
— Presque, je gémis.
Ça fait si longtemps ! Et cela n’a jamais été aussi rapide. J’en suis là quand il
enlève la bouche de mon sexe. Je le regarde avec une moue frustrée.
— Pas tout de suite, dit-il avant d’y retourner. Doucement pour commencer.
Sa langue est légère, et je lutte contre l’envie irrépressible de le guider là où
j’ai le plus de plaisir.
— Liam… S’il te plaît…
Je sens son doigt à l’entrée de mon vagin ; lentement, il me pénètre. Tout se
mélange alors en moi. Je ne sais plus si je veux rire ou pleurer. Il se remet à
caresser de la langue mon clitoris. Je grimpe d’un cran de plus vers le plaisir et
je jure que s’il s’arrête, cette fois-ci, je le frappe ! C’est divin. Je suis au paradis.
Je brûle, le corps tendu, les muscles contractés dans l’attente.
Et j’explose enfin.
Je suis à bout de souffle et pourtant encore excitée, alors que Liam s’évertue
à donner à mon corps tout le plaisir qu’il peut prendre.
Puis il se redresse et me regarde.
— Tu es encore plus belle quand tu jouis.
— Maintenant, à ton tour, dis-je en me redressant pour l’escalader et
m’installer sur lui.
Je caresse ses lèvres, et mes mains descendent jusqu’à son sternum.
J’effleure des doigts chacune de ses côtes, dessine le contour de ses pectoraux.
Son corps, viril et parfait, me laisse sans voix et me donne envie de tout faire
pour qu’il se souvienne toute sa vie de cette nuit.
Le contact avec sa peau est une évidence ; nos deux corps nus l’un près de
l’autre me donnent le sentiment qu’il ne pouvait en être autrement.
Je défais sa ceinture et lui enlève son pantalon. Un sourire paresseux se
dessine sur son visage alors que je retire son boxer, en prenant tout mon temps
pour l’admirer. Son sexe en érection se dresse sous mes yeux, et je ressens une
envie folle de le prendre en moi. Mais, d’abord, on va jouer un peu.
— Natalie, si tu continues de me regarder comme ça, je ne vais pas tenir !
J’ai envie de me faire désirer, de tester ses limites. Je me sens puissante
comme jamais je n’aurais cru pouvoir l’être.
Je prends son sexe dans ma main en m’allongeant sur lui et je murmure :
— Tu n’es pas le seul à tester les limites… J’ai tellement envie que tu sois
en moi que j’en pleurerais. Prends-moi, je veux être à toi, Liam.
Il me retourne sur le dos et se place au-dessus de moi.
— Tu es déjà à moi.
Je ferme les yeux, mais il attend.
— Regarde-moi, Lee.
Je vois l’amour briller dans son regard.
— Je mets un préservatif ?
— Non, je réponds, sûre de moi.
Mes chances de concevoir sont proches de zéro. Je ne peux tomber enceinte
qu’en suivant un traitement contre l’infertilité.
— Je veux te sentir en moi. Et que tu me sentes aussi. Ne ferme pas les yeux.
Chaque inspiration que je prends semble durer une éternité, tandis que
j’attends. Très lentement il descend sur moi. Je le sens contre mon sexe.
— Je t’aime. J’aime chaque partie de toi sans exception. Je ne peux pas te
résister.
Tandis qu’il me chuchote ces mots, il me pénètre. Mes yeux restent fixés sur
lui, je lui abandonne mon cœur.
— Tu es à moi, je ne te perdrai jamais.
Il ferme les yeux et entre plus profondément en moi.
J’ai le souffle court. Il reste en moi sans bouger, pressant sa bouche contre la
mienne. Je me perds dans son baiser, et nous commençons à remuer ensemble. Il
gémit, je m’accroche à son dos alors qu’il va et vient à l’intérieur de moi. Je
m’enroule et me presse contre lui, il gémit plus fort.
Je prends tout ce qu’il me donne de lui. Je regarde sa mâchoire et ses
muscles tendus par le plaisir. Le bleu de ses yeux passe du clair à l’obscur quand
il les rouvre. Je retiens la sensation de ses fesses sous mes paumes. Chacun de
ses coups de reins me rend folle. Nos corps sont parfaitement accordés, comme
si nous faisions l’amour depuis toujours.
Il se tourne sur le dos pour me ramener sur lui. Mes mains caressent son
torse.
— Tu me fais tellement de bien, Liam. Je ne veux pas que ça s’arrête…
Je sens que je vais jouir.
— C’est si bon !
Il m’embrasse, passe une main entre mes cuisses pour atteindre mon clitoris.
La pression de son doigt et son sexe dur en moi, c’est juste…
— Je vais jouir, Lee. Tu es tellement bonne, ma chérie.
— Oh ! mon Dieu !
Je gémis, à deux doigts de l’orgasme. Je ferme les yeux et m’oublie
complètement dans la sensation de son corps.
Et c’est le feu d’artifice.
Liam se retourne sur moi, et nous jouissons ensemble.
Puis nous restons étendus, l’un dans l’autre, reprenant notre souffle.
Je me lève ensuite pour aller à la salle de bains. En sortant de la douche, je
scrute mon reflet dans le miroir à la recherche d’une différence. Mes cheveux
partent dans tous les sens. Extérieurement, je suis toujours la même, mais à
l’intérieur quelque chose a changé. Je ne suis plus uniquement la femme
d’Aaron. Je me suis donnée à un autre homme, un homme bon. Un homme qui,
je l’espère, restera près de moi longtemps.
Je le rejoins dans le lit, et il m’attire contre lui sous la couette. Je le regarde
avec adoration.
Son visage s’illumine.
— C’était…
— Bon ? je suggère.
— Non, mon cœur, meilleur que ça.
Je souris et ferme les yeux. Je repense sans le vouloir à ma première fois
avec Aaron. Ça n’avait rien à voir. Nous étions deux ados inexpérimentés,
cherchant à reproduire une scène de film. Mais je ne veux pas l’évoquer. Liam
mérite que je sois tout entière avec lui, non pas perdue dans le passé.
— Liam ?
— Hum ? fait-il en me prenant la main et en la posant sur sa poitrine.
Je ne sais pas combien de temps nous avons encore avant qu’il soit envoyé
en mission, à moins qu’il ne parte juste pour une session d’entraînement. Avant
que notre relation évolue, ses absences étaient déjà dures à supporter. Je ne sais
pas comment je vais m’y faire, maintenant. Il est dans les Forces spéciales, et je
suis de retour dans cette vie. Autrefois, je n’aurais pas fait attention, quand
Aaron était déployé, mais Liam et moi sommes si proches…
— Quel est ton agenda pour les prochaines semaines ?
Je voudrais savoir combien de temps il nous reste.
— Je dois partir dans quelques jours pour deux semaines environ. Ensuite, je
serai de retour pendant un petit moment. Je serai là pour l’anniversaire d’Aara et
je devrai sans doute repartir juste après.
— Tu vas me manquer.
Il se tourne vers moi et me ramène au-dessus de lui. Ses doigts me caressent
le visage. Mon menton tremble légèrement à la pensée qu’il sera absent six mois.
Tout est si nouveau entre nous ! Je ne veux pas qu’il parte.
— Tu seras avec moi tous les jours. Je verrai ton beau visage, tes cheveux
blonds et tes yeux bleus en fermant les yeux, le soir. Et puis, je ne pars pas pour
toujours.
Il s’arrête sur cette phrase.
— Pardon, ce n’est pas ce que je voulais dire.
— Je sais.
Il passe un bras autour de moi, et je ferme les paupières. Je prie pour qu’il ne
connaisse pas le même destin que le dernier homme que j’ai aimé.

* * *

Le lendemain matin, je me réveille et tâtonne dans le lit à la recherche de


Liam, mais je ne trouve que des draps froids.
Non !
Je m’assois et regarde autour de moi.
Pitié, faites que ce ne soit pas un rêve !
Je ne suis pas dans ma chambre, mais en Caroline du Nord.
OK, c’est bon, respire un grand coup…
Je saute du lit et sens des courbatures dans tous les muscles que j’ai trop
longtemps laissés à l’abandon. J’ai mal partout, mais j’accueille ces douleurs
avec joie, parce qu’elles signifient que je n’ai pas rêvé cette nuit d’extase dans
les bras de Liam. Le soleil filtre à travers les rideaux, et je pars à sa recherche.
Je vais jusqu’à la chambre d’Aarabelle, elle n’y est plus. Je descends et
trouve Liam et ma fille sur le canapé. Elle a le visage tout barbouillé. Elle
regarde la télévision, souriante et enjouée. Je m’adosse au mur pour les observer.
Elle se met à gigoter, et il l’assoit sur ses genoux.
— Bon, ta maman fait dodo, et je suis sûr que tu vas bientôt avoir besoin
d’une nouvelle couche, après tout ce que tu as mangé. On garde ça entre nous,
d’accord ?
Elle sautille sur ses jambes.
— Tu m’écoutes ? Si tu pouvais ne pas faire caca, ce serait vraiment génial.
Je peux t’acheter une poupée ou tout ce qui te fera plaisir. Si tu veux un poney, il
paraît qu’il y en a des sauvages dans le coin. J’irai t’en capturer un, si tu arrives
à te retenir.
— Mamamama, fait Aarabelle, alors que Liam essaye de la distraire.
— Non, ta maman est beaucoup plus jolie que moi. Tu peux dire « Liam » ?
Bon, peut-être pas encore, mais tu peux toujours essayer.
Je me retiens de rire, tandis qu’Aara se bave sur la main en remuant. S’il
commence déjà à négocier en lui promettant un poney, il va falloir qu’on parle
sérieusement.
— Alors, comme ça, on parle de poney ? dis-je en m’approchant.
— Ah, tu me sauves la vie ! J’avais peur qu’elle fasse caca et de ne pas
trouver de cordes ou de scotch.
— Oh tu exagères !
Si ça doit être tous les matins comme ça, je vais être la plus heureuse des
femmes : il est torse nu, et je fais de mon mieux pour ne pas le dévorer des yeux,
maintenant que je sais ce que c’est d’être prisonnière de ses bras. En fait, je
voudrais bien qu’on remette ça tout de suite.
En me levant, j’ai enfilé son T-shirt, qui traînait par terre. J’ai pensé que ça
ne l’embêterait pas, puisqu’il avait beaucoup aimé me voir partir avec, la
dernière fois.
— Bonjour, au fait, me lance-t-il avec un grand sourire.
— Bonjour…
Je l’embrasse et embrasse Aara.
— Bonjour, ma princesse.
Je la prends dans mes bras et m’installe sur les genoux de Liam.
— Et voilà, mes deux préférées, dit-il en nous entourant de ses bras.
— Merci de t’être réveillé avec elle.
Aarabelle babille, nichée contre ma poitrine. Elle regarde Liam, et son
visage s’illumine. Il éteint la télé et écarte une mèche de cheveux de mon visage.
— Je suis sorti courir et, en rentrant, je l’ai entendue parler dans son
berceau. J’ai vraiment dû t’épuiser, cette nuit…
Son petit sourire plein de fierté me fait lever les yeux au ciel, mais je ne
m’en blottis pas moins contre lui.
— Quelle heure est-il ?
— 10 heures.
— Quoi ?
Je bondis.
— Tu m’as laissée dormir jusqu’à 10 heures ? Tu as donné son petit déjeuner
à Aara ?
— Oui, bien sûr. Je ne suis pas complètement débile.
— Qu’est-ce qu’elle a sur la figure ? dis-je en essuyant les taches marron qui
lui maculent les joues. Du chocolat ?
Liam se lève en ignorant ma question.
— Je vais prendre une douche.
— Liam ! Tu lui as donné du chocolat pour le petit déjeuner ?
— Viens me rejoindre, si tu veux, lance-t-il en montant l’escalier.
— Je te préviens, tu vas changer toutes ses couches sales !
— Moi aussi, je t’aime !
— Pff.
Je soupire. Aarabelle est toute joyeuse et insouciante. Je peux difficilement
en vouloir à Liam, qui m’a laissée dormir, mais quand même. Il a tellement de
choses à apprendre.
Heureusement, on a quelques jours devant nous. Il va pouvoir prendre des
leçons.
34

— Ne la laisse pas s’approcher trop près !


Je hurle depuis ma chaise longue. Liam a laissé Aarabelle jouer près de
l’eau, et je ne peux m’empêcher d’avoir peur.
— Calme-toi un peu, je sais nager ! me répond-il, un peu agacé.
Je réapprends à profiter de la plage depuis la naissance d’Aarabelle. Je ne
sais plus quoi faire de moi-même. En plus, je dois supporter de voir Liam en
maillot de bain. Quel que soit l’angle sous lequel on regarde la situation, je suis
vraiment une veinarde.
Mon téléphone sonne. Un numéro de Californie s’affiche.
— Allô ?
— Natalie ? C’est Catherine.
— Cat ! Salut !
Cela fait si longtemps qu’on ne s’est pas parlé. Entre ses heures de travail
complètement dingues et ma nouvelle vie, on se manque tout le temps. Mais
j’arrive à rester en contact avec elle grâce à Jackson, c’est déjà ça.
— J’avais un moment et je pensais à toi. J’accompagnerai Jackson, la
prochaine fois qu’il ira en Virginie. J’aimerais beaucoup te voir.
Je ris en voyant Aara qui jette du sable sur Liam.
— Oui ! Ce serait chouette.
— Tu as l’air en forme.
— Oui, c’est vrai. En fait, je suis en vacances jusqu’à demain. Liam et moi
sommes sur la côte, en Caroline du Nord.
Elle reste silencieuse une seconde, puis reprend :
— Tout va bien… avec lui ?
Je soupire et souris.
— Oui, tout va très bien. Je suis heureuse, Cat. Il est d’une gentillesse… Et
il aime Aarabelle, et moi aussi en passant. C’est un peu étrange. On apprend à se
connaître, mais je suis amoureuse de lui.
— C’est génial. Sérieusement ! Je suis vraiment contente pour toi, après tout
ça…
Je suppose que Jackson et Mark ont eu des échos de l’histoire d’Aaron, par
le biais de Liam ou de Quinn. Jackson m’a prise à part et m’a assuré qu’il ne
savait rien. L’attitude d’Aaron les a déçus, Mark et lui, mais en même temps, a-t-
il commenté, ils ont vu ça si souvent… L’adultère est presque une banalité dans
les Forces spéciales. Je ne suis pas la seule à avoir été trompée. Quelque part, ça
me rassure.
— C’était horrible, Cat.
— Je sais ce que c’est, crois-moi ! C’est vraiment nul, mais je t’assure
qu’avec le recul une liaison peut devenir une bénédiction. J’ai été dévastée,
quand j’ai appris que mon ex me trompait, je ne pensais pas pouvoir aimer de
nouveau, et puis j’ai rencontré Jackson. Peut-être que Liam est ton homard.
Nous éclatons de rire toutes les deux, lorsqu’elle évoque cette scène culte de
la série Friends.
— Peut-être. Je prends les choses au jour le jour avec Liam, tu sais. On verra
bien. Dans un mois, je fêterai le premier anniversaire de ma fille. Je sais que
c’est encore un peu tôt pour lancer les invitations, mais j’aimerais beaucoup que
vous veniez, Jackson et toi.
— Bien sûr ! Jackson ne voudra pas manquer l’événement. Bon, ma belle, je
dois y aller, mais je suis super contente de t’avoir parlé.
— Moi aussi ! J’ai hâte de te voir.
— Moi aussi. Embrasse Aara pour moi, et on se reparle bientôt. Bisous.
Nous raccrochons, et je repense à ce qu’elle m’a confié. Au moins, moi, je
n’ai pas surpris Aaron et Brittany au lit. La différence, c’est que Catherine n’était
pas mariée et n’avait pas d’enfant. Cela dit, vue sous n’importe quel angle,
l’infidélité ternit une partie de notre cœur pour toujours.
Liam revient vers moi avec Aarabelle, et j’admire sa démarche. Même sa
façon de bouger est souple et élégante. Je me lève pour les rejoindre.
— Papapa, babille Aarabelle en se frottant les yeux.
Liam et moi échangeons un regard surpris. Aara se tourne en direction de la
maison, et je me demande si c’est pour le plaisir de faire du bruit ou si elle l’a
vraiment appelé « papa » à sa manière. Ça aurait du sens. Il est le seul homme de
sa vie. Nous ne disons rien, attendant qu’elle le répète.
— Est-ce qu’elle a… ?
— On a sans doute mal compris.
Je hoche la tête et balaye cette idée. Elle a dit autre chose, et nous avons
rêvé. Nous restons cependant à l’observer. Au bout de quelques minutes, Liam
me prend la main et entremêle nos doigts. Nous nous asseyons sur les sièges de
plage. Le soleil me réchauffe le visage, et je ferme les yeux.
— Tu devrais vraiment porter autre chose, me dit Liam, réprobateur, en me
sortant de ma sieste.
J’ouvre un œil.
— Il y a un problème avec mon maillot de bain ?
Je sais que je n’ai plus le corps d’avant ma grossesse, mais je ne pense pas
non plus être grosse. Je porte un bikini rouge bordeaux qui met en valeur mes
nouvelles courbes, tout en cachant le petit bourrelet dont je n’arrive pas à me
débarrasser.
— Tout va bien. C’est juste que j’ai terriblement envie de te porter jusqu’à la
chambre et de te faire l’amour.
Je ne m’attendais pas à ça. J’en frissonne. Je sens l’excitation me gagner et
je respire profondément pour me calmer.
— OK, à quelle heure on décolle, demain ?
— Je dois préparer quelques trucs avant de partir en mission… Après le petit
déjeuner, ce serait bien. Et après avoir fait l’amour, bien sûr…
— Tu es sûr que je vais me laisser faire, hein ?
— Je pense avoir fait mes preuves.
— Hum, je n’en suis pas sûre…
En fait, il les a largement faites, mais ce n’est pas mon genre de le laisser se
vanter.
— Alors je vais me rattraper, dit-il. Aarabelle a sommeil, et je pense
justement à une activité sympa qu’on pourrait faire pendant sa sieste.
Je regarde ma fille et me demande si ce n’est pas trop tôt pour la remettre au
lit.
— Ah, mais c’est que j’avais prévu d’autres choses, comme visionner les
épisodes de séries télé que j’ai manqués. Alors peut-être une autre fois…
Il me tire de mon fauteuil, m’embrasse dans le cou, et son souffle chaud me
donne la chair de poule.
— Mon cœur, je vais te faire jouir, beaucoup, beaucoup, beaucoup.
J’essaye de contrôler ma respiration et de dominer mon excitation.
— Mais j’y compte bien !
Je sais que je vais souffrir, mais de la façon la plus délicieuse qui soit…

* * *

Une heure plus tard, nous rangeons nos affaires de plage et marchons vers la
maison. Je donne à manger à Aarabelle et lui mets son pyjama. Elle est épuisée
et, après son extraordinaire petit déjeuner, lui faire prendre son repas n’a pas été
simple.
Une fois que tout est rangé et qu’elle est au lit, j’hésite.
Dois-je aller chercher Liam ? J’ai une légère appréhension et l’impression
d’être une ado excitée avant sa première fois.
— Tu essayes de m’éviter ? murmure-t-il soudain derrière moi, et je bondis
de frayeur.
— Putain ! C’est quoi, votre problème ? Ils vous entraînent pour faire peur
aux gens ?
Je tente de calmer les battements effrénés de mon cœur ; ça fait presque un
an qu’Aaron est mort, et je n’ai plus l’habitude de ces blagues débiles…
En fait, ça fait pile un an. Aujourd’hui.
Je n’avais pas réalisé.
Voilà un an jour pour jour qu’Aaron est mort.
Les larmes commencent à me monter aux yeux. Je suis en vacances avec
Liam, je m’amuse, je fais l’amour, oubliant que c’est l’anniversaire de la mort de
mon mari.
— Je ne voulais pas te faire peur. Est-ce que ça va ? me demande-t-il,
inquiet.
— Liam, dis-je en posant la main sur son bras. Je… Ça fait un an,
aujourd’hui. Un an qu’il est mort.
Je lève les yeux, désespérée. Je suis un monstre ! Je ne m’en souvenais
même pas. Je n’ai même pas pensé à lui. Il m’a fait du mal, mais quand même.
Est-ce que je devrais être sur sa tombe en Pennsylvanie ? Soudain, j’ai envie
de vomir.
Liam ne dit rien. Me sentir coupable vis-à-vis de deux hommes, c’est trop. Je
pleure la mort de mon mari devant mon petit ami, après notre première nuit
d’amour. C’est l’horreur !
— Donne-moi une minute, dis-je en me précipitant en bas de l’escalier.
Rien ne peut m’apaiser. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise réponse. J’ai
fait la paix avec Aaron et choisi de vivre avec Liam, mais, à cet instant précis,
rien ne va plus et les deux mondes me heurtent de plein fouet.
Je franchis la porte qui donne sur la plage et tombe, les genoux dans le sable.
J’étais tellement en colère ces derniers temps que j’ai complètement oublié
l’anniversaire de sa disparition. N’aurais-je pas dû m’en souvenir ?
Je pense à ce petit mot que j’ai trouvé : « Je suis désolé. » Peut-être était-il
désolé de m’avoir trompée, ou de m’avoir épousée et d’avoir été malheureux
avec moi. Je ne crois pas trop à cette hypothèse car, même si nous avons eu des
moments difficiles, nous avons eu aussi beaucoup de joie, de rire, d’amour.
Je profite de cet instant, seule sur la plage, pour lui pardonner et me
pardonner à moi aussi. Je repense à sa lettre. Il voulait que je sois heureuse, que
j’aime à nouveau. Je le veux aussi. Et c’est à ma portée.
Trois chevaux sauvages s’ébrouent dans l’écume des vagues. Jamais je n’en
ai vu auparavant. Ils sont majestueux et bougent lentement, comme s’ils
dansaient. Un alezan avance entre les deux autres, aux robes plus sombres, dont
l’un semble mener le groupe.
Je ne peux pas m’empêcher de m’identifier au plus clair des trois, que
j’imagine être une femelle. Les deux autres sont des mâles qui tournent autour
d’elle et rivalisent pour la conquérir. Mais elle est libre et ne veut pas être
dominée. Elle veut aimer, mais se sent déchirée.
Alors que je termine de me raconter leur histoire, le cheval noir s’éloigne des
deux autres.
Je suis désolée, Aaron, mais c’est toi qui m’as quittée.
Les deux autres continuent de trotter dans les vagues, et j’ai l’impression
qu’il m’a répondu, en quelque sorte.
Je me redresse, essuie le sable qui me colle aux jambes et me décide à aller
retrouver Liam. Il mérite une explication. Quand je me retourne, je le découvre à
quelques mètres de moi, les mains dans les poches et le regard triste.
— Liam…
Il s’avance vers moi, se pinçant l’arête du nez.
— Je n’avais pas réalisé non plus. J’ai oublié ce putain d’anniversaire.
— Je suis désolée de m’être enfuie comme ça. Ce n’est pas ta faute, j’ai eu
l’impression d’être un monstre. Je suis là, heureuse, amoureuse. Je m’endors
dans tes bras et je n’ai qu’une envie c’est d’y retourner. Et puis, soudain, je me
souviens de quel jour nous sommes et je me sens coupable. Mais c’est toi que
j’ai choisi, je veux être avec toi, dans tes bras. Mon cœur est à toi.
Il me regarde et me serre contre lui. Nous ne disons plus rien. Je me
demande s’il a vu les chevaux.
La similitude entre leurs déplacements et ce qui se passe en ce moment dans
ma vie m’a frappée. L’un des trois devra rester seul. Ils ont dû choisir qui mène
la danse et qui suit. Moi je n’ai pas choisi : l’un des deux est parti et m’a ouvert
la voie.
Je me promets à cet instant de profiter du reste de notre séjour ici. De me
couper de la vie qui m’attend une fois que je serai de retour à la maison. Liam
est l’homme que j’aime.
Et si notre amitié de longue date était destinée depuis toujours à devenir une
histoire d’amour ?

* * *

— Bonjour, marmotte, me chuchote Liam à l’oreille.


Je me recroqueville sous les couvertures avec l’envie de retourner au pays
des rêves.
— Il fait encore nuit.
J’ouvre un œil, j’ai envie de le frapper pour m’avoir réveillée.
La veille, nous avons passé la soirée à l’intérieur. Nous avons joué avec
Aarabelle, puis nous sommes restés dans les bras l’un de l’autre pendant des
heures, sur le canapé, sans revenir sur ce qui s’était passé un peu plus tôt. Je
crois que nous avions tous les deux besoin de temps.
Cette année a changé ma vie ; j’ai énormément appris à propos de l’amour,
de la souffrance et du fait qu’il n’y a jamais vraiment de réponse à toutes ces
questions. L’amour peut blesser et guérir. Aaron m’a fait souffrir au-delà de
l’imaginable, mais Liam m’a montré que le pardon existe. La souffrance et la
culpabilité me rongeaient de l’intérieur, mais j’ai réussi à dépasser tout cela. Ces
sentiments font partie de moi, ils ne me définissent plus. Je peux choisir la vie
que je veux mener.
— Je vais aller courir un peu et je me disais qu’ensuite on pourrait… faire de
l’exercice ensemble…, déclare Liam de sa voix chaude et pénétrante.
— Ah… Tu penses à quoi ?
Ses lèvres effleurent mes oreilles et mon cou. Il me mordille gentiment, et je
gémis.
— Peut-être un peu de cardio ? Ou… des étirements ?
— Je…
J’ai des frissons partout lorsque ses mains passent sur ma poitrine.
— Je…
Les mots m’échappent.
— Tu quoi ? souffle-t-il en souriant, alors qu’il presse mon sein dans sa
paume, avant de m’embrasser à nouveau dans le cou.
Je colle mes fesses contre lui, j’ai tellement envie de lui que je suis trempée
alors qu’il m’a à peine touchée.
— J’ai envie de toi, Liam.
— À quel point ?
Je gémis alors que sa main recouvre mon autre sein. J’essaye de me
retourner, mais il m’emprisonne. Il peut faire de moi ce qu’il veut.
— Dis-moi à quel point tu as envie de moi, Natalie.
— Tu ne peux pas imaginer…
Sa main descend, il écarte mes cuisses, et ses doigts glissent sur mon clitoris.
Je pousse un cri de plaisir. Il me caresse, et je m’abandonne à ses gestes. D’une
main, je baisse son boxer pour saisir son sexe. Je commence à le caresser et le
sens durcir sous mes doigts.
— Je sais de quoi j’ai envie, dis-je, tandis qu’il glisse un doigt en moi.
— Fais tout ce que tu veux, me répond-il amoureusement.
Je me redresse et enlève mon haut. Ses yeux brillent dans la lumière du clair
de lune. Je lui enlève son short, et il s’étend sur le lit. Je me penche pour prendre
son sexe dans ma bouche. Il glisse les doigts dans mes cheveux en gémissant.
— Oh ! putain…
Je le suce avec gourmandise. J’écoute avec attention ses soupirs et ses
gémissements. Je le prends tout entier dans ma bouche et presse les lèvres. Je
devine qu’il aime ça à la façon dont il crispe les doigts autour de ma tête. Alors,
je recule un peu, puis le reprends jusqu’au fond de la gorge, et il gémit à
nouveau.
— Natalie, arrête.
Il m’attrape et m’allonge sur le dos.
— Je vais te rendre folle.
Je n’en doute pas une seconde.
Il passe mes jambes par-dessus ses épaules et, en moins de trois secondes, sa
bouche est entre mes cuisses. Il me lèche, me dévore avec passion, tout en me
pénétrant et me caressant avec les doigts.
— Je vais jouir !
Il ne ralentit pas ses mouvements, au contraire, un deuxième doigt me
pénètre. Il accorde le rythme de ses caresses avec celui de sa langue. Plus
j’approche de la jouissance, plus mon souffle est irrégulier. Liam presse la
bouche plus fort, et je hurle mon plaisir, tandis qu’il continue à me caresser sans
relâche.
— Tu es tellement belle, Lee !
Je m’agrippe à son cou et l’embrasse.
— Oh !
Une autre vague de plaisir m’envahit, alors que son sexe entre en moi
profondément.
— Continue, s’il te plaît !
Mais il reste immobile et garde les yeux fermés, comme pour capturer cette
sensation.
— Je veux passer le reste de ma vie en toi. Tu es faite pour moi.
Puis il commence à bouger, remplissant mon cœur et mon corps.
— J’ai envie de te faire l’amour tout le temps.
Je ferme les yeux pour mieux le sentir en moi, les mains autour de son
visage.
— Tu le fais déjà, dis-je doucement. Tu m’aimes tout le temps. Tu me fais
tellement de bien ! Tu m’as guérie, tu m’as donné la force de redevenir la femme
que j’étais. Tu m’as montré comment aimer à nouveau. C’est comme si tu me
faisais tout le temps l’amour, et moi aussi.
Des larmes d’amour et de bonheur me montent aux yeux, et toute cette joie
me submerge. Liam me serre plus fort contre lui, et nous jouissons ensemble. Je
n’oublierai jamais.
35

— Salut, Natalie. Tu peux nous retrouver dans la salle de conférences ? me


demande Mark.
C’est mon premier jour au boulot depuis notre retour de vacances. Une pile
de documents m’attendait sur mon bureau, et j’ai vu sur le calendrier que
Jackson doit revenir bientôt.
— Bien sûr.
— Merci, lance-t-il, déjà parti.
Je suppose qu’il se passe quelque chose d’exceptionnel, parce que tout le
monde court dans tous les sens. J’attrape mon calepin et j’essaye de ne pas faire
attention aux regards étranges que les autres me lancent, mais je ne peux me
défaire de la désagréable impression que je vais me faire virer.
— Que se passe-t-il, Mark ?
— On a un problème sur une mission. Jackson est en route pour nous
rejoindre, et on s’en ira. Ça nous concerne tous les deux, ainsi que trois autres
gars, m’explique-t-il, sans lever les yeux du document qu’il tient dans la main.
— Où est-ce que vous allez ?
— À l’étranger.
— D’accord…
Est-ce que j’ai manqué un épisode ?
— Est-ce que j’ai fait une erreur ?
Mark secoue aussitôt la tête.
— Non, non, pas du tout. Nos missions à l’étranger sont toujours un peu
spéciales. Celle-ci concerne Dubaï. La marine veut que nous assurions la
protection de leurs ressources. Ils veulent qu’on vienne voir ce qui se passe sur
le terrain et qu’on leur donne une évaluation des possibilités d’actions. On part
dans un jour ou deux, et Muff veut s’assurer que tu pourras tout gérer en mon
absence.
— Bien sûr !
— Nous serons injoignables la plupart du temps, Natalie. C’est toi qui vas
devoir prendre la boîte en charge pendant qu’on sera sur place. Je voulais aussi
te donner ces dossiers avant de partir. Et voir deux ou trois choses sur la gestion
du budget.
Qu’ils veuillent que je gère le bureau pendant leur absence m’en dit long. Je
ne comprends pas pourquoi ils seront injoignables, mais loin de moi l’idée
d’appréhender tout ce qui se passe ici !
— Charlie en ligne pour toi, Twilight, annonce Mike, après avoir frappé à la
porte.
— Je dois prendre cet appel, Natalie. Je t’envoie un mail avec toutes les
infos dont tu auras besoin, si jamais les choses sont un peu trop mouvementées.
— D’accord.
Sur ce, je quitte la pièce.
Mark est quelqu’un d’assez calme, mais aujourd’hui il me semble qu’il
garde quelque chose pour lui. J’espère qu’il a été honnête avec moi et que je n’ai
rien fait de travers. Je me suis chargée de la mission sur Dubaï et j’ai fait en sorte
qu’il y ait tout le nécessaire.
De retour dans mon bureau, je m’aperçois que j’ai manqué un appel de la
mère d’Aaron. C’est la première fois que j’ai de ses nouvelles depuis un an. Elle
ne voulait plus entendre parler de moi ni d’Aara. J’ai pourtant essayé de rester en
contact.
J’ai envoyé les invitations pour l’anniversaire d’Aarabelle, l’autre jour. Peut-
être qu’elle a prévu de venir.
Je compose son numéro.
— Patti ?
— Lee, soupire-t-elle. Je suis désolée. Je me suis mal comportée avec toi.
J’aurais dû t’appeler. Mais c’était trop difficile…
J’entends sa respiration hachée et j’ai mal pour elle.
— Il n’y a pas de mode d’emploi du deuil. J’aurais aimé partager cette
souffrance avec toi, mais je comprends, dis-je pour lui faciliter les choses, parce
qu’il est impossible de juger les réactions des gens dans ces circonstances.
— J’ai reçu ton invitation avec la photo d’Aarabelle. Elle lui ressemble
beaucoup.
— C’est vrai.
— Comment ça va, toi ?
Nous parlons un moment, elle prend de mes nouvelles, me dit qu’elle
voudrait venir pour la fête et aimerait qu’on discute. Je prends conscience
qu’elle m’a manqué. Elle a été comme une seconde mère pour moi depuis que
j’ai seize ans.
— Tu es heureuse ?
Sa question m’interpelle un instant. J’ai envie d’être honnête avec elle, mais
j’ai peur qu’elle me déteste.
— Oui. Beaucoup de choses se sont passées depuis un an, et j’avance. Je
n’ai pas vraiment le choix, de toute façon.
Je décide cependant de ne rien lui dire de la liaison d’Aaron, pour préserver
sa mémoire.
— Je suis contente pour toi. Je pense qu’il serait heureux aussi.
Je l’entends renifler, mais elle tient bon.
— Bon, je te laisse travailler… On se voit bientôt.
Elle raccroche, et je réalise à cet instant à quel point je lui suis
reconnaissante.
Le reste de la journée se déroule sans incident. J’étudie les documents que
Mark m’a transmis par mail. Reanell m’envoie un message pour me proposer de
la retrouver pour déjeuner. Elle a été si occupée, ces derniers temps, que nous ne
nous sommes pas vues. Et, puisque tout le bureau est sens dessus dessous, je ne
manquerai à personne.

* * *

Je la retrouve dans notre restaurant préféré qui sert à n’importe quelle heure.
Il y a toujours de l’attente, mais nous connaissons bien la patronne, qui nous
trouve toujours une petite place au bar, même à la dernière minute.
— Hé, mais c’est ma maman préférée ! me lance Reanell.
Je la serre dans mes bras.
— Tu m’as manqué !
— On ne s’est pas vues depuis quinze jours, mais ça semble faire une
éternité.
— Comment ça va ? Les vacances te vont bien.
— Oui, c’était super.
Je souris en repensant au temps passé avec Liam. Je connais suffisamment
Rea pour savoir ce qu’elle a dans la tête. Je lui donne cinq secondes, avant
qu’elle me bombarde de questions.
— Sérieux ? C’est tout ce que tu me racontes ?
Peut-être moins de cinq secondes…
Je ris en buvant une gorgée de café pour la frustrer un peu plus.
— Je suis heureuse, Rea. Avec Liam, je me sens capable de tout.
— Alors, je suis heureuse aussi. Comment tu gères le fait qu’il va devoir
partir, et l’histoire d’Aaron ?
Elle est la seule personne à évoquer cela, mais elle est aussi la seule qui m’a
vue pleurer et encaisser ça. La vérité, c’est que je ne sais pas comment je vais
supporter les absences de Liam. Quant à Aaron, il n’est plus là, alors je ne
cherche plus de réponses.
— J’accepte, tout simplement.
— Menteuse ! Ce n’est que moi, tu sais, tu peux me dire la vérité.
— Eh bien, je suis toujours en colère qu’il ait couché avec une autre, alors
que j’étais enceinte. On essayait d’avoir Aara depuis si longtemps ! Et ça ne
s’est pas fait sans douleur…
Je m’arrête parce que les émotions affluent.
— Cela dit, je n’arrive toujours pas à comprendre quand ça aurait pu se
passer.
Je sens soudain mes cheveux se dresser sur ma nuque. Une sensation
étrange… Comme si quelqu’un m’observait. Je balaye la salle du regard.
— Qu’est-ce qu’il y a ? me demande Rea en regardant elle aussi à droite et à
gauche.
— Je ne sais pas, juste une impression…
Je n’ai reconnu personne.
Nous déjeunons, et je lui parle de l’anniversaire d’Aara. Elle rit quand je lui
explique ce que j’ai préparé, affirme que j’ai pété les plombs, mais ce n’est pas
ça qui va m’arrêter. Je veux également célébrer tout le chemin parcouru depuis
un an. Aarabelle ignore peut-être que sa première année n’a pas été rose, mais,
au moins, sa vie est déjà remplie d’amour.
— Je dois retourner bosser, dis-je en payant l’addition une fois mon assiette
terminée. Les gars s’en vont bientôt, et je dois m’assurer que tout est en ordre.
— Oh ! oh, oh, minute ! D’abord, tu me racontes tous les détails ! s’exclame
Rea.
Je pensais y avoir échappé, apparemment non.
— Je ne te dois aucun détail.
Mon sourire s’efface subitement lorsque j’aperçois Brittany assise au bout
du bar.
— Je m’en vais, dis-je en attrapant mon sac.
— Pourquoi ?
La colère bouillonne en moi. Je m’avance vers Brittany, qui détourne
aussitôt les yeux.
— Est-ce que tu me suis ? je lui demande, d’emblée.
— Te suivre ? Non !
Elle rassemble ses affaires.
— Je t’assure que je ne suis pas venue foutre la merde.
— Qu’est-ce que tu veux, alors ?
Son attitude est vraiment incompréhensible pour moi. Elle voulait que je
sache pour Aaron et elle. Elle aurait pu me laisser vivre dans l’ignorance, mais
elle a préféré parler.
— J’essaye d’avancer, de m’en sortir, mais j’ai l’impression qu’on va se
recroiser.
Elle s’appuie au tabouret et soupire.
— Je veux aller de l’avant, mais il y a plein de choses qui m’en empêchent.
— Je ressens la même chose.
— Écoute, je ne voulais pas te le dire, mais… Tu ne vois rien ? Nous
sommes pareilles. Nous souffrons toutes les deux.
Elle insiste sur ces derniers mots.
— J’aimerais pouvoir dire que je m’en soucie, mais je ne peux pas.
— Je sais que tu t’en fiches. J’aurais aimé ne pas être… l’autre femme,
sincèrement. Mais je ne sais pas comment faire…
Ses yeux commencent à se remplir de larmes.
Reanell arrive derrière moi et pose une main sur mon épaule.
— Est-ce que tu accepterais de répondre à quelques questions ?
J’ai du mal à croire que je lui parle si calmement, mais peut-être pouvons-
nous trouver ensemble un moyen de sortir de cette impasse.
— Je peux essayer.
— Quand est-ce que tu as commencé à voir Aaron ?
Elle baisse les yeux en essayant de se rappeler, puis me regarde à nouveau.
— On sortait ensemble depuis un an, quand il est mort. On s’est rencontrés
dans un bar et on s’est mis à discuter.
— Waouh…
C’est comme si elle m’avait donné un coup de poing dans le ventre. Alors, il
la voyait pendant qu’on essayait d’avoir un bébé ?
— Quand est-ce que tu as découvert qu’il était marié ?
— Quelques semaines avant sa mort, répond-elle en replaçant nerveusement
ses cheveux blonds derrière ses épaules. Quand j’ai découvert que j’étais
enceinte.
Je cligne des yeux et lutte contre la nausée qui s’empare de moi.
— Enceinte ?
— Oui, j’étais enceinte de huit semaines, quand j’ai perdu le bébé.
Il y a une infinie tristesse dans ses yeux. Je m’éclaircis la gorge et reprends
mon souffle.
— Je… Je ne… Tu l’as perdu quand ?
— Une semaine après sa mort.
La douleur revient me frapper en plein cœur. Elle aurait eu un enfant avec
mon mari. Incroyable ! Alors que, moi, j’ai fait face à des mois d’infertilité et
trois fausses couches. De pire en pire.
— Je crois que je vais vomir.
Je me tourne vers Reanell, et elle me prend dans ses bras.
— Je l’aimais. Je n’étais pas juste une nana qu’il se tapait comme ça.
Je me tourne vers elle.
— Si, c’est exactement ce que tu étais. Il ne t’a même pas dit qu’il était
marié ! Et il ne m’a jamais parlé de toi. L’homme que tu aimais n’existait pas. Je
l’ai connu quand on avait seize ans. J’étais à sa fête de promo, à sa remise de
diplôme, et je l’ai épousé. Toi, tu ne faisais pas partie de sa vie, dis-je en lui
crachant les mots à la figure.
— Toi non plus.
Je voudrais pouvoir me disputer avec elle. Je voudrais hurler, crier, mais elle
a raison. Je n’étais pas toute sa vie. J’étais sa femme, celle qui est tombée
enceinte et l’a retenu prisonnier.
Brittany s’essuie les yeux et se reprend.
— Je suis désolée. Je devrais y aller.
Reanell lui barre la route.
— Je sais que tu souffres, mais ça, lâche-t-elle en me pointant du doigt, ce
n’est pas la solution.
Tandis qu’elle commence à s’éloigner, je la retiens par le bras. Les mots me
brûlent la langue, et je me bats pour les prononcer, mais je sais ce que c’est. Je
connais cette souffrance.
— Je suis désolée que tu aies perdu un enfant, dis-je, tandis qu’une larme
roule sur ma joue.
Ses yeux, qui avaient séché, débordent à nouveau. Elle me regarde sans rien
dire, récupère son sac et s’en va.
— Un bébé…
Ce sont les seuls mots que je peux articuler. Elle allait avoir un bébé avec
lui !
36

Deux semaines s’écoulent, et je fais de mon mieux pour oublier Brittany et


sa confidence. Liam est parti, et j’ai eu du temps pour faire le point à ma façon.
Je suis en paix, à présent, même si je ne suis jamais totalement sereine. Je déteste
éprouver du soulagement à l’idée qu’elle a perdu ce bébé. Je n’en suis pas fière.
Mais Reanell m’a aidée à démêler mes sentiments.
La dernière session d’entraînement de Liam devait durer trois jours, mais
elle a été étendue à une semaine, il devait s’entraîner plus précisément au tir.
Décidément, ces périodes ne me manquaient pas du tout !
Il est rentré hier soir, mais avait encore des choses à régler, alors nous nous
retrouvons pour dîner, tard ce soir.
— Bonsoir, mon cœur, dit-il en entrant dans la cuisine avec des plats chinois
à emporter.
Ça sent délicieusement bon.
— Mon héros ! je m’exclame, théâtrale, une main sur le cœur. Tu m’as pris
un nem ?
— Est-ce que j’ai droit à une récompense, si j’y ai pensé ?
— Tu auras un bisou, et peut-être que je me mettrai toute nue devant toi…
— Peut-être ?
— Bon, d’accord, tu pourras faire l’amour avec moi.
Il plonge la main dans le sac, et la déception se lit sur son visage. Ils ont
oublié le nem. Il va le regretter…
— Un nem, Dreamboat, ou rien.
Il continue de fouiller le sac désespérément.
— Si je ne peux pas coucher avec toi à cause d’un putain de nem, je vais
faire un massacre !
Je pouffe.
Il cherche encore. Rien à faire, pas de nem. Ce qui va l’énerver un moment.
Ah, comme j’aime les repas sur le pouce…
— Est-ce que tu es venu me voir seulement pour baiser ? je demande pour
plaisanter.
Il lève les yeux et me fait une grimace.
Oh ! oh… On dirait que quelqu’un est contrarié.
— Je ne te répondrai même pas. Je reviens.
Il s’éloigne vers la porte, et je lui lance en riant :
— Arrête ! Reste ici, ne sois pas bête.
Alors, il revient vers moi et m’emprisonne dans ses bras.
— Je vais me rattraper, tu vas voir…
— J’en suis sûre.
— Tu m’as manqué, Lee.
— À moi aussi, je me manquerais, dis-je, taquine.
Il sourit.
— Et c’est moi qui suis arrogant ?
Je souris à mon tour et l’embrasse.
— Je sais juste à quel point tu es chanceux.
Nous dînons tranquillement, en discutant des derniers événements. J’aime
bien entendre ses histoires, ce qui se passe en entraînement et toutes les
vacheries qu’ils se font, notamment celles que Quinn a réservées aux deux
nouveaux arrivants, qui ont eu droit au bizutage habituel. Je ris beaucoup. Puis je
lui parle du boulot et, enfin, de ma conversation avec Brittany.
— Elle était enceinte ?
Sa mâchoire en tombe.
— Apparemment. Mais je ne sais plus ce que je dois croire. C’est ridicule.
Liam tire ma chaise vers lui.
— Est-ce que ça va ?
Je sais que c’est difficile pour lui d’avoir cette discussion. D’une certaine
manière, nous sommes encore en train de parler d’Aaron. Même moi, je
commence à en avoir marre. Le problème, c’est qu’il n’était pas qu’un ex pour
moi, ni un mec lambda pour lui. Nous avons vécu toute une vie avec lui.
— Ça m’a choquée, vraiment, dis-je, encore un peu émue.
— J’en suis sûr, mais ça ne répond pas à ma question.
— Je vais bien.
— Ah bon ? Tu vas « bien » de nouveau.
Il lève les mains au ciel, puis les laisse retomber sur ses cuisses en claquant.
Il s’éloigne de moi et commence à manger. Je le regarde, stupéfaite.
— Qu’est-ce qu’il y a encore, Liam ?
Il laisse tomber sa fourchette et souffle :
— Tu vas « bien » ? On en revient à ça ? Tu découvres que ton mari allait
avoir un bébé avec la femme qu’il baisait dans ton dos et tu vas « bien » ?
Qu’il aille se faire foutre ! J’ai le droit d’aller bien ou comme je veux.
— J’ai eu quelques jours pour y penser. Je n’ai pas envie de te déballer
toutes les horreurs qui me sont venues à l’esprit, ces derniers jours, mais à
présent je vais bien. Est-ce que c’est mieux comme ça ?
Je souris et secoue la tête.
— J’ai beaucoup de choses à l’esprit, en ce moment.
— Ce n’est pas une raison pour être méchant avec moi. Je n’étais pas
obligée de te parler de Brittany et du bébé. Mais j’essaye d’être honnête avec toi.
Tu as dit qu’on devait parler de tout ça.
— Je sais.
— Et maintenant, c’est le moment où tu t’excuses.
Il se tourne vers moi, rapproche à nouveau ma chaise et déclame d’un ton
théâtral :
— Ma chère Natalie, je suis désolé pour l’éternité d’avoir été méchant. Je
promets de me disputer avec toi seulement si c’est justifié, et si tu m’en donnes
l’autorisation. Me pardonnes-tu ?
— Je te déteste.
— Mais non.
— Oh si, j’en suis sûre !
— Tu survivras.
— Mais pas toi.
Il se retient de sourire.
— J’en prends le risque.
Nous mangeons en silence, et je me ressaisis après notre presque dispute. Je
me demande combien de temps on peut continuer comme ça.
Il semble ailleurs. Normalement, je parviens à le pousser dans ses
retranchements — il est toujours si sûr de lui —, mais aujourd’hui il est
différent, presque mal à l’aise.
— Est-ce que tu vas bien ? je lui demande après un long silence.
— Oui, je t’ai dit que j’avais beaucoup de choses à penser.
J’attends qu’il m’en dise plus.
Il renverse la tête en arrière et soupire :
— Nous avons reçu nos ordres de mission, aujourd’hui.
Je sais ce que ça signifie. Et son manque d’enthousiasme m’en dit long. Il
s’en va bientôt, et je vais devoir m’y préparer. J’essaye de puiser dans mes
souvenirs et mes vieilles habitudes.
Souris, tu y penseras plus tard.
Je dois verrouiller mes propres émotions et être là pour le soutenir. Il peut
voir ma peur et ma tristesse. Mais il doit entendre des mots qui le rassurent.
C’est le moment de redevenir celle qui a pris l’habitude de rester à l’arrière.
— Quand est-ce que tu pars ?
— Juste après l’anniversaire d’Aarabelle.
— Oh ! bientôt alors.
Je me réfugie derrière un rempart d’indifférence. Ça fait longtemps que je
n’ai pas été confrontée à un déploiement.
— Je suis désolé.
— Pourquoi ?
Je suis surprise de sa réaction. Il n’a rien fait de mal. C’est la vie. Et il est
temps que je reprenne mes habitudes, parce que Liam va rester un moment dans
ma vie.
Il se lève, et je le vois s’énerver.
— Je sais que ça ne te convient pas. Et je ne suis pas heureux de ça non plus.
— Tu me demandes si je suis heureuse ? Non. Mais c’est ta vie, et je
comprends.
— Je pense qu’on devrait partir une semaine. J’ai un congé juste avant le
déploiement. On pourrait retourner à Corolla et passer du temps ensemble.
Le tableau qu’il me peint me fait envie, mais je me suis déjà absentée du
travail il y a peu.
— Je ne sais pas, il y a beaucoup de choses à gérer au boulot, en ce moment.
J’aimerais passer du temps avec lui, mais j’essaye aussi d’avancer sur les
autres plans, y compris le travail.
— Lee, je pense que c’est important pour nous de le faire.
— Mais on vient juste de revenir !
— Je sais, mais j’aimerais vraiment qu’on passe une semaine ensemble tous
les trois. Je veux passer le plus de temps possible avec Aarabelle et toi.
La supplique est telle, dans son regard, qu’il est presque impossible de lui
résister.
Je me lève et passe les bras autour de sa taille.
— Liam, je n’irai nulle part. Je n’ai pas besoin d’un autre séjour pour
comprendre combien je t’aime. Et je ne sais pas si je peux m’absenter de
nouveau.
Il me caresse le dos. Je me pends à son cou et lui saute dans les bras.
— Alors je vais devoir t’enlever.
— Je ne suis pas « enlevable ».
— Erreur : je t’ai déjà enlevée.
Il m’embrasse sur le nez. C’est vrai, il le sait mieux que moi. Je ne veux pas
me battre, ce soir, et je pense qu’on pourra reparler de ce voyage plus tard. En
cet instant, je veux être avec lui, et seulement lui. Ne plus penser aux bébés ou
aux déploiements, juste à nous.
— Où est mon nem ? je demande, pour détendre l’atmosphère.
— Dans mon pantalon.
J’ouvre grands les yeux tout en essayant de ne pas rire.
— Il est grand ?
— Je dirais que oui.
— Je ferais mieux de vérifier moi-même.
— Ça peut se faire.
Je presse mes lèvres sur les siennes, et il me prend dans ses bras pour
m’emmener hors de la cuisine. Il monte l’escalier, et nous continuons à nous
embrasser. Je réalise en arrivant devant la porte de ma chambre que c’est la
première fois que Liam va dormir dans le lit que je partageais avec Aaron.
Il ralentit, me repose par terre avant d’entrer et déclare, comme s’il avait lu
dans mes pensées :
— Je ne suis pas obligé de rester.
— Ne dis pas n’importe quoi ! Je veux que tu restes.
J’accompagne son geste lorsqu’il ouvre la porte. Il garde ma main dans la
sienne, tandis que nous entrons dans la pièce.
Il y a trop de souvenirs, ici, et je veux en créer d’autres. Je mérite d’en avoir
d’autres. Le séjour à Corolla était merveilleux, mais notre vie est ici. Il faut que
nous puissions être un couple dans cette vie-là.
Je l’attire jusqu’au lit en jetant un coup d’œil tout autour de moi. J’ai jeté
toutes les photos d’Aaron dans ma colère, l’autre jour. Après avoir découvert sa
liaison avec Brittany, je ne pouvais plus le voir. Il n’y a plus que des photos
d’Aarabelle. Et je ne voudrais surtout pas avoir l’impression qu’Aaron
m’observe en ce moment.
Liam me caresse le visage et s’approche de moi lentement pour
m’embrasser. Je m’allonge sur le lit, et il se place contre moi. Je lui ôte son
bonnet pour passer les doigts dans ses cheveux. Sa barbe de trois jours me
chatouille lorsqu’il m’embrasse dans le cou. Je m’oublie si vite, quand je suis
dans ses bras ! Il m’inspire un sentiment de confort et de sécurité rare.
— Je déteste l’idée de te quitter, murmure-t-il contre ma peau.
— Moi aussi, mais ça va aller.
J’essaye de peser chacune des paroles qui me viennent avant de les
prononcer. Nous marchons sur un fil, et je dois préserver nos deux cœurs.
Bien sûr, rien ne me prouve que ça ira. Nos vies sont suspendues au-dessus
du vide, prêtes à tomber et à se briser. Il peut mourir à n’importe quel moment.
Je pourrais décider que c’est trop dur à envisager. Mais, si nous nous aimons
assez, nous avons quand même une chance d’être heureux.
Liam m’enlève ma chemise et me tient contre lui, comme s’il se retenait à la
vie et pas seulement à cet instant d’intimité. Je commence à me sentir mal à
l’aise et je me demande ce que nous sommes en train de faire. Avons-nous une
chance, s’il angoisse déjà à la perspective de ce départ ?
J’essaye de ne plus penser qu’à ses lèvres caressant ma peau et d’oublier
mes craintes.
Comme s’il lisait dans mes pensées, il m’ordonne de sa voix rauque :
— Reste avec moi.
Je ferme les yeux quand sa bouche s’empare de mon sein gauche. Il suce et
mordille mon téton, et je me cambre sous lui. Sa main parcourt mon ventre
jusqu’à mon entrejambe et glisse sous mon short de pyjama où il joue avec mon
désir, caresse mes hanches avant de revenir frôler mon sexe.
— Liam, embrasse-moi.
Je m’efforce de lui cacher mes doutes, mais je n’ignore pas qu’il sait voir en
moi, au-delà de mes facéties.
— Laisse-moi t’aimer, laisse-moi être avec toi.
Il sent ma peur, il me connaît trop bien.
Je ferme les yeux, et il me pénètre d’un doigt avant de me chuchoter :
— Je te tiens. Je ne te laisserai jamais tomber.
Il frotte son pouce contre mon clitoris, et je gémis.
— C’est si bon…
Soudain, il retire sa main, et je suis vide. J’ouvre les yeux en pleurnichant un
peu. Il commence à enlever ses vêtements, mais je me redresse sur les genoux,
lui écarte les mains.
— Laisse-moi faire.
Tendrement, lentement, savourant chaque seconde, je lui retire alors ses
vêtements un à un.
Puis je m’étends sur le dos, l’attire au-dessus de moi et lui griffe gentiment
la peau avec mes ongles.
— Aucun autre homme ne possède mon cœur, Liam. Aucun autre ne
possède mon corps. Et plus personne ne les aura jamais après toi.
Sans prévenir, il m’embrasse passionnément. Je me donne tout entière à ce
baiser. Nous sommes l’un à l’autre et, quoi qu’il arrive désormais, nous ne
retournerons pas en arrière. Je ne le peux pas et je ne le veux pas.
Liam m’ôte mon short, et je sens son grand corps rôder au-dessus du mien,
comme un prédateur.
— Je t’aime. Je suis à toi, dis-je d’une voix grave.
Son sexe entre en moi d’un coup, et la sensation me fait presque monter les
larmes aux yeux. Puis il commence à bouger en moi sans me lâcher des yeux.
— Oh ! Liam !
Le cri m’échappe, alors qu’un flot d’émotions et de sensations me submerge.
— Personne d’autre ne sera plus jamais en toi, Lee.
Je n’arrive pas à dire lequel de nous deux il veut convaincre.
— Personne d’autre… Il n’y a que toi.
— Jamais je n’ai donné mon cœur à une femme. Et jamais je ne le donnerai
à une autre que toi.
Il ferme les yeux et se colle à moi, tout en continuant ses va-et-vient. Puis il
me retourne sur le ventre et me pénètre par-derrière, alors que j’appuie les fesses
contre son ventre. J’ai envie de lui faire perdre le contrôle, qu’il bande au point
de ne plus pouvoir penser qu’au plaisir.
— Baise-moi ! je gémis en me collant contre lui pour qu’il vienne plus
profondément en moi.
Je sens qu’il est à deux doigts de jouir, alors qu’il m’agrippe la nuque et que
nos soupirs, nos gémissements et le claquement de nos peaux l’une contre l’autre
envahissent la chambre.
Il me tient serrée contre lui et me donne des coups de reins puissants et
sauvages. Est-ce le paradis ou l’enfer ? Je lutte pour ne pas jouir tout de suite. Je
veux qu’on le fasse ensemble.
— Vas-y. Jouis. Je veux t’entendre jouir, Lee.
Il remue les hanches, me caresse le clitoris, et je crie ma jouissance. Il
m’embrasse le dos et jouit en moi un instant plus tard. Je m’affale sur le lit,
épuisée.
— Tu es extraordinaire, Natalie !
Je roule sur le côté.
— Tu n’es pas mal non plus… Je reviens.
Je me lève et gagne la salle de bains en vitesse. Là, j’enfile mon peignoir et
m’aperçois que le vieux rasoir et la brosse à dents d’Aaron sont toujours sur le
bord du lavabo. Ils font partie du décor, et j’ai oublié de m’en débarrasser. Je les
prends machinalement. Ça ne me fait plus rien. Aucune tristesse, aucune colère,
seulement de la résignation.
Liam ouvre la porte à cet instant, fixe ma main, puis referme la porte.
— Liam !
Je sors précipitamment de la pièce.
— Je vais y aller, dit-il.
— Non ! S’il te plaît, ce n’est pas ce que tu penses. Je n’étais pas triste. J’ai
simplement vu son rasoir et je l’ai pris… Laisse-moi t’expliquer.
Mais il commence à s’habiller avec des gestes brusques, et je sens les larmes
me monter aux yeux.
— Je suis désolé, je dois y aller.
— Arrête, bon sang ! Je n’étais pas en train de pleurer sur son rasoir ! Je l’ai
vu et je ne sais pas… Ce n’était pas ce que tu crois.
— Et c’était quoi, alors ?
Il détourne la tête, exaspéré, mais je vois que je lui ai fait du mal.
— Je ne sais pas, je ne peux pas l’expliquer.
Il m’attrape la main, et je croise son regard.
— Essaye.
— J’ai vu qu’il était encore là, mais ça ne m’a rien fait du tout, justement.
Quoi qu’il en soit, tu ne peux pas me demander de ne plus rien ressentir. Tu es le
premier homme que j’accueille dans mon lit après lui. Est-ce que tu peux faire
preuve d’un peu de compréhension ?
Je le regarde et j’attends qu’il me réponde.
— Quoi ? Tu penses que je ne suis pas assez compréhensif vis-à-vis de ce
que tu ressens ? Tu te fous de ma gueule ! Je n’ai rien dit, rien fait, mais je dois
me battre continuellement contre un putain de fantôme !
Ses mots sont durs et sans appel.
— Si tu te bats tout seul contre je ne sais quoi, ça relève de ta responsabilité.
Je n’ai rien fait qui te pousse à éprouver ça.
Son regard croise le mien, puis il me tourne le dos.
— Peut-être pas. Mais te voir ce rasoir à la main… Je n’ai pas rêvé : tu le
tenais contre ta poitrine…
— Tu as deux options, dis-je alors, déterminée à en finir avec cette histoire
qui se transforme en un procès qui n’a pas lieu d’être. Tu peux me croire quand
je t’assure que tu n’as pas à t’inquiéter ou tu peux partir.
— C’est si simple que ça pour toi ?
— Ne commence pas à m’accuser. C’est toi qui…
Il se dirige vers la porte, et je panique. Il pose la main sur la poignée et se
retourne vers moi.
— Laisse-moi une minute, je reviens.
Je hoche la tête.
— Une minute, d’accord.
Il fait un pas vers moi, et je me précipite dans ses bras. Il me serre contre lui.
— Ce ne sera jamais plus long que ça, promet-il avant de s’éloigner.
Je me remets au lit en attendant que la minute s’écoule.
37

— Non, maman, je t’entends.


Je suis au téléphone avec ma mère, tout en préparant des provisions pour
notre semaine à Corolla.
— Est-ce que tu es sûre d’être de retour à temps pour son anniversaire ?
Elle veut absolument prendre un avion trois jours avant la fête pour m’aider
à tout préparer. Les vols depuis l’Arkansas ne sont pas donnés, et elle ne veut
rien entendre quand je lui certifie que je serai de retour une bonne semaine
avant.
— Maman, tout ira bien. Nous sommes à deux heures de route, et Liam doit
revenir pour le travail, de toute façon.
— Bon, en tout cas, je suis ravie que vous repartiez tous les deux.
Elle s’est montrée extrêmement enthousiaste, quand je lui ai parlé de ma
relation avec Liam. Elle le connaît depuis un moment, elle aussi, et elle est
rassurée qu’il prenne soin d’Aarabelle.
— Liam a tellement insisté. Je me sens mal d’abandonner mon poste à
nouveau, mais je travaillerai de là-bas. C’est important qu’on prenne du temps
ensemble.
Je suis impatiente de repartir. Après une semaine de disputes, pendant
laquelle je me suis évertuée à lui rappeler que je ne pouvais pas prendre de
nouveau congé, il a réussi à me convaincre. Je travaille dans une équipe
d’anciens membres des Forces spéciales. Tous ont connu les missions et les
entraînements, ils savent ce que c’est d’être loin de ceux qu’on aime et ils n’ont
pas osé m’enlever cette possibilité de passer du temps avec Liam.
Mark a accepté sans problème et n’en a même pas parlé à Jackson. Mais je
continue de me sentir coupable. J’aurais presque préféré qu’ils refusent.
— J’ai hâte de te revoir et de revoir ma petite-fille chérie.
— Nous aussi, on a hâte. Je t’appelle quand on sera rentrés de Corolla.
J’attrape des paquets de biscuits que je fourre dans le sac. Nous partons dans
trois jours et, cette fois-ci au moins, j’ai le temps de préparer les affaires.
— OK, amuse-toi bien. Je t’aime.
J’ai tout juste raccroché que j’entends une voiture dans l’allée. Au son du
moteur, je reconnais Robin sans hésiter. J’en reviens à peine de l’appeler par son
nom !
Je sors sur la terrasse, surprise de l’arrivée de Liam : il m’a dit qu’il serait
très pris par les entraînements jusqu’à son départ.
— Salut.
— Salut. Désolé, Lee, je n’ai que quelques minutes, mais j’ai pensé que tu
préférerais l’apprendre de moi.
Il a l’air énervé. Il baisse le bord de la casquette de son uniforme pour que je
ne voie pas ses yeux.
— OK, qu’est-ce qui se passe ?
Il donne un coup de pied agacé dans les graviers.
— Je pars ce soir.
— Quoi ?
— Des gars d’une mission en cours ont besoin de nous.
— Mais… Ton congé commence demain ! Et on doit partir à Corolla…
Il lève les yeux vers moi, résigné. Il n’a manifestement pas eu le choix.
— Je sais. Ils disent que c’est l’affaire d’un jour ou deux. Si on ne peut pas
partir vendredi comme prévu, on le fera dès que je serai rentré.
— Je ne demanderai pas un jour de congé de plus. J’ai déjà des scrupules à
m’absenter cinq jours…
Il s’approche de moi et pose les mains sur mes épaules.
— Je sais. Je ne suis pas heureux non plus, mais je dois y aller. C’est une
petite équipe.
— Tu ne peux pas déléguer ? je demande, tout en sachant que ce n’est pas
possible.
C’est la vie d’une compagne de militaire. Le travail d’abord, l’amour après.
— Natalie. C’est moi qui dois y aller.
— OK, mais ça m’énerve ! Je n’ai pas le choix et j’ai horreur de ça.
Il m’attire contre lui et m’embrasse. Je sens du désespoir dans ce baiser,
comme s’il voulait mémoriser le goût de mes lèvres. Ses mains emprisonnent
mes bras, et je ne peux m’empêcher de penser que cette étreinte a un goût d’au
revoir. Il m’embrasse comme si c’était la dernière fois. J’ai envie de pleurer et de
m’enfuir, mais ses bras me retiennent contre lui.
Finalement il desserre son étreinte et me relâche.
— Qu’est-ce que ça veut dire, Liam ?
— Je viens te voir dès que je le peux. J’essaye de rentrer avant notre départ
pour Corolla.
Il me caresse la joue avec douceur.
— Liam ! Attends !
Je lui cours après, et il s’arrête.
— Tu ne peux pas m’embrasser comme si c’était la dernière fois et t’en aller
comme ça.
Il se retourne.
— Je n’ai jamais laissé quelqu’un derrière moi jusque-là, Natalie, je ne sais
pas comment ça marche.
Je n’avais pas pensé à ça. Il a été célibataire pendant si longtemps ! Je
m’avance, enroule les bras autour de sa taille et lui dis doucement :
— Eh bien, tu peux me dire que tu m’aimes, qu’on se reverra bientôt, et tu
m’embrasses gentiment. Tu peux aussi me dire que chaque minute loin de moi
sera un supplice.
— Oh ! c’est tout ?
— Tous les compliments sont les bienvenus.
— Alors, qu’est-ce que tu dirais de… chaque seconde que je passerai loin de
toi, j’aurai l’impression que mon cœur m’a été enlevé.
— Hum, peut mieux faire…
Il regarde par-dessus mon épaule en quête d’inspiration et ajoute en
pouffant :
— Je penserai à toi chaque instant de chaque seconde.
— C’est mieux, mais il faudrait que je puisse m’évanouir.
— Oh ! Natalie, Amour de ma vie… Je retiendrai mon souffle jusqu’à ce
que je puisse respirer le même air que toi, mais à ce moment-là ce ne sera pas
suffisant, parce que mes poumons seront déjà morts…
Je le serre contre moi en riant.
— Là, tu es juste débile.
— Je t’aime.
— Je t’aime encore plus, dis-je en me hissant sur la pointe des pieds pour
l’embrasser. Reviens vite !
Je le regarde s’éloigner et monter dans sa voiture. Le moteur qui démarre me
fait sursauter, et je me retiens de pleurer. Il me fait un petit signe de la main, je le
lui renvoie, et il tourne à l’angle de la rue.
Je peux le faire. Il va revenir. Je peux surmonter ça.

* * *

Les jours passent, et je n’ai aucune nouvelle de lui. Nous devrions être à
Corolla, mais au lieu de ça je travaille à la maison, pendant qu’Aarabelle est
chez la baby-sitter. Sa voix me manque. Au moins, pendant les entraînements, il
pouvait m’appeler.
Depuis qu’il est parti, je ne peux que m’asseoir sur le canapé et m’interroger.
J’ai peur d’allumer la télé et de découvrir que quelque chose est arrivé.
Bon sang, non, vraiment, ça ne m’a pas manqué, tout ça !
Je vais profiter du soleil sur la terrasse en regardant l’océan. C’est étrange de
me dire que je me suis déjà habituée à cette vue. J’ai une belle maison dans un
endroit idyllique, une belle petite fille qui donne un sens à mes jours, un homme
que j’aime et qui m’aime, et un boulot génial.
Ma famille sera bientôt là, et ils pourront tous voir combien tout va mieux
depuis un an. Il y a un an, je n’aurais pas pu imaginer en arriver là. Je pensais
être destinée à la solitude et à la tristesse.
Je regarde l’océan, sereine.
Le bruit d’une voiture dans l’allée me sort de mes pensées. Je souris
instantanément. J’ai tellement hâte de lui sauter au cou et de l’embrasser !
Je me précipite, puis m’arrête brusquement : Mark et Jackson marchent
lentement vers moi, comme s’ils s’apprêtaient à m’annoncer le pire.
Non.
Non.
Pas encore.
Non.
Mon cœur fait des bonds incontrôlables dans ma poitrine, alors qu’ils
s’approchent sans me regarder.
— Non ! je crie en commençant à reculer. Non !
Je commence à trembler, mais Mark s’écarte, et j’aperçois Liam.
— Oh ! mon Dieu ! J’ai eu si peur !
Je hurle et me précipite vers lui en pleurant. Il lève la main pour m’arrêter. Je
stoppe net, mais il ne dit rien. Il y a tant de tristesse dans ses yeux que j’ai
l’impression qu’il va s’effondrer devant moi. Oh ! pitié, dites-moi qu’ils n’ont
perdu personne !
— Liam ?
Je prends son visage dans mes mains.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Je m’approche de lui pour l’embrasser, mais il me repousse doucement. Je
fouille son regard pour comprendre ce qui lui arrive.
— Hé !
Il ferme les yeux, retirant mes mains de son visage. Il fait un pas de côté et
alors, seulement, je le vois…
— Aaron ?
Ma voix tremble.
J’ai un haut-le-cœur en voyant ses yeux sombres et ses cheveux longs. Mon
mari… Mon Dieu !
Aaron s’avance vers moi, et j’ai l’impression que mon cœur s’arrête de
battre.
— Bonjour, ma chérie.

À suivre…
REMERCIEMENTS

On pourrait croire qu’après trois romans je suis rodée à cet exercice, mais
c’est toujours le plus difficile pour moi. Si je vous oublie, je suis sûre que j’en
entendrai parler, mais sachez malgré tout que vous êtes dans mon cœur.
À mes meilleures amies : Mandi, Jennifer, Melissa, Holly, Roxana, Megan et
Linda. Je vous adore et je n’aurais jamais pu y arriver sans vous toutes. Chaque
fois que je partage mes histoires avec vous, vous m’en demandez encore. J’aime
laisser planer le suspense et vous faire rire. Votre amitié est un vrai cadeau !
À Christy Peckham : Je ne serais pas arrivée au bout de ce livre sans toi.
Merci de composer avec mes idées folles et de faire tenir mes histoires debout.
C’est une bénédiction de t’avoir dans ma vie, et je ne tiendrai jamais cela pour
acquis. Tu me fais rire et sourire quand j’ai envie de pleurer, et quand je déborde
trop tu m’aides à me cadrer. Je t’aime !
À Melissa et Sharon : Melissa, merci de ne pas avoir voulu me tuer ou, du
moins, de ne pas être en train d’essayer de le faire. Je suis heureuse d’avoir une
attachée de presse comme toi. Chaque auteur devrait avoir cette chance. Sharon,
merci de me faire rire et de m’aider à garder les pieds sur terre.
À Claire Contreras : On dit que les gens n’arrivent jamais dans votre vie par
hasard… Je pense que tu es apparue dans la mienne pour me montrer l’exemple
et quelle femme j’ai envie d’être. Tu as une force incroyable, et je remercie le
ciel chaque jour pour ton amitié indéfectible et pour t’avoir rencontrée. Je t’aime
infiniment.
FYW : Vous êtes mon repaire, mon refuge. Je suis heureuse de connaître un
groupe de femmes aussi fantastiques que vous. Vous êtes toutes belles, drôles, et
je vous adore.
Aux blogueurs : Sans vous, nos livres ne seraient jamais diffusés. Merci pour
le temps que vous passez à lire, présenter et défendre nos textes sans relâche et
pour votre soutien.
Aux Stabby Birds : Les filles, je ne pourrais pas imaginer ma vie sans
chacune de vous.
Au Corinne Michaels Group Book : Merci pour votre humour. Vous me
faites sourire chaque fois que je me connecte. Merci d’apprécier ce que j’écris et
toutes mes idées folles. Vos mots d’amitié et d’encouragement me font chaud au
cœur.
À mes bêta lecteurs : Merci d’avoir cette gentillesse d’interrompre vos autres
lectures pour me dire ce que vous pensez de mes romans. J’apprécie tout ce que
vous faites.
Un immense merci à mes éditeurs, correcteurs et designers pour avoir fait de
ce livre ce qu’il est.
Merci aux Rockstars of Romance, pour avoir défendu Consolation.
À Lauren Perry : Merci d’avoir trouvé Ben et Hannah ! Tes photos m’ont
inspirée pour faire de cette histoire beaucoup plus que ce que j’avais imaginé au
départ. C’est grâce à toi que ce livre a une suite.
À Rinnie, Melanie et Krissy : Nous sommes amies depuis toujours. Nous
avons partagé nos premières histoires d’amour, nos mariages, nos amitiés, des
disputes et des réconciliations, des naissances. Notre amitié est toujours là et peu
importe le temps et la distance qu’il y a entre nous, je sais que si je vous appelais
demain vous seriez présentes. C’est une amitié comme peu de personnes ont la
chance d’en faire l’expérience. Je vous aime tant.
À Crystal : Même s’il nous arrive de nous pousser dans nos retranchements,
nous restons fidèles l’une à l’autre. Cette relation unique et spéciale nous permet
de trouver de la beauté, y compris au cœur du pire.
À Lucia Franco : Ce livre n’aurait jamais vu le jour sans notre conversation.
Merci de m’avoir encouragée et accompagnée de ton enthousiasme.
À Tammi Ahmed : La reine du graphisme ! Merci d’avoir fait de mon livre
une œuvre d’art ! J’adore chacune de tes idées.
À mes enfants : Vous n’imaginez pas à quel point je vous aime. Merci pour
vos énormes câlins, vos papouilles, et pour me rappeler qu’il y a autre chose que
les livres dans la vie. Vous êtes toute ma vie !
À mon mari : Je t’ai rencontré avant de savoir qui j’étais vraiment. Tu m’as
aimée et aidée à devenir la femme que je suis aujourd’hui. J’ai parfois envie de
te mettre des claques, mais tu seras pour toujours mon partenaire de choix pour
faire les bonshommes de neige.
Traduction française : ISADORA MATZ
TITRE ORIGINAL : CONSOLATION
© 2015, Corinne Michaels.
© 2018, HarperCollins France pour la traduction française.
Le visuel de couverture est reproduit avec l’autorisation de :
Couple : © SHUTTERSTOCK/ROYALTYFREE/WTAMAS
Fond matière : © SHUTTERSTOCK/ROYALTYFREE/KRASOVSKI DMITRI
Réalisation graphique : STUDIO PIAUDE
Tous droits réservés.
ISBN 978-2-2803-9169-6

HARPERCOLLINS FRANCE
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Ce livre est publié avec l’aimable autorisation de HARLEQUIN BOOKS S.A.
Tous droits réservés, y compris le droit de reproduction de tout ou partie de l’ouvrage, sous quelque forme que ce soit.
Toute représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et
suivants du Code pénal.
Cette œuvre est une œuvre de fiction. Les noms propres, les personnages, les lieux, les intrigues, sont soit le fruit de l’imagination de
l’auteur, soit utilisés dans le cadre d’une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou décédées, des
entreprises, des événements ou des lieux, serait une pure coïncidence.
À ma mère, qui a toujours cru en moi plus que moi-
même.Ton amour, ton amitié, ton soutien et ton
courage ont fait de moi celle que je suis aujourd’hui.
Sans toi, rien de tout cela n’aurait été possible.
1

Le temps n’a jamais fait partie de mes préoccupations. Il avance, s’écoule, et


l’on n’y peut rien. Impossible de l’arrêter, quelle que soit la force de ma volonté.
Il n’existe aucun moyen de le remonter ou de mettre la vie sur pause.
En ce moment précis, pourtant, je n’ai qu’une envie : le remonter, justement,
pour revenir à l’époque où j’étais heureuse et prête à conquérir le monde. Voici
deux minutes encore, j’étais sans inquiétude sur la journée qui m’attendait. Je
m’apprêtais à partir en vacances avec l’homme que j’aime et qui m’a aidée à
guérir. Mais le temps n’est pas mon ami. Il me frappe de plein fouet au moment
où je m’y attends le moins, comme si c’était drôle, et je suis là à me demander ce
qui m’arrive.
Aaron se tient devant moi, bien vivant. L’homme pour qui j’aurais vendu
mon âme, si cela avait pu le faire revenir, il y a un an… est là.
Je fais un pas hésitant en avant. Je vois les autres, autour de nous, mais je
n’arrive pas à me concentrer sur autre chose que lui.
— Bonjour, ma chérie.
— Oh ! mon Dieu, tu es vivant !
Je m’approche de lui, et ses yeux bruns brillent de joie et d’espoir.
— Je suis là.
Je me rue sur lui et l’enlace en pleurant. Il est vivant, il est là, dans mes
bras ! Je le serre contre moi, et il me caresse le dos. Mon cœur bat la chamade ;
je verse toutes les larmes de mon corps contre sa poitrine.
— Tu m’as tellement manqué, Lee…
— Tu es vivant !
Je cherche de l’air et je sens mon cœur prêt à se décrocher. Je le serre, le
pince même un peu, pour être sûre que je ne rêve pas.
Il gémit, et je recule. Puis il revient vers moi en souriant, et je pose la main
sur sa joue. Il a des égratignures sur la figure et dans le cou, il a maigri, mais
c’est bien lui. L’homme que j’ai aimé si longtemps, le père de ma fille, est de
retour à la maison. C’est incroyable !
— Je… Je croyais… Tu étais…
La respiration entrecoupée de sanglots, je bute sur les mots. Les souvenirs de
cette année de douleur, de tristesse et de désespoir m’assaillent. Il était vivant, et
nous ne le savions pas ! Nous n’avons pas cherché ! Ou peut-être tout cela n’est-
il qu’un rêve…
— Chut…, fait-il doucement en me prenant la main. Je suis à la maison,
maintenant, tout va bien, ma chérie.
Ses mots résonnent en moi, et mon sourire s’efface tandis qu’un mouvement,
sur la gauche, attire mon attention.
Liam.
Oh ! mon Dieu… Liam.
Il se tient en retrait, tête baissée.
Les larmes me brouillent à nouveau la vue, mon cœur s’emballe, et l’horreur
de ce moment m’apparaît tout entière. Il fixe le sol. J’ai tellement mal, à cet
instant ! Je voudrais qu’il croise mon regard.
Je t’en prie, regarde-moi…
Il n’en fait rien. Alors je m’avance vers lui, des larmes plein les yeux ; il
refuse toujours de bouger.
— Liam, s’il te plaît…
Il se dérobe, le visage fermé, et je vois bien qu’il souffre.
— Natalie ?
La voix d’Aaron interrompt ma tentative de dialogue avec Liam.
Je me retourne et tente de me reprendre. Jackson et Mark sont plantés à côté
de nous, silencieux, gênés. Tout est si confus ! Je ne sais plus quoi faire, ni à qui
parler ; je ne comprends pas pourquoi tout cela m’arrive. J’étais en train de
construire un nouvel avenir avec un homme que j’aime, et mon mari, que tout le
monde pensait mort, réapparaît…
Je fais un pas en arrière et me mets à trembler. Je n’en peux plus, c’est trop.
Qui pourrait endurer un pareil coup du sort sans devenir fou ? J’étouffe !
Mark s’approche de moi.
— Lee, ça va aller.
Ça va aller ? Je lâche un rire sarcastique et j’explose.
— Ah, je ne crois pas, non. Rien ne va ! Tout ça n’a aucun sens ! Je ne peux
pas… Ce n’est pas possible !
Je sens qu’Aaron se rapproche, derrière moi, et Mark secoue la tête.
— C’est la réalité.
— Lee, dit Aaron, je suis rentré à la maison.
Sa voix est pleine d’espoir, comme s’il imaginait que c’était mon plus cher
désir. Bien sûr, son retour, je l’ai voulu, espéré pendant des mois. Il était tout
pour moi. Mais j’aime Liam, à présent.
Aaron me prend doucement le bras. Mon corps se tend alors que je sens le
regard triste de Liam sur nous. Soudain, tout me revient : ce n’est pas l’époux
dont je rêvais, ce n’est plus l’homme que j’ai aimé. Il m’a trompée, a fait un
enfant à une autre femme. Son étreinte m’est devenue étrangère.
Je le repousse, tout en me disant que je ne vaux pas mieux que lui.
— S’il te plaît, je…
Liam a vu la joie sur mon visage, il y a cinq minutes, quand j’ai pris Aaron
dans mes bras. Je sais le mal que je lui fais. Alors, je m’éloigne brusquement.
— Non ! Ne me touche pas !
Aaron est stupéfait, il ne saisit pas, bien sûr.
— Lee, tu es ma femme, je comprends que tu ne saches plus où tu en es, que
c’est dur à croire, mais je suis là, ma chérie.
Je me retourne vers Liam. Ses yeux bleus croisent les miens, et je me
précipite sur lui, prends ses mains dans les miennes. Il se dégage et fait un pas en
arrière. Mon cœur se serre.
— Ne me rejette pas, s’il te plaît.
— Je pense que vous avez besoin de parler, tous les deux, dit-il, la voix
pleine de regrets.
— Je ne sais pas de quoi j’ai besoin.
— Lee…
Il s’interrompt, le temps de jeter un coup d’œil à Aaron, puis, très vite,
repose les yeux sur moi.
Au-delà de la tristesse qu’il éprouve, il y a de la résolution dans son regard.
— Tu vas t’éloigner de moi ?
J’attends une réponse, même si je la connais déjà, et je me mets à pleurer. Il
me caresse la joue tendrement, essuie mes larmes.
— Je ne vais pas m’enfuir, j’ai juste besoin de temps.
Aaron se racle la gorge derrière nous.
— On dirait que j’ai manqué pas mal de choses. Je comprends mieux
pourquoi tu as été si silencieux.
Tout à coup, la colère qui bouillonne en moi depuis des mois, depuis ma
rencontre avec Brittany, menace de me submerger et je lui lance, amère :
— Tu ferais mieux de te taire, toi !
— Tu as baisé ma femme, Dempsey ?
— Tu étais mort ! je hurle.
Mes jambes me lâchent. Je m’effondre sur les graviers qui m’écorchent la
peau. Immédiatement, Liam se penche et me prend dans ses bras.
— Lâche-la tout de suite ou je te tue, fils de pute !
Aaron s’avance vers nous, menaçant ; Jackson et Mark s’interposent
aussitôt, le saisissant par les bras, et le font reculer jusqu’à la maison. Je me love
contre Liam.
— Emmène-moi à Corolla, s’il te plaît. Je vais chercher Aara, et on s’en va.
Je t’en prie, emmène-moi loin d’ici !
— Lee, je ne peux pas. J’aimerais beaucoup, mais c’est impossible.
— Ce n’est pas vrai, on avait des projets ensemble !
— Et maintenant, ton mari est de retour.
— Le mari qui m’a trompée ?
Il soupire en me repoussant doucement.
— Vous avez besoin de parler, tous les deux, je ne peux pas être celui-là.
— Comment ça, « celui-là » ? L’homme dont je suis tombée amoureuse ?
L’homme qui m’a dit qu’il m’aimait ? Parce que, c’est de cet homme-là que j’ai
besoin.
— Lee, c’est ton mari, putain ! Et c’était aussi mon meilleur ami. J’ai vu
comme tu le regardais. C’est évident que tu l’aimes encore. Tu t’es jetée sur lui.
Qu’est-ce que tu veux que je fasse contre ça ?
— Bats-toi ! Bats-toi pour moi, pour nous. Sinon quoi ? Tu vas me fuir ?
M’effacer de ta vie comme s’il ne s’était rien passé ?
Ma question reste en suspens, et j’attends que son verdict tombe.
— Tu veux que je me batte ? Parce que tu crois que ce n’est pas déjà ce que
je suis en train de faire ? Tu penses vraiment que c’est ce que je voulais ? Te
ramener ton mari, alors que je suis fou amoureux de toi, au point que j’aurais été
prêt à m’arracher le cœur plutôt que de te voir malheureuse ? J’ai horreur de ce
qui se passe aujourd’hui.
C’est un cauchemar, cette situation, et cette colère entre nous.
— Je n’arrive pas à y croire !
Liam soupire, ses épaules retombent.
— Vous devez vous parler, Lee, vous avez beaucoup de choses à vous dire.
Je ferais mieux d’y aller, avant que ça empire. Je ne veux pas être celui qui a
foutu la merde.
Sidérée, je regarde dans le vide. C’est incompréhensible.
— Je n’arrive pas à croire que tu penses si peu à nous.
Il m’attrape par les épaules, comme piqué par ma remarque, approche son
visage du mien.
— Je donnerais ma vie pour toi. J’irais lui mettre une raclée à l’instant, si ça
pouvait améliorer la situation, mais ça ne risque pas. Vous êtes mariés, tu es sa
femme. Et moi, je suis l’autre homme. Tu comprends ça ?
— Mais je me suis donnée à toi, je suis à toi !
— Non, tu es à lui.
J’aurais tant besoin qu’il me comprenne. Ma vie a changé grâce à lui. Il m’a
redonné envie de vivre, m’a aimée comme jamais je ne l’avais été. Comment je
survivrai, s’il me quitte ? Je ferme les yeux et presse mes lèvres contre les
siennes. J’agrippe son T-shirt, me colle contre son corps.
— Embrasse-moi, Liam. Serre-moi.
Mais il reste stoïque et hermétique. Il ne répond pas non plus, et ma colère
redouble. Je recule, le regarde. Il ferme les yeux en soupirant. Alors, je lui donne
une gifle. Et je prends plaisir à voir la surprise dans ses yeux, qu’il rouvre
brusquement.
— Je peux savoir en quel honneur tu me frappes ?
Je le gifle de plus belle. Là, il commence à s’énerver.
— Je t’emmerde, Liam ! Si je signifie aussi peu pour toi, va-t’en. Pars.
Laisse-moi, si tu n’as pas les couilles d’être un homme !
Je lève à nouveau la main, mais il l’attrape au vol et m’attire contre lui avec
force pour presser sa bouche contre la mienne. Je savoure la violence de ce
baiser. Ses doigts sont crispés autour de mon poignet à m’en faire mal, mais ça
m’est égal. Je veux qu’il me brise dans son étreinte, pour qu’il me reste une
preuve de ce que nous avons partagé. Je me donne à lui entièrement, à cet
instant. Nos langues se retrouvent. Il me lâche le bras, pour m’attraper aussitôt
par la nuque. Et ma colère se transforme en tristesse. Je glisse les doigts dans ses
cheveux, mais son étreinte se desserre.
— Attends. Laisse-moi une minute. J’ai besoin d’un peu de temps. Je t’aime,
mais je dois y aller.
Mon cœur se brise à nouveau. J’ai l’impression de le perdre.
— Si tu me quittes maintenant, Liam, je ne suis pas sûre que tu reviennes.
J’aimerais qu’il me rassure.
Il penche la tête, appuie son front contre le mien.
— Je ne serai jamais loin, mais tu dois traverser cette épreuve sans penser à
moi.
— Tu crois que je peux y parvenir ? Que je n’ai pas peur ? Je suis heureuse
qu’il soit vivant, évidemment, mais comment peux-tu imaginer que je ne sois pas
soucieuse ? Que je ne me demande pas comment nous allons surmonter ça, toi et
moi ? Je vais m’inquiéter chaque jour pour nous deux.
— Aaron et toi aviez une vie ensemble. Notre histoire n’a duré que quelques
mois.
Je me retiens de le gifler à nouveau.
— Je t’interdis de sous-estimer ce qu’on a vécu !
Il me caresse le bras.
— J’ai besoin que tu te mettes à ma place, Lee. Je n’ai jamais pu savoir si tu
l’aurais choisi, lui, mais maintenant je ne suis pas sûr que tu doives me choisir,
moi. Je dois retrouver des idées claires. Laisse-moi partir.
Je vois dans ses yeux qu’il est aussi désemparé que moi. Je lutte contre les
larmes. Je sais qu’il a raison, mais je voudrais tellement qu’il ait tort ! Je ne sais
pas comment traverser cette nouvelle épreuve. C’est trop dur.
Mon cœur était guéri, et voilà qu’en l’espace d’un instant je me retrouve de
nouveau à vif. À une époque, Aaron était la seule personne que je désirais auprès
de moi. Aujourd’hui qu’il est de retour dans ma vie, je ne veux plus de lui. De
toutes les prières que j’ai faites, j’aurais aimé que celle-ci ne soit pas exaucée,
parce que je dois endurer de faire souffrir un homme que j’aime. Mais la vie en a
décidé autrement.
— Je veux que tu saches une chose avant de me quitter, Liam. C’est toi que
je souhaite à mes côtés. Tu es l’homme que j’aime. Aaron était mon mari, le père
de ma fille, mais toi, je t’aime. Je t’aime plus que je ne l’aurais cru possible ou
voulu, mais je t’aime. Je t’en prie, crois-moi ! Je t’aime.
— Moi aussi, je t’aime, mais je dois faire ce qui est juste.
Il m’exaspère.
— Juste pour qui, selon toi ?
Il se penche à nouveau vers moi et attend, les yeux brillants, que je le
regarde.
— Pour toi, pour Aarabelle, pour nous tous. Je ne peux pas être le type qui a
brisé un mariage, et certainement pas ton mariage avec Aaron.
Je sens bien qu’il n’y a aucun moyen de le convaincre. J’espère seulement
qu’il m’a entendue. Avant que je puisse ajouter quoi que ce soit, j’entends des
pas derrière nous. Liam lève les yeux et, à son regard, je sais qu’il s’agit
d’Aaron.
— Désolé de briser ce moment attendrissant, mais j’ai été absent plus de un
an, et ce ne sont pas tout à fait les retrouvailles que j’espérais, nous lance-t-il,
une rage contenue dans la voix. Maintenant, si tu pouvais me rendre ma femme,
mec…
Je ne peux m’empêcher de frissonner en l’entendant dire « ma femme ».
Liam ne répond rien, mais me relâche, et c’est comme si mon cœur gelait.
Puis il s’éloigne sans un mot.
Je me retourne vers mon mari, mon premier amour, en pleurant, parce que
l’homme que j’aime vient de me laisser derrière lui.
J’ai envie de mourir.
2

Aaron et moi marchons jusqu’au jardin, où Jackson et Mark nous attendent.


Jackson évite mon regard, et j’ai envie de lui envoyer mon poing dans la figure.
— Personne n’a pensé qu’il aurait pu être bon de me mettre au courant ?
Personne ne s’est dit que j’aurais dû le savoir ? Est-ce que tous vos portables
étaient morts ? Donnez-moi une seule raison valable de ne pas m’avoir
informée !
— Natalie, me dit Mark, personne n’était sûr qu’il s’agisse bien d’Aaron,
pour commencer. Ensuite, on ne pouvait pas risquer de compromettre la mission.
Tout devait rester très secret et couvert. Et puis, personne ne savait comment
t’annoncer la nouvelle.
Jackson fait un pas vers moi, hésitant.
— Tu étais en train de refaire ta vie, tu étais heureuse… Aucun de nous ne
voulait te faire de mal, surtout pas moi.
— Bien sûr que tu es désolé.
La colère me saisit.
Jackson se tourne vers Aaron.
— On va vous laisser discuter. Souviens-toi de ce que je t’ai dit. Beaucoup
de choses changent, en un an. Mais je suis content que tu sois de retour.
Aaron me regarde avant de lui répondre :
— Merci. Je suis heureux d’être à la maison et de retrouver mes femmes.
Je ne peux m’empêcher de penser à ces derniers mois, à sa trahison, son
aventure avec une autre. Et, en l’entendant, je me demande si ses femmes, ce
sont Aarabelle et moi ou Brittany et moi.
Je ne peux pas supporter cette situation. Tant de pensées contradictoires
m’assaillent ! Je m’éloigne de lui, d’eux, et me dirige vers la plage. Le sable
chaud me brûle les pieds, et je laisse libre cours à la peine qui me laboure le
cœur.
Je renverse la tête en arrière et regarde les nuages qui défilent dans le ciel.
Pourquoi ? Ce moment devrait être heureux, fait d’étreintes et de larmes de joie.
Or, j’ai l’impression qu’on a posé de la dynamite dans ma poitrine et qu’au
moment où ma vie reprenait son cours… Boum !
Je pense à Liam, à la peine que je lui inflige. Ses yeux ont perdu l’éclat que
j’aime tant. Je ne sais pas où va ma vie. Il n’y a aucune réponse prête à l’emploi.
J’ai un mari, un bébé, un petit ami et, soudain, une tonne de problèmes ! Mais
j’ai besoin que Liam sache que je pensais tout ce que je lui ai dit. Je le veux à
mes côtés.
— Est-ce qu’on peut parler, Natalie ? me demande Aaron, qui m’a rejointe.
Sa voix grave, qui m’a tant manqué, me donne envie de pleurer.
Je me tourne vers lui.
— Je ne préfère pas. J’ai l’impression de faire un cauchemar et j’attends de
me réveiller… Tout ça est si confus !
— Lee — sa voix tremble —, je suis là.
— Tu n’arrêtes pas de le répéter, mais bon sang, comment c’est possible ?
Je prends un moment pour observer son visage. Ses yeux bruns sont éteints,
il a une large cicatrice dans le cou. Ses bras présentent des traces de brûlures, et
il lui manque un doigt à la main gauche. Il a l’air brisé, seul. Mais il me sourit, et
j’essaye de calmer ma colère.
— La seule chose qui m’a maintenu en vie, c’était de penser à vous deux,
dit-il en s’approchant de moi. Je me suis battu pour revenir auprès de vous.
— Vraiment ?
Il me regarde sans comprendre. Je vais lui rafraîchir la mémoire…
— Est-ce que tu es sûr que c’est moi que tu veux, Aaron, ou tu préfères que
j’appelle Brittany ?
J’attends sa réaction en le fixant, impitoyable. Il se passe nerveusement la
main sur la nuque. Je vois de la peur au fond de ses yeux ; elle est à peine
perceptible, et je ne l’aurais pas remarquée, si je ne le connaissais pas depuis
toujours.
— Ce n’est pas…
— … Ce que je crois ?
Il me regarde en pâlissant.
— Je t’aime. Je t’ai toujours aimée.
— Tu m’aimes ? Elle est bonne, celle-là ! Tu as une drôle de façon de le
montrer. Mon Dieu, cette situation est tellement dingue ! Tu étais mort ! Je t’ai
enterré ! Je t’ai pleuré pendant des mois. Et quand, enfin, je trouve un moyen de
reconstruire ma vie, je découvre que tu m’as trompée pendant des mois ! Des
mois, Aaron !
Je m’avance vers lui pour qu’il voie bien ma colère.
— Tu m’as trahie ! L’homme que j’ai épousé n’aurait jamais fait ça. Tu
m’avais dit que tu mourrais avant de toucher une autre femme que moi et
pourtant tu l’as fait.
— Et toi, tu as couché avec Liam ! hurle-t-il avant de se laisser tomber sur
les genoux dans le sable.
Je vois bien qu’il est blessé.
— Tu n’en as aucune preuve.
Il me regarde, et mes yeux se remplissent à nouveau de larmes.
— Il faut qu’on parle, Lee. De beaucoup de choses… Je sais que j’ai merdé.
Que j’ai fait des erreurs. J’aurais préféré que tu ne le saches jamais. Est-ce qu’on
peut se donner quelques jours, s’il te plaît ?
Une larme coule sur ma joue. Je me sens si vide !
— Et après ?
— Je ne sais pas, mais j’ai pensé à toi chaque jour, quand j’étais là-bas.
Durant chaque minute, j’ai lutté contre la mort pour revenir vers toi. La seule
chose que j’espérais, c’était de vous revoir, le bébé et toi.
Il se met à pleurer, et j’ai mal pour lui. Je ne veux pas le blesser. Je ne veux
pas lui faire de mal. Je ne suis pas comme ça. C’est avec lui que je voulais passer
ma vie entière, avec lui que j’ai lutté pour faire un enfant. Des mois de
traitements et d’injections pour lui donner un bébé. Une partie de moi est liée à
lui, inévitablement. Douze ans de souvenirs et de vie commune ne s’effacent pas,
et nous avons une fille.
J’ai besoin de toute ma force pour ne pas m’effondrer. Je me laisse tomber
sur le sable, à côté de lui, et je murmure :
— Je suis amoureuse de Liam.
Ses poings se serrent un bref instant : il m’a entendue. Mais c’est tendrement
qu’il me relève le menton.
— Je t’en supplie, Lee, je t’en supplie à genoux : laisse-nous du temps.
Attendons quelques jours avant de prendre une décision. Il y a tant de choses que
nous devons nous dire !
J’ai la gorge serrée. Je ne sais pas quoi penser. À qui dois-je être fidèle ?
Aaron était… est… mon mari. Mais Liam a pris mon cœur. Il m’a rendue à la vie
comme Aaron n’a jamais su le faire. Il est tellement doux, loyal, sincère ! Il n’y
a pas de tromperie entre nous. Aaron n’est pas coupable d’avoir été absent plus
de un an, mais ce n’est pas la faute de Liam non plus. Pourtant, nous en
souffrons tous les trois.
— Je ne suis pas sûre que quelques jours me fassent changer d’avis.
— Je pense que je dois d’abord tout t’expliquer.
Sa main retombe, et je regarde vers la maison. Tant de choses ont changé, en
quelques minutes.
Assise là, sur le sable, j’aimerais pouvoir revenir en arrière. J’aurais fait
d’autres choix. Peut-être aurais-je anticipé les choses avec Aaron et l’aurais-je
quitté. Je ne sais pas si Liam et moi aurions alors été ensemble, mais j’aurais une
vie très différente.
— Tu m’as tellement manqué, Aaron ! Te croire mort m’a brisée, et
maintenant…
Il prend mon visage dans ses mains.
— Mais je suis là, ma chérie, je vais réparer tout ce que j’ai brisé.
Mon cœur se soulève parce qu’à cet instant je ne suis pas du tout convaincue
qu’il en soit capable. Je suis détruite par ce que nous avons traversé tous les deux
et je m’en veux pour la peine infligée à Liam. Je ne vois pas comment un seul
d’entre nous pourrait en sortir indemne…
Aaron et moi échangeons un regard. J’éprouve des sentiments mélangés. Je
suis heureuse qu’il soit vivant, mais il y a aussi tant de tristesse en moi.
Il me caresse doucement la joue, et je retiens mon souffle.
— Je suis sincèrement désolé, Lee.
Les larmes se remettent à couler, et je ressens tout à coup le besoin
irrépressible de tenir Aarabelle dans mes bras. Elle est réelle, elle sera dans ma
vie pour toujours, c’est là-dessus que je dois m’appuyer.
— Je dois aller chercher Aarabelle.
— Aarabelle ? C’est comme ça qu’elle s’appelle ?
Il sourit vraiment, pour la première fois. Et je constate à quel point son
sourire m’a manqué.
— Je pensais qu’on s’était mis d’accord pour Chloé…
— Je voulais qu’elle emporte partout avec elle un peu de toi…
La tristesse me rattrape, tandis que je prononce ces mots.
— Je voulais qu’elle te connaisse. Qu’elle sache à quel point elle est
spéciale, parce que son père était un héros.
Il se rapproche de moi.
— Elle t’a, toi ; alors elle aurait été spéciale, de toute façon. J’ai envie de la
voir.
J’ai la gorge sèche et je lutte pour ne pas pleurer.
— Je ne veux pas rendre les choses compliquées pour elle, Aaron. C’est ta
fille, mais je ne sais plus quoi faire.
— Je suis ton mari, je te rappelle.
— Nous sommes peut-être encore mariés, mais il y a tant de choses dont il
nous faut parler. Ce n’est pas facile, pour aucun de nous deux. Ça fait longtemps
que tu n’as pas été mon mari…
Je souhaite qu’il se mette un peu à ma place ; nous sommes tous les deux
victimes de la situation.
— Je vais aller la chercher chez la baby-sitter, j’ai besoin d’un peu de temps.
Il y a beaucoup de choses à décider avant d’aller plus loin.
— Quelle place va prendre ton petit ami, dans tout ça ? lance-t-il avec ironie.
Il a de la chance que je ne lui aie pas cassé la gueule.
Je me redresse, pour prendre de la hauteur par rapport à lui. Il n’a aucun
droit de nous dénigrer, alors qu’il a fait pire. Je ne le laisserai pas salir notre
amour. S’il veut se conduire en connard, je vais lui montrer que, moi, j’ai grandi.
— Je passe là-dessus pour cette fois. Je ne suis pas sortie avec Liam dans ton
dos, je ne t’ai pas trahi. Je te croyais mort !
Il me regarde un moment en silence. Je sais que ça lui fait mal. Je ne suis pas
tombée amoureuse de n’importe qui, mais de son meilleur ami. Je ne peux sans
doute pas imaginer ce qu’il ressent. Qu’il m’ait trompée avec Brittany, c’était
nul, mais moi, au moins, je ne perdais pas les deux personnes qui comptaient le
plus pour moi dans l’histoire.
La situation n’est pas facile pour lui, j’en ai conscience. Et j’ai horreur d’être
celle qui remue le couteau dans la plaie.
— Mais je ne suis pas mort, dit-il enfin.
— Non, tu n’es pas mort, et j’en suis vraiment très heureuse. Je suis ravie
qu’Aarabelle ait un père. Il n’empêche que Liam est la raison pour laquelle je
souris et je vis à nouveau. C’est grâce à lui que j’ai pu remonter la pente, quand
j’ai appris que tu m’avais trompée. C’est toi qui as creusé le fossé entre nous,
Aaron. Je ne suis pas la salope ni la menteuse.
Il se redresse et me prend par les épaules.
— C’est pour toi que je suis revenu. Je suis resté en vie pour revoir ton
visage, pas le sien. Le tien, Lee… À chaque instant, je rêvais de toi, de te revoir,
de te toucher.
Il continue de me parler tout en me caressant les bras…
— J’ai besoin de toi. Je ne te laisserai pas partir sans me battre. J’ai survécu
pour toi, pour notre fille. Je serais fou, si je laissais quiconque vous reprendre à
moi !
Je plonge le regard au fond de ses yeux ambrés et je réprime mes sanglots.
— Ce choix ne t’appartient plus.
— Si. Personne ne m’enlèvera ma famille ! Je vais te reconquérir et je le
ferai savoir à Liam.
Il me relâche et s’éloigne en direction de l’océan.
Je reste stupéfaite de la promesse qu’il vient de me faire. Je ne sais pas
comment je vais supporter tout cela. Je voudrais être à Corolla en ce moment, en
sécurité dans les bras de Liam, loin d’ici, loin d’Aaron.
3

— Merci pour tout, Paige.


Je prends Aarabelle dans mes bras.
— De rien. Amusez-vous bien à Corolla, me dit-elle en souriant.
Je hoche la tête sans rien ajouter, pour ne pas briser la digue que j’ai
soigneusement construite, sans quoi les larmes risquent de me submerger.
J’attache Aara dans son siège et elle me sourit, comme toujours.
— Papapapa…
Elle babille gaiement, et je m’effondre en repensant à sa manière d’appeler
Liam « papa » et combien cela me rendait heureuse. Maintenant, l’entendre me
fait mal. Je fonds en larmes, et c’est comme si chaque sanglot me faisait couler
plus profondément dans le désespoir.
Je m’assois sur le siège arrière à côté d’elle pour reprendre mes esprits.
Respire, ça va aller, tu vas t’en sortir. Tu as enduré pire que ça, n’est-ce
pas ?
Aara joue avec mes cheveux, et je lui caresse la joue.
— Tout a changé, mon cœur. Tout. Maman ne va pas bien du tout, mais elle
va te protéger quand même de tout ça. Je t’aime tellement !
Je l’embrasse et referme la portière.
Aaron était sur la terrasse, quand je suis partie la chercher. Il souhaite que
nous parlions un peu plus, ce soir, pour essayer de trouver un terrain d’entente.
Mais je n’ai aucune idée du genre d’entente qu’on peut trouver, même si je veux
bien essayer de tirer les choses au clair avec lui. Ma relation avec Liam est à ce
prix.
Tant de problèmes se présentent ! Où Aaron va-t-il dormir ? Avec quoi va-t-
il s’habiller, maintenant que j’ai donné ses vêtements ? Dois-je demander le
divorce ? Et l’argent que j’ai touché, parce qu’il a été déclaré mort ?
Je m’installe au volant et allume la radio. Je ne veux plus penser à tout ça,
j’ai juste envie d’un moment de paix.
Je roule sans savoir où je vais, chante à tue-tête en pleurant. La vie est
cruelle, l’amour est une blague. Même la mort n’est pas définitive !
Je ne me sens pas du tout prête à rentrer chez moi. Je le devrais, pourtant,
parce que Aaron veut voir sa fille et qu’il nous attend. C’est affreux de ma part,
mais la seule chose que je souhaite, c’est rejoindre Liam et qu’il me prenne dans
ses bras.
Dans le rétroviseur, je vois Aarabelle qui regarde par la vitre. Je voudrais
tant que les choses soient différentes pour elle, mais je suis heureuse, parce
qu’elle n’aura aucun souvenir de toute cette histoire.
Je tourne dans notre allée et gare la voiture. Puis je reste immobile. Je
n’arrive pas à sortir. Ce n’est pas seulement par crainte de le voir avec Aarabelle,
c’est aussi à cause de moi. Je me sens comme une flamme à côté d’un bidon
d’essence, prête à mettre le feu et à tout faire exploser. Nous n’avons rien réglé
du tout, j’ai seulement accepté à contrecœur qu’il reste à la maison quelques
jours.
Quelques jours qui me séparent de Liam.
Mais il est temps de faire face…
Aarabelle me sourit quand je la sors de son siège. Je marche lentement avec
elle jusqu’à la terrasse, où Aaron nous tourne le dos. Il pivote sur les talons en
nous entendant et voit Aara pour la première fois. Je la serre fort contre moi. Elle
tourne la tête à droite et à gauche. Aaron fait un pas en avant et sourit.
— Elle est belle.
Je ne peux rien dire, je hoche la tête.
— Elle te ressemble, Lee.
Je vois tout l’amour qu’il y a dans son regard, alors qu’il observe ma fille…
Notre fille.
— J’ai toujours trouvé qu’elle te ressemblait davantage.
Il tend les bras.
— Je peux la prendre ?
Je ne devrais pas l’éloigner de lui, pourtant, je recule, comme par réflexe. Je
ne peux m’empêcher d’avoir peur. C’est son père, il la voulait et l’aimera… Je le
sais. Mais jusqu’à présent, elle n’était qu’à moi. J’ai conscience d’être dure et
égoïste, mais ça m’est égal. C’est ma fille, c’est avec elle que j’ai traversé ces
derniers mois. Avec Liam aussi. Il s’est presque comporté en père avec elle, et
j’ai l’impression de le trahir. C’est complètement absurde !
— Lee.
— Je… Je…
Je bégaye, serrant toujours contre moi Aarabelle, qui commence à gigoter
pour se libérer de mon étreinte.
Aaron continue de s’approcher, les yeux rivés sur elle.
J’ai l’impression que nous sommes parvenus au sommet d’une montagne de
désespoir : toutes ces années où nous avons été malheureux ensemble. Mais
Aarabelle est le baume sur nos cœurs brisés. Elle est la réparation, après tout ce
que nous avons enduré. Elle est la fille d’Aaron, pas de Liam.
Quel que soit l’endroit où nous vivrons désormais, Aaron et moi, Aarabelle
nous liera pour toujours. Alors, je la lui donne, et il tend les bras pour la prendre.
Nos mains se touchent, et ses yeux se remplissent de larmes.
— Bonjour, Aarabelle…
J’ai le cœur serré en voyant à quel point il l’aime déjà.
J’ai tellement prié pour qu’il la tienne, l’aime et la protège ! Et voilà que,
maintenant, elle est dans ses bras. Elle le regarde avec son sourire habituel. Mon
corps se détend enfin, j’ai l’impression que le calme est un peu revenu entre
nous.
Aaron a survécu, il est de retour à la maison et il tient notre enfant dans ses
bras.
— Elle n’aurait pas pu être plus parfaite ! s’exclame-t-il en me souriant.
J’essaye de partager son enthousiasme.
— Oui, c’est vrai qu’elle est parfaite.
Il s’essuie les yeux, la berce et lui parle.
— Tu sais que tu ressembles à ta maman, toi ? J’ai rêvé de toi toutes les
nuits, j’espérais que tout allait bien…
Je fais quelques pas sur la terrasse, le laissant à son moment avec elle.
— C’est quand, son anniversaire, au fait ? me demande-t-il.
— Le 9 août.
Aarabelle me regarde, et je les rejoins. Je lui caresse le dos, alors qu’elle
promène ses petites mains sur le visage d’Aaron qui la contemple, toujours aussi
émerveillé.
Comme elle commence à s’agiter, j’explique :
— Elle aura bientôt un an et elle a besoin de bouger. Tu veux qu’on
l’emmène se promener ? Elle adore la plage.
Je me sens disposée à faire une trêve, trop fatiguée pour une dispute. Tout est
déjà si dur à accepter.
Son regard s’adoucit.
— Pourquoi pas, ce serait sympa.
Je lui reprends Aara, l’installe dans le fauteuil pour lui enlever ses
chaussures.
— Tu devras la tenir, parce qu’elle n’est pas encore très sûre sur ses jambes.
Il lui tend la main, et elle s’accroche à son doigt. Je la prends par l’autre
main, et nous marchons tout doucement jusqu’à la plage. Mère, père et fille. Je
m’attarde un peu sur cette image du bonheur parfait, songeant à ce que nos vies
auraient pu être. Puis je pense à l’homme qui a été à mes côtés pendant toute
cette année. Que penserait-il de ça ?
— Lee ?
Aaron me tire de mes réflexions, alors que les vagues déferlent à nos pieds.
— Oui ?
— Je t’aime de tout mon cœur, me dit-il, sans une once d’hésitation dans la
voix.
— Mama ! s’écrie soudain Aarabelle.
Je suis heureuse de cette diversion, parce que je ne sais pas comment lui
répondre. Est-ce que je l’aime encore ? Oui, et je l’aimerai toujours mais, depuis
que Liam est entré dans ma vie, tout est différent.
— Elle commence à avoir faim. On va rentrer.
— OK, ensuite, j’irai m’allonger, je suis épuisé.
Nous faisons demi-tour et marchons en silence. Que pourrais-je lui dire ?
Je nourris et couche Aarabelle, Aaron derrière moi pour observer le moindre
de mes gestes, puis nous allons nous asseoir au salon. Nous sommes seuls tous
les deux pour la première fois depuis qu’il est rentré. Je me demande comment
passer les prochains jours sans évoquer tout ce qui ne va pas entre nous.
Il prend place sur le canapé et renverse la tête en arrière sur le dossier,
fermant les yeux, mais je le sens nerveux. Tout son corps semble tendu.
— Aaron, est-ce que ça va ?
Immédiatement, il rouvre les yeux.
— Ouais, ça va, je me suis juste perdu dans mes pensées.
Sa voix est de glace.
Je suis plutôt douée d’empathie, d’habitude, mais là, je ne sais pas comment
réagir. J’ignore ce que c’est d’être retenu prisonnier, comment on peut l’endurer
et retrouver sa vie d’avant. D’autant plus si cette vie n’existe plus, parce que tout
le monde a tourné la page.
— Est-ce que tu veux m’en parler ?
Il secoue la tête.
— Je ne peux pas, pas encore. J’essaye juste de trouver un moyen de m’en
sortir. Je suis revenu dans un monde où je n’ai plus ma place. Je t’ai perdue. J’ai
perdu ma maison, ma vie.
— Tu m’as demandé quelques jours, mais sincèrement je ne pense pas que
ça marchera. Comment veux-tu qu’on s’assoie là et qu’on répare tout ? C’est
trop dur à surmonter pour tous les deux.
Il pose les mains sur ses genoux.
— Je ne sais pas, Lee. J’ai l’impression que tu préférerais que j’y sois resté,
et ça me fait mal. Qu’est-ce que tu veux que je ressente d’autre ? Je suis ton
mari.
— Tu n’étais plus là. Je te pensais mort. Je devais continuer à vivre.
— Je le sais, bordel ! crie-t-il en se levant brusquement, et ses yeux tombent
sur le drapeau de la cheminée. Mais je vois dans tes yeux…
— Arrête ! Tu m’as dit d’avancer. Tu m’as fait une promesse. Tu ne peux
pas me haïr ou me blâmer pour avoir fait ce que tu m’as demandé.
Il tombe à mes pieds, me prend la main, et mon pouls s’accélère.
— C’est impossible. Je t’ai aimée toute ma vie. Je ne peux pas te regarder et
imaginer mon meilleur ami en train de te toucher.
Immédiatement, je retire la main. J’ai parfaitement conscience qu’il a
souffert. Je ne peux même pas imaginer ce qu’il a dû traverser et, pour ajouter à
sa douleur, je n’étais pas à la maison à l’attendre…
— Tu m’as détruite. Je te faisais confiance… Tout ça pour découvrir que tu
avais une liaison…
Il baisse les yeux.
— Je sais, Lee. Mais ça n’avait rien à voir.
— Ah non ? Explique-moi ça.
Il lève les yeux vers moi, et je fouille son regard à la recherche de l’homme
que j’ai aimé. Pas pour recommencer ma vie avec lui, mais pour être sûre qu’il
existe encore. Je le supplie de me dire la vérité. S’il ment, jamais nous ne
pourrons aller de l’avant.
— Je souffrais. J’avais besoin de toi, or, la seule chose qui t’intéressait,
c’était de tomber enceinte. On ne parlait plus de rien, sauf d’infertilité. On ne se
touchait plus en dehors des dates prévues. Je ne pouvais pas te faire l’amour,
parce que ça risquait de diminuer nos chances de concevoir. J’ai fini par avoir
horreur de rentrer à la maison. Je me suis porté volontaire pour partir en mission,
parce que j’avais besoin d’air !
Ses mots me blessent plus que je ne l’aurais imaginé. Il a donc pris seul ces
décisions, qui concernaient pourtant notre famille ? Mes émotions et mes besoins
étaient secondaires ? J’ai dû vivre l’enfer, parce qu’il était trop lâche pour
affronter le quotidien et les difficultés ?
— Tu t’es porté volontaire, alors que j’étais enceinte ?
— Non, j’ai été volontaire sur les missions d’avant. Quand je partais, je me
rappelais ce que c’était, d’avoir des responsabilités. J’avais l’impression d’avoir
échoué, pour nous. Être ton mari était épuisant.
— Ah, alors Brittany était simplement un moyen d’échapper à l’horreur
d’être mon mari ?
— Natalie, elle était un moyen d’échapper à l’horreur de ne pas être assez
fort, ça n’avait rien à voir avec toi. Tu comprends ?
Il attend une réponse mais, comme je ne dis rien, il continue :
— J’étais incapable de te donner un bébé, à toi, ma femme, l’amour de ma
vie… J’étais un incapable sur tous les plans, mais elle ne voyait pas cet aspect de
moi. Elle voyait l’homme fort et viril qui arrivait à tout sans effort. J’avais
besoin d’elle pour oublier ma souffrance.
— Est-ce qu’elle en valait le coup ?
— Lee, elle n’a aucune importance.
La colère et la tristesse m’envahissent.
— Est-ce que tu le referais ?
Il détourne le regard, puis revient vers moi.
— Elle me donnait quelque chose que tu ne me donnais plus. Elle me
regardait comme un homme, un héros digne d’être aimé. J’avais besoin de ça. Je
le méritais.
— Est-ce que tu le referais ? je répète.
— Je ne sais pas !
Je le regarde droit dans les yeux : il me connaît assez pour lire en moi la
douleur, la colère et le désarroi. Il sait que c’était sa seule chance de se racheter.
Il m’a perdue.
Pour de bon.
4

Liam

— Putain !!!
Je jette mon verre contre le mur.
Quarante-huit heures que je ne l’ai pas vue ! Deux putains de jours ! Je ne
dors plus. Je ne mange plus. J’ai envie de la rejoindre, de les enlever, Aarabelle
et elle. Lee, mon oxygène.
Mais je garde mes distances, par respect pour mon meilleur ami, son mari, et
je me hais. Quel connard je suis !
— Dempsey ! Ouvre cette foutue porte !
C’est Quinn qui ne cesse de frapper à la porte, mais je ne suis là pour
personne.
— Va te faire foutre, Quinn !
Je me lève pour aller récupérer mon verre à l’autre bout de la pièce. Je l’ai
complètement explosé. Tant pis, je boirai le reste à la bouteille.
J’attrape la vodka posée sur le comptoir et bois au goulot. J’ai besoin de tout
oublier, mais l’ivresse se fait attendre.
— Bon, tu ouvres ou j’enfonce la porte, connard ! Je suis sérieux !
C’est la dernière personne que j’ai envie de voir. Comme si j’avais besoin
qu’il souligne pour quelle raison c’était une mauvaise idée de sortir avec Lee.
— Dégage, mec !
Je prends une autre gorgée de vodka, espérant que l’alcool fera bientôt effet
et me sortira un moment de l’enfer où je vis.
Alors Quinn donne un grand coup et enfonce la porte, qui cède.
Non mais quel fils de pute !
— Je te préviens, c’est toi qui paieras la facture.
— Si tu m’avais ouvert, je n’aurais pas eu à faire ça.
Il regarde autour de lui, alors que je m’affale sur le canapé.
— Bon, je suis content de voir que tu le prends bien.
— Si tu es venu me faire la morale, tu peux reprendre la porte, dis-je en lui
indiquant le chemin. Je ne veux rien entendre.
Il me pousse sans gêne et s’assoit à côté de moi. Puis il me prend la bouteille
des mains et la pose sur la table basse.
— Personne n’a rien vu venir, mec. Tu ne pouvais pas savoir.
— Je lui ai ramené son mari ! J’ai dû rester assis dans ce putain d’avion
pendant des heures, à l’écouter me parler d’elle. Il ne s’arrêtait pas. Et moi, je
devais supporter ça ! Jackson et Mark ne savaient pas quoi dire non plus. Je suis
peut-être un gros connard, mais j’aurais préféré que ce ne soit pas lui.
Il reste silencieux, pour la première fois de sa vie peut-être. Je me redresse
pour reprendre la bouteille, mais il l’attrape avant moi.
— Donne-moi ça.
— Ça suffit, Demps.
— Donne-moi cette bouteille. Je n’en peux plus !
Je cherche à la lui reprendre des mains. Il m’esquive, et je me lève, prêt à me
battre avec lui.
— Tu veux me frapper ? Vas-y. Je te fous par terre avant que tu aies eu le
temps de me toucher, me prévient-il calmement.
— Je vais t’en mettre une, tu ne vas pas comprendre !
— Bah, tu n’es pas vraiment mon style, tu sais.
— Ah, ça t’amuse de m’emmerder ?
Je me dirige vers la cuisine sans attendre sa réponse ; il a pris ma vodka,
mais j’ai toujours mon whisky.
Le plus discrètement possible, j’ouvre la bouteille de Jameson et je bois une
gorgée avant que Quinn me l’arrache aussi des mains.
J’essaye de la récupérer, mais il est plus rapide et la lève hors de ma portée,
tout en me tordant le bras de sa main libre.
— Tu veux te soûler à mort ? Tu veux être une couille molle et te bourrer la
gueule comme un con ou tu veux être un homme ?
Je ne réponds rien. Je suis bourré, en colère, et je veux ma nana. Je lève
l’autre main et, avant de comprendre ce qui m’arrive, je me retrouve face contre
terre, les bras dans le dos. Quinn se marre et m’attache les poignets avec une
corde ou je ne sais quoi.
— Détache-moi, fils de pute, ou je te tue dès que j’en suis capable !
Il me tapote le dos alors que je suis étalé sur le sol, étouffant d’envies de
meurtre.
— Oh ! je ne suis pas inquiet. Maintenant que tu ne peux plus faire de
conneries, on va discuter. Tu as deux options, mec : soit tu laisses Aaron la
reprendre, soit tu lui montres que tu es digne d’elle. C’est clair que tu l’aimes, et
elle aussi.
Je lève la tête et le regarde, incrédule. C’est bien le même type que celui qui
m’a conseillé, il y a quelque temps, de rester loin d’elle ?
— Mais ils sont mariés. Et ce n’est pas la femme de n’importe qui.
— Est-ce qu’elle t’a demandé de partir ?
Je ferme les yeux et je revois le visage de Lee, sa colère et la gifle qu’elle
m’a donnée, mais je ne pouvais pas être celui qui brise une famille. Il ne s’agit
pas uniquement d’Aaron, il y a Aarabelle. Elle n’est pas ma fille, pourtant, je
l’aime comme si elle l’était. Je ne peux pas lui enlever son père. Si Natalie veut
vivre avec moi, elle doit prendre cette décision seule, sans influence de ma part.
Ou bien je n’arrêterai pas de m’inquiéter.
— Non, mais elle était sous le choc.
— Parce que, toi, tu es clairvoyant, là ? Waouh ! C’est quoi, les numéros
gagnants du Loto ? Ça pourrait servir !
— Détache-moi, maintenant, dis-je en essayant de me dégager les mains.
— Je n’ai pas fini de parler.
— Quinn, je te jure que je vais te casser la gueule, si tu ne me détaches pas !
Il rit et va s’asseoir dans le fauteuil, où il se met à l’aise.
— Tu peux essayer, mais d’abord il faut que tu te libères. Voilà le deal… Je
ne pense pas que tu sois capable de prendre une décision raisonnable maintenant.
Tu dois d’abord dessoûler et redevenir un homme. Tu as laissé la voie libre à un
type qui a trompé sa femme. OK, c’était ton ami, j’ai compris, mais est-ce que tu
vas te battre pour elle ? Si tu ne le fais pas, tu ne la mérites pas.
Il place un couteau sur le sol, hors d’atteinte pour moi.
— Tu ferais mieux de courir !
— Ce n’est pas après moi que tu devrais courir. Réfléchis et agis en
conséquence. Tu vaux mieux que ça.
Sur ces derniers mots, il quitte la pièce.
Je me mets aussitôt à ramper pour atteindre le couteau. Ses paroles font leur
chemin sous mon crâne, à mesure que je m’en rapproche. L’effet de l’alcool
s’estompe, et la colère resurgit. Natalie m’a supplié de me battre pour elle et de
l’emmener loin. Et moi, ce que je voulais, c’était l’éloigner de moi et m’enfuir.
Ce que tout le monde paraît oublier, dans cette histoire, c’est que ce n’est pas ma
bataille, c’est la sienne.
Je ne pourrai jamais la repousser. Je l’attendrai toute ma vie s’il le faut, mais
je ne peux pas me battre.
C’est à elle de me choisir.
Si elle m’aime autant qu’elle le dit, elle sait où me trouver.
5

Natalie

— Merci infiniment, Rea. Tu me sauves la vie.


Je couche Aarabelle dans son berceau de voyage. Voilà deux jours que je
suis sans nouvelles de Liam. Il ne répond à aucun de mes messages, et je
commence à m’inquiéter.
— Pas de problème. J’adooore me lever à 2 heures du mat’, me dit-elle en
bâillant.
Aaron dormait sur le canapé ; il était agité dans son sommeil, se tournait, se
retournait. Je me suis littéralement enfuie de chez moi. Nous n’avons pas
beaucoup parlé, depuis la première nuit. Je n’ai pas grand-chose à lui dire. Il
n’arrête pas de me répéter qu’il veut qu’on travaille sur notre couple, mais c’est
peine perdue. Il voudrait que j’arrête de lui résister, et moi je voudrais qu’il me
laisse partir.
— J’ai juste besoin de le voir, je ne serai pas longue.
Reanell me prend dans ses bras et me serre contre elle.
— Vas-y, je suis sûre qu’il a besoin de toi.
— Je ne sais pas comment je vais aborder les choses avec lui.
— Parle-lui simplement. Comment ça va, à la maison ?
Elle et moi n’avons pas pu nous retrouver depuis le retour d’Aaron, je lui ai
seulement envoyé des SMS. Il ne me lâche plus, sauf pour dormir.
— Je ne sais pas, disons que ce n’est pas simple. Il dort sur le canapé et
n’aime pas ça. Il répète tout le temps qu’il va me prouver à quel point nous
sommes faits l’un pour l’autre.
Reanell me regarde avec compassion.
— Je ne peux même pas imaginer ce que tu ressens, mais je peux te dire que
je t’ai vue avec chacun d’eux, et la femme que tu es avec Aaron n’est pas la
même que celle que tu es avec Liam. Aucune n’est meilleure que l’autre, mais la
seconde est nettement plus heureuse… En tout cas, je suis là, si tu as besoin.
Elle m’embrasse sur la joue et me donne une claque sur les fesses.
— Et maintenant, va le rejoindre !
Je la laisse et remonte dans ma voiture pour retrouver mon homme. En
roulant, je me demande si je dois lui envoyer un message pour le prévenir que
j’arrive. J’ai peur qu’il ne veuille pas me voir. La peine que j’ai lue dans ses
yeux, l’autre jour, me hante. Je souhaite le revoir tel qu’il était avant tout ça,
c’est mon seul but à présent, même si je me sens coupable d’avoir laissé Aaron
seul à la maison. Mais Liam est l’homme qu’il me faut. J’ai besoin de lui. Il me
manque. Le contact de son corps me manque.
Je me gare devant chez lui et jette un coup d’œil à mon reflet dans le
rétroviseur. J’ai des cernes à faire peur sous les yeux et des marques rouges sur
les joues à force de pleurer.
Je frappe deux fois, mais il ne répond pas. Je ne l’ai pas prévenu et je
débarque au milieu de la nuit. Je ne devrais pas être surprise, mais la déception
m’envahit soudain. J’appuie la tête contre la porte, comme pour créer une
connexion avec lui. Peut-être que, s’il sent ma présence, il m’ouvrira.
Mais la porte s’ouvre d’elle-même. Les gonds sont cassés. Tout a plus ou
moins été remis en place, sans être réellement fixé. Que s’est-il passé ici ?
J’allume la lumière du salon et, durant une seconde, je me demande si je suis
dans le bon appartement. Il y a un désordre monstrueux. Des emballages, des
bouteilles vides et du verre brisé partout sur le sol. Je vois également un trou
dans le mur, à côté de la télévision, et une serviette tachée de sang traîne par
terre.
— Liam ?
Pas de réponse.
J’arrive devant sa chambre et je le trouve endormi sur son lit, en boxer.
— Oh ! Liam…
Je m’approche de lui, me penche et lui caresse les cheveux.
— Tu m’as manqué.
Il laisse échapper un très long soupir dans son sommeil, comme s’il l’avait
retenu depuis trop longtemps.
— Pourquoi ne m’as-tu pas appelée ? Je ne veux pas te perdre. Je me sens si
seule, Liam ! C’est tellement dur à la maison ! Je ne peux pas respirer sans toi.
Je ferme souvent les yeux et j’imagine que tu es là. Je me souviens de tes bras
qui me serrent. Je voudrais être avec toi, ne pas avoir cette impression de mourir
à petit feu. On pourrait être loin d’ici, faire l’amour, rester l’un contre l’autre,
mais tu es presque mort, et moi je suis là à m’apitoyer sur mon sort. Comment
est-ce qu’on en est arrivés là ? Et comment on repart, dis ?
Je lui caresse le visage, et sa barbe me pique les doigts.
Le besoin irrépressible de me serrer contre lui me submerge. Je m’allonge
alors à côté de lui sur le lit, lui soulève le bras et me love contre son corps. Sa
chaleur m’enveloppe. Je me remets à pleurer. Il bouge un peu pour mieux me
coller contre lui, comme s’il savait que je suis là.
— Tu m’as manqué, mon cœur.
Sa voix tremble un peu. Il a les paupières fermées.
— Tellement, tellement, tellement…, répète-t-il en me caressant le dos. J’ai
besoin de toi, Lee.
— Je suis à toi. Prends-moi…
Il m’embrasse avec tendresse, délicatesse. Ses mains me parcourent le dos,
et il laisse échapper un gémissement. Puis il me retourne et se place au-dessus de
moi. Je sens le poids de son corps et sa chaleur délicieuse qui m’enveloppe et me
protège. Je suis chez moi, enfin.
— Tu es bien réelle, Lee ?
Nos bouches ne se quittent plus, et ses mains me caressent les hanches. Il ne
s’arrête plus de me caresser, comme si je risquais de disparaître d’un instant à
l’autre. Il garde les yeux fermés, tout en m’embrassant passionnément. Dans ses
bras, je me sens vivante, et mon cœur s’ouvre à nouveau.
Soudain il s’arrête, ouvre les yeux, et je vois une telle émotion dans son
regard que je ne bouge plus. Je retiens mon souffle. Il n’y a plus que nous au
monde à cet instant.
Il prend mon visage entre ses paumes et me contemple avec adoration, tandis
que je me remets à verser des larmes. Ce que nous partageons est inexplicable.
Notre amour est plus fort que je ne l’aurais imaginé. Je suis à lui, il est à moi.
Son regard a comme gravé notre amour dans le marbre, et le lien qui nous unit
est indestructible. Même si nous devions être séparés pour toujours, je ne serais
plus jamais la même.
Sa voix rauque et brisée me demande encore :
— Dis-moi que tu es réelle.
— Je suis réelle.
— Dis-moi que tu es vraiment là.
— Je suis vraiment là, avec toi, dis-je en caressant ses lèvres avec mon
pouce. Je suis là pour toi et uniquement pour toi. J’ai tellement besoin de toi, tu
sais !
Il ferme les yeux, et je savoure la sensation de sa peau sous mes doigts.
— Reste avec moi.
— Je ne veux pas être ailleurs.
Alors nos bouches se retrouvent, et je m’oublie dans ce baiser.
J’ai beau être mariée, Aaron a beau être en vie, mon cœur appartient à Liam.
Mon corps est à lui, et je veux qu’il me prenne tout entière.
Je lui caresse le dos, et mes doigts mémorisent chacun des reliefs de ses
muscles. Sa langue joue avec la mienne. Je sens son sexe en érection à travers le
tissu de son boxer et de mes vêtements. J’ai envie qu’il vienne en moi, je suis
restée trop loin de lui, trop longtemps.
Je parcours sa colonne vertébrale et descends jusqu’à ses fesses pour lui
enlever son boxer. Il se retourne, m’ôte mon T-shirt et dégrafe mon soutien-
gorge.
— Je ne veux pas me réveiller, gémit-il en pinçant le bout de mes seins entre
ses doigts.
Je me penche sur lui.
— Tu es réveillé, mon amour, ce n’est pas un rêve.
Il m’explore, les yeux fermés. Ses mains descendent le long de mon dos,
jusqu’à mes fesses.
— Tu es mon rêve.
Seul le tissu de ma culotte me sépare encore de lui.
— Dans mon rêve à moi, tu serais déjà en train de me faire l’amour.
Alors, il me saisit par les hanches, me ramène contre lui et commence à se
frotter à moi. Son sexe dur contre mon clitoris me donne des frissons. Quand il
s’arrête subitement, je gémis de frustration. Il reprend mon visage dans ses
mains et me regarde, tout en se remettant à remuer les hanches contre moi. J’ai
envie de le sentir en moi. Je me penche vers lui pour l’embrasser. Nos langues
s’entremêlent ; il mordille ma lèvre inférieure ; il appuie plus fort contre mon
entrejambe. Mon Dieu, je vais mourir !
Il descend un peu sous moi pour me sucer les seins. Sa langue joue avec mes
tétons. Je glisse les doigts dans ses cheveux et le garde contre moi, pour qu’il ne
s’arrête pas. Mon corps revit ; pour la première fois depuis deux jours, je respire.
Liam a refermé les lèvres autour de mon sein droit, et je sens la chaleur de sa
bouche sur ma peau.
— Liam, j’ai besoin que tu me pénètres, je l’implore, sans reconnaître ma
propre voix.
Ce désir, lui seul peut le combler.
— Viens, mon amour, prends-moi !
Il m’allonge sur le dos, fait glisser ma culotte le long de mes jambes et me
regarde. C’est maintenant seulement qu’il comprend qu’il n’est pas en train de
rêver.
— Tu es là !
Je souris et lui pince gentiment la joue.
— Je suis là, oui, et je suis à toi. Alors, vas-y… Prouve-moi que tu
m’aimes…
Il se place entre mes cuisses et plonge son regard dans le mien, tout en me
pénétrant lentement, complètement. Il me remplit, et je l’entoure de mes jambes.
Je savoure la sensation d’être enfin entière.
Il va et vient en moi sans cesser de me caresser les cheveux, les lèvres, de
me dévorer des yeux. Je parcours ses bras, ses épaules, redescends jusqu’au
tatouage sur ses côtes.
Plus rien n’existe hormis cette chambre et le bruit de nos corps l’un dans
l’autre. Je respire et sens l’odeur de nos transpirations et de nos sexes mêlés. Je
veux me dissoudre dans ce moment, dans ce bonheur et cet amour qui me
remplissent, parce que je sais qu’il finira trop tôt.
— Non, Lee.
Non, quoi ? Je ne comprends pas.
— Ne retourne pas là-bas. Reste avec moi. Reste ici, Natalie.
Je reviens au présent, au réel, à lui, à son corps qui me recouvre et me fait du
bien, à la connexion qu’il y a entre nos âmes et nos corps.
Et le plaisir me surprend, tout à coup.
— Oh… Mon Dieu !
Je me cambre comme une vague et me brise entre ses bras. Liam s’arrête de
bouger et suit l’explosion de plaisir qui se dessine sur mon visage, puis stimule
mon clitoris pour aller chercher l’orgasme dans ses derniers retranchements.
La sensation est trop forte.
— Je n’en peux plus, dis-je, à bout de souffle.
— Oh si, tu peux…
Ça n’en finit pas de me faire du bien.
Il se remet à bouger en moi.
— Jamais je ne me lasserai de te regarder jouir. Je veux que tu penses à ce
que tu ressens, quand tu es loin de moi.
Il s’enfonce à nouveau en moi d’un coup de reins énergique, et je m’agrippe
à ses épaules.
— Quand tu bouges, je veux que tu me sentes en toi.
Il se retire et revient. Le claquement de sa peau contre la mienne résonne
dans la pièce.
— Tu es à moi. Pas à lui, ni à personne d’autre.
Ses pénétrations deviennent plus brutales, comme s’il me punissait, et je ne
peux plus parler. Chaque fois, il s’enfonce un peu plus en moi, et je me mords la
lèvre pour ne pas crier. C’est dur, mais c’est exactement ce qu’il me faut. On a
eu notre moment de tendresse, maintenant il me baise sans douceur, sans amour.
C’est primitif et urgent, violent. J’ai besoin d’oublier où mon corps se termine et
où le sien commence.
— Tu comprends ? demande-t-il en me pénétrant si fort que je crie.
Je reçois la douleur. Je préfère mille fois qu’il me fasse mal de cette façon, à
l’agonie que je vis depuis le retour d’Aaron.
— Continue ! Fais-moi mal ! Je veux tout oublier.
Les larmes commencent à me brouiller la vue.
— Je ne te ferai jamais de mal, me dit-il calmement, comme si les coups de
reins qu’il vient de me donner n’étaient rien. Je t’aime…
Il me ramène au-dessus de lui.
Je pleure, et des larmes tombent sur son torse.
— Je t’aime.
Je reprends son sexe en moi.
— Reste ici cette nuit.
Je ne lui réponds pas, parce que c’est impossible. Il le sait, mais ça me fait
mal. Il m’oblige à donner le rythme, mais reste tendre.
— Je vais jouir, Lee…
Je sens les frémissements de son corps et de son sexe en moi.
— Je t’aime, Liam. Remplis-moi.
Il gémit, et je le sens éjaculer. Il m’entoure de ses bras et me serre contre lui.
Je ferme les yeux. J’aimerais tant pouvoir rester !
Je ne peux pas. Je n’ai aucune envie de partir, mais je le dois.
6

Liam

Je me réveille avec un putain de mal de crâne, après avoir fait un putain de


rêve…
Je me redresse. Mon lit est dans un désordre pas possible, et mes draps sont
humides. Il faut croire que je m’y suis vraiment cru. Je n’ai pas mouillé mes
draps en rêvant depuis mes douze ans.
Je me lève et vais à la salle de bains en me remémorant… Tout semblait si
réel ! Je pouvais la toucher, sentir son corps contre le mien, et jusqu’au goût de
sa peau. Mais je sais que rien de ce que j’ai ressenti, rien de ce dont je me
souviens ne s’est passé, parce qu’elle est avec son connard de mari en ce
moment.
Quand j’ai réussi à me libérer de mes liens, je me suis jeté sur mon lit et j’ai
sombré dans une sorte de coma éthylique. Quinn a raison, je dois me reprendre
en main ! Un déploiement m’attend et une équipe de gars compte sur moi, pas
sur une couille molle qui pleurniche.
Je m’étire, me masse la nuque et remarque dans le miroir des griffures sur
mes épaules. C’est quoi, ce bordel ?
Je me retourne : les marques s’étendent jusque dans mon dos. Impossible, ça
ne pouvait pas être elle… Pourtant, je sens son parfum. Une odeur de lavande
flotte dans l’air ; je me souviens du goût de ses lèvres, et qu’elle m’a répété que
je ne rêvais pas.
Mais alors, où est-elle passée ?
La chambre a été rangée, plus que je n’aurais pu le faire hier soir… Je me
rue au salon : là aussi, le ménage a été fait. Quel con ! Elle est vraiment venue.
Je me frappe le front d’avoir cru que c’était un rêve. Avant de partir, elle m’a
embrassé et redit qu’elle m’aimait.
J’étais déjà à moitié mort à cause de ma gueule de bois, et notre séance de
baise m’a achevé, si bien que je me suis écroulé en pensant que j’avais tout
imaginé.
J’attrape immédiatement mon portable pour lui envoyer un message.
Quand est-ce que je peux te revoir ?

Elle me répond aussitôt :


Bientôt. Promis.

J’espère que ce sera plus tôt que tard. Elle me manque déjà, mais je ne peux
pas exiger ça d’elle. C’est déjà un tel bordel, dans sa vie, en ce moment !
Je rédige un nouveau message :
On devrait parler de ce qui s’est passé.

Je t’appelle ce soir.

OK, mon cœur. Je suis heureux que tu sois venue cette nuit.

Elle ne peut sûrement pas imaginer à quel point ! Même avant que je sois
certain que ce n’était pas un rêve, sa présence m’avait fait du bien. Et
maintenant, savoir qu’elle pense à moi au point de venir me retrouver au milieu
de la nuit…
En même temps, je me sens comme une merde d’avoir couché avec elle,
alors que son mari est à la maison. Mais il l’a perdue. Du moins, c’est ce que je
m’efforce de penser.
Un nouveau SMS arrive :
Moi aussi, je suis heureuse d’être venue. Mais ne te bourre plus jamais la gueule
comme ça ! Je suis en route pour le travail. J’ai besoin de penser à autre chose.
Je décide de ne pas répondre. Je dois réfléchir sérieusement à ce que je vais
faire. Je suis en congés et n’ai pas d’obligations. Soudain, c’est clair : je ne vois
qu’une chose possible. Aaron et moi devons parler et, puisqu’il est seul, c’est le
meilleur moment.
Je saute dans ma voiture et file chez lui, mais ma chance tourne, quand je
vois dans le rétroviseur les appels de phares d’une voiture de flics.
Putain !
Je ralentis et me gare sur le côté. Le policier s’avance vers moi, et j’ai envie
de le frapper.
Allons, reste calme, mec. N’aggrave pas la situation.
Je reconnais l’agent Brock.
— Bonjour, vous savez pourquoi je vous arrête ? me demande-t-il.
Ouais, t’as vu ma caisse et t’as flashé dessus…
— Bonjour. Je suppose que j’étais en excès de vitesse ?
En fait, je n’en ai aucune idée.
— En effet. C’est limité à 50. Votre permis et les papiers du véhicule, s’il
vous plaît.
J’ouvre la boîte à gants et sors mes papiers, ainsi que ma carte de militaire. Il
hoche la tête.
— Vous êtes en activité ?
— Oui, monsieur.
— Je ne pense pas que vous vouliez me donner ça avec…, ajoute-t-il en me
tendant une enveloppe avec mon nom dessus.
Je reconnais la lettre d’Aaron.
— Je vous laisse repartir avec un avertissement. Mais ralentissez, s’il vous
plaît.
Il me tend cordialement mes papiers et retourne à sa voiture.
Je ne redémarre pas, choqué, comme si je venais de me faire rouler dessus
par un bus.
Est-ce que je dois lire cette lettre ou la déchirer ?
Je me décide à repartir et, en arrivant dans la rue devant chez Aaron et Lee,
je me gare et prends un moment pour l’ouvrir. Ce qu’il avait à me dire en
l’écrivant n’a plus aucune importance maintenant, mais la curiosité est plus forte
que moi.
Salut Liam,
Je me suis posé un moment avant de partir pour cette mission. J’ai une impression
étrange, que je ne sais pas trop expliquer. J’ai le sentiment que je n’en reviendrai pas,
cette fois-ci. Je sais qu’on n’est pas censés y penser, mais bon… C’est comme ça. Il y
a certaines choses que j’ai besoin de confier, et tu es le seul en qui j’ai vraiment
confiance.
Prends soin de Lee. Je n’en ai parlé à personne, mais les choses ont été dures pour
elle, ces derniers temps. Nous avons perdu un autre bébé, et elle en souffre
énormément. Je la vois sombrer dans la tristesse et je ne peux rien y faire. Elle qui a
toujours été rayonnante de joie et d’amour est totalement déprimée. Fais-la sourire,
aide-la à retrouver la joie. Je n’arrive pas à lui donner la vie qu’elle veut et qu’elle
mérite. S’il te plaît, veille sur elle, sois là pour elle, parce que je ne sais pas comment
elle pourra s’en sortir. Si tu mesures à quel point elle est merveilleuse et si tu tombes
amoureux d’elle, prends soin d’elle, ou je viendrai te hanter jusqu’à la fin. Il n’y a pas
une seule femme comme elle au monde et, si elle doit aimer un autre homme que moi,
j’espère que ce sera toi. Je veux qu’elle trouve quelqu’un qui soit à la hauteur et, si ce
n’est pas toi, assure-toi que ce n’est pas un imbécile. Si par miracle elle était enceinte
en ce moment, je voudrais que tu puisses élever cet enfant comme s’il était le tien. Tu
es comme un frère pour moi, et j’ai besoin de savoir que cet enfant grandira en
entendant parler de moi. Raconte-lui toutes les conneries qu’on a faites et empêche-le
de faire pareil. J’ai beaucoup pensé à certaines choses dont nous avons parlé.
Combien cette vie détruit, mission après mission, la famille qu’on essaye de
construire. Je crois que tu as raison. Je ne suis plus le même qu’avant. J’ai vu trop
d’horreurs. Et, même si je suis fier de ce que j’ai accompli, je me sens terriblement
coupable envers Natalie. Je suis devenu pitoyable. Je ne la mérite plus, mais pour je
ne sais quelle raison elle m’aime encore, et je continue d’espérer qu’elle ne voie pas
tout ce qu’il y a de mauvais en moi.
Quoi qu’il arrive, sois bon avec elle.
Aaron

Je rêve ! Il l’a trompée. Il a mis une autre fille enceinte. Et il a le culot de


m’engueuler, alors que je l’ai respectée, aimée, exactement comme il me l’avait
demandé, et que j’ai aussi pris soin de sa fille ? Il se comporte comme si j’avais
défié le code de conduite suprême ? Qu’il aille se faire foutre !
Il sort sur la terrasse au moment où je claque la portière.
— Je ne pensais pas que tu reviendrais si tôt.
Je m’avance vers lui.
— Si on en profitait pour discuter de ce qui s’est passé cette année, Aaron ?
— J’ai l’impression d’avoir manqué beaucoup de choses.
Nous nous asseyons dans les fauteuils sans nous regarder en face. Je ne sais
pas si je dois commencer. Je décide finalement de lui laisser la main sur la
discussion. Ce sera pour lui la meilleure manière d’avoir les réponses qu’il
attend.
Mais il ne bouge pas et ne dit rien. Je me rappelle alors que ce connard a le
même entraînement que moi… On peut attendre des heures, avant que l’un de
nous se décide. Seulement, ce n’est pas un terroriste, c’est un ami qui mérite
d’être traité avec respect.
— Je commence, alors, dis-je. Qu’est-ce que tu veux savoir ?
Je lui donne le départ, sans rien ajouter, pour garder le contrôle de la
conversation.
— Depuis quand tu joues au papa avec ma famille ?
Bon, c’est comme ça qu’il le prend ?
— D’abord, je n’ai pas joué avec ta famille, je lui réponds, sans ciller une
seule fois, pour qu’il sache à quoi s’en tenir. Ensuite, depuis quand est-ce que tu
te construisais une nouvelle famille, alors que tu en avais déjà une ici ?
Au tic nerveux de ses yeux, je sens qu’il est soudain mal à l’aise.
— Tu ne connais pas toute l’histoire.
— Toi non plus.
Il n’a pas vu Natalie souffrir le martyre, il n’a pas vu combien nous avons
lutté, elle et moi, pour clarifier, puis accepter nos sentiments. Il n’était pas là, il
n’a pas le droit de me juger.
Il se lève, visiblement énervé.
— Brittany, c’était une connerie. Une putain de connerie !
— Eh bien, ta connerie n’est pas au courant qu’elle en était une…
Je suis scié !
— Parce que tu crois que je me soucie de ce qu’elle pense ?
— Je ne sais pas ce que tu as dans la tête. Tu trompes ta femme alors qu’elle
est enceinte et, maintenant, tu me fais la morale à propos d’elle ? Mais je
t’emmerde, mec ! Je n’ai rien fait dans ton dos ni pour te faire honte. Tu m’as
même demandé de l’aimer, d’élever ton enfant comme le mien, et maintenant tu
viens me faire chier avec ça ?
Une fois que j’ai commencé, je n’arrive plus à m’arrêter.
— Je l’aime. Je l’ai aidée à remonter la pente, après ta disparition. J’étais à
l’hôpital quand Aarabelle a été malade, j’ai retenu les cheveux de Natalie quand
elle a vomi, le soir où elle a appris que tu l’avais trompée, et je t’ai même
défendu !
Les mots sortent sans frein et, de colère, je le pousse, mais je regrette
immédiatement mon geste.
— Excuse-moi, mec.
Avant que j’aie pu dire autre chose, il reprend :
— Je mérite ce qui m’arrive. J’ai des torts, mais je me suis battu pour
survivre et revenir auprès d’elles. Je ne veux pas me battre avec toi ; seulement,
Natalie est ma femme. Et Aarabelle, ma fille. Je ne les laisserai pas partir parce
que tu as décidé, ces derniers mois, que tu étais amoureux d’elle.
Sans nous en rendre compte, nous nous sommes tous les deux levés. Il
s’avance vers moi en bombant le torse, et je serre les poings par réflexe, avant de
les relâcher.
— Je l’ai aimée pendant presque toute ma vie, Liam. Si tu es toujours
l’homme loyal que j’ai connu, tu nous laisseras tranquilles.
Je pourrais être un gros connard et lui dire que je l’ai baisée la nuit dernière.
J’en ai envie, mais je ne le ferai pas. Il ne dépend que de moi de causer ou non
de la peine à mon ami le plus cher. Et je ne dirai rien parce que, en fin de
compte, c’est Lee qui en subirait les conséquences. Plutôt m’ouvrir les veines !
— Sache seulement que tu lui as fait beaucoup de mal. Elle a le droit de ne
plus vouloir de toi. Et, si elle te quitte, je ne la forcerai pas à revenir vers toi.
Il hoche la tête et marque une pause.
— Je vais te le demander une seule fois, pour le bien de ma fille : si tu aimes
Natalie et Aarabelle, alors ne touche pas à mon mariage et à ma famille.
— Non, mais je rêve ! Tu ne crois pas que tu as mis fin toi-même à ton
mariage en allant voir ailleurs ? Mon meilleur ami aurait trouvé une solution et
arrangé les choses avant que ça aille aussi loin. Mais on ne va pas se disputer là-
dessus. C’est à Natalie de décider.
Il fait un pas de plus vers moi. J’ai essayé de garder mon calme jusque-là
mais, s’il continue de me pousser dans mes retranchements, je lui botterai le cul
sans états d’âme !
— Et ta parole, Liam ? Tu m’avais juré que tu me soutiendrais toujours, quoi
qu’il arrive.
Je le regarde, dégoûté, et me demande s’il ne souffre pas d’une lésion
cérébrale, parce qu’on dirait qu’il oublie un élément majeur : c’est lui qui a tout
faux dans cette histoire.
— Te soutenir ? Mais je t’ai soutenu ! Je t’ai défendu tous les jours ! Je n’ai
rien fait de mal.
J’ai envie de lui mettre mon poing dans la gueule. Je respire à fond pour
calmer la rage qui bout en moi.
— Je t’ai dit de l’aimer, mais…
— Mais quoi ? Tu ne le pensais pas ? Tu sais quoi ? J’ai lu ta foutue lettre
aujourd’hui seulement. Je ne savais pas ce qu’il y avait dedans, avant. J’ai lutté
tous les jours contre mes sentiments pour Lee. Je n’arrêtais pas de me dire que
c’était mal et ridicule, que j’allais te trahir. La première fois qu’on s’est aperçus
de ce qui nous arrivait, on n’a pas voulu y croire et on a refusé de l’admettre.
Être avec elle n’a jamais été facile, parce que je pensais toujours à toi. Je priais
pour que tu saches que jamais je ne lui demanderais de t’oublier et j’aurais parlé
de toi à Aarabelle.
— Mais tu es sorti avec elle quand même…
— Aucun de nous ne savait que tu étais encore vivant ! Tu ne comprends
donc rien ?
J’ai une furieuse envie de le frapper et je me retiens à grand-peine.
— Je ne suis pas le fautif, ici, et Lee non plus. Tu as fait des choix, Aaron.
C’est toi seul qui as bousillé ton mariage, et maintenant tu dois en assumer les
conséquences.
La colère brille dans ses yeux.
— Je ne m’attendais pas à rentrer à la maison et à découvrir ça ! Pourquoi tu
ne m’as rien dit, dans l’avion ?
— Tu aurais voulu que je te dise quoi ? Je n’arrivais pas à croire à ce qui
arrivait. Quand on nous a parlé de la mission, je n’imaginais pas qu’il s’agissait
de toi, je te croyais mort ! On nous a même rapporté une partie de ton corps
comme preuve ! Je suis arrivé en Afghanistan et j’ai réalisé là seulement que
c’était toi… Qu’est-ce que tu attendais de moi ?
Je me mets à faire les cent pas nerveusement, tournant en rond comme un
lion en cage, parce qu’une partie de moi est toujours en train de prendre
conscience que mon meilleur ami, mon frère, celui pour qui j’aurais donné ma
vie, est là, bien vivant.
J’ai envie de le frapper pour le mal qu’il a fait à Natalie, mais, même s’il va
mieux depuis qu’il est rentré, je vois bien qu’il est brisé.
— Je l’aime toujours. Je n’ai pas cessé de penser à elle, jour et nuit.
Qu’ajouter ? Il est vivant, pensait rentrer chez lui et retrouver sa vie telle
qu’il l’avait laissée, mais il ne la mérite plus. Moi, si. Et Natalie m’aime. Elle est
venue chez moi la nuit dernière, on a fait l’amour. Je ne suis pas parfait, mais
merde, je dois faire quelque chose !
— Écoute, mec, tu as traversé plus d’horreurs que tu ne voudras sans doute
jamais l’admettre, mais ça ne change rien aux faits. Si tu étais rentré de cette
mission il y a un an, et que Natalie avait découvert ta liaison, elle t’aurait jeté
dehors.
— Si Natalie décide de me quitter pour ce que j’ai fait, alors je la laisserai
partir. Peu importe à quel point ça me fera mal. Mais je te le demande en tant
qu’ami : donne-nous une chance de reconstruire notre famille. Pour Aarabelle.
Tout se précipite dans mon esprit. Il y a tellement de choses que je veux dire,
mais en dehors de Lee et du fait que ce type m’a sauvé la vie plus d’une fois…
Je secoue la tête.
— Tu n’as toujours pas compris, alors ?
— Compris quoi ?
— Ce n’est pas à toi de décider. Tu n’as pas le droit de réclamer ou d’exiger
des choses. Je ne vais pas m’éloigner d’elle pour toi. Je l’aime. J’aime Aarabelle.
Et c’est moi qui vais vivre avec elles, parce que tu t’es mis hors jeu. Mais je vais
lui donner le temps qu’il faut, parce que je ne pense pas qu’elle sache pour
l’instant ce qui est le mieux pour elle. Je l’aime assez pour ne pas lui forcer la
main… Est-ce que tu peux en dire autant ?
— Je la connais.
— Plus maintenant. Elle a changé, Aaron. Elle a traversé toute la souffrance
que tu lui as infligée. J’étais là, j’ai vu ce que c’était pour elle et jamais je ne la
laisserai traverser cet enfer à nouveau.
Je ne peux pas dire mieux.
— C’est fair-play, concède-t-il en me tendant la main. Merci d’avoir été là
pour elles, je t’en suis reconnaissant.
Non, il ne l’est pas. Il est au contraire plein de haine, et dégoûté que j’aie
obtenu le cœur de sa femme. Mais je serre la main qu’il me tend sans rien dire.
Je doute, sinon, de rester poli. J’ai tellement envie de lui dire de se mettre ses
exigences où je pense ! J’ai encore du respect et, surtout, je ne peux pas forcer
Lee.
C’est elle qui compte, dans tout ça, Aarabelle également.
Je dois me sacrifier pour elle et espérer qu’elle finira par revenir vers moi.
Même si cela signifie que mon ami le plus cher se retrouvera à la porte.
7

Natalie

— Salut, Sparkle, je peux entrer ? me demande Mark avec une pointe


d’appréhension dans la voix.
Je hoche la tête.
— Je me doutais qu’ils t’enverraient en éclaireur… Tu es celui à qui on
pardonne le plus facilement.
— C’est parce qu’on scintille, tous les deux !
J’accueille d’un petit sourire sa tentative de plaisanter, tandis qu’il s’assoit
dans le fauteuil.
— Sans doute.
Il y a de la tension dans l’air, mais Mark est plus doué que moi pour masquer
son malaise. Revenir travailler aujourd’hui a été difficile, mais j’avais besoin de
garder les habitudes prises ces derniers mois. Aaron n’a pas remarqué que je
m’étais absentée toute la nuit, ou, s’il l’a vu, il n’en a rien dit. Quand j’ai quitté
Liam, je suis retournée chercher Aarabelle et je me suis mise à pleurer jusqu’à
l’épuisement. Je ne voulais pas faire l’amour avec lui, seulement le voir, mais
dès qu’il a commencé à me toucher je n’ai pas pu résister.
Reprendre le travail est plus dur que je ne le pensais. Les regards pèsent sur
moi, les amis d’Aaron m’entourent, et j’ai envie de me cacher. Mais ça suffit ! Je
travaille ici, maintenant, et j’ai besoin d’un sursis. Je tiens des destins entre mes
mains — du moins, c’est ce que je me dis pour justifier ma présence.
— Je peux faire quelque chose pour toi, Mark ?
Il devient grave, soudain, et se penche en avant, les coudes sur les genoux.
— Je m’inquiète pour toi. Tu penses que tu ne peux pas me parler, mais je
suis là pour ça.
Je sais qu’il tient à moi. Je suis sûre qu’il a de bonnes intentions. Je sais
aussi que, si je lui dis tout ce que j’ai sur le cœur, la loi de la fratrie qui les unit
(les potes avant les meufs) jouera à plein.
— Je vais bien.
Je pense immédiatement à ce que me dirait Liam…
— Comment va Aaron ?
Je tourne le regard vers la fenêtre et pèse mes mots.
— Il s’adapte, je suppose. On s’adapte tous les deux.
Mark attend que je le regarde à nouveau pour poursuivre.
— Je sais que c’est plus dur pour toi que pour nous tous, ici. Tu as refait ta
vie, tu as certes découvert qu’il avait eu une aventure, mais tu étais enfin
heureuse et voilà qu’il rentre… Ce doit être difficile. Je ne peux même pas te
dire que je comprends ce que tu ressens. Mais Aaron a vécu l’enfer, lui aussi.
Essaye d’imaginer l’horreur qu’il a traversée, pendant qu’il était retenu
prisonnier. Je ne te demande pas de lui pardonner, simplement…
Il marque une pause.
— … Laisse-nous vous aider.
J’ouvre grands les yeux en entendant sa requête.
— Nous aider ? Et je peux savoir comment tu comptes t’y prendre ?
— Jackson et moi sommes vos amis, Lee. Aaron peut venir chez moi
quelque temps, ou bien tu peux prendre des congés. Quels que soient tes besoins,
demande-nous. Il n’a pas arrêté de nous parler de toi, dans l’avion du retour, pas
une fois il n’a mentionné l’autre fille.
Je réplique, sarcastique :
— C’est ça ! Ose me dire que tu m’en aurais parlé, si tu l’avais su !
Il ne peut rien répondre à ça. Il y a des infidélités cachées sous les tapis dans
toutes les équipes des Forces spéciales, secret de Polichinelle. Personne n’en
parle, tout le monde fait semblant de les ignorer, et les épouses devraient presque
remercier de ne rien savoir. J’ai tellement d’amies à qui c’est arrivé ! Pendant
qu’elles attendaient gentiment à la maison, leurs maris sautaient sur tout ce qui
bougeait, certains même juste après leur avoir fait l’amour… Et dire que je
pensais avoir été épargnée !
— Non, je ne t’aurais rien dit, mais je me serais arrangé pour que tu
l’apprennes.
Ça, c’est trop fort ! Je tape du poing sur la table.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? Il a l’air déstabilisé. Bien…
— Je suis tellement fatiguée de ces simagrées, Mark ! Vous parlez tous
d’honneur, de courage, de code de conduite, mais vous êtes de beaux
hypocrites !
— Lee…
Je l’interromps d’un geste, me levant si brusquement de mon siège, que
celui-ci recule derrière moi.
— Non, n’essaye même pas. J’en ai ras le bol ! Ose me dire que, pendant
tout le temps qu’Aaron a passé avec vous, vous n’avez rien soupçonné ! Est-ce
que tu peux t’asseoir en face de moi et m’affirmer avec franchise que tu n’en
avais aucune idée ? Je suis sûre que la plupart des fois où il était avec elle, il m’a
dit qu’il était chez toi ! Quel effet ça te fait ?
Il se lève à son tour et me prend par les épaules pour me calmer.
— Je n’en savais rien, Natalie. Sinon, je lui aurais demandé de te dire la
vérité. Il a fait une connerie, et je crois qu’il a largement payé pour ça.
— Ah ! et c’est censé me rassurer ?
— Mais qu’est-ce que tu veux à la fin ?
Ce que je veux… Je n’en sais rien. Et je ne le sais pas parce que, si Reanell
avait une liaison, je n’irais pas voir Mason pour le lui dire. Mais il y avait un
bébé dans l’histoire. Et son aventure avec Brittany, ce n’était pas qu’un coup
d’un soir.
Je me laisse retomber dans mon fauteuil et me prends la tête entre les mains.
— J’aurais aimé que ça n’arrive jamais. Mais j’avais dépassé ça, et tout le
reste. Ça n’avait plus aucune importance, parce que j’étais sincèrement heureuse
avec Liam.
Il s’approche et m’entoure les épaules de son bras.
— Est-ce que tu étais heureuse avec Aaron ? Est-ce que, si tu ne l’avais pas
cru mort, tu serais encore avec lui ?
— Je ne peux pas répondre à ça. Nous n’étions plus heureux ensemble, mais
l’arrivée du bébé nous rendait heureux. Qui sait si Aara ne nous aurait pas aidés
à repartir comme avant ?
— Tu ne peux pas le savoir, en effet… Ce qui est sûr, c’est que tu as des
amis qui t’aiment, et tu as Aarabelle. Pour le reste, la décision t’appartient.
— Vraiment ? dis-je en relevant la tête. Mes choix risquent d’affecter toutes
les personnes qui m’entourent.
Il me colle une bise sur la joue.
— Je pense que tu dois d’abord te laisser respirer, avant de prendre une
décision.
Sur ce, il sort de mon bureau en trois pas. Presque aussitôt, sa tête réapparaît
dans l’encadrement de la porte.
— Lee ?
— Quoi ?
— Tu penses qu’on pourrait surnommer Aarabelle « Moonlight » ?
Je pouffe et lui jette la boîte de mouchoirs posée sur mon bureau. Il se baisse
pour l’esquiver en souriant, puis hausse les épaules.
— Bon, je prends ça pour un non.
Ce mec…
Je me remets au travail. Les vies de ceux qui sont déployés en ce moment
comptent plus que la mienne. Du moins pour quelques heures.
Plus tard, mon téléphone sonne, et je décroche sans faire attention au numéro
qui s’affiche.
— Allô ?
— Natalie…, commence la voix nerveuse d’Aaron, à l’autre bout du fil.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Il est tard. Je me demandais quand tu allais rentrer.
Je regarde par la fenêtre, puis lève les yeux sur l’horloge. Merde. Il est
presque 7 heures.
— Oh ! pardon, je me suis laissé prendre par les projets de mission.
— Ah, oui. Le travail…, répond-il sans conviction. Je croyais que tu étais
ailleurs. Je n’ai pas de voiture ni aucun moyen de sortir, alors je voulais juste
savoir ce que je fais…
— Aaron, je suis vraiment désolée. Je quitte le bureau tout de suite et
j’arrive. Je vais appeler Paige et voir si elle peut s’occuper d’Aarabelle, ce soir.
Ensuite, on pourra sortir dîner et discuter. Qu’est-ce que tu en dis ?
Il faut que nous parlions des aspects pratiques de la situation, et j’ai aussi
besoin de certaines réponses. Je veux qu’il me dise exactement ce qui s’est passé
et qu’on décide comment s’organiser pour Aarabelle. Je ne veux pas déménager,
mais je ne veux pas non plus le jeter dehors.
— Bonne idée.
— OK. À tout de suite.
— Je t’aime, Natalie.
— Je… Je dois y aller.
Je raccroche aussitôt.

* * *

Il n’y a aucune circulation sur la route, et Paige est d’accord pour garder
Aara. Je ne sais pas comment va se passer cette soirée avec Aaron, mais j’ai
terriblement besoin de réponses. Je suppose que s’il est parti en mission ce
n’était pas par choix… Mais j’ai aussi supposé qu’il n’allait pas voir ailleurs.
Je me gare dans l’allée, et mon téléphone vibre. C’est un message de Liam.
Il faut qu’on parle, Lee.

Je sais. Mais j’ai des choses à régler avec Aaron, ce soir.

OK. J’attends que tu me fasses signe.

Je t’aime.

Cette fois-ci, ça me paraît juste d’écrire ces mots. Parce que mon cœur est à
lui. Même si j’ai partagé mon passé avec Aaron, mon futur est avec lui. J’ai
simplement besoin de savoir à quoi m’en tenir, à présent.
J’attends un autre SMS, mais Liam n’envoie plus rien. J’hésite à appuyer sur
la touche d’appel. Comment peut-il ne pas me répondre en ce moment ? Alors
même que je fais tout pour lui montrer que c’est lui que je veux. Je suis droite,
honnête. Je m’enfuis de chez moi pour le retrouver…
— Lee ?
Le portable me tombe des mains, et je sursaute en me retenant de pousser un
cri. Aaron est devant la voiture.
— Est-ce que ça va ? demande-t-il en se penchant près de la vitre ouverte.
— Oui. Tu m’as fait peur.
Il ouvre la portière et me tend la main pour m’aider à sortir.
— Excuse-moi, je m’inquiétais.
Je place une main hésitante dans la sienne. J’attends une étincelle, un
frisson, quelque chose, mais il n’y a qu’une sensation familière dans ce contact.
— J’ai commandé quelque chose. J’ai pensé que ce serait plus simple que de
cuisiner.
— Oui. Toi et la cuisine, ça fait deux, dis-je en souriant.
Il pose la main dans mon dos, et j’accélère le pas.
— Certaines choses ne changent pas.
— Mais d’autres, si.
Il soupire.
— Je sais.
Il reste silencieux jusqu’à ce que nous arrivions sur la terrasse. Il a dressé la
table, allumé des bougies et posé un bouquet de roses à côté de la pizza qui nous
attend.
— Je pensais que…
Je me tourne vers lui, contenant ma colère.
— Tu pensais quoi ? Qu’on aurait un rencard ? Ce n’est pas un rencard,
Aaron. C’est le moment de chercher comment rendre les choses moins pénibles
qu’elles ne le sont. Je ne peux pas faire comme si tu ne m’avais jamais
trompée…
— Alors, tu as décidé de croire tout ce que Brittany t’a dit, sans même me
laisser une chance de te donner ma version des choses ?
Il se radoucit aussitôt, s’agenouille devant moi et me prend la main.
— Tu m’as aimé, un jour. On s’est aimés d’un amour que d’autres rêvent de
connaître. On s’est mariés.
Je m’agenouille à mon tour pour être à sa hauteur.
— Oui, et ce mariage a été brisé. Nous nous sommes aimés et perdus en
route.
Il plonge son regard dans le mien, et j’ai envie de pleurer.
— S’il te plaît, Aaron, ne nous faisons pas de mal.
— On peut simplement dîner ensemble et parler.
Je hoche la tête.
— Je dois savoir ce qui s’est passé en Afghanistan.
Je décide que c’est par là qu’il faut commencer. J’attends des réponses sur sa
relation avec Brittany, bien entendu, mais je sais que ça ne changera rien entre
nous et je ne veux pas tout mélanger.
— Je répondrai du mieux que je peux à tes questions. J’ai du mal à me
souvenir de certaines choses, me dit-il en me tendant la main pour m’aider à me
relever.
Mais je me redresse seule : je dois lui montrer que je contrôle la situation. Je
m’assois à la table. La flamme des bougies fait scintiller les couverts, et je résiste
à l’envie de les souffler toutes. J’ai besoin qu’Aaron soit honnête avec moi, pas
qu’il se braque.
— Parle-moi de l’explosion.
Il nous sert une part de pizza et me prend la main.
— Est-ce que je peux ?
Je sens qu’il en a besoin, comme si ce contact lui permettait de rester ancré
au sol, de se sentir en sécurité.
— Oui, tu peux me tenir la main.
— Merci, chérie.
— Mais tu ne peux plus m’appeler « chérie ».
Je lui ai répondu plus durement que je ne le voulais et je m’en veux un peu.
Il regarde nos mains.
— Mais je peux te prendre la main ?
— Je pense que tu as besoin d’une main amicale, d’un soutien pour parler de
tout ça. Je suis ton amie depuis toujours et je le resterai.
— Je ne sais pas si tout aura du sens, Natalie. Je me souviens d’être monté
dans un véhicule pour me rendre sur le site où on devait régler le problème. On
était quatre. On parlait, on riait. Et puis, on a croisé une bande de jeunes qui
levaient les bras en criant, pour nous arrêter, je suppose. Je ne sais pas ce qu’ils
voulaient. J’étais assis sur le siège passager et j’ai demandé au chauffeur de
continuer à rouler. Il vaut mieux éviter de ralentir, dans ces cas-là. Mais il ne m’a
pas écouté et, dès que nous avons ralenti un peu, l’explosion s’est produite. C’est
le côté de la voiture où j’étais qui a tout pris. Je me rappelle avoir eu
l’impression de voler ou de flotter, mais tout était très chaotique en même temps.
Il y avait du sang partout. Des cris.
Ses mains se serrent, et il prend une profonde inspiration.
— Et après ?
— Je me souviens d’avoir été traîné par le cou. Je m’évanouissais, revenais à
moi constamment.
Une larme coule le long de ma joue, et Aaron me lâche la main.
— Qui t’a emmené ?
— Eux.
— Qui ça ?
— Franchement, Lee… Qui ça pouvait être ? J’avais perdu beaucoup de
sang. Je croyais que j’allais mourir. Ils ont tout fait pour me garder en vie. Ils
savaient que j’étais américain, même si je parlais français pour les mettre sur une
fausse piste. Souvent, je perdais connaissance. Je ne me souviens pas de grand-
chose. Quand Charlie s’est rendue sur le site, elle était sur la piste d’un terroriste
activement recherché.
— C’est l’agent qui t’a retrouvé ?
— Oui. Elle est littéralement tombée sur le camp où j’étais prisonnier.
Quand elle a compris que j’étais américain, elle s’est activée pour que je reçoive
de l’aide et des soins. Mais je ne suis toujours pas sûr que ça se soit vraiment
passé comme ça.
Je l’écoute en silence et j’essaye d’absorber toutes les informations qu’il me
donne. Un an que je ne l’ai pas vu. Aucun de ses proches ne le cherchait.
— On nous a dit qu’il n’y avait aucune chance pour que tu aies survécu à
l’explosion. C’était tellement énorme que personne n’y aurait survécu. Il n’est
pas resté grand-chose des autres.
Il secoue la tête.
— Je n’aurais pas dû survivre non plus. Apparemment, j’ai été éjecté du
véhicule avant la deuxième explosion. Quand je me suis réveillé, j’étais dans un
sale état, et il me manquait un doigt. Je suis resté conscient quelques heures,
avant de sombrer à nouveau, pendant je ne sais combien de temps. Il n’y avait
aucun dispositif médical adéquat. C’est Charlie qui m’a maintenu en vie, mais ça
lui a pris des mois avant de gagner ma confiance. Je n’étais pas certain qu’elle
faisait vraiment partie de la CIA. Elle aurait pu mentir. Et je ne pouvais pas
compter sur mon entraînement, parce que plus rien n’avait de sens.
— Je suis horrifiée que tu aies dû vivre ça, dis-je, sincèrement désolée.
— Tout ce que je savais, c’est que je voulais profiter de la moindre chance
de rester en vie et de garder des forces, pour rentrer auprès de toi, murmure-t-il,
l’air apaisé.
— Aaron…
L’idée qu’on ait pu lui faire du mal me hante et me terrifie. Je sais qu’il ne
m’en parlera pas spontanément, aussi je demande :
— Est-ce qu’ils t’ont… ?
— J’ai connu pire. Et je suis vivant, alors tout ça n’a plus aucune
importance.
— Je ne peux même pas te dire à quel point j’ai été dévastée en apprenant ta
mort. J’ai prié toutes les nuits que ce ne soit qu’un rêve. J’ai refusé de me
débarrasser de tes affaires pendant presque toute l’année. Quand Mark est venu à
la maison pour me l’annoncer… C’était horrible !
Je laisse échapper un soupir en tremblant au souvenir de ces moments…
— Je m’accrochais à tous les bons moments qu’on avait vécus ensemble
pour tenir debout. Et, le jour de l’accouchement, Reanell a presque dû me porter
jusque dans la voiture pour m’emmener à la clinique. Je savais qu’après la
naissance d’Aara tout serait différent, que je serais obligée d’aller de l’avant.
Je fais une pause pour prendre une gorgée de vin.
— Mais je l’ai fait, j’ai accouché d’une belle petite fille. Chaque fois que je
poussais, je pensais à toi, à tout ce que tu avais traversé, tout en restant solide.
Et, quand je l’ai prise dans mes bras pour la première fois, j’ai cru que j’allais
mourir de chagrin parce que tu n’étais pas là.
— Tu crois que je n’aurais pas voulu être là ?
— Non, bien sûr que non. Laisse-moi finir…
J’attends que la tension s’apaise dans les muscles de son cou.
— Il y avait ce bébé, pour lequel nous avions tellement lutté. Elle était tout
ce que je désirais, mais tu n’étais pas là pour partager ce moment avec moi.
C’est à ce moment-là que j’ai décidé de ne plus m’apitoyer sur moi-même. J’ai
retrouvé de la force et de la détermination. J’étais triste, seule, et tu me manquais
terriblement, mais tu étais mort. Ensuite, il y a eu les funérailles, ça a été
l’horreur, mais je l’ai fait. Et j’ai continué à me lever tous les matins, parce que
Aara avait besoin de sa mère. Mais c’était vraiment la seule chose que j’avais le
courage de faire. Et puis, Liam est revenu en Virginie…
— Non, m’interrompt-il, retirant sa main de la mienne.
Je lève les yeux sans comprendre.
— Je ne vais pas t’écouter me raconter comment Liam t’a aidée à remonter
la pente. Tu es ma femme, on a un bébé. On a une vie dont la plupart des gens
rêvent ! Toi et moi, on est faits l’un pour l’autre.
— Tu as couché avec une autre femme. Tu oublies vite. Et je ne crois pas
qu’on avait une vie dont les autres pouvaient rêver… On se satisfaisait d’un
certain confort, et tu es allé chercher ailleurs ce que je ne te donnais plus, tu l’as
dit toi-même.
— C’est arrivé une fois, bon sang, une seule putain de fois !
— Une seule ? je lance, soudain hésitante. Tu peux me regarder dans les
yeux et me le répéter ?
Il se lève pour faire le tour de la table. Mon cœur se met à battre plus vite,
tandis que je le regarde s’approcher de moi, déterminé. Mon mari et mon
meilleur ami depuis mes seize ans. Il me prend les mains et me lève de table.
— Tu te souviens de cette nuit horrible, après qu’on a perdu le bébé… Tu
étais étendue sur le carrelage de la salle de bains et tu priais Dieu de te laisser
mourir. Tu te tenais le ventre et suppliais que quelqu’un vienne te tuer, parce que
tu n’en valais pas la peine. Je ne savais plus quoi faire. Je me sentais tellement
minable ! Alors je suis parti.
— Je m’en souviens. Je suis sortie de la salle de bains, mais tu n’étais plus
là. Tu es parti au moment où j’avais le plus besoin de toi.
J’étais désespérée. C’était notre dernière tentative. J’étais enceinte de dix
semaines, et nous étions si proches de la période de stabilité ! Et puis, j’ai
commencé à avoir des crampes et j’ai vu du sang. Je me suis assise en essayant
de me convaincre que ce n’était pas du sang, que ce n’était pas le signe que nous
allions perdre ce bébé. Je n’avais jamais ressenti une douleur pareille. Je
m’agrippais à mon ventre en pleurant, alors que la vie qui commençait à se
développer en moi me quittait.
J’ai songé que, si cette grossesse n’arrivait pas à son terme, j’arrêterais tout.
Que je devais avancer, cesser d’espérer une chose que je n’étais pas censée
vivre. On y avait dépensé tellement d’énergie et d’argent ! J’étais devenue
obsédée par tout ce qui touchait à la fertilité.
Aaron pose les mains sur mon visage.
— Je ne pouvais pas voir ça. J’avais l’impression d’avoir échoué comme un
misérable. Je suis allé me bourrer la gueule dans un bar et j’ai déconné.
Le doute s’insinue en moi ; je suis en colère, mais j’essaye de lire dans ses
yeux s’il me ment. Tout cela n’a aucun sens.
— Brittany m’a dit que ça avait duré des mois… Elle a dit…
— Elle a menti ! tranche-t-il.
— Pourquoi elle m’aurait menti ? Qu’est-ce qu’elle y aurait gagné ? On
pensait tous que tu étais mort ! Elle n’avait aucune raison de me manipuler et de
me faire du mal. En revanche, si toi tu mentais en ce moment pour te faire
pardonner, ça aurait du sens…, dis-je, frustrée de ne pas connaître la vérité.
Nous avons tant de souvenirs en commun, tous les deux, et tout laisser
derrière moi n’est pas une chose facile ou légère, mais je pense à Liam et à tout
ce que j’ai partagé avec lui, ces derniers mois. Je pense à cet amour que nous
avons l’un pour l’autre. Je n’imagine pas le perdre. J’ai perdu Aaron une
première fois et je sais que je peux l’accepter, d’autant plus que l’homme qui est
face à moi aujourd’hui n’est plus celui que j’aimais. Je le regarde et je ne vois
plus que trahison et tromperie en lui.
— Pourquoi je te mentirais, Lee ? Je t’ai toujours dit la vérité !
Il me tourne le dos, énervé.
— Tu n’as pas menti ? Tu penses vraiment que, même si tu n’as passé
qu’une seule nuit avec elle, tout va bien ? Tu ne réalises pas à quel point c’est
dégueulasse ? La nuit où on a perdu notre enfant, je suis restée pliée de douleur
dans mon lit, et toi tu étais dehors, en train d’en baiser une autre ! Je souffrais le
martyre, et toi tu prenais ton pied !
J’espère qu’il ressent les poignards cachés dans mes mots. J’espère qu’ils
s’insinuent en lui et qu’ils le déchirent de l’intérieur.
— Quel homme est-ce que ça fait de toi, Aaron ? Quel amour et quelle
sincérité tu m’as témoignés ?
Il vient se placer derrière moi et ne me touche pas, heureusement. Je sens la
chaleur qui émane de son corps, mais il n’a pas intérêt à poser les mains sur moi.
— Je ne te l’ai jamais dit, parce que ça ne signifiait rien. Elle n’est rien pour
moi et cette histoire non plus.
Je me retourne et le frappe à la poitrine.
— Va te faire foutre ! Pour moi, ça comptait ! Toi, tu comptais ! Maintenant,
je te déteste. Et tu pleurniches devant moi, en essayant de me faire passer pour le
monstre de l’histoire ? Espèce de lâche !
— Je mérite tout ce que tu me dis là…
Il se rapproche de moi, mais ce qu’il lit sur mon visage l’arrête aussitôt.
— Tu ne me mérites pas, Aaron. Peu importe ta relation avec elle. Au
passage, je ne te crois pas une seconde, quand tu prétends que ce n’était qu’un
coup d’un soir.
— Qu’est-ce que ça peut faire ? Je suis là, maintenant, et j’essaye de réparer
les choses.
— Tu es rentré le lendemain et tu m’as dit que tu avais dormi au boulot !
Deux mois après, j’étais enceinte d’Aarabelle. Tu vas en sauter une autre, puis tu
reviens me faire un bébé, c’est ça ?
Il détourne le regard.
— Tu as décidé de ne rien entendre, pas vrai ? Tu te fiches de ce que j’ai
enduré. Tu ne vaux pas mieux que moi, Lee.
J’accuse le coup.
— Quoi ?! Je sais que tu as vécu des choses horribles, et ça me fait mal rien
que d’y penser…
Je sens les larmes me monter aux yeux.
— … Mais on ne peut pas effacer le passé. Tu n’as pas de passe-droit parce
que tu brandis l’argument que j’ai fait la même chose que toi. Tu m’as trompée.
Moi, j’ai seulement continué à vivre en te croyant mort et je suis tombée
amoureuse. Ça n’a rien à voir ! Et je sais que tu ne me dis pas tout, je le vois
dans tes yeux.
Il me prend par les épaules.
— OK, il y a autre chose, mais quelle importance ? C’est derrière nous. Elle
est derrière nous. Je suis passé par des épreuves que tu n’imagines même pas. Je
ne croyais pas te revoir un jour, mais je pensais à toi tout le temps. À toi, Lee,
pas à elle. À toi !
Tout est tellement confus dans ma tête… Il me noie dans ses paroles. Je sais
qu’il a traversé le pire et qu’il est sincère, quand il me dit qu’il m’aime. Mais ça
ne suffit plus.
— Je te crois, lorsque tu affirmes que tu m’aimes. Et si je suis honnête, moi
aussi, je t’aime. Je t’aimerai toujours. Tu es le premier homme de ma vie. Mais
tu n’es plus le seul. J’ai fait une place à Liam dans mon cœur, et nous avons une
relation unique. Je n’ai pas voulu tout ça, Aaron. Mais j’ignorais que tu étais
vivant. En plus, c’était fini depuis longtemps entre nous. Est-ce que tu étais
heureux ? Moi, je ne l’étais pas.
Je laisse échapper un profond soupir.
— Il faut qu’on se rende mutuellement notre liberté.
— Alors, parce que j’ai souffert, je dois souffrir encore plus ? Ce n’est pas
juste. Tu m’as dit que tu m’aimais.
Je m’extrais de son emprise et je marche à l’autre bout de la terrasse.
— Je ne veux pas te faire de mal. Je ne sais pas ce que tu crois, mais ce n’est
pas facile pour moi non plus. Et il n’est pas question de « justice » dans cette
histoire. Je ne te ferai jamais de mal volontairement.
— Mais je souffre.
— Moi aussi.
Un lourd silence s’installe entre nous. Des années d’amour et de confiance
qui disparaissent, comme emportées par les vagues, nous laissant comme deux
coquilles vides.
Aaron souffle les bougies, et je ne peux m’empêcher de penser que c’est
aussi sa propre lumière qui s’éteint. Il commence à débarrasser la table.
Je me tourne vers l’océan. J’espère y trouver un apaisement, mais je ne
ressens que le froid et la solitude. Nous avons eu tous les deux trop d’épreuves à
surmonter, cette année.
J’entends soudain le bruit des assiettes qui tombent sur le sol. Je me
retourne… Aaron est déjà devant moi. Il prend mon visage dans ses mains,
m’attire contre lui et plaque sa bouche contre la mienne. C’est douloureux,
comme toute cette situation. Je pose les mains sur son torse pour le repousser,
mais il me maintient contre lui. Sa langue caresse mes lèvres. Je tourne la tête
pour qu’il arrête. Il se recule alors et me regarde.
— Pourquoi tu ne peux plus m’aimer ? Je serais prêt à n’importe quoi pour
toi.
— Dis-moi la vérité.
— Tu veux vraiment tout savoir ?
Je le regarde, fatiguée.
— Je ne pense pas qu’on puisse avancer, si tu ne me dis pas tout.
— Je t’ai dit tout ce qui compte.
— Voilà bien le problème. Tout compte.
— C’est toi que j’ai choisie, Natalie. Et c’est toi que je choisirai jusqu’à la
fin de mes jours. C’est toi que je veux. J’ai besoin de toi. Je ne sais plus quoi
faire pour te le prouver. Tout le reste appartient au passé.
— Et toi aussi. Tu vis dans le passé. Tu me vois toujours comme celle qui
t’aimait quoi qu’il arrive. J’ai vécu un an sans toi. J’ai pris conscience du couple
que nous étions vraiment — de qui j’étais vraiment. Je ne suis plus celle que tu
as aimée. J’ai changé, dis-je en posant la main sur son bras. Je ne suis plus cette
fille-là, Aaron.
— Bien.
— Bien ?
— C’est fait, Lee. Qu’est-ce que tu veux ? Que je retourne vers elle ?
— Je pensais que ça n’avait rien à voir avec elle ?
— En effet, lâche-t-il avec un petit rire amer. C’est Liam, le problème.
Je ne réponds pas. Il s’éloigne et retourne vers la maison.
8

Je n’évoque pas le baiser. Il fait comme si je n’étais pas là, et je l’ignore


aussi. J’ai l’impression de marcher sur des œufs. Tout est devenu si étrange. J’ai
terminé de débarrasser la table et nettoyé la vaisselle cassée, pendant qu’Aaron a
feuilleté un album photo d’Aarabelle.
— Est-ce que tu veux dormir dans la chambre, cette nuit ? Je peux prendre le
canapé, je lui propose un peu plus tard.
— Non. Je pense que je vais aller chez Mark. Peut-être que je passerai la
nuit là-bas. Jackson m’a aussi proposé de me prêter un appartement à lui.
— Oh…
Je ne sais pas pourquoi, mais cela me gêne de l’envisager. Je devrais être
heureuse qu’il cherche d’autres solutions d’hébergement, mais je suis triste qu’il
pense à s’en aller. Il vient de rentrer, et je m’en veux de le mettre dehors.
— Tu peux rester ici, Aaron. Je veux dire, si tu veux passer du temps avec
Aara. Je sais que ce n’est plus pareil entre nous, mais cette maison, c’est toujours
chez toi.
— Non. Chez moi, c’est avec toi. Or, tu n’es plus avec moi, me rétorque-t-il
sévèrement, avant de replonger dans l’album.
Les répliques se précipitent dans mon esprit, mais je ne dis rien. J’ai envie de
démentir, mais je sais au fond qu’il a raison. À quoi bon lui donner de faux
espoirs ?
— Je ne sais pas quoi te dire…
Les mots sortent tout seuls de ma bouche. C’est le commentaire le plus
honnête que je puisse formuler.
Il referme l’album, et je m’assois à côté de lui.
— Tu pourrais me dire que tu vas essayer. Peut-être arriveras-tu alors à me
pardonner et à voir combien je t’aime. Est-ce que toutes nos années de mariage
ne comptent plus, pour toi ?
Je regarde dans le vide, et des larmes se mettent à couler sur mon visage.
— Ça a été si difficile d’accepter ta mort ! Même le jour où j’ai su pour
Brittany, même en rage, je n’ai jamais souhaité ta mort…
Il me caresse les joues pour essuyer mes larmes.
— Mais tu m’as fait tellement de mal ! Même si tu n’avais couché avec elle
qu’une fois… Ça a été l’une des pires soirées de ma vie. Elle t’aimait, Aaron. Je
l’ai vu dans ses yeux, quand elle est venue me parler. Elle était à ton
enterrement.
— Elle n’est rien pour moi. Mon cœur est à toi. Tu es tout pour moi.
Mais ses mots glissent sur moi comme de l’eau. Je n’arrive plus à le croire.
Je sais ce que c’est… d’être tout pour quelqu’un.
Le bleu, sur le côté droit de son visage, commence à disparaître, et je porte la
main à sa joue. J’essaye de me rappeler l’effet de sa peau fraîchement rasée sous
mes doigts, la manière dont nos corps s’éveillaient au contact l’un de l’autre,
sans résistance. Il laisse reposer la tête dans ma paume, comme si je le
réconfortais.
— Est-ce qu’ils t’ont torturé ? je demande sans répondre à sa propre
question, parce que les contusions sur son corps me préoccupent davantage.
L’homme que j’ai connu a disparu, dans tous les sens du terme. Lui qui
pouvait me soulever, même lorsque j’étais enceinte, ne semble plus capable de
porter beaucoup plus qu’un bébé dans les bras.
Il ferme les yeux.
— Je ne peux pas parler de ça. J’ai été maltraité et j’ai tenu bon de justesse.
Ça a duré jusqu’à la fin, et puis Charlie y a mis un terme.
— Mais ils t’ont fait du mal ! Pourquoi est-ce qu’elle n’est pas intervenue
plus tôt ?
Il agrippe ma main.
— Je pense que ça aurait été pire. J’ai survécu à une explosion. Certaines
blessures n’ont pas bien guéri. Il y avait un médecin, sur le site d’extraction. Il a
dit que j’avais eu beaucoup de chance. Charlie avait une mission à exécuter. Elle
a pris de gros risques pour m’aider, mais ne pouvait pas sacrifier tout son travail
pour moi. J’ai beaucoup de respect pour ce qu’elle a fait. Et je dois encore te dire
quelque chose…
J’inspire à fond.
— Je ne sais pas ce que je peux encore entendre, Aaron.
— Je vais me battre pour toi, Lee. Je n’ai pas survécu pour rien. Toi et moi,
c’est pour toujours. Toi, moi et notre fille. Il faut qu’on se réadapte, qu’on fasse
des efforts pour y arriver, mais notre relation a encore du sens.
— Arrête, s’il te plaît, écoute-moi.
Je lutte à chaque instant pour ne pas lui avouer que j’étais avec Liam la nuit
dernière, et que c’est avec lui que j’ai envie d’être en ce moment même. Je sais
le mal que ça lui ferait. Brittany n’était rien pour moi, alors que Liam était son
meilleur ami. Je ne peux pas imaginer ce que j’éprouverais si je continuais de
l’aimer comme il m’aime, et qu’il me quittait pour Reanell. J’aurais envie de
mourir.
— J’ai dit la même chose à Liam, ajoute-t-il.
— Quoi ?
J’en perds tout ce que je m’apprêtais à dire. Quand a-t-il parlé à Liam ? Est-
ce que Liam l’a informé qu’on a passé la nuit ensemble ? Oh ! mon Dieu, peut-
être qu’il sait alors…
— Liam est venu, aujourd’hui, on a discuté. Je lui ai dit que je
n’abandonnais pas. Je lui ai demandé de garder ses distances et de nous laisser
une chance de réparer notre histoire.
Soudain, j’ai la gorge sèche.
— Qu’est-ce que tu as… ? Mais pourquoi ?!
— Parce que tu es ma femme ! Parce que tu es ma petite amie depuis
l’adolescence. Il comprend que ce n’est pas une relation comme une autre. Toi et
moi, mon amour, c’est pour la vie. On n’abandonne pas, parce que l’un des deux
est supposé mort.
— Je ne suis pas tombée amoureuse de lui parce que tu étais mort ! Peut-être
que c’est ce qui nous a réunis, mais je l’aime d’un amour que tu ne peux même
pas comprendre.
Je vois sa mâchoire se contracter.
— Tu peux essayer de me le faire croire. Je te connais. Je connais ton cœur
et ton âme. Je sais tout ce que tu ressens, avant même que tu le dises. Alors, je
lui ai demandé de se tenir à distance, avant de tout détruire.
— Comment as-tu osé ? je hurle, arrachant ma main de la sienne. Tu n’as
pas le droit de décider pour moi !
— On s’est promis l’un à l’autre.
— Et tu m’as trahie !
— C’est ton seul argument ? Que je n’ai pas tenu ma promesse ? Mais toi
non plus, ma chérie. Tu avais juré amour, honneur, fidélité… Et tu retombes
amoureuse en moins d’un an ! Qu’est-ce que ça veut dire ?
Là, il va trop loin ! La colère me brûle de l’intérieur, et je serre les poings. Si
j’étais violente, je me jetterais sur lui pour le frapper à l’instant.
— Qu’est-ce que ça veut dire, Aaron ? Ça veut dire qu’on n’était pas
heureux ensemble. Ça veut dire qu’on avait des problèmes. Ça veut dire que j’ai
rencontré quelqu’un, que je suis tombée amoureuse et que j’ai avancé. Ça veut
dire que tu as rencontré quelqu’un, alors qu’on était encore mariés, et que tu as
fait la même chose.
— C’est ce qu’on verra. Parce que, en attendant, Liam et moi avons un
accord, rétorque-t-il froidement.
Mais qu’il aille se faire foutre !
— J’espère qu’il t’a envoyé balader.
Il se lève sans répondre et s’éloigne. Puis il se retourne vers moi.
— Il a dit qu’il nous laisserait du temps.
Je vacille.
— Tu parles, qu’il a dit ça ! je hurle, hors de moi.
— Je ne suis pas con, je vois bien qu’il t’aime. Mais il sait qu’on a un bébé,
une maison, une vie ensemble.
Je dois parler à Liam, tout de suite. Je comprends enfin pourquoi il n’a pas
répondu à mon dernier message. Il abandonne. Après tout ce que nous avons
partagé !
Toutes les promesses sont des mensonges, exactement comme celles de
l’homme qui se trouve en face de moi.
— Qu’on avait, je rectifie en le fusillant du regard. Notre vie commune se
conjugue au passé. Maintenant, il faut juste limiter la casse. Mais tu préfères
peut-être qu’on parle de ton intention de me quitter pour ta salope ?
— Je ne suis pas avec elle en ce moment, est-ce que tu te rends compte de
ça ?
— Et si ça ne s’arrange pas entre nous, est-ce que tu retourneras la voir ?
— C’est ce que tu veux ? demande-t-il pour tester ma réaction.
Je souffle, exaspérée.
— Je n’arrive pas à le croire ! Tu n’arrêtes pas de me répéter à quel point
notre amour est grand et fort, que personne ne peut comprendre, mais tu es
incapable de me répondre sincèrement, quand je te demande de me dire ce qui
s’est vraiment passé avec Brittany.
Il y a tant d’incohérences dans son histoire ! Et trop de nuits que j’ai passées
seule à calmer mes doutes, faire taire mon intuition… L’ignorance est parfois
très confortable, mais je n’en veux plus. Le pire, c’est que c’est moi qui vais finir
par faire du mal à Aaron. J’aurais dû être là pour lui, pour l’aider à remonter à la
surface, exactement comme Liam l’a fait pour moi. Et puis, je repense à ce qu’il
m’a dit, qu’il a convaincu Liam de s’éloigner.
Qu’ils aillent se faire voir tous les deux !
J’ai le droit de décider avec qui je veux vivre, et ils vont vite l’apprendre !
— Qui sait ? Qu’est-ce qui est vrai et qu’est-ce qui ne l’est plus ? demande-
t-il en secouant la tête.
— Très bien. Alors j’irai voir Brittany demain. Elle n’a aucun problème,
elle, pour parler de ce qui s’est passé entre vous.
— Tu es amoureuse de mon meilleur ami, putain ! Elle n’est rien, comparée
à ça !
— Comment peux-tu dire qu’elle n’est rien ? Tu as passé des nuits avec elle,
pendant des mois, n’est-ce pas ? Vas-y, raconte-moi la fois où tu es resté chez
Mark deux soirs de suite. Combien de fois je t’ai appelé et je suis tombée sur le
répondeur ? Et toutes les nuits où tu rentrais tard et si crevé que tu dormais sur le
canapé ? Je me souviens de tout, Aaron. Je ne manque pas de lucidité, tu sais.
Il peut jouer au con autant qu’il veut, je sais qu’il est passé maître dans l’art
de la manipulation. J’ai toujours pensé qu’il laissait son travail à l’extérieur de la
maison mais, alors que la vérité refait surface, je me rends compte que cela fait
partie de lui. Il travaillait pour obtenir des informations des autres, masquait pour
cela la vérité, si nécessaire. Il peut supporter la torture psychologique, la douleur
physique, et cette conversation n’est sans doute pour lui qu’une promenade en
forêt. J’étais une amoureuse naïve et je croyais le connaître.
— Mais merde, à la fin ! Elle n’est plus rien pour moi. Rien !
— Je ne te crois pas. Elle n’arrêtait pas de pleurer en disant que vous vous
aimiez, mais tu es incapable d’être sincère.
Il détourne le regard et secoue la tête.
— Pff… Tu ne sais pas de quoi tu parles.
— Exactement ! Alors dis-moi la vérité. Tu veux ta chance, prends-la !
Son visage se ferme soudain.
— Je t’ai dit la seule chose qui compte. J’ai passé avec elle plus de temps
que je n’aurais dû. Je me suis détesté. Je pensais pouvoir arrêter, mais j’étais trop
lâche. Je ne te méritais pas et je ne te mérite toujours pas. Mais ça fait un an. Je
peux changer, devenir meilleur. Je ne veux plus d’elle, maintenant.
Même si nous ne sommes plus ensemble, son « maintenant » me fait mal. Il
est allé vers elle quand il en a eu envie. À présent, pour une raison ou une autre,
c’est moi qu’il veut. Mais est-ce à dire que, si les choses redevenaient difficiles,
si le quotidien ne lui plaisait plus, il irait à nouveau voir ailleurs ? Trop de choses
pèsent entre nous…
Il fait un geste pour me prendre la main, mais je l’esquive et m’éloigne.
— C’est pour ça que je ne voulais rien te dire. Je savais que tu ne
comprendrais pas.
— Comment peux-tu dire une chose pareille et prétendre que c’est de
l’amour ? Je ne peux même pas te regarder. J’ai besoin de sortir.
Je me lève du canapé.
— Je rentrerai tard, ou peut-être pas du tout, dis-je en saisissant mon sac à
main.
Je ne veux pas rester avec lui une minute de plus. Je suis blessée, triste,
fatiguée. Et, plus que tout, je suis désespérée que Liam ait pu accepter de
m’écarter de sa vie aussi facilement.
— Ne t’en va pas, Lee, je t’en prie.
— Ne me mens plus jamais ! Tu m’entends, Aaron ?
J’attrape mes clés de voiture et je quitte la maison.
Une fois dans la voiture, je ressens une irrépressible envie de crier. Alors je
hurle de toutes mes tripes en donnant des coups dans le volant et je déclenche le
klaxon. Je n’arrive plus à avoir une seule pensée cohérente, je crie à m’en casser
la voix. Puis je relève la tête en soufflant et je le vois, debout devant le pare-
brise. Il m’observe péter les plombs dans la voiture, et la différence avec Liam
me frappe instantanément. Il m’a laissée partir. Liam, lui, serait déjà venu me
rejoindre dans la voiture.
En pensant à ce dernier, je mets le contact, puis Aaron me regarde faire
marche arrière dans l’allée pour aller rejoindre mon petit ami.

* * *

La route n’est pas longue, mais j’ai quand même le temps de mettre mes
idées au clair. Il faut qu’on parle. Je ne suis pas une poupée qu’ils peuvent se
passer l’un à l’autre. Aaron et moi sommes mariés légalement, mais il est mort
depuis un an pour moi, notre mariage n’existe donc plus.
Au moment où je frappe chez Liam, j’entends le rire d’une femme à
l’intérieur.
Oh non, mon Dieu, ne me dites pas qu’il a ramené une autre femme ici !
Je ne pourrais pas le supporter.
Il ouvre la porte, et son sourire s’efface à l’instant où il me voit.
— Salut, me dit-il en refermant derrière lui, nous laissant sous le porche.
— Waouh, dis-je, estomaquée.
— Waouh ? répète-t-il sans comprendre.
— Tu te moques de moi, pas vrai ? Il y a quelqu’un ici ? Tu dis à Aaron que
tu vas nous laisser du temps et tu tournes la page aussi vite ?
Je suis tellement paumée que je ne peux plus penser ; j’ai la bouche sèche et
envie de pleurer. Je lui martèle la poitrine de mes poings.
— Je vous hais tous !
Il m’attrape aussitôt par les bras et me retient.
— Natalie, arrête ! Calme-toi !
— Comment oses-tu me faire ça ? J’avais confiance en toi !
— Mais de quoi tu parles ?
— J’ai entendu une fille rire à l’intérieur, et maintenant tu me laisses dehors.
— C’est une fille qui accompagne Quinn, répond-il calmement en me
relâchant un peu, pour que je puisse lever les yeux vers lui. Tu as cru que j’avais
ramené une conquête ici ?
— Je ne sais plus ce que je dois croire.
Je m’en veux de pleurer, mais je ne parviens pas à retenir mes larmes. Il me
prend dans ses bras et me serre contre lui.
— Il n’y a que toi, Lee. Je ne pourrais être avec personne d’autre, murmure-
t-il en m’embrassant sur le front.
Je me laisse aller contre sa poitrine ; ses mots me soulagent et me font du
bien.
— Ne m’abandonne pas si vite, Liam.
Il pousse un long soupir.
— Tu veux entrer ?
Je hoche la tête, et il m’entoure les épaules de son bras.
À l’intérieur, pas de verre brisé ni de désordre, tout est nettoyé, mieux que je
ne l’ai fait en partant. Cela fait à peine une journée qu’on ne s’est pas vus, mais
j’ai l’impression que beaucoup plus de temps a passé.
— Salut, Lee, me dit Quinn en me voyant arriver, avant d’échanger un
regard avec Liam. On va sortir faire un tour et vous laisser discuter, tous les
deux…
Il prend la main de sa copine, qui se lève et me sourit.
— Je suis désolée de vous mettre dehors.
— Ne t’inquiète pas, Lee. On allait partir. Tu es prête, Ash ?
Il me semble que j’ai déjà vu cette fille quelque part. Liam fait signe à Quinn
de le rejoindre à la cuisine, avant de me chuchoter à l’oreille :
— Je dois lui dire un mot, je reviens tout de suite.
Nous restons seules dans le salon. La fille se balance nerveusement sur les
talons avant de venir vers moi et de me tendre la main.
— Bonjour, je m’appelle Ashton Caputo. On s’est déjà rencontrées, mais pas
vraiment, parce que, bon, ce n’était pas tout à fait le moment pour… les
présentations… Peu importe… Je suis la meilleure amie de Catherine, dans le
New Jersey.
J’ai besoin d’une seconde pour me souvenir, puis ça me revient peu à peu.
Elle est tout à fait surprenante avec ses longs cheveux roux qui lui tombent
jusqu’au milieu du dos et ses yeux brillants.
— Je crois que je me rappelle.
— Je suis venue rendre visite à Mark, mais il m’a laissée en dépôt chez
Quinn, parce qu’il devait s’absenter quelques jours… Bref, Quinn m’a conduite
ici pour me présenter Liam…
— Ah… Est-ce que Mark et toi… ?
— Naaan, fait-elle, balayant ma question d’un geste amusé. Enfin, on a
essayé, mais c’était comme faire cohabiter deux alter ego dont l’un essaye
toujours de s’échapper… Bref, on est juste amis.
— Ah, alors vous êtes tous les deux des petits malins.
— Oui, lui a le côté « petit », moi, le côté « malin ».
Je souris, puis un silence gênant s’installe entre nous, et je me déteste
d’avoir ruiné leur soirée.
— Qu’est-ce qui t’amène ici ?
— J’avais besoin d’un break, alors Mark m’a proposé de venir passer une
semaine en Virginie. Mais j’ai l’impression qu’ici aussi il y a pas mal de boulot.
— On peut dire ça, je réplique en riant à moitié.
— Je sais que tu ne me connais pas, mais moi j’ai l’impression de te
connaître. Cathy me parle beaucoup de toi, elle s’inquiète. Je ne sais pas grand-
chose d’autre que les échos que j’ai entendus, mais… est-ce que ça va ?
Je m’assois sur le canapé, et elle s’installe à côté de moi.
— Réponse courte : non. Je suis tellement loin d’aller bien que je ne sais
même plus à quoi ça ressemble… Je suis désolée, je ne devrais pas t’assommer
avec ma situation pendant tes vacances.
— Non, je t’en prie. Je m’échappe de l’enfer dans lequel je me suis mise
moi-même. En plus, depuis que Cathy est partie, je n’ai plus beaucoup de filles à
qui parler, alors ne t’en fais pas. En fait, ça me manque. Elle est presque mariée
avec Jackson, et ils vont très bien, du coup, je n’ai rien à me mettre sous la dent.
Je me sens immédiatement à l’aise avec elle. Elle a une façon si naturelle et
si spontanée d’aborder les gens…
— Je sais qu’il se passe pas mal de choses dans ta vie, mais je n’en sais que
ce que j’ai entendu dire par le G.I. Joe qui est dans la cuisine, là-bas. Avec lui, je
recolle les bouts de l’histoire petit à petit.
Je souris et je lui suis reconnaissante, parce que, même si elle connait toute
l’histoire, elle me donne le sentiment d’avoir une vie privée.
— Je te fais la version courte : mon mari, qu’on croyait mort, n’est en fait
pas mort. Mais je suis amoureuse de Liam, son meilleur ami, qui part bientôt en
mission et qui lui a dit qu’il s’éloignerait de moi. En gros : je suis en train de
péter les plombs.
— Ah. Et lequel des deux tu veux ?
— Liam, je réponds sans hésiter.
— Je n’essaye pas de te tirer les vers du nez, mais… est-ce que tu ne penses
pas que tu devrais prendre le temps, pour être vraiment sûre ? Tu peux aussi me
le dire, si tu ne veux pas m’en parler, j’ai tendance à me mêler de ce qui ne me
regarde pas.
Je me sens étonnamment en confiance avec elle. Elle me fait penser à
Reanell, et je regrette presque de ne pas être allée la rejoindre, elle, plutôt que
Liam. Je suis trop perdue et à bout de nerfs pour réfléchir.
— Aaron et moi, nous n’étions pas au meilleur de notre couple quand il est
mort… ou plutôt quand il a disparu. Je ne sais pas si nous aurions pu continuer
longtemps comme ça : il m’a menti, trompée, et je ne pense pas que nous
puissions avancer. Liam m’a soutenue toute cette année. Je sais que c’est fou,
mais notre amour est très différent de celui que je partageais avec Aaron.
Mon histoire d’amour avec Aaron avait quelque chose de presque infantile.
Je l’adorais tellement que je ne voulais voir que les bons côtés. On s’est aimés
parce que c’était la seule chose à faire. La seule que je connaissais. Je pensais
qu’il n’existait rien d’autre. Ça n’enlève rien à notre vie commune mais, en
tombant amoureuse de Liam, j’ai découvert une autre partie de moi.
Je n’aurais jamais pu parler avec Aaron comme je l’ai fait avec Liam. Si je
disais à Aaron ce qui me mettait en colère, il me regardait comme si j’étais
stupide ou ridicule. Il me rabaissait, quand Liam m’aide à y voir plus clair.
— Le changement a du bon, parfois. Crois-moi, je suis la dernière personne
à écouter les conseils, quand il s’agit d’amour, mais je suis ici pour quelques
jours, alors si tu veux discuter ou prendre un verre, fais-moi signe, d’accord ?
Les garçons nous rejoignent à ce moment-là. Elle se lève et me serre la main.
— Ravie de t’avoir rencontrée. On reste en contact ?
Avant que je réponde, Quinn s’avance vers moi.
— Natalie, tu serais d’accord pour qu’Ash vienne à la fête d’anniversaire
d’Aarabelle ?
Son anniversaire ! Je l’avais complètement oublié !
— Oui, dis-je, un peu étourdie. Bien sûr !
— Super, merci ! lance Ashton. Je sais que Jackson et Cathy viennent aussi.
— OK, mec, on se voit demain au boulot, conclut Quinn en donnant une
accolade à Liam.
Je fais un petit signe de la main à Ashton, tandis qu’elle s’éloigne au bras de
Quinn, et elle me répond en souriant.
Je me retourne vers Liam et me rappelle alors pourquoi je suis là. Il a l’air un
peu gêné, mais ça m’est égal. J’en ai assez des hommes qui jouent les martyrs.
— Tu ne penses pas que c’était à moi de décider ? je lui demande
amèrement.
9

Liam

— Tu ne devrais pas avoir à choisir, Lee.


Elle débarque chez moi complètement enragée et elle me frappe, avant de
s’effondrer en pleurs dans mes bras…
— Tu ne vas pas bien. Et tu ne peux pas venir chez moi me dire que c’est
moi que tu as choisi, alors qu’Aaron t’attend à la maison.
— Il y est encore uniquement parce que tu ne viens pas m’y chercher…,
lâche-t-elle en s’affalant à nouveau sur le canapé.
— Est-ce que tu t’entends ? Tu as besoin de temps, ma chérie. Et moi aussi.
Elle refuse de voir à quel point cette situation nous fatigue tous. Aaron est en
vie, et il fait de moi le mec de trop dans l’histoire. Je ne suis pas le père
d’Aarabelle, je serai celui qui a volé sa mère à son père… Sans parler du fait que
ça transformerait chaque anniversaire et chaque fête de famille en un moment
gênant.
— C’est une situation impossible pour tout le monde, Liam. Il rentre à la
maison après avoir vécu Dieu sait quelles horreurs. Toi, tu ne veux pas briser le
code suprême de l’amitié. Et moi, je me retrouve écartelée au milieu.
J’ai l’impression qu’elle va s’effondrer d’une minute à l’autre. Elle pose les
coudes sur ses genoux et se prend la tête entre les mains.
— Lee, dis-je en m’agenouillant à côté d’elle et en relevant son visage vers
moi, si notre amour est assez fort, ni le temps, ni un autre homme, ni la distance,
ne nous sépareront jamais. Est-ce que tu y crois ?
Il y a tant de choses en jeu ! Je voudrais être un connard égoïste, mais je ne
peux pas. Ma loyauté n’a rien à voir avec ce que j’ai dit à Aaron. À vrai dire, je
me fiche de ce qu’il attend de moi. Il l’a perdue. Mais, en rentrant chez moi, j’ai
réalisé que Natalie aussi s’était perdue. Je ne doute pas de son amour pour moi.
Je ne pense pas qu’elle en doute non plus. Mais on a besoin de temps pour
réfléchir à la meilleure chose à faire, et je ne peux pas lui dicter sa conduite. Je
pars en mission dans quinze jours. Ce sera l’occasion de tester la solidité de ce
que nous partageons et de voir si on peut surmonter cette épreuve.
— Je t’aime, Liam. Il n’y a plus que toi dans mon cœur, aujourd’hui.
— Je pense qu’il faut considérer mon départ en mission comme un break.
Je regrette instantanément ce que je viens de dire. Je voudrais pouvoir retirer
mes paroles, mais c’est trop tard.
En fait, c’est la dernière chose que je souhaite, mais c’est la seule solution
qui s’offre à nous. Je ne veux pas savoir ce qu’elle fera quand je serai parti. Je ne
veux pas me préoccuper de ça. Je dois rester concentré sur la mission et les gars
sous ma responsabilité. C’est à cause de conneries comme ça que certains se font
tuer.
Mais je sais que mes mots l’ont blessée, je vois la douleur dans son regard.
— Je n’arrive pas à le croire !
— Je t’aime, Natalie. Plus que je ne le devrais. Mais je ne peux pas penser à
tout ça quand je partirai. On ne pourra pas se parler beaucoup. Je savais déjà que
ce départ allait me rendre fou, mais maintenant…
Ses yeux bleus, ravagés par le chagrin, me scrutent, et je m’en veux
tellement de la faire souffrir.
— Est-ce que je pourrai t’écrire ? Est-ce qu’on se verra avant que tu partes ?
Je ne sais quoi lui répondre.
J’espère vraiment qu’on trouvera une issue, parce que je n’en peux plus. Si
je la perds, je ne voudrai plus jamais passer par là. Je me suis toujours demandé,
au fond de moi, lequel de nous elle choisirait, s’il était vivant et s’il revenait…
C’est le moment de vérité.
— Tu ne comprends pas. Je ne veux pas partir loin de toi. Vraiment pas.
Mais je pense que c’est nécessaire. Je dois rester concentré, opérationnel, et si je
pense qu’Aaron te tourne autour je vais me faire tuer, tu comprends ?
— Ne dis pas des choses comme ça. Aaron ne me tourne pas autour, et il ne
t’arrivera rien.
Je l’attire contre moi et je ferme les yeux. Si seulement tout était si simple…
Si j’étais Aaron, je me battrais jusqu’à la mort pour elle. Et c’est exactement ce
qu’il va faire. Brittany n’est rien. C’est Lee qui donne un sens à sa vie, et à la
mienne aussi. Je ne me suiciderai pas à cause de cette histoire, cela dit, et même
si ça me tue, si elle décide de rester avec lui, je ne me dresserai pas entre eux.
Parce qu’il était avec elle avant moi.
— Rien n’est jamais garanti, mon cœur. Sache juste qu’à chaque instant,
partout où j’irai, je t’emporterai avec moi. Il n’y aura pas un seul moment où je
ne penserai pas à toi.
Nous nous étendons sur le canapé, et elle m’entoure de ses bras.
— Je ne veux pas que tu partes.
— Je sais. Mais c’est peut-être ce qu’il nous faut.
— Non, ce n’est pas ce qu’il nous faut ! C’est ce que la vie nous donne. Et je
vais souffrir jusqu’à ce que tu reviennes. Je vais prier pour que tu rentres, et que
je puisse me blottir contre toi, te rappeler pourquoi tu m’aimes…
Je soupire en la serrant plus fort.
— Le problème, ce n’est pas de t’aimer, c’est de te garder pour moi alors
que tu n’es pas censée être avec moi.
Elle se redresse et me regarde, les yeux remplis de larmes.
— Je crois que j’étais censée être avec toi depuis toujours, dit-elle avec un
air de défi. J’espère que tu vas vite t’en apercevoir.
10

Natalie

— Lee ?
Reanell m’appelle depuis la terrasse.
C’est la fête d’anniversaire d’Aarabelle, aujourd’hui, et elle vient un peu
plus tôt que les autres pour m’aider à tout préparer.
— Je suis dans la cuisine ! je lui crie par la fenêtre ouverte, en m’essuyant le
front.
La pièce est dans une pagaille indescriptible. Il y a de la farine et des
coquilles d’œuf par terre parce que je suis d’une maladresse terrible, ce qui fait
beaucoup rire Aarabelle du haut de sa chaise.
Rea pousse la porte et s’arrête net en me voyant.
— Waouh… Je veux dire… Euh… Waouh !
— Oui, je sais. Tu peux m’aider ?
— Où est ton mari dévoué ? En visite chez sa petite amie ? demande-t-elle
avec hostilité.
— Rea !
— Quoi ? C’est trop tôt ? Bon, OK, peut-être. Pardon.
Elle se penche et entreprend de nettoyer le sol.
— Alors, où est-il ?
— Mark l’a emmené faire un tour, parce qu’on n’en pouvait plus, ici. Lis
ça…
Je lui montre le journal qui raconte le sauvetage d’Aaron.
J’ai travaillé pour la presse locale et je pensais que j’aurais le droit d’être
mise au courant, mais non, rien, pas un mot. Ils ont publié une pleine page
d’interview sur lui, le présentant comme un héros. Mais le pire, c’est qu’Aaron y
raconte combien il est déterminé à ressouder sa famille, combien il aime sa
femme et sa fille plus que sa propre vie, et que ce sont elles qui l’ont maintenu
en vie.
— Ce n’est vraiment pas fin de sa part, commente Reanell en reposant le
journal. Mason se sent mal aussi à cause de ça, mais il ne pouvait rien dire,
même pas à moi.
J’éteins le mixeur en soupirant.
— Je sais. Ça m’est égal, maintenant. J’aurais pu mettre en danger la vie de
Liam et des autres, si j’avais su…
C’est nul, mais j’accepte.
— Rhôôô, mais qu’est-ce qu’elle fabrique, ta maman ! demande Reanell à
Aara, tout en continuant de mettre un peu d’ordre dans la cuisine. Est-ce qu’elle
t’a donné à manger, au moins ?
— Oh ! ça va, hein ? Je ne suis pas une grande pâtissière, mais je voulais
quand même lui faire un gâteau.
Rea éclate de rire.
— Peut-être que je devrais aller lui en acheter un plus comestible ? On dirait
Betty Crapper : ça ne ressemble même pas à de la pâte à gâteau !
Je lâche le mixeur, prise d’un fou rire. Je deviens hystérique, j’en ai les
larmes aux yeux tant je ris et je me laisse glisser le long du comptoir jusqu’au
sol.
Je m’esclaffe, me tenant les côtes, essoufflée, incapable de m’arrêter.
Je n’en peux plus…
Reanell me regarde, inquiète ; elle doit se demander si j’ai perdu la tête. Sans
doute.
— Est-ce que tout va bien, Lee ?
— Oh… C’est drôle, non ? dis-je, quand je parviens enfin à reprendre mon
souffle.
— Euh, je ne suis pas sûre de te suivre… Tu me fais peur.
Elle s’accroupit à côté de moi et pose les mains sur mes genoux.
— Sérieusement, Natalie, je m’inquiète pour toi, tu n’es pas dans ton état
normal.
Elle a de quoi s’inquiéter, en effet. Depuis que Liam m’a dit qu’il voulait
qu’on fasse un break, je ne sais plus quoi penser. La seule chose qui me tenait
debout, c’était de savoir que je pouvais compter sur lui. Aaron n’a pas reparlé de
notre dernière dispute. Il essaye juste de retrouver ses marques et sa place dans
nos vies.
Nous avons pris rendez-vous avec des psychologues et des médecins, et il a
rencontré un agent de liaison du gouvernement. Je l’accompagne, mais demeure
en mode automatique. J’écoute tout le monde se réjouir pour nous et nous dire à
quel point nous avons de la chance. Seulement, je ne ressens aucune joie. Je suis
repartie dans ma bulle aseptisée, c’est plus facile que de ressentir quoi que ce
soit. Je n’ai plus d’émotions en réserve.
Seule Aarabelle me donne de la joie, alors, je la garde près de moi la plupart
du temps.
— Je suis cassée, Rea…
Je ne lui ai pas parlé de ma dernière discussion avec Liam, mais je suis sûre
qu’elle a remarqué le changement en moi.
Elle prend mon visage dans ses mains.
— Ma chérie, tu n’es pas cassée. Personne ne l’est. Tu as Aara, Mason, moi,
et plein d’amis qui t’aiment. Ce n’est pas facile. C’est la vraie vie et c’est la
merde.
— Ouais, tu l’as dit.
— On n’est pas dans un film où tout finit bien. C’est moche, difficile, et
personne n’a les réponses, ma chérie. Le truc, c’est qu’il n’y a plus vraiment de
choix à faire. J’ai l’impression que tu l’as fait il y a six mois. Tu as laissé Aaron
derrière toi, quand tu as accepté de tomber à nouveau amoureuse.
Elle a raison, une fois de plus. Je ne peux pas revenir en arrière, et ce n’est
pas seulement à cause de la liaison d’Aaron ou des mensonges entre nous, mais
parce que j’ai dit adieu à cet amour. Je lui ai pardonné. J’ai appris à aimer
véritablement et je ne me raconte plus d’histoires.
Est-ce que ma relation avec Liam sera toujours aussi évidente ?
Probablement pas. Il y aura des difficultés, des disputes, mais je ne veux
personne d’autre auprès de moi aujourd’hui. Il pense me donner du temps pour
faire le bon choix, mais il se trompe terriblement.
Reanell pose la main sur la mienne.
— Je sens qu’il s’est passé quelque chose, entre Liam et toi, mais encore une
fois tu ne veux rien me dire.
— Il ne veut plus de moi, Rea. Il préfère qu’on considère son prochain
déploiement comme un break. Je dois m’occuper de toutes les choses à faire ici,
et lui doit se concentrer sur sa mission.
— Où vois-tu qu’il ne veut plus de toi, dans tout ça ? Tu es une idiote, si tu
penses qu’il ne t’aime plus. Et, comme je ne suis pas amie avec des idiotes,
disons que tu ne l’es pas. Il t’aime tellement… Tu ne vois pas à quel point c’est
dur pour lui ?
— Si, bien sûr. Mais à la fin, c’est quand même moi qui dois composer avec
Aaron, Liam, Aarabelle, et faire face.
Je me frotte le visage en soupirant.
Ne pleure pas, ne pleure pas.
Elle ne comprend pas. Personne ne comprend. Cette situation est ridicule !
Aaron et moi avons décidé qu’il pourrait rester ici jusqu’à l’anniversaire d’Aara.
Ensuite, il logera dans l’appartement que Jackson lui prête, le temps qu’on
prenne une décision. C’est son idée depuis que le psychologue a suggéré qu’il
serait bon qu’on se donne un peu d’espace… Il fait des cauchemars et nous
réveille en criant la nuit ; parfois, au milieu d’une conversation, il se perd dans
ses pensées… Il va beaucoup mieux, c’est certain, mais le chemin à parcourir est
encore long. Aarabelle ne se comporte plus tout à fait de la même façon, depuis
son retour, et il veut nous rendre un peu notre vie normale.
— Est-ce que Liam va venir, aujourd’hui ?
— Je ne sais pas. Je ne pense pas. En même temps… Il adore Aarabelle
alors… Qui sait ?
— Il t’adore, toi aussi.
Je fais mine de m’étouffer.
— Ça reste à prouver. Il ne m’a pas appelée ni ne m’a montré que ça
l’affecte.
Elle pointe une chaise du doigt.
— Assieds-toi ! Natalie Gilcher, tu es plus forte que ça ! Liam n’est pas le
seul homme sur terre ; s’il décide de te laisser tomber, envoie-le se faire foutre !
Mais je pense qu’il y a autre chose là-dessous. Je pense qu’il souffre et, quand ils
souffrent, les hommes sont un peu cons, parfois. Ils font n’importe quoi parce
qu’ils ne savent pas comment gérer la situation.
Elle se passe la main dans les cheveux tout en réfléchissant.
— Écoute, s’il t’appelle, il passera outre à ses propres règles. Il reviendra
vers toi… Ensuite, il devra à nouveau se forcer à te dire au revoir. Alors…
Je vois une étincelle briller dans son regard et je sens qu’elle a une idée
derrière la tête.
— … Fais en sorte qu’il enfreigne lui-même ses règles, achève-t-elle avec
un petit sourire satisfait.
— Et je peux savoir comment ?
— Tu montes te changer et tu deviens irrésistible. Il a un faible pour le
rouge, pas vrai ? Et puis, tu es la maîtresse de maison… Tu dois être présentable.
Je la regarde, bouche bée. Elle a raison, encore une fois. S’il vient et me voit
de cette humeur morose, ça ne lui donnera pas envie de revenir vers moi. Alors,
je rassemble mes forces et je me lève.
— Bon, tu peux la surveiller ? Je vais me rafraîchir.
Reanell me sourit d’un air entendu, et je monte l’escalier, bien décidée à lui
montrer ce qu’il rate…

* * *

Je jette un coup d’œil rapide au miroir avant de descendre. Heureusement


que Reanell est venue plus tôt ! J’ai remis la robe rouge de notre premier rendez-
vous et bouclé mes cheveux. Je n’ai pas forcé sur le maquillage, mais j’ai sorti
mon rouge à lèvres cerise des grandes occasions.
Seulement, je ne suis plus très sûre du bien-fondé de l’opération. Je ne
voudrais pas qu’Aaron pense qu’il a une chance de me récupérer, mais j’ai
tellement besoin que Liam se réveille ! Qu’il se rende compte que renoncer à
moi n’est pas ce qu’il veut vraiment.
Je rejoins Reanell à la cuisine pour voir ce qu’elle en pense. Sa mâchoire se
décroche quand elle me voit.
— Oh putain ! Euh… Je veux dire… Salut, beauté ! Tu veux qu’il fasse une
attaque ?
— Si c’est nécessaire… Ma mère m’a dit qu’ils sont en route. Tu ne penses
pas que c’est un peu trop… ?
Je ne me sens plus sexy ni responsable, soudain, je me sens stupide. Peut-
être que ce n’est pas une si bonne idée que cela.
— N’y pense même pas ! Tu restes comme tu es. Il va se rappeler à quel
point il est dingue de toi, crois-moi !
— Donne-la-moi, dis-je en lui prenant Aara des bras, un peu nerveuse. Je
vais aller lui mettre sa robe avant que les autres arrivent.
Aarabelle me sourit.
— Tu veux bien terminer d’installer le reste, Rea ? Pour le gâteau, ma mère
avait plus ou moins deviné que je raterais celui-là, alors elle en apporte un…
Mais, si elle pouvait ne pas voir la cuisine dans cet état, je t’en serais
reconnaissante à vie, j’ajoute en riant.
Il est de notoriété publique que la cuisine et moi, ça a toujours fait deux.
Elle hoche la tête.
— Va faire briller ce bébé pour son premier anniversaire.
J’enfile à Aarabelle une petite robe rose pastel avec des bijoux brodés sur le
tissu. J’ai fait quelques folies, mais je voulais fêter dignement sa naissance. Me
souvenir que, même au pire moment, il y a eu de la lumière.
— Lee ? appelle Aaron en frappant à la porte de la chambre d’Aara. Oh…
Waouh ! Tu es sublime, mon am…
Il s’interrompt de justesse.
— Merci.
— Hé, ma petite princesse !
Il sourit en voyant Aarabelle et s’avance vers elle. Il lui tend les bras, mais
elle s’accroche à moi.
— C’est bien la fille de sa mère !
Il plaisante, mais je vois bien que la réaction d’Aara le blesse.
Je ne pourrai pas lui reprocher de ne pas avoir essayé. Il passe autant de
temps qu’il peut avec elle et me propose son aide.
— Qui va venir ?
J’entends le non-dit : est-ce que Liam va venir ?
— Quelques amis à nous, mes parents et… peut-être ta mère ?
— Non. Elle m’a dit qu’elle ne pouvait pas rester. J’irai la voir dans
quelques semaines.
Il croise les bras et gémit en fronçant les sourcils. Je déteste le voir souffrir.
Il garde des séquelles physiques de l’explosion. Son bras droit n’a pas encore
totalement guéri. Et la chaleur n’aide pas beaucoup à calmer la douleur.
— D’accord. Et Brittany ?
Il pouffe et détourne le regard.
— Je ne l’ai pas revue depuis que je suis rentré.
— Je demande juste…, dis-je, nonchalante, mais ma mauvaise blague sonne
faux.
Une part de moi aimerait qu’il retourne vers elle ; comme ça, je ne passerais
pas pour la méchante de l’histoire. Il m’a trompée, mais continue de me jurer
que cette aventure ne signifiait rien pour lui. Il souhaite vivre avec nous et,
même si je veux le quitter, je sais qu’une partie de ma vie lui appartient.
— Je suis désolée d’avoir dit ça, Aaron. C’était de mauvais goût. Mais je
suis un peu stressée par la fête.
Il s’approche de moi et écarte une mèche de cheveux de mon visage.
— Est-ce qu’il y a une chance pour que tout redevienne comme avant ?
Je le regarde en soupirant.
— Je ne crois pas. Je ne peux pas te dire à quel point ta tromperie m’a fait du
mal, mais elle m’a aussi permis de voir notre mariage tel qu’il était vraiment. Je
ne peux plus revenir en arrière. Peut-être que je ne suis pas avec Liam depuis
longtemps, mais je sais que je ne reculerai pas. Je sais aussi que ça te blesse et
j’ai horreur de ça. Je ne te déteste pas, Aaron. Je t’aimerai toujours, au fond de
moi.
— Je ne laisserai pas tomber. Je ne te laisserai pas me quitter si facilement,
déclare-t-il en s’éloignant pour sortir de la chambre.
Il me connaît mieux que personne et sait comment agir sur mon cœur pour le
faire plier à ses désirs. Cela me fait un peu peur. En même temps, il a toujours de
l’amour pour moi. Parfois, l’amour va de pair avec l’altruisme, et on met en
sourdine ses propres désirs pour faire passer le bien de l’autre avant tout. Parfois,
on s’éloigne. Ce que Liam est en train de faire, parce qu’il m’aime, parce qu’il
pense à moi.
Quand je descends, mes parents, qui sont arrivés, se ruent presque sur Aara
et moi.
— Coucou, ma puce ! fait ma mère, hystérique, tendant les bras pour que je
lui donne Aarabelle et m’ignorant royalement.
— Bonjour, maman, je marmonne en souriant.
— Salut, les filles ! On dirait que tu as un rencard, toi, me dit mon père.
— Hé non !
Il a toujours été très protecteur. Aaron n’a pas été autorisé à entrer dans la
maison avant mes dix-huit ans. Mon père était constamment assis devant chez
nous et parlait à qui voulait l’entendre de sa ceinture noire de karaté (qu’il n’a
jamais eue) et de ses armes à feu (qu’il n’a pas achetées avant mes quinze ans).
Il aboie, mais ne mord pas.
— Tu ne serais pas plus à l’aise en jean ?
— Oh ! ça va, papa… Comment trouvez-vous l’hôtel ?
— Très bien. Ta mère voulait absolument rester une journée de plus pour
visiter Williamsburg. Ma parole, cette femme dépense l’argent à une vitesse…
Il secoue la tête, et ma mère lui donne un petit coup dans les côtes.
— Où est Aaron ? demande-t-elle.
— Il était en haut il y a cinq minutes.
Elle regarde mon père et soupire. Ça doit lui brûler la langue de ne rien
pouvoir dire. Elle a forcément un avis sur ce que je devrais faire. Elle ne tient
pas longtemps.
— Natalie, je pense que pour le bien d’Aarabelle tu devrais essayer de
trouver une solution.
— Maman !
Je n’ai pas voulu salir la mémoire d’Aaron et n’ai pas parlé de son infidélité
à mes parents ni aux siens. Pour eux, il reste le mari idéal. Et, maintenant qu’il
est de retour, je suis heureuse d’avoir gardé le secret. Cela ne concerne que
nous ; nos erreurs n’ont pas besoin d’être criées sur les toits.
— Je dis juste qu’il est le père d’Aarabelle et ton mari, fait-elle en levant la
main pour stopper les hostilités.
— Bon, assez plaisanté ! C’est l’heure de faire la fête.
Je reprends Aarabelle et sors sur la terrasse. Reanell sourit. Elle a deviné
mon malaise, et ça me fait du bien de savoir qu’il y en a au moins une qui me
comprend.

* * *

Un peu plus tard, alors que la fête bat son plein, Jackson arrive accompagné
de Catherine.
— Vous êtes très belles, toutes les deux. Et ma filleule est absolument
éblouissante, pas vrai ?
— Je crois qu’elle est encore un peu jeune pour toi, Jack, lance Catherine
dans son dos.
Il lève les yeux au ciel en souriant et prend Aarabelle dans ses bras.
— Alors, beauté ?
— Catherine, tu es rayonnante ! La Californie te réussit, on dirait.
Elle a adopté une coupe au carré avec une frange. Elle ressemble à une
beauté classique des années 1920, bronzée, avec cette aura naturelle qu’elle
dégage.
— Oh ! je t’en prie, Natalie. Et toi alors… Qui croirait que tu as eu un bébé ?
Tu es extraordinaire ! Et cette robe, mon Dieu… Bref, je suis contente qu’on ait
pu venir. Muffin m’a tout raconté et, si tu as besoin de quoi que ce soit, tu
m’appelles, d’accord ? Est-ce qu’il est là ?
Jackson nous interrompt.
— Je vais faire un tour avec ma princesse. Les femmes adorent les hommes
avec un bébé.
Sur cette considération, il nous quitte, emportant Aara vers la cuisine.
— Quel idiot ! me dit Cathy. Alors, est-ce qu’il… ?
J’ironise :
— Lequel ?
— L’un ou l’autre.
— Aaron est ici, quelque part avec Mark, je suppose.
Elle hoche la tête, et nous nous cherchons un coin plus tranquille pour
discuter. Jackson va probablement nourrir ma fille avec je ne sais quoi, mais,
honnêtement, je m’en fiche.
Cathy pose une main apaisante sur mon bras.
— Je suis sûre qu’il va venir.
Je voudrais l’être également. J’ai lutté pour ne pas lui écrire aujourd’hui, je
dois rester forte. Il me manque, mais c’est à lui de venir vers moi. Je n’ai pas
cessé de lui courir après, lui se tient à distance.
Quelques autres personnes arrivent, et mon espoir commence à faiblir.
Reanell et Catherine s’occupent de moi et tentent de me changer les idées pour
que je ne sombre pas dans la dépression. Ce n’est pas le Liam qui m’a habituée à
prendre soin de nous.
— Je reviens tout de suite, dis-je à Reanell.
Je marche à grands pas jusqu’à l’entrée, sans faire attention aux gens autour
de moi et, à l’angle du couloir, je heurte quelqu’un de plein fouet.
— Oh ! pardon, je suis vraiment dés…
La fin de ma phrase meurt sur mes lèvres : je suis nez à nez avec Liam. Mon
cœur s’emballe d’un coup.
— Salut, Lee, dit-il en me saisissant le bras.
Je reprends mon souffle, essayant d’ignorer le contact de sa main sur ma
peau. J’ai tellement envie de me jeter sur lui que j’en ai mal au ventre.
— Je n’étais plus certaine que tu viendrais…
— J’avais promis à un copain de l’aider, mais je n’aurais pas manqué son
anniversaire, m’assure-t-il de sa voix chaude et profonde.
Je frissonne, ce qu’il ne manque pas de relever.
— Tu as froid ?
Il me lâche et parcourt mon corps du regard avant de planter ses yeux dans
les miens, non sans s’attarder sur mes lèvres. Il ne sait pas quoi dire,
manifestement. Je décide de lui rendre les choses plus éprouvantes encore en
passant lentement ma langue sur mes lèvres. Il détourne le regard, soufflé par
mon audace. Puis il me plaque contre le mur et se colle contre moi.
Immédiatement, la chaleur de son corps m’envahit.
— À quoi tu joues ? Tu veux me rendre fou, mon cœur ? murmure-t-il à mon
oreille d’une voix sensuelle.
Je gémis doucement à l’entendre me parler comme ça et lui réponds « non »
aussi calmement que possible.
— Ah, vraiment ? Parce que c’est exactement ce que tu es en train de faire…
Je me redresse pour reprendre contenance.
— Tu te mets tout seul dans cet état.
— Tu es en train de me faire détester la seule personne au monde que je ne
devrais pas haïr. Tu n’as aucune idée de l’état dans lequel je suis. Je lutte toutes
les nuits pour ne pas débarquer ici et t’enlever. J’ai pété mon téléphone pour ne
plus t’appeler. Je t’en supplie, va te changer !
Je sens de l’amertume dans sa demande et, même si j’ai envie de lui rendre
la vie plus facile, je ne le ferai pas.
Je le repousse doucement, et il recule.
— J’ai des invités qui m’attendent. Tu aurais pu venir, Liam. Toutes les
nuits. Mais monsieur a besoin d’espace. Alors, assume, maintenant !
Je tourne les talons pour rejoindre mes invités, en me déhanchant exprès.
Liam a retrouvé Quinn et Ashton, avec qui il discute, un peu à l’écart, mais il
ne me quitte pas des yeux. Et je sens son hostilité chaque fois qu’Aaron est dans
les parages.
Aaron fait de son mieux pour me laisser respirer ; j’essaye cependant de
l’inclure dans nos groupes de conversation. Cela dit, même s’il n’a jamais été un
grand bavard, il a l’air particulièrement ailleurs et mal à l’aise. Il répond
uniquement aux questions qu’on lui pose et ne participe pas. Je ne peux
m’empêcher d’être inquiète, alors je le prends à part et lui demande doucement :
— Est-ce que tu veux aller te reposer ?
— Oui, je vais m’allonger, je crois.
— OK, tu n’as qu’à monter. Je n’allumerai pas les bougies du gâteau avant
que tu redescendes.
Je pose la main sur son bras pour le réconforter, mais il recule, regrettant
aussitôt sa brusquerie.
— Excuse-moi, Lee, je…
— Ne t’inquiète pas, tu n’as pas à te justifier.
Il se dirige vers l’escalier, puis, arrivé au pied, il se retourne.
— Je suis désolé, Lee. Vraiment désolé… Pour tout.
— Moi aussi, je suis désolée.
Je le suis, sincèrement. Désolée que nos vies en soient là aujourd’hui,
désolée de ne pouvoir remonter le temps jusqu’à l’époque où il n’y avait pas de
tromperie, personne d’autre, juste nous. Peut-être que, si je n’avais pas tant
insisté pour avoir un bébé, nous n’en serions pas là. Mais voilà, être désolé ne
suffit pas à réparer les dégâts. Et savoir que l’homme avec lequel on a vécu et
souffert pendant des mois en voyait une autre fait partie des dégâts.
11

— Lee…
Jackson s’approche de moi, un peu nerveux, vérifiant autour de lui si
quelqu’un nous observe. Il se tord les mains, puis les essuie sur son pantalon
comme si elles étaient moites. Je n’arrive pas à me souvenir de l’avoir déjà vu
dans cet état.
— Oui ?
— Alors… Je vais demander Catherine en mariage. Je voulais le faire après
ta fête et j’ai organisé quelque chose sur la plage… Ça commence dans dix
minutes, et comme je ne savais pas combien de temps durent ces fêtes
d’anniversaire…
La nouvelle me remplit de joie. Je suis si heureuse pour eux ! J’ai envie de
crier comme une gamine, mais je me retiens.
— Alors, vas-y, n’attends pas une seconde de plus ! Tu l’emmènes où ?
— Au phare. J’aimerais bien que tout le monde nous y rejoigne dans une
demi-heure environ… En fait, je ne sais pas vraiment, vu que j’ai mal calculé
mon coup…
Je glousse, tellement je suis excitée pour Cathy et lui. Il mérite d’être
heureux. Tout le monde se demandait s’il allait se remettre de la mort de
Madelyn et, depuis qu’il est avec Cathy, on ne peut s’empêcher de partager sa
joie. Il y a eu des moments difficiles, au début, mais ils les ont surmontés. Pour
rien au monde je ne voudrais manquer leurs fiançailles.
— D’accord. Je demande à mes parents s’ils peuvent surveiller Aarabelle et
je rassemble toute la troupe. Je suis sincèrement heureuse pour toi.
— Merci, Lee. Bon, maintenant, je retrouve Cathy et je l’enlève, me dit-il en
souriant.
Il m’embrasse sur la joue avant de s’éloigner, toujours aussi nerveux.
J’aperçois Liam qui me regarde depuis l’autre bout de la terrasse. J’aimerais
tellement que nous puissions être aussi heureux ! C’est auprès de lui que je veux
rentrer chaque soir et m’endormir, que je veux me réveiller chaque matin. Mais
il a décidé de jouer au noble chevalier.
Tandis que Jackson et Catherine s’éloignent vers la plage, je me dirige vers
notre groupe d’amis.
Mark, Ashton, Quinn et Liam me font une place dans leur cercle.
— Est-ce que Jackson vous a mis au courant ?
Ils hochent la tête en souriant. Sauf Liam qui fait semblant de ne pas me
voir, ce qui me met en rage.
— OK, je vais enfiler d’autres chaussures.
— Tu es sûre que tu veux aller sur la plage dans cette robe ? me demande
Liam, visiblement embêté.
Je souris en constatant que mon plan fonctionne à merveille.
— Certaine. Je me sens très à l’aise.
— Bon, c’est bien qu’au moins l’un de nous le soit…
Mark et Quinn échangent un regard amusé.
Je retourne à l’intérieur et monte à l’étage pour aller chercher Aaron. Quand
j’entre dans la chambre, je le trouve profondément endormi et, pour une fois, il a
l’air de dormir tranquillement. Je décide de ne pas le réveiller. Je change de
chaussures sans faire de bruit et, lorsque j’arrive au bas de l’escalier, Liam
m’attend. Je m’arrête devant lui sur l’avant-dernière marche. J’hésite entre me
jeter dans ses bras et le frapper.
— Tu ne peux pas être fâché contre moi parce que tu n’aimes pas la décision
que tu as prise tout seul…
Il approche son visage du mien.
— Je n’aime pas ça, Lee. C’est insupportable.
— Quoi donc ?
— Ne pas pouvoir te toucher…
Il lève la main pour me caresser la joue.
— Ne pas te parler, ne pas t’embrasser, poursuit-il en m’effleurant les lèvres.
Est-ce que ça te fait souffrir autant que moi ?
Je ne réponds pas. Je reste immobile une seconde avant de ne plus pouvoir
me retenir. Je presse alors mes lèvres contre les siennes. Il me saisit par les
hanches et me serre contre lui, tandis que je passe les bras autour de son cou. Je
ne le lâche plus. J’ai besoin de lui pour respirer, pour redonner vie à mon corps.
La maison est pleine de monde, mais à cet instant il n’y a plus que nous. Ses
lèvres épousent les miennes et sa langue me caresse, puis il me repousse contre
le mur, dans la cage d’escalier, pour nous soustraire aux regards des autres, et
continue de m’embrasser voluptueusement. Je me perds sous ses caresses.
Quelqu’un se racle soudain la gorge derrière nous, et nous nous séparons
précipitamment. C’est Reanell qui nous fixe, les bras croisés, haussant les
sourcils.
— Vous pourriez au moins faire ça dans un placard !
Elle secoue la tête et nous laisse.
— On devrait y aller, dis-je.
Liam recule contre la rampe d’escalier et s’essuie la bouche pour enlever le
rouge à lèvres, mais il ne réussit qu’à l’étaler encore plus. J’éclate de rire.
— Tu t’en es mis partout !
Je m’approche et lui essuie la bouche avec les doigts, savourant la sensation
de ses lèvres sous ma peau. L’odeur de son eau de Cologne m’envahit à
nouveau.
Il agrippe mon poignet avant que je le retire.
— Je ne te perdrai pas, Lee.
— Bien sûr que tu ne me perdras pas.
Il me lâche le bras et me prend par la main, alors que nous sortons de la
maison, puis marchons vers le phare. Tous les autres sont partis devant, et je
profite de ce moment, seule avec lui. Nous ne disons rien, nous avançons en
silence. Il me caresse la main avec le pouce.
Une fois que nous sommes à bonne distance de la maison, il me ramène près
de lui, m’entoure la taille. Ses yeux bleus brillent au soleil. Il pose alors sa
bouche sur la mienne et m’embrasse, comme si j’étais un trésor entre ses bras. Il
passe les doigts dans mes cheveux et garde ma tête entre ses paumes. Je pourrais
rester ainsi pour toujours.
Mais il interrompt notre baiser.
— Je suis désolé, Lee.
— De m’embrasser ?
Nous continuons de marcher alors que j’attends sa réponse.
— Non, mon cœur. Désolé pour tout ça. Je déteste te voir et te faire souffrir.
Le déploiement a été avancé.
Je m’arrête net.
— Tu pars plus tôt ?
Et dire que je pensais qu’on avait encore une semaine ou deux devant nous !
Du temps pour se relever, du moins pour trouver une solution et un terrain
d’entente qui ne l’oblige pas à se tenir à l’écart, parce que mon mari est de
retour.
— Oui, j’ai été prévenu aujourd’hui seulement. On part dans trois jours,
précise-t-il, résigné.
Ça y est, il est passé en « mode déploiement ». Je connais bien le
phénomène. Les soldats se ferment au monde autour d’eux et commencent à se
concentrer sur la mission à venir.
Nous arrivons bientôt au phare, et je ne sais pas quoi dire. C’est comme si
mon cerveau tournait au ralenti, j’ignore comment accueillir la nouvelle.
Liam s’arrête devant moi avant que nous rejoignions les autres.
— Je veux te voir avant de partir.
Je hoche la tête, alors que les larmes me brûlent les yeux.
— Tu vas me manquer.
Il me sourit tristement mais, avant qu’il ait pu me répondre, Quinn siffle
pour nous appeler.
Tandis que nous nous avançons vers le groupe, Jackson et Catherine sortent
du phare. Elle semble confuse en nous voyant tous rassemblés devant eux. Elle
se retourne vers Jackson, qui se met à genoux devant elle. Alors, elle porte une
main à sa poitrine, et un immense sourire illumine son visage. Puis elle secoue la
tête en riant, alors que des larmes commencent à briller dans ses yeux.
— Catherine Pope, tu m’as donné plus d’amour ces deux dernières années
que je n’en ai jamais connu. Tu m’as appris à aimer à nouveau, à être un homme
meilleur et à me pardonner. Je veux passer le restant de mes jours à te rendre
heureuse. Je te protégerai, je t’aimerai, je t’emmerderai aussi.
Elle éclate de rire et éclate en sanglots tout à la fois.
— Je ferai tout pour te donner ce que tu désires, toujours. Veux-tu devenir
ma femme ?
Jackson est ému, mais sa voix est remplie de joie et d’espoir. Et nous
sommes tous là à les regarder avec émotion.
Il a traversé de sacrés moments de doute avant d’en arriver là. Et le voir ainsi
me redonne confiance. J’y arriverai, je surmonterai tout ça comme il l’a fait.
Catherine tombe à genoux pour se mettre à sa hauteur et lui prend le visage
entre les mains.
— Mon amour, je t’épouse aujourd’hui, si tu veux !
Il l’embrasse avec fougue, avant de glisser la bague à son doigt, et il essuie
ses larmes.
— On part à Hawaï demain.
Elle éclate de rire, secouant à nouveau la tête ; elle a peine à y croire.
— Tu es toujours aussi sûr de toi, pas vrai ?
— Mais tu ne peux pas me résister, ma chérie !
Il l’embrasse à nouveau sous les applaudissements, les rires et les
sifflements. Ashton devient hystérique en voyant le diamant, et les garçons
s’envoient des vannes en riant.
Liam et moi échangeons de longs regards.
Je suis dévorée par la peur qu’il ne rentre pas, mais, plus que tout, je suis
terrifiée à l’idée que notre histoire ne survive pas à ce déploiement. Il y a
tellement de difficultés à surmonter, en ce moment, et six mois, c’est long, autant
dire une éternité. Je comprends qu’il ait besoin d’un break, mais j’ai si peur !
Le groupe se disperse peu à peu, et Liam revient vers moi.
— Est-ce qu’on peut se parler un moment ?
— Bien sûr.
— Je ne sais pas comment faire, Lee. Si Aaron n’était pas là, je passerais
mes derniers jours ici, avec toi. On ferait l’amour et…
— Arrête de me dire ce que tu ferais, si Aaron n’était pas là. Ce n’est qu’une
excuse. On pourrait le faire en ce moment même, mais tu ne me crois pas. C’est
toi que j’ai choisi, je te l’ai dit.
— Mais il est chez vous. Qu’est-ce que tu veux ? Des dîners en famille ?
J’agis correctement en gardant mes distances. Je vous donne une chance à tous
les deux de savoir ce que vous voulez.
— Il déménage bientôt, mais je ne peux pas le mettre à la porte. C’est le père
d’Aarabelle. Il a été torturé, il a enduré je ne sais quoi d’autre. Et puis, c’est chez
nous…
— Exactement, c’est chez vous. Tu comprends, maintenant ? Ce n’est pas
notre maison, Natalie. C’est la tienne et celle d’Aaron, celle où vous avez eu un
enfant, celle où je serais venu dormir sur le canapé si je vous avais rendu visite,
pendant que vous auriez fait je ne sais quoi dans votre chambre… Je suis
toujours le mec de trop dans l’histoire.
Je me retourne pour ne pas le gifler.
— C’est toi seul qui t’en es convaincu, parce que c’est plus facile pour toi de
partir en te racontant cette version des choses. Tu fais de moi la méchante, ce qui
te permet d’aller en mission sans plus te soucier de moi. Mais aucun de nous
trois n’est coupable, Liam. Aaron déménage bientôt. Il veut nous laisser respirer,
pour qu’on puisse reprendre notre vie d’avant.
— Est-ce qu’il t’a dit qu’il te laisserait partir ?
— Non.
— Je ne serai jamais sûr, Natalie. Je me demanderai toujours si tu m’aimes
vraiment ou si j’étais seulement le lot de consolation. Alors, prends ces six mois
et réfléchis à ça. Quoi qu’il arrive, j’espère que tu m’attendras. Et, si c’est le cas,
je t’épouserai. Je ferai tout ce que tu voudras pour te prouver à quel point je
t’aime.
Mon cœur s’emballe, je voudrais qu’il le répète, pour être sûre. Je veux en
savoir plus.
— Je n’ai pas renoncé à me battre pour toi, il ne s’agit pas de ça. J’espère
que tu voudras encore de moi après. Mais je ne peux m’empêcher de remarquer
comment il te regarde. Il veut te reconquérir, c’est clair. Je n’ai jamais voulu te
perdre.
— Et tu ne me perdras pas, je lui réponds en agrippant sa chemise.
— Tu n’imagines pas à quel point je l’espère.
— Il faut que tu croies en nous, Liam.
Il m’embrasse sur le front
— J’y crois, mon cœur, j’ai seulement besoin de temps.
Il me raccompagne jusqu’à la maison où la fête continue. Nous marchons
côte à côte, tête baissée, et il a les mains dans les poches. Je vais vivre l’enfer
pendant six mois, mais j’ai confiance en nous. J’ai besoin qu’il me croie.
Alors que nous approchons de la terrasse, je vois Aaron qui nous regarde
arriver.
— Salut, dit-il d’un ton lourd de reproche, et je me sens immédiatement
coupable. Je me suis réveillé, et ta mère m’a dit que vous étiez tous partis au
phare.
— Oui, je suis montée, mais tu dormais tellement bien… Jackson a demandé
Catherine en mariage et il souhaitait que nous soyons là.
Il tourne les yeux vers l’océan.
— Où sont les autres ?
— Ils arrivent. Est-ce que tu te sens mieux ?
Il regarde Liam avec un mélange de haine et de dégoût.
— Je me sentais mieux, jusqu’à maintenant.
— Arrête ça ! J’ai été honnête avec toi. Je n’ai rien fait dans ton dos. Je n’ai
pas de secrets, moi.
— Je pensais que tu nous laisserais du temps avant de lui courir après à
nouveau, lance-t-il à Liam.
Liam se place alors entre nous, comme pour me protéger, et lui répond :
— J’aurais aimé que tu puisses voir la femme que tu prétends aimer le jour
où elle a rencontré ta maîtresse, Aaron. Ses larmes, sa douleur, au point de
terminer la soirée ivre morte. Ou que tu la voies le jour où elle a appris pour la
grossesse de Brittany. Quand je lui fais une promesse, moi, ça a du sens… Est-ce
que tu peux en dire autant ?
12

Je n’ai pas parlé à Aaron de la grossesse de Brittany. Une façon pour moi de
savoir s’il mentait à propos de sa relation avec elle.
J’essaye de repousser Liam, mais il ne bouge pas d’un pouce.
— Quoi ? s’exclame Aaron.
Liam se tourne vers moi, perplexe.
— Tu ne lui as pas dit ?
Je me sens devenir livide.
Je n’ai pas voulu mentionner le bébé parce que, d’une part, j’attendais qu’il
m’en parle spontanément, d’autre part, par lâcheté, par refus de l’admettre. Nous
avions des problèmes de fertilité, mais la principale responsable, c’était moi. Le
syndrome des ovaires polykystiques rend mes hormones très instables, et il est
pratiquement impossible pour moi d’avoir un enfant. Les médecins m’ont
expliqué que je pouvais tomber enceinte, mais qu’il y avait très peu de chances.
— Je ne savais pas comment le faire.
— Lee, regarde-moi, dit Aaron en s’avançant vers moi.
Mon cœur s’affole à nouveau, et j’ai mal.
Liam me supplie du regard de lui dire la vérité.
Lui parler de ce bébé, verbaliser la chose, c’était admettre que c’était moi la
fautive. Moi qui ne pouvais pas avoir d’enfants.
Il hoche la tête, et je me tourne vers Aaron.
— Je sais tout. Je sais pour ta relation avec Brittany, même si tu n’as pas
arrêté de m’affirmer qu’elle ne représentait rien à tes yeux. Et je sais pour le
bébé que vous alliez avoir.
Je détourne les yeux vers la maison presque déserte. Il n’y a plus que mes
parents et Reanell dans les parages.
— C’est le moment d’être honnête, Aaron, parce que, au point où j’en suis,
rien ne pourrait me faire plus mal que ça. Alors ?
Il s’assoit sur une marche de la terrasse, et j’attends.
— Je pense que c’est un sujet dont nous devrions parler seule à seul, Lee.
Je pars d’un grand rire sarcastique.
— Parce que tu crois que j’ai eu ce luxe, moi ? Quand j’ai appris que tu
m’avais trompée, toi, l’homme de ma vie, j’étais dans un bar bondé, au milieu de
tous nos amis, figure-toi ! Et j’ai dû écouter cette fille m’expliquer à quel point
elle t’aimait ! Peut-être que tu ne l’as pas aimée autant qu’elle t’aimait, mais il y
avait une grande douleur dans ses yeux.
Son visage se crispe.
— Je n’ai pensé qu’à toi pendant ma captivité, répète-t-il. Alors, tu vas tout
foutre en l’air pour ça ? Toute notre vie ?
Enfin, nous y sommes ! Pour une fois, il ne nie pas sa relation avec Brittany.
— Est-ce que tu savais qu’elle était enceinte ?
— Oui.
Quel que soit mon amour pour Liam, cet aveu me crucifie.
Aaron n’était pas n’importe qui pour moi. Il était mon compagnon, celui qui
m’avait promis de m’aimer et de me respecter jusqu’à la fin. J’ai été anéantie,
quand j’ai appris qu’il avait pu avoir des sentiments pour une autre.
— C’est tout ce que tu dis ? Tu étais amoureux d’elle ?
Je pose la question, mais j’ignore si ça a encore une quelconque importance.
Il se lève. Liam se rapproche, derrière moi, et pose les mains sur mes
épaules. Et je suis là, entre eux deux.
— Je l’aimais, mais cet amour n’arrivait pas à la cheville de celui que
j’éprouve pour toi. Être prisonnier m’a rappelé ça. Je t’aime, Natalie. J’ai juré
devant Dieu et tous ceux qui pouvaient m’entendre que je ne serais plus jamais
le même homme en rentrant. Je t’aime, je t’ai toujours aimée et je t’aimerai
toujours.
— Tu as brisé notre mariage !
— Je peux réparer mes erreurs, Lee. Je me suis battu pour toi. J’ai survécu
pour toi. Je t’en supplie, donne-moi une chance.
Nous échangeons un regard, et je vois l’homme que j’ai juré d’aimer dans la
santé et dans la maladie, pour le meilleur et pour le pire. Je suis déchirée. Je ne
sais plus quoi penser, quoi faire. Une réponse honnête le tuerait. Or, je ne peux
pas briser un homme qui l’est déjà… Et puis, Liam est là, et il ne perdra pas un
mot de ce que je dirai.
Je finis par exploser, épuisée, exaspérée :
— Je n’en peux plus de vous deux ! Vous me tuez, littéralement. Je ne sais
plus qui je suis. Je pleure tout le temps, j’ignore quand j’ai dormi sans me
réveiller en sueur pour la dernière fois. J’ai été anéantie quand j’ai appris ta
liaison. J’ai déchiré tous tes vêtements. Je ne sais même plus qui tu es.
Puis je me tourne vers Liam.
— Et toi, je t’aime tant que ça me fait mal d’être loin de toi. Mais tu
continues à vouloir me pousser dans les bras d’un autre. Tu pars dans trois jours,
et j’ai l’impression que je vais en mourir. Comment peux-tu me repousser, en
sachant que tu peux être blessé, ou pire ? Tout ce que je désire, c’est être dans tes
bras. Tu me répètes que tout va bien se passer, mais tu me refuses ça. Tu préfères
me dire qu’on a besoin de faire un break.
Je m’aperçois que je pleure, les larmes inondent mon visage.
— Vous me faites du mal, tous les deux. Est-ce que je suis la seule, ici, à
voir à quel point toute cette histoire est foutue d’avance ?
Je les regarde, l’un après l’autre, tandis qu’ils restent immobiles et muets.
J’ai envie de jeter quelque chose, de hurler de toutes mes forces, de pleurer, de
perdre les pédales, pour une fois. Parce que je prends soin de tout le monde, ici,
je fais en sorte que tous soient bien. Je suis la maman, l’amie, la fille. Alors,
pour une fois, est-ce que je pourrais être une femme ? Écouter mes propres
envies, mes propres désirs ? Oui. Moi d’abord !
— Mon cœur…, commence Liam.
Je lève la main pour l’arrêter.
— Non, Lee, laisse-moi une minute.
Un éclair de tristesse traverse son regard, mais je ne m’y attarde pas, j’ai
besoin de me sortir de là.
— Il n’y a plus de temps à perdre, reprend-il. J’en ai marre d’attendre. Je
t’aime. Je ne te trahirai jamais. Notre amour est vrai, et je n’en peux plus de te
tenir éloignée de moi.
Ils ont le pouvoir de me détruire, mais ça n’arrivera pas. Je me fraye un
chemin entre eux et cours vers la maison. Ma mère est là, Aarabelle dans les
bras. Elle pleure, et je comprends qu’elle a tout entendu. Alors je me précipite
vers elles et les serre contre moi.
Aarabelle pose la tête sur mon épaule et soudain s’écrie :
— Papa !
Je me retourne. Liam entre derrière moi, suivi de près par Aaron dont le
visage est devenu blême. Il fait aussitôt volte-face et ressort sur la plage.
— Aaron !
Je me rue derrière lui.
— Aaron, arrête !
Il se retourne, et sa peine me laboure le cœur.
— Tu la laisses l’appeler « papa » ?
Il n’y a pas de jugement dans sa voix, seulement de la tristesse et de la
déception.
— Non. Et Liam ne l’y a jamais encouragée. Elle s’est mise à l’appeler
comme ça toute seule.
— Je ne peux…
Il ne termine pas sa phrase, s’avance vers l’eau et se met à hurler.
Je ne dis rien, j’attends… C’est lui qui finit par reprendre la parole.
— Tout ce que j’espérais, tout ce pour quoi j’ai survécu me file entre les
doigts, me dit-il d’une voix tremblante et brisée. J’ai voulu mourir, très souvent.
J’ai failli leur demander de m’achever. Mais j’ai continué à vivre parce que,
toutes les nuits, je voyais ton visage et je vous imaginais, notre fille et toi. Et
puis, je rentre, et tu en aimes un autre. Pas n’importe quel autre, Natalie. Liam,
putain ! Mon meilleur ami. Et ma fille l’appelle « papa » !
Chacun de ses mots est comme un éclat de verre qui s’enfonce en moi. Je
m’approche de lui, l’envie de le prendre dans mes bras me submerge tout à coup.
— Rien ne s’est passé comme tu le penses, Aaron. On m’a annoncé ta mort.
J’ai reçu un papier qui disait que tu ne reviendrais jamais. Alors je t’ai dit adieu
et j’ai reconstruit ma vie.
Je lui prends la main avant de poursuivre :
— J’ai souffert, terriblement. J’étais comme morte. Et puis, Liam est venu
en Virginie et m’a redonné goût à la vie. Il a apporté la joie, les rires et l’amour à
nouveau dans cette maison. Il ne t’a rien volé.
Il ferme les yeux, et je continue :
— Dans ta lettre, tu m’as écrit d’aller de l’avant. Je n’étais pas sûre de
pouvoir, au début. Quand mes sentiments pour Liam ont commencé à changer,
j’ai découvert ta liaison avec Brittany.
— Tu ne sauras jamais à quel point je me hais d’avoir couché avec elle.
Je lui caresse doucement la joue, et il serre ma main.
— C’est la pire erreur de ma vie. Je me sentais tellement incapable de te
rendre heureuse ! On ne parlait plus que de bébés, on s’engueulait tout le temps.
Et puis, quand je suis parti, j’ai fait comme si ça n’avait jamais existé. Je pensais
que, si je continuais de nier, peut-être qu’on pourrait repartir de zéro. Mais une
fois de plus… Tu vois bien à quel point je suis détruit. Je ne sais pas non plus qui
je suis.
— Tu es là, Aaron. Et tu n’es pas quelqu’un de mauvais. Mais tu ne peux pas
continuer à te mentir, à ignorer les choses. Tu dois les affronter.
— Lee, je t’en supplie, sauve-moi !
En cet instant, j’ai deux possibilités. Je peux m’en tenir à la haine et à la
colère, toujours présentes en moi, ou lui pardonner, afin d’aller de l’avant. Il a
commis des erreurs, mais je ne suis pas faite pour lui infliger plus de souffrances
encore.
— Je ne peux pas te sauver, Aaron, mais je te pardonne.
— Est-ce que ça veut dire qu’on a une chance ? demande-t-il, une étincelle
d’espoir et de soulagement dans les yeux.
— S’il te plaît, ne me pose pas des questions dont tu n’es pas prêt à entendre
les réponses… Je ne veux pas te faire de mal.
Il me tend les bras, et je le laisse me serrer contre lui. Il a besoin de cette
étreinte apaisante ; moi aussi, en un sens. Nous avons connu de beaux moments.
Il y a eu de l’amour, de la passion, même, entre nous, mais nous avons échoué.
Nous avons tous deux notre part de responsabilité, si notre mariage en est arrivé
là. Je sais qu’il voudrait que je lui donne une chance, mais mon cœur est à Liam.
— Je connais ta réponse. Je vais rester ici un moment.
— D’accord. Je vais m’arranger pour Aarabelle. Liam part dans trois jours,
et j’aimerais passer du temps avec lui. Je veux qu’on fasse ce qu’il y a de mieux
pour elle, alors je peux demander à mes parents de rester ici avec vous, pour que
tu puisses passer du temps avec elle. Ils peuvent aussi l’emmener chez eux.
C’est ce que je peux lui offrir de mieux. Pour lui montrer que, même si je ne
lui demande pas la permission, je prends en compte ses sentiments. Il est le père
d’Aarabelle, je n’empêcherai jamais notre fille de le voir.
— J’aimerais, oui, alors, s’ils veulent bien rester là…
— Je leur demanderai, dis-je en souriant.
Il hoche la tête et fixe l’océan.
Je me détache lentement de lui et retourne vers la maison.
Liam attend, debout sur la terrasse.
— Est-ce qu’il va bien ?
— Je pense que ça va aller. Mais ça l’a beaucoup blessé.
— Je n’ai jamais voulu ça. Je devrais rentrer.
— Ne pars pas tout de suite. Je vais demander à mes parents s’ils peuvent
rester ici avec Aaron et Aarabelle. Moi, j’irai chez toi, et on passera ensemble
ces trois derniers jours.
Il ouvre de grands yeux étonnés et me sourit, avant de s’approcher de moi,
hésitant mais heureux.
— C’est vrai ?
— Oui, c’est vrai. Et, si tu es très sage, peut-être que tu pourras t’occuper de
moi…
— Hum, je ne suis pas sûr que tu le mérites, répond-il sur le même ton
désinvolte et amusé.
Alors, je chuchote à son oreille, griffant légèrement sa chemise du bout des
ongles :
— On sait tous les deux que tu ne peux pas me résister. Rentre chez toi. Je te
rejoins très vite avec quelque chose à se mettre sous la dent…
Il tourne légèrement la tête, et ses lèvres m’effleurent l’oreille. Je frissonne
en sentant son souffle sur ma peau.
— N’apporte pas de vêtements, murmure-t-il, tu n’en auras pas besoin.
Je ferme les yeux et j’essaye de garder mon sang-froid. J’ai encore pas mal
de choses à organiser ici.
— À tout à l’heure.
— Je t’attendrai.
Il m’embrasse sur la joue avant de tourner les talons.
Mon Dieu, que j’aime cet homme !

* * *

Mes parents ont été fous de joie à l’idée de rester à la maison avec Aarabelle.
Je leur ai expliqué brièvement la situation, et ils ont eu l’air de comprendre.
Aaron n’était pas satisfait, mais il n’a fait aucun commentaire quand je suis
partie.
Lorsque j’arrive chez Liam, il m’ouvre la porte avant même que j’aie eu le
temps de frapper.
— Je commençais à me demander si tu allais venir…
Il s’appuie au battant de la porte. Ses yeux brillent dans la lumière du soir, et
son T-shirt blanc tendu sur ses muscles fait ressortir sa carrure d’athlète. Je me
mordille la lèvre en songeant à ce qui se cache en dessous.
— Bon, dis-je en posant la main sur sa poitrine.
Mais il ne bouge pas d’un iota. Alors je le pousse un peu plus fort, et il finit
par reculer et me laisser entrer avec lui.
— Qu’est-ce que tu vas faire de moi, maintenant que tu m’as à ta
disposition ?
Il m’attrape aussitôt par les hanches et referme la porte d’un coup de pied,
avant de me soulever du sol et de me plaquer contre le bois.
— Est-ce que tu sais à quel point cette robe m’a rendu fou ? demande-t-il en
plongeant la tête entre mes seins.
Je ris et glisse les doigts dans ses cheveux.
— C’était bien mon intention, puisque rien ne semblait pouvoir te faire
changer d’avis.
Il relève la tête et pose son front contre le mien. Nos souffles se mélangent.
— Tu es venue me retrouver. Tu es là.
Je l’oblige à redresser la tête pour le regarder dans les yeux.
— C’est toi que j’ai choisi, Liam. J’espère que tu vas finir par le
comprendre.
— Et si on sautait la partie mélodrame ? J’ai un plan.
— Ah, maintenant, je suis curieuse…
— Même si j’ai très envie de te déshabiller et de te faire l’amour pendant des
heures…
Il marque un temps pour laisser planer le suspense.
— Ça aussi, ça me va comme plan, tu sais.
Il sourit et m’embrasse mais, avant que le désir monte entre nous, il consulte
sa montre et me repose par terre.
— On doit y aller.
— Aller où ?
— Tu me fais confiance ?
— Toujours !
Il me prend par la main et attrape un sac posé près du canapé. Je m’apprête à
prendre le mien, mais il le saisit avant que j’aie pu faire un geste. Je lui souris, et
il me lance un clin d’œil en retour.
— Il faut se dépêcher.
Je m’installe dans sa voiture, et il démarre. Je me demande si nous allons à
Corolla. J’aimerais tellement passer du temps seule avec lui dans cette maison !
Mais, au lieu de le harceler de questions, je décide de le laisser me surprendre.
Nous n’avons que quelques jours avant son départ : on ne peut pas aller bien
loin.
Je remarque très vite qu’il ne roule pas vers le sud, et ma curiosité augmente.
Nous finissons par entrer sur le parking de l’aéroport. Il se moque de moi ? Ce
n’est pas possible, on ne peut pas prendre un avion maintenant !
Je suis incapable de me retenir plus longtemps et sors de mes gonds :
— Qu’est-ce qu’on fait là ?
— On va prendre un avion, ma chérie.
Il roule tranquillement jusqu’au garage, où il trouve une place pour Robin, et
sort de la voiture. Je reste assise, bouche bée, à me demander ce qu’il a dans la
tête.
— Lee ? Est-ce que tu vas sortir ? demande-t-il en m’ouvrant la portière.
— Où est-ce qu’on va ?
— Oh ! mais je rêve ! Sors de cette voiture !
Il attrape ma main et me tire à l’extérieur. Il dépose un baiser rapide sur mes
lèvres et prend nos sacs sur le siège arrière.
— Est-ce que tu as préparé tout ça après que je t’ai dit que je venais te
rejoindre ?
— Oui. Tu es impressionnée ?
Je le suis tellement que je n’arrive pas à y croire. Il n’a donc pas mis ma
parole en doute, quand je lui ai annoncé que j’allais le rejoindre. Il a beau dire
qu’il ne sait pas s’il peut me faire confiance, c’est bien la preuve qu’il me croit
un peu.
Nous marchons rapidement jusqu’à la billetterie et nous déposons nos
passeports.
— Bonsoir, monsieur Dempsey. Deux billets pour Charleston, c’est bien ça ?
Je tourne la tête vers Liam en souriant, émue. Il sait que j’ai toujours voulu y
aller. Reanell me parle très souvent de ses rues pavées et des restos romantiques
où Mason l’emmène chaque année.
— Je t’aime…
Je me sens submergée de bonheur et d’excitation.
Il passe la main dans mon dos.
— Moi aussi.
— Votre avion décolle dans trente minutes environ, vous devriez vous
diriger tout de suite vers la porte d’embarquement.
L’hôtesse nous sourit en nous tendant nos cartes d’embarquement.
Alors que nous passons les contrôles de sécurité, je me rends compte que je
n’ai rien prévu pour ce voyage. Je pensais qu’on resterait chez lui, dans son
appartement. Je n’ai emporté ni vêtements pour sortir, ni chaussures de ville… Je
n’ai même pas assez d’affaires de toilette !
— Je ne suis pas prête pour ça, Liam.
— Quoi ?
— Ce voyage… Je n’ai pas pris ce qu’il me faut.
Il me sourit alors que nous avançons vers la porte d’embarquement.
— Détends-toi, il y a aussi des magasins en Caroline du Sud. Je ne sais pas
moi-même si j’ai pris ce qu’il faut. Mais ça m’est égal parce que la seule chose
dont j’ai besoin, c’est toi. Et je l’ai…
Il se penche pour déposer un baiser très tendre sur mes lèvres. Je ferme les
yeux, une main posée sur sa poitrine, et tous mes doutes s’envolent.
— Oui, tu l’as…
13

Nous entrons dans le hall du Harbour View Inn, un magnifique hôtel avec sa
façade historique en briques rouges et son intérieur feutré. La décoration et le
mobilier sont déclinés à la perfection dans un luxe à couper le souffle.
Quand Liam ouvre la porte de la suite qu’il a réservée, je me retiens de
pousser un cri. L’opulence se niche dans les moindres détails. Dans le lit à
baldaquin en bois recouvert de draps blancs, qui occupe la moitié de la pièce,
comme dans le balcon avec vue sur l’océan. C’est éblouissant !
Alors que je regarde par la fenêtre, Liam vient se placer derrière moi,
ramène doucement mes cheveux sur le côté et commence à m’embrasser sur la
nuque.
— Tu es heureuse, mon cœur ?
— Plus que jamais.
Je me retourne dans ses bras et je l’embrasse.
Ses lèvres prennent possession de ma bouche pour un baiser intense. Il
resserre son étreinte, et je l’entoure de mes bras. Malgré tout ce qui nous arrive
en ce moment, il est le seul avec qui je veux être. Et, à présent, il est tout à moi.
Sans me lâcher, il me fait reculer à petits pas jusqu’au lit, où il m’allonge
doucement. Je ne perds pas un seul de ses gémissements pendant qu’il
m’embrasse. Ses mains s’emparent de mon corps, et je sens la puissance de son
désir.
— J’ai terriblement envie de te faire l’amour, Liam.
Je veux lui montrer combien je suis à lui, combien il possède chaque parcelle
de mon être.
Il s’amuse à me mordiller le nez et les lèvres, et je ferme les yeux en
gémissant, alors qu’il glisse la main sous ma robe, entre mes cuisses.
— On va faire très doucement, tu veux bien ?
Je hoche la tête en souriant, incapable de formuler une parole cohérente.
Il passe la main dans mon dos, descend la fermeture de ma robe. J’en profite
pour lui caresser le torse et lui enlever son T-shirt, m’attardant au passage sur
son visage et sa barbe, qu’il a laissée pousser un peu plus que d’habitude. Je
respire profondément et l’air marin, mêlé à son parfum de santal, s’imprime dans
ma mémoire. Mes doigts suivent le dessin de ses muscles, les creux et les pleins
de son corps jusqu’à ses abdos.
Puis je plonge mon regard dans le sien, tout en caressant sa peau satinée.
— On peut y aller doucement, Liam, mais il faut que nos supplices mutuels
soient équitables…
J’ai l’intention de le rendre fou, d’autant plus qu’il a prévu de faire pareil
avec moi. Je le sais.
Je défais lentement la boucle de sa ceinture, et il gémit.
— J’ai l’impression que tu es un peu trop habillée, non ? demande-t-il,
joueur, en faisant glisser le haut de ma robe, découvrant mon soutien-gorge blanc
en dentelle. Oh ! mon Dieu, tu es sublime !
Il suce et mordille mes mamelons en douceur, l’un après l’autre, à travers la
dentelle. L’air frais sur ma peau mouillée ajoute encore au supplice. Je frissonne.
— Liam… Je… Je t’en prie…
Je ne sais pas pourquoi je prie : peut-être parce que je veux plus encore de
lui, de nous, plus encore de ça…
Il descend les bretelles de mon soutien-gorge, découvre mes seins qu’il
continue de lécher l’un après l’autre, et mon désir pour lui s’intensifie. Il me
mordille les tétons, et je m’agrippe à son dos ; aussitôt, il me prend à pleine
bouche et me suce plus fort. Des frissons me parcourent tout entière. Je vais
perdre la tête…
Le contact de sa peau, chacune de ses caresses m’électrise, à tel point que,
lorsqu’il touche mon clitoris, des larmes de plaisir coulent sur mes joues. Il me
caresse de ses doigts, et je sens l’orgasme qui vient.
— Je vais jouir.
— Pas encore, répond-il tendrement en soufflant dans mon cou et en retirant
ses doigts.
Je m’en mords la lèvre de frustration, le désir insatisfait me fait mal.
Liam se redresse alors pour m’enlever complètement ma robe. Je le regarde
parcourir des yeux mon corps avec adoration, puis ôter son pantalon. Il est
debout au bord du lit, et son sexe en érection se dresse vers moi. Je me mets sur
les genoux pour embrasser Liam tandis que je descends doucement la main le
long de son corps jusqu’à son sexe pour le caresser, tendrement, passionnément,
alors que nos bouches se dévorent. Depuis mes épaules, ses mains explorent mes
bras et retrouvent mes seins. Il recommence à exciter mes mamelons qu’il pince
entre ses doigts, et je gémis langoureusement. Sa bouche remonte de la
commissure de mes lèvres jusqu’à mon oreille, qu’il mordille, avant de continuer
dans mon cou.
Je lâche son sexe et descends du lit. Tout en me caressant le visage, il me
regarde m’agenouiller devant lui en souriant et gémit par anticipation, avant
même que je le touche. J’ouvre la bouche et le prends entre mes lèvres. Il pousse
un long soupir et renverse la tête en arrière, alors que je descends le long de son
pénis. Il glisse les doigts dans mes cheveux, et j’agrippe ses fesses.
— J’aime ta bouche…, murmure-il, alors que je le suce et le prends jusqu’au
fond de la gorge.
Je sens chacun de ses muscles se tendre et je répète la manœuvre.
— Natalie, je… Oh ! mon Dieu !
Je lui caresse les fesses et recommence. Ses mains me forcent à reculer.
— Attends. Je veux être en toi. Relève-toi.
Je me redresse, et il me soulève dans ses bras pour me déposer sur le lit,
avant de s’allonger sur moi.
— Je t’aime, Liam Dempsey.
Il ferme les yeux comme pour capturer mes mots et, quand il les rouvre, il y
a une grande sérénité dans son regard, comme si chaque chose était enfin à sa
place.
— Je t’aime, Natalie, plus que ma propre vie.
— Fais-moi l’amour.
Il se place entre mes jambes, se colle à moi et me pénètre. Je prends alors
conscience qu’il part bientôt et je veux retenir chaque instant, parce que je sais
que je traverserai des moments de solitude et de désespoir, quand il ne sera pas
là, et que je devrai m’accrocher à ces souvenirs. Le passé m’a appris que le
dernier baiser avant le départ pouvait être le dernier tout court.
— Je ne pourrai plus jamais te quitter, Lee. Je ne pourrai plus jamais
m’éloigner de toi, maintenant que tu es avec moi.
Je m’accroche à ses épaules pour le serrer plus fort, tandis qu’il entre en moi
plus profondément.
Je sens que je vais jouir. Je gémis.
— Liam !
C’est incroyable comme nos corps s’accordent. C’est comme s’il connaissait
mon cœur, mon âme et mon corps depuis toujours. Il peut susciter du plaisir de
chaque parcelle de mon être.
Soudain, il se retourne et me ramène au-dessus de lui.
— Chevauche-moi, mon cœur.
Alors je bouge sur lui, resserre la pression autour de son sexe et je le sens
durcir encore, la jouissance monter à chaque mouvement. Je ferme les yeux, et
c’est l’explosion. Le plaisir m’envahit, me submerge… Je redescends sur sa
poitrine en tremblant. Il me saisit les hanches et me tient serrée contre lui
pendant qu’il jouit à son tour.
Puis nos corps se calment, et nos souffles s’apaisent. Je souris : je suis dans
ses bras, et c’est la seule chose qui compte.
Sauf qu’il part bientôt.
Mais je dois arrêter d’y penser. Si je commence à songer aux adieux, je vais
passer à côté de nos derniers moments ensemble.
Il me caresse le dos. Doucement, je relève la tête et pose le menton sur ma
main pour le regarder.
— Salut, beau gosse, dis-je en souriant.
— Salut, toi.
— C’est un drôle de début de séjour en Caroline du Sud !
Je pouffe.
— C’est toujours un plaisir de vous y accueillir, ma chère, répond-il en
dégageant une mèche de cheveux de mon visage.
Je m’apprête à me lever pour me rendre à la salle de bains, mais il me retient
contre lui.
— Je dois aller me laver.
— Pas la peine, je vais te salir à nouveau.
Et, sans prévenir, il se redresse et me renverse sur le dos.
— Je t’avais dit que la journée serait longue…
Il presse ses lèvres contre les miennes, et nous nous perdons à nouveau l’un
dans l’autre.

* * *

— À quelle heure, l’avion, demain ?


Nous longeons le port. Liam a passé le bras autour de mes épaules et soupire
en m’embrassant sur le front.
— Beaucoup trop tôt à mon goût. J’aimerais que tu restes avec moi jusqu’à
ce que je parte. C’est beaucoup demander, mais je voudrais que ton visage soit la
dernière chose que je voie avant de monter dans cet avion.
Je m’arrête de marcher et me tourne vers lui.
— Je ne sais pas si je peux.
Aaron me demandait la même chose, mais je n’ai jamais pu m’y résoudre.
Lui dire au revoir était un moment trop intime pour que je le fasse devant tout le
monde. J’ai essayé, une fois, et le retour à la maison a été un vrai cauchemar. J’ai
passé presque une heure à pleurer dans ma voiture, alors que l’avion décollait.
On se sent si seul et désespéré quand on regarde la personne qu’on aime le plus
au monde nous quitter comme si c’était pour toujours…
— Je ne comprends pas.
— C’est trop dur. Je ne peux pas te regarder partir et tenir bon, je lui avoue,
sans lui confier toutefois le reste de mes préoccupations, parce que je ne peux
pas lui imposer ça.
Il doit rester opérationnel, et mes peurs ne feront que lui peser davantage.
Il me caresse le bras sans rien dire.
— Alors, on se dira au revoir chez moi. Je ne veux pas que ça te rende
malade.
— Bien sûr que si, ça me rendra malade ! Tu pars six mois, alors qu’on est
presque un couple stable…
J’en laisse échapper plus que je ne voulais en dire.
Liam me prend aussitôt la main et me fait asseoir sur un banc, au bord de
l’eau.
— Énormément de choses m’inquiètent au sujet de ce départ, Lee. Aaron
sera à la maison avec toi, et je ne serai plus là. J’ai peur que ce soit plus facile
pour vous de reprendre votre vie d’avant. Je me demande si tu trouveras ça trop
dur à supporter, quand je serai parti.
Il observe nos mains, et je suis son regard. Il a raison d’avoir peur. Nous
avons tellement d’obstacles à surmonter. Il n’y a aucune garantie et, à ce stade,
aucun de nous ne peut rien promettre.
— Moi, j’ai peur que tu ne rentres pas. J’ai peur de devoir vivre une fois
encore cet enfer.
— Je ferai tout ce que je peux pour revenir auprès de toi.
— Je te promets de faire le nécessaire avec Aaron pour qu’on puisse
avancer, tous les deux.
Nous restons ensuite l’un contre l’autre en silence.
— Dis-moi comment on fait, Lee. Je vais avoir l’air d’un con à te demander
ça, mais comment on gère un déploiement, quand quelqu’un nous attend à la
maison ?
J’oublie parfois que tout cela est nouveau pour lui, pour moi aussi, d’une
certaine manière. J’ai su par Aaron et Quinn, autrefois, qu’il a tendance à
prendre plus de risques que les autres. Il ne se soucie pas des conséquences de
ses actes sur le terrain, il se met en danger plus facilement pour mener les
missions à bien.
Je pose la tête sur son épaule.
— Tu te concentres pour rentrer entier à la maison, je suppose. Et pour le
reste, on peut s’écrire, s’envoyer des mails, se parler sur Skype, et tu m’appelles
dès que tu le peux.
— Ah… Est-ce qu’on pourra se faire des Skype coquins ?
J’éclate de rire devant son regard malicieux et lui tape sur la cuisse.
— Imbécile !
— Non, mais imagine, ce serait drôle…
Il a l’air tout excité à cette idée.
— On verra… Si tu es sage…
Je me love contre son torse en essayant de mettre de côté mes angoisses.
Il rentrera sain et sauf à la maison.
Je me répéterai ces mots comme un mantra pour ne pas devenir folle.
— Je ne peux pas savoir exactement où je serai et quand, mais je te tiendrai
au courant autant que possible. Ça dépend du temps qu’on passera en
Allemagne, avant d’être envoyés sur la zone de conflit.
— La dernière fois qu’Aaron est parti en Allemagne, il n’était en mission
que deux semaines sur le terrain. La plupart des femmes ont du mal avec ces
nouveaux déploiements. Je veux dire, ils pourraient vous envoyer directement
d’ici et ne pas vous retenir en Europe sans raison.
Liam ne répond pas, et je me demande si j’ai dit une bêtise.
Je lève les yeux et je vois qu’il a le regard dans le vague.
— Liam ?
Il baisse la tête et me sourit tristement.
— Je sais que tu étais mariée avec lui et je l’accepte, mais maintenant, quand
tu parles de ta vie avec lui, je me sens… Je ne sais pas, c’est idiot mais, quand je
le croyais mort, je n’avais pas l’impression d’être en compétition avec lui autant
que maintenant.
— Tu ne l’étais pas et tu ne l’es pas non plus aujourd’hui, je lui répète avec
assurance.
— Je dois juste me faire à l’idée que, pendant qu’on parle de lui, il vit chez
toi.
— Je ne peux pas le mettre à la porte, Liam. En dehors de ce qu’il a fait et de
mon amour pour toi, c’est le père d’Aarabelle. Il est revenu de l’enfer, et il m’est
impossible d’agir comme si on n’avait jamais été mariés.
J’essaye de m’exprimer aussi posément que possible. Je sais bien qu’il ne
me demande pas de jeter Aaron dehors et je comprends aussi que c’est difficile
pour lui.
— D’où mon idée du break, le temps du déploiement.
Il pousse un long soupir.
Je me redresse et j’attends qu’il me regarde.
— Est-ce vraiment ce que tu souhaites, Liam ?
Il ferme les yeux.
— Je ne sais pas. Non. Mais, honnêtement, j’ignore dans quel état je serai à
des milliers de kilomètres d’ici et je ne veux pas savoir.
— Est-ce que tu as confiance en moi ?
Il me prend la main et mêle ses doigts aux miens.
— Je te fais confiance, Lee. Mais je suis un mec, et savoir que tu seras seule
chez toi avec un autre — qui, en plus, cherche à te reconquérir —, c’est dur à
supporter. Imagine-toi, si j’étais avec quelqu’un que j’ai aimé…
Nous avons tous les deux peur, mais je dois le rassurer. Si quelque chose lui
arrive, je n’y survivrai pas.
— Se dire au revoir peut être plus simple que ça, Liam.
— Comment ?
— Sache que je t’aime profondément et qu’à chaque instant tu emporteras la
moitié de mon cœur avec toi. Je ne serai à nouveau complète qu’à ton retour. Je
ne veux pas que tu t’inquiètes au sujet d’Aaron. Je vais arranger les choses et,
quand tu reviendras, on pourra aller de l’avant.
J’ai besoin qu’il me croie, parce que c’est la vérité.
— Alors je suis un sacré veinard.
— Tu l’as dit ! Avant toi, je croyais vraiment mon existence parfaite, je ne
voulais pas regarder la réalité en face. Et puis, tu es arrivé et tu as donné vie à
une partie de moi dont je n’avais même pas idée. Je n’aurais jamais su qu’un tel
amour existe, si rien ne s’était passé entre nous. J’espère qu’on pourra…
Je m’arrête, parce que je sais combien c’est dur.
— Je voudrais que tu sois déjà rentré.
— Je sais. Et quand je rentrerai, si tu veux toujours de moi, je ferai tout mon
possible pour que tu sois à moi, pour toujours.
Je prends son visage entre mes paumes.
— J’y compte bien !
— Moi aussi.
14

Liam

— Alors, tu es prêt ? me demande Quinn en me donnant l’accolade.


Natalie et moi échangeons un regard.
— On décolle dans dix minutes.
Je hoche la tête et lui prends la main. Elle ne voulait pas venir à l’aéroport,
mais elle ne pouvait pas non plus me quitter à l’appartement. C’est la première
fois de ma vie que je laisse quelqu’un derrière moi. Même si tout va bien entre
nous en ce moment, j’ai l’impression d’abandonner ma vie derrière moi. Natalie
est tout ce que je désire, je l’aime plus que je ne peux me l’expliquer, et la seule
chose que je puisse faire, c’est prier pour qu’elle soit prête à vivre avec moi
quand je rentrerai. Si elle revient sur son choix, alors peut-être que ces six mois
d’absence seront plus supportables.
Je me perds dans ces considérations, mais je dois rester concentré : nous
serons appelés sur le terrain, et il n’y a pas que moi sur le front. Tous les gars de
l’équipe y seront.
— Hé, me dit-elle pour ramener mon attention vers elle, tu vas me manquer.
Elle essuie une larme avant qu’elle coule sur sa joue.
— Pas de larmes, attention ! Sinon, je vais devoir t’embrasser…
Elle rit doucement à ma plaisanterie, mais ne se détourne pas moins.
— Peut-être que je devrais pleurer, alors.
Je lui prends le menton entre le pouce et l’index et l’oblige à me regarder.
— Lee, tu n’imagines pas combien j’aimerais rester ici avec toi. D’habitude,
j’adore les déploiements, mais je peux te dire que celui-ci, je le hais !
Elle esquisse un sourire hésitant.
— Je voulais te dire… Si tu te sens trop seul…
Elle se mord la lèvre et détourne la tête pour ne pas pleurer. Une fois encore,
je ramène son visage vers moi.
— Si je me sens seul… ?
Je sais ce qu’elle a en tête, mais je veux qu’elle le formule à voix haute.
D’abord parce que ça me permet d’oublier que je toucherai ses lèvres pour la
dernière fois dans quelques secondes, ensuite parce que c’est adorable de sa
part…
— Si tu rencontres quelqu’un, si tu tombes amoureux ou quoi… S’il te plaît,
dis-le-moi. Ne me laisse pas le découvrir autrement.
— Et si je préfère t’appeler ou t’envoyer un mail ?
— Ça marche aussi, répond-elle en me souriant, rassurée.
— Bien, dis-je en me penchant pour être sûr qu’elle m’entende. Personne ne
te remplacera. Il n’y a pas une seule femme au monde qui puisse me faire oublier
que tu existes.
J’espère qu’elle perçoit ma conviction, parce qu’il n’y a personne d’autre
qu’elle. J’ai envie d’ajouter, égoïstement : « pas comme ton mari… », mais je
me retiens.
« Décollage dans trois minutes », indique la voix dans le haut-parleur, et
Natalie s’agrippe à mon uniforme.
— J’ai horreur de ça.
— Moi aussi, mais souviens-toi de notre voyage, de tout ce que je t’ai dit. Je
t’aime.
Elle passe les bras autour de mon torse et me serre contre elle de toutes ses
forces. Je l’enlace aussi. Je veux ancrer ce moment dans chacune de mes fibres
pour m’en souvenir quand les nuits seront trop longues. Et si m’attendre est
impossible…
— Fais attention à toi, prends soin de toi et rentre à la maison sain et sauf. Je
t’aime, Liam. Tu n’imagines pas à quel point ! Je voudrais que les choses soient
différentes et que tu n’aies pas le moindre doute sur nous deux, mais je te
prouverai qu’il n’y a que toi. Dans six mois, quand tu reviendras, je serai ici et je
t’attendrai.
Alors seulement, elle laisse couler ses larmes.
— Et je t’épouserai.
— Je m’en souviendrai.
— Je t’appelle dès que je le peux, promis.
Elle hoche la tête et pose un baiser sur mes lèvres.
— OK.
— Après, on pourra se skyper à poil.
Elle secoue la tête, faussement exaspérée, et m’embrasse à nouveau.
— Tu peux garder ton rouleau de printemps dans ton caleçon.
— Je serai de retour dès que je le peux, je répète avec assurance.
Son regard est plongé dans le mien alors que je me penche pour l’embrasser
une dernière fois.
— Pas assez tôt pour moi.
Merde. Je ne veux plus monter dans ce putain d’avion ! C’était une mauvaise
idée. J’aurais dû l’écouter. Partir ne servira qu’à nous faire du mal à tous les
deux. C’est mon boulot, et d’habitude je suis le premier à bord, mais cette fois-ci
c’est impossible. Je ne peux pas la quitter.
Je la serre dans mes bras et je vois quelques gars de l’équipe qui
commencent à embarquer. C’est l’heure.
— Je dois y aller, mon amour.
Je m’attends à une scène, une crise de larmes, mais c’est tout le contraire.
Son visage se verrouille soudain. Elle se redresse et me regarde avec une
détermination identique à celle que nous avons quand nous partons au combat. Il
n’y a plus de place pour les états d’âme, en mission.
— Je sais.
Elle sourit et lâche mon uniforme.
Mais je l’attire à nouveau contre moi avec force et l’embrasse. Elle
s’abandonne à ma bouche. J’ai besoin de la sentir, de la goûter encore une fois,
qu’elle sache à quel point elle est tout pour moi. Elle enroule les bras autour de
ma nuque en gémissant. Je me déteste de lui avoir laissé penser que cette
séparation était la seule solution.
— On y va !
J’entends l’appel du commandant et je la lâche doucement, le front toujours
appuyé contre le sien. Si je la regarde encore une fois dans les yeux, je ne
monterai jamais dans cet avion.
— Reviens, Liam. Je t’en supplie, reviens à la maison avec moi !
Je me penche pour prendre mon sac.
— À bientôt, dis-je, gardant les yeux au sol.
Je sais qu’elle retient son souffle.
— Je compterai les jours, murmure-t-elle.
Je crois que je pourrais l’entendre même en plein milieu d’une foule
déchaînée, tellement nous nous comprenons.
Et maintenant : embarquer, c’est tout.
Deux autres gars de l’équipe montent derrière moi avec la même expression
douloureuse sur le visage. Nous sommes prêts, mais ça fait mal. Il n’y a pas de
joie dans les adieux, c’est notre métier qui veut ça. Nous nous sommes engagés
et nous sommes heureux de servir. Mais personne ne m’avait parlé du revers de
la médaille.
Je laisse la femme de ma vie dans les bras de son mari.
Rien n’est simple. Peut-être même tout est-il perdu d’avance. Et, si nous
choisissons de vivre ensemble à mon retour, ce n’est pas non plus une vie facile
qui nous attend. Il y a d’autres personnes en jeu. Aarabelle notamment. Et je sais
que c’est la seule chose qui compte vraiment pour Natalie.
Quand j’arrive en haut des marches, je ne peux m’empêcher de me retourner.
Elle se tient droite, ses longs cheveux blonds ramenés derrière ses épaules, les
bras croisés. Elle porte une main à ses lèvres et m’envoie un baiser.
15

Natalie

C’est l’enfer. J’ai le cœur lourd en regardant Liam s’éloigner dans son treillis
militaire, que je voudrais tant pouvoir échanger contre un jean et son bonnet que
j’aime tant. Ça signifierait qu’il ne met pas sa vie en danger. Mais ce métier fait
partie de lui, je l’ai toujours su. Cela n’allège pourtant pas le poids de savoir
qu’une partie de mon cœur s’envole dans cet avion.
Reanell s’approche de moi et pose une main bienveillante sur mon épaule.
— Chaque fois, je me jure de rester à la maison. Et chaque fois, je ne peux
pas le laisser partir seul, me dit-elle.
Je me retourne, et nous nous serrons dans les bras l’une de l’autre.
— J’ai horreur de ça. J’avais oublié à quel point c’était horrible.
J’éclate en sanglots sur son épaule, m’autorisant enfin à libérer toutes mes
émotions contenues.
Elle aussi pleure dans mes bras et mouille mon chemisier de ses larmes.
Puis elle recule en reniflant.
— Je n’oublie jamais vraiment, mais je verrouille tout.
— Pourquoi est-ce qu’il me manque déjà à ce point ?
— Parce que tu l’aimes. Moi, dès que Mason s’en va, je me mets à pleurer.
Pour une fois, nous sommes dans le même état.
— Comme s’ils nous manquaient encore plus, parce qu’on sait qu’on ne peut
pas être ensemble.
Elle hoche la tête.
— J’ai toujours envie qu’il soit à la maison avec moi mais, quand il est là,
j’ai l’impression qu’on vit déjà dans l’optique du prochain déploiement.
— Parfois, même s’ils sont en congés, ils semblent déjà repartis, ou encore
là-bas.
Ma vie a même été pire, après qu’Aaron a pris la décision de quitter l’armée.
Il ne partait plus mais, même s’il refusait de l’admettre, à l’intérieur, il était
absent.
— Ces hommes ne sont pas comme les autres. Ils aiment différemment, ils
ont besoin d’autre chose. Et nous aussi. C’est notre vie, même si certains ne
comprennent pas… Notre amour est beaucoup plus solide que celui de la plupart
des couples, parce qu’il est tout le temps mis à l’épreuve. C’est pareil pour Liam
et toi.
Liam entre à cet instant dans l’avion, et la porte se referme sur lui. L’envie
de courir le rejoindre et de l’embrasser une dernière fois me saisit, mais je sais
que ça ne suffira pas, que ça ne suffira jamais. Il y aura toujours des moments
perdus qu’on regrettera de ne pas avoir vécus. Mais Rea a raison. Ce sont nos
vies, et nous acceptons qu’elles ne dépendent pas totalement de nous.
— En tant que petite amie, comment je gère ça ?
En tant qu’épouse, on reçoit des nouvelles, du soutien quoi qu’il arrive, mais
en tant que petite amie je n’ai aucun droit.
— Je suis la femme du commandant, Lee. Quelle que soit la nouvelle, tu sais
que je ne te cacherai rien.
— Je dois y aller.
Elle m’observe, perplexe.
— Venir lui dire au revoir, d’accord, mais regarder son avion décoller, c’est
trop dur…
Elle hoche la tête, compréhensive.
J’ai lutté pour faire bonne figure, mais l’épouse de militaire est déjà bien
loin. La partenaire forte et silencieuse qui ne lui imposera aucun de ses soucis
doit refaire surface, et pour cela il me faut puiser plus profondément dans mes
ressources. Quel que soit notre état de fatigue ou d’énervement, s’ils appellent, il
faut se montrer joyeuse et tendre. J’ai vite appris à masquer mes émotions,
lorsque Aaron partait en mission.
Je m’installe au volant de Robin. Liam m’a conduite jusqu’ici avec elle, et
j’ai pour mission de la ramener chez lui.
Je ferme les yeux et je respire profondément. Son odeur imprègne
l’habitacle, et je peux presque sentir sa présence.
— OK, Robin, à nous deux ! Voyons pourquoi il t’aime tellement…
Je secoue la tête tout en parlant à la voiture. Moi aussi, je vais finir par avoir
besoin d’une thérapie…
Au moment de démarrer, je m’aperçois qu’il a laissé un mot sur le siège
passager, avec une rose. Je souris et me retiens de fondre en larmes à nouveau.
Mon Amour,
Tu as déjà mon cœur, maintenant tu as ma voiture. Prends soin des deux jusqu’à mon
retour.
Je t’aime,
Liam

Un rire m’échappe, et je démarre. Sur la route, j’essaye de penser à la joie


qui m’attend en arrivant à la maison. Je n’ai pas vu Aarabelle depuis trois jours,
et elle me manque terriblement.
Dès que j’ouvre la porte, elle lève les yeux vers moi et s’écrie :
— Mamama !
Le nœud qui me serre le cœur se dénoue aussitôt.
— Bonjour, ma chérie !
Je me rue sur elle pour la prendre dans mes bras et la couvrir de baisers.
J’approche son visage du mien et je frotte mon nez contre le sien.
— Tu m’as tellement manqué, mon ange !
— Salut…, fait Aaron à voix basse. Tu vas bien ?
Je me demande s’il est sérieux ou sarcastique, mais je décide de prendre sa
question au premier degré.
— Je vais bien, merci.
Sa préoccupation me touche.
Je retrouve un peu le mari dont je voulais me souvenir.
— L’équipe a pu décoller sans problème ?
— Oui.
— Alors c’est bien.
Il se rassoit sur le canapé, le regard à nouveau perdu dans le vide, et ma
poitrine se serre. Je devine à quel point c’est dur pour lui. Mais ça l’est pour moi
aussi. Ces problèmes ne sont faciles à gérer pour personne. Il faut bien admettre
que la vie d’adulte n’a rien d’une promenade de santé.
— Comment ça s’est passé, avec elle ?
Aara gigote pour que je la pose par terre et, dès que c’est fait, elle court vers
ses jouets.
Un sourire illumine le visage d’Aaron, tandis qu’il la contemple.
— Super. Tes parents sont partis il y a une heure, ils devaient reprendre la
route. Elle est extraordinaire, Lee. Franchement, c’est incroyable ce que tu as fait
avec elle !
J’essaye de retenir mes larmes, mais elles me submergent. Entre le départ de
Liam et ça… Je m’effondre en sanglots.
Je tâche de m’essuyer les yeux et de recouvrer le calme.
— Je suis désolée.
Mais Aaron s’est levé pour me prendre dans ses bras.
— Lee, ça va aller.
Je le repousse doucement.
— Tu n’es pas obligé de me consoler. Ce n’est pas juste. Je suis tellement
désolée !
Je ne devrais pas pleurer dans ses bras. Je ne veux pas être fragile, je dois me
contrôler.
— J’ai beaucoup réfléchi, ce week-end, me dit-il, alors que nous nous
asseyons sur le canapé.
Aarabelle est par terre devant nous, elle joue avec ses cubes en me les
montrant l’un après l’autre, et je la regarde avec admiration.
— Oui ?
— J’ai réalisé à quel point je me suis mal comporté. Je t’ai menti, je t’ai
trahie. Tout cela n’aurait jamais dû arriver.
— Où veux-tu en venir ?
— Je veux dire que j’ai compris ce que tu as ressenti. J’étais assis là pendant
tout le week-end, sachant que tu étais avec lui, et j’étais dégoûté… Mais si je
n’avais pas su, si j’avais cru que tu étais partie avec une copine et que j’avais fini
par l’apprendre, j’aurais certainement eu envie de tuer quelqu’un.
Je soupire. J’aurais aimé attendre un peu avant d’avoir cette conversation
avec lui, mais, pour une fois, il semble vraiment honnête.
— Le problème, ce sont les mensonges, Aaron. Tu as menti à propos de
Brittany, à propos du bébé, et tu t’es enfoncé au point de m’assurer que ce n’était
qu’un coup d’un soir. Ce n’est pas digne de l’homme que j’ai épousé. On avait
de gros problèmes dans notre couple, c’est vrai, mais rien d’insurmontable… si
on en avait parlé. C’est le silence qui nous a séparés.
Il regarde Aara.
— C’est la meilleure chose qu’on ait faite.
— Je suis d’accord.
Puis je fronce les sourcils en songeant à ses intentions.
— Ça a été dur pour moi d’apprendre que tu voulais tout quitter.
Il hoche la tête, et son regard s’assombrit.
— On se disputait tellement ! Est-ce que tu te rappelles à quel point tu me
détestais ?
Nous nous parlons enfin à cœur ouvert, et il mérite que je sois sincère avec
lui.
— Je ne te détestais pas, seulement, je ne t’aimais plus. Tu te mettais tout le
temps en colère. Tout ce que je pouvais dire ou faire se transformait en dispute.
Maintenant, tu adores Aarabelle, et ça me rend très heureuse. Mais, le jour où je
t’ai annoncé que j’étais enceinte, tu es parti.
— Je voulais vraiment te donner un enfant. Mais une partie de moi avait
peur que tu ne survives pas à la perte d’un autre bébé. Je redoutais de te perdre à
cause d’une grossesse. Et je pensais, au fond de moi, qu’on ne la méritait pas.
Comment deux êtres qui se sont sincèrement aimés peuvent-ils se retrouver
si loin de ce qu’ils voulaient l’un pour l’autre ? J’ai ma part de responsabilité là-
dedans. Je l’ai éloigné de moi en faisant de la grossesse la priorité de nos vies.
Mais je n’ai jamais cessé de l’aimer et jamais je n’aurais imaginé chercher
quelqu’un d’autre. Aaron n’est pas mauvais, il a seulement fait de mauvais
choix.
— Seulement, au lieu de me parler, tu as cherché la facilité avec une autre…
— Je sais à quel point tu te sens déchirée en ce moment même, Natalie. Je
sais que tu voudrais me détester, mais que tu n’y arrives pas. Nous avons une
vie, une histoire, une enfant ensemble…
Il me prend la main.
— Je t’en prie, Aaron, non, ne me fais pas ça, pas aujourd’hui.
Cette discussion, je veux bien l’avoir demain ou après-demain. Pas
aujourd’hui, pas après avoir laissé partir Liam. Il me manque déjà. C’est trop
lourd à porter.
— J’ai passé un an là-bas, mon amour. Je sais avec qui je veux vivre, et
peut-être qu’avec Liam en mission on a enfin une chance de se retrouver. Il ne
peut plus se dresser entre nous, et tu verras que ta vie est avec moi.
J’éclate en sanglots, épuisée.
— Tu devais m’imposer ça aujourd’hui ?
Je ne suis pas en colère, seulement blessée. Il sait combien je suis vulnérable
en ce moment même et il en profite. J’ai besoin de quelqu’un qui prenne soin de
moi. Lui est si égoïste ! Il se moque de ce que j’éprouve. Il voit une ouverture et
s’engouffre dedans. Ce n’est pas parce que Liam est absent que mon cœur n’est
pas avec lui.
— Lee, je pensais juste…
Je retire brusquement la main de la sienne.
— Tu pensais que, parce qu’il est parti, tu aurais une chance ? Tu sais
pourtant ce que ça fait, de laisser partir quelqu’un qu’on aime, et ce qu’il doit
ressentir, lui aussi… Tu m’as appelée le lendemain de ton départ, tu as bien vu à
quel point j’étais triste. Je refuse de parler de ça aujourd’hui. Je ne veux même
pas y penser. Arrête de faire ton connard égocentrique et laisse-moi tranquille !
Je me lève, emportant Aarabelle avec moi à la cuisine.
Il n’est pas encore midi, j’aurais pourtant bien ouvert une bouteille.

* * *

Les jours qui suivent le départ de Liam sont éprouvants. Je lui envoie un
mail chaque matin et j’attends qu’il se connecte pour parler avec lui sur Skype.
Le voir me fait du bien et rend l’attente plus douce. Je n’ai pas à imaginer ses
expressions. Je le vois rire et sourire, je vois ses yeux bleus qui brillent quand il
me regarde, et la barbe qu’il a laissée pousser me donne envie de me lover contre
lui.
Il est là, sur mon écran, il est vivant et il sourit.
— Salut, toi.
— Comment ça va, mon cœur ?
Il est étendu sur le côté, torse nu, comme toujours quand il m’appelle en
vidéo…
— Mieux maintenant.
Chaque fois qu’on se parle, j’ai l’impression d’être une amoureuse transie,
ce qui est sans doute le cas.
Il s’étire en souriant, et j’ai une vue imprenable sur sa poitrine et ses abdos.
— Moi aussi, tu illumines ma journée.
— Va mettre un T-shirt.
— Enlève le tien.
Je me fige, attendant qu’il rigole, mais il se contente de hausser un sourcil.
— OK.
Tandis que j’enlève mon haut, Liam s’approche de l’écran comme si ça
pouvait l’aider à en voir davantage.
— Ton soutien-gorge.
— Pas question !
— Hé ! tu vois mon torse, ce n’est pas juste.
Alors je me retourne pour vérifier que personne ne peut me voir, mais à ce
moment-là le babyphone s’allume. C’est Aara qui se réveille. Je ris.
— On dirait que la miss a prévu autre chose. Pas de Skype coquin pour toi
aujourd’hui…
Il pousse un grognement et s’affale sur son lit.
— Pff… Va la chercher, je veux la voir.
— Je reviens, dis-je en remettant mon T-shirt.
Je file dans la chambre d’Aarabelle. D’habitude, Aaron dort dans la chambre
d’amis, mais il n’est pas rentré, ces deux dernières nuits. Il est chez Mark, ou du
moins c’est ce qu’il m’a dit.
— Bonjour, trésor, tu viens voir Liam avec moi ?
Elle sourit en m’embrassant, encore ensommeillée.
— Aarabelle !
Cette fois, Liam a enfilé un T-shirt. Elle sourit et pose la main sur l’écran.
— Papapa ! dit-elle avec un sourire radieux.
— Salut, beauté ! Comme elle a grandi !
— Oui, on a pris du poids, toutes les deux.
J’ai toujours eu tendance à être un peu boulimique quand je suis triste, mais
là, ça devient grave.
— Et vous êtes toutes les deux très belles, répond Liam pour me rassurer.
— Papa, bras ! s’écrie Aara en essayant de le toucher à travers l’écran.
— Aïe, elle veut que tu la prennes.
Je ne peux m’empêcher de sourire en notant leur complicité. Depuis quelque
temps, elle appelle Aaron de la même manière, mais elle ne dort toujours pas
avec lui.
Il fait de son mieux, et c’est un bon père. Il m’accompagne pour la mettre au
lit et il essaye sincèrement de suivre la journée avec elle.
— Ah, j’aimerais beaucoup ma puce.
Je vois le regret se peindre sur son visage. C’est dur pour tout le monde
mais, lui, il est seul là-bas, à nous imaginer continuer nos vies.
Soudain, j’entends du bruit derrière lui.
— Je dois y aller, Lee. Quinn et Barnes viennent d’arriver. C’est bientôt
l’heure du départ pour moi.
Il va partir en mission, et nous ne serons plus en contact.
— OK, fais attention à toi.
— Toujours, mon cœur. Je t’appelle bientôt. Au revoir, Aarabelle.
Aara lui fait au revoir de la main, et il lui souffle un baiser.
— Je t’aime, Liam.
— Je t’aime, moi aussi. On se reparle bientôt, dit-il, avant de se déconnecter.
Aarabelle scrute toujours l’écran.
— Papa, répète-t-elle en tournant la tête vers moi.
— Liam est parti. Et nous aussi, on doit y aller, ma chérie. Maman a du
travail.
Les jours où je ne peux pas lui parler, c’est difficile de faire abstraction du
manque et du vide qu’il laisse en moi. Mais, quand je le vois sur Skype, j’ai
l’impression qu’il n’est plus si loin. Il est dans la maison avec nous, dans ma
chambre. J’aimerais qu’il sache qu’il ne quitte jamais mon cœur.
16

— Allez, debout ! Lee… J’ai besoin de ma partenaire de gym.


Reanell essaye désespérément de me tirer du canapé. C’est bien la dernière
chose au monde que je veux faire.
— Non, pas ça. On y est restées une éternité, l’autre fois…
— Quand Mason reviendra, je veux qu’il trouve un fessier bien musclé.
Elle est ridicule. C’est une vraie bombe ! Elle mange comme quatre, mais
parvient à garder un corps de rêve.
— Va-t’en, je râle en lui envoyant un coussin.
Je ne dors pas bien depuis quelques jours. Je fais d’horribles cauchemars
dans lesquels Liam est blessé et je me réveille en sursaut. La nuit dernière a été
si horrible que j’ai réveillé Aaron, et il est venu voir ce qui se passait. J’étais en
nage et en pleurs.
Rea me soulève les jambes pour se faire une place et les repose sur ses
genoux.
— Tu ne dors toujours pas ?
— Non. Et cette nuit a été pire que tout.
— Si je savais quoi que ce soit, je te le dirais. Tant pis pour la séc’ op’!
Mason affirme que toutes les bites seront bientôt de retour au poulailler, alors
c’est une bonne chose.
Tout le monde parle en langage codé, dans les Forces spéciales. La sécurité
opérationnelle est une priorité quand les hommes sont en déplacement. Si
l’ennemi les localise pour une raison ou une autre, c’est une chose, mais il serait
impardonnable que les informations filtrent de notre côté.
Aaron et moi avions pris l’habitude de communiquer par code, dans
certaines situations, et cela me réconfortait dans les moments difficiles. C’est dur
de ne pas savoir où ils sont, ni combien de temps ils resteront encore partis. Ces
codes permettent de nous rassurer un peu.
Quand les hommes sont déployés en Allemagne, c’est qu’ils seront appelés,
tôt ou tard. Et, quand on ne reçoit plus aucune nouvelle du jour au lendemain, on
ne peut s’empêcher d’avoir peur.
— Mason devrait trouver une expression un peu plus classe que « les bites
au poulailler », je lance en pouffant.
— Il sait que j’aime quand il me dit des cochonneries.
Nous entendons Aaron qui descend l’escalier.
— Salut.
— Bonjour.
Il n’a pas d’emploi du temps déterminé. Il ne peut dormir que de courts laps
de temps et à intervalles très irréguliers, alors il se repose tout au long de la
journée quand il en a besoin.
Il voit des thérapeutes trois fois par semaine et fait de la rééducation les
mêmes jours.
— Mark est en route, il passe me prendre, et on va faire un tour, m’annonce-
t-il.
Reanell me tape sur la cuisse et se lève d’un bond énergique.
— Bon, je vais courir, puisque tu ne viens pas. Mais demain, pas d’excuses !
Tu m’accompagnes.
— Oui, oui, je réponds pour me débarrasser d’elle.
Je regarde Aaron. Il est face à la fenêtre. Parfois, il semble tellement perdu
que je ressens son désarroi, et je m’en veux d’en être en partie responsable.
Rea ouvre la porte et s’écrie, brusquement agressive :
— Tu te fous de moi, c’est ça ?
Je me redresse. Brittany se tient sur le seuil.
Je me fige. Je ne dis rien. J’attends la réaction d’Aaron. Je considère que
nous ne sommes plus ensemble, il est donc libre de faire ce que bon lui semble.
Mais je ne peux pas m’empêcher d’avoir mal, tout à coup. Pour la première fois,
je crois que je ressens vraiment ce qu’il a dû éprouver en me voyant avec Liam.
Ils s’observent. Brittany pleure.
— Je suis désolée. J’ai entendu des rumeurs et je voulais savoir si c’était
vrai, dit-elle à mon intention, avant de regarder Aaron.
— Tu ne devrais pas être là, lâche-t-il froidement.
— Tu es vivant et…
Sa voix douce se brise. Elle souffre, c’est évident.
Je récupère ma tasse sur la table basse et compte filer à la cuisine. Je ne veux
pas entendre ce qu’ils ont à se dire. C’est trop pour moi. Je suis avec Liam et je
veux vivre avec lui, mais je ne peux pas rester assise à regarder Aaron avec une
autre femme.
Lui n’est pas de cet avis et m’attrape le bras pour m’empêcher de quitter la
pièce.
— Reste.
— Je ne peux pas.
— Parce que tu m’aimes encore.
— Parce que je ne veux pas te voir avec elle, parce qu’elle représente ce qui
a brisé nos vies.
— Je ne t’ai pas appelée parce que j’essaye de reconquérir ma femme, lui
dit-il d’une voix assurée.
Pour la première fois depuis son retour, il semble avoir totalement repris le
contrôle de lui-même.
— J’ai entendu dire que tu étais vivant, je t’ai attendu, Aaron.
Je ferme les yeux et je me retiens de hurler.
— Navré de t’avoir blessée.
— Navré ? Navré de m’avoir aimée, aussi ?
Aaron lâche mon poignet.
— On n’aurait jamais dû être ensemble. J’ai déconné et je vous ai fait du
mal, à toutes les deux.
— Alors c’est elle que tu veux ? crache-t-elle. Même si elle est allée voir
ailleurs ?
Je leur tourne le dos, parce que c’est plus que je ne peux en supporter. Tout
refait surface. Les mensonges, les nuits passées à pleurer et à attendre qu’il
rentre.
— C’est Natalie depuis toujours, et ce sera toujours elle.
Je tente pour ma part une nouvelle sortie.
— Bon, vous avez besoin de vous parler, tous les deux…
Mais Aaron me retient de nouveau.
— Espèce de menteur ! Tu m’as affirmé que tu la quitterais. Tu m’as promis
qu’on construirait une vie ensemble et maintenant tu joues à l’époux modèle ?
Elle me lance un regard furieux, puis fixe Aaron.
— Est-ce que c’est son nom que tu criais, quand tu m’as fait un bébé ? Non !
Alors, va te faire foutre avec tes excuses !
— Est-ce que je suis chez toi, en ce moment ? lui hurle-t-il en retour.
— Espèce de salaud égoïste ! Tu m’as dit qu’on se marierait, qu’elle était
froide et stérile. Que j’étais la chaleur qu’il te manquait sans même que tu le
saches. Je t’aimais !
Je la hais. Je la hais de dire ça devant moi. Je hais Aaron de me retenir
contre mon gré.
— Vous êtes les deux personnes les plus égoïstes que je connaisse ! je crie
alors. Vous vous méritez !
Aaron me lâche sous l’effet de la surprise.
— Comment oses-tu me retenir ici et m’obliger à entendre ça ? Ce n’est pas
de l’amour, c’est de la destruction. On ne fait pas de mal aux gens qu’on aime !
Et toi, dis-je en me tournant vers Brittany, tu ne peux pas arrêter, pas vrai ? Tu
couches avec mon mari, tu tombes enceinte et, alors que personne ne t’a rien
demandé, tu débarques chez moi. Tu sais quoi ? Tu le veux ? Prends-le !
Sur ces mots, je monte l’escalier quatre à quatre.
— Natalie, attends !
Aaron m’appelle, mais je n’écoute plus. Je me réfugie dans ma chambre où
j’espère ne plus rien entendre. Nous avons essayé d’avoir un enfant pendant si
longtemps, alors qu’ils ont réussi sans effort. Je ne peux pas lui pardonner ça.
Quelques minutes plus tard, il ouvre la porte.
— Dégage !
— Lee, s’il te plaît.
— Non. Je n’avais pas besoin de voir ça.
— Il faut que tu saches. Ce n’est pas elle que je veux.
— Aaron, tu ne comprends pas ! Ce n’est pas elle, le problème, c’est nous.
On a eu tant de mal à avoir un enfant qu’on s’est perdus, tous les deux. Je n’étais
plus la femme que tu avais épousée, et tu n’étais pas l’homme dont j’avais
besoin. On s’est égarés. Mais, au lieu d’en parler avec moi, tu es parti et tu as
couché avec elle.
Il s’assoit calmement au bord du lit. Je ne suis pas en colère, j’ai dépassé
tout ça.
— Tu n’as pas juste couché avec quelqu’un d’autre, d’ailleurs, tu as eu une
véritable relation, qui t’a entraîné jusqu’à vouloir me quitter et faire un gosse. Et
puis, tu es rentré et tu m’as menti — encore —, prétendant que ça ne s’était
produit qu’une seule fois !
Il s’approche de moi pour me prendre la main, mais je la lui retire.
— Je savais que je te perdrais.
— Est-ce que tu penses qu’on mérite tous les deux d’être heureux ?
— C’est tout ce que je souhaite, qu’on redevienne comme on a été.
Je voudrais tellement qu’il me comprenne.
— Nous ne serons plus jamais ces personnes-là, Aaron. Je ne suis plus celle
que tu as épousée. J’ai traversé des épreuves, appris beaucoup de choses sur qui
je suis et sur ce que je veux dans la vie. Et ce que je veux, c’est un homme qui
soit près de moi, qui me tienne la main dans les moments difficiles. Un homme
qui, même si on ne sort pas ensemble, est prêt à tout lâcher pour me rejoindre à
l’hôpital, qui s’assoit près de moi quand j’en ai besoin, qui me prend dans ses
bras quand je pleure et qui m’aime, même si ça nous fait du mal.
Je me lève et vais chercher dans la table de chevet le mot que j’ai découvert
dans son armoire.
— J’ai trouvé ça, dis-je en le lui tendant.
Il le prend, et son regard s’assombrit.
— J’allais te quitter.
— Et tu l’as fait, ce jour-là.
Je m’agrippe soudain à la penderie, j’ai la tête qui tourne. La matinée a été
éprouvante, et je n’ai pas encore mangé.
— Je ne te l’ai jamais donné. Je n’aurais pas pu…
Les mots me brûlent les lèvres, je me sens atrocement coupable de les
prononcer, mais je n’en peux plus :
— Il faut qu’on se sépare. Je veux changer de vie.
Il se lève et me prend la main.
— Je n’ai jamais voulu te faire du mal.
— Comment as-tu pu croire que ça ne m’en ferait pas ? Faire un enfant à ta
maîtresse et revenir ici me parler de notre bébé… Tu n’aurais jamais dû y
retourner. Mais le truc, c’est que j’aime Liam. Je sais que c’est incroyablement
dur pour toi de l’entendre, mais c’est avec lui que je veux vivre.
Je pourrais aller plus loin et lui énumérer toutes les raisons qui font que
j’aime Liam, mais ça ne nous aiderait pas. Et, pour le bien d’Aarabelle, je veux
rester en bons termes avec lui.
Je n’oublierai jamais qu’Aaron est mon ami depuis l’adolescence. Il était là
la première fois que j’ai fait le mur, que j’ai pris ma première cuite. Il a descendu
la rue en me portant dans ses bras, le jour où je me suis cassé une jambe.
Je pensais alors que nous resterions ensemble. J’étais jeune et naïve.
— Et s’il n’y avait pas Liam ?
— Je te quitterais quand même. Je ne peux pas oublier le mal que tu m’as
fait. Me demander si, le jour où je t’ai annoncé que j’étais enceinte d’Aarabelle,
tu es parti la rejoindre… Ces pensées me tournent sans arrêt dans la tête. Je ne
peux pas vivre comme ça. Tu n’as pas arrêté de me mentir.
Il prend mon visage entre ses mains.
— Moi, je me demanderai toujours comment j’ai pu te faire autant de mal.
Je lui saisis les poignets et me dégage.
— Je ne suis pas en colère, Aaron. Je serai toujours ton amie.
J’ai soudain la tête qui tourne et je vacille un peu.
— Oh ! Lee, est-ce que ça va ? demande-t-il, inquiet, tandis que tout devient
flou autour de moi.
Je me rassois sur le lit.
— Je me sens mal. Je n’ai rien mangé, ce matin.
— Je vais te chercher un jus de fruits.
Il quitte la chambre, et je m’étends en pensant aux événements des dernières
semaines.
Lui qui rentre à la maison, Liam qui s’en va, et maintenant Brittany…
Il revient, et je bois le verre qu’il me tend. Je dois faire plus attention à moi.
Tout ce stress va finir par me rendre vraiment malade.
— Aaron ? Je veux que tu saches que je ne te déteste pas. Peut-être que, si
les choses s’étaient passées différemment, on n’aurait jamais pu se parler comme
on le fait aujourd’hui. En un sens, ta disparition a sauvé notre amitié.
Il s’assoit près de moi.
— Je me suis perdu, avant l’explosion. Je t’aimais, mais c’était devenu
difficile de rentrer à la maison. Je te regardais et j’avais l’impression que nous
n’étions plus Aaron et Natalie, tu comprends ce que je veux dire ?
Je hoche la tête.
— Lorsque je t’ai cru mort, je me suis verrouillée. J’ai littéralement oublié à
quel point les choses allaient mal entre nous. Je voulais simplement me rappeler
que je t’aimais et que tu étais merveilleux. Et puis, tout a resurgi.
— Je vais déménager, cette semaine. Je n’ai pas arrêté de reporter, mais je ne
peux pas continuer comme ça. Je t’aimerai toujours, Natalie.
Il fait un geste vers moi, puis renonce. Je lui réponds d’un sourire résigné.
C’est plus dur que ce à quoi je m’attendais. Je sais à qui appartient mon cœur,
mais cette conversation me rend immensément triste. Les liens qui nous
unissaient ont été défaits par nos propres choix, non par la mort qui nous enlève
tout pouvoir de décision.
— Tu auras toujours une place dans mon cœur et dans la vie d’Aarabelle.
Il se penche pour m’embrasser sur le front et sort de la chambre sans rien
dire, mais je vois sur son visage la peine qu’il éprouve.
Lorsqu’il referme la porte derrière lui j’enfouis le visage dans mon oreiller et
je pleure, une fois de plus, notre mariage perdu.
17

— Je dois m’assurer qu’on est prêts pour les prochaines semaines, nous dit
Mark avec autorité.
Nous avons eu un léger problème sur la mission au Koweït. Certains
membres de l’équipe manquaient pour une action. Ce genre de détails nous
rappelle sans cesse ce qui a mené à l’explosion de la voiture dans laquelle se
trouvait Aaron et à la fusillade où Jackson a été blessé.
Tout le monde marche sur des œufs et vérifie les éléments plutôt deux fois
qu’une.
Deux autres informations semblaient douteuses, mais tout a été placé sous
contrôle avant qu’il arrive un drame.
— Je ne sais pas ce qui se passe mais, en attendant qu’on trouve, je veux que
tout le monde soit au top. Ne sous-estimez aucune information et, si vous devez
la vérifier dix fois, faites-le. Je ne veux pas avoir un mort sur les bras, compris ?
Tout le monde hoche la tête et repart se mettre au travail.
— Lee, tu peux rester une minute ?
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Je voudrais qu’on discute d’un point et être sûr qu’on est d’accord.
— OK, dis-je en me demandant où il veut en venir.
— On voudrait reprendre Aaron ici. Ses médecins pensent qu’il a besoin
d’effectuer des tâches plus substantielles, mais comme j’imagine que ça pourrait
être un peu gênant pour vous deux…
— J’ai compris…
Ce sont ses amis, son travail. Aaron mérite de les retrouver. Je ne devrais pas
être déçue, mais j’aime travailler ici.
— Non, Sparkle… tu n’y es pas.
— Il mérite de reprendre sa place, et je peux trouver du travail ailleurs.
— Mais bordel, femme ! s’écrie-t-il en me prenant par les épaules et en me
secouant gentiment. Est-ce que vous êtes toutes aussi bornées ?
— Ce n’est pas à moi que tu parles de cette façon ? je m’enquiers, feignant
l’indignation.
Malgré ma plaisanterie, j’ai senti un changement dans son attitude, ces
dernières semaines. Il n’est plus tout à fait lui-même, se montre assez irritable,
mais je ne m’en suis pas trop préoccupée parce que j’étais obnubilée par mes
propres problèmes… Il a même parlé de prendre quelques jours pour aller
rencontrer des hauts fonctionnaires à Washington.
Alors qu’il me parle, ma vue se brouille soudain, et ma tête se met à tourner.
Je vacille.
— Lee ?
J’essaye de me retenir à la table, mais mes jambes me lâchent et je
m’effondre. Tout devient noir.
Quand je reprends connaissance, je suis dans une ambulance. J’ouvre
péniblement les yeux. Mark me tient la main.
— Mark ?
— On arrive bientôt à la clinique.
Il remet son téléphone dans sa poche.
— Tu sais, si tu voulais de l’attention, tu n’avais qu’à me le dire, plaisante-t-
il pour me rassurer.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Tu t’es évanouie. Pas longtemps, mais on a préféré te faire examiner.
L’ambulance se trouvait à trois rues ; ils sont arrivés très vite.
Un infirmier s’approche de moi pour prendre ma tension.
— J’ai besoin de quelques renseignements, annonce-t-il.
Il me pose alors les questions habituelles, me demande depuis combien de
temps j’ai ces étourdissements et, en voyant le résultat de ma glycémie, veut
savoir si je suis diabétique…
Une fois à l’hôpital, on me questionne et m’examine à nouveau, avant de
faire des prises de sang. J’ignore combien de fois j’ai été piquée.
— Pour en revenir au boulot, je crois que je peux te donner quelques jours
de congés. J’ai bien l’intention de faire payer à Jackson son absence ! me dit
Mark en croisant les pieds sur le rebord du lit et en se penchant en arrière dans le
fauteuil.
Je secoue la tête et ferme les yeux pour me reposer, mais il m’embête avec
son pied.
— Je ne plaisante pas. J’ai vraiment l’intention de prendre de longues
vacances. Et tu n’es pas à l’agonie, alors tu auras des congés payés.
— J’appelle Jackson tout de suite, si tu veux…, je marmonne, alors que la
tête me tourne à nouveau.
Le médecin entre à cet instant dans la pièce, tout sourires.
— Bonjour, monsieur et madame Gilcher. Je vous apporte les résultats des
prises de sang.
— Oh ! il n’est pas…
Mais Mark me coupe aussitôt :
— … À l’aise dans les hôpitaux. Ma femme a peur que je termine dans un lit
à côté d’elle.
Il a complètement perdu la tête ! Je le regarde en fronçant les sourcils, en
attendant qu’il retire ses paroles, mais il me prend la main en souriant.
— Oh ! je t’en prie…
— Elle est fatiguée, docteur, dit-il en m’embrassant la main.
Je la retire brusquement et le tape sur les doigts. Imbécile !
— Votre glycémie est faible, mais les résultats indiquent aussi que vous êtes
enceinte.
Je tombe des nues. Mon cœur s’emballe brusquement.
— Non, c’est impossible.
— Félicitations, lance-t-elle en souriant à Mark.
Il éclate de rire et me donne une accolade maladroite qui me tire de ma
transe.
— Tu vois, je suis un super-héros ! Je te l’avais dit, on fait des étincelles,
tous les deux !
— Docteur, s’il vous plaît, vous pouvez vérifier ? Ce n’est pas possible pour
moi de tomber enceinte, dis-je, affolée, alors que les ordinateurs indiquent que
ma tension a grimpé d’un cran.
Elle s’avance de l’autre côté du lit, pose la main sur mon bras et déclare :
— Bon, pour commencer, vous allez vous détendre.
— Lee, renchérit Mark, ça va aller.
— Non, ça ne va pas ! Je ne peux pas être enceinte. Tu ne comprends pas ?
J’ai dû en passer par cinq séries de traitement de fertilisation in vitro pour avoir
Aarabelle et j’ai perdu trois bébés à cause de mon syndrome des ovaires
polykystiques. Je t’assure, c’est impossible !
Ma gorge devient sèche, je suis à deux doigts de la crise d’angoisse.
Le médecin pose la main sur mon épaule.
— Inspirez profondément, madame Gilcher. Je vais vérifier, mais votre taux
d’hormone HCG indique que vous êtes enceinte. Je peux demander à un
gynécologue de venir vous examiner, si vous le souhaitez. Reposez-vous
maintenant. Tout va bien se passer.
Je hoche la tête en essayant de suivre ses indications. Je pose les mains sur
mon ventre et me mets à pleurer. Je croise le regard de Mark, il a l’air
désemparé.
— Sérieusement, est-ce que ça va ?
— Non. Je veux dire… Si je suis enceinte…
J’essaye de penser à tout ce que ça implique. Si Liam et moi avons un
enfant… Deux hommes… Deux bébés… Et un cœur brisé.
— Je suis très heureux à l’idée que nous allons avoir une petite Starlight, me
dit-il pour détendre l’atmosphère.
Mais je ne souris plus.
— Tu sais qu’on n’est pas mariés et que ce n’est pas ton bébé, n’est-ce pas ?
Il me sourit tendrement.
— Je pense que tu as besoin d’être heureuse et de rire. Tu as eu tellement de
mal à tomber enceinte, et voilà que maintenant tu l’es, sans même faire d’efforts.
Je sais bien que ce n’est pas le meilleur moment, loin de là, mais peut-être que
c’est ton moment. Liam est aussi mon ami, tu sais. Ça va être dur pour lui, mais
il faut faire au mieux, pour que tout le monde puisse avancer.
Il me prend de nouveau la main, et son visage plein de compassion devient
grave.
— Je déconne peut-être beaucoup, mais je m’inquiète pour vous tous : toi
qui tombes dans les vapes, Liam en mission, Aaron qui va mal. Il n’allait déjà
pas bien avant de partir pour l’Afghanistan, et Jackson et moi n’avons pas réussi
à l’aider.
— C’est-à-dire ?
— Il n’était plus tout à fait lui-même. On a mis ça sur le dos de vos soucis à
la maison. Il ne nous parlait pas beaucoup.
Aaron a toujours été réservé. Il vivait beaucoup dans son monde à cause de
la marine mais, même avant ça, il n’avait jamais été extrêmement sociable. Avec
moi, c’était différent. On connaissait tous les deux les points sensibles et les
fragilités de l’autre.
— Après la mission où Brian, Fernando et Devon sont morts, on allait tous
très mal. Je suis… Enfin tu sais bien… comme je suis, dit-il en souriant et en
baissant les yeux. Jackson avait Maddy, à l’époque, et je sais que c’était très
douloureux pour lui, mais Aaron était juste silencieux. J’ai supposé que c’était sa
façon à lui d’encaisser. En fait, je crois qu’on a échoué à se soutenir les uns les
autres.
Tandis qu’il se confie à moi, je me souviens de cette période. Cette mission
les a détruits et liés à jamais, tous les trois. C’est après cela qu’ils ont décidé de
quitter la marine, mais Aaron a quand même terminé son service. Il a suivi une
thérapie et n’en a plus jamais parlé. J’ai voulu croire qu’il gérait la situation.
— Je pense que je suis également à blâmer. Tomber enceinte était devenu ma
seule préoccupation, parce que je me disais que, s’il mourait, il me resterait
quelque chose de lui…
— Pardonne-toi, Lee. Nous faisons tous des choix, et certains ne sont pas les
meilleurs. Personne n’est parfait. Aaron a pris des décisions foireuses, lui aussi,
mais tu n’as pas à affronter ses démons pour lui, c’est à lui seul de le faire.
Je me masse le ventre en respirant à fond.
— Je ne sais même pas si je pourrai mener cette grossesse à terme. Tu dois
me promettre que tu ne diras rien.
La peur commence à s’emparer de moi. Si, par miracle, je suis vraiment
enceinte, il n’y a aucune garantie pour que je puisse arriver à terme.
— Je serai muet comme une tombe, promet-il d’un ton solennel en levant la
main droite.
— Je suis sérieuse, Mark, je n’ai pas parlé à Liam depuis plusieurs jours et,
encore une fois, je ne pense pas que ce soit possible.
Je me mets à trembler.
— Hé, détends-toi, on verra ce que dit le médecin et on avisera, dit-il en
passant le bras autour de mon épaule.
J’essaye de rester calme et j’attends que le gynécologue vienne m’examiner.
Je me demande comment Liam se sentirait, s’il savait que je suis enceinte. Nous
n’avons jamais utilisé de préservatif, puisque je ne pensais pas qu’il y avait un
risque.
Mark a l’air décidé à rester près de moi et à m’embêter. Nous parlons alors
de l’enquête qu’il mène et des fichiers douteux qu’il a trouvés. Il m’explique
qu’il va sûrement s’absenter un peu plus souvent, pour aller vérifier certaines
choses.
— Charlie et moi travaillons ensemble sur certaines pistes.
— Madame Gilcher, bonjour, je suis le Dr Wynn.
Mark se lève et lui serre la main.
— Je vais appeler le bureau et leur dire que tu es vivante, m’annonce-t-il
avec un clin d’œil.
— Voulez-vous attendre votre mari ? demande le médecin, perplexe, en le
voyant partir.
Je secoue la tête.
— Non, c’est juste un ami.
— D’accord. J’ai bien regardé vos résultats, et vous êtes effectivement
enceinte.
Je vais avoir un bébé, avec Liam… Mon cœur se remet à battre à toute
vitesse alors que je prends conscience…
— J’ai des antécédents compliqués…
J’essaye de maîtriser mon émotion. Ce qui m’effraye, c’est que j’ai perdu
beaucoup plus d’enfants que je n’en ai fait naître. Je connais la douleur qui
m’attend, si je suis trop impatiente ou si j’espère trop.
J’explique au médecin mes problèmes de fertilité et mes fausses couches. Il
m’écoute patiemment. Je lui indique enfin que le père de l’enfant est en mission
et que j’ai besoin d’être sûre que tout est normal. La grande question reste de
savoir comment je suis tombée enceinte, étant donné l’irrégularité de mes cycles.
Cela peut faire plusieurs semaines, comme plusieurs mois…
— On va procéder à une échographie pour déterminer où vous en êtes.
Ensuite, je vous laisserai voir avec votre médecin. Ça vous va ?
Je soupire profondément.
— Allons-y.
18

Liam

— Je dis juste que tu es complètement sur les nerfs, mec, me répète Quinn,
alors que nous déchargeons l’équipement.
Je n’ai pas parlé à Lee depuis deux semaines, deux semaines interminables,
durant lesquelles j’ai eu le temps de m’inquiéter et de péter les plombs,
exactement ce que je m’étais promis de ne pas faire.
Notre simple mission d’aller-retour a bien sûr été reportée une fois qu’on a
mis les pieds sur le terrain. Je suis fatigué, irritable, et j’ai besoin de la voir.
— Au moins, moi, je n’appelle pas pour tomber sur un répondeur !
Il ne devrait pas m’emmerder, étant donné qu’il a appelé Ashton au moins
cinq fois et qu’elle a refusé de lui parler. Mais cet imbécile continue.
— Elle va revenir.
— Quoi qu’il en soit, je préfère être sur les nerfs qu’être une petite chatte
incapable de garder sa meuf.
— Hé ! les petites chattes, moi, je les mange ! dit-il en mordant dans le vide.
Nous reprenons notre déchargement en riant mais, pour ma part, le cœur n’y
est pas. J’ai encore un tas de choses à régler avant de pouvoir appeler chez elle.
Après trois heures de travail bête et méchant, de débriefing avec le
commandant, je retourne enfin dans mes quartiers.
Heureusement, j’ai ma propre chambre, en tant que chef d’équipe, et pas de
colocataire à gérer. Je n’ai qu’une envie : me vautrer sur le lit et dormir pendant
des jours, mais une réunion nous attend demain pour qu’on organise la prochaine
mission, et je dois me préparer. Avant ça, j’attrape mon téléphone et je prie pour
que le réseau ne me lâche pas, cette fois-ci.
— Liam ?
Elle décroche d’une voix ensommeillée et, rien qu’à l’entendre, je donnerais
n’importe quoi pour pouvoir la toucher.
— Salut, mon cœur.
— Hello, est-ce que ça va ?
Elle semble déboussolée. Je regarde le réveil. Il est 3 heures du matin en
Virginie.
— Pardon de t’avoir réveillée. Je viens de rentrer dans ma chambre, et tu me
manquais.
Elle gémit doucement, et je l’imagine s’étirer dans son lit.
— Tu me manques aussi. Bon, je suis réveillée maintenant…
— Retourne te coucher.
— Liam Dempsey, tais-toi et parle-moi !
— Euh, c’est légèrement contradictoire, non ?
Je souris et m’allonge sur le dos. Si je ferme les yeux, je peux croire qu’elle
est avec moi. Un silence électrique s’installe entre nous, alors que je m’imagine
la tenir dans mes bras.
— Tout va bien ? me demande-t-elle de sa voix douce.
— Maintenant, oui.
J’ai eu les informations au compte-gouttes, pendant cette mission. Et, dans
les semaines à venir, notre équipe sera souvent appelée à suivre les mouvements
armés en Afrique. Nous sommes les mieux préparés pour la région, et la
deuxième équipe a été envoyée sur une autre zone de conflit. Mais je ne veux
pas y penser.
— Pendant combien de temps on pourra être en contact ?
J’entends à sa voix qu’elle est préoccupée.
— Pas pour longtemps. Ce déploiement est en train de me tuer, Lee ! Je me
sens débordé. Chaque fois que je mets quelque chose en place, autre chose foire.
Je soûle tout le monde. Je te jure, s’il y a encore quelque chose qui tourne mal, je
vais péter les plombs !
— Tu as l’air épuisé.
Elle-même paraît assez lasse.
— Qu’est-ce qui ne va pas, Lee ?
Le long silence qui suit ma question n’est pas pour me rassurer. Je l’entends
soupirer et j’ai un pic d’adrénaline tout d’un coup.
— Natalie…, dis-je en me redressant d’un bond.
— Rien. Je vais bien.
— Encore ce mot ? Parle-moi, mon cœur.
Je m’efforce de calmer ma voix, parce qu’elle n’a pas à supporter mes
variations d’humeur.
Elle laisse échapper un profond soupir.
— Tu me manques, c’est tout. Aaron a déménagé cette semaine, et il y a pas
mal de travail au bureau.
Le seul fait de savoir qu’il a quitté la maison me fait du bien. Je n’aurais
jamais forcé les choses, mais ça m’aide à me détendre un peu. L’idée qu’ils
vivent sous le même toit m’angoissait.
— Comment il va ?
Notre amitié ne sera plus jamais la même. Je ne pourrai plus jamais le
regarder en face en sachant qu’il a été marié avec elle, et il ne m’appellera plus
pour venir boire une bière à n’importe quel moment. Aucun espoir que nous
puissions recréer le lien que nous avions. Si c’était lui qu’elle avait choisi,
jamais je n’aurais pu retourner les voir. Une telle chose me tuerait. Mais Aaron
est lié à Aarabelle. Quoi qu’il arrive, elle est sa fille, et même si je l’aime comme
ma propre enfant je ne suis pas son père.
La perte de son amitié me pèse, malgré tout.
— Il va bien. Enfin, j’espère. Il se réadapte doucement, Mark l’aide
beaucoup. Est-ce que c’est étrange de parler de ça ?
— Ce n’est pas agréable, mais il fait partie de nos vies.
— C’est vrai.
— J’ai pensé à Krissy, aujourd’hui.
Pour la première fois depuis longtemps, je lui parle de ma sœur.
— Oh… Ça fait une éternité que tu ne l’as pas évoquée.
Je me sens mal de ne pas le faire plus souvent. Krissy était ma petite sœur, et
je l’adorais. Quand on était enfants, elle était aussi ma meilleure amie. Plus tard,
je l’ai protégée contre les cons qui lui tournaient autour. Ce qui, dans la mesure
où nous sommes nés à dix mois d’écart, signifie que j’ai dû casser la gueule à
pas mal de mes potes.
— J’aimerais qu’elle puisse me voir maintenant, en train de changer des
couches.
Natalie se met à rire. J’aime tellement l’entendre ! Je la revois avec ses yeux
brillants et son sourire.
— Tu ne changes pas les couches, tu les massacres ! Mais tu auras tout le
temps d’apprendre.
— Rien à foutre. C’est toi qui t’en occupes.
Mes yeux se ferment tout seuls, et j’ai l’impression que je vais tomber dans
les pommes.
— On verra bien…
— J’ai horreur de t’interrompre, Lee, mais on vient juste de rentrer, et je suis
épuisé. Est-ce qu’on pourra parler plus tard ? Je suis mort et j’ai une autre
journée pourrie demain. J’espère juste que tout le monde sera au point, parce que
je risque de frapper quelqu’un.
— Bien sûr, repose-toi. Je t’aime.
Sa voix me berce, et je ferme les yeux.
— J’ai vraiment besoin d’une sieste. Je t’aime aussi. Je t’appelle bientôt.
Elle me dit au revoir, et je m’endors avant même qu’elle ait raccroché.
19

Natalie

— Tu ne le lui as pas encore dit ? me demande Rea en prenant un nacho,


alors que nous sirotons un cocktail à la terrasse du Plaza Azteca.
— Non, je ne veux pas l’inquiéter et, si je fais une fausse couche, je ne veux
pas avoir à lui en parler. C’est plus simple comme ça.
Je sais depuis un mois que je suis enceinte et, chaque fois que je parle à
Liam, il semble plus stressé que jamais. Pour ma part, je suis terrifiée lorsque je
vais aux toilettes, comme si j’étais certaine que ça allait arriver et que je ne
faisais qu’attendre ce moment.
— Liam a le droit de savoir, dit-elle en prenant à deux mains son verre de
margarita, grand comme un bocal.
— J’ai l’intention de le lui dire, mais pas maintenant. Si je perds le bébé, il
sera anéanti, tout en étant encore en mission. Si ça le rend dingue et qu’il est
blessé, je fais quoi ?
Elle sait que j’ai raison. Il est stressé, nerveux, et on va bientôt le renvoyer
sur le terrain. Alors, pour l’instant, je préfère garder la nouvelle pour moi, afin
qu’il reste concentré sur son travail.
Elle hoche la tête.
— Tu as raison, Natalie. Il y a tellement de choses que je ne dis pas non plus
à Mason, quand il est en mission.
— Comme quoi ?
— Eh bien, je ne lui dis pas quand la chaudière retombe en panne. Ça
l’énerverait d’entendre qu’il n’a pas réussi à la réparer une fois de plus… Et
puis, je devrais flatter son ego en lui assurant qu’il est extraordinaire. Nan, mais
vraiment, je mériterais d’aller m’acheter des Jimmy Choo pour me
récompenser !
— Je ne sais vraiment pas comment ton mec se débrouille avec toi !
— Oh ! il est pire que moi ! Il dépense plus pour ses objets de collection
sportifs que moi en chaussures et en sacs à main. Et on n’a pas d’enfants.
Son regard s’éteint quand elle dit cela. Je sais qu’ils ont essayé pendant
longtemps d’en avoir, avant de se résigner et de se dire que, si ça devait arriver,
ça arriverait. J’admire leur choix de faire passer leur mariage avant tout, mais je
ne pourrais pas imaginer ma vie sans Aarabelle.
Je pose les mains sur mon ventre en pensant au bébé à l’intérieur. Si je le
perds, je serai à nouveau dévastée. Je connais cette douleur, physiquement et
émotionnellement. La peur de ne pas être suffisamment femme, suffisamment
forte pour donner la vie, s’infiltre en moi, et ma gorge se serre.
— Lee ? me dit Rea d’une voix inquiète.
— Je ne peux pas perdre ce bébé…
Je lutte contre les larmes.
— Quoi qu’il arrive, je serai là, je te tiendrai la main, je te serrerai dans mes
bras, et on se prendra une belle cuite, s’il le faut. Mais je pense que ce bébé est
un miracle.
Elle lève son verre en souriant.
— À Dreambaby !
— Dreambaby ?
— Oui. C’est bien Dreamboat qu’on appelle Liam ? Alors il aura des
Dreambabies…
— Oh ! mon Dieu !
Nous partons toutes les deux d’un grand rire hystérique.
Puis nous discutons de mon rendez-vous avec le médecin. D’après
l’échographie, je suis enceinte de six semaines. Le bébé a été conçu pendant
notre séjour en Caroline du Sud. J’ai décidé de prévenir Liam quand j’aurai
passé la période d’instabilité des douze semaines. J’ai perdu deux bébés pendant
le premier trimestre de grossesse, et un autre à quatorze semaines. Je ne peux pas
me permettre de le distraire ou de l’inquiéter.
Soudain, Reanell devient plus grave.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Comment tu t’en sors, avec Aaron et Aarabelle ?
Je soupire.
— C’est dur de la partager de cette façon, mais c’est comme ça. Il fait de
gros efforts, et on s’en sort assez bien, je crois. Il voit un psy et il aime passer du
temps avec Aara.
En ce moment, il la voit un peu pendant la journée, il sort avec elle en
promenade ou au parc. Il ne la garde jamais pendant la nuit. Il est trop fatigué et
pas encore prêt, avec ses cauchemars. Mais je suis fière qu’il soit conscient de
son traumatisme et qu’il travaille dessus. C’est lui qui a préféré ne pas prendre
Aarabelle la nuit, je n’ai pas eu à me battre avec lui pour ça. Nos vies s’apaisent
peu à peu.
— Comment tu penses qu’il va prendre la nouvelle ?
— Mal, je suppose. Mais il sait que je veux avancer. J’ai rempli une
demande de divorce, et il l’a signée.
— Waouh, c’est surprenant !
— Oui, ça m’a surprise aussi, mais j’étais contente qu’il ne se braque pas.
Nous avons pleuré quand je lui ai tendu le papier. Ça été un moment
difficile, car cela signifiait que nous admettions que notre mariage avait échoué
et que c’était nous qui avions choisi d’y mettre un terme.
— Il a dit qu’il m’aimait et qu’il voulait seulement notre bonheur.
Rea hoche la tête et regarde ailleurs.
— Tu ne penses pas que ce soit vrai ?
— Je pense que vous faites tous les deux de votre mieux et j’essaye
d’imaginer comment je ferais, à votre place. Je crois que votre divorce était
inévitable et, comme il est suivi par un thérapeute, il acceptera peut-être mieux la
venue du bébé…
Puisque ce sont nos problèmes de fertilité qui ont commencé à miner notre
couple, je doute qu’il accueille la nouvelle avec joie. Je ne sais d’ailleurs pas
comment la lui annoncer. Mark et Reanell sont les seuls au courant. Je dois à
Liam de le lui apprendre avant tous les autres. Bien sûr, j’ai toujours voulu avoir
plusieurs enfants, seulement, je ne pensais pas que cela soit possible. Et
maintenant, je porte son bébé.
— Tu crois que Liam sera heureux, Rea ?
La question me brûle les lèvres depuis un moment déjà.
— Vous avez déjà abordé la question de fonder une famille ?
— Non, pas vraiment. Enfin, il aime tellement Aarabelle… Je ne pense pas
qu’il sera en colère, mais…
Je m’interromps en y réfléchissant. C’est une angoisse qui plane au-dessus
de moi. J’ai peur qu’il imagine que je lui ai tendu un piège. Je sais pourtant qu’il
m’aime, que je ne suis pas qu’une passade dans sa vie. Il me parle déjà de
mariage et de vie à deux.
Reanell me prend la main.
— Votre amour est vrai et sincère. Liam est patient, bon, loyal et, surtout, il
t’adore. Il t’a choisie malgré son amitié pour Aaron qui dure depuis des années
et il aime Aarabelle. Peu d’hommes, dans son cas, auraient fait tout ce qu’il a
fait. Vous deux, c’est pour la vie.
— Il m’a montré la différence entre un amour confortable et un amour qui
bouleverse la vie. J’aimais vraiment Aaron, mais c’était devenu une habitude.
On est sortis ensemble, on s’est mariés ; faire des enfants était l’étape suivante.
Quand j’ai compris que c’était impossible, j’ai pensé que notre couple n’avait
pas de sens. Tu comprends ?
— Bien sûr…, dit-elle en essuyant une larme.
Je m’en veux. Elle parle toujours de sacs et de chaussures, mais, au fond, je
sais combien elle aurait aimé avoir des enfants.
— Je te demande pardon, Rea.
— Je ne voulais pas endurer tout ça après t’avoir vue le faire. Ma foi
disparaissait un peu plus chaque fois que tu m’appelais pour me dire que ça
n’avait pas marché ou que tu avais perdu le bébé. Tu es tellement plus forte que
moi…
Je fais le tour de la table et viens m’asseoir près d’elle pour la prendre dans
mes bras. Notre amitié a connu des tas d’épreuves de ce genre, mais nous les
affrontons. Les épouses de militaires ne sont pas fortes par nature, elles se
forgent une armure et s’aguerrissent, parce qu’elles n’ont pas le choix. Je sais
qu’il existe un véritable risque que Liam me revienne dans une boîte, mais je
l’aime malgré cela.
Reanell me caresse le bras. Ce n’est pas souvent qu’elle fond en larmes.
— Tu n’imagines pas à quel point tu es forte, toi aussi ! dis-je en
l’embrassant sur le front.
Et nous pleurons ensemble.
Deux semaines s’écoulent sans nouvelles de Liam.
Je hais les déploiements !
Je regarde la plage et les couples qui marchent au bord de l’eau. Aarabelle
joue sur le sable, et j’ai envie de crier. Je continue de faire des cauchemars. Je
me suis réveillée la nuit dernière et j’ai marché en pleurant jusqu’à la porte
d’entrée. J’étais persuadée qu’il y avait quelqu’un, qu’on venait m’annoncer sa
mort… Jusqu’à ce que je l’ouvre sur un perron vide.
— Bonjour, fait la voix d’Aaron derrière nous.
— Salut.
Depuis quelques semaines, il redevient peu à peu lui-même, c’est-à-dire
l’homme que j’ai aimé. Nous n’avons parlé de rien en particulier, mais il dit qu’il
comprend mon besoin d’aller de l’avant.
— Comment ça va ? demande-t-il, alors qu’Aara se lève pour courir vers lui.
— Papa !
Elle l’entoure de ses petits bras, et il l’embrasse.
— Elle a…
Je ne vais pas au bout de ma phrase, mais je vois qu’il lui sourit de tout son
cœur. Cela me remplit de joie de constater qu’il s’occupe si bien d’elle. Elle aura
la chance d’avoir deux hommes pour l’aimer…
— Oui, elle l’a dit ! Pas vrai, ma belle ?
Il la soulève dans ses bras, et elle éclate de rire.
Malgré tout ce que nous avons souffert, Aara continue de nous réunir et de
nous guérir.
— J’ai essayé de lui faire dire « maman » aussi, mais je suis contente qu’elle
ait dit « papa » avec toi.
— Moi aussi. Alors, comment tu vas ?
— Je fais aller, et toi ?
Il lève la main vers moi, puis se ravise.
— Ça va.
— Je suis contente.
Je le dis sincèrement, je ne lui veux que du bien. Il a assez souffert comme
ça, et je sais l’homme qu’il était : drôle, aimant, joyeux. J’aimerais tant qu’il se
retrouve !
— Est-ce que tu accepterais qu’on dîne ensemble, cette semaine ? Il y a des
choses dont je voudrais te parler. Je te le dois.
Je repense à notre précédent dîner en tête à tête et j’hésite.
— Il y a un problème ?
— Non, je veux seulement qu’on évoque la vie qui nous attend.
— OK, je vais téléphoner à la baby-sitter, alors.
— Super.
Nous parlons ensuite du travail. Il accompagne Mark dans ses déplacements
pour éclaircir les problèmes que rencontrent en ce moment les Forces spéciales
de Cole. Ils se sont attelés sans relâche à analyser toutes les pistes qui ont pu
mener à son départ. Jackson rentre ce week-end et veut organiser une réunion du
personnel. Il est difficile de croire que quelqu’un cherche à faire couler son
entreprise, mais c’est le plus probable. Cela dit, Mark a l’air de plus en plus
heureux de travailler avec Charlie à Washington.
Puis Aaron me parle de son emménagement et de ses nouveaux repères. Sa
thérapie semble lui faire du bien. Les psychologues l’ont encouragé à parler de
ce qu’il a vécu.
— Revoir Charlie cette semaine m’a aidé, je crois.
— Ah, c’est vrai ?
— Elle a comblé certains de mes trous de mémoire et m’a raconté comment
ils m’ont finalement retrouvé.
Nous rassemblons les affaires d’Aarabelle et marchons vers la maison. Le
soir tombe. Je me rends compte que nous avons passé l’après-midi à discuter et à
rire comme deux vieux amis. Il n’y avait rien d’étrange ou d’inconfortable. Nous
avons seulement passé une belle journée avec notre fille.
— Alors, comment s’est passé ton sauvetage ?
J’ai vraiment envie de le savoir.
Tandis que nous arrivons sur la terrasse, je le sens redevenir nerveux ; c’est
encore difficile pour lui d’en parler. Je lui caresse le bras pour le calmer.
— Tu n’es pas obligé, si c’est trop dur.
— Non, ça va.
— Est-ce que tu veux rester dîner ici ? J’ai du poulet dans la mijoteuse.
— Tu es certaine que ça ne t’ennuie pas, Lee ? Je ne dis pas que je n’en ai
pas envie, mais seulement si tu es sûre. Est-ce qu’on peut vraiment être amis à ce
point ? Tu l’as choisi, lui.
— Aaron, je n’essayais pas de…
— Je sais. Tu m’as demandé de partir. Et tu as demandé le divorce… Mais
que dirait Liam, ou Brittany ?
— Ah, tu es de nouveau avec elle ? Même après toutes les insultes que vous
vous êtes envoyées à la figure ?
— Ça te déplaît ? Tu préférerais que je ne la voie plus ?
Je secoue la tête.
— Non. Si tu étais prêt à renoncer à notre mariage pour elle, j’imagine
qu’elle comptait suffisamment.
Je pensais que nous avions avancé sur la question… Apparemment, non. Ou
bien, il joue avec moi.
— Je ne l’aurais jamais fait.
— Tu n’en sais rien.
— Si, je le sais, dit-il en soulevant Aarabelle dans ses bras. Mais je ne veux
pas me disputer avec toi, je suis venu pour parler.
Mon téléphone sonne à cet instant. C’est Liam.
— Je dois répondre, Aaron.
— Liam ?
— Salut, Lee.
Il semble épuisé et inquiet.
— J’ai juste une minute, poursuit-il, mais j’avais besoin d’entendre ta voix.
— Qu’est-ce qui ne va pas ?
La peur m’envahit instantanément. Ce n’est pas l’homme que je connais. Il
souffle, et j’entends un bruit d’effondrement derrière lui.
— Tout. Le déploiement va être long, et je ne me suis jamais senti dans un
tel état. Je suis le gars qui compte les jours, Lee, putain ! Ce n’est pas moi, ça. Je
ne fais pas dans le mélodrame, tu sais. Mais, depuis que je suis parti, je pense à
toi tout le temps et je m’inquiète pour toi. Je n’aime plus ça, j’en ai même
horreur. Quand on n’est pas sur le terrain, les mecs ne font que s’amuser et
dépenser leur fric. Moi, je m’emmerde. Tu ne peux pas imaginer comme j’ai
envie de rentrer à la maison…
— Lee, tu me donnes les clés ? me demande Aaron en parlant assez fort pour
que Liam l’entende.
Je les lui tends en le fusillant du regard. Quel connard !
— Aaron est là ? lâche Liam après un bref moment de silence tendu.
— Oui, il est venu voir Aarabelle.
— Mais il a besoin des clés ?
— N’invente pas une dispute juste parce que tu veux en avoir une. Ne
t’inquiète pas. Notre demande de divorce est en cours de traitement, mais Aaron
va faire partie de nos vies. Je comprends que tu sois énervé de ne pas être ici,
mais il ne se passe rien dans ton dos.
— Je deviens fou, Lee ! Je ne supporte pas de savoir qu’il est avec toi, alors
que je suis ici. Je me demande s’il essaye encore de te persuader que ce serait
plus facile avec lui.
J’aimerais pouvoir effacer ses craintes, mais je serais dans le même état que
lui, si nos places étaient inversées. Il est loin, alors que mon mari, que j’ai aimé
plus de la moitié de ma vie, se trouve avec moi. Et il a promis qu’il
n’abandonnerait pas.
— Écoute-moi bien, dis-je en m’éloignant vers la plage, je suis à toi. Mon
cœur, mon corps et mon âme sont à toi et à personne d’autre. Fais-moi
confiance, je t’aime, et tu ne te débarrasseras pas de moi si facilement.
— Dès que je rentre, je t’épouse, Natalie. Je te montrerai à quel point tu
comptes pour moi. Je te donnerai tout ce que tu désires. Attends-moi.
— Tu me donnes déjà tout, mon amour. Mais reviens vite.
Il raccroche. Je ferme les yeux et me masse doucement le ventre.
Tu m’as donné plus que tu ne l’imagines…
20

— Vous en êtes à seize semaines, me dit le Dr Contreras en me prenant la


main pour me rassurer.
Elle me suit depuis ma première fausse couche et sait mieux que personne
combien je suis terrorisée. Chaque semaine renforce un peu plus l’espoir que je
puisse arriver à terme.
— Le risque demeure, mais vous avez toutes les chances de votre côté, pour
l’instant.
— Je m’attends à un échec d’une minute à l’autre.
— Ne vivez pas comme ça. Tout va bien. Ayez confiance, Natalie.
Elle a raison. Je ne peux pas me permettre d’être stressée, ce serait mauvais
pour le bébé.
— Vous pouvez m’expliquer comment c’est arrivé ? J’ai essayé pendant des
années et voilà que, sans le vouloir, je tombe enceinte !
— Parfois, après une première grossesse, le corps se remet en marche. Il
connaît la manœuvre, en quelque sorte, pour l’avoir déjà effectuée. Vos cycles
ont repris et, même s’ils sont irréguliers parce que le SOPK n’a pas disparu, vous
étiez en période d’ovulation quand c’est arrivé. Et c’est bon signe.
Elle se rassoit pour noter quelque chose dans mon dossier, puis relève la tête
en souriant.
— Je veux vous revoir dans quatre semaines.
— Est-ce que ce sera comme pour Aarabelle ?
J’étais considérée comme une grossesse à risques et suivie de près. J’avais
l’impression de devoir m’enrouler dans du papier bulle.
— Quasiment, oui. Je ne veux pas que vous fassiez quoi que ce soit de
fatigant et, si vous pouvez garder les jambes surélevées, faites-le. J’ai conscience
que c’est difficile avec une petite fille de seize mois, mais essayez de rester
tranquille. Le papa est là pour vous aider ?
Je secoue la tête.
— Aaron s’occupe d’Aarabelle, mais il n’est pas au courant. Et Liam est en
mission, je ne peux pas le lui dire maintenant.
Elle rit.
— Bon, ce sera un drôle de retour à la maison pour lui, alors…
— Certainement, oui. Intéressant, disons.
Elle se lève pour me raccompagner et me serre la main.
— Je suis sûre que vous trouverez une solution. Au prochain rendez-vous,
nous ferons une échographie. Restez positive, Natalie !
— Je suis tellement stressée, en ce moment, entre Aaron et Liam, que je ne
sais pas ce que je dois faire. J’ai peur que cela affecte le bébé.
Aaron et moi sommes en bons termes, mais je suis persuadée que cela
pourrait changer très vite. Nous avons trouvé un certain rythme mais, dès que
Liam rentrera — et il rentrera bien assez tôt —, il faudra se réadapter de
nouveau. Aaron aura sans doute plus encore l’impression d’avoir été trahi par
Liam, qui a réussi à me faire un enfant très vite, alors que lui n’y arrivait pas…
— Je sais que c’est une période compliquée. Mais je veux que vous preniez
soin de vous, pour une fois. Vraiment, Natalie… Vous pouvez faire ça ?
— Oui, ce bébé est un miracle, quoi qu’il arrive. Et je suis heureuse.
Elle me sourit.
— Bon, rendez-vous dans quelques semaines alors. Au revoir.
Je quitte le cabinet, pleine d’espoir et d’excitation. Liam a réussi à faire
naître un miracle à l’intérieur de moi. J’ignore quelle sera sa réaction, mais je ne
peux m’empêcher d’accueillir la joie qui m’envahit.
Je vais avoir un deuxième enfant !

* * *

Quand j’arrive au bureau, je suis encore sur mon petit nuage. J’étais si sûre
de ne pas pouvoir garder le bébé que je ne m’étais pas autorisée à réfléchir aux
conséquences. Il me faudra le dire à Aaron avec délicatesse, mais surtout pas
avant que Liam le sache. J’espère que ça ne se verra pas trop tôt.
— Allô Lee, ici la Terre !
Jackson vient vers moi en riant.
— Ah, salut. Désolée.
Je rougis en comprenant que je rêvais en plein milieu du hall.
— Comment vas-tu ?
— Bien. Je vais bien.
Il sourit d’un air entendu, et je me demande si Mark lui a dit quelque chose.
Je le tuerai, si c’est le cas !
— Dempsey va bien ?
— Oui, il va… plutôt bien… Enfin, tu sais comment c’est. On doit se parler
dans quelques jours.
Il hoche la tête. J’oublie parfois qu’il a connu ça, lui aussi, et que
l’indécrottable joueur de bière-pong est aujourd’hui chef d’entreprise. Il a puisé
dans toutes ses expériences, y compris les pires, pour en faire quelque chose qui
ait du sens.
— Et tu supportes son déploiement ?
Il n’y a pas de jugement dans sa voix. Il sait simplement que c’est dur pour
moi, même si je fais de mon mieux pour masquer mes peurs.
— Il y a des jours avec et des jours sans. Quand il est en Allemagne et qu’on
peut se parler, ça va. Mais ça fait un moment qu’on ne s’est pas appelés.
— Ça ne sera plus très long.
— Je sais. Encore trois mois… C’est le dernier le pire.
— Pour nous aussi, me répond Jackson en souriant.
— Mais tu n’es pas venu me voir juste pour me parler de ça, n’est-ce pas ?
Alors, qu’est-ce qu’il y a ?
Il me met au courant de leurs dernières découvertes dans l’enquête. Aaron
est parti en Afghanistan pour comprendre pourquoi les équipements sur place
étaient insuffisants. Après la fusillade que Jackson a essuyée, le problème
semblait avoir disparu, mais lorsqu’ils ont fouillé davantage ils se sont aperçus
que quelque chose ne tournait pas rond.
— Si tu as besoin de quoi que ce soit, tu sais que je suis là.
— Je me disais qu’avec tes contacts dans le journalisme tu pourrais avoir
accès à certaines infos, mais je ne veux pas que ça t’embête.
— Tant que je n’ai pas à voyager, je suis disponible. Je ne sais pas si j’ai les
contacts qu’il faut, mais je peux me renseigner.
— Super ! Merci, Lee.
Il se retourne alors et regarde autour de nous si quelqu’un arrive, comme s’il
avait autre chose à me dire, loin des oreilles indiscrètes.
— Un problème ?
— C’est que… Aaron sera plus souvent au bureau, à partir de maintenant. Je
sais que vous avez maintenant chacun votre vie et je ne cautionne pas ce qu’il a
fait, mais c’est toujours mon ami… Il m’a sauvé la vie plus d’une fois… Si tu
préfères travailler de chez toi, tu peux le faire sans problème. Je veux que les
choses soient confortables pour vous deux.
Aaron et moi avons des rapports cordiaux, certes, mais je ne suis pas
convaincue que travailler ensemble soit une bonne idée. Surtout depuis que je
suis enceinte. Mais il ne me doit plus rien, et il faut bien que je continue à gagner
ma vie.
— Tu me laisses quelques jours pour y réfléchir ?
— Bien sûr. Sache que je suis ton ami autant que le sien et que je pense à
Aarabelle et toi. Entendu, Lee ?
— Oui, ne t’inquiète pas. Au fait, ce mariage ?
Nous parlons un peu de leur voyage de noces, qui arrive à grands pas. Il est
tellement heureux ! Catherine n’est pas son premier amour, mais ils sont
vraiment faits l’un pour l’autre, et c’est beau de les voir ensemble.

* * *

Je m’ébouriffe les cheveux avant d’accepter l’appel vidéo de Liam. Cela fait
des semaines qu’on ne s’est pas parlé, et je veux lui faire regretter de ne pas être
là.
— Hello ! je m’exclame avec un grand sourire, dès que son visage apparaît
sur l’écran.
— Tu n’imagines pas à quel point tes yeux m’ont manqué, dit-il en souriant.
Je le regarde et je sens les larmes affluer. Ses cheveux et sa barbe ont poussé,
mais il est toujours beau à couper le souffle.
— Toi, tu m’as manqué tout entier.
— Tu es sublime. Comment tu vas ?
Il s’affale sur l’oreiller derrière lui.
— Je vais bien, mais je me languis de toi.
J’aimerais trouver des mots plus adéquats pour exprimer ce que je ressens
parce que dire qu’il me manque n’est pas suffisant. Je meurs d’envie de le voir
au point que ça en devient presque obsessionnel.
Il me sourit, attendri.
— Tu me manques aussi beaucoup, Lee. Où est Aarabelle ?
— Chez Aaron.
— Ah…
Son sourire s’efface légèrement, et il change de sujet.
— J’ai reçu un mail de Mark, l’autre jour.
La panique sourd en moi, mais j’essaye de ne rien laisser paraître.
— Oh ! et… ?
— Il voulait savoir comment ça allait, ici. Il m’a dit aussi qu’il te surveillait
et que tu allais bien.
— Il me surveille, moi ?
— Tu ne pensais quand même pas que j’allais te laisser, livrée à toi-même,
sans quelqu’un pour veiller sur toi, fait Liam en ricanant.
— Je pense surtout que tu oublies que j’ai de l’expérience dans la gestion
des déploiements, Dreamboat…
Nos petites taquineries me manquent. C’est l’une des choses qui me plaisent
le plus dans cette relation. Le sujet le plus sérieux peut virer à la blague d’une
minute à l’autre avec lui.
— Oui, mais pas moi, et je devais être sûr que mes femmes allaient bien.
Sa façon d’inclure Aarabelle me donne envie de me jeter à son cou. Il sera
un père extraordinaire pour notre bébé. Je me mords la lèvre en me demandant si
je dois lui en parler maintenant. Je décide de tâter le terrain d’abord.
— Comment s’est passé le dernier voyage ?
— Mieux vaut ne pas en parler. Je n’ai jamais été aussi pressé de rentrer aux
États-Unis.
Il souffle, et je sens son énervement.
— Les gars n’ont pas arrêté de faire des conneries. J’ai l’impression d’être
avec des gosses ! Je suis frustré comme jamais. Je te jure, je vais en égorger un
s’ils continuent comme ça ! J’ai vraiment cru que j’allais en ramener un dans une
housse, au retour…
Bon, peut-être pas pour cette fois, me dit ma petite voix intérieure.
— Je suis désolée.
J’ai tellement envie de le lui dire… Je préférerais que ce soit directement,
plutôt que par Skype ou au téléphone…
— Au fait, le divorce sera prononcé bientôt.
— Ça te convient ?
— Je suis prête à commencer ma nouvelle vie avec toi.
Il marque une pause, avant de me dire d’un ton presque solennel :
— Natalie, je vais te rendre heureuse. Aussi longtemps qu’on sera ensemble,
Aarabelle et toi serez ma raison de vivre. Elle n’est pas de moi, mais c’est tout
comme. Tu es la première femme que j’aime au point de vouloir construire
quelque chose avec elle. Jamais je n’irai voir ailleurs.
Mon cœur semble prêt à exploser, et je me retiens de pleurer.
— Tu n’imagines pas à quel point tu me rends heureuse !
— C’est tellement juste entre nous. Je ne dis pas que ce sera toujours facile,
mais je serai toujours auprès de toi… Même quand je suis loin, je t’emporte avec
moi.
Je continue de m’émerveiller. Cet homme m’a témoigné plus d’amour que je
ne l’aurais cru possible. Et, même quand il m’a repoussée, c’était encore pour
protéger cet amour.
— Je t’aime, Liam Dempsey.
— Prouve-le-moi, fait-il avec un clin d’œil suggestif.
— Oh ! et comment ? je demande en souriant, alors que ses yeux se mettent
à briller malicieusement.
— Je veux te voir, mon cœur.
Je secoue la tête.
— Je veux t’entendre et te regarder jouir grâce à ma voix. J’ai tellement
envie de toi, et c’est la seule possibilité qu’on a.
Je réfléchis une seconde. Si je veux essayer ce genre de choses avec lui, c’est
maintenant ou jamais. Bientôt, plus personne ne pourra ignorer que je suis
enceinte, et ce sera trop tard.
Je prends mon ordinateur portable et j’éteins la lumière, espérant qu’il ne
remarquera pas le ventre que j’ai déjà…
— Je n’ai jamais fait ça.
— Moi non plus, mon cœur, mais j’en ai très envie et je veux que ce soit
avec toi. Si je ne peux pas te toucher, je veux te voir et t’imaginer.
Il n’y a plus que la lumière du soleil couchant qui filtre par la fenêtre et
m’éclaire. J’essaye de me détendre et j’enlève mon haut. Je vois ses yeux
s’agrandir et je lis la faim dans son regard. Mon cœur se met à battre à toute
vitesse, alors qu’il se glisse dans son lit.
— Je ne vais pas être la seule à me mettre toute nue, n’est-ce pas ?
Il retire son T-shirt en souriant. Je me mords la lèvre devant ses muscles et je
me rappelle la sensation de sa peau sous mes doigts.
— Enlève ton soutien-gorge.
J’entends le désir dans sa voix grave et chaude.
Je m’apprête à dégrafer mon soutien-gorge, puis me ravise. À la place, je
porte la main à mon épaule et, tout doucement, l’une après l’autre, je fais glisser
les bretelles sur mes bras.
— Comme ça ?
— Tu es tellement belle…
Je défais ensuite l’attache dans mon dos, tout aussi lentement.
Quand mon soutien-gorge tombe et dévoile mes seins, Liam pousse un râle,
et je sens une douce chaleur envahir mon bas-ventre.
— Si j’étais là, je te toucherais. Mes mains seraient partout sur ton corps.
Est-ce que tu veux que je te touche, Natalie ?
— Oui.
C’est la chose la plus érotique que j’aie faite. Il est à des milliers de
kilomètres, et je me sens quand même sexy. Il gémit en me voyant repousser mes
cheveux derrière mes épaules et dégager ma poitrine.
— Montre-moi comment tu veux que je te touche, Lee. Où tu veux que je te
caresse ?
Mes doigts remontent de mon ventre à mes seins. Je ferme les yeux et
j’écoute sa voix, imaginant ses mains sur moi.
— Je prendrais tes seins dans ma bouche, l’un après l’autre, et j’exciterais
tes beaux tétons avec ma langue, susurre-t-il d’une voix grave.
— Liam…
— Ma bouche serait partout sur ton corps. Je t’embrasserais, te toucherais, te
lécherais… Je suis dur rien qu’à imaginer le goût de ta peau.
J’ouvre les yeux, j’ai besoin de le voir. Je me fous que ce soit à travers
l’écran d’un ordinateur. J’ai besoin de lui.
— Montre-moi.
Il se lève, retire son short et son boxer. Il ne bouge pas, et je peux l’admirer
tout entier. Je meurs d’envie de le toucher, de sentir son corps sous mes mains.
— Je voudrais tellement…
— Je suis là avec toi, Lee. Je suis devant toi, dis-moi…
— Mes doigts seraient sur toi, je soupire, tremblant de désir.
— Où ?
— Je remonterais le long de tes bras…
Je ferme les yeux et fais le geste sur moi.
— … Pour sentir chacun de tes muscles, parce qu’ils me rappellent ta force
et combien je me sens en sécurité avec toi.
Il gémit, et cela m’encourage à continuer.
— Mes doigts glisseraient de tes épaules à la partie de ton corps que je
préfère, ton torse…
— Tu me tues !
J’ouvre les yeux, je le regarde prendre son sexe dans sa main et commencer
à se branler doucement. Il a les paupières closes, la tête en arrière. J’ai envie de
me jeter à travers l’écran. Je n’ai jamais été aussi excitée de ma vie. Le regarder
se masturber au son de ma voix est la chose la plus torride que j’aie jamais
vécue.
— J’embrasserais chaque centimètre carré de ton torse. Je ferais courir ma
langue sur ton torse en gardant les mains sur toi. Je passerais sur chaque creux,
chaque arête de ton corps, je sentirais tes muscles se tendre, tandis que je
descendrais sur ton ventre, avant de te prendre dans ma bouche.
Liam s’arrête et me regarde, les yeux brûlants de désir.
— Enlève le reste de tes vêtements, je veux te voir !
Je me déshabille. Nous sommes tous les deux nus, maintenant, si loin l’un de
l’autre, mais ensemble de toutes les manières possibles.
— Est-ce que tu mouilles ? Montre-moi !
L’excitation, dans son regard, me donne envie de me dépasser pour lui. Je
m’étends sur le lit, espérant que la webcam est judicieusement placée, pour qu’il
en voie assez, mais pas trop…
— Oh ! putain, Lee ! Qu’est-ce que je te ferais, si j’étais là…
J’en ai la chair de poule et je frissonne. Je me touche les seins. Je les sens
lourds et hypersensibles.
— Ouais, comme ça, touche-toi pour moi, m’encourage-t-il. Va doucement,
pince-toi les tétons.
Je l’imagine en train de se toucher.
— Caresse-toi la chatte, mon cœur.
J’hésite une seconde, mais mon désir est trop fort. Mes mains descendent de
ma poitrine à mon ventre. Je m’arrête en pensant au bébé, je devrais lui dire,
mais il poursuit :
— Je t’aime, Lee, laisse-moi te faire l’amour avec ma voix.
Ce n’est pas le moment, et ça casserait l’ambiance.
— Dis-moi, Liam…
— Je ferais les choses doucement, pour te rendre folle de désir. Je
t’écarterais les jambes pour voir ta chatte qui palpite, parce que tu as
terriblement envie de moi. Je mettrais ma bouche entre tes cuisses et je te
lécherais lentement.
Je perds pied en écoutant sa voix pleine de promesses, je pourrais jouir
maintenant. Je touche mon clitoris, dessine de petits cercles autour avec mon
doigt.
— Je commencerais comme ça, avant de plonger la langue à l’intérieur de
toi, et je te baiserais comme ça d’abord, sans finesse, avec passion. J’adore le
goût de ton sexe. J’aurais envie d’y rester pour toujours.
— Oh mon Dieu ! je gémis en sentant le plaisir qui monte en moi.
— Quand je te sentirais te crisper autour de ma langue, j’ajouterais les
doigts, jusqu’à ce que tu me serres si fort que tu me supplierais de te pénétrer.
— Je te supplie maintenant !
— Je sais. Fais-toi jouir. Montre-moi combien tu en as envie.
J’accélère le mouvement, en écoutant ses gémissements. J’imagine que c’est
lui qui me touche et me lèche.
— Natalie… Il n’y a que toi qui peux me faire bander comme ça. Je ne peux
penser à rien d’autre que toi. Je voudrais que ce soient mes mains sur ton corps
de rêve. Je mettrais la langue dans ta bouche et j’entrerais en toi, pendant que tu
exploserais de plaisir.
J’explose. Mon corps tremble, se cambre et se convulse, sous la force de
l’orgasme. Je pleure et je soupire, haletante. Puis je tourne la tête pour le voir lui
aussi. Il gémit mon nom et éjacule.
— Oh ! putain… C’était le meilleur Skype de ma vie ! me dit-il en souriant,
alors que je me retourne pudiquement sur le ventre.
— C’était… intéressant, je réponds en rougissant.
— Attends, quelqu’un a frappé.
Il se lève d’un bond et remet son short.
Je me sens très nue, tout à coup. J’enfile aussi mon peignoir en vitesse. Je
l’entends parler avec Quinn pendant quelques minutes, puis la porte claque.
Il revient devant l’écran, il a l’air énervé.
— Désolé.
— Pas de problème. Heureusement qu’il n’a pas frappé une minute plus
tôt…, dis-je en riant.
Liam ne réagit pas, il se frotte le visage.
— Je ne sais pas comment te dire ça, mais je dois ressortir. Je vais être
absent quelques jours encore.
— Je pensais que vous aviez une pause ?
Je sais qu’il ne décide pas. Mais ces missions me tuent. Je m’inquiète en
permanence, quand je n’ai pas de nouvelles. Je tiens bon, mais parfois la peur
resurgit de nulle part.
— C’est ce qui était prévu, mais Quinn vient de me dire qu’on doit se
préparer. Je ne me reconnais plus.
Il soupire. Je ne suis pas sûre de comprendre.
— C’est-à-dire ?
— Tu m’as détruit, répond-il en rigolant. Je suis énervé, fatigué, je veux
rentrer chez moi. Je pense tout le temps à Aarabelle et toi. Ça me rend fou ! Je ne
sais pas comment font les mecs mariés.
Il a l’air si préoccupé… J’aimerais pouvoir le soulager. Je fais de mon mieux
pour le rassurer :
— Je connais ce métier. J’ai un petit avantage sur les nouvelles épouses des
Forces spéciales. J’ai de l’expérience, tu sais. Rappelle-toi qui tu es sur le
terrain. Tu n’es plus Liam Dempsey, tu es Dreamboat. Si tu ne fais pas ton job,
tu ne rentres pas à la maison. Alors fais-le, et bien. Et, quand tu rentreras, tu
pourras me lécher le cul.
— Comment j’ai fait pour avoir autant de chance ?
— Tu m’as aimée au pire moment de ma vie. Tu m’as guérie. C’est moi qui
ai de la chance.
— Je te rappelle en revenant, on pourra prévoir un autre Skype, dit-il en
souriant. Je veux dire… une session comme celle d’aujourd’hui, mon cœur.
— Ah, ah, tu devras la gagner, ou alors, la prochaine fois, je dirigerai la
webcam vers le plafond.
— Tu ne ferais pas ça…
— Ah, tu crois… ?
— Je te verrai tout entière bientôt, affirma-t-il en souriant.
— Peut-être…
— Embrasse Aara pour moi et apprends-lui à devenir propre.
— OK, promis. Je t’aime.
— Je t’aime encore plus. À très vite.
Je hoche la tête, et ma gorge se serre. Il me manque. Je n’ai pas envie de
raccrocher. Mais je sais qu’il doit partir et je dois être forte pour lui.
Il se déconnecte, et je me caresse le ventre en commençant à compter les
secondes jusqu’à son prochain appel.
21

— Aaron, tout va bien, je répète pour la énième fois.


Il est agacé que j’aie décidé de travailler à la maison. Mais c’est la meilleure
solution. Je ne veux pas être au bureau avec lui tous les jours et je peux ainsi
passer du temps avec Aarabelle. Je suis enceinte de dix-neuf semaines et
commence à me sentir un peu gênée.
— Il se passe quelque chose, Lee.
Merde. À tous les coups, il va comprendre. Je fais très attention à porter des
vêtements amples et à cacher mes formes. Mais c’est Aaron, l’interrogateur des
Forces spéciales, celui qui comprend toujours la combine avant la fin du film.
Liam et lui sont taillés dans le même bois. Ces deux dernières semaines, tout
s’est bien passé. Le divorce a été prononcé, et chacun de nous est désormais libre
de vivre sa vie. Nous nous sommes promis de ne pas nous faire de mal, pour
Aarabelle. Il sait où se trouve mon cœur, et lui doit encore retrouver le sien.
Il n’est pas mauvais, il ne l’a jamais été. Il était perdu et a fait de mauvais
choix. Malheureusement pour lui, ses choix lui ont coûté plus qu’il ne
l’imaginait. Il est génial avec notre fille. Il vient dîner avec nous une fois par
semaine et la prend un week-end sur deux.
— S’il te plaît, n’essaye pas de lire dans mes pensées. J’ai simplement
beaucoup de choses en tête.
— Non, ce n’est pas seulement ça…
— Aaron… Arrête, s’il te plaît.
Je ne veux pas qu’il sache avant Liam. Je ne veux pas qu’il sache tout court,
mais c’est peine perdue… Je porte un large sweat qui cache mon ventre,
aujourd’hui.
— Je suis inquiet, Natalie.
Mon portable sonne à ce moment-là, mettant fin à cette conversation
embarrassante. Numéro inconnu.
— Allô !
— Natalie ? demande un homme dont je ne connais pas la voix.
— Oui, qui est à l’appareil ?
— Aidan Dempsey, le père de Liam. Votre numéro est noté sur la fiche
d’urgence qu’il m’a envoyée avant de partir…
— Oh ! bonjour, monsieur Dempsey. Est-ce que tout va bien ?
La peur m’étreint subitement. Il soupire et reste silencieux un moment.
— Je suis désolé d’appeler comme ça…
Il s’arrête à nouveau et renifle.
— Je… Je ne sais pas quoi faire.
Il semble si désemparé… Mon cœur s’affole aussitôt. Je porte la main à ma
gorge.
— Que se passe-t-il ?
— Ma femme…
Il s’arrête et retient son souffle.
— Elle a eu un accident. Et les médecins… Ils ne disent rien pour l’instant.
Mais c’est très grave…
Il est en plein désarroi. Je me sens à la fois navrée pour lui et soulagée. Ce
n’est pas Liam, mais ce ne sera pas facile pour autant.
— Je suis vraiment désolée.
— J’ai besoin qu’il rentre à la maison.
Il se met à pleurer, et mon cœur se glace. Je sens que mes jambes me lâchent
et je m’assois.
— Les médecins pensent que c’est sans espoir et m’ont conseillé de prévenir
la famille. Mais il n’y a plus que Liam et moi.
Il s’éclaircit la gorge, étouffé par les émotions.
— Est-ce qu’il est… ? demande Aaron.
Je secoue la tête.
— Liam est en mission, en ce moment, mais je vais faire tout mon possible.
Vous pouvez me donner quelques indications ?
Les larmes me brouillent la vue, tandis que je songe au choc que je vais
infliger à Liam. Sa sœur est morte, c’était déjà terrible, et maintenant sa mère est
entre la vie et la mort.
Il me donne des détails sur l’état de son épouse et l’endroit où elle se trouve.
Je note tout, tandis qu’Aaron se tient derrière moi en silence, une main
compatissante sur mon épaule.
Aidan soupire profondément.
— Je ne peux pas le lui dire.
— Je comprends, monsieur Dempsey, je préviendrai Liam moi-même.
Nous raccrochons, et Aaron me regarde avec compassion. Cela me donne un
espoir que nous arrivions à nous en sortir tous les trois sans trop de douleur.
— Il va être complètement effondré, Lee. Il est presque devenu fou, quand
Krissy est morte. J’étais là.
Il l’a accompagné à l’enterrement de sa sœur et m’a raconté que c’était
terrible. Un caillot s’est formé dans une artère et l’a tuée dans son sommeil.
Encore aujourd’hui, c’est difficile pour Liam d’en parler.
Je contemple Aara, et les émotions me submergent. J’imagine être à la place
de la mère qui découvre sa fille morte, la croyant endormie…
Le chagrin s’empare de moi, et j’éclate en sanglots.
— C’est trop dur…
Aaron s’accroupit devant moi et me prend la main.
— Je peux difficilement te dire ça, Lee, mais… tu dois être forte. Liam va
avoir besoin de toi. Je m’occuperai d’Aarabelle quelques jours, si tu dois
l’accompagner. J’aimerais pouvoir le faire moi-même, mais je pense qu’on n’en
est pas encore à ce stade…
— Tu es sûr que tu peux la prendre aussi longtemps ?
— Oui, sinon, je demanderai de l’aide.
— Je ne veux pas être chiante, mais pas question qu’elle s’approche de notre
fille…
Aaron détourne le regard, puis revient vers moi.
— Je ne l’ai pas revue. J’ai dit ça pour t’emmerder.
— Super. De mieux en mieux !
— Je suis désolé…
Il a menti. Encore.
Je me lève précipitamment.
— Je dois envoyer un message à la Croix-Rouge…
La Croix-Rouge informera ensuite la hiérarchie, qui ne lui refusera pas de
rentrer, je suppose, étant donné les circonstances.
J’envoie le message, je couche Aarabelle, et Aaron et moi nous asseyons en
silence sur le canapé. J’attends un appel de Liam ou de son père. Il reviendra en
Virginie, et je ne sais pas ce que nous ferons ensuite.
Aaron s’éclaircit la gorge.
— Je peux rester ici quelque temps, si tu veux.
— J’apprécie ton soutien.
J’ai pu constater, ces dernières semaines, que notre relation s’est apaisée. Il
n’y a plus d’attirance, du moins de mon côté, mais l’amitié que nous avons
partagée demeure.
— Tu devrais aller faire une sieste. Je reste là, si quelqu’un appelle.
Je hoche la tête et fixe mon téléphone. Cela fait déjà plusieurs heures et
toujours aucune nouvelle. Je sais que ces choses-là prennent du temps, mais nous
n’en avons pas. Chaque minute compte, et j’aimerais pouvoir arrêter la pendule.
Dans ma chambre, je m’étends sur le lit, mais je n’arrive pas à m’endormir.
Je pense à Liam, à la peine que la nouvelle va lui causer. Je l’aime et je sais ce
que c’est, de perdre quelqu’un qu’on aime. Je ne le souhaiterais à personne.
Je ferme les yeux, le téléphone à la main. J’ignore ce qu’ils vont lui dire,
mais j’espère que Mason sera suffisamment informé pour le laisser me
téléphoner ensuite.
Avec un peu de chance, nous serons ensemble dans moins de vingt-quatre
heures, et je pourrai le soutenir de mon mieux.

* * *

Un soleil éblouissant me tire du lit. Je regarde mon téléphone : aucun appel


manqué.
Cela n’a aucun sens ! Liam aurait dû m’appeler. C’est une urgence. Qu’il
soit en mission ou pas, il est toujours en contact avec le quartier général.
Aaron doit savoir. Je me rue en bas de l’escalier et je le trouve avec
Aarabelle, en train de boire un café.
— Bonjour, me dit-il en prenant une gorgée.
— Coucou… Je suis inquiète. Il n’a pas appelé.
Je ne veux pas m’étendre plus.
— S’ils sont sur le terrain, il doit finir la mission avant de rentrer. Il te
préviendra dès que possible.
— Je ne sais pas quoi faire. C’est terrible qu’il ne soit pas au QG.
— Je sais que c’est dur, mais nous savons tous les risques qu’implique un
déploiement. En fait, il est possible de ne jamais revoir quelqu’un qui va mourir.
On manque des naissances, des vacances… C’est comme ça.
— Tu regrettes cette époque ?
Quand il a quitté la marine, j’ai pensé que c’était davantage pour suivre
Mark et Jackson que par goût.
Jackson était le leader du groupe, c’est lui qui a décidé le premier de ne pas
renouveler son engagement. Mark était encore en service, mais il a suivi, tandis
qu’Aaron a hésité. Il n’a pas souffert autant qu’eux dans l’attaque, même s’il est
rentré différent.
— Non. Je ne partirai plus jamais. J’ai une fille, maintenant, et je ne te
mettrai plus jamais dans cette situation.
Sa voix est lourde de sous-entendus.
— C’est-à-dire ?
— Ça veut dire que je ne choisirai plus jamais l’armée à ta place. Je suis là,
Lee. Je ne vais pas partir, me faire blesser ou mourir.
J’entends presque une supplique dans sa voix.
— Tu es parti, Aaron, tu as été blessé et, merde, tu es mort aussi ! Tu n’étais
même pas en service actif ! Je t’interdis d’utiliser ça contre moi.
Il se lève, regarde le plafond.
— C’est notre maison, Natalie. On a fait un enfant, on s’est disputés, on a
fait l’amour, ici, et je pensais qu’on y vieillirait.
Je ne sais pas d’où ça sort : depuis des semaines, il n’a rien tenté. Nos
rapports sont amicaux, et je me garde bien de lui donner de l’espoir.
— Moi non plus, je ne me suis pas mariée avec toi pour que notre vie
s’effondre. Tu as fait des erreurs, et je t’ai pardonné, mais ça ne change pas ce
que je ressens. Je ne veux plus me disputer avec toi à ce sujet.
— Je ne veux pas que tu aies un enfant avec lui !
Il regarde mon ventre et se met à pleurer. Je suis son regard : je suis en
pyjama et débardeur, lequel ne laisse aucun doute sur ma grossesse.
— Je pensais que c’était ça, mais je ne voulais pas le croire. Je t’ai vraiment
perdue, n’est-ce pas ?
— Est-ce que je t’ai donné des raisons d’y croire ?
Il regarde Aara.
— J’espérais, Lee. J’ai déconné, bon sang, je le sais… Mais je t’ai toujours
aimée. Je ferai tout ce que je peux pour te prouver qu’on peut être encore
heureux ensemble. Je respecte à la lettre les recommandations des médecins. Et
je ne vois aucune autre femme, parce qu’elles ne sont pas toi. Tout peut
redevenir comme avant, mieux qu’avant même.
— Aaron, s’il te plaît, pas maintenant. Liam est déployé. Sa mère est en train
de mourir. Et je suis enceinte. Je t’aime, je t’ai toujours aimé, mais les choses ont
changé. Nous deux, c’était devenu une relation amicale et confortable. Nos choix
nous ont éloignés. Mon passé t’appartient, mais mon avenir est avec Liam.
— C’est nous qui déterminons notre avenir !
— Notre passé aussi nous détermine.
Il se prend la tête dans les mains. Je sais que ce n’est pas facile pour lui et je
ne voulais pas qu’il apprenne ma grossesse de cette manière.
— Est-ce que vous essayiez d’en avoir un ? Est-ce que tu allais me le dire ?
— Pas avant de le lui avoir annoncé, en tout cas, et non, on n’a pas fait
exprès.
— Putain, je n’y crois pas !
Il marche vers Aarabelle et se penche pour l’embrasser sur le front, puis il se
tourne vers moi.
— Je n’ai jamais cessé de t’aimer, mais j’ai besoin de temps.
Je ne voulais pas le faire souffrir.
— Je suis désolée que tu l’aies appris comme ça.
— Eh bien, on est deux, alors, me lance-t-il, sarcastique.
Puis il se dirige sans un mot vers l’entrée et quitte la maison en claquant la
porte.

* * *

Trois jours entiers. Soixante-douze heures sans nouvelles de Liam… Je suis


de plus en plus anxieuse et frustrée. J’ai rappelé la Croix-Rouge pour être sûre
que le message avait bien été transmis : c’était le cas. Son père m’a rappelée ce
matin pour me demander si Liam pourrait venir, et je n’ai pas pu lui répondre.
Je ne sais pas quoi faire, mais je dois agir.
Paige arrive pour surveiller Aarabelle, j’attrape aussitôt mon sac et me rue à
l’extérieur. Ça me rend malade d’en arriver là, mais je dois en avoir le cœur net.
Même Aaron a appelé, ce matin, préoccupé par la situation. Il s’est excusé, a
répété qu’il avait besoin de temps pour se remettre. Il me propose toujours de
prendre Aarabelle, si besoin. C’est lui qui a perdu le plus : sa femme, son
meilleur ami et sa maison.
Mon téléphone sonne, et je décroche sans regarder qui m’appelle.
— Allô ?
— Lee, c’est Jackson.
— Salut, je réponds sans enthousiasme.
— J’imagine que tu n’as toujours pas de nouvelles ?
— Non, rien, et je m’inquiète.
— Je suis désolé, je voulais juste savoir si tu avais besoin de quelque chose.
Je peux passer des coups de fil pour essayer d’avoir des réponses.
Je sais qu’il ferait le maximum, mais je ne vois pas ce qu’il pourrait obtenir.
Il n’est plus en service, travaille dans les bureaux et il ne recevra aucun
renseignement sur une mission en cours.
— Merci, Jackson. J’aimerais que tu puisses, mais on sait tous les deux que
c’est inutile.
Il pousse un long soupir.
— J’ai horreur de ça, Lee. Je suis là, si nécessaire.
— Merci, Muff. Je suis au seul endroit où je peux espérer une réponse. Je te
tiens au courant.
Nous raccrochons, et je m’avance vers la maison de Reanell.
Je sonne, et mon ventre se noue.
— Salut, me dit Rea en détournant le regard. Je suppose que c’était une
question de temps.
— Tu sais quelque chose ?
— Entre.
— Qu’est-ce qui se passe ?
Elle soupire, l’air embêté.
— Tu sais que je n’ai pas le droit de te parler, Lee. En même temps, je ne
peux pas ne pas te dire…
Mon cœur se serre, et j’ai la tête qui tourne.
Mon Dieu, par pitié, ne me faites pas ça ! Je vais en mourir.
Quelque chose ne va pas, et je vais à nouveau sombrer dans la dépression.
Seulement, cette fois-ci, c’est sans espoir de retour.
22

Nous nous regardons, et son visage s’éteint. Elle ne veut pas me faire de
mal, je le vois dans ses yeux, mais c’est inévitable. Elle, qui n’a habituellement
aucun mal à dire les choses, se balance d’avant en arrière, hésitante.
— Rea ? Tu dois me dire.
Elle soupire longuement et se résigne :
— Bon, au diable la sécurité opérationnelle, hein ? J’ai parlé à Mason : il se
doutait que tu viendrais.
— Je… Je… Non.
Je m’assois sur le canapé, me prends le visage dans les mains. Reanell
s’installe à côté de moi et me caresse le dos.
— Lee, calme-toi. Écoute-moi, s’il te plaît. Ils sont en mission. Ça ne devait
pas durer aussi longtemps. Tout ce que Mason a dit, c’est qu’ils ne sont pas
joignables. Ils ne peuvent pas établir de communication avec lui pour lui
transmettre l’information. Ils ont manqué les trois derniers appels, mais il reste
une possibilité. S’ils ne répondent pas, Mason enverra une autre équipe sur
place.
Je ferme les yeux et j’essaye de me concentrer sur ma respiration. Il doit être
en vie. Il ne peut pas me laisser comme ça.
Je me lève et prends mon sac.
— Il va bien. Il sait ce qu’il fait.
— Lee, parle-moi.
Reanell se lève et me prend par le bras.
— Je dois faire les courses, je te vois plus tard.
— Des courses ? Mais qu’est-ce que… De quoi tu parles ?
— J’ai besoin d’acheter de la nourriture. La dernière fois, il n’y avait rien. Je
dois être sûre qu’on pourra manger. Quand Aaron est mort, j’avais tout le temps
envie de chips, et on n’en avait pas. Je dois faire des courses. Acheter des chips.
Peut-être du chocolat et de la glace. Il vaut mieux que je fasse le plein, parce que
je ne sais pas de quoi j’aurai envie, cette fois-ci. Si je pars maintenant, j’ai le
temps de passer au supermarché.
— Natalie, arrête.
— Non, toi arrête ! Je dois y aller. Je dois faire quelque chose, parce que, si
je m’arrête une minute, je vais devenir folle. Je ne plaisante pas. Je suis enceinte,
je porte un miracle et je vais perdre l’autre amour de ma vie. J’ai besoin de
nourriture à la maison, et il faut que je fasse le ménage pour la prochaine fois
que tu viendras.
J’ai envie de pleurer, mais je ne peux pas. Je dois continuer et me préparer à
l’inévitable. L’espoir qui était revenu dans ma vie meurt avant même d’avoir
porté ses fruits. J’aurais dû m’en douter. Liam m’avait prévenue qu’il pouvait
mourir.
— OK. Mais tu ne sais pas tout. J’ai confiance en Mason et en Liam. Ne
laisse pas la peur te tirer vers le bas sans raison.
— Je n’ai pas peur, je suis simplement prête.
Je n’ai pas cessé de me mentir, de me dire que je le supporterais. Mais je ne
peux pas le perdre. Je ne peux pas revivre une telle épreuve. Il m’a confié un
jour qu’il respectait la mort mais, s’il meurt, c’est mon cœur à moi qui cesse de
battre.
— Lee…
— Non, je dois y aller, je n’aurais pas dû venir te demander.
Rea s’approche de moi.
— Je serais venue chez toi immédiatement. Je te promets de t’appeler, si
j’apprends quoi que ce soit. Je garde espoir, Lee.
Elle me serre dans ses bras, tandis que je lutte contre la peur.
Il y a tellement de choses en jeu… L’espoir n’est pas une formule magique.
On s’y accroche quand on a besoin d’y croire. Mais les faits sont là : Liam a
disparu, et il pourrait être mort.
Une fois dans la voiture, je roule vers le supermarché. Je suis dans le
brouillard. Je ne remarque plus les gens autour de moi. Je sais juste que je dois
continuer.
Mon chariot roule en crissant sur le sol alors que j’avance dans les rayons. Je
dépose dedans des articles au hasard, tout en essayant désespérément de
percevoir une connexion avec lui.
— Madame ?
Une femme d’une quarantaine d’années pose la main sur mon épaule.
— Oui ?
— Est-ce que vous allez bien ?
Sa voix soucieuse me réconforte. Je regarde autour de moi et je hoche la tête.
— Oui, pourquoi ?
— Vous êtes immobile depuis quelques minutes, alors j’ai pensé…
Je regarde le contenu de mon chariot : je n’y ai déposé que des pots de
beurre de cacahuète, il doit y en avoir au moins quinze.
— Je n’avais pas…, dis-je, embarrassée.
— Je voulais être sûre que vous alliez bien.
Non, je ne vais pas bien. Définitivement. C’est comme si j’avais été rejetée
deux années en arrière, lorsque mon monde s’est effondré. Bien sûr, j’ai
surmonté cette épreuve et je peux le refaire, mais je ne guérirai jamais vraiment.
Je n’aimerai plus jamais. Je serai seulement la mère de mes deux enfants. Je leur
donnerai tout ce que j’ai, parce que c’est la seule chose qui compte. Je pose la
main sur mon ventre et je prie pour que ce bébé connaisse son père.
— Il ne sait même pas, je lâche à voix haute.
— Le père ?
Elle est toujours là, à côté de moi, visiblement préoccupée. Des larmes me
brouillent la vue, et je hoche la tête.
— Il ne sait même pas que je suis enceinte.
Son T-shirt de la marine me laisse penser qu’elle me comprend sans doute un
peu. Elle ne dit rien, me prend dans ses bras. Cette femme, que je ne connais pas,
me console en plein milieu du rayon. Je ne voulais pas pleurer, mais c’est plus
fort que moi. Elle me caresse le dos, et mes larmes inondent son T-shirt.
— Est-ce qu’il est là-bas ?
Je hoche la tête.
— Je suis désolée, dis-je en essuyant mes larmes.
— Non, ça ne fait rien. Est-ce que vous voulez que je reste un moment ?
— Non merci, ça va aller.
Elle me tapote le bras.
— Au fait, je m’appelle Lisa.
— Natalie.
Je m’efforce de sourire.
Lisa reste avec moi quelques minutes, et nous remettons ensemble les pots
sur les étagères.
— Merci beaucoup.
J’espère qu’elle devine que je ne la remercie pas seulement pour m’avoir
aidée à ranger les pots.
— Tout le monde a besoin d’être soutenu, parfois.
Elle me sourit et me laisse finir mes courses. Je la regarde s’éloigner,
j’aimerais pouvoir en dire davantage. Elle m’a aidée plus qu’elle ne l’imagine.

* * *

J’arrive à la maison avec des sacs remplis de je ne sais quoi. Je trouve Aaron
dans la cuisine. Il me regarde et blêmit. Je vois la peur dans ses yeux, il devine
que je suis allée chercher des réponses.
— Que s’est-il passé ? J’ai reçu un appel de Reanell qui demandait si je
t’avais vue. Elle m’a dit que je devrais te parler.
— Ils ont perdu le contact.
Il n’y a plus d’émotion dans ma voix. Je suis comme une toile blanche sur un
chevalet. J’attends l’appel qui décidera de la couleur : joie ou désespoir.
— Je ne veux pas y penser. Je dois faire le ménage.
Aaron commence à s’énerver, et ça m’est égal.
— Lee, je sais que tu ne veux pas l’entendre, mais tu n’imagines pas
combien de fois on perd le contact, pour une raison ou une autre. Parfois, c’est
pour se planquer ou parce que le matériel ne marche pas. Ça ne veut rien dire.
Mais quelque chose, dans son regard, m’indique que ce silence n’est pas
anodin.
— Tu n’en penses pas un mot, n’est-ce pas ?
— Qu’est-ce que Rea t’a dit, au juste ?
— Que Mason savait que je serais là et que c’est tout ce qu’elle dirait. Tu
devrais y aller. Je vais préparer à manger, peut-être mener sa voiture au contrôle
et commencer à rassembler ses affaires.
Je dresse mentalement la liste : il y a beaucoup à faire, comme je l’ai appris
la première fois.
— Ne te mets pas dans cet état, Lee. Attends un peu. C’est le choix que tu as
fait et tu dois être prête à l’assumer. Si rien n’était arrivé à sa mère, tu ne serais
même pas au courant.
— Je sais. C’est lui que j’ai choisi. Ça ne veut pas dire que je regretterai mon
choix si je le perds. Ça veut dire que je souffrirai à nouveau. Maintenant, je vais
m’occuper du dîner et me préparer.
Je m’apprête à ressortir, mais Aaron me retient par le bras.
— Bon sang, Lee, tu ne vois pas ce que tu es en train de faire ? Tu ne vois
pas la vie que tu dois supporter à nouveau ? Je peux vous offrir bien mieux, à
Aarabelle et toi ! Je ne partirai plus. Tu n’auras plus jamais à t’inquiéter de tout
ça.
Sa voix se radoucit.
— Je ne te ferai plus jamais de mal.
— Tu m’en fais à l’instant.
Je dégage mon bras et je sors de la cuisine. Aarabelle court vers moi, et je la
prends dans mes bras. Je dois être forte. Je dois croire que Liam va bien et que
ce n’est qu’un problème de matériel.
Aara attrape mon visage et me fait un bisou.
— Ça va aller, ma chérie. Maman va tenir le coup. Liam va bientôt appeler,
et tout ira bien.
Elle pose la tête sur mon épaule, et je lui caresse le dos. Je la berce
doucement, comme si je dansais avec elle.
— Je t’aime, Aarabelle.
— … T’aime, dit-elle de sa petite voix.
Je respire et je sens son odeur de bébé qui commence à disparaître. Au
milieu de la tourmente, elle est la lumière qui m’empêche de sombrer. Je
l’embrasse sur le front, et nous restons enlacées un moment. Je ferme les yeux,
je savoure…
Soudain, une crampe me plie en deux. Une douleur intense irradie dans mon
ventre. Chaque muscle se tend. Je me sens tomber et me rattrape, alors qu’une
nouvelle crampe survient.
— Aaron !
Il arrive en courant et me prend Aarabelle des bras, juste avant que je
m’affaisse.
— Lee, qu’est-ce qui ne va pas ?!
— Oh mon Dieu, le bébé !
Je pleure en me protégeant le ventre des bras.
Aaron repose Aarabelle et me soulève. Il me porte avec délicatesse jusqu’au
canapé, et ses yeux ne quittent pas les miens. Il est livide. Il me pose en douceur
sur les coussins, tandis que je prie pour que ça s’arrête. Nous savons tous les
deux ce que cela peut signifier, et j’en suis terrifiée.
Il dégage les cheveux de mon visage.
— Reste tranquille, j’appelle le médecin.
— Je ne peux pas perdre ce bébé aujourd’hui.
Il ferme les yeux et hoche la tête. Je me retiens de courir jusqu’à la salle de
bains. Je voudrais ne plus rien sentir. Pas de douleur, pas de sang, parce que ça
me tuerait. Si je perds l’enfant de Liam alors qu’il a disparu… Je ne peux même
pas m’autoriser à y penser.
— Non, elle a seulement eu des crampes.
J’entends Aaron donner des informations au téléphone.
— Je ne suis pas sûr qu’elle saigne. Non, mais je suis avec elle.
Il se dirige vers la cuisine.
— OK, je vous rappellerai, merci.
Je sais ce que le médecin a dit, même si je n’ai entendu qu’une moitié de
conversation. Maintenant, c’est à mon corps de décider. Si je fais une fausse
couche, rien ne l’arrêtera. Il est trop tôt pour avoir une réponse, et la seule chose
que je peux faire, c’est rester allongée.
Aaron s’agenouille près de moi.
— Lee, dis-moi ce que je dois faire.
— Reste là et sois mon ami. Appelle Reanell. Quelqu’un devrait aussi
contacter le père de Liam.
— Je suis désolé pour tout à l’heure.
— Tu ne peux pas continuer à me faire ça. Je l’aime et je vais vivre avec lui.
— J’aimerais que ce ne soit pas le cas, mais je ne te ferai plus de mal.
Je lui prends la main, j’espère qu’il entendra vraiment ce que je m’apprête à
lui dire, cette fois.
— Si tu m’aimes, Aaron, tu dois me laisser être heureuse. Tu as signé la
demande de divorce et tu as dit que tu comprenais. Mais là, tout de suite, je ne
peux parler de ça. C’est trop dur.
— Je sais. Je pensais que tu finirais par revenir vers moi. Je veux que tu sois
heureuse, Lee, même si c’est difficile à encaisser pour moi. Liam est un type
bien et il sera un bon père.
Je pose les mains sur mon ventre et je prie pour que ce bébé le connaisse. Je
sais comment Liam se comporte avec Aarabelle, alors qu’elle n’est même pas sa
fille.
— J’ai peur.
— Ça va aller, il va s’en sortir. Je le connais mieux que personne. S’il ne
donne pas signe de vie, c’est pour une bonne raison. Tu as sans doute
l’impression d’avoir suivi ce qui se passait sur nos missions, mais ce n’est pas le
cas. Nous avions souvent des communications privées. C’est l’un des types les
plus intelligents avec qui j’ai fait mon service, et je l’aurais suivi sans hésiter.
Il se lève et regarde Aarabelle.
— Si quelque chose arrive avec le bébé… tu le lui diras et, s’il n’est pas
l’homme que j’imagine, je lui casse la figure ! Repose-toi maintenant, Rea est en
route.
Je ferme les yeux, j’essaye de me détendre et je prie pour que ça n’arrive
pas. J’aime cet enfant. J’aime cet homme. Et je veux garder les deux.

* * *

— Natalie, réveille-toi !
J’ouvre les yeux, Rea est assise près de moi.
— Salut, je marmonne, est-ce que tu as du nouveau ?
Elle se mord la lèvre, et je me retiens de hurler.
— Mason a dit qu’il ne répond toujours pas. Il ne m’apprendra rien d’autre,
juste qu’il contrôle la situation.
— OK.
Je soupire. Pour être honnête, j’ai déjà de la chance d’en savoir autant. Je me
redresse, et mon ventre me lance à nouveau.
— Est-ce que ça va ?
— Non, mais je dois aller aux toilettes, ça ne peut pas attendre.
Elle m’aide à me lever et m’accompagne.
— Je suis là, si tu as besoin de moi.
— Où sont Aaron et Aarabelle ?
— Ils sont allés au parc pour te laisser dormir. Tu étais agitée, alors je t’ai
réveillée. Je sais que tu ne veux pas rentrer dans cette pièce, mais tu ne peux pas
rester ici debout non plus. Je serai juste derrière la porte.
Elle a raison. Je ne veux pas regarder, parce que je ne veux pas voir de sang.
La peur me submerge et me paralyse. Je me noie dans les larmes, mais je n’ai
pas le choix. Personne ne peut rien y changer. Si je ne suis pas censée accoucher
de cet enfant, je souffrirai. Autrement, nous célébrerons la vie. Je ferme la porte
et prie en silence.
Je sais que je demande beaucoup de choses. Mais rien que toute mère, à ma
place, ne demanderait pas. Vous êtes occupé, mais, s’il vous plaît, ne me les
enlevez pas tous les deux. Je ne serai pas en mesure d’élever Aarabelle,
autrement. Alors, je vous en supplie, ramenez Liam à la maison et ne me prenez
pas un autre bébé.
23

Je sors de la salle de bains et retourne m’étendre sur le canapé.


— Sérieusement ? Tu ne me dis rien ? me demande Reanell, incrédule.
— Pas de saignements, mais j’ai toujours des crampes.
Je suis soulagée et terrorisée à la fois. Il n’y a aucun signe indiquant que je
suis en train de faire une fausse couche, mais ces crampes, à intervalles réguliers,
m’affolent.
Je me tiens le ventre.
— Je ne vais pas y arriver.
— Si, tu vas y arriver.
— Et je fais quoi, si ça continue ?
Mon menton tremble. Reanell s’agenouille près de moi et me regarde avec
compassion.
— Tu vas te battre. Tu vas te battre de toutes tes forces pour redevenir la Lee
rieuse et solide que je connais. Ça va te demander beaucoup de courage, mais ce
courage, tu l’as en toi. Tu as aussi Liam, Aara et moi.
— Liam a disparu, Rea. Et je peux les perdre, son bébé et lui.
— Je voudrais pouvoir t’enlever ce poids. Je ne te raconterai cependant pas
de conneries pour te rassurer, mais je reste avec toi.
Je dois penser à autre chose, parce que je ne maîtrise rien. Je ne peux pas
faire revenir Liam, ni forcer ce bébé à vivre, mais je peux choisir comment
accueillir tout ça.
— Un jour, moi aussi, je serai le roc dans notre amitié.
— Tu l’es déjà, dit-elle en m’embrassant sur la joue. Maintenant, est-ce que
je peux faire quelque chose ?
— Le ménage ?
C’est peut-être une demande étrange, mais elle acquiesce. Elle ramasse les
jouets éparpillés au sol et met un peu d’ordre dans le salon. Nous parlons de tout
et de rien, pendant ce temps, et je sais qu’elle essaye de m’occuper l’esprit pour
m’éviter de penser et de devenir folle.
Ne pas penser… à Liam disparu, au bébé que je risque de perdre, et dont son
père ignore tout, à mon ex-mari qui continue d’espérer que je vais lui revenir, à
la mère de Liam qui est entre la vie et la mort et qu’il ne reverra peut-être pas…
— Je dois appeler le père de Liam.
Je me redresse aussitôt pour prendre mon téléphone.
— Hé…, murmure Rea en revenant vers moi, tu peux me demander, je suis
là pour ça.
— Je t’adore, pour ça aussi, dis-je en essayant de sourire, mais je n’y arrive
pas.
J’ai peur d’ajouter encore à sa détresse en l’appelant. De lui dire que la
raison qui le fait tenir debout est aussi en danger…
— Allô !
— Bonjour, monsieur Dempsey… C’est Natalie.
— Vous avez des nouvelles de Liam ? me demande-t-il immédiatement.
Je reconnais l’épuisement dans sa voix pour être passée par là.
— Non, pas encore. Il est toujours en mission, et ils ne peuvent risquer de la
compromettre en envoyant un message.
Je lui donne une demi-vérité parce que je n’ai pas envie de lui briser le cœur.
Je ne sais pratiquement rien, alors inutile de le faire souffrir sans raison.
— Oh…, fait-il, déçu. J’ignore combien de temps nous avons encore et
j’espérais qu’il serait sur le chemin du retour en ce moment. Vous m’appellerez,
s’il y a du nouveau ?
— Bien sûr. Je fais tout mon possible. Je veux vous le ramener plus que tout
au monde. J’ai prévenu le maximum de personnes aussi.
J’espère que mes paroles le rassurent un peu.
Il me parle ensuite de l’état de sa femme et de l’accident. J’aimerais faire
plus pour lui, mais nous sommes tous les deux désemparés. Je raccroche en
pensant à Liam. Il faut qu’il soit vivant ! Il a mon cœur et mon âme. Il va
m’appeler. Il va rentrer. J’ai besoin de lui dire que je porte son bébé.
— Lee, Mason sait ce qu’il fait. Tu dois croire en lui.
Avant que je puisse répondre, on frappe à la porte. La peur m’envahit à
nouveau, et mon cœur s’emballe au point que je l’entends battre jusque dans mes
oreilles.
— Hé, c’est peut-être une bonne nouvelle, dit-elle en posant la main sur mon
bras.
— Je ne peux pas y aller.
— Natalie !
— Non. J’ai déjà ouvert cette porte, une fois, je sais ce qu’il y a derrière,
OK ? Tu n’as jamais été à ma place. Je suis enceinte — encore —, et Liam se
trouve dans une zone dangereuse, sans connexion, alors je t’interdis de me
juger !
Ma voix devient coupante comme une lame de rasoir.
C’est ma meilleure amie, mais elle ne peut pas comprendre. Elle n’a jamais
ressenti cette peur paralysante du « déjà-vu » qui me ronge. Seulement, je n’ai
pas vraiment le choix, alors, j’inspire profondément et me lève pour aller ouvrir.
On frappe encore.
Je compte les pas qu’il me reste jusqu’à la porte, en essayant de chasser les
pensées de tout ce que j’aurai à faire. Je dois rester forte pour mes enfants. Je l’ai
fait une fois, j’ai survécu. Je serai forte pour son bébé.
J’ouvre la porte, mais il n’y a personne. Juste un colis sur le paillasson.
Mon téléphone sonne, et je referme la porte, sans même prendre le paquet. Je
me rue dessus et décroche sans regarder le numéro. Je suis si reconnaissante
qu’il n’y ait personne en uniforme devant ma porte !
— Lee…
Les larmes jaillissent instantanément de mes yeux, tandis que s’élève la voix
profonde et rauque de Liam. Je porte la main à ma poitrine pour calmer mon
cœur et me laisse tomber sur le canapé.
— Liam !
— Tout va bien, mon cœur, j’ai eu la Croix-Rouge. Je prends un avion dans
quelques heures.
— Je suis tellement…
Je ne peux même pas parler.
— J’ai eu si peur…
— Je sais. On discutera quand j’arriverai en Virginie. Est-ce qu’elle est… ?
— Elle ne va pas bien. On doit partir pour l’Ohio.
— Je t’aime, Lee.
J’ai un goût de sel dans la bouche, mais je souris, au milieu des larmes qui
coulent sur mon visage. Ce ne sont pas les retrouvailles heureuses que nous
espérions. Il va descendre d’un avion pour en prendre un autre aussitôt.
— Je t’aime tellement, Liam ! S’il te plaît, ne me fais plus jamais une peur
pareille.
Il soupire profondément.
— Je dois y aller. On se voit bientôt.
— Oui.
Il raccroche. Un flot d’émotions m’envahit comme un raz-de-marée : la joie,
le soulagement, la peur, le chagrin…
Reanell vient près de moi et me prend dans ses bras. Les inquiétudes qui
disparaissent laissent place à d’autres : le bébé, Liam, ses parents, Aarabelle,
Aaron… Mais, plus que tout, j’ai peur qu’il doive repartir.

* * *

— Je m’en occupe, m’assure Aaron pour la centième fois. Je suis là, et Paige
viendra deux fois par semaine. Je prendrai bien soin d’elle.
— Je le sais, dis-je, exaspérée, je veux juste entendre que tu es sûr.
— C’est la baby-sitter ou moi, mais j’ai déjà manqué tellement de choses
avec elle… J’ai envie de passer ce temps-là avec elle.
Aaron est vraiment un père génial, et Paige m’a dit qu’elle viendrait à la
maison pour s’assurer que tout va bien. Le problème, c’est juste que je n’ai
jamais quitté Aarabelle aussi longtemps.
— OK. Merci.
Il me prend par les épaules. Ses yeux bruns me scrutent.
— J’aurais aimé que les choses puissent s’arranger entre nous, Natalie. Liam
était mon meilleur ami et il a besoin de toi. Même si je lui en veux, je ne lui
souhaite pas d’aller brûler en enfer. Je déteste vous voir ensemble, je suis triste
que tu l’aies choisi, lui, mais je t’ai abandonnée quand tu avais besoin de moi, et
Liam t’aime. Il peut t’offrir ce que je n’ai pas su te donner.
— On trouvera un moyen de s’en sortir par le haut. Je sais que c’est dur pour
toi, mais je n’ai jamais voulu te blesser.
— Un jour, pour Aarabelle, on y arrivera.

* * *

Je la regarde prendre son petit déjeuner toute seule et j’acquiesce. Je


vendrais mon âme pour son bonheur. C’est elle qui nous a ancrés au sol et nous a
sauvés.
Je m’approche d’elle et l’embrasse sur la joue.
— Tu vas me manquer, trésor. Maman va chercher Liam.
Elle sourit et repart dans ses rêveries.
— Vas-y, Lee, me dit Aaron en m’accompagnant jusqu’à la porte.
J’ai vu le médecin, hier. Elle m’a dit que tout allait bien et que je pouvais
entreprendre le voyage, à condition de me ménager. On ne peut rien faire pour
m’éviter une fausse couche, mais je dois me reposer autant que possible. Dans la
mesure où nous allons nous retrouver dans un hôpital, je pourrai être suivie, en
cas d’urgence.
Je dois encore annoncer la nouvelle à Liam, espérant qu’il en sera heureux.
— Merci encore, Aaron.
— Présente-lui mes condoléances. Je sais qu’il était proche de ses parents.
Dis aussi à Aidan que je suis désolé. Je sais combien il… Enfin, roule
prudemment, je m’occupe d’Aara.
— Je le lui dirai.
Je le serre dans mes bras. C’est étrange, mais il restera toujours mon plus
vieil ami.
Je monte dans la voiture et souris en pensant que je vais retrouver l’amour de
ma vie.
24

Attendre l’atterrissage de l’avion est plus pénible que de m’enfoncer des


tiges de bambou sous les ongles. Chaque fois que j’entends un moteur, mon
cœur s’emballe. Je pense que c’est peut-être lui, puis non, encore une fausse joie.
Je suis assise dans le siège le plus inconfortable qui soit à la base aérienne de la
marine. Mason m’en a donné l’accès pour que je puisse accueillir Liam.
Mon téléphone vibre.
Je suis dans l’avion et je compte les secondes avant de te voir. Liam

Je souris en réalisant qu’il a du réseau.


Un deuxième message arrive :
Mon corps tout entier sait que je vais te prendre dans mes bras bientôt.

Un troisième :
Je t’aime plus que ma vie. J’espère que tu sais tout ce que ça signifie pour moi, que tu
m’accompagnes dans l’Ohio.

Il n’arrête pas de m’envoyer des SMS, qui ne font qu’élargir mon sourire.
J’espère que la sécurité ne s’inquiétera pas, si je te saute dessus.

Le rouge me monte aux joues quand je l’imagine se ruer sur moi, même si ça
ne me déplairait pas.
Voir ton visage va être la seule chose positive de ce voyage. Tu me manques trop.

Je ferme les yeux en cherchant quoi répondre et reçois un nouveau SMS.


Lève les yeux.

Je le fais : il est devant moi. Il laisse tomber son sac, et le bruit résonne dans
tout le terminal. Je me lève et je cours vers lui. Il est là ! Il m’ouvre les bras,
j’abolis la distance entre nous et je l’enlace. Dès que nos corps se touchent, je
me sens de nouveau entière.
— Bonjour, mon cœur, me dit-il de sa voix suave.
Je regarde ses yeux bleus, ses lèvres, et il m’embrasse. Ma bouche se fond à
la sienne, tandis qu’il me serre dans ses bras. Toutes mes peurs disparaissent
comme un nuage de fumée. Je sais alors que je survivrai, quoi qu’il arrive : si je
perds ce bébé, j’en surmonterai l’épreuve. Liam ne me tournera pas le dos pour
en chercher une autre. Il est l’homme qui me soutiendra et m’aimera toujours.
Nous sommes enfin réunis, et chaque chose est à sa place. Même si l’enfer nous
attend, nous sommes ensemble. Il est vivant, et je suis dans ses bras.
Il interrompt notre baiser et me regarde dans les yeux.
— Putain, ce que tu m’as manqué !
Je ris.
— Toi aussi.
Il recule légèrement, et je me mords la lèvre. Il va le voir, et je veux le lui
apprendre avant.
— Liam, je vais te dire quelque chose…
Son sourire retombe.
— C’est trop tard ?
— Non !
Je l’arrête avant qu’il pense avoir perdu sa mère. J’ai répété mon annonce
toute la journée et voilà que, maintenant, je bute sur les mots. Je prends sa main
dans la mienne et la pose sur mon ventre.
— Je suis enceinte.
Il ouvre grands les yeux, le souffle coupé.
— Tu es… ?
Il bredouille.
— On est… ?
Je hoche la tête, les yeux brillants de larmes.
— Un bébé ?
Je soupire en lui caressant la joue.
— J’attends un bébé, ton bébé.
Il me prend à nouveau dans ses bras avec une infinie tendresse.
— Je voudrais pouvoir dire quelque chose, mais je ne sais même pas
comment je me sens à cet instant. Tu en es sûre ?
— Oui, je suis sûre.
Il baisse les yeux, et ses mains caressent mon ventre.
— Lee, je pensais que tu ne pouvais pas.
— Moi aussi mais, apparemment, toi et moi, ça fonctionne.
Je ne sais pas comment expliquer cette grossesse autrement, c’est un
miracle.
Il sourit et m’embrasse le nez.
— Je t’aime tellement ! J’aime Aarabelle et je vais aimer ce bébé autant
qu’elle.
Ses mots cristallisent tout. Il ne se contente pas d’inclure Aara, il parle d’elle
en premier. Il me prouve, une fois de plus, qu’il mérite mon cœur.
— Je veux que tu sois heureux, mais je dois être honnête, dis-je en me
rasseyant. J’ai eu très peur. Tu sais ce que j’ai traversé avant d’avoir Aarabelle,
et le fait que je sois enceinte depuis plusieurs mois est prometteur. Seulement,
j’ai eu des crampes assez douloureuses, l’autre jour, et j’ai dû garder les pieds
surélevés…
Il m’interrompt :
— Tu ne viens pas avec moi, alors !
— Arrête. Le médecin a dit que je pouvais voyager.
— Natalie, le bébé et toi passez avant tout. J’ai très envie que tu viennes
avec moi, mais ne discute pas.
— Tu sais, tu ne vas pas me commander.
Liam sourit.
— Ah bon ?
— Non, certainement pas.
Il prend mon visage dans ses mains, et son petit sourire m’agace.
— Je suis tellement amoureux de toi.
— Tu me fais tellement perdre la tête.
— Je t’aime et je suis heureux que mon super sperme t’ait mise en cloque.
Je lève les yeux au ciel en me retenant de rire.
— Tu es rentré depuis cinq minutes à peine, et j’ai déjà pleuré, crié, perdu la
tête et ri. Tu es un sacré numéro !
— Je suis le tien.
— Et moi le tien.
— Oui, mon cœur. Explique-moi ce que les médecins ont dit.
Je lui parle alors de ma frayeur, lui apprend depuis combien de temps je suis
enceinte. Je vois à son expression à quel point il est heureux. Je n’ai jamais vu
un homme me regarder comme il le fait en cet instant. Il voit à travers moi et,
même quand je suis au plus bas, il ne m’aime que davantage. Ce que nous
partageons est rare et précieux, comme cet enfant.
Il récupère son sac, se penche et me soulève dans ses bras.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Tu m’as dit que tu devais garder les pieds surélevés, alors je te garde les
pieds surélevés.
— Liam ? Fais attention, je pourrais m’y habituer, mais je vais devenir de
plus en plus lourde…
— Pas de problème, j’irai plus souvent à la salle de sport.
Il me porte jusqu’à la voiture et fronce les sourcils quand il voit que je suis
venue avec la mienne.
— Oh ! arrête, je déteste conduire ta voiture !
— À quelle heure est notre vol ? demande-t-il en m’ouvrant la portière.
— Il faut partir pour l’aéroport maintenant, dis-je en m’asseyant. Mieux vaut
prévoir un peu large. Pourquoi ?
— J’aurais aimé voir Aarabelle, si on avait eu le temps.
Je ne pense pas qu’il puisse être plus parfait.
Mon cœur chavire et je lève les yeux vers son visage, alors qu’il se penche
vers moi. Je me sens belle dans son regard. Nos lèvres se touchent, et sa main
glisse dans mes cheveux. Quoi qu’il arrive, nous sommes là l’un pour l’autre. Si
je perds ce bébé, si sa mère meurt, si le monde s’effondre autour de nous, nous
ferons face.
J’ouvre la bouche pour laisser sa langue caresser la mienne. Il suce mes
lèvres et m’enfonce dans mon siège de tout son poids. Je le laisse faire.
Je ne voudrais pas cesser de l’embrasser, sauf que c’est l’heure d’y aller. Je
le repousse tendrement mais, dès que ses yeux bleus rencontrent les miens, je
l’attire à nouveau contre moi.
Il sourit contre ma bouche et me donne un petit baiser rapide.
— Tu es trop mignonne, quand tu as envie de moi.
— Ta grande gueule m’a manqué !
Il m’embrasse encore une fois avant de refermer la portière.

* * *
Lorsque nous arrivons à l’aéroport, l’atmosphère chaleureuse des
retrouvailles se transforme en la crainte de ce qui nous attend. J’ai expliqué à
Liam ce que son père m’a rapporté de l’état de sa mère. Il garde son masque et
retient ses émotions, mais ne cesse de me tenir la main, sauf s’il est obligé de la
lâcher.
Dans l’avion pour Cincinnati, nous parlons de ce qu’il a manqué avec Aaron
et Aarabelle.
— Est-ce que tu vas me dire pourquoi personne ne pouvait te joindre ?
Cette question me rend folle, mais je n’étais pas sûre de pouvoir la lui poser.
— C’était un bordel monstrueux, là-bas.
— C’est tout ce que tu me racontes ? Je sais qu’il y a une ligne de conduite à
respecter, pour les Forces spéciales et leurs proches. Mais elle reste à définir
ensemble. Ce n’est pas une question de confiance mais de protection.
Aaron ne m’en aurait pas dit davantage. Il aurait utilisé une formule imagée,
comme : « ce n’était pas un dimanche à la plage », et j’aurais compris que cela
signifiait « fin de la discussion ». Il ne m’a parlé qu’une seule fois en détail
d’une mission, la fois où ils ont perdu leurs amis. Il est rentré et ne pouvait rien
garder pour lui. Je l’ai serré dans mes bras, en pleurant avec lui. L’enterrement a
été le jour le plus terrible. Trois cercueils drapés dans les couleurs nationales et
une foule qui n’a pas cessé de pleurer pendant toute la cérémonie.
— Je voudrais pouvoir t’en dire plus, mais c’est énorme. Pas une chose n’a
marché comme prévu, pas une ! Il semblait que quelqu’un ait entrepris de
saboter chacune de nos actions.
Il se passe les mains sur le visage en y repensant.
— Je te jure, Lee, je bosse avec des mecs vraiment pas cons, mais, ce jour-
là, ils étaient tous complètement à côté de la plaque.
J’acquiesce, espérant en apprendre un peu plus.
— Ils ont oublié des batteries, des cartouches, des attaches. C’était ça ou
quelqu’un faisait le con avant qu’on parte. On réglait le problème, puis, une fois
sur place, le matériel ne fonctionnait plus ou se cassait… On était dans cette
zone pour faire du repérage, et aucune de nos radios ne fonctionnait. Je ne
pouvais communiquer avec personne. Les gars étaient repliés dans un quartier du
village, et je suis resté planqué jusqu’à ce que Quinn tente une approche. Je
pensais que la côte était sûre, mais non. Dès qu’on s’est rendu compte qu’on
était suivis, on s’est de nouveau séparés. La radio ne fonctionnait pas, et je ne
pouvais pas prendre le risque d’utiliser la communication satellite.
Il me prend la main en regardant par le hublot.
— On a eu de la chance. Vraiment une putain de chance de sortir de cette
zone… Mais il fallait qu’on sécurise une nouvelle route pour être certains que
rien ne conduise au reste de l’équipe. Il y avait des ennemis partout, qui
observaient nos déplacements. Et je n’ai pas réussi à faire les repérages prévus à
cause de tout ce bordel. Dès qu’on est arrivés dans une zone plus sûre, j’ai reçu
le message pour ma mère, et on est rentrés.
— J’étais vraiment inquiète.
— J’imagine. Mais tu n’aurais jamais rien su, s’il n’y avait pas eu ce
contretemps.
Je soupire longuement en regardant nos mains jointes.
— Ça ne me rassure pas. Je sais que tu es en service, mais je suis enceinte…
Je ne veux pas élever deux enfants seule.
Il embrasse ma main.
— Je ne peux rien te promettre, Lee. Ou seulement que je t’aime et que je
fais tout ce que je peux.
Il a raison, et je dois être forte. Je ne doute pas de notre amour. Je sais que ce
que nous avons est spécial, mais aussi très fragile. Nous vivons dans un monde
où ces hommes ont été formés pour se croire invincibles. Ils prennent des risques
tous les jours.
— Tu comptes tellement pour moi…
— Détends-toi, je suis là maintenant. Nous avons quelques longues journées
devant nous.
Je pose la tête sur son épaule et respire son odeur. Elle me ramène au début
de notre relation, à la douceur avec laquelle il a pris soin de moi.
Il ne dit rien, mais je sais qu’il pense à sa mère. Il relève l’accoudoir pour me
prendre contre lui. Je pose la main sur son cœur, et il garde la sienne sur mon
ventre. L’épuisement et le trop-plein d’émotions sont plus forts que nous, et nous
nous endormons.
— Hé, réveille-toi, mon cœur.
Sa voix me tire du sommeil. Il me taquine un peu, et je me redresse en
souriant.
— Je n’ai pas dormi aussi bien depuis très longtemps.
Il m’attrape par les hanches, s’agenouille pour être à la hauteur de mon
ventre et l’embrasse.
— Hello, toi, je suis ton papa.
Je me mets à pleurer, et une dame debout juste derrière lui nous fixe,
attendrie. Je caresse les cheveux de Liam. Toute l’attention et toute la tendresse
qu’il a à donner me surprennent toujours. Il a tué des gens, interrogé des
terroristes, escaladé des montagnes et je ne sais quoi encore, mais avec moi il est
un autre homme.
Il se redresse, m’embrasse, puis attrape nos sacs en souriant.
— Pourquoi est-ce que tu es si parfait ?
— Parce que je suis fait pour toi.
— Encore ça ?
Je souris en secouant la tête.
— Mais c’est comme ça que tu m’aimes.
— Je suppose, oui.
Il me prend la main, alarmé soudain.
— Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Je ne sais pas si j’arriverai à lui dire au revoir, Lee. Je ne l’ai même pas
revue avant de partir. Quel connard part en déploiement sans dire au revoir à sa
mère ?
La culpabilité m’envahit aussi parce que, au lieu d’aller voir ses parents, il
est parti avec moi.
— Je serai près de toi.
J’espère le rassurer. Je sais combien c’est dur pour son père et lui, et
j’aimerais leur apporter un peu de réconfort.

* * *

Liam est de plus en plus nerveux à mesure que nous approchons de l’hôpital.
J’essaye de me rappeler ce qui me faisait du bien, mais moi je n’ai pas vu la mort
survenir ; lui doit s’y préparer. J’ignore ce que c’est de voir mourir quelqu’un
qu’on aime.
Il appelle son père, qui nous indique la route à prendre.
— Liam ! s’écrie ce dernier dans un sanglot en nous voyant arriver.
— Papa…
Il le prend dans ses bras, et tous deux pleurent.
— Je ne veux pas la perdre, je ne connais pas le monde sans elle !
Je reste en retrait, mais ne peux retenir mes larmes.
Quand Aidan me voit, il vient vers moi.
— Tu dois être Natalie.
Je hoche la tête et m’avance.
— Oui. Je suis vraiment désolée de vous rencontrer dans ces circonstances.
Je m’apprête à lui serrer la main, mais il me prend dans ses bras.
— J’ai tellement entendu parler de ta fille et toi !
Il me relâche, et je vois Liam qui sourit. Il me ramène contre lui et
m’embrasse le front en murmurant :
— Va t’asseoir, ça fait longtemps que tu es debout…
Je m’installe dans un fauteuil pendant qu’ils parlent. Mme Dempsey est sous
assistance respiratoire, et il n’y a plus aucun espoir pour elle. Son mari l’a
maintenue en vie uniquement pour que Liam puisse lui dire au revoir.
Liam revient vers moi, les yeux rougis par les larmes, et me prend la main.
— Je vais la voir et j’ai besoin de toi. Je veux te la présenter et lui parler du
bébé.
Je ressens le même chagrin que lui, à cet instant. Je ne dis rien, alors que
nous nous dirigeons vers la chambre, enlacés, accrochés l’un à l’autre, même.
L’odeur du désinfectant et du désespoir flotte dans l’air.
Liam s’arrête et me regarde, son masque de stoïcisme bien en place. Il se
ferme pour ne pas ressentir la douleur. Mais ça ne l’arrête pas. Elle ne fait pas de
différence, s’insinue en nous par la moindre fissure, se glisse dans notre âme et
nous dévore, si on la laisse faire. Seulement, je ne la laisserai pas s’emparer de
lui. Je me battrai pour qu’il revienne vers la lumière, exactement comme il l’a
fait pour moi.
25

Liam

Je suis censé être un homme, un vrai, de ceux qui savent tout faire, bordel de
merde ! Je suis dans les Forces spéciales. J’ai connu la guerre, vu des atrocités
que la plupart des hommes ne font qu’imaginer. Et pourtant, aujourd’hui, je suis
mort de trouille à l’idée d’ouvrir cette porte.
Derrière, il y a celle qui m’a élevé, qui m’a tout donné, m’a appris comment
traiter une femme et m’a mis des claques, quand je faisais le con. Je n’ai jamais
anticipé ce que ce serait de perdre un de mes parents. Ils sont encore jeunes, et je
ne suis pas prêt à la laisser partir.
— Liam…
Natalie m’encourage. Elle m’entoure de ses bras et me tient debout. Je la
regarde en attendant d’avoir le courage, mais il est là, sur son visage : sa force et
son amour sont là. Même après tout ce qui s’est passé entre nous, elle est restée
inébranlable.
Je hoche la tête et j’entre. Ma mère est allongée, reliée à des tubes et des
appareils. Le bip régulier des machines m’indique qu’elle est toujours vivante,
mais de manière artificielle. Un drap blanc la recouvre pour garder sa chaleur,
mais autour tout est glacial.
Je m’avance lentement vers elle. J’observe le mouvement de sa poitrine qui
monte et qui descend, même si la vie l’a déjà quittée. Tout ce que je peux
espérer, c’est qu’elle ne souffre pas.
— Bonjour, maman, je murmure en m’asseyant à côté du lit. Je suis venu dès
que j’ai pu. C’est une longue histoire, mais tu sais ce que c’est…
J’essaye de faire bonne figure, mais c’est ma mère. La femme qui a changé
mes couches sans déchirer les languettes, apparemment. Celle qui m’a soigné les
genoux, qui m’a cousu une cape, le jour où j’ai voulu devenir Superman.
Shannon Dempsey, la femme la plus forte du monde… Elle a eu des enfants, en
a enterré un, élevé un second, et je ne l’ai jamais vue déprimer ou perdre la tête.
Je suis sûr qu’elle aurait pu faire la course avec les Forces spéciales et qu’elle
nous aurait foutu la honte à tous.
J’ai échoué, je n’ai pas su la protéger.
— S’il te plaît, réveille-toi, maman. Je sais qu’il n’y a aucune chance, mais
je t’en prie, je t’en supplie, si tu peux m’entendre… fais-le maintenant. Je suis
désolé pour tellement de choses ! Je ne sais pas comment te dire au revoir.
Je respire à fond pour ne pas me remettre à pleurer. Natalie me prend la
main, et je ferme les yeux.
— Bonjour, madame Dempsey, vous m’avez déjà rencontrée, je suis Natalie.
La femme de ma vie parle à ma mère en attendant que je me reprenne, pour
que je ne me sente pas trop faible.
— Je me souviens que vous adoriez cuisiner. J’aurais aimé avoir la chance
de prendre des cours avec vous, parce que je suis vraiment une catastrophe en
cuisine.
Elle lâche ma main et s’avance vers ma mère pour prendre la sienne avant
que je puisse la retenir.
— Merci d’avoir donné vie à Liam et d’avoir fait de lui l’homme qu’il est. Je
vous serai éternellement reconnaissante pour le bonheur qu’il m’apporte. Il
m’aime plus que je ne le mérite, il aime ma fille et il m’a donné tellement plus
qu’il n’imagine…
Elle se tourne vers moi, le visage baigné de larmes, et je m’essuie les yeux.
— J’espère que je saurai élever mes enfants comme vous l’avez fait. C’est
vraiment le meilleur des hommes et c’est à vous qu’il le doit, alors merci, pour
tout.
Elle se penche et l’embrasse sur le front. Elle ne l’a rencontrée qu’une fois…
Puis elle lui chuchote quelque chose à l’oreille et lui serre la main de nouveau.
Je prends alors pleinement conscience de la situation. Je tombe à genoux à
côté du lit et j’enfouis mon visage dans le drap en m’agrippant à la jambe de ma
mère.
— Pourquoi ? Est-ce qu’on n’a pas assez perdu ? Est-ce qu’on n’a pas assez
souffert ?
Mes parents sont des catholiques irlandais assez stricts. Ma mère était
femme au foyer, mais je pense qu’elle a toujours travaillé plus que mon père. Lui
est avocat et il s’est tué au travail pour nous payer des écoles privées, à Krissy et
moi. Mais, quand il rentrait le soir, la maison était propre et le repas sur la table.
Il m’a montré qu’il faut se donner les moyens de ses ambitions, travailler dur
pour être libre de choisir sa vie. Si seulement je pouvais travailler pour la faire
revenir !
— Parle-lui, Liam, m’encourage Natalie.
Je ne peux pas la laisser me voir dans cet état.
— Dis-lui ce que tu veux qu’elle sache. Elle t’aime.
Sa voix douce m’apaise, et j’essaye de me calmer, mais c’est trop dur. Je me
souviens de ma sœur. Elle me répétait toujours que maman nous aimait et qu’on
pouvait lui dire la vérité…
— Pardon, maman ! Je suis parti trop longtemps. Je ne t’ai pas dit au
revoir… Je t’ai menti, j’ai omis de te révéler une partie de ce que j’aurais dû
t’avouer. Je ne t’ai pas dit combien j’aurais préféré que ce soit moi qui meure et
pas Krissy. Je ne t’ai pas dit combien je t’aime. Que c’était moi qui avais mis du
chewinggum dans ses cheveux, à Pâques. Que j’ai ramené des filles à la maison,
alors que tu me l’avais interdit. J’ai pris ta voiture et je t’ai dit que c’était Krissy.
Pardon de t’avoir menti… Je suis désolé.
— Chut !
Natalie me caresse les cheveux.
— Ne t’inquiète pas, Liam. Elle ne t’en veut pas. Elle t’aime, elle te connaît
et elle sait. Tu ne lui as pas menti.
J’aurais tellement aimé qu’elle connaisse celle qui est à mes côtés, qu’elle
prenne nos enfants dans ses bras et qu’elle les aime… Elle leur aurait fait des
gâteaux, les aurait tellement gâtés qu’ils n’auraient plus jamais voulu rentrer
chez nous. Elle aurait été la grand-mère idéale.
— Maman, je voudrais te présenter Lee, officiellement. Je t’ai expliqué ce
que je ressentais pour elle, il y a quelques mois, et tu m’as dit d’écouter mon
cœur. C’est elle, mon cœur. Je voulais que tu sois la première à savoir qu’on
attend un bébé.
Natalie me prend la main. Mon Dieu, je l’aime tellement !
— On va avoir un enfant, et je vais l’épouser. Elle ne le sait pas encore, mais
je vais le faire. Je vais l’aimer toute ma vie et être l’homme que tu m’as appris à
être. Elle mérite que je lui donne le meilleur de moi-même. Tu seras fière de
moi.
Je me mets à genoux. Je n’ai pas de bague, mais j’ai mon cœur, et il est déjà
dans ses mains.
— Natalie, je t’aime plus que tout au monde. Ma vie n’a de sens que depuis
que tu en fais partie. Je veux t’épouser, t’aimer, t’adorer, te donner des enfants et
tout ce que tu voudras. Je te protégerai et je ne te prendrai jamais pour acquise.
Je sais à quoi ressemble la vie sans toi et je ne veux plus jamais vivre dans ce
monde sans toi à mes côtés. Quand je serai parti, mon cœur restera avec toi.
M’accorderas-tu l’honneur de t’aimer jusqu’à la fin des temps ?
26

Natalie

Ma vue est si brouillée de larmes que je ne peux même plus voir Liam
clairement, et mon cœur bat à tout rompre. Je suis submergée de bonheur. Jamais
je n’aurais imaginé qu’il me fasse sa demande ici et maintenant. On est ensemble
depuis quelques mois seulement et, même si j’ai la certitude qu’il est fait pour
moi, je ne sais quoi penser.
— Liam, dis-je, la voix enrouée de sanglots, tu es sûr ?
Je ne veux pas qu’il se sente obligé de me faire sa demande parce que je suis
enceinte. Je l’aime et veux devenir sa femme mais je sais que, dans le chagrin,
on agit parfois impulsivement. Je ne souhaite l’épouser que lorsqu’il sera certain
d’y être prêt.
— Je n’ai jamais été aussi sûr de ma vie pour quoi que ce soit. Je t’aime,
Natalie. Je t’aime au-delà des mots. Je veux te serrer dans mes bras, effacer tes
larmes, t’embrasser, te consoler, te faire rire, te faire l’amour tous les jours et
toutes les nuits. Je n’ai pas de bague, mais…
— Oui ! Oui, je veux devenir ta femme. Je n’ai pas besoin de bague…
Seulement de toi.
Il se relève, fou de joie, me prend dans ses bras, m’embrasse, alors que je
pleure de plus belle. Il colle son front au mien et tourne le regard vers sa mère.
— Elle a dit oui, maman !

* * *

Son père entre dans la chambre quelques secondes plus tard.


— Papa, je voudrais te dire… Natalie et moi allons nous marier et avoir un
bébé. J’ai déjà prévenu maman.
Aidan sourit, et ses lèvres tremblent. Il regarde sa femme. Je sais qu’il
voudrait partager ce moment avec elle. Je quitte les bras de Liam, m’avance vers
lui et l’enlace.
— Je suis si heureux et si triste à la fois, Natalie. Elle t’aurait adorée…
Je comprends. Quand j’ai pris Aarabelle dans mes bras pour la première fois
et qu’Aaron n’était pas là, je me suis demandé si j’avais le droit de sourire.
J’étais désespérée mais aussi euphorique de la tenir contre moi.
— Je suis persuadée que je l’aurais adorée aussi. Je vous promets que nos
enfants entendront parler de la femme merveilleuse qu’elle était.
Il ne fait aucun doute qu’elle était extraordinaire, et très aimée.
Nous passons les heures qui suivent dans la chambre de Shannon, à lui
parler, évoquer les histoires de Liam et d’Aarabelle. Son père rit malgré son
chagrin. Je lui raconte l’aventure de Liam avec les couches, et lui m’explique
comment, enfant, Liam s’arrangeait toujours pour avoir des ennuis.
— Le pire, c’est quand il s’est mis à avoir la manie de se coller des choses
dans le nez !
Il éclate de rire, et Liam grommelle.
— Ah oui ? je demande, amusée.
— Oh ! oui, tout ce qu’il pouvait trouver… Shannon se demandait toujours
ce qui allait sortir, quand il éternuait. Il incitait Kristine à faire pareil, et ça restait
coincé… Ensuite, il venait nous dire qu’il n’y était pour rien.
Je le regarde se perdre dans ses souvenirs.
— Je me souviens qu’une fois je suis rentré à la maison… Shannon était en
train de préparer un gâteau pour la voisine — elle aimait bien faire la cuisine
pour les amis… Bref, elle était occupée et les enfants supposés rester dans le
jardin. Liam a dit à Krissy que leur mère était d’accord pour qu’elle aille jouer
chez ses amis. J’ai demandé à Shannon où était Krissy, et elle s’est mise à
paniquer. Bien sûr, Liam a prétendu que sa sœur se fichait de désobéir…
Je regarde Liam qui, pour la première fois depuis notre arrivée, a une lueur
dans le regard. Il sourit en secouant la tête.
— Tu exagères, papa, j’étais un gentil garçon.
Son père tousse et fait mine de s’étouffer en riant.
— Tu perds déjà la mémoire ? Tu trouvais toujours une bonne idée pour
causer des ennuis à ta sœur.
— Et elle me croyait à chaque fois !
— Elle t’adorait. Tu étais son héros.
Il soupire.
— Et maintenant, j’ai perdu mes deux femmes.
— Je sais ce que vous ressentez. Ça ne disparaîtra jamais, mais un jour ça ne
fera plus aussi mal.
Je prends sa main dans la mienne et poursuis :
— Ce ne sera plus aussi dur de respirer, ce ne sera plus comme si le monde
vous écrasait. La douleur passera. Ça peut avoir l’air d’un mensonge, en ce
moment, mais j’ai connu ça, c’est pourquoi je peux en parler.
— Merci, Natalie, mon fils a beaucoup de chance.
Il recouvre ma main de la sienne.
— J’ai connu le grand amour avec Shannon et j’ai toujours prié pour que
mes enfants le vivent aussi. J’espère que, de là où elle est, elle voit que c’est le
cas pour Liam.
— Je l’espère aussi.

* * *

— Voilà, c’est chez nous !


Liam étend le bras pour m’engager à entrer, et je passe le seuil. Après
quelques heures à l’hôpital, Aidan nous a suggéré de rentrer pour que je me
repose. Il tient déjà au bébé que je porte.
Nous lui avons proposé de loger à l’hôtel, mais il n’a rien voulu entendre. Et,
puisqu’il ne veut pas quitter sa femme, nous ne le dérangeons pas.
La maison est comme je l’imaginais : une vieille bâtisse en briques rouges
avec des auvents blancs, une lourde porte d’entrée en chêne et, à l’intérieur, des
murs blancs immaculés. Tout est propre et chaleureux. Un endroit qui donne
envie de passer les dimanches en famille.
— C’est exactement comme ça que je la voyais.
— C’est-à-dire ?
— C’est une vraie maison. J’ai grandi dans une ferme de l’Arkansas. Je suis
sûre que tu as une idée de ce que ça peut être… Je t’ai toujours imaginé dans une
rue pittoresque, avec des pelouses et du plastique sur le sofa… Non, je rigole !
Liam me soulève dans ses bras.
— Repose-moi, s’il te plaît.
— Pieds surélevés. Je vais te faire visiter…
— Liam, je peux marcher…
Il rapproche son visage du mien et m’embrasse.
— Laisse-moi prendre soin de toi, Lee. J’ai besoin de te tenir contre moi.
Je comprends ce besoin. Quand le monde s’écroule autour de soi, il est
nécessaire de s’accrocher à quelque chose, de s’ancrer, de sentir qu’on maîtrise
au moins un aspect de sa vie.
— Tu me rends incapable de dire non.
— Ah, mais j’y compte bien !
Je passe les bras autour de son cou, et il me fait visiter, tout en me portant
dans ses bras. J’admire le goût de la maîtresse des lieux. La cuisine a été refaite,
et on voit tout de suite que c’est le cœur de la maison. Chaque chose est à sa
place. C’est exactement le genre de maison où l’on s’attend à voir débarquer
Martha Stewart, pour nous donner des recettes et des astuces de déco d’intérieur.
Liam monte l’escalier en riant. Il se souvient qu’il s’entraînait à porter des
bûches jusqu’en haut, et je lui donne une claque sur la poitrine pour ça.
— Et voilà ma chambre.
Il ouvre la porte, et je me retiens d’éclater de rire. Les murs sont couverts de
photos et de vieux posters.
— Waouh, alors ça… !
— Sans commentaire.
— Attends, est-ce que c’est Yasmine Bleeth ? De Alerte à Malibu ?
J’éclate de rire.
— Elle était canon, se défend Liam en me reposant par terre.
— Je vais trouver des vieux Playboy sous ton matelas ? je demande,
moqueuse, en soulevant un coin du couvre-lit.
Il m’entoure de ses bras avant que j’aie le temps de vérifier.
— Je regarderai plutôt ma fiancée.
— Liam, on est chez tes parents…
— Mon père t’a déjà dit que je ne suis pas un garçon obéissant. En plus…
Il m’embrasse dans le cou et remonte pour me mordiller l’oreille avant de
chuchoter :
— … Tu es déjà enceinte, alors je crois qu’il se doute de quelque chose.
Je frissonne.
— Tu m’as manqué.
Je me colle à lui et je sens son érection contre mes fesses.
— J’ai besoin de te sentir, Lee. J’ai envie de toi comme un fou. Est-ce qu’on
peut ?
J’acquiesce, et il me caresse le ventre avec douceur. Ses doigts remontent
lentement, et il gémit en prenant mon sein dans sa main.
— Ah, c’est mieux comme ça…
Et je m’abandonne, alors qu’il me touche.
Il me fait pivoter face à lui, puis m’enlève mon T-shirt. Il me regarde avec
gourmandise, et je décide de prendre l’initiative. Je dégrafe mon soutien-gorge,
et ses yeux brillent quand mes seins lourds se libèrent des bonnets.
Je déboutonne mon jean et l’enlève. Il s’humecte les lèvres alors que je passe
les doigts dans l’élastique de ma culotte en dentelle. Je commence à la faire
glisser sur mes cuisses, puis je me ravise. Avant ça, je veux jouer un peu avec
lui. Je me rapproche, prends son sexe dans la main à travers son pantalon. Il
ferme les yeux et renverse la tête en arrière.
— Je pense que tu es trop habillé, mon futur mari.
— Dis-le encore.
— Trop habillé.
Je sais bien que ce n’est pas ce qu’il attend, mais je veux le garder sous
contrôle. Je veux qu’il ne pense plus qu’à nous, au moins pendant quelques
minutes.
Il me prend par le menton et me redresse la tête.
— Non, pas ça, mon cœur.
— Mon…, dis-je en saisissant son autre main pour embrasser sa paume,…
futur, je dépose un autre baiser sur son pouce,… mari, je termine, lui embrassant
l’annulaire, à l’endroit où il portera son alliance.
Il gémit et prend mon visage dans ses mains. L’instant d’après, sa bouche
recouvre la mienne, et il m’embrasse avec avidité. Nos lèvres ne se lâchent plus.
Il contrôle ce baiser, mais cet équilibre ne tient qu’à un fil. Je glisse ma langue
contre la sienne, et nous nous goûtons l’un l’autre. Ça fait si longtemps ! Trop
longtemps qu’il ne m’a pas touchée. Je l’attire à moi, et nous nous plaquons l’un
contre l’autre. Je brûle d’excitation, transpire et sens la chaleur humide entre mes
cuisses.
Il commence à me caresser.
— Allonge-toi sur le lit.
Je m’étends, pendant qu’il va fermer la porte. Ses yeux brûlent d’une
intensité que je n’ai encore jamais vue. Il ne me quitte pas du regard. J’ai
tellement envie de lui que, lorsqu’il arrive au bord du lit, j’en suis presque déjà
essoufflée.
— Qu’est-ce que tu vas me faire, maintenant que je suis là ?
Il déboutonne son pantalon et le retire en même temps que son boxer.
J’admire son sexe dressé.
— Je vais te montrer à quel point ton futur mari est attentionné.
Il se met à genoux près de moi et me retire ma culotte.
— Après t’avoir vue te toucher, je me suis repassé le film dans la tête toutes
les nuits. Je te revoyais jouir au son de ma voix… C’était trop bon…
Maintenant, je vais voir combien de fois je peux le faire, pour de vrai.
Je me redresse sur les coudes.
— Je pense que ce serait mieux si ta bouche faisait ce qu’elle promet…
— Si je la mets ici ?
Il se penche et me lèche le nombril. Ma tête tombe en arrière au contact
électrique de sa langue sur ma peau. Il recommence.
— Ou peut-être ici ?
Il descend entre mes cuisses et fait tourner sa langue autour de mon clitoris.
— Oh !
— Hum, mais peut-être que tu aimerais que je te fasse ça ?
Il presse la langue à l’entrée de mon vagin. Je me cambre sous lui, tandis
qu’il continue. Tout mon corps transpire de plaisir, et je sens que je suis proche
de l’orgasme. Entre les hormones et le fait que c’est lui, je ne tiens pas
longtemps.
— Liam…
Je gémis son nom en entamant mon ascension jusqu’au septième ciel.
Il introduit un doigt en moi avant de sucer mon clitoris, et je jouis. Je
m’enfonce dans le lit alors qu’il continue de me caresser pour tirer tout le plaisir
qu’il peut de mon corps. Il remonte doucement jusqu’à mon ventre et reste là un
moment, tandis que je reprends mon souffle.
— Je vais adorer voir ton ventre s’arrondir ! Il n’y a rien de plus sexy que de
savoir que tu portes mon enfant.
J’ouvre les yeux, et il me sourit.
— Est-ce que tu es sûre qu’on peut faire ça ?
— Oui, je te promets qu’on peut, dis-je en caressant sa barbe de trois jours,
qui me donne l’impression d’être à nouveau chez moi.
Il s’étend au-dessus de moi en s’appuyant sur les bras pour ne pas m’écraser,
et je pouffe de rire.
— Liam, c’est bon, on peut faire l’amour.
— Et si je blesse le bébé ?
— Comment tu veux le blesser ?
— Je veux dire, si je lui cogne la tête ?
Je pars d’un grand rire, puis je respire à fond pour me calmer.
— C’est ridicule !
— Je suis sérieux ! Je suis bien doté… Ça pourrait arriver.
— OK. Je t’aime, alors je vais faire comme si tu plaisantais.
— Mais non !
Oh ! mon Dieu, il n’a vraiment aucune idée…
— Tu ne vas pas cogner le bébé. D’abord, parce qu’il n’est pas dans mon
vagin, ensuite, parce que ce n’est pas possible. Tout va bien. Ton pénis géant et
toi ne lui ferez aucun mal.
— Oui, bon, mais s’il sort cabossé je lui dirai que c’est ta faute.
Je rigole en levant les yeux au ciel, et Liam rit avec moi. Puis je retrouve
mon sérieux.
— Marché conclu. Maintenant fais-moi l’amour, j’ai envie de toi.
Il se rapproche et m’embrasse doucement, avec délicatesse. Je sens qu’il
presse son sexe en moi et je soupire dans sa bouche. Notre étreinte devient plus
intense. J’ai l’impression que chacun de ses va-et-vient me fait éclater de la
façon la plus délicieuse qui soit.
— Tu es tellement bonne, ma chérie, souffle-t-il en évitant de peser sur moi,
mais sans retenir ses coups, entrant en moi de plus en plus profondément.
Je veux le sentir partout.
— Laisse-moi venir au-dessus.
Il se met sur le dos et me ramène au-dessus de lui. Je ferme les yeux, le
reprends en moi et descends sur son sexe. Il râle en essayant de me dire quelque
chose, mais aucune parole cohérente ne sort de sa bouche.
— Lee ! Putain ! Mon Dieu ! Tu me…
Il m’attrape les hanches et me fait bouger à son rythme. Je sens le plaisir
monter à nouveau, de plus en plus fort à chaque frottement de mon clitoris, à
chaque mouvement de son sexe en moi.
— Je n’en peux plus !
Je sens l’odeur de sexe et de transpiration dans l’air.
— Si, tu peux. Donne-moi tout ce que tu as.
Il presse le pouce sur mon clitoris, et je ne peux plus retenir l’orgasme. Je
jouis avec une telle violence que je ne vois plus rien. Liam émet des
grognements et vient juste après moi.
Je me laisse tomber sur sa poitrine et j’écoute son cœur. J’attends quelques
minutes avant d’aller me laver.
Quand je reviens dans la chambre, il est sur le dos et regarde le plafond. Je
me remets au lit, et il se tourne sur le côté.
— Je pense qu’ils vont la débrancher demain, dit-il tristement.
Il passe un bras autour de moi, me caresse le dos, et je lui murmure :
— J’aimerais avoir une formule magique pour rendre les choses plus faciles,
mais rien n’y fera, à part le temps. Tu ne seras jamais seul. Je serai avec toi à
chaque pas.
Il m’embrasse le front, et je me love contre sa poitrine.
— Je croyais t’avoir perdu.
— Il va falloir plus que ces fils de pute pour m’empêcher de rentrer à la
maison auprès de toi !
— J’aurai toujours peur de ça, Liam.
— Je ferai tout pour que ce soit plus facile pour toi mais, quoi qu’il arrive, je
me battrai jusqu’à la fin.
— Il n’y a rien d’autre à faire.
— Non, à part s’aimer, me dit-il pour me détendre.
— C’est bien que ce soit fait, alors…
— Si on recommençait, pour être sûrs ?
Je souris en le repoussant sur le dos.
— Tu as raison… Mieux vaut être sûrs…

* * *

— Je pense qu’il est temps. Elle n’aurait pas voulu qu’on la maintienne en
vie plus longtemps, explique Aidan au médecin.
Liam et moi attendons près du lit.
— Bien, monsieur Dempsey. Je vous laisse un moment pour que vous
puissiez lui faire vos adieux, puis nous commencerons le processus, répond le
médecin, nous regardant tour à tour.
Aidan fixe sa femme, puis Liam.
— Commence, j’ai besoin d’une minute avant de lui dire au revoir.
Liam semble perdu, et mon cœur se serre. Je lui prends la main, entrelace
nos doigts. Je ne sais pas quoi faire, mais lui tenir la main peut aider.
Après quelques secondes, il s’approche du lit.
— Quand j’étais gamin, je me souviens que les autres parlaient de leur mère
en répétant qu’ils la détestaient. Mais tu sais quoi ? Pas une fois je n’ai ressenti
ça. Je ne t’ai jamais détestée, parce qu’il n’y avait pas de raison de le faire. Tu
étais la mère que tous les gosses rêvent d’avoir. Et, si tu me punissais, c’est parce
que je l’avais mérité… Je ne t’ai jamais dit combien je tenais à toi. J’aurais aimé
passer plus de temps avec toi, maman. Je ne pensais pas que tu nous quitterais si
tôt. Tu ne prendras jamais notre enfant dans tes bras, tu ne seras plus jamais là
pour me dire d’arrêter de faire le con. Tu vas laisser papa tout seul ? La famille
est incomplète sans toi.
Il fait une pause et marche vers la fenêtre. Je le vois s’essuyer les yeux
discrètement, et ça me fend le cœur qu’il essaye de faire bonne figure, de
surmonter son chagrin. J’aimerais pouvoir porter ce fardeau avec lui.
Je le rejoins et pose la main dans son dos.
— Je ne peux pas lui dire au revoir, Lee, je ne peux pas lui dire que ça va et
qu’elle peut mourir en paix.
— Tu l’aimes, et elle aussi. Tu n’as pas à lui dire au revoir.
— Elle s’éteindra à la minute où la machine s’arrêtera.
— Mais elle sera entourée des deux hommes de sa vie.
— Mon père va en mourir, Lee. Ils étaient ensemble depuis l’âge de quinze
ans.
Leur histoire ressemble à la mienne, mais je ne le dirai pas. Je voudrais
assurer à Aidan qu’il y arrivera comme j’y suis arrivée, mais je ne peux pas. Une
partie de lui ne guérira jamais. Un amour de jeunesse qui résiste à l’épreuve du
temps est une expérience unique. Il ne connaîtra peut-être plus jamais l’amour,
mais il survivra.
— Toi, tu es là. Tu vas lui rappeler qu’il doit continuer. Tu vas lui donner la
force dont il a besoin, comme tu l’as fait avec moi. Je ne connais personne
d’aussi solide que toi.
— Elle, elle l’était.
Il retourne s’asseoir près de sa mère. Il prend délicatement sa main dans la
sienne et y pose un baiser.
— Tu vas me manquer. J’espère que tu retrouveras Kristine au paradis et que
tu lui diras que je l’aimais. Dis-lui aussi qu’elle aurait été la tante de deux
enfants. Tu resteras toujours dans mon cœur. J’ai eu tellement de chance de
t’avoir pour mère…
Il se penche pour lui embrasser le front et laisse échapper un profond
sanglot. Je me précipite pour le prendre dans mes bras. Il se tient à moi, inspirant
profondément, comme s’il manquait d’air.
— Je suis là, Liam.
Il n’y a rien d’autre à dire pour le réconforter, et je ne suis pas assez stupide
pour essayer. Je lui donne simplement mon amour et mon cœur.
Aidan entre quelques instants plus tard.
— Je te fais mes adieux, Shannon. Nous nous retrouverons, mon amour.
Il reste là, debout, presque raide.
Le père et le fils échangent un regard, puis il demande :
— Est-ce que tu veux prier avec moi, Liam ?
Nous nous rassemblons autour du lit ; Aidan me prend la main, je prends
celle de Liam, et tous deux saisissent chacun une main de Shannon.
— Aujourd’hui, je dis adieu à la femme de ma vie. Nous avons eu une belle
existence, deux enfants, et appris que la vie n’est pas toujours juste. Ce n’est pas
juste que Shannon nous soit enlevée si tôt. Ce n’est pas juste qu’elle ne puisse
pas voir la vie qui va naître.
Sa voix se met à trembler d’émotion.
— Mon Dieu, mon amour est entre vos mains. Soulagez-la de son chagrin,
rendez-lui la partie de son cœur qu’elle a perdue et prenez soin d’elle jusqu’à ce
que je la rejoigne. Je serai bientôt là, mon ange.
Il relâche ma main, mais Liam me tient toujours. Une crampe survient à ce
moment-là, et je porte instantanément la main à mon ventre. Liam réagit dans la
seconde et m’assoit dans le fauteuil.
— S’il te plaît, ne reste pas debout.
— C’était juste une crampe, mon cœur, dis-je pour le rassurer.
Ce n’est pas le millième de ce que j’ai ressenti l’autre fois. J’ai appelé le Dr
Contreras, hier ; elle m’a assuré que les crampes étaient normales et qu’il ne
fallait pas que je m’inquiète outre mesure.
Le médecin entre alors. Liam s’assoit dans le fauteuil et me prend sur ses
genoux. Aidan se penche sur son épouse et lui murmure ses derniers mots à
l’oreille en pleurant. Il ne cesse de lui parler, jusqu’à ce que son cœur arrête de
battre. Puis il l’embrasse, repose sa main sur le drap et quitte la chambre.
Je me lève, et Liam sort derrière son père. Je vois à travers la vitre qu’il le
rattrape et le serre dans ses bras, pour l’empêcher de s’effondrer.
27

Nous sommes restés une semaine dans l’Ohio après la mort de Shannon. Il
était précisé dans son testament qu’elle ne voulait pas d’enterrement. Elle
souhaitait être incinérée et que ses cendres soient dispersées sur sa terre natale.
Aidan a pris un vol pour l’Irlande, et Liam et moi sommes rentrés à la maison.
Depuis, il est très calme, mais il a l’air de faire avec. Aaron est venu et a
demandé s’il pouvait lui parler. Liam a discuté au téléphone avec Mason, qui
l’autorise à ne pas retourner en mission. D’autres gars se sont portés volontaires.
Au lieu de cela, il s’entraînera et organisera les choses d’ici. C’est une faveur
qu’on nous accorde, j’en ai bien conscience, mais je ne peux qu’en être
reconnaissante.
— OK, Aara.
Liam est assis sur le sol, pendant que je me repose sur le canapé.
— Je te parie dix dollars que tu peux aller sur le pot.
Les voyages en avion ont été éprouvants pour moi et, même si je fais de mon
mieux pour rester tranquille, je veux être plus prudente, maintenant que c’est
possible.
— Tu sais qu’elle est trop jeune pour être soudoyée et que tu vas avoir plein
de couches à changer, dans ta vie.
— Si on peut éviter d’en changer une, c’est toujours ça de gagné. Alors,
princesse, comment ça marche ? Tu m’expliques ? Est-ce qu’on t’emboîte
dedans ?
— Mon Dieu…
Je me redresse, mais il m’arrête d’un regard sévère.
— Ne m’oblige pas à t’attacher au canapé !
— Je n’ai pas peur de toi.
Il rampe vers moi avec des mouvements félins et une lueur malicieuse dans
le regard.
— Ah oui ? Je pense que tu aimes bien me tester…
— Je pense que tu aimes être testé.
Il arrive jusqu’au canapé et me prend dans ses bras pour me poser sur le
tapis avec agilité. Puis il laisse son grand corps en suspension au-dessus de moi,
et je sens son souffle dans mon cou.
— Plus de tests. On les a tous réussis.
Je glisse les doigts dans ses cheveux.
— Je crois que oui.
Aarabelle se lève et vient s’allonger sur le dos de Liam.
— Papa, bras ?
Liam fait une pompe avec elle accrochée sur le dos et m’embrasse en
redescendant. Je la tiens pour qu’elle ne tombe pas. Il va doucement et s’attarde
au contact de mes lèvres. Je ris entre ses baisers. Aarabelle rit aussi.
— Tu t’amuses bien, pas vrai ?
— Je m’amuserai encore plus, quand tu seras ma femme.
Je lutte un peu avec la vitesse à laquelle vont les choses. J’ai très envie de
l’épouser, de partager ma vie avec lui, d’être sa moitié, mais je ne veux pas
blesser Aaron irrémédiablement. C’est un bon père et il essaye d’être mon ami.
Sans compter que Liam et lui ont besoin de retrouver leur amitié d’autrefois.
Liam lui a sauvé la vie, en un sens, et le fait de croire Aaron mort a donné
quelque chose à Liam. C’est triste et dommage, mais mon mariage n’était pas ce
qu’il semblait être.
Aaron et moi nous sommes entendus pour Aarabelle. Elle vivra avec nous,
mais je veux qu’il fasse partie de sa vie.
— Liam, je soupire, et il s’arrête.
Il se rassoit, Aara en profite pour grimper sur ses genoux.
— Je n’essaye pas d’annuler quoi que ce soit, mais je crois qu’il ne faut pas
précipiter les choses.
Il détourne le regard avec détermination.
— Je vais t’épouser avant que tu aies ce bébé. Je veux que cet enfant naisse
avec deux parents aimants et mariés. Je ne demande rien d’extraordinaire. Je ne
veux que toi, moi et Aarabelle à la plage.
— Ce bébé aura deux parents aimants, que nous soyons mariés ou pas.
— Tu ne vas pas aimer que je te dise ça, mais je ne demande pas grand-
chose. Je ne t’ai pas poussée à revenir vers moi, parce que je savais que tu le
ferais. Je ne m’énerve pas parce que ton ex-mari tourne autour de la maison, car
il est le père d’Aarabelle et il était mon ami. J’ai sacrifié et perdu beaucoup.
Mais maintenant, tu es à moi.
Il se rapproche, et Aara descend de ses genoux.
— Je veux t’épouser parce que la vie est courte et que je vais devoir repartir.
Je dois savoir que tu es en sécurité. J’ai besoin de ça ; c’est indispensable, pour
moi.
Tout se précipite dans ma tête, et je ne sais que répondre.
Quelqu’un frappe à la porte à ce moment-là.
— On en reparlera…, me dit-il en se levant pour aller ouvrir.
C’est Aaron. Ils se tiennent tous deux sur le seuil sans un mot. La tension est
palpable. Puis Aaron fait un pas et lui tend la main.
— Je suis navré pour ta mère.
Liam lui serre la main.
— Merci.
— Je suis content que tu ailles bien aussi. Tout le monde était inquiet.
Même si c’est la chose la plus étrange que j’aie vue, cela me donne de
l’espoir. Ils se parlent — poliment.
Aarabelle surgit de derrière le canapé.
— Salut, ma puce ! s’exclame Aaron tandis qu’elle court vers lui.
— C’était vraiment un désastre…, commence Liam.
Aaron soulève Aarabelle dans ses bras et se retourne vers lui.
— La mission ?
Je soupire, profondément soulagée. Peut-être que nous nous en sortirons tous
plus tôt que nous ne le pensons.
Liam explique à Aaron les choses qui n’ont pas fonctionné et pourquoi ils
ont perdu le contact. Il y a beaucoup de détails que je ne comprends pas ou que
je ne veux pas comprendre. Mais je les regarde. Ils ont été amis pendant si
longtemps… Voir cette amitié prendre fin m’a fait mal. Mais Aaron et moi
savions que notre mariage n’avait plus de sens, bien avant sa mort. Seulement,
nous ne voulions pas l’admettre.
— Athair, dit Aarabelle en prononçant « ah her ».
Ça veut dire « père » en gaélique. Nous souhaitions qu’elle ait un mot
spécial pour appeler Liam et qu’elle réserve « papa » pour Aaron, nous
l’encourageons en ce sens.
— Je suis là, je suis là, répond Liam en lui tendant la main.
Elle lui donne un jouet en échange.
Nous passons une heure à jouer avec elle en parlant du travail et des
dernières nouvelles concernant Aaron. Les symptômes de son syndrome de
stress post-traumatique diminuent, et il redevient peu à peu celui qu’il était avant
la mission au cours de laquelle il a perdu trois de ses amis.
— Est-ce qu’on peut sortir et parler une minute ? lui demande Liam.
Je redresse aussitôt la tête.
— Bien sûr, répond Aaron, même si je vois que c’est à contrecœur.
Liam se penche vers moi et me prend la main.
— Fais-moi confiance, je dois le faire.
— Je t’en prie…
— Je reviens tout de suite.
Ils sortent du salon pour se rendre sur la terrasse. La peur m’envahit, et ma
poitrine se serre. Je me lève pour coller l’oreille à la porte, mais je n’entends
rien. Les minutes passent. Je suppose qu’ils discutent calmement, puisque je
n’entends rien se briser.
— Tu sais de quoi ils parlent, Aarabelle ?
Je n’espère aucune réponse et retourne m’allonger avant de me fatiguer.
Elle grimpe à côté de moi et vient se lover contre ma poitrine. J’adore ces
moments ! Si Liam et Aaron sont là, elle leur grimpe sur le dos mais, quand nous
ne sommes qu’elle et moi, elle redevient mon petit lapin câlin.
— Bientôt, maman va devenir tellement grosse que tu devras t’allonger sur
le lit avec moi. Tu vas être grande sœur !
Elle sourit à l’intonation enthousiaste de ma voix, même si elle ne comprend
rien de ce que je lui raconte, et mon excitation grandit.
— Mais tu vas vite savoir tout ça, parce que, comme je connais tes parrains,
ils vont vite nous rattraper…
Liam finit par rentrer quelques minutes plus tard, seul.
— Que s’est-il passé ? je demande.
— Il fallait qu’on parle, Lee. D’homme à homme. Il fallait que je lui dise.
Je tourne la tête en essayant de contenir ma colère.
— Tu aurais dû m’en parler avant.
— Natalie… Regarde-moi.
Je souffle et me retourne vers lui.
— J’ai fait ce que j’aurais voulu qu’il fasse. Je lui ai dit la vérité. Si on se
ment, ce sera pire. Je le connais. Je sais que tu as peur de le blesser. Et, crois-
moi, je ne veux pas le voir souffrir encore. C’était mon ami, et il va faire partie
de notre vie.
Il regarde Aara.
— C’est son père. Il a une place dans notre famille, et il faut l’accepter.
Alors je suis allé lui parler en ami et lui dire que je t’ai demandée en mariage.
J’essaye d’avaler ma salive, mais j’ai comme un nœud dans la gorge. Mon
futur mari a dit à mon ex-mari qu’il allait m’épouser. Aucune autre femme sur
terre ne doit supporter ça !
— Il n’est pas heureux, mais il respecte notre décision. Il a dit qu’il se
doutait que ça arriverait. Il ne viendra pas à notre mariage et ne sera sans doute
pas heureux pour nous. Mais le voilà au courant, il ne sera donc pas surpris
quand ça arrivera. Nous sommes adultes, merde, et je ne vais pas mentir ! Je
refuse de me cacher. C’est notre vie, et nous devons trouver un moyen de la
vivre.
— Je sais, c’est juste que… ça fait beaucoup à la fois. Un bébé, un mariage.
Et puis, tu viens de perdre ta mère… Je veux être sûre, Liam, tu comprends ? Je
veux construire un mariage solide, et non faire les choses sur un coup de tête.
Ce n’est pas de moi que je m’inquiète, mais de lui. Il m’a demandée en
mariage alors que sa mère était en train de mourir. Je suis enceinte et j’ai une
grossesse à risques. De son côté, il rencontre de lourdes complications sur une
mission dangereuse.
— Je sais tout ça. C’est nul, ce qu’on a dû supporter tous les deux. Mais on
en est ressortis plus forts, amoureux, ensemble et avec une famille. Je veux
t’épouser et être certain que quand je repartirai tu recevras de l’aide, en cas de
besoin. J’aurais attendu vingt ans s’il t’avait fallu ce temps pour être prête. Mais
ce n’est pas moi, Lee. Si tu ne veux pas m’épouser parce que tu as besoin de plus
de temps, dis-le-moi. Ne me mets pas ça sur le dos, mon cœur. Ou je fais mes
bagages et je m’en vais.
— Je ne doute pas de moi. Si, de ton côté, tu es sûr et certain, alors allons-y.
Il me prend sur ses genoux et rapproche mon visage du sien. Il m’embrasse,
et je sens la joie émaner de tout son corps, comme si je venais de lui faire le plus
beau des cadeaux. Mais c’est lui qui me l’offre, en vérité.

* * *

Il est bientôt midi, et je commence à avoir faim. Je n’ai pas fait les courses.
Je n’ai pas eu d’envies particulières, quand j’attendais Aarabelle, mais cette fois-
ci j’ai une passion pour le poulet et les noix de cajou. Je pourrais en manger à
tous les repas sans m’en lasser. Bien sûr, je ne le fais pas, mais j’essaye de
convaincre Liam d’aller m’en chercher.
Aara est assise dans sa chaise haute et mange des nuggets que je lui ai
coupés en morceaux, et moi je n’arrête pas de gémir et de pleurnicher devant
Liam, qui refuse de céder aux caprices de sa fiancée enceinte.
— J’ai quelque chose pour toi.
— Ah oui ? Un rouleau de printemps ?
— Oh ! j’ai ça aussi, mon cœur, mais je pense que tu vas aimer l’autre chose
plus encore.
— J’en doute, dis-je, narquoise.
Je réponds aux grimaces d’Aarabelle, et Liam souffle en tapant du pied :
— Tu as fini de faire ta gamine ?
— Tu viens de me traiter de gamine ?
Je laisse tomber la fourchette, stupéfaite.
— Oui… J’essaye d’être romantique, et tu casses l’ambiance.
— Oh ! une romance dans la cuisine ? Maintenant, ça m’excite.
Je m’assois en faisant semblant d’être toute à lui. En vérité, je suis fatiguée,
j’ai faim et j’ai la nausée.
— Gamine, répète-t-il.
Puis il pose un genou au sol.
— Et maintenant, est-ce que tu m’écoutes ?
J’acquiesce. Il sort alors de sa poche une petite boîte en velours noir qu’il
pose sur mes genoux.
— Aarabelle, je vais te demander si tu es d’accord…
Il lui sourit, et elle le regarde avec ses yeux grands ouverts.
— Mange, pleure, crie, fais caca, regarde ailleurs ou souris-moi, si tu veux
que j’épouse ta maman.
J’éclate de rire, et Aarabelle tourne la tête vers moi.
— Adjugé ! Natalie et Aarabelle… Je veux que vous fassiez partie de ma vie
pour toujours. Je veux vous aimer, vous protéger, être là pour vous.
Il lui prend la main, et je chavire en le voyant s’adresser à ma raison de
vivre, la seule qui aurait pu m’éloigner de lui.
— Aarabelle, je serai ton papa, même si je ne suis pas ton père. Je serai
toujours là pour toi.
Il se tourne vers moi et fixe la boîte posée sur mes genoux.
— C’était la bague de ma mère.
Avec des mains tremblantes, j’ouvre lentement l’écrin. Je découvre, nichée
dans le velours, une bague magnifique en or blanc, sertie de petits diamants qui
ornent le diamant central.
— Liam, dis-je en versant une larme, c’est…
— Mon père a pensé qu’elle voudrait que tu la portes. Elle t’aurait aimée, et
il espère que notre amour sera aussi fort que le leur.
Il sort la bague et me la passe au doigt.
— Je pense qu’il le sera plus encore.
Je presse ma bouche contre la sienne, et il m’embrasse avec tant de force que
je m’accroche à lui pour ne pas tomber de la chaise.
Aarabelle réclame son attention en tapant avec sa cuillère sur la table.
— Je t’aime aussi, princesse, dit-il en lui posant aussitôt un baiser sur le
front.
Je sais qu’il me rendra très heureuse et que je chérirai chaque seconde à ses
côtés.
28

— Alors, vous êtes prêts à voir le bébé ? demande le Dr Contreras en me


mettant le gel froid sur le ventre.
Liam est près de moi et me tient la main.
— Oui, dis-je en levant les yeux vers lui.
Il a le regard rivé sur l’écran de l’échographe. Nous avons dû reporter le
rendez-vous à cause des derniers événements, mais finalement nous y sommes.
— Je ne vous montrerai pas le sexe du bébé, puisque vous ne voulez pas
savoir, c’est bien ça ?
Liam marmonne, contrarié, et me regarde.
— Ils ne sont pas obligés de savoir. On n’aura qu’à leur dire qu’on l’ignore,
à cette soirée stupide. J’ai même une tête d’étonné spéciale pour l’occasion.
Je jette un coup d’œil : il a les yeux écarquillés. Quel idiot !
— Nous ne voulons pas savoir, en effet.
— Tu crains…
— Tu te comportes comme un gosse. La soirée aura lieu dans quinze jours.
— Je suis le père. Je devrais savoir avant la cuisinière.
— Tais-toi !
Le médecin rit et pose la sonde sur mon ventre. J’ai l’impression que mon
ventre ne se voyait pas autant à cette période, lorsque j’étais enceinte
d’Aarabelle.
Le son des battements de cœur du bébé sort des enceintes et résonne dans le
cabinet. La mâchoire de Liam en tombe, et il écarquille les yeux comme un
enfant émerveillé.
— C’est quoi, ça ? demande-t-il.
— C’est le cœur de votre bébé, fort et en parfaite santé, répond le Dr
Contreras en souriant.
— Notre bébé a un cœur…
Je rigole.
— Je sais, Liam.
— Euh, je ne voulais pas dire ça, enfin pas exactement.
Nos doigts s’entrelacent, et je suis tout ouïe. C’est un miracle que nous
soyons là à l’écouter, ensemble.
— Vous voyez ça, là ? dit le médecin en pointant précisément l’image. C’est
son cœur.
Elle continue de désigner des bouts de notre enfant, ici un pied, là une main.
Chaque fois qu’elle nous montre quelque chose, Liam s’écrie qu’il voit un pénis,
ce qu’elle ne lui confirmera sûrement pas. Elle énumère tous les organes, puis
nous imprime quelques images.
— Je vous laisse vous rhabiller et je reviens faire le bilan avec vous.
— Est-ce que je dois m’inquiéter ?
— Je veux juste qu’on regarde le calendrier et qu’on planifie un peu, me
rassure-t-elle, mais quelque chose me préoccupe.
Liam m’embrasse le front et me tend une serviette pour m’essuyer.
— J’ai un mauvais pressentiment, Liam.
— Tout va bien, Lee. Je sais que tu es inquiète, mais le bébé a tout ce qu’il
lui faut.
— Dit l’homme qui pensait qu’il allait l’abîmer avec son pénis géant !
Je ne peux m’empêcher de rire.
— Hé ! ce n’est pas ma faute, si la nature m’a bien pourvu.
Il sourit et s’assoit près de moi.
— Bon, blague à part, s’il y a un problème, on le surmontera. Mais tu as eu
une première grossesse compliquée et tu l’as menée à terme alors… ça va aller.
Tu en es à vingt-trois semaines, maintenant, et je vais faire mon possible pour
que tu puisses rester allongée. Attends un peu avant de t’affoler, d’accord ?
Je laisse tomber la tête sur son épaule, et il passe un bras autour de moi. Il y
a des moments, dans la vie, où je me sens si faible que la seule chose qu’on
puisse faire, c’est me rassurer et me certifier que tout ira bien. Ce bébé, c’est ma
chance de prouver que j’étais vraiment faite pour être mère.
Nous attendons en silence que le médecin revienne.
— Bon. Tout va bien. Le cœur et les organes du bébé sont en bonne santé.
J’ai envoyé son sexe à l’équipe de cuisiniers, on a pu avoir une image très claire
de ça aussi. Par contre, il y a un petit problème avec votre poids. Il faudrait que
vous mangiez un peu plus. Vous n’avez pas beaucoup grossi et vous m’avez dit
que vous n’avez pas de nausées matinales. Est-ce que vous mangez sainement ?
— J’ai une fille qui ne tient pas en place, alors c’est peut-être ça ?
— Je veux être sûre que vous prenez assez de calories pour le bébé et vous.
— Elle va manger, lui promet Liam.
— Je ferai attention.
Le Dr Contreras sourit et me serre la main.
— Bien, on se revoit dans quelques semaines.
Elle se tourne vers Liam, et il répète :
— Elle va manger… Pas d’inquiétude.
— Merci, homme des cavernes. Maintenant, va poser ton bâton avant de te
frapper la tête, dis-je en enfilant mon manteau.
Le Dr Contreras rit en quittant la pièce.
En marchant vers la voiture, je regarde de plus près l’échographie pour
essayer de voir si c’est un garçon ou une fille. Ça va me tuer de devoir attendre.
Reanell nous a organisé une petite fête lors de laquelle on découvrira le sexe du
bébé. J’étais contre, mais elle a réussi à convaincre Liam que ce serait drôle.
Aidan rentre d’Irlande la semaine prochaine et atterrit à Dulles. Il a demandé
s’il pouvait venir nous rendre visite en cours de route et rencontrer Aarabelle.
Nous passerons la semaine avec lui et dévoilerons le sexe du bébé à ce moment-
là.
Je gémis de frustration.
— Je n’arrive pas à déterminer si c’est un pénis, je lance en m’enfonçant
dans le siège.
— Attention au siège, s’il te plaît.
— Tu te fous de moi ?
— Mon cœur, Robin a toujours été gentille avec toi…
— Robin ne peut pas transporter deux enfants à l’arrière, je lui fais
remarquer, et son visage devient blême, tout d’un coup.
— Ce n’est pas drôle si tu es en train de me dire ce que je pense que tu es en
train de me dire.
Je me tourne vers lui pour mieux le voir perdre les pédales.
— Robin et toi, vous allez devoir vous parler… Il te faut une nouvelle
compagne.
— Robin est à moi, et je suis à elle.
— Ah. Je pensais que, moi, j’étais à toi, dis-je en haussant les sourcils pour
le pousser à bout.
— Mais… Tu… Mais…, bafouille-t-il en s’agrippant au volant.
Jamais je ne lui demanderai de vendre sa voiture, mais c’est trop drôle, alors
je continue.
— Ce n’est pas du tout pratique, je lâche d’une voix sans appel en tournant
la tête pour qu’il ne me voie pas sourire.
— Et si on se met d’accord pour un week-end sur deux ?
Je n’ai jamais vu un homme aussi attaché à un morceau de métal, mais c’est
Liam tout craché. Il a nourri ma fille avec du gâteau au chocolat et attaché ses
couches avec un bout de corde. Il passerait deux heures à lustrer sa voiture au
coton-tige pour être sûr que la peinture reste intacte.
J’espère vraiment qu’on attend une fille, parce que, si c’est un garçon… il
risque de lui apprendre les mêmes trucs.
— J’y penserai.
— Je ferai en sorte que ça en vaille la peine, réplique-t-il d’une voix pleine
de promesses.
Je ris et me cale confortablement dans le siège. Je suis heureuse. Folle de
joie même. J’ai un mec extraordinaire, une merveilleuse petite fille et un bébé en
route. Aaron est vivant, et nous sommes en train de retrouver la paix. Liam et lui
se parlent, à dose mesurée, mais cordialement. Chaque chose reprend sa place
dans notre petit univers.

* * *

— Tu es magnifique ! me dit Jackson en m’embrassant.


— Merci, mais je trouve plutôt que je deviens énorme.
J’ai l’impression de répéter la même chose à tout le monde depuis le début
de la soirée, je vais finir par en avoir marre d’être enceinte…
La fameuse fête a fini par arriver, et je trépigne d’impatience. J’ai failli
appeler la pâtisserie en me faisant passer pour Reanell, prétendant que j’avais
besoin de connaître la couleur du gâteau. Je n’en peux plus d’attendre. J’ai hésité
à lui faire la peau pour m’avoir embarquée là-dedans, mais elle me dit que je lui
dois bien ça, puisque Mason est en mission et qu’elle n’a rien d’autre pour
s’amuser.
— N’importe quoi ! répond Jackson en entrant.
Catherine le suit, à ma grande surprise.
— Cathy ! Tu ne m’as pas dit que tu venais.
— Je n’aurais pas manqué ça. Je devais me rendre à New York pour un
meeting, alors j’ai prévu large pour pouvoir venir.
— Comment se prépare le mariage ?
— Ça va… On n’est pas vraiment pressés. Et toi ? Jackson m’a dit que Liam
et toi…
Je lui montre la bague, et elle s’étouffe presque.
— Waouh, je rêve !
— C’était celle de sa mère.
— Elle est très belle. Alors ? Des paris sur le sexe du bébé ? demande-t-elle
en souriant.
— Je pense que c’est une fille. Liam aussi.
Nous nous sommes disputés pendant deux semaines sur le sujet. Avant que
je poursuive, une main se pose dans mon dos.
— C’est une fille ! affirme Liam.
— Pour la dixième fois aujourd’hui, je pense vraiment que tu devrais
changer d’avis.
— Aucune chance, mon cœur. Si tu veux absolument que quelqu’un ait tort,
ce sera toi.
Il me pince les fesses et se marre. Je lui envoie aussitôt une claque dans la
poitrine.
— Il est impossible !
— Attends…, dit Catherine, confuse. Tu veux qu’il pense le contraire ?
— Oui, comme ça, il aura tort et je pourrai me vanter.
— Et dire que je croyais que Jackson et moi aimions la compétition…
Quelqu’un frappe à cet instant.
— Excusez-moi, dis-je en allant ouvrir.
C’est Reanell.
— Alors…, commence-t-elle dès qu’elle me voit…
Elle apporte le gâteau, et je dois me souvenir de ne pas y toucher.
— … Avant que tu fasses une bêtise du genre me chatouiller pour faire
tomber le gâteau…
Elle s’interrompt jusqu’à ce que je la regarde dans les yeux.
— … Promets-moi d’être sage ou je ne surveillerai jamais tes enfants, et
quand Liam sera en colère contre toi je lui donnerai des arguments.
— Oh ! super, j’ai vraiment de la chance de t’avoir pour amie !
— Mon Dieu, Lee, tu es vraiment belle, quand tu es enceinte !
— Belle à croquer, chuchote Liam à mon oreille avec gourmandise en
passant près de moi.
— Change d’avis ! je hurle en lui courant après.
Je l’enlace et il soupire, amusé. Quand nous jouons comme ça, rien ne peut
m’atteindre. Il annule les peurs qui menacent de m’étouffer. Je suis sereine.
Il m’enlace à son tour et se penche pour m’embrasser.
— Tu es chiante, mais c’est bien, j’aime ça…
Il pose un autre baiser sur mes lèvres.
— Et si on allait couper ce gâteau, dis-je pour le tenter.
— Est-ce que tu as eu des crampes, aujourd’hui ?
J’en ai effectivement eu quelques-unes dans la journée, mais rien de
comparable à la première fois. J’ai respiré à fond et j’ai essayé de rester allongée
autant que possible. Bien sûr, Aarabelle n’a pas compris cette nécessité, alors
Paige est devenue nounou à plein temps, ces jours-ci, pour assister une maman
qui travaille à la maison. Elle m’aide plus que je ne pouvais l’espérer et elle est
très attachée à Aarabelle.
— Non, papa. Je vais bien. Promis, je ferai attention.
— Ah ! et voilà mon épouse ! lance Mark d’une voix tonitruante en arrivant.
Comment va notre étincelant bébé ?
— Qu’est-ce que tu peux être con, parfois !
— Attention, on ne touche pas à ma femme, Twilight ! lâche Liam avec un
brin d’amusement dans la voix.
— Sinon quoi ? demande Mark en feignant de relever le défi.
— Je te botte le cul.
— C’est ça ! Fais voir ! J’ai deux fois ton âge et je fais deux fois ta taille,
poursuit Mark en me lançant un clin d’œil pour agacer Liam. Quand les
médecins nous ont annoncé la nouvelle, nous étions ravis… Ensuite, on s’est
rappelé qu’il fallait te prévenir.
— Oh ! mais arrête un peu !
Je lui donne une tape sur le bras pour le faire taire, alors qu’ils s’esclaffent
tous les deux.
— Tu as vu sa tête ? dit Mark entre deux éclats de rire.
— Ah ! énorme…, répond Liam en se tenant le ventre.
— Enfoirés !
Je les laisse, vexée.
Quinn arrive en retard, comme à son habitude. Cette soirée ressemble plus à
un barbecue qu’autre chose. Aarabelle passe son temps sur les genoux de Liam
et joue avec Jackson. Je les regarde et je me rappelle que lui aussi a perdu un
enfant, qui aurait quatre ans aujourd’hui. Je suis persuadée qu’il sera un père
génial, un jour.
Je passe beaucoup de temps à parler avec Aidan. Il est totalement conquis
par Aarabelle. Elle vient lui offrir ses jouets et partage avec lui ses biscuits à
moitié mangés. Ça ne lui fait pas peur, il croque dedans et me demande si elle
peut l’appeler Seanathair, qui signifie « grand-père » en gaélique.
Cela prendra du temps pour le lui apprendre, mais c’est important pour lui.
Et puis, ce sera moins confus pour l’autre bébé. Les deux enfants appelleront
Liam et son père par les mêmes noms.
— Bon. Je vais manger ce fichu gâteau tout seul, si on ne le sert pas
maintenant ! lance Liam à la cantonade en frappant dans ses mains.
Tout le monde s’interrompt, et Reanell le toise.
— Attention ! Un coup de fil et tu reprends l’avion, toi.
— Oh ! alors seulement si la femme du commandant est d’accord, bien sûr,
répond Liam en lui faisant une révérence.
Reanell sourit, l’air satisfait.
— Bon, c’est d’accord.

* * *

Nous nous rassemblons tous autour de la table où deux gâteaux en forme


d’œuf nous attendent. Tous les deux sont recouverts d’un nappage blanc. Nous
saurons ce qu’il y a à l’intérieur en les coupant.
— OK. Ça marche de la façon suivante…, explique Reanell. L’un de vous
deux coupe le gâteau, et l’autre annonce la couleur.
— Pourquoi il y en a deux ? je demande.
— Ah, peut-être qu’il y a deux bébés…
J’espère bien qu’elle plaisante !
— Même pas drôle.
Reanell sourit.
— J’en ai pris deux, parce qu’il faut bien nourrir cette tribu. Soyons
réalistes, Mark pourrait en manger un à lui tout seul.
— Euh, excuse-moi, proteste l’intéressé, mais ce n’est pas moi qu’on appelle
Muffin, ici ! N’oublions pas qui est le véritable goinfre de l’équipe, merci.
Tout le monde éclate de rire.
— Liam, tu n’as qu’à le couper, et Lee nous donnera la couleur, continue-t-
elle en sautillant d’impatience.
Liam se concentre en saisissant un couteau. Il le place au-dessus du premier
gâteau, visiblement troublé. Soudain, il le repose, se tourne vers moi et
m’embrasse en prenant mon visage dans ses mains. J’entends les rires et les
trépignements du groupe derrière nous, mais je me laisse prendre par son baiser.
Il recule et me regarde.
— Je t’aime, et là, maintenant… je suis juste heureux.
— Moi aussi. Tu me rends heureuse.
Nous nous sourions, puis Liam jette un coup d’œil autour de nous.
— Aara ? lance-t-il.
Une seconde plus tard, elle déboule en courant vers lui.
— Ah, te voilà ! Tu veux savoir si tu as un frère ou une sœur ? lui demande-
t-il, alors qu’elle avance vers le gâteau. Ou plutôt, tu veux du gâteau ?
Il se penche pour la prendre dans ses bras, saisit la petite main d’Aarabelle et
la plante dans le gâteau.
— Liam ! je m’écrie, outrée.
Mais, quand la main d’Aarabelle ressort, mon regard croise celui de Liam, et
nous échangeons un sourire radieux.
29

— Un garçon ?
Nous commençons à rire. Un rire qui ne fait qu’augmenter quand Aarabelle
essuie sa main bleue sur le visage de Liam.
— Bon, me dit-il, les yeux brillants. On avait tort tous les deux.
— C’est un garçon ! je m’écrie, et tous applaudissent et sifflent.
Aarabelle tend à nouveau la main vers le gâteau. Liam la lui replonge
dedans, puis il me regarde, le visage couvert de glaçage, et son air ne me dit rien
qui vaille.
— Tu n’as pas intérêt…
— Mais il faut qu’on soit assortis.
— Liam Dempsey, ne fais pas ça, sinon…
— Sinon quoi ?
— C’est autre chose qui va devenir bleu…
Il ne m’écoute déjà plus ; il s’avance vers moi, Aarabelle dans les bras, et
elle me colle la main sur le nez, avant de la faire glisser sur ma joue.
Tout le monde rit, et j’ai l’impression que c’est comme si le soleil s’était mis
à briller au-dessus de nous tous.
Nous nous essuyons le visage, et la fête se poursuit. Liam me prend la main.
Parfois, sans raison précise, il la réclame comme si ce contact l’aidait à s’ancrer
au sol. J’aime l’idée qu’il se sente bien, chez lui, à travers ce simple geste.
Je retourne dans la cuisine pour commencer à nettoyer. Je regarde l’océan
par la fenêtre et je souris. Des bras m’entourent et je me laisse aller, le dos contre
la poitrine de Liam, la tête posée sur son épaule.
— Je viens de parler à Quinn.
— Je suis désolée, dis-je pour plaisanter.
— Il m’a confié les clés de sa maison, à Corolla. Si j’appelais un prêtre et
que nous y allions le week-end prochain… Qu’est-ce que tu en penses ?
Je repose l’assiette que j’étais en train de rincer et je ferme le robinet. Liam
recule un peu pour que je puisse me retourner. J’enroule les bras autour de son
cou et le regarde dans les yeux.
— Ce week-end ?
— Quinn veut bien être mon témoin, et je suis sûr que Reanell sera d’accord,
elle aussi. Jackson et Catherine sont là aussi… C’est toi qui vois, mon cœur.
Si ça avait été n’importe quel autre homme, je n’aurais sans doute pas pu me
marier si tôt. Mais c’est Liam. Nous ne nous sommes pas rencontrés dans des
circonstances conventionnelles, mais nous nous sommes trouvés. Il est ma
moitié.
— On dirait que tu vas te faire passer la corde au cou, Dreamboat ?
— Je vais surtout faire de toi la femme la plus heureuse du monde.
Je passe la main sur la barbe de trois jours qu’il a retrouvée récemment. Sa
forte mâchoire est rugueuse sous mes doigts.
— Tu m’as rendue amoureuse de toi et tu m’as fait un enfant. Tu m’as aimée
au pire moment de ma vie. Je pense que tu as déjà tenu cette promesse.
Il se penche doucement, nos bouches se rejoignent, et je soupire au contact
de ses lèvres. Il force doucement sa langue contre la mienne et, à chaque caresse,
des frissons de désir me parcourent. Je sens ses doigts glisser le long de mon dos
jusqu’à mes fesses, qu’il capture. Il me soulève pour m’asseoir sur le comptoir
derrière nous. Mes jambes autour de lui, il continue d’explorer ma bouche avec
avidité.
Je lui agrippe les cheveux pour le serrer contre moi, et son étreinte
s’intensifie. Il y a une maison pleine de convives, mais je ne peux plus m’arrêter.
— Sérieusement ! Trouvez une chambre pour faire ça ! s’écrie Reanell,
feignant d’être indignée, en entrant dans la cuisine.
J’abandonne à regret la bouche de Liam, comme si on m’enlevait de force
mon dessert.
— Au fait, Rea, je me marie le week-end prochain, tu veux bien être mon
témoin ?
Elle court vers moi, pousse Liam et m’enlace.
— J’adorerais ! Tu sais que je ne peux pas te dire non.
Mark entre à cet instant dans la pièce.
— Oh ! alors, c’est ici, la fête ?
Liam me regarde avec un grand sourire que je lui rends.
— Le week-end prochain, nous nous marions, annonce-t-il.
— Tu ne peux pas, Lee, objecte Mark.
— Et pourquoi ça ?
— Parce que tu es ma femme et que tu portes mon bébé, rappelle-toi. Il y a
un complot là-dessous…
Liam lui donne une tape amicale dans la poitrine.
— Le mariage aura lieu à Corolla, couillon.
Puis il termine par une accolade et sort de la cuisine.
— Je suis heureux pour toi, Lee, dit Mark, plus sérieusement. Mais je ne sais
pas si je viendrai. J’espère que tu comprendras. Je ne veux pas choisir…
Je comprends qu’il parle d’Aaron.
— Si c’était moi… je n’aimerais pas être tout seul.
— Je ne veux pas qu’il le soit non plus.
Pour ma part, j’ai fait la paix avec lui. La vie m’a montré que l’amour peut
surgir des recoins les plus inattendus.
— Je te tiens au courant mais, si je ne suis pas là, sache que je suis vraiment
content pour vous. Je pense qu’Aaron et toi avez pris la bonne décision. Je suis
aussi ton ami, Lee, et je ne choisis pas entre vous deux, d’accord ?
Je pose la main sur son bras.
— D’accord. Merci d’être là pour Aarabelle et moi. Je sais qu’elle a
beaucoup de chance de vous avoir, Jackson et toi.
— N’est-ce pas ? Je suis un parrain fantastique.
— Le meilleur !
Il me sourit et me prend dans ses bras, avant de quitter la pièce.
Seule, adossée au comptoir, je réalise que je deviendrai dans quelques jours
Mme Dempsey…

* * *

— Mon cœur, je ne vais pas me répéter ! m’avertit Liam au bas de l’escalier.


Nous sommes venus à Corolla le lendemain de la fête. C’est bon d’être ici
seuls quelques jours avec son père, avant que tous les invités y arrivent. Aidan
passe beaucoup de temps avec Liam et il est officiellement épris d’Aarabelle. Il
nous a proposé de la surveiller pour que nous puissions sortir dîner en amoureux.
Jackson, Catherine, Reanell, Mark et Quinn seront là demain matin. Rea
apporte un gâteau et Mark vient, finalement, parce que Aaron va rendre visite à
sa mère. Mais, au lieu d’assister simplement à notre mariage comme un individu
normalement constitué, il s’est fait ordonner prêtre. Il a décidé qu’il ne pouvait
pas manquer ça et qu’il devait absolument nous marier lui-même. Liam a trouvé
l’idée géniale, moi, un peu moins…
— Tu sais, ce n’est pas facile quand ton ventre ne veut pas s’entendre avec
les fermetures Éclair…
Je bataille dans la salle de bains pour fermer ma robe.
— Liam ! S’il te plaît, viens m’aider.
Je l’entends monter l’escalier en marmonnant que ça fera du bien d’avoir un
garçon dans la famille, mais il me répond :
— Bien sûr, ma chérie.
— Hé ! c’est toi qui m’as fait ça, je te signale !
— Tu étais plutôt d’accord pour que je te fasse ça, comme tu dis, non ?
— Peu importe, c’est ta faute.
Il secoue la tête d’un air désabusé.
— J’ai l’impression que je vais y avoir droit souvent…
— Bien vu !
— Hé, je ne t’ai pas embêtée, alors sois gentille. Et n’oublie pas : demain, tu
seras officiellement ma femme. Je pourrai faire de toi ce que je veux.
— Tu auras une vie heureuse seulement si tu rends ta femme heureuse.
Méfie-toi.
Il sourit, remonte la fermeture de ma robe et fait glisser les doigts le long de
mes bras jusqu’à ma bague.
— Elle sera là demain. Ma mère… Elle nous verra.
— Elle est toujours là avec toi, dis-je doucement en me retournant pour
poser la main sur son cœur. Même si elle te manque, elle vit en toi. Personne ne
pourra t’enlever son souvenir, et demain tu sentiras sa présence.
Il inspire profondément.
— Oui.
Je porte une robe, et c’est presque ridicule. Merci à l’inventeur du lycra,
parce que je n’aurais jamais pu y entrer, autrement.
— Est-ce que je dois vraiment m’exiler dans l’autre chambre ? demande
Liam en faisant la grimace.
Il ne veut pas dormir séparément la veille de la nuit de noces. Sans parler du
fait que son père ronfle si fort qu’il nous a réveillés deux fois, la nuit dernière.
— Oui.
— Et si tu dormais avec Aarabelle et moi dans sa chambre ?
— Dans son berceau ?
Il a perdu la tête.
— Je ne pense pas que ça nous porte la poisse, vu l’état dans lequel tu es
déjà… Je suis sûr qu’on a déjà vaincu le mauvais œil.
Il me fait un petit sourire spécial et bat des cils pour m’amadouer.
— C’est la tradition, je tranche.
— Il n’y a rien de traditionnel entre nous, mon cœur.
J’éclate de rire et me hisse sur la pointe des pieds pour l’embrasser. Il glisse
les mains dans mes cheveux, enroule une mèche autour de son doigt et garde
mon visage collé au sien. Sa langue suit le bord de mes lèvres, puis je les
entrouvre. À la seconde où nos langues se touchent, je sens chaque fibre de mon
corps s’éveiller, alors que la passion augmente. J’ai envie de le voir nu et qu’il
me prenne.
Mes mains caressent sa poitrine sous son T-shirt, et je gémis dans sa bouche
au contact satiné de sa peau. Je sens toute la chaleur qui émane de lui, tandis que
son baiser se fait plus profond. J’ai besoin de respirer, mais je serais prête à
sacrifier de l’oxygène pour continuer à l’embrasser. Tout le bien du monde se
rappelle à moi, quand Liam est avec moi.
Il me pousse contre le lit et m’y allonge tendrement.
— Liam, dis-je en me redressant, sans savoir si cela va continuer ou
s’arrêter.
J’ai terriblement envie de lui, mais son père et Aara sont au rez-de-chaussée.
— Je ferai vite, murmure-t-il avant que sa bouche s’empare à nouveau de la
mienne.
Nos langues se retrouvent, et ses mains remontent sous ma robe. Il fait
glisser ma culotte d’une seule main.
Je défais le bouton de son jean, et nous nous déshabillons en vitesse, sans
aucune élégance. Je lui baisse le pantalon et referme les doigts autour de son
sexe. Sa tête tombe sur mon épaule, tandis que je le caresse.
Je le pousse, et il se laisse tomber sur le dos. Je souris en me plaçant au-
dessus de lui. Mes longs cheveux créent un voile qui l’empêche de deviner mes
intentions.
Je descends le long de son torse, tendu par le désir, avec ma langue. Il laisse
échapper un frémissement de plaisir.
En un mouvement rapide, je prends son sexe dans ma bouche. Mes lèvres se
serrent autour, et je fais courir ma langue le long de la veine.
— Oh ! mon Dieu, Lee !
Sa voix rauque s’achève en gémissement sur mon prénom et m’excite encore
plus, me donnant envie de le rendre fou, comme il l’a fait pour moi si souvent. Je
continue de le sucer de haut en bas, profondément, en faisant tourner ma langue
autour de son gland.
— Natalie, je… Maintenant.
Il insiste, mais je continue.
— Lee, je ne vais pas tenir… Mon cœur.
Alors je descends une dernière fois sur son sexe avant de me redresser.
Aussitôt, il me plaque sur le dos et revient au-dessus de moi.
— Ça, c’est un cadeau de mariage ! dit-il avec son sourire le plus sensuel, et
je ne sais pas si je dois rire ou le frapper.
Mais, quand il me pénètre, je ne ris plus. Je me cambre, je suis chez moi,
complète, entière, pleinement à lui.
Il ralentit le rythme de ses coups de reins, mais aucun de nous ne va tenir
très longtemps.
Ses doigts cherchent mon clitoris. Demain, je lui donnerai ma main et lui,
son nom. Il n’y a pas de secrets entre nous. Nous nous donnons l’un à l’autre
corps et âme.
J’explose et me convulse sous l’orgasme. Liam jouit quelques secondes
après moi, en silence, et retombe à côté de moi sur le lit, tandis que nous
reprenons notre souffle.
— Qui a besoin d’un enterrement de vie de garçon ? Je préfère carrément ta
manière de me préparer au mariage, mon cœur, dit-il en riant, et je lui envoie une
tape sur la poitrine.
— Tu es prêt ?
Il se tourne sur le côté pour me regarder dans les yeux.
— Je n’ai jamais été plus prêt dans la vie que pour ça. Ni pour les bombes,
ni pour les missions, ni pour rien d’autre. Je t’ai attendue toute mon existence. Je
ne le savais pas, mais nous nous sommes trouvés et, que nous l’ayons rendu
officiel ou pas, tu étais faite pour moi.
— Je t’aime.
— Je t’aime. Sincèrement, Lee. Même si tu avais choisi quelqu’un d’autre,
je n’aurais pu aimer personne d’autre comme je t’aime. Crois-moi. Tu n’as
aucune crainte à avoir. Je ne partirai jamais.
Je me tourne légèrement et pose une main sur son cœur.
— Je sais. Tu n’as rien à craindre non plus. Je n’ai jamais aimé personne
comme je t’aime.
30

— La robe d’Aarabelle est suspendue dans l’armoire. Je dois finir de me


maquiller et je ne parviens plus à mettre la main sur mon fer à friser !
Je fais les cent pas dans la chambre sous les yeux de Reanell, Catherine et
Ashton, qui font de gros efforts pour ne pas rire, assises sur le lit.
Catherine se lève et s’approche de moi.
— Attends, calme-toi, je vais m’occuper de tes cheveux.
J’ai du mal à me calmer.
Nous passons une heure à nous préparer et, avant que je mette ma robe,
quelqu’un frappe à la porte.
Ashton va ouvrir, et je l’entends parler à Quinn. Quand elle revient, elle me
tend une petite boîte.
— C’est pour toi.
J’ouvre la boîte et j’en trouve une autre à l’intérieur, puis une autre, et
encore une autre, comme des poupées russes. J’ouvre enfin la dernière, alors que
les filles regardent par-dessus mon épaule.
C’est une paire de boucles d’oreilles avec un pendentif en diamant.
— Oh ! mon Dieu !
Je les mets immédiatement et ne peux m’empêcher de les toucher toutes les
cinq secondes.
On frappe à nouveau.
Catherine se rue pour ouvrir. C’est Jackson. Il n’entre pas, mais Cat revient
vers moi avec une lettre et me la donne.
— Heureusement qu’on ne t’a pas encore maquillée ! dit-elle en
m’embrassant sur la joue avant de se rasseoir.
Les mains tremblantes, j’ouvre l’enveloppe et, avant de lire la missive, je les
regarde l’une après l’autre : Aara, Reanell, Catherine et Ashton. Je suis vraiment
comblée.
Mon Cœur,
Lorsque nos vies ont basculé, j’étais incertain. Les jours où je ne savais pas si je
devais te fuir ou trouver un moyen de te montrer ce que je ressentais pour toi ont été
un vrai calvaire. J’ai lutté, puis tout est devenu plus simple. Le monde a fini par nous
appartenir, et nous avons trouvé un amour véritable et indissoluble. Et je sais
désormais changer une couche. Mais surtout, je connais l’amour. Dans plusieurs
années, quand nos enfants seront grands, nous leur dirons comment notre histoire a
commencé. Ils sauront que rien, dans ce monde, ne s’obtient facilement ; mais, si c’est
juste, alors il faut se battre pour que cela arrive. Je me battrai contre tout et
n’importe qui pour notre amour et notre famille. Je me donne à toi de tout mon
être — je ne t’abandonnerai jamais.
Maintenant, viens me rejoindre et épouse-moi.
Je t’aime,
Liam

Je ris aux larmes. Il n’y a que lui pour me faire rire et pleurer en même
temps.
— Mama pleure, dit Aara en sautant des genoux de Reanell pour venir vers
moi.
— Tout va bien, ma chérie. Athair a juste écrit à maman quelque chose qui
la rend très heureuse.
— Athair ! s’écrie-t-elle en cherchant Liam des yeux.
— Bientôt. Est-ce que tu veux mettre une jolie robe, maintenant ?
Rea m’arrête, alors que je soulève Aara.
— Lee, s’il te plaît, n’en fais pas trop. Tu as déjà passé beaucoup de temps
debout et tu ne seras pas assise de la journée.
J’acquiesce en caressant mon ventre.
Nous habillons Aarabelle et sortons ma robe de mariée de son sac. C’est une
robe blanche simple, avec des perles qui descendent jusqu’à la traîne. Elle est
coupée avec un dos nu en U très profond. Une coupe classique, et surtout assez
large pour que je puisse me glisser dedans avec mon gros ventre.
Rea arrange ma robe et vérifie deux fois ma coiffure avant de me placer
devant le miroir, Aarabelle devant moi.
— Waouh ! Tu es tellement jolie, mon trésor !
J’essaye de ne pas penser au fait que je suis devant le miroir en robe de
mariée…
Il me renvoie le reflet d’une femme blonde aux lèvres rouges et aux yeux
bleus brillants. Ses longs cheveux bouclés lui tombent dans le dos. Son bonheur
se lit dans son regard. Je m’observe à travers les yeux d’une autre, mais ce que je
vois me semble juste. La robe tulipe épouse mon ventre à la perfection.
— Prête ? demande Reanell.
Je regarde Aara, puis son reflet.
— Oui.
— OK, allons-y. Ton homme t’attend.
— Rea…
Je lui attrape le bras, elle s’arrête en ouvrant grands les yeux.
— Je voulais te dire combien je t’aime et combien je tiens à toi.
Elle me gratifie d’un sourire radieux, et je me retiens pour ne pas fondre en
larmes.
— Je sais qu’on s’est rencontrées par hasard, mais tu fais partie de ma
famille. Quel que soit l’endroit où la marine nous entraîne, tu seras toujours dans
mon cœur.
Catherine passe la tête entre nous en souriant.
— J’ai horreur d’interrompre, mais il est l’heure. Mark prend son rôle très au
sérieux et il a décidé de sortir un peu du cadre. Je le dis juste pour que tu sois
prévenue.
— OK, Aara, dis-je en lui tendant la main.
Elle s’y agrippe, et nous avançons vers la porte.
Le brouillard de la matinée s’est dissipé pour laisser place à un merveilleux
soleil. Nous marchons vers la plage. J’aimerais que mes parents soient là, mais
ils ne pouvaient pas revenir si tôt après leur dernière visite. Mon père est rentré
fatigué par le voyage, et nous les avons prévenus à la dernière minute. Quand
bien même, j’aurais aimé qu’il soit là pour me donner le bras.
— Je pars devant, me prévient Reanell. Quand vous serez prêtes, Aara et
toi…
Elle me sourit et m’embrasse sur la joue.
— Oh ! Aara, il s’est passé tellement de choses depuis ta naissance ! Mais
l’amour a toujours été présent dans nos vies. Liam t’aimera, et ton père aussi. Tu
auras droit à deux fois plus d’amour que les autres petites filles. Je t’aime.
Elle joue avec la fleur sur sa robe, et je souris. Elle lève les yeux vers moi, et
je me baisse pour l’embrasser. Elle se penche vers moi, et je la serre contre moi.
— Tu es très belle, ma chérie.
Je sursaute en entendant mon père. Il est là, dans son costume. Il me tend la
main pour m’aider à me redresser.
— Papa ! Tu es venu !
Il m’enlace, et j’ai envie de pleurer.
Il rit de son rire tonitruant que je reconnaîtrais entre tous.
— Pour rien au monde je n’aurais manqué ça. Liam nous a acheté les billets
d’avion. Il était prêt à venir nous chercher en voiture, si nécessaire.
Il rit de nouveau en me serrant contre lui.
— C’est un sacré gars que tu t’es trouvé là.
— Oui, il est très spécial.
— Toi aussi, dit-il en me donnant une pichenette sur le nez. Et toi aussi !
Bonjour, ma petite princesse adorée.
Il se penche pour prendre Aarabelle dans l’un de ses bras et m’offre l’autre.
— Et maintenant, allons rejoindre ton homme.
— OK.
Je me sens légèrement fébrile, sans être nerveuse. En fait, c’est même le
contraire. J’ai hâte et je suis prête. Je veux voir Liam. Je veux que nous nous
promettions l’un à l’autre et que notre vie commune puisse enfin commencer.
Nous avançons, et je garde les yeux baissés pour ne pas trop en voir ; quand
je lève la tête, j’ai le souffle coupé. Liam est debout, Quinn et Jackson se
tiennent derrière lui. Reanell, Catherine et Ashton sont de l’autre côté et Mark,
au milieu. Une arcade décorée de tulle blanc et de fleurs rouges a été dressée.
Quelques chaises sont disposées pour Aidan et mes parents. Mais c’est le visage
de Liam qui me bouleverse. Un sourire immense illumine son visage, et il pleure
des larmes de joie. Je marche vers lui, il fait un pas vers moi, mais s’arrête net
lorsque mon père s’éclaircit la gorge.
Lorsque nous arrivons près de lui, le soleil étincelle dans son dos, et ses yeux
bleus me transpercent.
— Salut, dis-je en essuyant une larme.
— Salut, répond-il en effaçant avec le pouce une autre larme qui roule sur
ma joue.
Aarabelle s’agite pour descendre des bras de mon père.
— Mama ! crie-t-elle.
Liam s’accroupit et lui ouvre les bras. Elle court vers lui, et il la soulève.
— Personne ne t’a oubliée !
Je pose une main sur sa poitrine, l’autre dans le dos de ma fille. En cet
instant, tout est juste.
— Mes chers amis…, commence Mark.
Je n’avais pas encore posé les yeux sur lui et j’éclate de rire.
— Tu te moques de moi ! Tu as mis une robe de cérémonie ?
— Je suis un homme d’Église, mon enfant. À présent, agenouillez-vous, et
laissez ma bonté et mon amour bénir ce mariage.
— Imbécile ! le tacle Jackson à voix basse.
— Nous sommes réunis aujourd’hui pour assister à la création d’un monde
nouveau par Sparkle et Dreamboat, déclare-t-il d’une voix exagérément
solennelle.
Liam et moi éclatons de rire, et Jackson lui donne une claque derrière la tête.
C’est le mariage parfait. Nous sommes entourés de tous nos amis et de notre
famille, dans un endroit où nous sommes vraiment tombés amoureux l’un de
l’autre, et qui donne un sens à cette union.
— Bref, dit Mark en se redressant. Nous sommes ici pour voir deux
personnes auxquelles je tiens énormément se marier. Liam et Natalie voulaient
une cérémonie traditionnelle, mais il n’y a pas grand-chose de traditionnel ici,
alors faisons-le à leur manière…, c’est-à-dire parfaitement.
Je lève les yeux vers lui, et son regard s’adoucit. Aarabelle commence à
jouer avec le visage de Liam, et nous nous sourions. Mark a raison, il n’y a rien
de traditionnel entre nous.
— Natalie, est-ce que tu veux prononcer tes vœux ou me laisser les dire ? Je
me suis entraîné pour les siens…
— Je vais les dire, merci.
Liam repose Aarabelle, qui saute dans les bras de Jackson. Cette enfant
n’aura jamais à marcher, avec tous ces hommes qui l’entourent !
Je prends les mains de Liam dans les miennes et plonge les yeux dans les
siens.
— Je n’ai rien écrit, alors ce sera peut-être un peu confus et désordonné.
Je prends une profonde inspiration et j’essaye de clarifier les pensées qui me
viennent.
— Nous n’étions pas censés vivre cet amour, Liam. Cela n’a jamais fait
partie de mes plans, ni même des possibilités. Tu es venu vers moi pendant une
période sombre de ma vie, où je ne savais même plus si la lumière existait. Je me
souviens du moment où j’ai commencé à te regarder autrement. Autrement qu’en
ami. Comme quelqu’un avec qui j’avais envie d’être, que j’avais envie de
toucher, de consoler, de prendre dans mes bras. Tu ne m’as jamais poussée,
parce que tu me connais mieux que moi-même. Quoi que je fasse, tu lis en moi
et tu m’aimes envers et contre tout. Toi et moi n’étions pas censés nous croiser,
mais nous étions faits l’un pour l’autre. Mon cœur est à toi, mon amour est à toi,
mes jours et mes nuits sont à toi. Je te soutiendrai, serai à tes côtés et te donnerai
tout ce que j’ai.
Je prends de nouveau une profonde inspiration avant d’ajouter :
— Je t’aime tellement ! Je t’aimerai toujours, de toute mon âme et de tout
mon cœur.
Il me caresse les mains et sourit, ému.
— Tu es mignonne, quand tu es confuse.
Mark s’éclaircit la voix.
— Liam, à ton tour. Et bonne chance pour rivaliser avec elle, mon fils !
Liam lui jette un regard exaspéré, puis se tourne vers moi.
— Natalie, je ne cherchais pas l’amour quand cela m’est arrivé. Je voulais
t’aider. Mais c’est toi qui m’as aidé. Ton sourire, tes yeux et ton cœur m’ont
montré ce qui me manquait. Chaque jour, je trouvais une nouvelle raison de
venir te voir, parce que tu rendais mes journées dignes d’être vécues. J’ai appris
à changer des couches…
Il marque une pause, et nous nous sourions.
— … À habiller un bébé, mais, plus que tout, j’ai appris à être un homme.
Pas un homme qui ne pense qu’à lui et à son travail, mais un homme capable
d’être auprès d’une femme et de faire des efforts. Tu m’as montré ce qu’était
l’amour. Nous aurons des moments difficiles et nous nous disputerons, mais je
ne te quitterai jamais. Je resterai à tes côtés et lutterai pour toi, quels que soient
les problèmes que la vie nous réserve. J’aimerai Aarabelle autant que notre fils,
et je vous protégerai à n’importe quel prix. Il n’y aura pas un seul jour où je ne te
témoignerai pas mon amour… Mais si cela arrive, tu auras le droit de me gifler,
finit-il en souriant, et je ris.
Les vœux qu’il prononce comblent mon cœur, parce qu’ils sont vrais.
Il essaye de contenir ses émotions.
— Je te donne ma parole, mon nom et tout ce que j’ai à donner en tant que
mari.
Il se tourne ensuite vers Mark, qui semble à deux doigts de fondre en larmes.
Il secoue la tête, et j’entends renifler derrière moi.
— Les alliances ! s’exclame-t-il finalement. Quinn…
Quinn s’avance en lui donnant une claque dans le dos.
— Merci, mon enfant, poursuit Mark, solennel, et je lève les yeux au ciel en
riant.
Il n’arrêtera donc jamais !
— Tu te rappelles que tu t’es fait ordonner sur Internet ?
— Oui, et maintenant, du calme, et laissez la grâce de mon ordination bénir
cette union…
Il baisse les yeux vers son livret.
— Je jure…, lui souffle Jackson, alors que je pouffe à nouveau.
Liam et moi nous promettons l’un à l’autre en nous passant chacun l’alliance
au doigt. La sienne est un solide anneau en tungstène avec des nœuds celtes qui
rappellent d’où il vient et symbolisent aussi l’union de nos vies et notre famille.
La mienne est une bague éternité en diamants. Il s’est battu bec et ongles pour
l’acheter, répétant qu’il dépensait son argent comme il voulait.
J’attends que quelqu’un lui dise d’embrasser la mariée, mais je le vois sortir
un second anneau, retenu par une chaîne en or.
— Aarabelle, dit-il en s’agenouillant devant elle, je ne suis pas ton père,
mais je serai quand même un papa pour toi. Voici une bague en guise de
promesse. Je te protégerai et serai toujours là pour toi. Je te promets aussi de ne
jamais être un de ces cons de beaux-pères, parce que je te verrai toujours comme
ma fille.
Il lui attache le collier autour du cou, et nos destins sont vraiment scellés,
cette fois. Les larmes inondent mon visage ; Reanell, Catherine, Ashton et ma
mère pleurent aussi dans leurs mouchoirs.
— Oh ! et je te donnerai du gâteau au déjeuner et de la glace au dîner !
Il se relève et m’attire contre lui.
— T’aimer est le plus grand honneur de ma vie. Tu ne m’as pas donné que
toi, mais deux enfants à aimer.
Je pose une main tremblante sur son cœur.
— Tu ne sauras jamais combien je t’aime, dis-je entre deux sanglots, alors
qu’il essuie à nouveau mes larmes.
— Est-ce que je peux embrasser ma femme maintenant ? demande-t-il en se
tournant vers Mark.
— Et comment ! Je compte sur toi pour rendre ce baiser inoubliable… Par
les pouvoirs qui me sont conférés grâce au site ordination.com, je vous déclare
maintenant mari et femme !
Liam resserre son emprise autour de ma taille et me renverse en arrière.
— Tu as entendu le révérend ?
Ses lèvres se pressent contre les miennes, et je l’enlace. J’enlace mon mari,
l’homme avec qui je sais que je passerai le restant de mes jours, parce que nous
sommes faits l’un pour l’autre. Il me ramène à la verticale, soulève Aarabelle,
l’embrasse sur la joue, et elle passe un bras autour de son cou.
— Je vous aime, nous dit-il.
— Z’aime, lui répond Aara.
Je regarde ma famille et mes amis réunis, et ma joie déborde. Je n’ai jamais
été aussi heureuse ou aussi sûre de ma place dans ce monde. La vie n’est pas
facile, mais, avec Liam à mes côtés, je sais que je n’aurai jamais plus à
l’affronter seule. Notre amour nous protégera toujours.
Épilogue

Liam

— C’est le moment…
Natalie me secoue doucement dans mon sommeil, et je me tourne dans le lit
en grognant, ce qui me vaut une claque dans le dos.
— Lee…, je marmonne, le visage à moitié enfoui dans l’oreiller.
Je suis épuisé par les entraînements de cette dernière semaine. En tout, j’ai
dû dormir environ dix heures.
— Pas maintenant…
— Si ! Lève-toi, le bébé arrive !
Quoi ?
Je me réveille pour de bon, cette fois. Je m’assois dans le lit, et Natalie me
regarde, l’air pas du tout impressionné.
— OK, bon, je suis réveillé maintenant.
— J’ai appelé Aaron. Il est en route pour venir chercher Aarabelle. J’attrape
mon sac, ajoute-t-elle en articulant exagérément, comme si elle parlait à un
gamin de deux ans.
Mais c’est que je me sens vraiment hors de ma zone de confort ! Elle va
accoucher de notre fils.
Les derniers mois, elle a eu quelques complications sans gravité, de fausses
contractions quasiment en permanence. Cela me rendait tellement dingue que
j’ai demandé aux médecins de faire quelque chose. Nous avons eu très peur, il y
a quelques semaines, parce qu’elle ne sentait plus bouger le bébé. Nous avons dû
aller à l’hôpital pour faire une échographie. Tout allait bien, mais Lee était en
panique. Elle pleurait et priait pour qu’il se remette à bouger. Je ne me suis
jamais senti aussi impuissant.
— OK, viens. On va s’occuper de ce sac et monter dans la voiture…
J’énumère les choses à faire pour me donner une contenance.
— Aaaaïe ! Lee !
Elle a dû être prise d’une nouvelle contraction parce qu’elle s’agrippe à mon
épaule, et ses ongles s’enfoncent dans ma peau.
— Aaron ferait mieux d’arriver bientôt parce que autrement, c’est toi qui vas
m’accoucher.
— Et puis quoi encore !
Elle a perdu la tête.
— Liam, sors du lit !
Bon.
Sac.
Voiture.
Hôpital.
Je peux le faire.
Je dépose nos affaires et celles d’Aarabelle dans l’entrée et je remonte à
l’étage en courant pour prendre Aarabelle, qui va probablement se transformer
en monstre quand je la réveillerai. C’est la petite fille la plus mignonne du
monde, mais des cornes lui poussent quand on la tire du sommeil.
Je la soulève délicatement, priant pour qu’elle n’ouvre pas les yeux. Par
miracle, j’arrive à la porter jusqu’au canapé sans la réveiller. Si elle se réveille
après, ce sera la faute d’Aaron.
Il frappe à cet instant.
— Salut, mec.
— Salut, dis-je, essoufflé comme si je venais de courir un marathon. Aara
est sur le canapé, et son sac rose est juste là.
Aaron rit et s’arrête soudain.
— Je ne veux pas la réveiller.
— Comme tu le sens, frère.
— Merci, lâche-t-il en ricanant.
Nos échanges ont été tendus durant les premières semaines après notre
mariage, mais ensuite il a rencontré Rebecca, et cela a semblé apaiser les
tensions. Ils sont ensemble depuis un petit moment, maintenant, et il a l’air plus
heureux. Il ne nous regarde plus, Natalie et moi, comme si nous étions
constamment en train de lui faire du mal.
Il vient régulièrement chercher Aarabelle et, quand il l’a ramenée, la
dernière fois, nous nous sommes assis sur la terrasse pour boire une bière.
C’était étrange, mais constituait un pas de plus dans la bonne direction.
— Liam ! s’écrie Natalie, et je remonte aussitôt l’escalier quatre à quatre.
— Je suis là.
— Est-ce que tu m’as oubliée ? Je suis pourtant un peu l’élément principal,
en ce moment, fait-elle en fronçant les sourcils, alors que je me précipite pour la
prendre dans mes bras.
— Jamais. En plus, tu fais un peu peur.
— Ah ah ah !
Je l’aide à descendre au rez-de-chaussée. Aaron porte Aarabelle ; elle lui
envoie des coups de pied contrariés, et je souris, soulagé que ce ne soit pas
tombé sur moi.
Lee s’avance vers elle en se massant le ventre.
— Au revoir, ma chérie. À plus tard.
Elle l’embrasse, semblant particulièrement émue de la laisser.
— Lee, tu la verras dès que tu auras accouché.
— Je sais, je sais, dit-elle en l’embrassant de nouveau sur la tête.
— Je l’amènerai dès que Liam m’appellera, m’assure Aaron.
Quelle drôle de sensation, d’être ici ensemble si aisément ! Pour le bien
d’Aarabelle, nous faisons chacun de notre mieux. Et, depuis qu’il sort avec
Becky, je n’ai plus à m’inquiéter ou à le voir déshabiller ma femme du regard.
— OK, bon, on ferait mieux de monter dans la voiture avant qu’il soit trop
tard, dis-je à Lee, qui approuve d’un hochement de tête.
J’attrape une serviette et me rue vers la voiture. J’essaye d’être discret pour
qu’elle ne voie pas ce que je suis en train de faire. Elle va sûrement le remarquer,
mais qui pourrait m’en vouloir de tenter de protéger les sièges de Robin ?
— Liam Dempsey ! hurle-t-elle.
Elle arrive derrière moi en se dandinant à la façon d’un petit pingouin, et je
me retiens d’éclater de rire.
— Tu vas t’en prendre une !
— Oh ! j’adore quand tu me dis des mots doux, mon cœur.
— Tu laisses ta femme derrière toi, alors qu’elle est sur le point
d’accoucher ?
— Non, je prépare Robin pour que tu sois à ton aise.
Elle plisse les yeux et penche la tête, pas du tout dupe. Cette fois, je suis
mort ! Je m’approche d’elle et lui offre le bras pour l’aider à monter dans la
voiture. Elle s’assoit, et je fonce de l’autre côté. Avant même de prendre place au
volant je sens son hostilité.
— Je vais te tuer.
— Je m’en doute.
— Bien… Alors, tu ne seras pas surpris quand je passerai à l’acte.
Je lui prends la main et pose un baiser dessus. Peut-être qu’en étant galant et
en lui disant de belles choses je réussirai à la calmer.
— Je t’aime tellement, mon cœur. Tu vas faire de moi le plus heureux des
hommes, aujourd’hui.
— Je vais quand même te tuer.
Ou pas. Elle serre ma main avec une force inouïe et, quand j’essaye de la
retirer, elle s’agrippe plus fort encore.
— J’ai besoin de ma main.
Elle ne dit rien, mais je sens qu’elle me fusille du regard alors que je
conduis.
Nous arrivons à l’hôpital, et les infirmiers l’emmènent directement dans la
chambre. Dès qu’elle est installée et connectée aux appareils, je commence à
passer des coups de fil. J’appelle ma hiérarchie, qui m’accorde immédiatement
un congé paternité. Mais j’ai presque envie d’y renoncer puisque, depuis
quelques heures, je suis apparemment marié au diable en personne… Son visage
passe par toutes les couleurs, et elle donne l’impression de me détester.
— Liam, dit-elle d’une voix étrangement douce, au point que je me demande
ce qui se passe.
— Oui, mon cœur ?
— Je veux que tu me promettes que, quoi que je dise dans les prochaines
heures, tu l’oublieras…
— D’accord.
— OK, c’est bien. Parce que je te déteste.
Son visage vire au rouge alors qu’une nouvelle contraction survient. Tous
ses muscles se tendent, et je regarde les signaux sur les ordinateurs avec
effarement.
— Waouh, ça c’était puissant ! dis-je en regardant les lignes qui montent et
descendent.
— Tu es un putain de génie ! grogne-t-elle en serrant les dents.
Je lui souris. Ce n’est probablement pas la chose la plus intelligente à faire,
mais elle est occupée, et j’aime jouer avec le feu.
— Je vais faire comme si tu ne voulais pas que j’oublie ça.
La contraction passe, et elle se détend. L’infirmière arrive avant qu’elle
puisse me répondre. Je note mentalement qu’il me faudra lui acheter quelque
chose de joli pour sauver ma peau.
— Vous en êtes presque à neuf centimètres, c’est trop tard pour une
péridurale. Je vais chercher la sage-femme. Vous allez accoucher très bientôt.
Soudain, j’ai l’impression que je vais m’évanouir.
Je me précipite auprès de Lee, je lui prends la main et l’embrasse sur le
front.
— Tu vas bientôt accoucher de notre fils, mon cœur. Tu es merveilleuse.
Merveilleuse et parfaite !
— Liam, dit-elle d’une voix fatiguée. Je t’aime et j’ai peur.
— Pourquoi ?
— Et si ça se passe mal ?
— Je suis là. Je serai là jusqu’au bout. Tu peux le faire.
J’essaye de la rassurer, mais elle n’a pas arrêté de faire des cauchemars
durant sa grossesse et de penser qu’il y aurait un problème avec le bébé ou lors
de l’accouchement. Je ne peux pas vraiment discuter sa folie, parce qu’elle
menace de me tuer assez souvent. J’aime bien la rendre folle aussi, il faut dire.
— Je ne veux pas que ça se passe mal…
Sa lèvre inférieure tremble légèrement. Je prends son visage dans mes mains
et j’appuie mon front au sien.
— Si un problème survient, nous le surmonterons. Ne t’inquiète pas avant
qu’il y ait vraiment quelque chose d’inquiétant, d’accord ? Je suis là pour te
protéger.
Je ne sais pas comment l’aider, et ça me tue, mais je dois tenir debout pour
nous deux.
Elle hoche la tête et inspire profondément.
— Vous êtes prête, madame Dempsey ?
Un léger frisson me parcourt chaque fois que j’entends quelqu’un l’appeler
par mon nom. Je réalise que c’est ma femme, qu’elle m’a choisi et que, d’une
manière ou d’une autre, j’ai réussi à la convaincre de m’épouser.
— S’il est décidé à sortir, alors oui, je suppose qu’on est prêts… sans
péridurale.
Je serre sa main dans la mienne.
— On surestime la péridurale, dis-je.
Elle me fusille du regard, et je lève les mains, feignant d’avoir peur.
— Enfin, je ne sais pas…
— Je te déteste.
— Tu m’adores.
Elle gémit, et le Dr Contreras me regarde avec un sourire compatissant. Elle
l’examine. Je ne comprends pas grand-chose à ce qu’elle fait, et cela me
déconcerte.
— OK, Natalie, j’ai besoin que vous poussiez.
L’infirmière et elle lui relèvent les jambes. Je ne fais aucun commentaire,
parce que je sais que je vais finir par me prendre un coup dans les parties.
Natalie grogne, et la sueur perle sur ses tempes. Je suis presque sûr que ma main
a dû se décrocher de mon bras tant elle la serre fort. Où est-ce que cette femme
de soixante kilos trouve une telle force ?
— Ma main, ma main…, je commence à bégayer, alors qu’elle vire au
mauve.
— J’ai le vagin en feu à cause de ton bébé géant. Putain ! dit-elle avec un
rire un brin sadique.
— Encore ! demande le Dr Contreras.
Je ne lui donne pas une seconde avant qu’elle réduise mes phalanges en
bouillie. Bon, j’exagère un peu, mais c’est tout comme.
— Je vois sa tête.
— Sa tête ? je lance, stupéfait.
— Venez…
Je me place à côté du médecin, tandis que Natalie repose la tête sur l’oreiller.
C’est l’une des choses les plus effrayantes que j’aie jamais vues. Une énorme
tête dégarnie et dégoûtante lui étire la chair. Je ne suis pas une âme sensible
d’habitude, mais je ne pourrai plus jamais regarder sa chatte de la même
manière. Je vais vomir.
Au lieu de lui faire peur, je me reprends et reviens à côté d’elle. Je préfère
avoir les doigts brisés plutôt que de regarder ça.
— Est-ce qu’il sort ?
Incapable de prononcer un mot, j’acquiesce et lui redonne la main.
— Liam ?
Bordel, je suis censé lui expliquer combien je suis perturbé par ce que je
viens de voir ?
Je dois dire quelque chose, quoi qu’il en soit.
— Ouais, tout va bien, il va sortir.
— Encore quelques poussées, Natalie, et vous y êtes, dit le Dr Contreras
pour me sauver la mise, parce que je ne sais vraiment pas ce que j’aurais dit, si
j’avais dû prononcer un mot de plus.
— Une autre contraction arrive.
— OK.
Lee souffle avant de pousser à nouveau. Tout son corps est crispé, et elle
laisse échapper un long cri.
— Vous voulez le voir ? me redemande le médecin.
Est-ce qu’elle est folle ?
— Non, ça va aller.
Elle sourit, l’air entendu.
— OK. Encore une fois, Natalie. Encore une poussée et il sera là.
Je contemple Lee. La femme qui va mettre mon fils au monde. La femme
qui m’a donné la famille dont je n’avais fait que rêver jusqu’à présent. Nous
étions destinés l’un à l’autre et nous avons un nouvel enfant. Un fils qui portera
mon nom. Elle est sublime, et j’ai envie de lui en faire dix autres.
— Je t’aime, Natalie.
Elle souffle et plaque les mains sur mon visage.
— Je t’aime.
— Poussez !
Elle pousse encore une fois et, soudain, j’entends le son le plus
extraordinaire du monde.
Le premier cri de mon fils.
Les médecins le nettoient avant de le poser dans les bras de Natalie. Je
l’observe, bouche bée, émerveillé. Mon fils. Un garçon. Natalie pleure en le
berçant et en lui touchant les pieds, les mains, le visage.
Puis elle lève ses yeux baignés de larmes vers moi et me sourit.
— Il est parfait.
— Il vient de toi, bien sûr qu’il est parfait ! je réponds en posant un baiser
sur son front.
Puis je caresse ses doigts minuscules. Il a tous ses doigts, tous ses orteils, et
surtout, le plus important…
Le médecin me propose de couper de cordon ombilical, mais je refuse. Non
merci. Ils le pèsent, le lavent, et pendant tout ce temps je ne le quitte pas des
yeux une seconde.
Une fois qu’il est enveloppé dans une couverture, l’infirmière me le met
dans les bras. Je regarde Lee, puis mon fils à nouveau. J’ai l’impression que mon
cœur a doublé de volume depuis qu’il est là. Je m’assois près de Natalie, qui lui
caresse doucement le bras.
— Bonjour, Shane. Je suis ton papa.
REMERCIEMENTS

Ma tentative de faire court et agréable devrait s’avérer intéressante…


À mes lectrices : Je ne pourrai jamais vraiment exprimer ce que cela signifie
pour moi que non seulement vous m’ayez laissé ma chance, mais surtout que
certaines d’entre vous me soient fidèles. Je sais que j’ai tendance à vous laisser
sur de terribles cliffhangers, et vous m’aimez quand même. Le soutien que vous
m’apportez est extraordinaire, j’en ai conscience. Je vous aime tellement !
À mes bêta-lectrices : Vous faites de moi la personne la plus chanceuse.
Jennifer, Melissa, Katie, Roxana, Linda et Mandi… Vous me faites rire, me
faites garder les pieds sur terre et vous me donnez envie de vous impressionner.
Vous êtes des salopes exigeantes, mais je ne sais pas ce que je deviendrais sans
vous.
À mes premières lectrices : Melissa et Alison, vous, les filles, êtes les
premières à avoir un aperçu complet de mes romans, et à chaque fois je m’en
ronge les ongles ! Merci de savoir gérer ma névrose et mes messages. Je vous
aime infiniment !
À Laurelin Paige : Sans toi, mon monde serait ennuyeux. Ton soutien, ton
amitié et ta sagesse sont inestimables. Tu fais de moi une personne et une
auteure meilleure. Tu gères mes insécurités et mes crises de larmes permanentes
et, malgré ça, tu m’aimes toujours. Je t’en serai éternellement reconnaissante.
(J’espère que tu as au moins versé une putain de larme, là !)
À Christy Peckham : Aucun mot ne pourrait exprimer ce que ton amitié
représente pour moi. Aucun. Tu me fais sourire tous les jours et tu
t’accommodes de mes messages hilarants (admets-le, ils sont marrants) sans
jamais me quitter.
À mon éditrice : Lisa, tu rends l’editing sympa et souvent drôle. Merci pour
ton soutien et ton amitié tout au long de cette étape.
À ma technicienne de composition : Christine, j’ai découvert les sauts de
page ! Sérieusement, tu es la meilleure. Ton professionnalisme et ton sens du
détail sont inestimables. Tu travailles sans te lasser, et cela se voit.
À ma graphiste : Sarah, merci d’avoir réalisé les deux plus belles
couvertures du monde !
À ma photographe : Lauren, merci d’avoir su capter tout ce que cette histoire
contient.
À ma correctrice : Ashley, merci d’avoir trouvé toutes les erreurs et d’avoir
embelli mon manuscrit.
À Lisa des Rock stars of Romance : MERCI ! Ton soutien tient un grand rôle
dans le succès de cette série. Je ne pourrai jamais assez te remercier. Je t’adore !
À Reanell : Merci de m’avoir laissée utiliser ton prénom, je n’ai même pas
fait de toi une méchante !
Aux blogueurs : Je ne crois pas que vous compreniez ce que vous faites pour
le monde du livre. Ce n’est pas un travail pour lequel vous êtes payés (en tout
cas, pas comme vous le mériteriez). C’est quelque chose que vous aimez et que
vous faites juste pour cette raison. Merci du fond du cœur.
À mon mari et mes enfants : Je suis si chanceuse de vous avoir. Vous avez
certainement le pire rôle dans ce processus. Je vous aime tous les trois plus que
tout au monde. Merci de vous adapter. Je sais que je dois lâcher davantage mon
téléphone et mon ordinateur parce que vous le méritez. Merci d’être là pour moi
et de me supporter jour après jour. Merci de me laisser pleurer quand je suis
blessée, sourire quand quelque chose de génial se produit. Et surtout merci de
m’aimer et de croire en moi.
À Melissa Saneholtz & l’équipe SFab : Le mot publicitaire ne semble pas
convenir à votre activité. Vous organisez ma vie, en fait, et je ne pourrais
imaginer que quelqu’un d’autre s’en charge. L’équipe… Combien nous avons
ri ! Je vous aime tous et je ne pourrai jamais vous remercier assez pour votre
soutien.
À Stabby Birds : Vous, les filles, êtes les meilleures personnes que je
connaisse. Vous êtes vraiment des sœurs pour moi. Nous rions, pleurons et
créons des liens ensemble — une expérience que je n’avais jamais vécue. Je
vous aime !
À mes marraines les fées : Laura, Lauren et Christine… vous incarnez
l’Amitié. Vous étiez derrière moi à chaque étape du chemin. M’encourageant,
m’envoyant des messages, me faisant sourire. J’ai tant appris de vous et je vous
aime toutes les trois !
À FYW : Le monde de l’écriture ne peut s’estimer que chanceux de vous
avoir. Merci d’être qui vous êtes. #WednesdaysWeWearPink1
À Claire Contreras, Mia Asher, Whitney Gracia Williams, Rebecca Yarros,
Mandi Beck, Kyla Linde, Kennedy Ryan, SL Scott, Lucia Franco, EK Blair,
Kristy Bromberg, Pepper Winters, Elisabeth Grace, Livia Jamerlan et Angie
McKeon : Merci de me faire sourire, rire, expliquer mes idées folles, et d’être
mes amies, tout simplement. Je suis vraiment bénie de vous avoir pour amies.
À Jesey : Je n’avais pas été capable de faire ça jusqu’à maintenant. Merci. À
cause de quelque chose dont nous avons rêvé deux ans auparavant, regarde où
nous sommes. C’est extraordinaire de penser à l’endroit où notre amitié nous a
conduites. Je t’aime !
À mes amies Instagram : Vous réalisez les choses les plus belles que j’aie
jamais vues. Vraiment ! Je vous aime toutes tellement ! @tiffany.the.bibliophile,
@smuttybooklover, @fixtion-fangirl, @dragonflyreads, @butthisbook,
@maciereads, @thereadingtruth, @jengare, @demeriahh et toutes les autres.

1. « Le mercredi, on porte du rose. » (Nd ?)


Traduction française : ISADORA MATZ
TITRE ORIGINAL : CONVICTION
© 2015, Corinne Michaels.
© 2018, HarperCollins France pour la traduction française.
Le visuel de couverture est reproduit avec l’autorisation de :
Couple : © SHUTTERSTOCK/ROYALTYFREE/WTAMAS
Fond matière : © SHUTTERSTOCK/ROYALTYFREE/KRASOVSKI DMITRI
Réalisation graphique : STUDIO PIAUDE
Tous droits réservés.
ISBN 978-2-2803-9255-6
HARPERCOLLINS FRANCE
83-85, boulevard Vincent-Auriol, 75646 PARIS CEDEX 13.
www.harlequin.fr
Tous droits réservés, y compris le droit de reproduction de tout ou partie de l’ouvrage, sous quelque forme que ce soit.
Toute représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et
suivants du Code pénal.
Cette œuvre est une œuvre de fiction. Les noms propres, les personnages, les lieux, les intrigues, sont soit le fruit de l’imagination de
l’auteur, soit utilisés dans le cadre d’une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou décédées, des
entreprises, des événements ou des lieux, serait une pure coïncidence.

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