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Les Sex Addicts

Le livre aborde l'addiction au sexe, un sujet encore méconnu en France, en présentant des témoignages de personnes souffrant de cette pathologie. Il souligne que l'addiction sexuelle peut toucher tout le monde, indépendamment de la classe sociale ou de l'âge, et qu'elle est souvent confondue avec des comportements de séduction ou de perversité. L'ouvrage vise à donner une voix aux sex addicts pour qu'ils puissent sortir de l'ombre et demander de l'aide, tout en remettant en question les préjugés et la stigmatisation entourant cette addiction.

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Les Sex Addicts

Le livre aborde l'addiction au sexe, un sujet encore méconnu en France, en présentant des témoignages de personnes souffrant de cette pathologie. Il souligne que l'addiction sexuelle peut toucher tout le monde, indépendamment de la classe sociale ou de l'âge, et qu'elle est souvent confondue avec des comportements de séduction ou de perversité. L'ouvrage vise à donner une voix aux sex addicts pour qu'ils puissent sortir de l'ombre et demander de l'aide, tout en remettant en question les préjugés et la stigmatisation entourant cette addiction.

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Florence Sandis

avec Jean-Benoît Dumonteix


(Préface de Marc Valleur)

LES SEX ADDICTS


Quand le sexe devient une drogue dure
« Le sexe a failli me tuer. »
James Ellroy
Destination morgue,
« Ma vie de branleur »
Préface de Marc Valleur
psychiatre et médecin chef de l’hôpital Marmottan

Parce qu’il s’agit d’une cause de souffrance méconnue, il faut


aujourd’hui parler d’addiction au sexe et aux relations affectives, même si
ces notions ne sont pas encore acceptées par tous. De plus en plus débattues
parmi les cliniciens, de plus en plus présentes dans la littérature scientifique
internationale, comme dans les ouvrages traitant d’addictologie, elles n’ont
pas encore été l’objet de publications grand public en France.
L’ensemble des addictions sans drogues continue d’ailleurs d’être
l’objet de polémiques. Pourtant l’addiction est une forme de lien, un mode
de relation, qui peut s’exercer envers tous les objets de consommation et les
conduites les plus diverses.
Le sexe et plus encore les relations affectives ont longtemps été
considérés comme le contraire, sinon comme le traitement de l’addiction :
une tradition psychanalytique aujourd’hui dépassée voyait dans le recours à
l’alcool ou aux diverses drogues une sorte de pis-aller, de substitution à la
sexualité, chez des personnes incapables d’accéder aux vraies jouissances
de la sexualité génitale.
Il faut se souvenir que Freud écrivait à une époque où nombre de
névroses, de souffrances, étaient liées à la répression du sexe, et que
thérapie et libération sexuelle allaient alors de pair.
Il serait sans doute faux de croire que les grands mouvements de
libération ont fait disparaître les difficultés de tout un chacun, et que les
troubles dus aux « blocages », aux « complexes », à la répression de la
sexualité n’existent plus.
Mais il serait faux de continuer à croire qu’on ne peut souffrir du sexe
que par défaut, et jamais par excès : les images crues de sexualité sont
depuis quelques décennies une arme du marketing publicitaire, Internet a
banalisé la pornographie, les sites de rencontre facilitent les rendez-vous
rapides… Entre la masturbation assistée, qui ne nécessite même plus de
« fantasmer », et les relations où le partenaire n’est plus qu’un objet, le sexe
est de plus en plus mis au rang de simple objet de consommation.
L’idée de la « mauvaise drogue » empoisonne, en fait, les débats : elle
pousse trop à croire qu’il y aurait d’un côté des objets totalement mauvais et
dangereux, qu’il suffit d’interdire, de l’autre des activités totalement saines,
dont on peut user sans frein ni modération. Or, qu’une substance ou une
conduite puisse devenir objet d’addiction ne signifie pas que cette substance
ou cette conduite soit toxique, mauvaise, répréhensible, sinon la boulimie
conduirait à la prohibition de la nourriture….
L’addiction n’est pas la perversion. Elle concerne le plus souvent des
conduites qui ne sont ni des délits ni des crimes : c’est moins le jugement
des autres que son propre jugement sur soi-même, son engagement dans
une solitude profonde, malgré parfois la multiplicité des partenaires, qui
mène au désir de changer.
Dire que l’addiction au sexe existe n’est pas prendre position contre le
libertinage, contre la pornographie, pour ou contre la prostitution. Ce n’est
pas non plus définir des normes de la sexualité, et les discours des cliniciens
ne doivent pas servir à quelque retour à un ordre moral.
C’est simplement reconnaître que certaines personnes souffrent d’une
conduite qu’elles voudraient réduire ou cesser, sans y parvenir : la perte de
la liberté de s’abstenir reste la meilleure définition de ce qu’est une
addiction, avec ou sans drogue.
C’est cette souffrance qui rend important le fait de parler de l’addiction
au sexe, pour que certains puissent « sortir de l’ombre », dépasser leur
honte, et oser demander de l’aide : la démarche est d’autant plus difficile
qu’à la honte et à la culpabilité répondent trop souvent le sourire, le mépris,
ou… l’envie.
Dans ce sens, le meilleur moyen n’est pas de commencer par théoriser,
mais de donner, ce que fait cet ouvrage, la parole aux premiers concernés,
les personnes qui se pensent ou qui sont perçues comme des « sex addicts ».
Ces témoignages, que Florence Sandis a réussi à recueillir, sont
précieux et constituent le premier document sur ce thème. Il faut remercier
ceux qui ont accepté de se livrer ; ils sont bien sûr anonymes, mais leur
parole reflète clairement l’étendue de la diversité de l’addiction sexuelle.
Chacun de ces récits ouvre à des interprétations, parmi lesquelles Jean-
Benoît Dumonteix propose un certain nombre de pistes. À partir de ces cas,
il évoque la plupart des facteurs importants dans la genèse et la
compréhension de l’addiction sexuelle, de la gestion du stress aux
traumatismes précoces, empruntant autant à la psychanalyse qu’aux travaux
nord-américains, ce qui est une bonne chose : la clinique nous a appris
l’importance de ne pas s’enfermer dans des schémas trop dogmatiques,
surtout lorsqu’il s’agit de problématiques aussi variées, où entrent en jeu
des facteurs très différents. Mais surtout, aucun de ces témoignages ne
laisse indifférent, ils nous interpellent en tant qu’êtres humains, et tous
démontrent la réalité de cette souffrance trop méconnue.
L’addiction sexuelle est probablement restée jusqu’à ce jour un thème
trop confiné aux ouvrages spécialisés, et aux discussions internes au champ
de l’addictologie. Souhaitons que ce livre permette à tous d’aborder
désormais cette question sans les habituelles réactions de mépris, de
complaisance, de jugements hâtifs et préconçus…
Sans nul doute, cette lecture fera date.
Introduction

Un homme, promis à la présidence de la République, qui multiplie les


aventures scandaleuses à la veille de son investiture, un chirurgien qui file
voir une prostituée alors qu’un accidenté l’attend au bloc, un salarié qui
risque son job en abusant de vidéos pornos au bureau… Difficile
d’imaginer que l’on puisse tout sacrifier pour de simples pulsions
sexuelles ! Trop souvent considérés comme des séducteurs impénitents, ou
au contraire traités de pervers, ces hommes et parfois ces femmes souffrent
en réalité d’une seule et même pathologie : l’addiction sexuelle. Dans notre
société, où la liberté sexuelle est brandie comme l’étendard de
l’épanouissement personnel, nous refusons de voir qu’elle peut aussi
générer son contraire : la dépendance.
Est-il possible que le sexe puisse, lui aussi, devenir une drogue dure ?
Aux États-Unis, l’addiction sexuelle est prise en charge depuis les
années 1980 au même titre que d’autres addictions, comme la drogue ou
l’alcool. Cette maladie toucherait plus de 5 % de la population. Des
vedettes comme Michael Douglas, David Duchovny, Charlie Sheen ou
Tiger Woods ont même avoué publiquement en être atteintes. Cette
reconnaissance médiatique a été un premier pas vers une compréhension de
l’addiction par le grand public. En France, en revanche, les sex addicts, qui
ne laissent rien paraître, sont toujours niés dans leur souffrance, alors qu’ils
auraient besoin d’être reconnus, entendus et soignés.
L’addiction sexuelle n’est pas l’apanage d’une classe sociale ou d’une
génération. Elle touche aussi bien des jeunes, exposés trop tôt à la
pornographie sur Internet, que des cadres sous pression ou même des mères
au foyer. Quel est le quotidien des hommes et des femmes atteints de cette
maladie ? Comment devient-on sex addict ? Comment se sevrer d’un plaisir
aussi vital que le sexe ? Et comment les conjoints codépendants vivent-ils la
maladie de leur partenaire ?
Pendant plusieurs mois, nous avons rencontré ces addicts et leur
entourage pour recueillir leur témoignage. Des paroles crues, violentes,
vraies, des paroles de souffrance, mais aussi d’espoir. Des paroles parfois
choquantes et toujours bouleversantes, décryptées par Jean-Benoît
Dumonteix, psychanalyste spécialisé dans la dépendance sexuelle.
C’est la première fois en France qu’un livre donne à entendre la voix
des sex addicts. Jusque-là, tous étaient restés dans l’ombre, par honte, par
déni ou simplement par méconnaissance de cette maladie.

Jérôme est addict à la pornographie depuis l’âge de 9 ans. Devenu


acteur porno, il n’arrive toujours pas à avoir de relation sexuelle
satisfaisante dans la vie réelle. Céline, elle, frôle la soixantaine. Mariée
depuis trente-six ans, elle court les clubs échangistes en cachette, sans
pouvoir s’en empêcher. De son côté, Stéphane, journaliste, ne peut pas
résister à une rencontre furtive, même lorsqu’on l’attend pour un direct sur
un plateau de télé. Vincent, lui, a développé sa propre addiction sexuelle à
force de jouer les « rabatteurs » de filles pour un homme politique. Samir a
grandi au Maroc avec l’idée que le sexe était sale, il en a acquis une
frustration difficile à gérer aujourd’hui quand tout est à portée de main ou
de clic sur Internet. Arnaud, homosexuel, a connu la souffrance du
codépendant, amoureux d’un sex addict, avec tous les risques physiques et
psychiques que cela induit. Quant à Alia, escort-girl, elle est tombée
amoureuse de l’un de ses clients, James. Tous les deux ont fini par se marier
sans savoir que l’un et l’autre avaient repris leurs addictions : Alia à ses
clients, James aux escortes. Aujourd’hui, ils se battent pour sauver leur
amour et leur couple.
Tous se sont confiés avec beaucoup de courage et de sincérité. Tous ont
dit l’importance de voir ce livre paraître, comme une reconnaissance de leur
maladie. C’est donc naturellement à eux, mais aussi à tous ceux qui se
retrouveront à travers ces témoignages, qu’est dédié cet ouvrage.
Avertissement

Pour protéger l’anonymat des personnes qui ont accepté de témoigner


dans ce livre, nous avons, à leur demande, modifié leur identité.
Témoignages
Vincent
le rabatteur de filles

À presque 40 ans, Vincent est toujours célibataire, sans enfant. Installé


à New York, il travaille pour une organisation internationale. C’est lui qui
a choisi de quitter Paris et le milieu de la politique, dans lequel il évoluait
depuis plus de dix ans, écœuré par son comportement et celui de certains
hommes politiques français à l’égard du sexe. Aujourd’hui, il a l’impression
de pouvoir « gérer » sa propre addiction sexuelle sans en souffrir
officiellement, même si l’entretien finit par dévoiler une autre vérité. Son
envie, désormais, serait de construire une relation harmonieuse avec une
jeune femme ayant le même appétit sexuel… et soucieuse, comme lui,
d’avoir des enfants.

Vincent, vous ne souhaitez pas qu’on vous présente sous votre


véritable identité. Pourquoi ?

J’ai quitté la France voilà plusieurs années, après avoir été mêlé à un
scandale sexuel qui impliquait une personnalité politique. Je ne souhaite pas
revenir sur cet épisode, assez désagréable, et je ne voudrais pas que mon
témoignage puisse attirer l’attention sur des personnes avec lesquelles j’ai
travaillé à ce moment-là.

Que s’est-il passé à l’époque ?

Une jeune femme a porté plainte pour une affaire de mœurs. L’homme
politique a finalement été blanchi. Le problème, c’est que c’est moi qui
avais présenté la jeune femme à celui qui était à l’époque mon employeur.
J’étais donc très mal à l’aise, incapable de dire ce qu’il s’était vraiment
passé.

Pourquoi ?

Parce que je n’en savais rien ! J’étais juste un rabatteur, je n’étais pas
dans la chambre à coucher quand tout ça s’est passé !

Un rabatteur ? Qu’entendez-vous par là ?

Les hommes politiques ont un trait en commun. L’adrénaline. Après un


meeting, quand vous avez harangué une foule, quand vous avez été acclamé
par plusieurs centaines, et parfois plusieurs milliers de personnes, vous êtes
comme une rock star à la fin d’un concert… Bourré d’adrénaline, explosé
de fatigue, et en même temps, prêt à bondir sur tout ce qui passe. Castagner
ou baiser, à ce moment-là, c’est exactement pareil. Vous avez une faim de
loup, façon Tex Avery. C’est le moment où certains politiques deviennent
des bêtes de sexe. Ils ont besoin de se décharger, au sens le plus littéral du
terme. Se décharger de leur adrénaline, de leur stress, de la pression, de la
fatigue… Et le sexe peut servir à tout ça.
Alors, quelques-uns ont pris l’habitude de préparer leur troisième mi-
temps, celle d’après-meeting. C’est devenu une sorte de rituel. En montant
sur l’estrade, ils commencent par mater les premiers rangs. D’ailleurs, les
filles qui cherchent à avoir une aventure avec une célébrité, celles qu’on
appelle les « stars fuckeuses », savent très bien où se placer. Dès que nos
cadors politiques repèrent une femme qui leur plaît, ils demandent à un
collaborateur d’aller lui parler pour la convaincre de le rejoindre en fin de
soirée. C’est à des gens comme moi qu’on demande ce genre de services.
Des petits, qui se sentent honorés d’avoir la « confiance » de leur boss… Et
c’est comme ça, de fil en aiguille, qu’on devient rabatteur.

Vous parlez des hommes politiques en général. Ce comportement


est-il si courant, en particulier en France ?

Oui, c’est évident. Chez nous, le sexe et la politique ont toujours été
liés, depuis la féodalité. Qui a inventé le « droit de cuissage » ? Ce qui se
passe aujourd’hui en est directement issu. Quand on a du pouvoir, on
imagine très vite qu’on a tous les pouvoirs. Maintenant, est-ce qu’il y a plus
de sex addicts dans la classe politique française que dans le reste de la
population ? Je n’ai évidemment pas de statistiques, mais ça y ressemble.
D’abord, il faut dire que le sujet de conversation no 1 dans les coulisses de
la politique, ce n’est pas la France… mais le sexe. Leurs conquêtes, réelles
ou supposées, les comportements déviants de leurs camarades ou de leurs
adversaires, leurs performances, tout y passe. Et les ragots se colportent
jusqu’aux plus hautes sphères de l’État. Le président Mitterrand, par
exemple, était connu pour glisser dans la conversation une séquence « qui
couche avec qui ? » avec chacun de ses visiteurs. Ensuite, comme le disait
Henry Kissinger, le secrétaire d’État de Nixon, le pouvoir est le plus grand
des aphrodisiaques et les femmes accordent souvent d’immenses qualités
aux hommes politiques. Ces derniers ont donc le choix. De là à être sex
addict… Je ne sais pas. Je peux seulement affirmer qu’à l’époque je n’étais
pas le seul rabatteur sur la place de Paris. Loin de là. Des collaborateurs,
assistants, chauffeurs, ou même gardes du corps, qui rendaient service en
allant aborder quelqu’un à la place de leur patron, ça courait les couloirs des
ministères et de l’Assemblée. Et même du Sénat ! Le Viagra a beaucoup
changé la donne… Il y a donc les rabatteurs occasionnels. Et puis ceux qui
ne font plus que ça. Rabatteur le soir, voiture-balai le matin. Je pense à
quelqu’un qui prenait la peine de raccompagner les filles chez elles, après
qu’elles avaient passé un moment avec un ministre en exercice, pour leur
expliquer le concept de secret d’État. Vous connaissez ce concept ? « Ou
bien tu la fermes, et on pourra te rendre service quand tu en auras besoin, ou
bien tu parles, et je te pète les deux tibias à coups de barre de fer. » Ça a le
mérite d’être clair ! La barre, il l’avait toujours dans son coffre, pour
marquer sa détermination. Je me souviens même qu’il la montrait aux
journalistes en rigolant, quand il n’était pas content d’un article écrit à
propos de son patron. Tout le monde avait peur de lui. Une petite frappe qui
appliquait à la politique les codes des voyous…
Enfin. Il faut bien savoir que désormais les politiques se savent
surveillés. En réalité, ils sont même susceptibles d’être filmés par des
smartphones à n’importe quel moment. Dès qu’ils mettent le nez dehors, il
y a danger pour leur image. Ils sont en contrôle, tout le temps. Ça aboutit à
deux choses : la première, c’est qu’ils font très attention aux personnes avec
lesquelles ils paraissent en public. Ils ne draguent plus, ne s’approchent plus
à moins de deux mètres d’une jolie fille, évitent de s’asseoir à côté d’une
inconnue dans un meeting ou au restaurant. Bref, ils ne lâchent rien, et leurs
rabatteurs ont encore plus de travail. La seconde conséquence, c’est qu’il
leur faut, plus que jamais, des soupapes pour décompresser de toute cette
pression médiatique, et que la soupape sexuelle, on n’a rien trouvé de
mieux.

Pensez-vous à des hommes politiques en particulier ?

Je ne suis pas là pour dénoncer des individus, mais je pourrai vous en


parler à travers ma propre expérience car, à force d’évoluer dans ce milieu,
j’ai fini par devenir moi-même sex addict !
Cela dit, l’affaire DSK nous a tous soulagés, nous les sex addicts, en
même temps qu’elle m’a effaré. D’un côté, j’ai eu l’impression que la
parole s’était libérée, qu’on allait pouvoir parler de notre dépendance, sans
être systématiquement pris pour des pervers. Je pensais également que
l’hypocrisie des journalistes allait reculer, qu’ils travailleraient désormais
« à l’américaine », sans brandir la protection de la vie privée pour justifier
leur étrange silence. De l’autre côté, savoir que nous étions représentés,
voire incarnés par l’un des hommes les plus puissants du monde, qui avait
peut-être violé une femme, ça m’a fait très peur. Les affaires de mœurs de
DSK nous ont tous fait passer du silence à la parole, mais aussi de l’ombre
à la lumière la plus blafarde et la plus violente qui se puisse imaginer.

Qu’entendez-vous par hypocrisie des journalistes ?

Tous les journalistes savaient que DSK – comme d’autres politiques


d’ailleurs – avait un comportement déplacé et compulsif avec les femmes,
celles de son parti, celles qu’il croisait, et même les femmes journalistes. Et
personne n’a rien dit.
La vérité, c’est que je pense qu’il souffre d’une addiction au sens
clinique du terme. Pour moi, tous les symptômes sont là : le comportement
compulsif, son incapacité à se dominer, même dans les moments les plus
importants de sa vie, ou même la souffrance qu’il a fini par évoquer lui-
même. Le sexe, c’est sa drogue ! Beaucoup d’entre nous savaient qu’il avait
besoin d’augmenter les doses de filles qu’il s’envoyait. Et on voudrait nous
faire croire que depuis toutes ces années, personne n’a pensé à faire quelque
chose pour l’aider à s’en sortir ? Il aurait fallu que son entourage ait le
courage d’en parler avec lui, pour qu’il soit pris en charge et soigné. Sauf
que là, non seulement ils n’ont rien fait, mais au contraire, j’ai le sentiment
qu’ils lui ont facilité les choses. Comme pour avoir un moyen de le
contrôler, ou bien un accès par où passer pour se faire entendre. Selon moi,
le plus coupable, c’est un de ses plus proches « lieutenants », à la fois
médecin et député. Il était au courant de tout, et il avait la légitimité pour
faire quelque chose. Mais il n’a rien fait. Peut-être même l’a-t-il encouragé.
Pour moi, c’est de la non-assistance à personne en danger.

Vous allez un peu loin, non ?

Si peu. Personne n’osera jamais écrire ce qui se passe vraiment sous les
ors de la République.

Que s’y passe-t-il ?

Vous voulez vous retrouver avec des procès sur le dos ?

Évitons s’il vous plaît la diffamation, mais pouvez-vous quand


même justifier vos propos sans citer de noms ?

Eh bien, c’est très simple. Par exemple, le président qui se surnommait


lui-même « dix minutes, douche comprise » était lui aussi un compulsif, qui
jaugeait d’abord la silhouette et les fesses des femmes avant de les saluer,
comme un vrai maquignon. Il se plaignait d’avoir trop peu de temps pour la
bagatelle depuis qu’il avait été élu à la tête de l’État français. Il en parlait de
façon assez cash, du genre : « Je n’ai même plus le temps de baiser, un
comble, non ? » Rassurez-vous, il a vite compris comment dégager des
trous dans son emploi du temps. Et depuis qu’il est à la retraite, ce n’est pas
mieux. Comme il a beaucoup d’autodérision, on m’a rapporté qu’il évoquait
sa vie sexuelle actuelle en disant : « Désormais, on ne me suce plus, on me
mâchouille ! »
Un autre président passait son temps à semer ses officiers de sécurité le
soir, quand il voulait rejoindre ses maîtresses. Un troisième les logeait
carrément dans les appartements de la République, un peu comme
Berlusconi, en moins vulgaire, quand même. Et je ne vous parle que de la
Ve République !
Et en dehors des présidents de la République, le phénomène est-il
aussi répandu ?

Heureusement, il y a des exceptions. Jospin, par exemple, ou


Bérégovoy avaient bien d’autres centres d’intérêt. En revanche, pourquoi
pensez-vous que les députés aiment venir à Paris, loin de leur
circonscription ? Parce qu’ils bénéficient d’un bureau à l’Assemblée
nationale, un bureau avec un canapé-lit très confortable et ce qu’il faut pour
se doucher. Pratique, non ? En plus, tout ce cérémonial auquel ils ont droit
impressionne beaucoup les femmes… Je suis cynique, mais pas autant
qu’eux. L’Assemblée nationale est un baisodrome, et Paris l’une des
capitales de l’échangisme à haut niveau. Les politiques y croisent l’élite
médiatique et tout ce petit monde partage les mêmes filles, ou les mêmes
garçons, dans les mêmes boîtes à partouze.

Avoir une sexualité très débridée n’en fait pas pour autant des
addicts ?

Non, pas forcément. Le sexe est une liberté, et je défends toutes les
libertés individuelles entre adultes consentants. Mais l’homme politique que
je connais le mieux pour lui avoir servi de rabatteur pendant plusieurs
années était un consommateur compulsif. Et il n’était pas de gauche… si
cela peut éviter qu’on pense encore à DSK !

Les femmes politiques ont-elles suivi le même chemin ?

Pas encore, semble-t-il. En politique, les femmes sont classées en deux


catégories par leurs collègues masculins : les frigides et les gourmandes.
C’est radical, sexiste et complètement idiot. Il faut savoir que les insultes
volent bas, à l’Assemblée, et que les noms d’oiseaux qu’on leur balance
finiraient par décourager la plus active des femmes d’avoir une vie sexuelle
débridée. Elles évitent donc d’exposer leur vie privée. Et j’avoue que je
n’en sais pas beaucoup plus.

En quoi consistait exactement votre rôle de rabatteur ?


Pour être rabatteur, il suffit d’être un peu malin. Une fois que le
politique a désigné une fille, du haut de sa tribune, dans l’assistance, il faut
que le rabatteur aille lui parler et la séduire, mais sans en faire des tonnes,
pour qu’elle reste bien fixée sur le patron. Il faut la faire rire, la valoriser et
l’embobiner afin qu’elle ne s’effarouche pas. Quand elle accepte de le
rejoindre pour un verre après le meeting, il faut encore garder un œil sur
elle, au cas où elle changerait d’avis au dernier moment. Parce que revenir
bredouille devant un politique qui sort de scène, c’est la promesse de passer
un sale quart d’heure. À la fin du meeting, on va la chercher et on lui offre
un accueil VIP avec amuse-gueules et champagne à volonté pour la mettre
en condition. En résumé, on la saoule et c’est lui qui la chope.

Vous aimiez jouer ce rôle ?

Au début, oui. D’abord parce que c’est un rôle valorisant, puisque le


politique a besoin de vous, ensuite parce qu’on drague par procuration de
jolies filles, et enfin, parce qu’on a le droit de finir les « restes ». Je crois
que c’est comme ça que mon addiction a commencé. L’homme politique
pour lequel je travaillais était un compulsif, un ogre inconstant. Il changeait
d’avis comme de chemise. Il les lui fallait toutes, donc, à chaque fois, il
repérait plusieurs filles, et à la fin il prenait la première qui se présentait, en
se désintéressant instantanément de toutes les autres. Il arrivait aussi qu’une
urgence prenne le dessus, et qu’on se retrouve à poireauter pendant des
heures, la fille et moi, sans trop savoir quoi faire.
La première fois, ça m’a surpris. Ensuite, j’ai pris mes précautions, en
balisant une sorte d’itinéraire bis pour la demoiselle. Je repérais un
restaurant ouvert tard, près de l’hôtel, et je l’invitais pour un dernier verre,
en expliquant que « notre héros » serait très déçu de ne pas la voir, qu’il
avait de grosses responsabilités, qu’il lui était impossible de faire selon son
cœur, et je rajoutais toutes sortes de conneries, dont je ne comprends
toujours pas comment la fille pouvait les avaler sans se poser de questions !
Ensuite, il suffisait de lui parler gentiment, de l’écouter en hochant la tête et
de lui balancer quelques anecdotes un peu rigolotes à propos d’hommes
puissants et très connus.

Et après ?
Après, il était trop tard. Elle ne pouvait plus rentrer chez elle comme ça,
sans rien avoir à raconter. Il faut se remettre dans le contexte : ces filles
rejoignent les coulisses après avoir été choisies parmi toutes les autres, c’est
leur petit moment de gloire, elles sont invitées par le héros du jour et son
envoyé spécial, pile sous le nez de leurs copines ! Elles sont donc dans
l’obligation de retourner chez elles la tête haute, avec un minimum de trucs
à raconter ! Elles sont prêtes à tout pour éviter de passer pour des laissées-
pour-compte. Alors elles finissaient dans mon lit, les unes après les autres,
soir après soir, et je faisais semblant d’être sous le charme, je leur tricotais
leur petit moment de gloire à elles, j’en rajoutais encore et encore pour les
inciter à se laisser faire… Jusqu’au bout.

Jusqu’au bout ? N’est-ce pas terriblement cynique ?

Je dois préciser qu’à cette époque je n’avais pas vraiment conscience de


ce que je faisais. C’était comme une fuite en avant, une escalade… Pour me
sentir au niveau du cynisme ambiant, j’en rajoutais, et j’expérimentais
différentes choses avec ces filles.
La politique est le milieu le plus violent que je connaisse. Travailler
pour un député, un membre du gouvernement ou un responsable de parti,
c’est vraiment « marche ou crève ». Le cynisme, les horaires de dingues et
les petites trahisons quotidiennes entre amis, mais aussi l’orgueil et le
sentiment d’impunité qui flotte autour d’eux rendent l’atmosphère
irrespirable. Ou bien on finit par adopter les usages et le détachement
ambiant, ou bien on s’en va, tellement c’est insupportable.
À cette époque, j’étais donc imbuvable, cynique et certain d’être plus
fort que les autres. Il me fallait aller « jusqu’au bout », tout le temps, avec
tout le monde, et en particulier avec ces filles que je baisais, y compris dans
la douleur. J’avais ainsi tout un petit matériel que je trimballais dans ma
valise pour initier ces demoiselles aux plaisirs sadomasos.

Vous aimiez ça ?

Je n’en suis même pas sûr. C’était comme un parcours obligé, pour
échapper à la banalité des rapports sexuels sans vrai désir. Je finis par me
dire que c’était l’expression de ma propre souffrance que je mettais en
scène à travers ces expériences sexuelles.
Vous êtes-vous mis en danger, à un moment ou à un autre, ou avez-
vous mis votre partenaire en danger ?

Non, jamais ! J’étais comme un adolescent découvrant sa propre


sexualité, alors que j’avais passé les trente ans. Je leur pinçais les seins, je
leur introduisais des godemichés surdimensionnés, mais elles étaient
toujours consentantes, je ne les mettais jamais en danger. Jamais. J’étais
plutôt dans la notion de « trop grand pour toi ». Et quand je vous en parle, je
vois bien où ça m’amène…

Vous pensez à quoi ?

Simplement au fait que cette fonction de rabatteur d’un homme


politique ne correspondait pas à ma personnalité. Je me suis abîmé, à un
moment où je rêvais encore de changer le monde et de me battre pour la
démocratie. Aujourd’hui, je travaille à construire des écoles en Afrique, et
je vous assure que ça a beaucoup plus de sens ! Même si, évidemment, la
compromission n’est jamais loin – je ne suis pas naïf. Mais je suis plus
aguerri et j’ai posé des limites. Pour moi et pour les autres. C’est comme ça
que j’ai pu redonner du sens à ma vie.

Pour en revenir à votre période de rabatteur, vous contentiez-vous


des filles dont votre employeur ne voulait pas ?

Bien sûr que non ! Pendant plus de trois ans, c’est moi qui suis devenu
le seul préposé au racolage des militantes pour les after de mon employeur.
J’ai fini par ne plus pouvoir m’en passer. C’est à ce moment-là que j’ai
commencé à aborder des filles qu’il ne m’avait pas désignées, juste pour
mon usage personnel. Dans ce cas, je leur racontais n’importe quoi, et
ensuite, je les consolais… Petit à petit, j’ai commencé à jouer sur d’autres
ressorts, en leur faisant croire que j’avais moi aussi pas mal de pouvoir. Je
ne pensais plus qu’au cul. Je les consommais de façon indigne, en trois
minutes dans les toilettes, debout dans les loges, je les incitais à commencer
par une fellation dans une voiture… J’en voulais toujours plus, plusieurs
par soirée, des rapides sur place, des sophistiquées « à emporter » vers ma
chambre… Il me fallait ma dose, tous les jours.
Mais il n’y avait pas de meeting tous les jours !

À Paris, je me débrouillais autrement. Je faisais du repeat business avec


des filles que j’avais connues précédemment. C’est à ce moment-là que j’ai
commencé à expérimenter un autre mode opératoire, que j’utilise encore
aujourd’hui.

Lequel ?

J’ai commencé à affiner ma technique pour donner du plaisir aux filles


que je consommais. Je me disais que si je leur donnais assez de plaisir, elles
auraient envie de me revoir. C’est là qu’a commencé l’acte II de mon
addiction.

Revenons au premier acte. Quand vous êtes-vous rendu compte que


vous étiez dépendant ?

Je ne m’en suis pas rendu compte. J’étais trop occupé à chasser. J’étais
dans une spirale sans fin, une fuite en avant, à l’image de ces campagnes
politiques, durant lesquelles les journées s’enchaînent sans que personne ait
le temps de reprendre son souffle.

Que s’est-il passé, alors ?

J’ai compris qu’il y avait quelque chose de l’ordre de l’addiction au


moment où mon employeur a été accusé de viol. Parmi les gens qui
travaillaient à ses côtés, assistants et secrétaires, on est tous tombés de notre
chaise, on n’imaginait pas du tout qu’il puisse être violent. C’était
quelqu’un de très carré, de calme, qui piquait parfois de grosses colères loin
des micros et des caméras, mais personne ne pouvait imaginer que ça puisse
aller jusqu’au viol. Et puis, au fil des jours, on s’est rendu compte que la
violence des propos qu’il tenait parfois devant nous, que sa mauvaise foi
vis-à-vis de ses assistants, quand il nous traitait plus bas que terre, que tous
ces éléments auxquels on avait fini par s’habituer étaient en réalité des
signaux qui auraient dû nous dire que son comportement n’était pas
« normal ». Alors on s’est mis à douter de notre propre jugement. On s’est
tous remis en cause. Surtout moi, puisqu’il a fallu que j’aille m’expliquer
devant des policiers, à propos du rôle que je tenais dans les meetings. Je
n’avais pas pris conscience du côté sordide de mon petit manège. Le regard
des autres, de ceux qui m’ont posé des questions, leurs silences devant mes
contradictions ont été un vrai coup de poing. J’ai eu peur de ce que j’étais
devenu. Mais le pire, c’est que malgré cette prise de conscience, malgré ce
dégoût qui grandissait, je ne pouvais plus me passer de ces soirées, je ne
pouvais plus me passer de sexe. J’avais évolué de boulimique de boulot à
boulimique de sexe, qui ne maîtrisait plus rien, évidemment. Je ne
comprenais même plus derrière quoi je courais.
Ensuite, la fille a retiré sa plainte et l’affaire a été classée, enterrée. On
était abasourdis. Il a fallu qu’on recommence à travailler, à rire, à parler à
notre patron comme si rien ne s’était jamais passé. On n’a pas pu lui poser
de vraies questions, pour nous rassurer en quelque sorte. Il nous a niés dans
cette solidarité qu’on avait affichée à son égard, dont il ne nous a jamais
remerciés, niés dans tous ces questionnements qui nous avaient traversés, et
niés désormais dans cette souffrance par laquelle nous étions, nous aussi,
passés. C’était comme si rien de tout cela n’avait jamais existé. C’est à ce
moment-là que j’ai décidé de partir. Je ne supportais plus le portrait que
cette affaire venait de dessiner de moi. Et puis j’étais incapable de reprendre
mon boulot de rabatteur. J’aurais eu trop peur de lui amener une fille et
qu’il y ait encore des dégâts. Je pensais sans doute qu’en changeant de
continent, qu’en changeant de vie, je pourrais me guérir de ce dégoût, et en
même temps de ma dépendance pour le sexe.

Et alors, est-ce que traverser l’Atlantique a suffi pour vous éloigner


de la tentation ?

Pas vraiment. Bien sûr, j’ai une autre vie. D’abord, j’ai changé de
milieu professionnel, j’ai d’autres objectifs, d’autres projets, d’autres
collègues. Tout ce cynisme ambiant s’est évanoui après mon départ de
France. Aux États-Unis, tout le monde affiche officiellement une certaine
naïveté. C’est plus reposant, plus chaleureux. Toutefois, j’ai continué à
avoir de gros besoins sexuels, que j’ai appris à gérer. Je fais des rencontres
sans avoir besoin de mentir aux femmes que je croise, je me sens moins
sale. J’ai adapté ma conduite à l’état d’esprit américain, qui ne rigole pas
avec le harcèlement et toutes ces choses-là. J’ai organisé ma vie sexuelle, je
l’ai « équilibrée ».

Qu’entendez-vous par une vie sexuelle « équilibrée » ?

J’ai commencé à draguer sur les réseaux Internet, c’est beaucoup plus
discret. Et puis je refuse de choisir mes partenaires parmi les femmes avec
lesquelles je travaille. Ça finit toujours par des ennuis. Jalousie, reproches,
surveillance, encore un cercle infernal ! Je ne promets rien à personne,
jamais. Je préviens que je suis un gros consommateur. C’est à prendre ou à
laisser.

Et elles prennent ?

Je me débrouille pas mal. J’ai besoin d’avoir des relations sexuelles


tous les jours, matin et soir. J’ai un gros carnet d’adresses, je me balade
beaucoup sur les réseaux, et je rencontre surtout des filles qui ont le même
profil que moi. Elles adorent aussi le sexe et aiment le faire souvent. Et puis
j’ai un certain nombre d’habituées. C’est mon point fort. Je fais très
attention à ne pas être « lourd » ou pressant, à ne pas les aborder en parlant
d’abord de sexe. C’est devenu un réflexe : leur demander de leurs
nouvelles, comprendre ce qu’elles ont dans la tête, satisfaire leur ego avant
le mien, etc. Elles me disent que je suis un bon amant. Je fais attention à ne
jamais jouir tant qu’elles ne sont pas rassasiées, deux fois, trois fois, cinq
fois ! En fait, cela redouble mon excitation. Je les emmène, et je m’emmène
aussi par la même occasion, vers des contrées très reculées du plaisir. Je
m’appuie sur des gestes techniques que je maîtrise parfaitement, comme la
stimulation du point G. Les sexologues disent que les femmes capables
d’avoir un orgasme par l’excitation du point G constituent 10 % de la
population. C’est faux. Mon échantillon, qui peut être considéré comme
représentatif de la population féminine américaine de 30 à 50 ans, bénéficie
d’orgasmes « Gräfenberg » pour plus de 80 % d’entre elles. C’est très
motivant, pour moi, de me dire que je leur fais encore découvrir des trucs
alors qu’elles sont souvent censées avoir beaucoup d’expérience !

Aujourd’hui, est-ce que vous diriez que vous vous sentez comblé
sur le plan sexuel ?
Je me sens plutôt bien. J’ai de gros besoins, et je fais tout ce qu’il faut
pour les satisfaire. Je maîtrise et j’assume parfaitement mon hypersexualité,
qui n’a rien d’habituel, j’en conviens. Je vais beaucoup sur Internet, mais
juste pour « chiner », pour faire de nouvelles rencontres. Je ne suis pas très
emballé par les vidéos pornos, ce n’est pas mon truc. J’adore toucher les
femmes, les caresser, les sentir… Le virtuel ne me fascine pas. Quant aux
prostituées, j’y ai recours en désespoir de cause, pour me soulager, deux
fois par an, je dirais. Payer pour baiser, alors que je donne déjà tant aux
femmes, constitue pour moi un échec absolu. J’aime les voir jouir, c’est ça
mon trip.

Avez-vous le sentiment d’être un sex addict ?

Je sais que je suis un addict, mais ça ne me pèse pas. C’est compliqué à


expliquer. Je le sais parce que le tableau clinique est là, j’ai fait des
recherches, je me suis posé de vraies questions, mais je ne souffre pas de
cette situation. Je ne souffre que d’une grande frustration quand mes
partenaires me lâchent au dernier moment. Dans ce cas-là, je pianote
comme un dingue sur mon téléphone à la recherche d’une partenaire
disponible pour la soirée. Ma seule vraie souffrance, c’est de ne pas avoir
d’enfant.
J’ai failli en avoir, deux fois, mais mes partenaires ont avorté. La
première fois, c’était une jeune femme que j’aimais, et avec qui je vivais
depuis deux ans, en continuant à avoir des relations avec pas mal de
partenaires extérieures. Elle a pris peur, elle a pensé qu’il était impossible
d’élever un enfant dans ces conditions et elle a décidé de ne pas avoir cet
enfant. Ça s’est mal passé, on s’est accrochés à ce sujet et elle m’a quitté.
Là, j’ai pris conscience qu’elle subissait mes maîtresses, alors qu’elle avait
prétendu jusque-là que ça ne la gênait pas. Depuis, je fais très attention à ne
pas entrer dans des schémas amoureux qui pourraient blesser quel-qu’un.
Mes besoins sont trop forts pour que je puisse changer. Je préfère renoncer
à aimer quelqu’un plutôt que de renoncer au sexe.
La seconde fois, c’était une partenaire occasionnelle, mais quand elle
m’a dit qu’elle venait d’avorter, ça m’a bouleversé, beaucoup plus que ça
n’aurait dû. Tous mes amis ont maintenant des enfants, et j’ai commencé à
réaliser tout ce dont je me privais à cause de mon comportement.
Avez-vous déjà pensé à consulter un thérapeute ?

Jamais de la vie ! Je n’ai pas les sexologues et les psy en grande estime,
j’ai l’impression d’en savoir au moins autant qu’eux. Et puis, face à son
psy, on ne raconte que ce qu’on veut, alors ! Je n’ai pas envie d’arrêter de
baiser. Au contraire, le sexe me rassure. Les années passent, mais mon
corps fonctionne toujours aussi bien de ce côté-là. J’oserais même dire que
ça marche de mieux en mieux. Je contrôle chacun de mes orgasmes. Ce
serait dommage de ne pas en profiter !

Pourtant, il vous manque quand même quelque chose…

Mais ça va peut-être changer ! Il y a deux mois, j’ai rencontré une


chercheuse en biologie qui a les mêmes besoins que moi. On se voit donc
beaucoup, on s’apprécie énormément, et je pense qu’il y a quelque chose à
inventer ensemble. Peut-être que je peux faire un effort, pendant un laps de
temps donné. Le temps d’avoir un enfant. Si elle en a envie, je crois que je
suis prêt.

Vous avez conscience que votre témoignage va choquer ?

Oui, et c’est pour ça que je n’ai même pas dit un quart de ce que je
savais !
Comprendre
Le témoignage de Vincent permet d’aborder la question spécifique du
stress occasionné par des métiers « sous tension », et de comprendre
comment sexe et pouvoir interagissent.
On remarque une plus forte proportion de sex addicts chez les hommes
politiques, certes, mais plus généralement chez les personnes qui ont des
métiers à responsabilité ou à risque, dans des domaines variés (médecine,
magistrature, politique, armée, construction immobilière…). Pour elles,
l’addiction est un moyen de décharger le trop-plein de tension. Dans ces
métiers, les personnes en poste peuvent également avoir un sentiment
d’imposture : elles se réfugient dans le sexe pour l’oublier.
Le stress, aussi appelé « pression émotionnelle », correspond à
l’ensemble des réponses données par l’organisme à des contraintes
extérieures ou intérieures à la personne. Dans son témoignage, Vincent
décrit son obligation de supporter deux grandes pressions :
– une menace émotionnelle extérieure, et plus précisément
professionnelle, que son psychisme peine à gérer car elle s’exerce avec
force sur une longue période ;
– une pression intérieure : Vincent éprouve une souffrance à ne pas
récolter directement les fruits de ses efforts, et il a une image dégradée de
lui-même lorsqu’il pense à son métier de rabatteur qui ne cadre pas avec ses
valeurs morales. Il prend conscience de la gravité de son rôle lorsque la
réalité le rattrape : une femme a porté plainte pour agression sexuelle.
Or, autant le stress est constructif lorsqu’il pousse la personne à plus de
créativité ou à rechercher des solutions, autant il devient néfaste pour
l’organisme et les relations sociales quand il s’installe sur le long terme.
Comme le laisse entendre Vincent quand il parle d’adrénaline, le stress
entraîne la sécrétion de différentes hormones, qui suscitent une tension
physique et émotionnelle telle que la personne stressée a besoin d’un
exutoire pour décharger cette tension (par exemple la colère, l’agressivité,
l’abattement total ou, dans notre cas, une consommation compulsive de
sexe).

L’acte sexuel, face au stress, a des vertus apaisantes : il stimule le


système sanguin et fait baisser le taux d’adrénaline dans le sang grâce aux
effets conjugués de la dopamine (l’hormone du plaisir) et de la sérotonine
(l’hormone de régulation de l’humeur). La jouissance physique devient
alors la réponse à un surplus de stress, et peut se transformer en addiction
dès lors qu’elle se systématise.
Le rapport que Vincent entretient avec le pouvoir le pousse à devenir
son propre rabatteur, par imitation de ses supérieurs et par fascination du
pouvoir que cela lui confère sur les femmes.

Addiction au sexe et pratique du pouvoir


Le pouvoir est positif en soi : c’est la possibilité que possède un
individu d’exercer des responsabilités et de matérialiser son désir de créer,
de construire, de changer ce qui nous entoure, d’améliorer le sort de ses
semblables. Ce pouvoir désirant fait bon ménage avec une sexualité
épanouie.
Toutefois, quand il est exercé d’abord comme le moyen de calmer ses
angoisses profondes, le pouvoir peut dériver vers la domination de l’autre et
s’exprimer aussi sous une forme inédite : l’addiction sexuelle.
Sexualité et pouvoir sont en fait étroitement liés dans l’inconscient
collectif. Ils partagent la même énergie libidinale : ce sont deux pulsions
irrésistibles. Quand la sexualité vient aussi réparer une faille narcissique,
elle peut devenir symboliquement une prise de pouvoir sur l’autre. Or
l’exercice du pouvoir augmente la confiance en soi. Sexualité et pouvoir se
confondent alors dans le même but : l’affirmation de soi.
Les hommes de pouvoir ont une position phallique quasi divine. S’ils
n’ont pas fait un travail sur eux-mêmes ou que leur structure psychologique
est fragile, cela engendre un tel sentiment d’impunité qu’ils peuvent en
arriver à des dérapages graves.
Le plus souvent, la réalité humaine est plus nuancée : un homme ou une
femme exerçant une responsabilité peut connaître des débordements
pulsionnels de l’ordre de l’addiction sexuelle, ce qui ne l’empêche pas pour
autant de poursuivre son projet désirant de transformation positive du
monde qui l’entoure.

Accompagner
Vincent l’a compris : changer de vie est parfois la bonne solution pour
guérir. Même s’il reste dans le déni manifeste de son addiction et de sa
souffrance, il a pu trouver un certain équilibre et un quotidien plus
équilibré, comportant moins de stress. Quand une activité professionnelle
génère trop de pression et que celle-ci amène à perdre le contrôle du
comportement sexuel, il est urgent d’agir en mettant en place un certain
nombre de règles destinées à soi-même.
– Se dire « HALT ! » (méthode empruntée aux Alcooliques anonymes).
Chaque lettre de ce mot anglais correspond à un état : H pour hungry
(« avoir faim »), A pour angry (« être en colère »), L pour lonely (« être
seul »), et T pour tired (« être fatigué »). On a constaté que chacun de ces
états engendre une vulnérabilité qui peut amener le sex addict à céder à sa
pulsion. Avoir le réflexe de se questionner : « suis-je HALT ? » peut éclairer
sur un comportement addictif naissant.
– Face au stress destructeur, privilégier le « bon stress » que l’on trouve
dans les moments de qualité émotionnelle, comme la préparation d’un
voyage ou des retrouvailles amoureuses. Ces excitations positives envoient
le signal au cerveau que c’est bon aussi d’être stressé.
– Apprendre à dire non, ce qui est un des problèmes récurrents des sex
addicts. Savoir dire non aux autres, c’est aussi savoir se dire non à soi-
même. Cela peut être utile quand la pulsion arrive.
– Déléguer et savoir s’entourer : la pression ne repose plus sur une seule
personne mais sur plusieurs, ce qui allège la charge de responsabilité.
D’une façon générale, la réduction du stress facilitera l’apaisement des
pulsions sexuelles, puisque la tension à évacuer sera moindre.
Un moyen efficace à la fois pour réduire l’impact du stress et
l’influence de la pulsion sexuelle est de pratiquer au moins trente minutes
d’un sport « cardio » (vélo, tapis de course, stepper…). Si la pratique
sportive est intensive, l’hormone du plaisir que l’on retrouve dans la
jouissance sexuelle sera libérée dans le sang et engendrera un état
d’apaisement.
Jérôme
l’addict précoce

À seulement 37 ans, Jérôme est chef de plusieurs entreprises dans


l’informatique, la photo et la danse. Il a ceci de particulier qu’il est tombé
dans l’addiction sexuelle très tôt, avant sa puberté. Une addiction si
puissante qu’elle le conduira plus tard, alors qu’il a une situation
professionnelle enviable, à devenir acteur de porno pendant quelques
années. Le paradoxe de Jérôme, c’est qu’il connaît tout des relations
sexuelles dans les films, mais qu’il n’arrive pas à séduire une femme dans
la vie réelle. Pourtant cet homme intelligent, regard clair et voix profonde,
ne manque pas d’attraits pour attirer l’attention des femmes. Le hic, c’est
sa timidité… et sa tendance à n’oser aborder que les prostituées. Une
addiction à la prostitution dont il aimerait aujourd’hui se défaire pour
trouver le bonheur en couple…

Comment expliquez-vous que vous soyez devenu addict sexuel si


jeune ?

Je vivais dans une petite ville de province, avec un père âgé et une mère
au foyer. J’avais une enfance a priori heureuse, protégée matériellement,
mais pas si anodine que cela. Mon père a pris sa retraite quand j’avais 8 ans
et, plus tard, il est devenu infirme. Ma mère et lui n’avaient pas de vie
sociale, nous ne voyions presque personne. Je n’avais aucune activité
extrascolaire. Je n’avais que mon petit frère, mais il était encore bébé, donc
trop jeune pour que nous puissions jouer ensemble. Je m’ennuyais
terriblement. À l’école, tout me semblait facile, je n’avais pas besoin de
travailler pour avoir de bonnes notes. Bref, je ne savais pas quoi faire de
mes journées. Un jour, j’ai découvert une armoire bien cachée dans la cave,
et en l’ouvrant, je suis tombé sur des centaines de magazines, de romans, de
bandes dessinées et de films pornographiques. C’était comme une boîte de
Pandore, je ne pouvais pas les compter tellement il y en avait ! Un univers
s’ouvrait à moi, peuplé d’images incroyables, de femmes sublimes et
provocantes ! J’étais interloqué. Et fasciné. Pour la première fois de ma vie,
je découvrais une chose à laquelle je ne m’attendais pas du tout car je ne
savais pas que ça existait. Assez vite, j’ai pris l’habitude de me réveiller la
nuit pour regarder, en cachette, les cassettes vidéo de mon père, sur la
télévision du salon. C’est devenu mon principal centre d’intérêt. Mon
refuge. Mon plaisir. J’avais 9 ans.

Comment perçoit-on ces images à 9 ans ? Qu’est-ce que l’on


comprend ?

On ne se pose pas la question comme cela. C’est quelque chose d’assez


fantasmagorique. Quelque chose dont on a envie sans trop savoir ce qu’il se
passe sur les images. Mais cela me faisait de l’effet. Et j’aimais ça. Dès
l’âge de 11 ans, j’ai même pu avoir un téléviseur et un magnétoscope dans
ma chambre. Alors là, je n’ai plus arrêté.
Mais je dois dire que je lisais en douce les magazines Union et les
romans érotiques de mon père avant même de regarder les vidéos : j’avais
donc déjà des idées assez précises sur la sexualité…

Vous n’étiez pas encore pubère ?

Non, mais la puberté n’a rien changé pour moi. Je me masturbais déjà
depuis l’âge de 6 ou 7 ans, plusieurs fois par semaine. Je me rappelle avoir
connu des sensations de quasi-orgasme avant même la puberté !

Vos parents se sont-ils aperçus de ce qui se passait ?

Mon père l’a vite compris. Je me souviens même qu’il venait récupérer
ses magazines dans ma chambre, sous mon lit, où je les cachais. Mais aussi
bizarre que cela paraisse, il ne m’a jamais rien dit. Il est décédé il y a dix
ans et nous n’en avons jamais parlé.
Ma mère était douce mais plutôt refermée sur elle-même, presque
dépressive, je ne pouvais pas beaucoup me confier, et d’ailleurs, je n’en
avais pas envie. Elle s’en est rendu compte plus tardivement. J’avais 15 ans.
En fait, nous étions chez mes grands-parents maternels quand ma mère a
découvert que je fauchais les magazines pornographiques de mon grand-
père. Lui aussi possédait une collection assez impressionnante ! Ma mère
n’a pas pris ça très au sérieux. Elle devait se dire que c’était une curiosité
normale pour un adolescent de mon âge.

Il y avait donc une forte consommation de pornographie des deux


côtés de votre famille ! Pensez-vous que votre père et votre grand-père
aient été des dépendants sexuels ?

Mon père, d’une certaine façon, était certainement addict sexuel, mais
je pense qu’il ne passait pas à l’acte, que son addiction se limitait à la
pornographie. Mon grand-père se limitait, lui, aux seuls magazines. Mais il
est certain que j’ai baigné dedans très tôt !

Aujourd’hui, vous regardez encore beaucoup de porno ?

Oui. Je passe environ quatre heures par jour sur des sites Internet pour
adultes : je consulte beaucoup les sites d’escorte et j’agrémente cela de
vidéos pornos. C’est antisocial au possible : on peut rester bloqué sur une
vidéo qu’on regarde ou sur un fantasme qu’on n’arrive pas à dépasser, sans
même pouvoir être capable de répondre au téléphone ! Quand je sombre
dans une crise, j’ai l’impression d’étouffer, je ne vois aucune porte de
sortie. Ensuite, je voudrais tout faire pour me débarrasser de ce besoin.
Comme le héros du film Shame, il m’est arrivé de jeter violemment tous
mes films à la poubelle avec dégoût, d’effacer tous ceux qui étaient sur mon
ordinateur et de me désabonner d’un coup à tous les sites de rencontre. On
croit alors qu’on en est sorti, que tout est derrière soi, mais cela ne dure
jamais : petit à petit, cela vous mange de nouveau, jusqu’à dévorer tout
votre esprit.

Est-ce que cette consommation compulsive de porno a un impact


sur votre vie sexuelle ?
Je ne sais pas. Ma première expérience sexuelle, je l’ai eue quand
j’avais 24 ans. Et c’était avec une professionnelle.

Justement, comment expliquez-vous ce passage à l’acte tardif pour


quelqu’un qui était si intéressé par la sexualité ?

J’en ai eu envie plus tôt, mais j’étais quelqu’un de timide et de


complexé. Avec tout cet univers virtuel, j’étais très déconnecté de la réalité.
Et les fois où je suis tombé amoureux, je n’ai jamais eu de chance, c’était
toujours à sens unique ! À 20 ans, j’étais très amoureux de ma meilleure
amie, j’ai essayé de le lui dire, mais elle ne souhaitait pas que notre amitié
évolue vers une relation charnelle. C’était douloureux, mais c’était ainsi.
Je me sentais tellement seul que j’en suis venu à m’inscrire dans une
agence matrimoniale : ils m’ont demandé une somme conséquente, mais je
n’ai jamais reçu qu’un seul appel téléphonique, d’une fille qui m’a paru si
bizarre d’ailleurs que je n’ai pas souhaité la rencontrer. J’étais tellement
écœuré que j’en ai égaré les coordonnées de l’agence.
J’ai donc continué à reporter mes désirs sexuels sur les films et les
photos sur Internet. Entre deux partiels de sciences et de psychologie – car
je suivais les deux cursus –, je matais du porno !
Vous savez, même mon premier baiser était truqué : c’était en jouant
dans un cours de théâtre amateur. Dans la pièce, il fallait que j’embrasse
une fille. J’ai mis la langue, elle a râlé, mais au moins je l’avais fait… Je me
suis dit que c’était incroyable que je le fasse au théâtre alors que je n’avais
toujours rien connu dans la vraie vie !

Pourquoi avoir choisi une prostituée pour votre première relation ?

À cause de mes échecs affectifs précédents, j’en étais venu à penser que
les prostituées étaient la seule solution pour aller plus loin avec une
femme… Mais même là, ce n’était pas gagné ! La toute première fois, il ne
s’est rien passé : je me suis rendu compte en cours de route que c’était un
transsexuel ! Et ça n’était vraiment pas mon truc. La fois suivante, j’ai
donné rendez-vous par Internet à une escorte, qui n’est jamais venue ! À ma
troisième tentative, il a fallu que je m’y reprenne à plusieurs fois. J’étais
Porte de Saint-Cloud, en train de prendre de l’essence, quand j’ai remarqué
une jolie femme qui marchait de long en large sur le trottoir. Je me suis tout
de suite demandé ce qu’elle faisait. J’avais l’impression qu’elle attendait
des clients, mais je n’en étais pas totalement sûr, j’ai eu peur de l’aborder et
de commettre une bévue. Alors je suis parti… mais je suis revenu le
lendemain soir. Elle était toujours là. Et cette fois, j’ai réussi à lui parler.
Elle m’a emmené dans un petit hôtel et nous avons eu une relation sexuelle.
C’était plutôt agréable, mais c’était sans âme, tarifé… Je ne connaissais rien
aux femmes, encore moins aux prostituées, mais je voyais qu’elle n’allait
pas bien. Après avoir eu ce premier rapport sexuel, j’ai essayé de discuter
avec elle. Pas facile. Elle était roumaine, et son anglais n’était pas très bon,
mais j’ai compris qu’elle faisait le trottoir contre son gré ; un réseau de
prostitution lui avait pris son passeport. Elle ne quittait pas sa petite
chambre d’hôtel de la journée. Son histoire était assez sordide. Quand elle
n’allait pas recruter ses clients à la sortie du périphérique, les types du
réseau lui en envoyaient. Évidemment, elle ne pouvait presque rien garder
de l’argent que lui donnaient les hommes. Un gros bras passait la racketter
tous les jours. Je ne sais pas ce qui m’a pris, mais j’ai proposé de l’aider. Je
lui ai donné rendez-vous le lendemain à côté de son hôtel. Je l’ai
directement emmenée à son ambassade et je l’ai hébergée quelques jours
chez moi, le temps qu’ils lui refassent un passeport. Là, nous avons
d’ailleurs eu des rapports plus charnels que la première fois, un début de
véritable échange, mais qui n’a pu durer. J’avais demandé à un ami de me
prêter de l’argent afin de lui payer son billet d’avion pour rentrer en
Roumanie. Et je crois qu’elle a pu rentrer. J’étais très fier.

Vous preniez des risques, sachant qu’elle était prisonnière d’un


réseau !

Avec du recul, oui, j’ai pris beaucoup de risques, mais sur le coup, je
n’ai pas réfléchi. Sa souffrance m’était insupportable.

Cette expérience ne vous a-t-elle pas fait passer l’envie d’avoir


recours à des prostituées ?

Oh ! non, c’était l’inverse. J’ai toujours eu un rapport ambigu avec les


prostituées. J’ai souvent essayé de voir comment je pouvais les aider à s’en
sortir. Encore très récemment, cela m’a coûté énormément d’efforts et
d’argent. Mais le paradoxe, c’est que je suis moi-même client, donc
j’entretiens en fait le système… C’est la seule façon pour moi de ne pas être
terrifié par la rencontre avec une femme.
Vous voyez, quand j’invite une femme au restaurant, on peut passer une
très belle soirée, on va beaucoup discuter, mais il ne se passera jamais rien.
Je suis dans la totale incapacité de faire le premier pas. Je suis bien plus à
l’aise en allant payer quelqu’un car je sais que là, au moins, cela va pouvoir
arriver. Cela m’enlève la peur d’être rejeté.

Avez-vous identifié pourquoi vous aviez si peur des femmes ?

C’est difficile. Je me suis toujours senti exclu. J’ai souvent été rejeté par
les filles. J’ai aussi souffert du rejet à l’école par les copains : ils trouvaient
injuste que j’aie de bonnes notes alors que je ne travaillais pas. En
quatrième, ils avaient même décidé que si je passais en troisième, ils me
tabasseraient. Et c’est ce qu’ils ont fait ! J’ai alors décidé de me construire
un personnage.

Quelle sorte de personnage ?

Je suis passé de quelqu’un de toujours malade (je faisais semblant


d’être malade pour ne pas aller à l’école) à quelqu’un qui séchait
ostensiblement les cours. Je me suis fabriqué une apparence de bad boy. Si
bien que j’ai fait exprès d’avoir de mauvaises notes, et j’ai fini par
redoubler ma seconde ! L’occasion de passer encore plus de temps à
consulter du porno…
Le porno, c’est la même démarche qu’avec les prostituées : on est sûr
qu’il va se passer quelque chose, sans prendre de risque.

Vous mentiez beaucoup durant votre enfance ?

Tout le temps ! Je m’inventais une vie. Et encore aujourd’hui. Avec


l’addiction, il y a toujours le mensonge. Le mensonge, vous savez, cela
permet de rendre tolérable une réalité qui ne l’est pas.

Qu’est-ce qui n’était pas tolérable dans votre vie ?

La solitude, l’absence d’intimité avec quelqu’un.


Pourtant, vous avez du charme, vous êtes intelligent, comment
expliquez-vous cette solitude ?

Si je le savais vraiment, je n’en serais probablement pas là. En tout cas,


j’ai bien du mal à y remédier…

Avez-vous eu quelques copines régulières ?

Jusqu’à ma compagne actuelle, je n’ai eu que deux expériences


sexuelles en dehors des relations avec des prostituées. Et si je vous explique
les difficultés que j’ai eues, vous risquez de rire de moi. Ma première
copine, il s’agissait d’une étudiante québécoise que j’avais rencontrée à
Paris, la veille de son retour au Québec… Pas de bol ! Nous nous sommes
juste embrassés pour nous dire au revoir, et c’est tout. Plusieurs mois plus
tard, je suis allé au Québec passer Noël avec elle, mais une fois sur place,
elle m’a dit que ce n’était pas le moment pour elle. Je me suis retrouvé à
faire un road trip tout seul au Canada entre Noël et le Nouvel An. L’échec
dans toute sa splendeur !
Deux ans plus tard, je lui ai quand même payé un billet d’avion pour
qu’elle vienne à Paris, et là nous avons fait l’amour durant deux nuits.
C’était pas mal, mais ça ne valait pas toute cette attente !
La deuxième femme, cela n’a duré qu’une seule nuit : j’ai consolé une
actrice de porno qui avait eu un problème avec un photographe, mais au
petit matin, elle est retournée chez son copain officiel…

Professionnellement, après une maîtrise de psychologie, comment


avez-vous fini par atterrir dans l’industrie du porno ?

J’ai commencé par travailler dans l’organisation de manifestations


culturelles. Parallèlement, étant donnée ma consommation compulsive
privée, le porno faisait partie de mon univers quotidien ; cela m’a donné
envie d’aller voir ce qui se passait derrière. C’est comme ça que je me suis
fait embaucher, il y a dix ans, par un site Internet adulte : je suis devenu leur
webmaster. Je m’occupais de rendre leur vitrine la plus attractive possible
pour inciter à la consommation de photos en connexions surtaxées. Et puis,
assez rapidement, j’ai voulu comprendre comment on faisait les films, j’ai
dit au patron que je voulais faire du « contenu », et je suis devenu
réalisateur. À ce titre, j’avais aussi la main sur le choix des actrices et des
cadreurs. Mais je n’en profitais pas pour m’attirer leurs grâces. Certes je
faisais venir les filles que je trouvais belles. Mais elles avaient leur vie. Et
puis, je n’aurais pas osé leur demander quoi que ce soit. Je me contentais de
les regarder et de fantasmer.
Je me suis finalement fait débaucher par un autre site adulte. Ils m’ont
fait un pont d’or pour entrer chez eux, mais après avoir utilisé tous mes
contacts, ils m’ont salement licencié. C’est là qu’une autre société qui me
connaissait m’a proposé d’essayer de jouer dans une vidéo adulte pour leur
site…

Le début d’une carrière comme acteur de porno ?

Oui, enfin presque ! La fille était très jolie, mais sur le plateau de
tournage, je n’ai rien pu faire ! J’étais totalement bloqué. Quelques mois
plus tard, comme je ne trouvais toujours pas de boulot, j’ai recontacté mon
pote qui bossait pour ce site, histoire de refaire un essai, et là, j’y suis
arrivé. C’était parti pour une longue aventure… C’est un schéma mental, en
fait. Quand on l’a compris, on peut faire l’amour plusieurs fois d’affilée
devant des caméras, ce n’est plus un problème. C’est d’ailleurs plus facile
pour quelqu’un qui est dans l’addiction : on est déjà dans le mental tout le
temps…

Comment décririez-vous ce schéma mental ?

Le schéma, c’est de considérer la personne qu’on a en face de soi


comme un objet. Comme quand on regarde du porno ou lorsqu’on fait
l’amour à une prostituée : finalement on n’a une relation qu’avec soi-même,
l’autre n’existe pas. Pour jouer, c’est pareil. La situation n’est pas forcément
plaisante, les postures sont antinaturelles au possible, pas du tout
confortables, la fille n’est pas forcément à votre goût. Sans compter que je
ne suis même pas exhibitionniste. Dans ces conditions, pour parvenir à
l’érection, et à l’éjaculation, ce n’est que du cérébral ! On arrive même à
contrôler le temps exact qu’il nous faut pour « monter ». Mais ça nous
éloigne encore plus d’une vraie relation. Le plus déconcertant, c’est que je
pouvais avoir baisé avec une jolie fille toute la journée devant une caméra,
mais être toujours aussi timide pour l’inviter au restaurant ensuite…

Vous avez été acteur de porno pendant trois ans. Est-ce que ce
métier était devenu en lui-même une addiction ?

Oui, c’était une forme d’addiction. Cela remplaçait d’ailleurs les autres
supports de mon addiction sexuelle : je regardais moins de films et je
n’allais plus voir de prostituées. Faire l’amour me rapportait de l’argent au
lieu de m’en coûter !
Mais cela m’a encore plus isolé. Le microcosme du porno vit en vase
clos, c’est un véritable « ghetto » ; je ne sortais plus qu’avec des gens qui
travaillaient dans ce milieu, d’autant que je n’avais pas beaucoup d’autres
amis : n’étant pas parisien à l’origine, je n’avais aucune connaissance de
longue date dans la capitale.

Votre famille était-elle au courant de votre nouveau métier ?

Non, ma famille n’en a jamais rien su. Mais je sais parfaitement mentir.
Pour eux, je travaillais dans l’informatique.

N’aviez-vous pas peur que l’on vous identifie si on tombait sur


votre site ?

Je travaillais dans une « niche » de vidéos bien particulière où j’étais


toujours grimé, donc pas reconnaissable. C’était essentiellement des vidéos
parodiques et j’avais une multitude de costumes tous plus débiles les uns
que les autres : j’étais tour à tour soudeur, cambrioleur, tueur à gages ou
déguisé façon Scream… C’étaient des vidéos d’une vingtaine de minutes,
sans dialogues. Le plus difficile était de ne pas être mort de rire quand on
tournait ! Au bout d’un moment, j’ai aussi assuré la réalisation de la plupart
des films dans lesquels je tournais. Ça me permettait de contrôler mon
image.

Comment avez-vous arrêté ?


Il y a eu deux déclencheurs. Une fois, je me suis retrouvé à faire
l’acteur sur une production roumaine « glauquissime ». Le mari de ma
partenaire avait tenu à assister au tournage. C’était un vieil homme,
libidineux et répugnant. J’étais en train de baiser sa femme sous ses yeux,
alors que je venais d’apprendre que mon grand-père était gravement
malade. Je me suis vraiment demandé ce que je faisais là, en Roumanie, au
milieu de ces gens dont je ne comprenais pas la langue, et avec lesquels je
n’avais rien en commun…
Mais le plus fort déclencheur, c’est d’avoir rencontré ma compagne
actuelle dans l’un de ces films. Elle n’était pas actrice de porno, mais de
« soft », comme on dit dans notre jargon, c’est-à-dire qu’elle participait à
des scènes sans relations sexuelles. À l’origine, c’est une stripteaseuse. Pour
la première fois de ma vie – et la seule à ce jour –, une femme est tombée
amoureuse de moi ! Elle était belle et sexy avec une superbe poitrine. Elle
avait presque dix ans de plus que moi. C’est elle qui a tout fait. Moi, je
n’avais pas les codes. J’avais 30 ans, mais je n’avais rien à quoi me
raccrocher. J’étais confronté à une intimité que je n’avais jamais connue.
Les escortes ou le porno, c’est de la sexualité avec soi-même, comme je
vous l’ai expliqué. C’est presque de l’onanisme. Alors qu’avec elle, d’un
seul coup, je n’étais plus tout seul. Je reprends l’exemple du film Shame.
Dans une scène, le héros monte dans une chambre d’hôtel avec une femme
qui lui plaît : il est incapable de lui faire l’amour. En fait, il ne maîtrise plus
rien car il n’est plus tout seul. Ce film décrit très bien ce qu’est l’addiction
sexuelle. J’ai eu l’impression de me voir à l’écran pendant toute la
projection ! Tout ce que fait le héros, je l’ai fait, à l’exception du club gay,
car l’homosexualité ne m’a jamais tenté. Mais sa souffrance, son
enfermement, son isolement, je les ai vécus.

Vous semblez quand même beaucoup plus altruiste, plus ouvert aux
autres que le héros de Shame, qui apparaît introverti, très égoïste, voire
asocial ?

Oui, mais il y a chez moi une grande part d’apparence. Par exemple, je
ne sais pas me comporter avec les femmes, alors je regarde les autres
hommes et je les imite. Je mime leur façon de se comporter, parce qu’il me
manque les codes sociaux. Je voudrais apparaître comme quelqu’un de
normal, mais en réalité, je suis introverti, totalement enfermé dans mon
addiction.

Votre compagne a-t-elle quand même réussi à vous sortir de votre


enfermement ?

C’est ce qu’elle croit. Mais malheureusement non. C’est le contraire qui


s’est passé. Et c’est ce qui me fait le plus mal, car je suis obligé de lui
mentir. Elle est au courant pour mon addiction passée. Elle-même couchait
avec beaucoup d’hommes avant notre rencontre : elle se comportait comme
un mec avec juste l’envie de baiser ; elle a un côté assez garçonne et
autoritaire. Mais elle pense que depuis que nous nous sommes installés
ensemble, pour moi ça s’est arrêté. Comme pour elle. Car de son côté, elle
avait tout connu et aspirait à une relation plus calme. C’est vrai que lorsque
je l’ai rencontrée, je me suis dit qu’à 30 ans, c’était enfin l’occasion de
vivre une relation affective normale. Et j’ai réellement essayé. J’ai vu dans
notre histoire une dimension tellement salvatrice que ma seule
préoccupation était de rendre ma compagne heureuse. C’est comme cela
que j’ai rapidement réussi à lui faire l’amour. Pourtant, je dois reconnaître
qu’elle ne m’a jamais vraiment attiré physiquement, malgré sa beauté.
C’est terrible, vous savez, je fais tout pour le lui cacher car je ne
voudrais surtout pas lui faire de peine, mais c’est plus fort que moi. J’ai tout
fait pour que ça marche mais ça ne fonctionne pas de mon côté.

Alors pourquoi vous être forcé à rester avec elle depuis sept ans ?

J’avais trop besoin de croire à cet amour. Cela fait seulement moins
d’un an que je m’avoue que je n’ai foncièrement pas envie d’elle. Mais je
n’arrive pas à rompre. Je suis encore très attaché à elle. En plus, nous avons
monté ensemble deux sociétés de cours de danse qui marchent vraiment
bien, avec de nombreux employés. Cette réussite commune est une source
de fierté. Ce serait difficile de se résoudre à tout casser.

Qu’est-ce qui vous dérange chez elle ?

Peut-être son côté masculin. Même si elle représente mon pendant, car
j’ai un côté très féminin. J’ai pensé que l’on se compléterait, mais… non.
En fait, j’étouffe. Je me rends compte que je suis dans un rôle de
soumission qui ne me convient pas. Elle peut être dirigiste au point d’être
violente verbalement, voire odieuse et humiliante – d’après certains de mes
amis –, et cela finit par me détourner d’elle. Car, au fond de moi, je ne suis
pas quelqu’un de soumis. Et derrière tout cela, même si j’ai tout fait pour y
croire, je ne suis plus vraiment amoureux. Seulement je tiens encore trop à
elle… Alors je compense. En allant voir des prostituées, évidemment.
Même si je sais que ce n’est pas une solution. Ce que je voudrais, c’est
arriver à être heureux avec elle. Tout simplement.

En avez-vous parlé avec elle ?

Je ne peux pas. L’image que j’ai donnée d’un homme fidèle et entier est
tellement éloignée de ce que je suis, c’est tellement énorme, qu’il est hors
de question que je lui dise la vérité. Vous savez, je comprends ce que peut
ressentir le héros dans le film L’Adversaire : parfois on est tellement
prisonnier de ses mensonges qu’on préférerait mourir plutôt que d’avouer la
vérité… Mais je me sens de plus en plus mal avec ces faux semblants.

Est-ce que vous n’avez pas l’impression de toujours vous


rabaisser ?

C’est ce que me disent mes amis. Mais je vais vous raconter une
anecdote dont je ne suis pas fier. Lors de notre dernier voyage à Venise, il
m’est arrivé un soir de ne pas pouvoir faire l’amour à ma compagne. J’en
étais vraiment malheureux pour elle. Eh bien, le lendemain, durant notre
déjeuner au restaurant, je me suis absenté dix minutes aux toilettes en
prétextant un mal de ventre, mais c’était pour me masturber ! Comment
voulez-vous que je lui raconte ça ? C’est inacceptable.

Avez-vous, pendant un temps, arrêté de voir des prostituées ?

Non. Il m’est d’autant plus facile de mentir et de m’inventer des alibis


que j’ai, entre autres, une société d’informatique qui peut justifier que je me
déplace à toute heure du jour et de la nuit pour dépanner un client… C’est
comme cela que j’ai pu vivre une longue histoire avec une escorte, l’année
dernière, mais cette relation s’est avérée au final très destructrice. C’était
encore une fille de l’Est que j’avais rencontrée sur Internet, elle travaillait
pour une agence d’escortes. Je me suis vite attaché à elle. Nous nous
entendions très bien sexuellement, nous aimions mettre en place des petits
jeux de rôles. Je pouvais jouer son geôlier, l’attacher, lui donner à manger,
la conduire sous la douche et lui faire l’amour de façon torride, chacun de
nous y trouvait son compte… Un jour, elle a disparu brutalement. J’ai
continué cependant à lui envoyer des mails tous les mois, mais sans jamais
de réponse. Elle a fini par m’écrire pour m’expliquer qu’elle était rentrée
dans son pays. Je lui ai alors envoyé un billet d’avion pour revenir en
France. Et nous avons pu ainsi nous revoir à Paris : à partir de ce moment-
là, j’ai tout fait pour l’aider. Elle voulait se mettre à son compte, devenir
une prostituée sans mac, alors je l’ai aidée.
Je l’accompagnais dans toutes ses formalités administratives, je lui
faisais même ses photos de présentation sur Internet, car j’ai gardé un studio
de photo. Mais elle avait d’énormes problèmes personnels, son copain lui
en faisait voir de toutes les couleurs. Il était violent, jaloux, je pense qu’il en
voulait à son argent, tout simplement. En même temps, elle avait de gros
soucis financiers. Elle gagnait beaucoup d’argent, car elle était très belle et
très pro, mais elle en dépensait encore plus. J’ai essayé de l’aider
financièrement et je suis tombé dans une spirale infernale… Surtout qu’elle
a eu des ennuis avec un groupe de Russes qui essayaient de racketter les
prostituées indépendantes en provenance des pays de l’Est. Leur façon de
faire est assez simple : ils débarquent chez les filles et les menacent jusqu’à
ce qu’elles acceptent de leur verser un pourcentage de leurs recettes. Un
soir, ils ont ainsi déboulé chez elle, et ils l’ont légèrement tabassée pour la
mettre en condition. Elle avait très peur qu’ils reviennent. Je suis resté deux
nuits avec elle pour la rassurer. Cette fois encore, j’ai pris beaucoup de
risques pour essayer de la sortir de là, sans vraiment comprendre pourquoi.
J’accourais à n’importe quel moment, même en pleine nuit, dès qu’elle
avait besoin de quelque chose, que ce soit pour lui apporter à manger, ou
même pour lui fournir des préservatifs ! Comme j’étais devenu son ami, elle
ne voulait même plus faire l’amour avec moi. Elle avait une activité
sexuelle tellement conséquente pour gagner l’argent dont elle avait besoin
que lorsque venait mon tour, elle ne ressentait plus aucune envie. Pour elle,
le sexe représentait uniquement un boulot. Et moi, j’étais rongé par la
frustration. N’importe qui, en posant 250 euros sur la table, pouvait obtenir
d’elle ce qu’il voulait, et moi, je ne recevais plus rien, alors que je lui
consacrais toute mon attention…

Savez-vous pourquoi vous êtes tombé amoureux d’une femme qui


faisait l’amour à tant d’autres hommes, et qui avait en plus un copain
attitré ?

C’est tout le paradoxe. J’ai découvert le côté sordide de la prostitution


dès ma première relation sexuelle, et pourtant je ne peux pas m’empêcher
d’y retourner et de tout faire pour aider les prostituées, dès que l’une d’entre
elles me plaît. C’est mon premier poste de dépenses depuis longtemps. Mais
ce sont toujours des filles qui ont des vies très compliquées, et qui ne
m’apportent rien de bon sur le long terme…

Vous aimez jouer les sauveurs ?

Je ne sais pas si c’est une volonté de jouer les sauveurs, mais aider
quelqu’un, c’est ma première approche de séduction, c’est la seule que je
connaisse en tout cas.
Et puis j’aime foncièrement écouter et aider les gens. Je me suis
toujours beaucoup investi dans l’associatif et dans l’humanitaire. J’ai
notamment travaillé comme bénévole à la centrale d’appels de SOS Amitié.
Seulement voilà, je me suis rendu compte qu’on ne peut pas aider une
prostituée contre son gré, surtout quand on est son client !

Qu’est-ce qui vous fait fantasmer dans une relation avec une
prostituée ?

Certaines situations, souvent la fellation. Parfois des petits jeux de


domination. C’est toujours lié à un schéma mental.
Le moment le plus intense, c’est dans le couloir d’hôtel juste avant que
la porte ne s’ouvre. Il y a toutes mes projections concentrées dans ces
quelques secondes. Et c’est le moment où je sais que je vais avoir ma
« dose ». C’est vraiment une drogue.

À l’instar d’une drogue, est-ce que votre addiction peut engendrer


des souffrances physiques ?
Oui. Je peux être comme désespérément assoiffé. Je peux avoir la
poitrine qui se serre. Je me rappelle un jour où je me suis physiquement
senti au bord de l’asphyxie. J’étais tellement désespéré que j’ai envoyé des
SMS à toutes les escortes et les agences que je connaissais. Ce matin-là,
j’avais une demande particulière : que la fille avale. Il fallait que je réalise
ce fantasme. Il le fallait absolument ! Le mal-être est terrible quand on est
en pleine crise. On peut bloquer toute une journée sur un fantasme sans
pouvoir travailler et se laisser totalement dépasser. Cela peut mener jusqu’à
l’envie de se suicider, même si personnellement je ne serais jamais passé à
l’acte. J’ai fini par engager une assistante juste pour m’éviter d’être seul au
bureau, pour me donner un cadre et m’empêcher de passer mon temps sur
Internet.

Est-ce qu’après une relation avec une escorte, il y a un sentiment de


honte ou une envie de partir vite ?

Non, contrairement à ce qui est dit souvent par les addicts, moi, je n’ai
aucun sentiment de culpabilité. En revanche, j’ai un sentiment de vacuité.
Je ressens profondément que tout cela est du temps perdu, que je passe à
côté de ma vie. Je n’utilise que 5 % de mes capacités. J’ai la chance que
mes sociétés actuelles se portent très bien, mais je pourrais faire de ma vie
quelque chose de nettement mieux. J’ai l’impression d’avoir déjà pris la
pilule qui donne toutes les capacités, comme le héros du film Limitless :
tout pourrait être facile, mais je gâche ma vie à cause de cette addiction, et
surtout, elle me force à me cacher en permanence.
De ces mensonges, de cette spirale sans issue, je me sens prisonnier.

Vous qui avez une maîtrise de psychologie, avez-vous essayé de


consulter quelqu’un ?

Oui. Après une semaine où j’avais enchaîné les escortes de façon


compulsive, j’ai fini par prendre la décision d’aller voir un psy, et j’ai
commencé une vraie psychanalyse… J’en suis très satisfait jusque-là. Cela
m’a aidé à comprendre beaucoup des choses dont j’arrive à vous parler
aujourd’hui. Ça m’a aussi servi à limiter ma consommation d’escortes.
Aussi bizarre que cela puisse paraître, mon addiction se focalise désormais
beaucoup plus sur la consultation de sites d’escortes que sur la réelle
consommation de prostituées. Je peux passer des heures à lire les annonces
sur Internet et à regarder les photos et les vidéos. J’entretiens un fantasme,
l’ idée que je pourrais passer à l’acte… Mais je sais mieux combien cela
peut être dangereux pour moi. Alors j’utilise des parades. Par exemple, je
vais dans un sex shop. Je regarde une vidéo, je me branle et je rentre chez
moi. C’est tout. Et j’ai de toute façon moins besoin de me masturber
qu’avant. La masturbation vient juste désamorcer mon obsession quand je
suis bloqué sur le fantasme de voir une escorte. Cette obsession, cependant,
je l’ai encore plusieurs fois par jour. À ce stade de mon analyse, j’ai peur
des solutions auxquelles je vais devoir me confronter.

Quelles seraient ces solutions pour vous guérir de votre addiction ?

Déjà, avoir le courage de rompre avec ma compagne actuelle. Car je me


suis rendu compte que même si j’ai évidemment un fort terreau dû à mon
enfance et sur lequel je travaille, beaucoup des déclencheurs de mon
addiction actuelle viennent aujourd’hui de mon insatisfaction dans mon
couple. J’ai donc pris la décision très récemment de partir. J’ai dit à ma
compagne que j’avais besoin de prendre du large car je craignais de
redevenir addict, mais je ne lui ai rien confié de mes infidélités. Ma
meilleure amie m’a hébergé pendant quinze jours. Durant cette séparation,
j’allais déjà beaucoup mieux. Je n’avais plus besoin d’aller sur des sites
adultes ou de voir des escortes. Malheureusement, je n’ai pas osé aller au
bout de ma démarche et reprendre complètement ma liberté. Je suis
retourné chez ma compagne, et je lui ai fait croire qu’après réflexion je ne
voulais finalement pas succomber à la tentation d’aller voir ailleurs. Dans
les faits, depuis que je suis rentré, c’est exactement le contraire de ce
qu’elle imagine qui se passe en réalité : cette semaine, j’ai de nouveau passé
énormément de temps sur Internet et je suis également retourné voir des
escortes. Les deux dernières fois où j’ai essayé de faire l’amour à ma
compagne, je n’ai même pas eu d’érection. C’était la première fois de ma
vie que ça m’arrivait. Pire : j’ai ressenti un sentiment de dégoût.

À votre avis, de quoi auriez-vous besoin pour être heureux ?


Ce dont je rêverais, c’est de trouver quelqu’un à qui je puisse tout
dire… Avec qui je puisse être moi-même. Comme ma meilleure amie, par
exemple ! C’est d’ailleurs la seule personne qui sait absolument tout de ma
vie, de A à Z. Elle-même vit une relation qui n’est pas satisfaisante avec
son compagnon. Un soir, nous avons évoqué l’hypothèse de vivre une
relation amoureuse ensemble, elle m’a dit qu’elle aussi y avait pensé. Mais
pour l’instant, elle préfère garder une situation inconfortable plutôt que de
la changer.

Est-ce que le métier d’acteur porno vous manque ?

Oui, je préférais jouer dans des films pornos plutôt que d’aller voir des
escortes. Mais ce à quoi j’aspire vraiment à présent, c’est la vérité. Que ma
vérité puisse juste devenir acceptable pour les gens qui m’entourent. Et que
cette vérité ne les empêche pas de m’aimer.
Comprendre
Deux axes forts se dégagent du témoignage de Jérôme : la précocité de
l’exposition à la pornographie et l’omniprésence du mensonge.

Jérôme a été exposé à la pornographie quand il était enfant, alors qu’il


ne connaissait rien de la sexualité. Les magazines de son père lui ont fourni
une matière à fantasmes, inacceptable vu son âge. Pire encore, son père, qui
venait récupérer ses revues dans la chambre de son fils, n’a jamais exprimé
la colère ou le rappel des limites que l’on attend d’un adulte dans cette
situation. Par son absence de réaction, il a encouragé Jérôme à consommer
de la pornographie, comme lui, et favorisé l’addiction dont il souffre. Dans
son rôle d’éducateur, le père est là pour répondre aux questions que l’enfant
se pose sur la sexualité. Mais il n’est pas censé partager avec lui des images
sexuelles. Ce partage, qui renvoie symboliquement, dans nos sociétés
occidentales, à l’interdit de l’inceste, est inapproprié.
L’impact des images pornographiques sur un cerveau d’enfant est
traumatisant. Tout d’abord, cela le détourne des préoccupations normales de
son âge (apprendre, s’intéresser, s’investir dans ses études), et crée des
mécanismes psychiques erronés dans un cerveau en développement. La
découverte de la sexualité devrait avoir lieu lors de l’adolescence. La
puberté marque l’apparition des caractères sexuels secondaires
(morphologie, pilosité, apparition des seins, voix qui mue) ainsi que
l’arrivée des pulsions sexuelles hormonales. L’appareil génital devient
capable de reproduction. C’est à ce moment-là que la sexualité génitale
commence et que se manifeste l’intérêt pour les choses sexuelles, les
images notamment.
Aujourd’hui, avec le développement d’Internet, tous les enfants sont
susceptibles d’être exposés à la pornographie. Cliquer sur un lien donne un
accès immédiat à des centaines de vidéos à caractère sexuel. De plus en
plus de jeunes adultes consultent des thérapeutes car ils ont été exposés trop
tôt à la pornographie et ils ont construit leur sexualité sur ces images.
Aujourd’hui, ils sont incapables, tout comme Jérôme, d’avoir une sexualité
réelle et sont obnubilés par l’idée de performance. Leur sexualité est dénuée
d’émotion. Leur seul repère : la pornographie, qu’ils vont chercher à imiter
en ayant recours à des prostitué(e)s.
Jérôme met cependant du sentiment là où il ne doit pas y en avoir,
contrairement à la plupart des addicts aux prostitué(e)s. Il tombe amoureux
des escortes parce qu’elles le font jouir. À partir de ce moment-là, il devient
obsédé par l’idée de leur venir en aide, voire de les sauver d’un péril. C’est
ce qu’on appelle en psychologie une « pensée erronée ». Jérôme oublie que
ces femmes exercent un métier, et que c’est justement parce que leur
prestation est payante que lui-même parvient à avoir un rapport sexuel
complet. En parallèle, il a du mal à faire l’amour avec sa compagne, voire à
la désirer, car ce n’est pas une relation tarifée correspondant à son fantasme
habituel.
On peut aussi souligner le vocabulaire employé : Jérôme, comme la
plupart des addicts, parle toujours d’« escorte » au lieu de « prostituée ».
Une escorte donne une image moins sordide de la prostitution. Jérôme
éprouve moins de culpabilité en utilisant ce terme, qui lui renvoie une
image moins négative de lui-même.
Jérôme a ceci de particulier qu’il est lui-même devenu acteur de films
pornographiques. C’est très rare. Il a certainement ressenti une
accoutumance au X, donc le besoin d’augmenter sa « dose de porno » pour
retrouver le même niveau d’excitation. C’est un thème commun à toutes les
addictions : la première fois que la personne est en contact avec le produit
(ici la pornographie), elle ressent un « shoot » qui la submerge de plaisir.
Toute la démarche de l’addict sera ensuite de retrouver cette première
sensation, et pour cela il devra consommer toujours plus. Ici, le passage à la
pornographie en tant qu’acteur met en évidence cette démarche : regarder
l’image ne me suffit plus, j’ai besoin d’y participer.

L’isolement est une conséquence directe de la dépendance à la


pornographie.
Depuis son enfance et la découverte du X, Jérôme s’est enfermé dans
un isolement qui a favorisé, puis entretenu son addiction.
Les dépendants aux vidéos pornographiques peuvent passer des heures,
voire des journées ou des nuits entières sur leur ordinateur sans s’en rendre
compte. Lorsqu’ils sont en pleine crise, la notion de temps n’existe plus.
Certains addicts racontent qu’ils peuvent commencer à regarder des vidéos
X dès 10 heures du matin, et quand ils regardent leur montre pour la
première fois de la journée, il est 20 heures ! Ils ont passé dix heures devant
leur écran sans en avoir conscience. Tout est fait pour qu’ils ne quittent pas
les sites concernés : les vidéos sont organisées par thèmes précis,
correspondant à des fantasmes bien identifiés. Ensuite, lorsqu’une vidéo est
choisie, d’autres sont suggérées. C’est une course effrénée pour trouver
l’image choc, celle qui fera que la jouissance sera possible car elle
correspondra exactement à un fantasme précis. Le dépendant est en tension
permanente, la mâchoire serrée, toute sa concentration est mobilisée par les
images, le rythme cardiaque s’accélère. Le corps sécrète l’hormone du
stress, l’adrénaline, car le dépendant ne sait jamais ce qu’il va découvrir
avec la nouvelle vidéo. Ensuite, l’hormone du plaisir, l’endorphine, est
libérée lorsque les images lui plaisent.
Dans cette course virtuelle, les dépendants n’ont plus le sens de la
réalité et ils courent un grave danger : celui de tout perdre. Amis, travail,
logement, tout peut disparaître à cause de l’addiction. Si l’employeur les
surprend, cela pourra par exemple conduire à un licenciement.

« Avec l’addiction, il y a toujours le mensonge. » (Jérôme)


Il n’existe pas de dépendance sexuelle sans mensonge. Tout d’abord
parce que dévoiler son addiction pourrait conduire à être obligé de l’arrêter,
et l’addict n’en ressent pas l’envie. Il se croit capable de décrocher à tout
moment, et ne voit pas les conséquences négatives de son comportement.
Ensuite, le mensonge est le socle le plus pernicieux de la dépendance
sexuelle car le dépendant, tout d’abord inconsciemment (dans la période de
déni) puis de façon consciente, ressent un décalage de plus en plus grand
entre ses valeurs et son comportement. Il a honte et n’arrive pas à
l’exprimer, ce qui alimente encore sa dépendance et sa souffrance. L’estime
de soi est chaque fois entamée, accompagnée par la peur d’être rejeté.
Comme c’est difficile à supporter et qu’il ne veut pas ressentir d’émotion
aussi négative, le dépendant retombe dans son addiction qui lui permet de
tout oublier. C’est un cercle vicieux. Un enfermement.
Accompagner
Lors de la prise en charge d’une addiction à la pornographie
notamment, la règle à poser d’emblée est de changer d’habitudes.
L’utilisation de l’ordinateur, par exemple, est problématique : les sex
addicts ont coutume de s’endormir et de se réveiller avec leur ordinateur.
Celui-ci ne doit plus franchir la porte de la chambre. Ensuite, dans la
journée de travail, l’addict en voie de guérison doit s’astreindre à prendre
du temps au déjeuner pour faire un vrai repas. C’est un moment pour
prendre soin de soi, et établir un contact avec les collègues. On fait alors
d’une pierre deux coups : l’ordinateur reste au bureau, et on réconforte ce
corps parfois éprouvé.
En commençant une démarche thérapeutique, Jérôme a choisi de sortir
de l’isolement et du mensonge. Le professionnel qui l’accompagne dans sa
guérison saura repérer les zones de honte de son patient et lui permettra
d’avouer ses passages à l’acte. Être capable de parler de ce dont on a honte
est une étape décisive vers la guérison. Le premier rôle de la thérapie ?
Aider le patient à franchir cette étape. D’un côté, Jérôme exprime son désir
de dire la vérité. De l’autre, il continue à mentir à la femme avec laquelle il
vit. Lui avouer la vérité de son addiction sera le dernier pas à franchir pour
que Jérôme puisse guérir. Même s’il est difficile à la fois de dire et aussi
d’entendre de tels propos, cette démarche est primordiale. Jérôme se sentira
libéré, et il aura rendu réel un comportement qui, jusqu’ici, ne l’était pas
aux yeux des autres, ni même à ses yeux.
Céline
la boîte de chocolats

Épouse d’un industriel du Sud-Ouest, dont elle a eu deux enfants,


Céline a toujours été une femme au foyer dévouée et réservée. Jusqu’au
jour où, à 48 ans, elle découvre l’orgasme dans les bras d’un amant. Un
mentor sexuel qui l’initie à toute une palette de plaisirs physiques. De cette
passion va naître un énorme appétit sexuel, qui va évoluer en véritable
addiction. Céline devient insatiable et multiplie les partenaires pendant
près de dix ans. Cette jolie femme de 58 ans, cheveux châtain effilés et yeux
rieurs, à l’allure à la fois sportive et coquette, remporte encore beaucoup
de succès auprès de la gent masculine et ne se gêne pas pour en profiter.
Mais coup de théâtre : son mari découvre la vérité. Après trente-six années
de mariage, sa réaction est sans appel : ou bien Céline se fait soigner, ou
bien il la quittera.

Comment devient-on dépendante sexuelle à 48 ans ? Aviez-vous


conscience auparavant de cette propension chez vous ?

Je n’aurais jamais pu croire que je deviendrais un jour dépendante au


sexe. Lorsque j’ai rencontré mon mari, j’étais encore une gamine, je n’avais
aucune expérience. J’ai tout de suite apprécié son côté paternel et
protecteur, cela me suffisait. Jamais je n’aurais imaginé me réfugier dans la
recherche irrépressible de la jouissance sexuelle… surtout à presque
50 ans !

Étiez-vous heureuse jusque-là dans votre couple ?


Il faut croire que non. Nous n’avions pas une vie sexuelle
exceptionnelle, mais je n’ai pas cherché à approfondir les raisons pour
lesquelles cela ne marchait pas avec mon mari sur ce plan-là. Je pense qu’il
n’a jamais été intéressé par le sexe, en fait. Il faisait son petit truc et voilà.
Quant à moi, j’étais plutôt passive. Je n’avais pas d’autres référents au
niveau sexuel… Plus tard, mon mari a souffert de divers problèmes de santé
qui ont eu pour effet de stopper toute forme de performance… Désormais, à
presque 65 ans, il doit se contenter de peu.

Quelle était la fréquence de vos rapports sexuels avec votre mari ?

Une fréquence quasi nulle ces dernières années. Bien sûr, mon mari
désirait me satisfaire, mais comme il n’arrivait pas à avoir d’érection, cela
se passait toujours mal, malgré l’usage de médicaments et autres
subterfuges. Au lieu d’affronter à chaque fois un nouvel échec, nous avons
préféré « oublier » de le faire.

Comment êtes-vous passée de cette quasi-abstinence à une


dépendance sexuelle ?

Un jour, j’ai reçu une invitation par mail vers un site de rencontre et,
bizarrement, je suis allée le visiter : sans trop savoir pourquoi, j’ai répondu
à l’annonce d’un homme qui paraissait gentil et cultivé. Nous avons
commencé à bavarder ensemble sans nous connaître, de tout et de rien, de
nos parcours de vie comme de nos mariages respectifs, cela a duré des
mois. Il avait beaucoup d’humour, il me devinait, il me faisait rire. J’étais
intriguée, et flattée de susciter un tel intérêt de sa part. Il vivait en Bretagne,
moi dans le Sud-Ouest, nous étions trop éloignés pour pouvoir nous
rencontrer. J’ai fini par programmer une thalassothérapie en Bretagne
spécialement pour le voir ! Nous nous sommes donné rendez-vous dans un
café où nous avons pris un verre. Nous étions contents de pouvoir enfin
nous découvrir, mais il était très jeune – à peine 35 ans – et cela se voyait !
Quand il m’a raccompagnée, je le sentais plein de désir pour moi. Nous
avons flirté dans sa voiture, comme deux adolescents, c’était amusant. Mais
là, il a eu une grosse panne sexuelle. Impossible d’aller plus loin ! Je ne sais
pas s’il était intimidé, en tout cas ça s’est fini en queue de poisson… Mais
ce n’était pas grave, il m’avait ouvert une porte. J’avais aimé nos échanges
sur le Net, et j’étais prête à recommencer avec d’autres !
Je me suis alors inscrite sur d’autres sites de rencontre, et cette fois c’est
moi qui ai fait les premiers pas. Mon addiction a commencé à ce moment-
là. J’ai rencontré Gilles, un très bel homme de dix ans de moins que moi. Sa
photo m’a tout de suite plu. Mais ce n’était rien à côté de ce que j’ai
découvert ensuite : au lit, c’était un Dieu ! Ce fut une relation passionnelle :
Gilles m’a emmenée « ailleurs » et j’ai commencé à ne plus pouvoir me
passer du sexe…

« Ailleurs », c’était où ?

Dans des contrées dont je ne connaissais même pas l’existence. Déjà


celle du plaisir. Pour moi, c’était une première ! Quand nous nous sommes
rencontrés, le courant est tout de suite passé physiquement. Je l’ai suivi en
plein milieu d’après-midi dans un petit hôtel cosy, je me sentais comme une
gamine qui fait quelque chose d’interdit, mais c’était vraiment divin. Doux.
Et très fort ! C’est dans ses bras que j’ai découvert l’extase pour la première
fois de ma vie. À 48 ans. En jouissant, je me suis sentie enfin vivante. Mon
corps en a vibré pendant des jours et des jours. Dès que j’y pensais, je
ressentais des décharges incroyables dans mon bas-ventre, tout mon corps
se crispait, c’était hallucinant. Et tellement inattendu !
Gilles m’a emmenée très loin dans cette découverte du plaisir. Il était
très libéré sexuellement, il n’avait presque aucun tabou. Chaque fois que
nous faisions l’amour, c’était une nouvelle expérience, un orgasme toujours
plus intense, une libération de tout mon corps. Il me surprenait toujours.
Mais rien ne me choquait. Je le suivais partout où il m’emmenait, que ce
soit à deux ou à plusieurs, même avec d’autres femmes… Avec deux
hommes, par exemple, c’était extra ! J’étais excitée comme une ado qui
découvre la vie. C’est vite devenu une folle passion pour moi. Une passion
qui a duré trois ans, avec quelques interruptions, parce que c’était parfois
très difficile de le retrouver, étant donné ma vie de famille.

Êtes-vous tombée amoureuse de lui ?

Je me suis très vite attachée. Mais pour Gilles, c’était uniquement


charnel. On ne s’est d’ailleurs jamais parlé d’amour. Quand il a vu que je
commençais à éprouver des sentiments pour lui, il a tout de suite mis un
frein à mon emballement. Il aimait se décrire comme un « maniaco-
compulsif ». Pourtant, c’est amusant, il m’a appelée justement hier pour
avoir de mes nouvelles, et pour la première fois, il m’a confié que notre
histoire avait beaucoup compté pour lui aussi. Il faut dire que nous nous
appelions très souvent, en cachette bien sûr. Une sorte de dépendance s’était
installée. Je ne pouvais plus me passer de ses appels, de ses petits messages,
souvent très coquins. Je me levais parfois la nuit pour lire ou relire ses
SMS, accroupie dans mon dressing. Je pensais tout le temps à lui, je rêvais
pendant des jours de nos rendez-vous clandestins passés… et je vivais dans
l’attente des prochains.

Vous considérez-vous comme dépendante sexuelle ou également


dépendante affective ?

Essentiellement dépendante sexuelle. Mais quand même, en mélangeant


corps et sueur, il arrive qu’on s’attache ! Quand un mec vous fait vraiment
sauter au plafond, on se dit : « Celui-là, je vais le garder ! » Avec Gilles, je
sentais que l’amour était à sens unique, c’était douloureux. À 50 ans, il était
encore célibataire : ce n’est pas un mode de vie banal ou très équilibré.
Mais c’était un homme extrêmement intelligent, il était médecin. On
pouvait discuter de tellement de choses… C’est cela, outre notre entente
sexuelle, qui a dû m’attirer vers lui.

Était-ce votre unique amant pendant les trois années qu’a duré
votre relation ?

Non, comme notre relation était épisodique, je me suis mise à voir


d’autres hommes en parallèle. Je faisais leur connaissance le plus souvent à
travers des sites de rencontre Internet, comme Ulla ou d’autres. Gilles
n’était pas du tout jaloux. Au contraire, il était heureux que je m’épanouisse
de la façon la plus complète possible. Nous pouvions en parler sans
masque. J’avais l’impression d’être comprise, j’étais désirée sans être jugée,
c’était très agréable. Je crois qu’il était fier d’avoir développé ma libido,
d’avoir fait de moi une femme totalement libérée. Et moi, je pouvais
essayer d’autres « modèles »… J’étais toujours en phase d’exploration, il ne
faut pas l’oublier ! Il me fallait encore approfondir ces sensations
nouvelles…

En quoi votre comportement est-il devenu compulsif ?

Je pouvais faire l’amour n’importe quand, dès que cela se présentait. Et


presque avec n’importe qui ! Tout en étant mariée et fortement surveillée,
j’arrivais à inventer toutes sortes de subterfuges pour faire quand même
l’amour deux à trois fois par semaine. Bien sûr, cela me demandait une
énergie folle ! Je disais que j’étais avec une copine ou bien en train de faire
du sport ; j’étais prête à bondir hors de chez moi dès que mon mari
s’absentait pour raisons professionnelles, ou bien dès qu’il partait à la
montagne se reposer. Même si je restais toujours dans la peur qu’il le
découvre.
Je surfais environ deux heures par jour sur les sites Internet. Cent vingt
minutes quotidiennes, c’était le maximum que je pouvais décemment
consacrer à faire ça sans risquer d’être attrapée. Heureusement, mes enfants
étaient grands et indépendants, ce qui me laissait plus de temps libre. Très
vite, j’ai compris comment présenter au mieux mon « profil » sur Internet :
une description alléchante attire vite les hommes en chasse ; ça « colle »
plus facilement ! Pour rester discrète, je ne mettais toutefois pas de photo de
moi, et je ne donnais aucune indication qui aurait permis de deviner qui
j’étais : mon mari dirigeait une grosse société dans la région, je ne pouvais
prendre aucun risque.

Où retrouviez-vous vos amants ?

Chez eux, parfois, s’ils étaient célibataires. Mais le plus souvent à


l’hôtel. Jamais chez moi, évidemment. Il y avait aussi des hommes que je
rencontrais dans des clubs échangistes.

Vous fréquentiez beaucoup les clubs libertins ?

Oui, c’était Gilles qui m’avait fait découvrir les clubs échangistes. Là,
c’était du sexe pur et dur mais j’aimais ça. C’est très amusant,
l’échangisme. On rencontre à chaque fois des gens différents : des beaux,
des moches, des hommes, des femmes, avec des vécus et des expériences
très hétéroclites. J’avais envie de tout essayer, pour voir comment cela
fonctionnait. Un peu comme devant une grande boîte de chocolats, je ne
savais pas par où commencer. À un moment donné, je me rendais même
toute seule dans ces sex-clubs, ou alors dans les saunas l’après-midi, des
lieux où se rencontrent les hommes et les femmes qui ont envie de se
mélanger. Cela m’excitait énormément. J’ai fini par ne plus penser qu’à
cela. Rien ne pouvait me retenir d’y aller. Aujourd’hui, avec le recul, je
trouve cela inconcevable !

Vous en parlez avec une gourmandise très enfantine. Ne vous est-il


jamais arrivé de tomber sur un mauvais « chocolat » ?

C’est sûr, les hommes n’étaient pas toujours à mon goût : il y avait des
corps très agréables, et des corps vraiment répugnants. Sur le moment, je
prenais tout, et je faisais le tri ensuite. Si une personne me plaisait, je
pouvais la revoir, on se redonnait rendez-vous au même club ; sinon je tirais
un trait et je passais à d’autres sujets. J’avais déconnecté le sexe de
l’émotionnel. Aller dans ces clubs, c’était comme aller boire un verre !

Avez-vous eu peur de perdre le contrôle de votre comportement


sexuel ?

Je n’y pensais pas, j’étais dans une course effrénée vers le plaisir,
comme pour rattraper tout ce temps passé sans connaître l’orgasme. J’ai
toujours eu le sentiment, dès le début de cette « nouvelle vie », d’une course
contre la montre : le plaisir d’un côté, entre séduction, rencontres et sexe, et
la vieillesse de l’autre côté, qui me tendait les bras. Je scrutais chaque ride,
chaque bouffée de chaleur, en me disant que bientôt, ce serait fini pour moi,
mon corps ne me permettrait plus de « décrocher de nouveaux amants », il
faudrait que je retourne dans ma boîte, d’où je venais seulement de sortir.
Quand vous êtes dans cet état d’esprit, chaque nouvel amant, c’est un jour
de gagné ! Alors je jouissais intensément de chaque moment passé dans les
bras d’un homme. Et contrairement à ce que j’aurais pu penser, plus la
ménopause se confirmait, plus ma libido grandissait ! Bien sûr, ce qui me
gênait parfois, c’est que je me sentais envahie, submergée par cette quête
incessante d’une nouvelle personne. Ça finissait par devenir fatigant, voire
oppressant. Et puis, il y avait aussi la peur d’être surprise. Parfois, je faisais
des centaines de kilomètres pour ne pas être repérée. Un soir, j’ai rencontré
dans un club échangiste une femme que je croisais habituellement dans ma
salle de sport : quand nous nous sommes ensuite revues à la gym, j’ai fait
semblant de ne pas la reconnaître. Je ne pouvais pas concevoir de
connexion entre ma vie de femme libérée et ma vie de femme mariée.
C’est une des raisons pour lesquelles je partais dès que je le pouvais
dans des clubs échangistes à l’étranger comme en Espagne ou en
Allemagne, ou dans des villes françaises éloignées. Je me souviens d’un
séjour au Cap d’Agde avec Gilles. Nous avons passé une nuit extraordinaire
dans un club jusqu’au petit matin. Tout était bien, l’ambiance, les gens, la
musique… Gilles m’a regardée faire l’amour avec deux hommes
charmants, c’était très excitant !

Avez-vous déjà eu le sentiment de vous mettre en danger dans vos


relations sexuelles ?

Non, je n’ai pas eu de sensation de danger. Je faisais très attention à


vérifier que mes partenaires n’enlèvent pas leur préservatif au milieu du
gué… Bien sûr, on n’est jamais à l’abri face aux maladies, il peut y avoir
des accidents. Mais je faisais des tests plusieurs fois par an, pour ne pas
risquer de contaminer mon mari, par exemple. En revanche, je ne suis
jamais tombée sur des gens pervers ou violents. Je sais que j’ai eu beaucoup
de chance, j’en ai conscience. Je n’ai croisé que des gens plutôt bien,
hommes ou femmes, même si certains messieurs pouvaient être
particulièrement patauds. Tous les hommes ne sont pas de bons amants…
Vu ce qui se passe dans mon couple, je suis bien placée pour le savoir !

Vous est-il arrivé d’éprouver un sentiment négatif après un rapport


sexuel ?

Oui, souvent. Après le plaisir de la découverte et celui de la


transgression, quand il ne se passe rien de plus, on ressent très vite une
frustration. Voire un malaise, ou même de la culpabilité. On se dit : « Celui-
là c’était plutôt raté, t’aurais pas dû y aller. » Sans chercher à s’impliquer
affectivement, il faut quand même qu’il y ait un petit feeling entre deux
êtres pour que le sexe en vaille la peine. Et ça, ce n’est jamais gagné : le
toucher, l’odeur, ça passe ou ça ne passe pas…
Quand « ça ne passe pas », que ressentez-vous ?

Ça peut aller jusqu’à du dégoût, avec ce côté un peu amer. Dans ce cas,
je passe très vite à autre chose, je « zappe ». Ce sentiment est tellement
désagréable que je crois que je ne veux pas le ressentir, alors je tourne la
page en allant vers un autre corps, que j’empile sur le précédent comme
pour l’oublier plus vite. En vous le disant, je sens bien que j’étais dans la
fuite en avant, mais à l’époque, je ne pouvais pas l’identifier. Je ne prenais
pas le temps d’y réfléchir, il me fallait seulement ma « dose » de nouvelles
rencontres et de sexe pour être contentée.

Avez-vous déjà eu envie de partir juste après un rapport sexuel ?

Cela m’est déjà arrivé, mais ce n’était pas systématique.

Est-ce que cela pouvait engendrer des souffrances physiques ?

Pas vraiment. Surtout du stress. Dans ces cas-là, j’allais courir pour
évacuer.

Votre addiction s’exprime-t-elle autrement qu’à travers ces


rencontres ? Par la consultation de vidéos pornographiques, par
exemple ?

Auparavant, lorsque je ne connaissais pas encore véritablement ce


qu’était « le sexe », tous ces films me dégoûtaient. Après, cela me
dérangeait moins d’en regarder, cela pouvait même m’amuser. Mais je ne
suis pas une grande fan. Je préfère le réel. La chair, les sens, le contact…

Vos pratiques sexuelles sont-elles en conflit avec vos valeurs


morales ?

Bien sûr, ce genre de comportement n’est pas dans ma moralité. Mes


pulsions sexuelles incontrôlables sont très déstabilisantes. Si mes deux
garçons de plus de 30 ans devaient apprendre cela, ce serait la fin du monde
pour moi : je ne pourrais absolument pas l’assumer. Ça me ferait trop mal.
Je crois que je préférerais mourir. Vous savez, je suis quatre fois grand-
mère !

Quel élément vous a fait prendre conscience que vous aviez une
sexualité hors de contrôle ?

Je n’ai rien compris, jusqu’au moment où mon mari a découvert mes


frasques. Il m’a dit : « Tu es addict, c’est pas possible, il faut que tu t’en
sortes ! » C’est lui qui m’a pris rendez-vous avec un psy à Paris. Il disait :
« Il faut qu’il te prenne en main. » Quand j’y repense, je me dis que c’est
une drôle de phrase, d’ailleurs !

Comment votre mari a-t-il découvert votre double vie ?

J’avais le sentiment d’avoir pris toutes les précautions possibles et


imaginables pour ne pas être surprise. Je cloisonnais hermétiquement mes
deux vies. Par exemple, depuis le début, j’avais deux téléphones : le
premier pour la famille et les amis, pour ma vie « normale » en somme, et
l’autre pour les « coquineries ». J’avais toujours réussi à cacher celui-là,
c’était mon jouet secret, mais un jour, mon mari est tombé dessus.
J’imagine que j’ai dû faire un acte manqué, puisque pour la première fois,
j’avais oublié de le mettre sur vibreur, et l’avais laissé au pied de notre lit
conjugal ! Après y avoir beaucoup réfléchi, je pense que cette vie
m’épuisait, ces mensonges permanents devenaient insupportables, mais je
n’avais pas le courage de « décrocher » toute seule. Alors quand mon
téléphone « rose » a sonné, d’une sonnerie que mon mari ne connaissait pas,
il m’a dit : « C’est quoi, ça ? » Et moi de dire bêtement : « Ben, on dirait un
téléphone ! » Il a alors décroché. Et tout s’est écroulé. Pour lui comme pour
moi. Quand il a vu qu’il n’y avait que des hommes dans mon fichier de
« contacts », il a vite compris. Je n’ai même pas cherché à nier une seconde.
Je lui ai tout avoué, progressivement bien sûr, mais avec une facilité
déconcertante. Cela faisait tant d’années que je lui mentais, c’était un
soulagement de pouvoir enfin lui dire la vérité. J’avais besoin de cet
échange sincère.

Comment votre mari a-t-il réagi à cette découverte ?


Au début, il l’a très mal pris. Surtout quand il a compris l’étendue de
mes infidélités… Il ne voyait pas comment j’avais pu aller aussi loin.
Malgré la cruauté et la violence de cette époque, je peux dire que si je m’en
suis sortie aujourd’hui, c’est beaucoup grâce à lui. Même si c’était difficile
pour lui d’admettre un comportement aussi extrême, je crois qu’il a pris
conscience qu’il y avait un malaise dans notre couple, et qu’il avait aussi sa
part de responsabilité.

Pouvait-il tolérer vos infidélités ?

Non ! À partir de ce moment-là, il a commencé à me surveiller en


permanence. Il est allé jusqu’à me faire suivre, sans que je m’en rende
compte. Moi, je ne comprenais pas comment il savait que je poursuivais
mes aventures malgré mes promesses. En réalité, il savait exactement où
j’allais, avec qui et combien de temps j’y restais ! Je crois qu’il s’est fait
beaucoup de mal avec tous ces détails… Mais pour moi, c’était impossible
d’arrêter d’un seul coup, c’était au-dessus de mes forces.
C’est parce qu’il m’a posé un ultimatum, au bout de quelques mois de
ce petit jeu de cache-cache, que j’ai été obligée de lever le pied. Sinon il
m’aurait quittée. Cela m’a forcée à réfléchir, à savoir si je voulais continuer
à multiplier les amants au risque de perdre mon mari. En fait, je n’étais pas
prête à sacrifier mon mariage pour mon addiction : j’étais persuadée qu’à la
longue j’allais le regretter. Entre mes jouissances ponctuelles et un
compagnon de tous les jours, j’ai choisi sans hésiter. J’ai donc préféré
garder une sécurité avec mon mari, certes un peu plan-plan, mais une
véritable solidité affective. Il ne peut pas y avoir de sérénité affective avec
un addict, ça le ferait même fuir immédiatement !
J’ai la très grande chance d’avoir un mari profondément attaché à moi,
qui a su pardonner mes excès. J’ai beaucoup d’affection pour lui et je le
respecte sincèrement. C’est une personne vraiment généreuse, dans tous les
sens du terme. Et puis, vous savez, nous vivons ensemble depuis presque
quarante ans… Alors bon, j’avoue que, parfois, j’ai encore envie d’aller
voir ailleurs… Comme un fumeur qui a arrêté : j’ai des bouffées d’envie
mais je ne vais pas plus loin.

Vous avez donc arrêté vos relations extraconjugales ?


Oui. Aujourd’hui, je privilégie ma famille. Il paraît qu’il faut faire des
choix… Vous savez, j’ai découvert en lisant Les Confessions que même
saint Augustin était dépravé avant de faire des choix et de finir par devenir
un des Pères de l’Église ! Alors, tous les espoirs sont permis… Bon, je ne
dis pas que c’est facile tous les jours. C’est même très douloureux parfois.
Mais chaque fois que je commence à tourner en rond sur Internet en
hésitant à cliquer sur les sites de rencontre, je me souviens que j’ai eu la
chance d’en profiter. Imaginez que je me sois révélée sexuellement à 80 ans
passés… Ç’aurait été plus compliqué !

Votre thérapie vous a-t-elle aidée à comprendre pourquoi vous en


étiez arrivée là ?

En partie, oui. Mais c’est quelque chose que j’aimerais occulter à


présent. Je n’en parle pas facilement. Quand je suis allée voir un psy, tout ce
qui était resté verrouillé pendant toutes ces années est sorti comme un
torrent. Il fallait que je m’en débarrasse comme d’un poison, que je fasse le
vide en moi. Je ne sais pas si je suis plus heureuse aujourd’hui, mais j’ai un
poids en moins.

Avez-vous identifié l’origine de ce « poison » ?

Si je suis devenue addict, c’est qu’il y avait un ensemble de choses qui


n’allaient pas. Quand on tombe dans une drogue, c’est parce que cela ne va
pas, il ne faut pas se voiler la face.
La jouissance, c’était comme entrer en moi, comme essayer de me
trouver… Mais c’était une façon d’oublier des choses. C’était à chaque fois
comme une petite mort. Et cette recherche effrénée me rendait tellement
hyperactive que je crois que je suis devenue insupportable pour mon
entourage, j’étais beaucoup sur les nerfs.
J’ai dû me questionner avec mon psy pour comprendre ce qui me
stressait à ce point, mais tout n’est pas encore clair…
Je crois que j’avais peur de l’âge qui me rattrapait, d’autant plus que je
venais de devenir grand-mère. Et mon mari, malade, se retrouvait tout le
temps à la maison… J’avais l’impression de ne pas avoir profité de la vie : à
peine adulte, j’étais devenue mère au foyer, je n’avais jamais travaillé, je
n’avais pas gagné de reconnaissance personnelle ou sociale, au contraire je
me sentais plutôt rabaissée. Je n’avais jamais été autonome, ni dans ma vie
ni dans mes désirs. Et devenir « mamie » marquait la fin de ma vie de
femme. Je me suis cabrée, j’ai refusé qu’on choisisse une fois de plus à ma
place, et j’ai foncé. Je crois que j’avais besoin de rattraper le temps perdu. Il
y a des femmes qui auraient réagi autrement. Moi, l’addiction au sexe,
c’était mon karma !

Souhaitiez-vous vous débarrasser de cette dépendance sexuelle ?


L’auriez-vous fait sans l’incitation de votre mari ?

Non, en réalité, je n’avais pas envie de guérir complètement. J’avais


juste envie de ne plus souffrir, de ne plus vivre dans le mensonge, qui
devenait trop lourd pour moi. Si mon mari ne m’en avait pas empêchée, je
crois que je continuerais à avoir des tas d’aventures !

Avez-vous déjà pensé à quitter votre mari pour l’un de vos


amants ?

Oui, cela m’a tentée, pendant ma relation avec un autre amant qui a
beaucoup compté dans ma vie, Stéphane. Il était très amoureux de moi, il
avait trois enfants, il avait déjà quitté sa première femme et voulait quitter
sa deuxième compagne pour moi. Il m’inondait de mots d’amour. C’est à
cause de lui que mon mari a découvert le pot aux roses. C’était lui l’auteur
de l’appel dans notre chambre… Et pendant les mois où mon mari m’a fait
suivre, c’est encore lui que je retrouvais… J’ai bien failli partir avec lui, car
je me sentais prisonnière de cette surveillance, mais mon mari ne m’a pas
laissée. Il m’a fait peur, il m’a dit que cet homme en voulait à mon argent et
il a mis un doute dans mon esprit. Il avait peut-être raison, car Stéphane n’a
pas beaucoup insisté par la suite, il est même retourné avec sa compagne.
Aujourd’hui, Stéphane est complètement sorti de ma tête, mais pas Gilles.
Cette première passion charnelle qui a duré trois années me manque un
peu… Je crois que malgré toutes mes débauches qui ont suivi, je n’ai jamais
rien retrouvé d’aussi fort depuis…

Pensez-vous que vous aviez des antécédents familiaux ?


Par ma mère, oui. Elle était mariée mais elle avait beaucoup d’amants.
Mon père le savait, mais il le tolérait, il y avait beaucoup de non-dits entre
eux. Elle est morte tôt, à 60 ans. Elle ne s’était pas ménagée : c’était une
écorchée vive, elle était alcoolique, elle aimait la violence, elle se faisait
souvent taper, elle devait aimer ça. Moi, je n’ai jamais connu de violence
dans mes rapports avec les hommes, c’est toujours resté très soft.

Les adultes autour de vous ont-ils eu des gestes déplacés envers


vous quand vous étiez enfant ou adolescente ?

J’ai eu un oncle qui aimait beaucoup me toucher. C’était le frère de mon


père. Il me demandait de le branler… Il était impuissant. J’avais six ans, au
début, je ne comprenais pas ce qu’il me demandait de faire, j’étais
simplement écœurée et je me sentais coupable. C’est la chose la plus
abjecte qui me soit jamais arrivée. À côté, tout ce que j’ai pu vivre dans les
clubs échangistes, c’est une rigolade. Rien n’est dégoûtant en regard de ça.
Malheureusement.
Quand je l’ai dit à mes parents, je devais avoir 8 ou 9 ans, ils ne m’ont
pas crue, et ils m’ont dit que c’était n’importe quoi. Je crois que pour moi,
ça a été encore pire. Deux ans plus tard, j’étais en vacances avec ma famille
dans un hôtel, et un client m’a attirée dans sa chambre. Il m’a demandé de
lui tenir son pénis. Le cauchemar a recommencé. Mais cette fois, je n’ai
rien dit. C’est la première fois que j’en reparle à quelqu’un.

Avez-vous pu discuter avec d’autres dépendants sexuels ?

J’en ai rencontré quelques-uns, essentiellement par l’intermédiaire de


sites Internet. Uniquement des hommes. Mais c’est toujours compliqué de
parler de la notion de « dépendance » avec eux. Dès qu’on aborde le sujet,
ça les excite, et ils se disent juste : « Tiens, voilà une vraie coquine ! »

Êtes-vous arrivée à vous confier à quelqu’un de votre entourage


proche ?

Vous plaisantez ? Personne, évidemment ! Jamais ! Seulement mon psy.


C’était mon jardin secret, ma seconde vie. Et je ne voulais pas la partager :
j’avais enfin quelque chose qui m’appartenait, à moi toute seule !
C’était moi, mais c’était comme si je devenais une autre personne dans
ces moments-là. Un vrai dédoublement de personnalité. Cela a duré presque
dix ans et personne n’a jamais rien su.

Avez-vous d’autres addictions comme l’alcool ou la drogue ?

J’ai été une grande fumeuse, et la cigarette me parle beaucoup. J’avais


arrêté de fumer il y a dix ans… Mais depuis que je combats mon addiction
au sexe, j’ai repris la cigarette. Je pense que pour moi la cigarette est
finalement moins risquée que le sexe !

Concrètement, comment vous y prenez-vous pour arriver à


contrôler vos pulsions ?

En plus de ma thérapie, je suis récemment allée dans un ashram en


Inde, au pied de l’Himalaya ; j’y ai fait une retraite de quatorze jours. Cela
m’a aidée à me retrouver, à me recentrer sur l’essentiel de ma vie, sur ma
famille. Il fallait que je m’en sorte, ça n’allait plus du tout. Je n’arrivais pas
à tenir mes engagements vis-à-vis de mon mari, je devenais dingue ! Il
fallait que je me calme. Que je me nettoie de l’intérieur. La méditation, ça a
été mon automédication !
Je me suis aussi investie à fond dans la gymnastique, car j’adore le
sport. Et j’en ai vu tout de suite les effets : je me suis calmée, posée. Quand
on sue plusieurs heures par jour, sur des machines ou en allant courir, on
évacue beaucoup de stress…
Je ne peux plus m’en passer. Peut-être même que le sport est devenu ma
nouvelle addiction, qui sait ?

Vous considérez-vous comme guérie, étant donné que vous avez


réussi à contrôler vos pulsions sexuelles ?

Je suis en sevrage. Je sais que je ne serai jamais guérie, les pulsions


sont toujours là, mais je fais tous les efforts possibles, pour préserver ma
relation avec mon mari. Pourtant, il faut que je vous avoue quelque chose :
j’ai encore un amant ! Un seul. Rien de plus. Mais celui-là, je le garde.
C’est quelqu’un de bien, il est stable et fidèle dans ses rendez-vous avec
moi. Je le connais depuis cinq ans. Avec lui, je me sens comme dans une
pantoufle ! On se retrouve à son domicile. Il habite à 80 kilomètres de ma
maison, j’y vais en train pour ne pas éveiller de soupçons, car mon mari
surveille quand même le compteur de ma voiture… Je l’ai mis dans un petit
coin de ma vie. Il me donne beaucoup de plaisir. Il a cette douceur et cette
sensualité qui font que nos corps s’attirent naturellement. L’important, c’est
de ne plus me sentir esclave de tout ça. C’est moi qui décide de ma vie. Je
vois mon amant une à deux fois par mois. Ça n’a rien de pathologique, rien
de sale. Pour une addict, c’est même rien du tout !
Comprendre
Le témoignage de Céline soulève la question de la dépendance sexuelle
féminine, et illustre bien la façon dont les dépendants sexuels fuient leurs
émotions négatives (ce sont toutes les émotions qui marquent
l’insatisfaction, du mécontentement à la rage, en passant par la tristesse, la
colère ou l’ennui).
De plus en plus de femmes consultent des spécialistes pour un problème
de dépendance sexuelle. Elles représentent moins de 10 % des patients,
mais elles seraient plus nombreuses, si l’on en croit les différents
témoignages de dépendants sexuels masculins qui peuvent les côtoyer.
Chez Céline, on retrouve les mêmes comportements que chez les
hommes dépendants au sexe : utilisation de la pornographie, chasse sur
Internet, rencontres sexuelles multiples et parfois anonymes, fréquentation
des clubs échangistes. La seule chose dont Céline ne fait pas état, c’est de la
masturbation compulsive, que l’on retrouve chez tous les addicts sexuels
masculins.
Le fait que Céline soit ménopausée a dû influencer le rapport qu’elle
avait à son corps et à sa sexualité : débarrassée de l’aspect « reproducteur »
de la sexualité, elle s’est concentrée sur le plaisir sexuel.
Ce qui différencie les femmes des hommes, c’est la double
dépendance : à la fois sexuelle et affective. Certes, la dépendance affective
existe aussi chez les hommes, mais de façon moins systématique.
« Consommer » une personne à des fins uniquement sexuelles semble plus
facile pour les hommes que pour les femmes.
Toute sa vie, Céline a été dépendante de son mari, aussi bien
financièrement que sentimentalement. Elle se considère comme une très
bonne mère, mais jusqu’à ce qu’elle découvre l’orgasme et le plaisir sexuel,
elle n’était pas une femme épanouie. Et elle n’a jamais pu confier son mal-
être à qui que ce soit, encore moins à l’homme qui partage sa vie : elle a
trop besoin de son estime pour exister. Céline a toujours vécu à travers le
regard de son mari. Son attitude est symptomatique de la dépendance
affective qui équivaut à se renier systématiquement. Les émotions de la
personne n’existent plus. Elle sourit alors qu’elle est triste, elle reste chez
elle alors qu’elle rêve de sortir. Au fil du temps, elle dépend de plus en plus
du comportement, des émotions et des choix de l’autre pour exister.
Malgré son attachement à son mari, Céline a besoin d’autres bras pour
se rassurer sur son pouvoir de séduction et sa capacité à éprouver du plaisir.
Elle vit des relations peu nourrissantes sentimentalement (les amants de
passage), et elle dissimule tout le temps ses vraies émotions. Au sein de son
couple, la sexualité est inexistante. Céline ne se sent pas valorisée car elle
ne peut jamais être femme désirante : elle n’a que le rôle d’épouse sociale et
de mère aimante.
À travers sa sexualité compulsive, Céline a d’abord cherché à conquérir
son indépendance, en revendiquant son droit au plaisir. Mais cette course
effrénée lui a également servi à fuir ses émotions négatives. Le recours à la
sexualité addictive est toujours utilisé pour ne pas voir ce qui semble
insupportable.
De son côté, Céline, en croyant acquérir son indépendance, s’est créé de
nouvelles dépendances vis-à-vis de ses amants. Au point de se retrouver
dans une position encore plus douloureuse.
Il est aussi à noter que dans son témoignage, Céline tient un discours
différent de celui des hommes. Pour eux, le corps est un moyen d’assouvir
leurs fantasmes et d’arriver à un apaisement cérébral, alors que chez les
femmes, au contraire, la conscience du corps et le plaisir physique sont plus
souvent une fin en soi.
Céline illustre très bien le phénomène de triade commun aux sex
addicts : la rencontre, à un moment donné, entre un état psychologique
donné et un produit donné.
À l’arrivée de la ménopause, Céline ressentait la peur de vieillir (le
moment), ce qui la mettait dans un état semi-dépressif (l’état
psychologique), et elle a choisi le sexe comme refuge (le produit), parce
qu’elle sentait qu’elle n’avait jamais vraiment connu le plaisir. La
conjonction de ces trois éléments a créé une situation détonante. Elle se
décrit à cette époque-là comme « hyperactive », avec un comportement
frénétique. Lors d’une thérapie, le premier point à traiter doit être
l’instabilité psycho-émotionnelle. Il est primordial de travailler sur l’estime
de soi et sur ce que l’on pense de soi : « Je ne vaux rien, ce que je fais est
mal. » Le patient doit arriver à la conclusion qu’il ne doit pas juger son
propre comportement : « Il se trouve qu’aujourd’hui j’en suis là, mais je ne
me juge pas, j’accepte d’en être là, vis-à-vis de ma dépendance au sexe. »
Lorsque l’état psychologique du patient semble de nouveau équilibré
(absence de jugement, estime de soi en hausse), alors il est possible de
commencer à traiter le comportement sexuel.

Accompagner
Même si Céline se considère encore « en sevrage », c’est-à-dire dans
une période de désaccoutumance, on peut constater ses progrès : elle vit sa
sexualité de façon différente, et maîtrise mieux son comportement.
Céline ne vit plus ses expériences sexuelles comme de véritables
romans sentimentaux, et c’est en cela qu’elle est pratiquement sortie de la
dépendance affective. Il lui paraîtrait sans doute absurde aujourd’hui de
vouloir partir avec l’un de ses amants : elle existe sans la présence et le
désir de l’autre, elle est devenue autonome.
Céline a aussi choisi le chemin du sport et de la spiritualité. Ainsi toute
l’énergie négative et douloureuse qu’elle peut ressentir se transforme en
activité physique bénéfique pour son corps et son bien-être. Nous avons pu
observer que pour de nombreux patients (hommes et femmes), ces deux
axes sont très bénéfiques pour parvenir à guérir.
Samir
la cocotte-minute prête à exploser

Samir (31 ans) est un jeune entrepreneur d’origine marocaine, cultivé,


ambitieux, qui consacre tout son temps à la création d’une société de
conseil en investissements financiers. Arrivé à 18 ans en France pour suivre
des études d’ingénieur, il s’y est progressivement installé avec la volonté de
réussir. Une grande capacité de travail et un perfectionnisme qui n’ont
qu’un seul obstacle : son addiction au sexe. Jusque-là, Samir s’est limité à
la simple consommation de vidéos pornos, par respect pour ses convictions
morales, parce qu’il souhaitait rester fidèle à la jeune femme qu’il aime
depuis cinq ans, mais il n’en peut plus de lutter contre ses pulsions
sexuelles constantes… Ces dernières semaines, Samir a d’ailleurs évolué,
passant d’une détermination à contenir son addiction au besoin
irrépressible de plonger dedans… Pourquoi ?

Samir, quand vous êtes-vous rendu compte que vous étiez


dépendant sexuel ?

J’ai toujours été obsédé par le sexe. Aussi loin que je m’en souvienne,
je ne pensais qu’à ça. D’ailleurs, je me définis comme un branleur ! Non
pas que je ne bosse pas – au contraire, je travaille dix-huit heures par jour –,
mais je passe mon temps à me masturber. Pas une fois de temps en temps,
comme ça pourrait sembler logique chez les hommes qui ont la trentaine,
non, ça peut m’arriver dix fois, douze fois, jusqu’à quinze fois par jour ! Ça
veut dire que dans mon emploi du temps, il faut que je trouve le moyen de
m’isoler toutes les deux heures… C’est compliqué, et pour moi, ça devient
insupportable. J’ai l’impression d’être un sexe sur pattes !
Quand cette focalisation sur le sexe a-t-elle commencé ?

Avant même la puberté, la libido a été au centre de ma vie… J’étais


déjà dans la frustration sexuelle, avec un fantasme qui n’a pas changé
depuis : les grandes femmes, blondes aux yeux clairs, avec de gros seins. Je
me souviens que lorsque j’avais six ou sept ans, je regardais Amour, Gloire
et Beauté le mercredi après-midi, et à chaque fois que l’une des héroïnes,
Brooke, interprétée par l’actrice Katherine Kelly Lang, apparaissait, j’avais
une érection ! Je commençais à me frotter par-dessus le pantalon, mort de
peur à l’idée que quelqu’un me surprenne… Dès le début, j’ai commencé à
associer le plaisir sexuel à la honte et à la frustration. Évidemment, cela ne
m’a pas aidé pour la suite.

Comment se manifeste votre addiction ?

J’ai des érections, toute la journée. En réalité, je ne suis pas un


dragueur. Ça veut aussi dire que je ne consomme pas. Enfin… Je ne
consommais pas, jusque-là. Parce que je suis en train de changer, mais pas
forcément dans le bon sens. Dès que je sens un parfum capiteux, dès qu’une
jolie femme passe à côté de moi, j’imagine qu’elle va me frôler… et c’est
parti ! Je bande. Ça peut arriver n’importe quand, et n’importe où. Quand je
marche dans la rue, mais aussi sur mon lieu de travail, voire en réunion
avec des clients. Je mate et je bande. En permanence. Et ça peut avoir un
effet prolongé. Une femme croisée deux secondes dans la rue peut
m’empêcher de dormir toute une nuit…
Quand je travaillais comme trader dans une banque, j’ai fantasmé
pendant des années sur ma chef, sans qu’elle s’en aperçoive. C’était une
très belle femme, d’une cinquantaine d’années. Nous restions souvent tard
au bureau, en tête à-tête, on parlait beaucoup, mais je n’ai jamais osé me
dévoiler. Peut-être que j’ai eu tort et qu’elle aurait aimé que je le fasse. Je
passe ma vie à m’empêcher de réaliser mes fantasmes. J’aurais peur de ne
plus faire que ça de mes journées.

Vous arrive-t-il de passer à l’acte ?


Non, sauf quand je suis en couple évidemment. J’ai l’impression de
désirer toutes les femmes, toutes celles que je croise, celles que j’ai vues la
veille, celles dont je me souviens… Mais je ne fais que les désirer, sans
aller plus loin. Je résiste et je me masturbe beaucoup ! Mais le souvenir de
la femme qui m’a excité ne suffit pas. Une fois seul, je regarde beaucoup de
films pornos : de plus en plus, je n’arrive plus à me branler autrement. Cela
reste très intime, je ne le fais qu’en solo, mon entourage ne s’en aperçoit
pas.
Cette semaine, j’étais en réunion téléphonique avec des financiers
londoniens, une réunion absolument vitale pour la petite société que je
viens de créer. Pourtant, je n’avais qu’une envie : raccrocher, pour visionner
un porno et me masturber. J’ai d’ailleurs fini par écourter la conversation :
l’envie était trop forte. Vous n’imaginez pas la tension que cela
représente… Parfois, je préférerais qu’on me coupe les couilles pour ne
plus être dépendant de tout ça !

N’avez-vous pas peur d’être surpris en train de visionner une vidéo


porno sur votre lieu de travail ?

Heureusement, cela ne m’est jamais arrivé… Ou alors, on ne me l’a pas


dit ! Mais il fut un temps où j’avais beaucoup de mal à limiter ma
consommation au bureau. Par chance, là où je travaillais – j’étais à l’époque
en salle des marchés –, cette pratique était courante. Il y avait même des
serveurs de films pornos accessibles à tout le monde ! On avait juste besoin
d’un mot de passe. Entre traders, on se les échangeait. Les mecs de la
finance aiment tous les décharges d’adrénaline. Ça veut dire qu’ils aiment
tous l’argent, et puis tout ce qui va avec : le sexe par exemple, ou parfois la
coke, voire les excès en tout genre. Chacun suit sa pente naturelle.
Beaucoup de brokers avaient d’ailleurs plusieurs addictions, dont le sexe. Je
ne suis pas sûr qu’ils soient vraiment malades de ça, mais ils se donnent un
genre, ça va avec le stress des salles de marchés. Je les appelle les « addicts
urbains ». Aujourd’hui, c’est différent pour moi, je suis la plupart du temps
seul dans mon bureau. Alors il n’y a plus de limite, c’est plutôt ça le
problème…

Comment faites-vous pour résister à une femme quand le désir


vous tenaille ?
Je suis un garçon discret et bien élevé. Mais c’est dur. Le désir réprimé
peut être violent au point de me faire mal physiquement. Je le maintiens en
cage, mais il rugit en permanence. C’est une véritable souffrance, un aveu
d’impuissance aussi. Le désir vous plie à sa volonté. Il fait de vous ce qu’il
veut, aussi lucide que vous soyez sur la situation. Pour moi qui suis toujours
dans le contrôle, c’est insupportable !
Le désir monte parfois si vite que je panique. Cela m’est encore arrivé
le soir du réveillon en dansant avec une très jolie femme. J’ai cru que
j’allais la « bouffer » ! Je n’en pouvais plus, ma tension était à son
maximum… Dans ces moments-là, j’ai le sexe en érection et la tête qui
bouillonne, mon ventre est douloureux et j’ai mal aux mâchoires. Pour me
freiner, je respire, je serre les dents et quand je peux mettre les mains dans
mes poches, je serre les poings très fort. Ça finit par passer. Personne ne
voit rien. J’arrive à ne rien laisser paraître… Mais c’est une torture.

La frustration fait-elle partie de votre mode de vie depuis


toujours ?

J’ai eu une puberté très tardive, vers 17 ans, c’est-à-dire cinq ans après
tous mes amis ; cinq années de frustration… Je me masturbais, mais ça
avait peu de sens, puisque je ne pouvais pas encore éjaculer : c’était juste le
plaisir de l’érection et des caresses, mais il n’y avait jamais de sentiment de
libération. Alors quand la puberté est arrivée, j’ai voulu rattraper le temps
perdu : je me masturbais au moins cinq fois par jour, jusqu’à ce que je ne
puisse plus bander ou que cela me fasse trop mal. J’en avais des rougeurs et
des irritations sur le sexe ! Je me masturbais dès que je pouvais trouver un
endroit tranquille : dans ma chambre, mais aussi en cachette dans la salle de
bains familiale, ou même dans les WC du collège, en faisant vite pour ne
pas me faire surprendre. En revanche, je vivais encore au Maroc et, à
l’époque, c’était impossible pour un garçon de mon âge d’avoir accès à des
revues ou des supports érotiques. Je n’avais donc que mon imaginaire pour
fantasmer… et les magazines de mode de ma mère, que je lui chipais quand
je le pouvais !
Quant aux filles, j’avais la chance d’être élève au lycée français, et elles
étaient quand même plus sexy que les autres Marocaines ; elles s’habillaient
plus légèrement et certaines se maquillaient. Bien sûr, j’étais trop timide
pour les aborder. Seuls les gars les plus « cools » du lycée, ceux qui avaient
confiance en eux, pouvaient éventuellement devenir leurs amis. Mais moi,
quand une fille s’intéressait à moi, je la rejetais : j’avais une vision très
idéaliste de la femme désirable, qui devait précisément correspondre à mes
canons de beauté : encore l’effet Amour, Gloire et Beauté !
Il faut avouer que la société marocaine est peu ouverte à la sexualité. Il
y a des barrières partout, aussi bien sociales que religieuses. Le sexe est
considéré comme sale. On n’en parlait jamais à la maison, ni même entre
copains. Si on tentait d’aborder le sujet, tout de suite on nous disait :
« H’chouma [“la honte”] ! » Pour vous dire, les scènes de sexe étaient
coupées à la télé, et même quand il y avait un baiser dans un film, mes
parents changeaient de chaîne !
Au Maroc, avoir une petite copine officielle relève du parcours du
combattant ! Bien sûr, c’est à cause de la pression sociale pour préserver la
virginité des filles… D’ailleurs la plupart d’entre elles vivent chez leurs
parents jusqu’au mariage.
Pour les adolescents de mon époque, la seule solution pour avoir une
relation sexuelle avec une fille, c’était d’avoir recours à la prostitution.
Seule la jeunesse dorée y avait accès, et souvent leurs chauffeurs jouaient
les rabatteurs. Cela avait lieu dans une ambiance assez malsaine, avec
quatre ou cinq copains dans la voiture qui attendaient leur tour avec la
même fille… Ça n’a jamais été mon truc.
Quant au porno, il était bien sûr inaccessible, sauf à aller en cachette au
cybercafé de Casablanca… J’ai tenté l’expérience une fois, sans que ce soit
vraiment concluant : pas facile de se cacher au milieu d’une salle pleine de
monde !

À partir de quel moment les choses ont-elles changé pour vous ?

Quand je suis arrivé à Paris pour suivre mes études d’informatique. Une
des premières choses que j’ai faites, c’était d’aller acheter un magazine
Playboy, qui était évidemment interdit au Maroc. Je m’en souviens encore :
c’était le hors série de 1998 avec les meilleures playmates de l’année que
j’ai toutes affichées dans ma chambre d’internat.
Le problème, c’est que dans mon école d’ingénieur, il y avait moins de
3 % de filles ! Et ce n’étaient pas les plus féminines… À mon bizutage,
quelqu’un m’a dit : « De cette école, tu sortiras puceau ou homosexuel ! »
Je me suis senti encore plus frustré, parce qu’au fond de moi j’avais cru que
tout serait plus facile en France. J’ai donc continué à me masturber
plusieurs fois par jour, dans ma chambre tapissée du sol au plafond de filles
nues. Quand mes copains ont vu ces affiches, ils m’ont traité d’obsédé
sexuel. C’est là que j’ai commencé à penser que j’avais peut-être un
problème. Pourtant, j’ai gardé les mêmes habitudes. Jusqu’à ce que je
rencontre ma première copine, deux ans plus tard. J’avais 20 ans.

Vingt ans, c’est tard quand on a une telle libido, non ?

Non, c’est le cas de beaucoup de « branleurs ». Il faut être relax pour


séduire une fille. Nous, on investit cela d’une charge énorme. Quand on est
tendu à ce point et qu’on en fait une obsession, on est bloqué à mort en face
d’une fille !

Comment l’avez-vous rencontrée ?

Par Internet, sur un site de chat où allaient beaucoup d’ados et


d’étudiants : serencontrer.fr. On a échangé sur la toile pendant presque un
mois avant de se rencontrer vraiment. J’ai eu beaucoup de chance, elle était
superbe. Grande, blonde, avec un très joli corps. Et des beaux seins. Dès
que je l’ai vue, je me suis transformé en chasseur. Il me la fallait.
Absolument.

Avec elle, avez-vous enfin rattrapé le temps perdu ?

Oui ! Cela m’a fait le même effet que lorsque j’ai découvert la
masturbation : je n’arrêtais plus ! Pour elle aussi, c’était la première fois.
Aline avait seulement 17 ans, elle vivait encore chez ses parents, à Neuilly.
Nous étions pleins de fougue, on découvrait l’amour et on n’avait pas de
limites. Au lit, c’était génial. Aline était capable de recevoir toute la charge
que je pouvais mettre et elle m’en renvoyait autant. C’était un cercle
vertueux ! On pouvait faire l’amour dix fois par jour, quatre fois d’affilée !
J’étais très amoureux.

Avez-vous eu des difficultés à vous faire accepter par son milieu ?


Oh oui ! Imaginez : l’Arabe de banlieue qui n’a encore rien prouvé et
qui vient choper la belle blonde de Neuilly sous le nez de tous ses
camarades de classe transis de désir…
Je ne vous parle même pas de sa famille ! Aline m’invitait souvent chez
elle, et nous avions la fâcheuse habitude de faire beaucoup de bruit… Or sa
chambre était mitoyenne de celle de ses parents. Ils tapaient sur le mur à
4 heures du matin pour nous faire taire !

Cette relation a-t-elle duré longtemps ?

Quatre années, de 2000 à 2003. Quatre années d’amour passionnel avec


quelques interruptions en cours de route. Car nous nous disputions souvent.
C’était un combat permanent. Nous étions tous les deux très têtus. Aline me
faisait même du chantage au sexe pour tout, pour rien : si la moindre
broutille la vexait, c’était rideau.
Cette tension attisait probablement mon désir. Il était si fort que mon
mal aux mâchoires me prenait dès que je la voyais, comme un monstre prêt
à mordre. Mais la victime était consentante. Elle réveillait tous mes instincts
de violence. On avait tous les deux des fantasmes SM mais tous les deux
dans le rôle sado ! Et comme personne ne voulait rien lâcher, chacun se
battait pour mener le jeu. Tout cela restait gentil. Aline avait une très forte
libido, mais elle n’était pas du tout perverse. Sans doute son éducation
catholique…
Cependant il y avait trop de rapports de force entre nous et les disputes
sont devenues systématiques. Nous étions trop jeunes pour savoir
temporiser. Alors, comme dirait Grand Corps malade : « On a décidé de se
séparer d’un commun accord… mais elle était plus d’accord que moi ! »

Cette séparation a-t-elle été un moment clé dans le développement


de votre addiction ?

Clairement oui ! Quand j’ai rencontré Aline, j’ai cru être guéri car on
faisait l’amour souvent et je n’avais plus du tout envie de regarder de sites
pornographiques, ni même aucune autre fille. De toute façon, lorsque j’ai
commencé à regarder de nouveau d’autres filles, elle m’a fait de telles
crises de jalousie que j’ai bien été obligé d’arrêter.
Mais notre séparation a provoqué un tremblement de terre dans ma
vie… Cela a engendré une telle misère affective chez moi que tout désir
sexuel est devenu coupable à mes yeux, les femmes devenaient le diable, la
société occidentale qui prône le libéralisme était pourrie, l’islam avait
raison ! Je suis parti suivre un stage dans une université islamique au
Maroc. Je me suis plongé dans la lecture des textes religieux et me suis
radicalisé. Je suis tombé dans le fondamentalisme pour arrêter de négocier
avec moi-même entre ce que je devais faire et ce que je ne devais pas faire.
Le mal était facilement identifié : c’était le sexe. La pornographie et la
masturbation étaient totalement prohibées. Pendant deux ans, je me suis
donc énormément retenu, en essayant de ne plus me toucher. J’évitais
évidemment tout contact avec une femme. Je ne faisais même plus la bise
aux filles de ma classe, ce qui m’a valu de nombreuses réactions
d’incompréhension au sein de mon master : mes camarades prenaient cela
pour du dédain. Dans l’intimité de ma chambre, j’avais beau me concentrer
sur le Coran, c’était une véritable torture de ne plus pouvoir me masturber,
et je finissais par craquer, de temps en temps ; je ne pouvais guère me
contenir plus de quinze jours. Je me touchais donc moins souvent, mais la
grande différence, c’est que la honte était décuplée. J’étais « indigne ». La
culpabilisation m’a complètement détruit de l’intérieur.
Aujourd’hui, je considère toute cette période comme un « égarement ».
Heureusement, j’ai fini par m’en extraire en prenant du recul. C’était lors
d’un stage de fin d’études chez Nokia, qui m’a conduit en Finlande, à
Helsinki. Ce jour-là, l’après-midi était ensoleillé, j’étais assis au bord de
l’eau sur une péniche, en osmose avec la nature, et j’ai réalisé à ce moment
précis que j’étais trop en tension par rapport à tous ces gens autour de moi
qui avaient l’air heureux… beaucoup plus heureux que moi. Sur cette
péniche, où des jeunes riaient en écoutant de la bonne musique, j’ai repris
mon premier verre d’alcool, alors que je n’y avais pas touché depuis deux
ans. Je me le rappelle encore, c’était du cidre de poire ! Et là, je me suis dit :
il vaut mieux regarder mes pulsions avec détente pour bien les gérer. Inutile
de calquer dessus des dogmes religieux qui ne font qu’ajouter une pression
supplémentaire.

Ce seul après-midi a-t-il suffi à vous aider à mieux gérer vos


pulsions ?
Pour le déclic, oui. Ensuite la musculation à haute dose m’a beaucoup
aidé à réguler ma tension. Car je crois que l’alcool comme le sexe sont
souvent des refuges liés au stress. Et le sport détend instantanément. Mes
lectures aussi ont joué un rôle très important.
Quand j’ai renoncé à l’islam à 24 ans, j’ai quand même ressenti un
grand vide spirituel et intellectuel. Je n’avais que deux voies possibles pour
le remplir : soit la débauche, soit la quête d’une vérité alternative… J’ai
choisi la philosophie et ouvert ma recherche spirituelle à d’autres horizons
comme le bouddhisme. Cela m’a permis de sortir de ma vision
manichéenne des choses et de m’accepter tel que je suis. J’ai cette part
animale en moi, j’ai aussi cette part spirituelle. Et j’accepte d’être les deux à
la fois.
Méditer m’a fait comprendre, en tout cas, que le désir était vide, que ce
n’était que de l’ego. La pratique régulière de la méditation, en permettant de
réaliser intérieurement les mécanismes par lesquels l’attachement se fait, est
censée aboutir à un détachement naturel du désir. C’est beau en théorie,
mais dans la pratique, une fois terminé le stage de méditation, le désir
revient vite ! Il reste pour moi autant physiologique que psychique. Ma
raison ne peut rien durablement contre mon corps, qui menace toujours de
vibrer de façon incontrôlée.

Durant votre première expérience avec Aline, diriez-vous que vous


étiez dépendant d’elle physiquement, ou également affectivement ?

J’étais totalement dépendant affectivement d’Aline. J’ai mis quatre ans


à m’en remettre. Quatre années avec des nausées et des migraines… Et de
vrais symptômes dépressifs… Je dois ressembler à ma mère, sans doute.
Elle a toujours été dépressive. Et dépendante. Mais chez elle, la dépendance
affective prenait une autre forme, pas compulsive, mais plutôt tyrannique.
Ma sœur et moi, nous devions toujours faire ce qu’elle voulait pour la
rassurer sur notre amour, comme si elle craignait de ne pas être aimée, et
d’être abandonnée. Elle pouvait faire des crises d’hystérie au point de se
traîner en pleurs par terre. C’était une dictature permanente. Un chantage au
suicide. Dans mes rêves érotiques, bizarrement, je n’arrive jamais à aller
jusqu’au bout des coïts avec les femmes, cela reste toujours une
frustration… Mais il m’arrive paradoxalement de faire des rêves œdipiens !
Avec mon père, la relation est plus facile, mais il n’a jamais été très
présent. Il dirige une grosse firme, ce qui l’oblige à voyager tout le temps.
Même lorsqu’il était présent à Casablanca, il était si occupé qu’il n’était pas
rare qu’il oublie d’aller me chercher à l’école…

Avez-vous déjà parlé à votre père de votre addiction ?

Ah ! non ! Ça, c’est impossible ! Vous savez, pendant trente ans, nous
n’avons jamais eu de véritable discussion d’homme à homme, mon père et
moi. Nous commençons à peine à pouvoir parler des femmes en général.
Pour la première fois, lors de notre dernière rencontre, j’ai pu boire un verre
en sa présence ! Mais si ma mère nous avait vus, elle en aurait fait une
syncope !
Il y a quelques années, mes parents ont failli divorcer. Ma mère accusait
mon père d’avoir eu une aventure, mais nous n’en avons jamais discuté
ensemble. Je ne doute pas que mon père plaise aux femmes. Par son statut
social et parce qu’il est gentil et généreux, mais de là à avoir une
aventure… En tout cas, ma mère est maladivement jalouse.
Malgré toute cette omerta sur le sexe à la maison, mes parents ont su
néanmoins être présents à une période très critique de mon enfance, au
moment où un homme a eu des gestes déplacés envers moi.

Voulez-vous dire que vous avez été victime d’attouchements sexuels


dans votre enfance ?

Oui, à l’âge de 10 ans. J’étais invité chez un ami qui était absent au
moment où je suis arrivé dans la maison. Il n’y avait que le gardien, qui m’a
emmené dans sa chambre. Il m’a demandé de prendre son sexe dans ma
main, de le masturber… de m’allonger sur lui. Cela me répugnait, je sentais
qu’il me demandait cela pour son plaisir, non pour le mien. J’étais
embarrassé, mais il était tellement suppliant. Je crois que c’est parce qu’il
avait l’air gentil et qu’il était plutôt passif que je me suis laissé faire, mais
vraiment j’étais écœuré ! Il m’a demandé aussi de simuler un coït par-
derrière : il était couché sur le ventre et il m’a dit de me mettre sur lui et de
bouger mes reins… Je n’ai ressenti que du dégoût, accentué par le fait que
c’était un homme.
Je suis rentré à vélo, j’en ai parlé à l’employé de maison qui a appelé
mes parents. Ils ont tout de suite accouru et ont provoqué une confrontation
tous ensemble avec le gardien. J’ai voulu porter plainte malgré mon jeune
âge ; je voulais qu’il se fasse embarquer par la police ! Malheureusement, le
gardien a pris la fuite par la suite avant d’être jugé…
Pendant deux ans, cela a été très dur, je pleurais souvent. Je crois que
cela représentait une double transgression, à caractère sexuel et
homosexuel.
Depuis toujours, je suis hargneux, fier et rebelle. J’avais toujours réussi
à me faire respecter dans la rue, mais là, je n’ai pas su.
Heureusement, j’ai quand même eu réparation. J’ai été immédiatement
reconnu dans ma souffrance par mes parents et il y a eu confrontation avec
ce minable.

Est-ce que l’abus que vous avez subi a eu des conséquences dans
votre vie d’adulte ?

Je ne sais pas si c’est à cause de cela, mais depuis, j’ai la rage de


réussir. La rage contre le système, c’est mon mode de vie. Je dis toujours :
« Ça m’énerve ! » Jusqu’à l’âge de 24 ans, je tapais sur des voitures… J’ai
fait un gros travail sur moi pour me calmer. Et j’ai réussi.
Mais dans ma vie sexuelle, la rage est encore là. La masturbation, c’est
une véritable rage avant l’explosion. Seulement dans l’orgasme, toute
l’énergie frustrée trouve enfin sa libération. L’apaisement est immédiat.
« Freed from desire, mind and senses purified », ce sont les paroles d’un
tube dance (Gala) qui passe beaucoup à la radio. Elles me parlent
totalement pour expliquer ce que je ressens après l’orgasme… C’est
uniquement à ce moment-là que je prends toute la mesure de ma démesure.
Je ne suis jamais aussi lucide qu’après l’extase. Et je réalise pleinement que
je n’ai aucun contrôle sur le diktat de la nature. L’explosion qui se produit
entre mes jambes justifie mon existence même… et c’est la preuve par
l’absurde que je n’ai aucun libre arbitre…
Ensuite, les démons et les tourments reviennent… Inexorablement.

Après les quatre années qui vous ont été nécessaires pour vous
remettre de votre rupture, vous avez pourtant retrouvé une relation
stable. Comment avez-vous concilié votre addiction au sexe avec le fait
d’être de nouveau amoureux ?

Je pensais que ça se calmerait si je retrouvais une partenaire sexuelle


stable. Mais cela n’a pas été le cas. Cela a même empiré, pour tout dire…
J’ai rencontré Pascale, la femme que j’aime, en 2006, sur un forum
littéraire. C’était au moment où j’étais plongé dans mes lectures. Nos
échanges étaient purement amicaux. De toute façon, elle avait 17 ans, moi
26 : elle était bien trop jeune pour que je puisse envisager une relation
amoureuse. Pourtant le premier soir où elle est venue chez moi, nous avons
fait l’amour tout de suite. C’était un coup de foudre. Pascale est quelqu’un
de très réservé, aux antipodes de ma précédente histoire. C’est une fille
sérieuse, à l’écoute, et qui a un charme fou. Elle aime évidemment faire
l’amour et elle a toujours été ouverte à mes sollicitations, mais
concrètement, elle ne peut pas répondre à ma libido qui est un ogre
insatiable ! Mon comportement obsessionnel n’a donc pas changé. Je
continue à désirer toutes les femmes désirables avec la même intensité, quel
que soit mon degré de « satiété » et quand bien même je pourrais toutes les
avoir, je crois que je ne serais jamais satisfait. Pour concilier mon amour
pour Pascale avec ma dépendance sexuelle, et parce qu’elle accorde
beaucoup d’importance à la fidélité, je me limite donc au porno et à la
masturbation. Une pratique à laquelle je ne m’adonne que lorsqu’elle n’est
pas avec moi évidemment… Ce qui veut dire souvent, car nous ne vivons
pas ensemble et nous passons de longs moments éloignés…

Est-ce plus difficile, dans ces moments d’éloignement, de lui rester


fidèle ?

Oui, car la marmite de ma libido bouillonne. Mais en testant un peu mes


limites, en allant dîner avec d’autres femmes, je me suis rendu compte que
je ne peux pas, de toute façon, faire l’amour à quelqu’un que je ne respecte
pas. Or je ne trouverais pas honnête pour cette personne de lui faire l’amour
alors que je suis en couple. Je crois que je suis très différent de mon cousin,
qui a lui aussi une sexualité compulsive, mais pour qui les femmes sont des
objets. Il me dit toujours que je ne devrais pas me poser autant de questions,
mais je ne peux pas. Je suis un obsédé sexuel exigeant sur le plan moral ! Si
je nie l’humain en face, je nie l’humain en moi : je fais de la porno-pratique.
Alors non ! Autant se contenter de la pornographie et garder l’âme propre,
quitte à se salir les mains…
Je compense donc en consommant des vidéos sur Internet à longueur de
journée : dans le virtuel, il n’y a plus aucun aspect humain, ce sont des
pixels… Cela ne porte à aucune conséquence dans ta vie réelle. Un coup de
Sopalin, on tire la chasse, et hop au dodo… Pas besoin de jauger l’autre, de
se demander comment il réagira, d’éviter de le blesser…
Ces derniers temps, je m’amuse à caler mes orgasmes sur les scènes qui
m’excitent le plus à la seconde près, car si tu jouis au moment où il y a un
vieux zoom sur la tête du mec, ça te gâche le trip ! J’arrive totalement à me
programmer, surtout que je connais les films par cœur… Et même si le film
est nouveau, connaissant le réalisateur, je sais très bien à quelle scène je
peux m’attendre. Si je rentre trop stressé, je vais direct sur la bonne scène.
Et en cinq minutes, l’affaire est réglée. C’est du sexe sans aucun impact…
Sauf que si on creuse un peu, on se met à douter que la pornographie
soit vraiment sans conséquence…

Quel genre de films pornographiques vous attire ?

Sans être foncièrement déviant, et étant dégoûté par certaines


bizarreries – pour ne pas dire monstruosités – que l’on peut voir sur le Net,
j’avoue qu’il m’arrive de me retrouver à me masturber devant des images
que je n’aurais jamais pensé consulter auparavant : des femmes « fortes »
ou d’âge très mûr, d’autres dans des situations plutôt humiliantes. Bref,
d’un clic à l’autre, j’ai progressivement glissé vers une sorte de déviation
sans même m’en apercevoir…
Il est vrai que la plupart des vidéos pornos « mainstream » sont vite
lassantes et surtout très éloignées de la réalité. Quiconque a déjà eu une
relation sexuelle « normale » est forcé de reconnaître que tout cela sonne
faux. La montagne de muscles avec une queue démesurée qui défonce une
blondasse peroxydée avec des seins gonflés à l’hélium, en braillant « Oh
yeah bitch », pendant que la pétasse lui répond en criant d’un râle litanique
« Fuck me baby » à en réveiller les voisins… On nage dans le grotesque !…
Je ne peux pas m’empêcher d’avoir pitié de ces pauvres actrices qui sont
traitées comme de la chair à saucisse… C’est froid et glauque… Comme un
étalage de viande congelée sous plastique dans un rayon d’hyper…
Est-ce que vous préférez les vidéos dites « amateurs » ?

Oui, elles sont beaucoup plus réalistes. Mais là aussi, si l’on y regarde
de plus près, on prend conscience que les filles sont très souvent piégées. Il
y a une tendance très à la mode, par exemple, les vidéos de « Frat Party » :
ce sont des soirées étudiantes où des jeunes filles complètement beurrées
finissent par se faire pilonner par des chaudards, dans un coin de la maison,
au mieux, ou en plein milieu du dancehall devant tout le monde, au pire,
sous les regards amusés de tous, et surtout de la caméra. J’imagine la vie de
la nana, complètement détruite ensuite. La cuite de trop ! Là, on sombre
dans l’atteinte irrémédiable à la vie privée. Sans compter les filles piégées
par leur petit copain, fier d’exhiber ses exploits sur webcam, à l’insu de sa
partenaire. Ce n’est plus de l’indélicatesse. C’est du viol public. Et là, il n’y
a plus rien de virtuel.
Or les fournisseurs de portails vidéo sur le Net rejettent entièrement la
responsabilité des vidéos publiées par les utilisateurs sur ces derniers, qui
sont censés certifier « implicitement » que les personnes apparaissant dans
les vidéos sont consentantes. C’est une pirouette juridique pour se laver les
mains de toute responsabilité, tout en continuant à profiter de la manne du
business de la pub on-line… Tout cela, si j’y réfléchis bien, me dégoûte
profondément…
Que me reste-t-il à faire, alors ? Il n’y aurait aucun autre choix que le
grotesque ou l’immoral ? Est-ce que je devrais me contenter de reluquer les
allumeuses dans la rue ? Me branler en silence ? Me résoudre à une vie
sexuelle tranquille et épanouie avec ma compagne ? Me faire castrer ? Ou
juste attendre que ça passe avec l’âge ?
En tout cas, je ne peux plus fermer les yeux sur la réalité derrière les
apparences, et cela me dérange.

Où en êtes-vous de votre addiction aujourd’hui ?

La décompression par le porno m’a permis de garder le monstre en cage


pendant cinq ans… Mais plus je résiste au sexe avec des partenaires réelles,
plus la frustration grandit, et la marée revient chaque jour plus puissante
contre la digue… Alimentée par les occasions grandissantes de rencontres
par Internet… Je crois que je suis à un tournant de ma vie où j’ai besoin de
plonger dans l’addiction, d’arrêter de refouler mes instincts et de les
assumer pleinement…

Est-ce que cela veut dire que vous envisagez de quitter la femme
que vous aimez, à cause de votre addiction ?

En partie oui. Cela a été une décision très lourde à prendre. Il y a des
gens qui passent une vie entière à chercher leur âme sœur. Moi, je l’ai
trouvée. Mais le désir multidirectionnel qui me taraude a tout fait
exploser…
Les difficultés ont commencé quand Pascale est partie finir ses études
aux États-Unis, il y a deux ans : cela a amplifié mon manque, vous
imaginez bien… Mais je ne l’ai jamais empêchée de suivre la carrière
qu’elle souhaitait, bien au contraire. Nous avons toujours été très
respectueux l’un de l’autre. Du fait de l’éloignement, Pascale m’avait dit :
« Tu peux faire ce que tu veux, du moment que je ne suis pas au courant. »
Mais je savais qu’elle en souffrirait trop si elle venait à l’apprendre, donc je
me le suis interdit par souci d’intégrité, même si l’envie de sexe était
toujours plus présente. Cela a correspondu à la période où j’ai le plus
pratiqué la méditation pour essayer de contrôler mes pulsions. Maintenant
je crois avoir quand même emmagasiné trop de frustrations.
J’ai peut-être eu tort aussi de parler à Pascale de mes attirances, et de lui
en faire peser le poids. J’avais besoin qu’elle comprenne mon sacrifice et à
quel point je l’aimais. Jusque-là, elle avait toujours été très compréhensive.
Mais à ce stade de notre relation, l’aveu de ma faiblesse face à mon
obsession a scellé un tournant douloureux. Pascale avait ses propres
frustrations et s’est emmurée dans sa peine. Durant cette même période, elle
a douloureusement vécu le décès de sa grand-mère, dont elle n’arrive
toujours pas à se remettre.
Tout cela est arrivé au moment où elle planifiait son retour vers Paris.
Pascale a souhaité que l’on vive ensemble, et là, je ne sais pas ce qui s’est
passé, je ne me suis pas senti prêt du tout ! J’ai fait marche arrière toute !
Pascale m’en a beaucoup voulu… Je sens qu’elle ne me comprend plus, elle
commence même à me considérer comme un pervers. C’est terriblement
triste…
Ce qui est fou, c’est qu’alors que j’ai lutté comme une bête pour lui
rester fidèle pendant ces longs mois, j’ai tout d’un coup senti que je serais
incapable de me marier pour l’instant. Ce ne serait pas honnête. La bête
n’est pas calmée.
L’autre problème, c’est qu’à 31 ans, je crois que je deviens plus égoïste.
Ma boîte est devenue ma priorité. A contrario, Pascale supporte moins bien
qu’auparavant que je bosse autant, elle n’arrive plus à me soutenir comme
elle a pu le faire dans les premiers mois de la création de ma société. Et
surtout, elle ne me dit plus ce qu’elle ressent. Je crois que nos priorités ont
divergé, bien que nous nous aimions encore.
Et puis, je vais bientôt enfin accéder à un stade de maturité financière et
morale ; sortir dans des endroits branchés où l’on rencontre facilement des
femmes de tous horizons, que ce soit des femmes d’affaires, des artistes ou
des grandes voyageuses ; pouvoir les inviter où je veux ; être assez sûr de
moi pour les séduire. J’ai une soif de tout ! Et surtout de pouvoir enfin en
profiter.
En reprenant ma liberté, j’ai donc décidé d’arrêter de m’engager dans
des relations longues qui ne sont pas faites pour moi. Je me donne quelques
années pour faire tout ce que je n’ai pas osé faire jusque-là, comme vivre
des relations courtes avec des femmes décomplexées, peut-être même des
escortes pour éviter les sentiments. Bref, aller au bout de mon obsession,
même si cela me fait tomber très bas, même si ce n’est qu’une illusion.

En allant au bout de votre obsession, n’avez-vous pas peur de


devenir encore plus prisonnier de votre addiction ?

J’ai été alcoolique, je connais déjà le piège de l’addiction ! Je venais à


peine de quitter un pays où l’alcool était quasi interdit quand j’ai plongé –
comme par hasard – dans la dépendance à cette substance. Je n’avais que
18 ans… Grâce notamment aux Alcooliques anonymes, je m’en suis sorti.
Au passage, j’y ai rencontré des gens exceptionnels : à travers ce qu’ils ont
vécu, ils ont connu d’énormes échecs et ils en reviennent avec une vraie
humilité. C’est d’ailleurs mon « parrain » au sein du groupe qui m’a
conseillé beaucoup de mes lectures bouddhistes. Dans ces groupes,
personne ne vous juge… C’est précieux. Mais je n’ai jamais voulu y parler
de mon addiction sexuelle. Je ne voulais pas mélanger les genres.
En fait je n’ai jamais pu discuter de mon addiction sexuelle autour de
moi sans être jugé : au mieux par un copain qui me traite d’obsédé sexuel
en rigolant, au pire par un individu qui me regarde soudainement avec pitié.
La façon dont je vous parle, c’est une première pour moi. C’est très rare
d’être vraiment écouté, sans être jugé…

Concrètement, comment avez-vous récemment donné libre cours à


vos pulsions ?

Je me suis remis de plus belle sur les sites de rencontres par Internet.
Par ce biais, je suis tombé sur une fille de 22 ans, absolument hallucinante.
Elle ressemblait en tous points à mon idéal physique, une belle blonde taille
mannequin, avec une liberté morale totale. Nos échanges de mails m’ont
tellement excité que je n’en ai pas dormi pendant des nuits… Nous nous
sommes rencontrés quelquefois et elle a progressivement dévoré mon
esprit. Elle me proposait tout ce que j’aurais pu imaginer – et que je n’ai
jamais fait bien sûr – et bien plus encore : le sexe à plusieurs, dans toutes
les conditions… mais aussi des propositions sordides. Je me suis retrouvé
dans le rôle de Faust ! C’était tellement glauque que j’ai pris peur, j’ai
préféré prendre la fuite avant de céder à ses tentations vertigineuses…

Est-ce que cela vous a poussé à vous remettre en cause ?

Non, je me suis senti grisé… Mais oui, je sens que le problème est
encore plus important que je ne pensais.
Aujourd’hui, je continue d’aller sur les sites de rencontre, mais c’est
misérable. Je n’ai eu aucune autre aventure. Je préférerais rencontrer une
femme naturellement, alors je sors plus qu’avant, dans des cercles d’amis et
d’activités diverses, mais à Paris, c’est difficile, les gens sont si méfiants…
On ne peut pas s’aimer simplement et librement. Si vous n’avez pas un
grand appartement pour recevoir, et des moyens pour offrir de beaux
restaurants, il ne vous reste que la branlette !
Et je n’ai plus la force de faire la cour. Je trouve le simulacre de la
parade nuptiale d’un pathétique déplorable : la vanité de la démarche me
désarme d’entrée de jeu. Si c’est pour conquérir la femme de ma vie, oui,
peut-être, mais si je suis dans une démarche uniquement sensuelle, ce serait
déshonorer la séduction dont je considère qu’elle doit être une démarche
sincère et authentique.
Est-ce que cela veut dire que vous vous considérez comme
quelqu’un de romantique finalement ?

Bien sûr que oui ! Mais un romantique déçu ! C’est ce qui me bloque…
Je suis trop idéaliste. Et je ne pense pas pouvoir trouver quelqu’un qui rêve
autant que moi et avec qui il n’y ait jamais de lassitude… Je me pose
tellement de questions sur les femmes que je rencontre qu’au bout du bout
je ne fais finalement rien, à part avec celles que j’ai aimées.
Avec Pascale, j’ai failli me marier, me résigner à un bonheur simple, car
j’avais l’intime conviction que je courais après des fantômes. Mais j’ai
lamentablement échoué : ce n’était pas le moment pour moi. J’espère
sincèrement que cela m’arrivera un jour, que je serai convaincu totalement
dans mon âme et dans mon cœur, sans être l’objet de passions
bouillonnantes me faisant perdre de vue ma bien-aimée.
Pour l’instant, le constat de la rupture n’est pas réjouissant : je sens déjà
que l’excitation de la liberté fait place à un grand vide. Je suis en train de
redevenir comme en 2003, la frustration se transforme en amertume. Au
final, je crois que je suis atteint par bien plus qu’une addiction ! Je me rends
compte que je suis en manque structurel. J’ai conscience que mon désir est
d’abord mental. Je crois que je suis dans une spirale dépressive. J’ai besoin
de décrocher ! Je voudrais m’en sortir…
Mais contrairement à l’alcool, le sexe n’est pas un poison en soi.
Comment préférer l’enfer de la frustration à la promesse de l’extase ?

Justement, n’avez-vous jamais été tenté de participer aux groupes


de parole, les DASA (les dépendants affectifs et sexuels anonymes),
dont les principes sont calqués sur ceux des Alcoolique anonymes que
vous avez connus ?

Non ! J’ai vraiment voulu arrêter l’alcool et j’y ai réussi, j’arrive même
à en avoir une consommation modérée aujourd’hui. Mais je n’ai pas du tout
envie de rentrer dans un sevrage de sexe. Au contraire, j’ai besoin de me
lâcher… Toute ma vie j’ai lutté, toujours sur le fil du rasoir, comme un
funambule. Certes, j’ai évité de me détruire, mais là, j’ai envie de sauter
dans le vide…
Vous réfléchissez beaucoup sur vos actes, n’avez-vous jamais
envisagé de consulter un thérapeute ?

Je ne vois pas comment cela pourrait m’aider… Je suis un cérébral. Le


désir sexuel, je l’ai analysé dans tous les sens. Je peux vous dire qu’en
termes de masturbation, j’excelle autant dans la pratique intellectuelle que
manuelle ! J’ai longuement médité sur la phénoménologie du désir, sur la
biologie du sexe, sur la psychologie sous-jacente à la libido… Mais après
quinze années de lutte intérieure, j’ai franchi un cap important : j’ai admis
mon impuissance face à la force du désir qui me tenaille. J’ai beau
comprendre la pulsion, l’intellectualiser, elle est toujours là. Je suis excité
cinquante fois par jour ! Alors je le gère en me masturbant. Ce n’est qu’un
palliatif, je le sais. Le cœur de l’obsession reste toujours vivant, toujours là.
Et quand même, plus je discute avec vous, plus je me dis que je devrais
finalement voir un psy. Je n’ai jamais pris conscience que c’était une
maladie, jusqu’à cette interview. Mais je ne suis pas sûr de vouloir me
soigner. Pas maintenant, pas avant d’avoir plongé. Cela fait trop longtemps
que j’attends cela… j’ai besoin de prendre une revanche, je sens que mon
histoire reste à écrire…
Comprendre
Le témoignage de Samir permet d’aborder deux thèmes majeurs
communs à tous les sex addicts : le rôle de la frustration dans l’addiction, et
le déni dans lequel tous les dépendants se trouvent avant de prendre
conscience de leur comportement.
Le déni, dans la psychanalyse freudienne, est décrit comme un mode de
défense qui consiste à refuser la réalité d’une perception traumatisante.
Dans l’addiction sexuelle, on retrouve toujours les cinq mêmes grandes
phases : d’abord le plaisir, ensuite le déni, ensuite l’acceptation et la prise
en charge et enfin la guérison. Ici, le témoin nie la gravité de sa situation, il
la minimise : selon lui, le pire reste à venir… Il adopte une position
masochiste, à travers son désir inconscient de cette descente aux enfers.
Le témoignage de Samir est caractéristique des sex addicts qui ne sont
pas sortis de leur addiction. C’est le « passager sombre » (comme le
nomment certains patients), cette autre partie d’eux-mêmes, qui s’exprime
dans un vocabulaire cru, parfois violent, sexuel et provocateur. Samir tient
un double discours : il montre à la fois une certaine fierté quant à son
comportement sexuel, mais aussi un véritable désarroi proche de la
dépression.
Outre un traumatisme subi dans l’enfance, qui est le socle commun à la
plupart des dépendants sexuels, ce témoignage met en relief l’influence de
la frustration dans le développement de la vie psychique et de la
dépendance sexuelle de Samir.
La frustration, ce n’est pas une émotion, mais un état dans lequel on se
retrouve lorsque notre volonté rencontre un obstacle, l’impression de ne pas
avoir accès à l’objet du désir. Plus le degré d’opposition grandit, et plus la
frustration s’accroît, tout en se colorant de colère, d’une violence intérieure
et souvent aussi de tristesse, comme dans ce témoignage. L’organisme
adopte alors un comportement destiné à mettre fin à la tension interne
occasionnée. Samir le décrit très bien : l’orgasme, c’est-à-dire l’accession
au plaisir souhaité, le libère de la frustration. Mieux encore, pour Samir,
l’idée même de l’addiction signifie la fin de toute frustration sexuelle. Ce
serait pour lui le moyen d’avoir accès à son désir sans retenue ni obstacle,
ce qui explique qu’il ne souhaite pas encore se soigner. Ainsi on pourrait
dire que ce témoin est un toxicomane de l’insatisfaction, car cet état l’assure
en permanence de son désir.
Mais c’est une lutte continue qui l’épuise aussi bien physiquement que
moralement. Avec ses douleurs abdominales et même à la mâchoire, Samir
présente tous les symptômes du manque physique quand il est en proie à
une pulsion à laquelle il essaie de résister. Chez certains addicts sexuels,
cela peut aussi s’exprimer par des crampes, de la transpiration, une
accélération des battements cardiaques, des troubles neurovégétatifs, et
même des crissements de dents.
Samir n’est pas fier de son comportement, il juge de façon très dure cet
univers pornographique dont il use et abuse. C’est lui-même qu’il juge et
qu’il déteste. Son discours formaté est une stratégie d’évitement. Il ne parle
pas de ses émotions, dans un souci d’économie psychique, pour éviter de
tomber dans la dépression.
Jusqu’à la fin de l’entretien, Samir évolue dans le déni par rapport à sa
situation d’addict sexuel. En effet, il nie sa situation et se réfugie dans la
sphère des idées, des concepts et des avis tranchés. Afin de pouvoir guérir,
il sera nécessaire qu’il accepte la frustration comme un moyen de
progression (notamment au cours d’une cure analytique), et qu’il
abandonne la zone faussement confortable du déni afin de placer son
comportement sexuel dans une réalité consciente.

Accompagner
Si l’on se réfère à l’école psychosomatique de Pierre Marty1, un élément
majeur manque dans la construction psychique de Samir. Il n’existe pas de
préconscient, car il a été endommagé par les traumatismes ou les carences
affectives de l’enfant. Ce préconscient fait le lien entre le conscient et
l’inconscient, c’est-à-dire qu’il permet à des éléments enfouis dans
l’inconscient de devenir conscients pour le sujet. Le thérapeute aidera alors
le patient « bloqué » dans son comportement à remettre en marche sa
réflexion pour se rendre à l’évidence : des éléments traumatiques
(inconscients) provoquent en partie le comportement sexuel (conscient). Au
moment de sa prise de conscience et de sa demande de prise en charge,
Samir sera amené par le thérapeute à se poser des questions fondamentales :
« Est-ce que je prends du plaisir ? Est-ce que je souffre ? Comment savoir si
je souffre ? Est-ce que je ne suis pas en train de me mentir ? Est-ce que je
répète un schéma qui me dépasse ? »
Rapidement, le patient sera satisfait de sa nouvelle capacité à penser, et
verra de façon plus claire ses rituels de passage à l’acte. Lorsque la pulsion
deviendra consciente, il saura la repérer et réfléchir aux causes de son
déclenchement, et face à un site pornographique, il aura les armes pour
prendre du recul en se posant les bonnes questions : « Où suis-je ? Qu’est-
ce que je ressens dans mon corps ? Qu’est-ce qui vient de se passer avant
que j’aille sur ce site ? Y a-t-il quelque chose que je redoute et que je veux
fuir ? », etc.
Une solution que tous les sex addicts sont dans l’obligation de mettre en
place est de baisser le niveau de stress de leur vie. Cela peut nécessiter un
changement de métier ou de mode de travail (moins solitaire par exemple),
de ville, de cercle d’amis ou de partenaire. Cesser d’avoir un comportement
addictif, cela signifie changer radicalement d’hygiène de vie. Cela implique
de revoir ses priorités et de choisir entre sa santé physique et mentale, et la
valorisation sociale.
Enfin, Samir gagnerait beaucoup à délaisser sa « toxicomanie de la
pensée ». Il lui serait profitable de prendre conscience de son corps et de
travailler sur ses sensations et ses émotions, car la dépendance sexuelle
n’est pas qu’une affaire de fantasmes : elle a aussi des impacts sur le corps
(nervosité, tensions, le corps n’existe pas). Pour ce faire, et pour optimiser
les effets de la méditation, au lieu de pratiquer une musculation intensive,
Samir aura intérêt à privilégier une activité corporelle douce comme le yoga
ou la pratique de la pleine conscience (en anglais mindfulness) : c’est une
thérapie qui permet d’être dans le moment présent et de ne pas se laisser
parasiter par des pensées renvoyant à hier ou à demain. Samir gagnera aussi
à comprendre que guérir ne signifie pas arrêter sa sexualité. Bien au
contraire, il pourrait tout à fait avoir une sexualité très intense sans
culpabilité, et sans compulsivité, bref le plaisir sans les aspects toxiques.
1- Pierre Marty, La Psychosomatique de l’adulte, Que sais-je, PUF, 2000.
Stéphane
la fascination des excès

Stéphane est un homme au charisme certain qui cultive son look de


baroudeur. Journaliste grand reporter, il est, à 45 ans, père d’un garçon de
22 ans et dégage une force animale, en même temps qu’une sensibilité à
fleur de peau. Séducteur au corps affûté par la musculation, il scrute en
permanence l’effet qu’il produit sur ses interlocuteurs, alternant
descriptions crues sur son homosexualité assumée et moments
d’introspection qui peuvent le plonger dans un profond mutisme.
Curieux de profession, parlant couramment l’anglais, il s’est beaucoup
renseigné sur l’addiction sexuelle à travers les divers forums Internet
français et surtout anglo-saxons. Pourtant, même s’il a récemment décidé
de se soigner, il s’adonne plus que jamais au sexe sous toutes ses formes,
avec de nombreux amants. Stéphane est atteint d’une telle frénésie de
consommation qu’il ne hiérarchise plus ses partenaires ni ses priorités. Au
point de ne pas pouvoir s’empêcher de faire un détour pour avoir un
rapport sexuel rapide, alors qu’il doit assurer quelques instants plus tard
un direct pour une chaîne d’information continue…

Vous avez un métier très exposé. Comment expliquez-vous que vous


puissiez prendre le risque d’aller à un rendez-vous sexuel alors que
vous êtes attendu pour une prise d’antenne en direct ?

C’est le côté noir de mon addiction. Je suis son objet. Quand je suis en
crise, je n’ai qu’une obsession : avoir ma dose ! J’ai compris que le besoin
de sexe pouvait être chez moi plus fort que tout, comme un héroïnomane ou
un cocaïnomane qui aurait besoin d’un shoot. J’ai mis très longtemps à
accepter que le sexe puisse être une drogue. En tant que journaliste, je suis
au fait des problèmes de société, mais quand on me parlait d’addiction
sexuelle, cela me faisait sourire, j’étais dans le déni, comme tout drogué
dans ses premières phases… C’est seulement récemment, après vingt
années de sexe compulsif, que je me suis rendu compte que c’était une vraie
maladie, qui répondait aux mêmes schémas psychologiques, voire
physiologiques, que la dépendance aux autres drogues… L’addiction est
une soupape de décompression pour compenser un stress extrême. Je crois
qu’il est impossible de mesurer ce que c’est si on ne l’a pas vécu, et c’est
pour aider d’autres personnes à ouvrir les yeux et à mieux comprendre cette
maladie que j’ai accepté de témoigner aujourd’hui. Car avant de reconnaître
que j’étais malade, je suis tombé très bas…

Comment a commencé votre addiction ?

Tout s’est passé de façon insidieuse. À partir de 16 ans, j’ai commencé


à avoir des relations sexuelles avec des garçons, et j’ai eu d’entrée de
nombreuses aventures avec un gros appétit sexuel. Mais je n’étais pas
complètement sûr de mon orientation sexuelle, car les filles m’attiraient
aussi d’un point de vue sentimental. Je crois que j’ai voulu essayer avec une
femme simplement pour être sûr. C’est là que j’ai rencontré Virginie, elle
était très belle, brillante et modeste. Mon opposé ! Nous finissions tous les
deux nos études de journalisme, nous avons eu un vrai coup de foudre, et
très vite elle est tombée enceinte. De cette histoire est né notre fils, un
garçon merveilleux et d’une grande gentillesse. J’étais très fier de lui, et
aussi fier d’être père. Je me suis passionné pour son éducation. Je ne
regretterai jamais ces trois années passées avec sa mère, probablement les
trois plus belles années de ma vie. Tout nous réussissait : nos boulots
respectifs, notre enfant, notre passion partagée pour notre métier. C’est
finalement pendant cette période de ma vie que la sexualité m’a posé le
moins de problèmes. Nous faisions l’amour deux à trois fois par semaine et
cela me suffisait. Je suis même arrivé à lui rester fidèle les deux premières
années. Je n’avais plus la moindre attirance pour les garçons, même si mes
anciens amis gays avaient pris pour habitude de parier sur celui qui allait
me faire craquer… Pour moi, cette question était résolue !… Jusqu’à ce que
je parte en reportage au Brésil. C’est à ce moment-là que j’ai plongé…
Avec un homme ?

Oui. Dès que j’ai croisé son regard, je me suis senti foutu… L’oxygène
me manquait, il me le fallait ! Dans le quart d’heure, j’ai expédié
l’interview que j’étais en train de faire et j’ai emmené cet homme pour une
longue sieste à mon hôtel… À partir de là, mon désir pour les garçons est
revenu, encore plus fort, et il ne m’a plus quitté. Mon amant brésilien n’a
été qu’une relation très éphémère, évidemment, mais ma compagne et moi
avions une telle qualité de confiance qu’il m’était insupportable de lui
mentir : je lui ai tout raconté dès mon arrivée à l’aéroport.

Comment votre compagne a-t-elle réagi à la découverte de votre


homosexualité ?

Vous savez, c’est la seule personne à qui je puisse tout dire. J’aborde
tous les sujets avec elle, encore aujourd’hui. Elle peut tout entendre et elle a
l’art de simplifier les choses compliquées. Elle m’a avoué qu’elle me
soupçonnait d’avoir des attirances homo depuis longtemps et qu’elle n’en
était pas surprise. Nous tenions chacun tellement à notre fils que nous avons
quand même essayé de sauver notre famille pendant plus d’un an. Nous
avons juste survécu, je sentais mon désir pour les garçons renaître
irrémédiablement. Elle n’y pouvait rien. J’ai fini par partir. Et elle a accepté
que j’aie la garde partagée de notre fils. La grande classe… Depuis, elle a
refait sa vie avec un homme formidable, et je suis vraiment heureux pour
elle.

C’est donc après votre séparation que vous avez laissé libre cours à
votre addiction ?

Oui, une fois redevenu célibataire, tout était permis. J’ai découvert qu’il
y avait des saunas, des sites de rencontres sur Internet… Je me suis mis à
multiplier les expériences sexuelles, et de façon de plus en plus compulsive.
Mais comme je suis aussi un sentimental, j’ai souhaité revivre en
couple : d’abord avec un mec, divorcé de son côté, et père de deux enfants.
Le week-end, nous nous retrouvions avec trois enfants à la maison ! Mais je
n’ai pas réussi à lui rester fidèle. Le besoin compulsif était trop fort.
Pouvez-nous décrire ce besoin compulsif ?

Pour faire court : j’écoute ma bite, je ne fais que cela ! C’est justement
ça le problème de cette addiction, on a un sexe à la place du cerveau !
Depuis que j’assume de nouveau mon homosexualité, j’ai essayé d’être
fidèle aux hommes que j’aimais, mais je n’y suis pas arrivé. C’est sûr que
mon boulot et les nombreux voyages qu’il induit ne facilitent pas la chose.
Au contraire, ils m’exposent toujours à la tentation. En plus, il y a une sorte
de fascination pour le héros grand reporter qui rapporte des infos du monde
entier. Et j’en profite, évidemment ! Quand on passe tant de nuits à l’hôtel,
c’est tellement plus sympa de partager son lit… J’ai fini par me rendre
compte que j’étais devenu incapable d’être fidèle, même si j’en avais très
envie et même si j’étais sincère quand je le promettais. J’en ai conclu que la
personne qu’il me fallait pour suivre mon rythme de dingue, c’était un
hyperactif sexuel, comme moi. J’ai « recruté » mes derniers partenaires sur
ce principe.

Était-il plus facile de trouver un « hyperactif sexuel » qui soit gay ?

Bien sûr ! Les gays ont tout organisé pour ça : les sex-clubs gays sont
nombreux. Et le but est clair : on vient pour baiser, c’est cru et assumé et on
le fait rapidement avec souvent de nombreux partenaires. Paradoxalement,
mes amis homosexuels sont généralement dans le déni concernant leur
addiction. Mon dernier compagnon obtenait un plus grand score que moi au
test de Carnes (test américain pour savoir si on est addict au sexe), mais il
n’a jamais reconnu qu’il était réellement dépendant.

Pensez-vous qu’il y ait plus d’addicts sexuels parmi les


homosexuels ?

Les relations sexuelles sont souvent plus brutales. Il faut reconnaître


qu’il y a probablement plus de consommation de cocaïne et de stimulants,
comme la méphédrone par exemple, avec parfois une consommation
d’amphétamines ou d’ectasy. Ce sont des substances utilisées pour
agrémenter la sexualité et la rendre plus extrême, plus trash, car elles
augmentent la libido et permettent de « tenir » plus longtemps, avec un effet
très euphorisant. Il n’est pas rare qu’on tombe alors dans le SM, le fist
fucking ou ce genre de relations violentes… Et que l’on rentre dans une
boucle infernale, où très rapidement on ne se rencontre plus que pour
s’échanger les produits : c’est le problème de la double addiction… Je le
vois régulièrement dans mes rencontres. Et j’avoue que, parfois, pour tenir
le rythme de toute une nuit d’excès avec plusieurs hommes, il m’arrive
d’avoir recours au Viagra, par exemple… Mais je ne ferai jamais
d’injection ni n’aurai jamais recours à des drogues dures. Le sexe en est
déjà une en soi !

Aujourd’hui, quelle est la fréquence de vos relations sexuelles ?

On va dire en moyenne deux à trois fois par jour. C’est toujours plus
quand j’ai une angoisse particulière, quand je bosse sur un sujet compliqué
et que ma dead-line de rendu est dépassée, par exemple, ou si je suis en
conflit avec la direction de la chaîne. Pour décompresser, il peut m’arriver
d’entrer dans un sex-club et de faire de « l’abattage » pendant plusieurs
heures : je prends alors tous ceux qui me tombent sous la main. Une fois, un
ami m’a dit en sortant : « Est-ce que tu te rends compte que tu les as tous
baisés ? » Je ne m’en étais même pas aperçu, j’étais presque dans un état
second ! Parfois, je recroise des gens avec lesquels je ne me souviens même
pas d’avoir eu des relations sexuelles !

Pourquoi avoir besoin d’un si grand nombre de corps successifs ?

C’est comme si c’était un boulot, comme si je faisais la pute. Ça devient


mécanique : je suis le soldat de mon addiction.

Vous essayez quand même de faire le tri dans ces relations ?

Je n’y arrive même plus. Alors pour essayer de contrôler mon activité
sexuelle, je tiens depuis plusieurs mois un tableau quotidien, regardez !
(Stéphane me montre son tableau Excel sur son ordinateur.) J’y classe mes
« plans » par rubrique : les relations avec mon compagnon ; celles initiées
sur des sites Internet de rencontre que je consulte soit à la maison, soit au
bureau ; celles initiées à travers mon boulot et les différentes personnes que
je croise pour mes interviews ; les sites de vidéos pornos – là c’est de la
pure masturbation ; les sex-clubs, saunas et clubs de sport ; et enfin les
applis téléphone comme GR, Grindr et autres…
C’est un truc de dingue, ces applis, on sait dans la seconde qui a envie
de baiser dans le périmètre où l’on se trouve. Pour moi qui voyage
beaucoup, c’est l’assurance de trouver où que je sois un plan « cul », sans
avoir à le chercher. Je me souviens d’une conférence de presse à l’étranger,
où j’étais avec des confrères en compagnie d’un de nos ministres. Je n’ai
pas pu résister, j’ai quitté la conférence pour aller me faire un mec pendant
cinq minutes juste dans l’immeuble à côté !
Un dimanche matin, après une nuit d’orgie, j’ai encore eu le courage de
prendre un avion pour aller baiser un grand sportif à Barcelone : le plan qui
ne se refusait pas… Quand je suis en crise, j’en arrive à recruter au niveau
international !

Qu’est-ce que vous préférez dans la sexualité entre hommes ?

Je peux les maltraiter. Alors que la violence faite à une femme me rend
fou. Voir une femme humiliée m’est totalement insupportable.

Mais avec un homme, c’est supportable ?

Ce que j’adore dans la domination sexuelle, c’est d’être l’objet de ça.


Dans ce genre de jeux sexuels, contrairement à ce que l’on croit, c’est le
soumis qui mène le jeu. D’ailleurs, il n’y a rien de plus dangereux qu’un
soumis qui n’a pas de limite… J’ai compris cela dans mon premier rapport
sado-masochiste, vers 30 ans. C’était à la fin d’une longue soirée à Londres.
J’avais pris de la cocaïne pour la première fois de ma vie : cela avait
décuplé ma libido. Je me suis retrouvé dans le lit d’un Anglais, dans son
appartement qui ressemblait à un sex-shop tant il était peuplé d’objets de
supplice en tous genres. Notre rapport a duré près de huit heures avec une
montée en puissance progressive jusqu’à atteindre une grave brutalité. Il a
réveillé en moi des pulsions de violence que je ne connaissais pas. Nous
sommes allés tellement loin que j’ai eu peur de le laisser pour mort ! Je suis
rentré en taxi à l’aveuglette. Et le lendemain, quand j’ai retrouvé mes
esprits, j’ai fait des recherches inouïes auprès des compagnies de taxis pour
retrouver son adresse… Il m’était inconcevable de ne pas porter assistance à
une personne en danger. Quand je suis enfin arrivé chez lui, le souffle
coupé, la peur au ventre, il m’a accueilli avec un grand sourire : « Ah !
you’re back for a secound round ! » Je n’en revenais pas. Il m’a alors
expliqué que j’avais été une proie idéale pour ses recherches de near death
experience… Il avait détecté en moi toutes les potentialités pour satisfaire
ses fantasmes. Bref, j’avais été son jouet ! Cela m’a tellement choqué que
j’ai mis des années avant d’avoir de nouveau une relation SM. Pourtant, la
violence, aujourd’hui, fait partie intégrante de ma relation avec les hommes.

Et la chasse fait partie intégrante de votre attitude ?

Baiser fait tellement partie de mon quotidien que j’ai acquis une sorte
d’hyper-vigilance, un truc à la fois hormonal et physiologique qui fait que
lorsque j’ai une personne en face de moi, je détecte le moindre signe dans
lequel je vais pouvoir m’engouffrer. Et surtout, j’attire le regard de
personnes que je n’aurais jamais pensé intéresser auparavant, des mecs
sublimes, parfois célèbres. J’ai toujours du mal à comprendre pourquoi ces
personnes s’intéressent à moi.

Vous ressentez le besoin de séduire tous ceux que vous croisez ?

Oui, en permanence. Comme s’il me fallait combler un manque de


confiance en moi. Mais je n’arrive pas à me rassurer assez pour arrêter…
La faille narcissique est toujours présente, c’est un puits sans fond. Je pense
que c’est lié à mon enfance. Je suis fils unique, issu d’une famille de
médecins généralistes. Mes parents ont divorcé très tôt, quand je n’avais
que 5 ans. Ma mère était alcoolique. Elle a d’ailleurs perdu sa réputation et
une grosse partie de sa clientèle à cause de cela. Et comme elle était
dépressive, j’ai été élevé par mon père. Je ne voyais ma mère qu’une fois
par mois et la moitié des vacances scolaires. Je crois qu’elle m’aimait, mais
moi, évidemment, je ne me sentais pas reconnu. Ma mère avait beaucoup
d’amants de passage qui monopolisaient toute son attention.
À côté de cela, je n’ai pas toujours été un garçon aussi musclé. Bien au
contraire, j’étais un petit bambin tout chétif, ma puberté est arrivée très
tardivement et pendant longtemps les copains de classe se sont moqués de
moi. Ils m’appelaient « le petit saucisson ». J’en ai gardé la conviction que
j’étais mal bâti, que j’étais moche. Et j’en étais très malheureux.
Je compensais en essayant d’avoir de bonnes notes, et pour que mes
parents soient fiers de moi, j’étais toujours le premier de la classe, mais cela
ne me valait pas davantage d’admiration de la part de mes copains d’école,
bien au contraire… Heureusement, mon père, lui, m’a permis d’avoir un
certain équilibre. C’était un homme respecté avec de vraies valeurs morales
qu’il appliquait dans la vie. Il m’a donné des repères clairs quand ma mère
en était incapable. C’était même un peu trop strict à la maison, avec peu
d’émotions. On ne sait jamais ce qu’il pense, mon père. Mais le problème,
c’est que toutes ces valeurs qu’il m’a transmises me plongent aujourd’hui
dans la honte : ce que je fais de ma vie, ça n’est pas du tout ce que j’avais
imaginé. Je crois que lui, il aurait été fier de moi si j’avais fait des études
scientifiques, si j’avais continué la tradition familiale. Mais au lieu de
sauver des vies, je gâchais la mienne en évoluant dans un milieu
superficiel… Je ne faisais même pas de presse écrite ! Alors que si j’avais
travaillé au Monde ou à L’Express, il aurait peut-être été fier de lire mes
papiers…

Vous souvenez-vous d’autres traumatismes dans votre enfance ?

Oui. Le plus grave certainement. J’ai été violé à l’âge de 7 ans par un
des amants de passage de ma mère, lui-même alcoolique. Dans des
conditions particulièrement violentes : je me suis retrouvé avec une côte
fêlée ! Je n’ai pas osé le dire à ma mère, j’avais trop peur que cela lui fasse
de la peine. Et je ne l’ai pas dit non plus à mon père, pour ne pas qu’il
m’interdise de voir ma mère. J’ai tout gardé pour moi. Le lendemain, à
l’école, je ne pouvais même plus tenir assis. Mon père, chez qui la
maîtresse m’a conduite, a tout de suite vu que j’avais du mal à respirer sans
faire la grimace, mais je lui ai dit que j’étais tombé… J’ai tellement enfoui
la chose, que progressivement je l’ai même oubliée ! Il a fallu une vingtaine
d’années pour qu’elle revienne à mon souvenir.
À 21 ans, durant un rapport sexuel, un mec m’a plaqué au sol sur le dos,
en posant sa Doc Martens sur ma cage thoracique. Je lui ai mis une raclée,
instinctivement, sans comprendre. C’est en analyse, par la suite, que j’ai
enfin fait le lien avec le viol.

À 21 ans, c’était juste avant de rencontrer la mère de votre fils ?


Oui. Tiens, c’est la première fois que je réalise. Cela a été mon dernier
mec avant plusieurs années ! Il y a peut-être un rapport…
Vous savez, très souvent on considère les sex addicts comme des
prédateurs qui créent des victimes, mais dans une grande majorité de cas, ils
ont eux-mêmes été victimes…

Vous sentez-vous comme un prédateur ?

Parfois, oui. Un jour, cela m’a effondré. J’avais un rendez-vous iPhone.


Et j’ai compris seulement en arrivant que j’avais affaire à un comédien
connu. Je suis entré chez lui et n’ai pas dit un mot de tout notre rendez-
vous. Je me suis immédiatement mis dans une position dominante, je l’ai
trimballé d’une pièce à l’autre, et l’ai baisé dans tous les recoins de son
appartement. Je l’ai attaché. Je l’ai fait jouir deux fois. J’ai été bestial. Et en
partant, vous savez ce qu’il m’a dit : « Tu t’es bien amusé ? En tout cas,
moi, je me suis bien amusé ! » Cela m’a renvoyé à l’absurdité de cette
illusion de possession. Dans les escaliers de son immeuble, je me suis
écroulé, je me suis mis à pleurer toutes les larmes de mon corps. Je me
sentais humilié par ma propre animalité. Avec une telle impression de
vacuité… L’idéal pour un sex addict, ce serait de ne plus avoir de cerveau.

Ce serait dangereux, non ?

Oui. Mais j’ai fait des choses dangereuses. Et je n’en suis pas fier.

Quelles sont les pires choses que vous ayez faites par addiction ?

Tout ce qui vous met en porte-à-faux professionnellement : il y a


quelques années, je suis allé au Moyen-Orient faire un reportage très
important pour ma carrière. J’avais obtenu toutes les autorisations des
armées française et américaine, mais je n’avais que quatre jours pour le
réaliser. Et pourtant, à part la première matinée, je suis resté tout le reste de
mon voyage à mon hôtel à baiser un soldat américain absolument sublime !
Professionnellement, c’était la honte. Personne n’a jamais compris ce que
j’avais foutu. Et à mon retour à Paris, quand j’ai repris le taxi pour rentrer
chez moi, je me suis dit : « Ouf, la crise est enfin terminée. » Mais non !
J’avais toute une liste d’attente de rendez-vous sur mon téléphone ! Et j’ai
demandé au taxi de faire un détour, en me disant : « C’est le dernier ! » On
croit toujours que c’est le dernier excès…

Est-ce que vous souffrez de cette incapacité à résister ?

Oui, je ne serais pas en soin si je n’en souffrais pas, cela ne se voit pas ?
Il y a souffrance, mais il y a aussi ambivalence, parce que la souffrance est
liée au plaisir le plus évident : j’aime le sexe. On ne peut pas ne pas aimer
le sexe, n’est-ce pas ?
Mais il y a souffrance, oui, quand je me sens vraiment honteux,
« merdeux » comme je le dis souvent. À la sortie de plans improbables,
après des heures à baiser, je peux faire des crises de boulimie. Je me
précipite alors dans une épicerie et j’achète plein de paquets de gâteaux.
Tout ça pour me faire dégueuler à peine arrivé chez moi. Pourtant, les
troubles de l’alimentation, je trouve que c’est une des choses les plus
morbides qui soient, je déteste cela !

À partir de quand avez-vous décidé de vous soigner ?

J’ai ouvertement reconnu mon addiction il y a six mois. Avant, je


pensais juste être un chaud lapin et j’avais tendance à me répéter que je
pouvais arrêter quand je voulais. C’était faux, évidemment…
C’est mon fils qui m’a fait prendre conscience de ma dépendance. Il est
tombé dans une addiction au cannabis. Je l’ai découvert et je me suis mis
très en colère. Je ne supportais plus ses mensonges, les odeurs de fumette
qu’il niait, ses yeux rouges et absents, je ne comprenais pas qu’il ne se
rende pas compte qu’il se bouffait la santé et qu’il mettait en péril ses
études ! Alors, en bon père, je lui ai fait la morale. Avec des menaces sur
son train de vie, s’il ne changeait pas immédiatement. Il n’était plus
question de lui donner de l’argent de poche tant qu’il le dépensait pour se
droguer ! Mon fils s’en est alors pris à moi, il m’a d’un coup balancé tout ce
qu’il avait sur le cœur depuis des années, je n’oublierai jamais ce qu’il m’a
dit : que s’il y avait un drogué dans la famille, c’était bien moi ! Que je ne
me rendais même pas compte à quel point je m’étais enfermé dans ma quête
effrénée de sexe au point de ne plus m’occuper de lui. Il a alors explosé en
me disant : « Comment peux-tu te permettre de me faire la morale quand,
toi, tu laisses ton ordinateur allumé sur des sites scabreux, quand je
découvre mon père en petite tenue sur des sites de pédés avec des échanges
de mails dignes de films de cul ! Tu ne te rends même pas compte que des
gens dans ton boulot peuvent te voir sur ces sites ! Et je ne te parle même
pas des photos où je te découvre avec plusieurs mecs en orgie dans notre
salon… Papa, je ne suis pas fier de toi ! » Mon propre fils n’était pas fier de
moi ! C’était une claque en pleine gueule !
Jusque-là, comme j’avais mon fils en garde partagée, il avait certes vu
défiler beaucoup de mecs, mais il ne m’avait quasiment jamais fait de
reproches. Il avait toujours été compréhensif. Je croyais même l’avoir plutôt
bien protégé de mes excès, mais j’étais loin du compte… Ce jour-là, il m’a
tout ressorti, tout ce que je croyais qu’il n’avait jamais vu depuis dix
années, comme cette nuit où je l’avais laissé tout seul à l’hôtel à Punta
Cana, alors qu’il était encore petit, pour rejoindre un « plan cul ». Il avait
tout capté ! Et il souffrait depuis dix ans sans rien oser me dire ! Ce jour-là,
il m’a fait prendre conscience que j’avais dépassé les limites. Ma sexualité
avait volé l’attention que je pouvais lui consacrer. Le pire, c’est quand il
m’a dit qu’à cause de cela, il n’arrivait pas à construire sa propre sexualité,
il n’arrivait même pas à savoir s’il était plutôt attiré par les filles ou les
garçons. C’était un coup de poignard. Je me suis senti le plus mauvais des
pères. J’ai appelé un psychanalyste sur-le-champ et je lui ai dit :
« Maintenant, je veux me soigner ! »

Qu’avez-vous fait pour guérir ?

J’ai recommencé une psychanalyse, mais cette fois avec un psy qui
savait ce qu’était l’addiction sexuelle, et j’ai essayé de contrôler mes
pulsions, de les reporter de trente minutes, par exemple, quand ça me prend.
Et le plus souvent, je me focalise sur autre chose pendant ce délai, et la
pulsion finit par passer. J’arrive ainsi à réduire ma consommation, à pouvoir
avoir de courtes périodes d’abstinence de quelques jours, pendant lesquels
je vais mieux. Mais pour l’instant, je suis incapable de tout arrêter. De toute
façon, je ne veux pas renoncer à ma liberté sexuelle. Ma difficulté
aujourd’hui est de me fixer des objectifs raisonnables.

Vous croyez que l’on peut guérir sans sevrage, en gardant une
hypersexualité ?
La fidélité, je peux en rêver, mais je n’en suis pas capable. J’ai des
besoins sexuels plus importants que la norme. Alors j’espère pouvoir avoir
une hypersexualité simple, sans addiction, sans avoir besoin de traîner sur
une appli iPhone alors que je suis déjà en retard, sans culpabilité. Je rêve de
sérénité !

Que signifie la sérénité pour vous ?

Constituer un couple calme avec quelqu’un qui réponde à mes besoins


sexuels et me rassure à la fois. Je n’ai toujours choisi que des gens
compliqués et violents. Il faudrait que cela change, que je puisse avoir une
vie équilibrée avec un compagnon stable.
Sinon, l’autre solution, ce serait de sublimer : transformer le plaisir de
la sexualité en autre chose. Par exemple, retourner sur le terrain, rapporter
des images et des sujets incroyables, ce que je ne fais plus. Depuis un peu
plus de deux ans, on m’a cantonné au fin fond de la rédaction… Je ne fais
plus rien de jouissif… professionnellement. L’addiction a pris toute la
place. Je remets toujours au lendemain mon envie de proposer des sujets.
Pourtant, j’ai plein de projets en tête, certains sont déjà écrits, l’enquête est
pratiquement bouclée… Mais je n’arrive même plus à concrétiser. Je suis en
train de foutre en l’air ma carrière et ma vie.
Il y a bien une troisième solution sur laquelle j’ai compté pendant
longtemps, c’est vieillir. Mais je me suis fait piéger : c’est l’inverse qui se
produit ! Depuis quelques années, j’attire des hommes de plus en plus
jeunes, de plus en plus inaccessibles car vraiment très beaux et parfois
célèbres… Pour l’instant, vieillir ne résout rien.
Alors j’ai bien pensé à une autre voie, faire mon coming-out et faire
mon propre documentaire là-dessus, mais c’est trop confrontant, je n’en ai
pas le courage.

En fait, vous ne vous donnez aucune solution réellement applicable,


si je comprends bien ?

Si, mais il faudrait que je sublime. Que je m’aime avec plus


d’« applications », mais pas les mêmes !
Qu’attendez-vous pour commencer ? Est-ce que vous n’êtes pas
assez malheureux pour vouloir vraiment arrêter ?

Ça, c’est la clé. Mais la question, c’est toujours : c’est quoi le plan B ?

Et pourquoi, là, ne commenceriez-vous pas par effacer toutes ces


applis smartphone justement ?

Je l’ai fait dix fois, mais ça ne sert à rien. Y compris sur des sites
Internet où il y a des sortes de livres d’or : à côté de votre profil, les
hommes que vous avez baisés écrivent ce qu’ils pensent de vous. J’avoue
que les recommandations et commentaires dont je suis l’objet sont plutôt
flatteurs, et je m’en sers souvent pour draguer. Comme lorsque j’ai été élu
le « Monsieur de la semaine » par l’un de ces sites ! Une fois, je me suis
tellement fait horreur que j’ai effacé mon profil et j’ai fait disparaître, du
même coup, toutes les recommandations que l’on avait faites de moi : je me
suis alors fait engueuler par ceux qui avaient pris la peine de laisser des
messages !

Vous avez conscience de vous complaire dans une sorte de


fascination de votre propre addiction ?

Oui, et c’est un gros risque, cette autofascination. À chaque relation


pourtant, on a peur qu’il ne se passe rien. Chaque fois, il y a un truc à
gagner, ne serait-ce que se dire : « Je vais lui laisser un bon souvenir. » Je
sais, c’est pitoyable. J’ai besoin de sentir que l’on me désire, que l’on
m’admire.

Faire un métier d’image et passer régulièrement à la télé n’a pas su


combler votre faille narcissique ?

Au contraire, c’est en soi très addictif. Et chaque fois que j’ai perdu un
job ou que j’ai moins fait d’antenne, j’ai eu l’impression de ne plus exister.
Dès que j’allais mal, je replongeais d’autant plus fort dans l’addiction. Mais
cela ne résolvait rien, évidemment, bien au contraire. En réalité, quoi qu’il
arrive, on n’en a jamais assez.
Qu’est-ce qui vous rendrait heureux aujourd’hui ?

Une relation équilibrée. J’ai tendance à aller vers des garçons trop
jeunes, qui sont trop vite amoureux et dépendants de moi, et je finis
toujours par me lasser. Ils sont en général psychologiquement instables.
Mon compagnon actuel me demande une violence que j’ai du mal à
assumer. Des fois, j’ai l’impression de faire couple à trois avec la violence.
On ne peut pas se parler sans s’engueuler, sans mettre en place une
manipulation, on ne peut pas faire l’amour sans que cela soit brutal.
Je sais que c’est difficile de vivre avec une machine de sexe comme
moi, mais mon mec actuel a une impulsivité carrément effrayante. Je crains
que nous n’allions droit dans le mur. Il est superbe, mais très immature, j’ai
l’impression d’avoir un deuxième enfant à la maison, je n’ai pas envie
d’être son père, on ne baise pas avec son père !
Est-ce qu’au fond cela ne vous arrange pas, ce paternalisme ? Cela
vous permet de faire ce que vous voulez…
Oui, mais je ne l’assume pas totalement. Le bon côté de la chose, c’est
que j’ai fait tout ce que je voulais, en effet, et c’est ce qui me donne bon
espoir : j’ai fait le tour du parcours de l’addict ! Et les pires choses dont je
vous ai parlé, je suis sûr que je ne les referai plus. Les périodes où je vais
bien, où je m’éclate dans mon travail, où mon fils est en pleine forme, cela
va d’ailleurs beaucoup mieux. Si je pouvais repartir en reportage à
l’étranger, je crois que je n’aurais même plus envie de baiser, mais de me
concentrer sur mon travail qui reste une passion…
Sauf si je recroise un GI. Là, je risque de craquer : c’est quand même le
fantasme absolu !
Comprendre
Deux aspects courants de la dépendance sexuelle se retrouvent dans le
témoignage de Stéphane : le traumatisme originaire et la difficulté à guérir.

– Le traumatisme originaire
La grande majorité des dépendants au sexe ont subi un traumatisme
dans leur enfance. Cela peut être un viol, comme pour Stéphane, ou plus
simplement l’attitude déplacée et insistante d’un adulte. La personne
traumatisée se souvient que « quelque chose n’était pas normal » lors de cet
événement ou, pire encore (et cela témoigne du degré très important du
traumatisme subi), la personne ne se souvient pratiquement de rien de ce
qui s’est passé, mais elle sait que c’était grave. Ici le souvenir du viol subi
par Stéphane est très clair, et d’autant plus douloureux qu’il s’est
accompagné d’une côte fêlée, ce qui ajoute de la violence à une première
violence.
Dans sa sexualité adulte, Stéphane retrouve cette violence sous la forme
du sadomasochisme. Il incarne celui qui agresse et qui contrôle la situation.
Même si cela semble être un jeu sexuel, il n’en est pas moins vrai que
Stéphane utilise le SM pour réparer ce qui a été cassé en lui lors de son viol.
Il cherche à renverser le cours des choses : un homme a été violent avec lui,
il doit donc être violent avec un homme. C’est ce que les psychiatres Marc
Valleur et Jean-Claude Matysiak qualifient de « dette inversée1 ».
Inconsciemment, la victime cherche à reprendre le pouvoir sur son
agresseur et à annuler, effacer, son traumatisme originaire à travers ses
pratiques sexuelles, ou bien à ne plus s’identifier à la victime. Cet effort de
reprise de contrôle est vain, mais la victime le répète encore et encore avec
l’idée inconsciente qu’un déclic se produira et que le cycle s’arrêtera. C’est
ainsi que la dépendance se met en place. La sexualité est alors considérée
comme un moyen de se réparer. D’échec en échec, la victime va de plus en
plus loin, en cherchant de plus en plus de sensations.
Pour décider de guérir, il faut un déclencheur. Ici, c’est le fils de
Stéphane qui a joué ce rôle. Il a fait ce qu’en médecine on appelle une
« intervention ». En confrontant son père à sa réalité, il l’a poussé à prendre
conscience de sa maladie et à décider de se soigner.
Toutefois, prendre conscience de son fonctionnement addictif ne suffit
pas à l’arrêter. C’est un peu comme la souffrance : être conscient que l’on
souffre ne fait pas cesser la souffrance, parfois même cela l’accentue. Il est
alors primordial de recourir à une aide thérapeutique pour pouvoir exprimer
sa souffrance avec un professionnel. Il deviendra possible de comprendre
son origine, et de choisir d’en faire autre chose qu’une répétition
destructrice. Malgré tout, et Stéphane le décrit bien, il trouve aussi un
plaisir immédiat dans la sexualité compulsive. C’est pour cela qu’il est si
difficile d’arrêter cette dépendance sexuelle.
Les dépendants au sexe qui ont subi un traumatisme dans leur enfance
ne supportent pas d’éprouver une « émotion négative » (la tristesse, la
colère, l’ennui, la honte, l’angoisse, etc.). Leur psychisme, lorsqu’ils ont été
victimes de violence, n’était pas prêt à subir ce choc, et si l’on pouvait
utiliser une image, on dirait que le système psychique a « disjoncté ». Ils
refusent de ressentir quoi que ce soit, car ce qu’ils ont subi et ce qu’ils ont
alors ressenti était beaucoup trop violent. Par la suite, ces victimes ne
peuvent ressentir les émotions négatives car cela les ramène à leur
traumatisme, et c’est intolérable. Afin d’évacuer cette tension interne
négative, le dépendant sexuel cherche la gratification immédiate : le sexe.
Cela devient un réflexe : je me sens mal, j’ai recours à ma drogue (le sexe).
Pendant l’acte sexuel, et particulièrement s’il est intense ou violent, la
personne ne pense plus à son quotidien, à ses soucis, à ses tensions. Elle
« disjoncte » le temps de l’assouvissement de son besoin.
La question récurrente que se posent les dépendants sexuels en
consultation est : « Pourquoi abandonner mon addiction si c’est pour
souffrir en ressentant des émotions négatives ? » Une partie du travail de
guérison consiste à apprendre à accepter de ressentir ses émotions négatives
sans passer par la case « sexe ».

– Guérir et garder une hypersexualité


L’idée de Stéphane est très fréquente parmi les dépendants qui
cherchent à se soigner. Pourtant il n’est pas possible de guérir si l’on
conserve une sexualité très importante engendrée par la pulsion. La
personne doit conserver une sexualité, mais une sexualité qui prend en
compte le caractère humain du (ou de la) partenaire sexuel(le). Les
dépendants sexuels utilisent trop souvent les partenaires comme des objets
de satisfaction immédiate, sans même parfois se soucier de connaître leur
prénom.
Pour les dépendants, toute la difficulté est de retrouver ce qu’on
pourrait nommer une « santé sexuelle ». Se sentir bien, à l’aise, et en
mesure de choisir sa sexualité. Une des étapes de la guérison est de choisir
son propre « curseur sexuel ». Tout dépendant se pose, à un moment donné
de son parcours de guérison, la question suivante : « Où dois-je mettre mon
curseur sexuel pour conserver une sexualité gratifiante et ne pas tomber
dans l’excès pulsionnel ? » Pour connaître son curseur de santé sexuelle,
chaque dépendant doit être capable de repérer s’il est en crise (à l’aide des
outils de guérison qu’il découvre ou qu’il crée jour après jour), ou bien s’il
choisit vraiment d’avoir un rapport sexuel, et si cela le fait souffrir ou non.
S’il n’y a pas de souffrance, si le rapport sexuel est choisi et dans un cadre
respectueux, alors le curseur est bien placé.

Accompagner
Beaucoup de dépendants sexuels se reconnaîtront à travers l’histoire de
Stéphane. Son intelligence, la conscience de son état et sa difficulté à
abandonner ce comportement de dépendance sont des éléments récurrents
chez la majorité des sex addicts.
Pour sortir de cette situation, Stéphane évoque la sublimation. C’est en
effet l’une des solutions comportementales qu’un thérapeute pourrait lui
proposer, dans un cadre bien établi. La sublimation, en psychanalyse
freudienne, est le fait de s’investir dans une activité créative, valorisée
socialement, qui va prendre la place d’un comportement sexuel jugé
dégradant par le patient. Ici, Stéphane parle de se consacrer de nouveau à sa
carrière, pour transformer sa honte en estime de lui-même.
Aujourd’hui, cet objectif semble encore éloigné. Stéphane devra sans
doute passer par plusieurs étapes, voire par un nouvel électrochoc familial
ou professionnel, pour guérir de façon volontaire.
La thérapie aura deux priorités :
– aider le patient à faire cesser son comportement sexuel hors de
contrôle et le soulager ;
– pointer ses pensées erronées, pour les écarter quand elles annoncent
une crise et aider ainsi le patient à s’en protéger.

Stéphane, au cœur de ses crises, s’enferme dans des « pensées


erronées », c’est-à-dire qu’il nourrit sa dépendance avec de fausses
justifications et de faux prétextes. D’après les auteurs du Sex Addiction
Workbook2, ce problème de pensée provient d’un apprentissage défectueux.
Il peut donc être corrigé par un nouvel apprentissage, consistant à
« désapprendre » les fausses pensées pour développer de nouvelles façons
de penser et d’agir pour son bien.
Voici quelques exemples de « fausses pensées » :
– réfléchir de façon manichéenne : je considère la personne en face de
moi comme un Dieu ou comme un moins que rien, mais jamais de façon
nuancée ;
– se dire « je le mérite bien » (le phénomène de récompense), alors
qu’on ne mérite rien de particulier. Par exemple, James3 a des difficultés
dans son couple et s’autorise des escapades sexuelles, en se disant qu’il le
mérite bien, puisqu’il souffre dans son couple ;
– se justifier : « Je vais au sex-club parce que j’ai besoin de me
détendre » (le besoin de détente justifie le recours au sexe, alors qu’il est
possible de se détendre autrement) ;
– avoir un filtre mental romanesque (Jérôme, dans le chapitre précédent,
tombe amoureux d’une escorte parce qu’il imagine qu’elle a des sentiments
pour lui ; il oublie que c’est une relation tarifée et qu’elle exerce un métier).

Il est important de pouvoir repérer ces fausses pensées lorsqu’elles se


présentent, pour pouvoir les écarter sans céder à la pulsion sexuelle.
Stéphane parle aussi dans son témoignage de « retarder » le passage à
l’acte. Cette attitude fait partie des outils proposés aux patients pour
accueillir l’arrivée d’une crise et pour repousser le moment de l’acte sexuel.
Au fil des semaines, certains addicts arrivent à ne plus céder à la pulsion.
Simple à mettre en œuvre et facile à tenir, pour peu que l’on se fixe des
objectifs de temps raisonnables, cette méthode est également valorisante et
participe à la reconstruction de l’estime du patient. Il suffit de se dire :
« J’entends ma pulsion, mais je n’y répondrai que dans dix minutes. » On
met le chronomètre en marche et au bout de quelques séances, on finit par
passer à autre chose ! On doit alors se récompenser autrement (nourriture,
achat-plaisir, etc.). C’est une première phase avant de (re)trouver d’autres
sources de plaisir que le sexe.
Enfin, lorsque l’on a subi des traumatismes particulièrement violents
comme Stéphane dans son enfance, on peut éventuellement compléter
l’analyse par des thérapies complémentaires telles que l’EMDR (intégration
neuro-émotionnelle par les mouvements oculaires). Maniée par un
thérapeute spécialisé, cette méthode permet de « digérer », sans les faire
disparaître, des événements traumatiques passés et d’apaiser la douleur qui
leur est associée.

1- Marc Valleur et Jean-Claude Matysiak, Les Nouvelles Formes d’addiction, Flammarion, 2004.

2- Tamara Penix Sbraga, William T. O’Donohue, The Sex Addiction Workbook, New Harbinger Publications Inc., 2003.

3- Voir le chapitre « Alia et James : sexe, amour et dépendances ».


Arnaud
la fragilité du codépendant

Arnaud a 49 ans, mais il a l’allure d’un jeune artiste. Mince, sensible,


le regard pétillant de curiosité, il est d’ailleurs photographe en agence de
publicité. Arnaud assume parfaitement son homosexualité, mais il sort
d’une relation destructrice avec un homme dont il a découvert l’addiction
sexuelle. Il a mis longtemps à oser lui en parler tellement il avait peur
qu’une fois démasqué son homme le quitte. Arnaud a connu les doutes, les
paniques, les espoirs et les désillusions du codépendant. Dépendre de
l’addiction de l’autre ? C’est d’abord se mettre en danger, en essayant de
sauver quelqu’un qui n’est pas forcément prêt à guérir.

Arnaud, lorsque vous avez rencontré votre amant, vous doutiez-


vous qu’il était sex addict ?

Pas du tout. Certes, on s’est connus sur un site de rencontre par Internet,
mais je ne connaissais pas bien ce mode de rencontre… J’utilisais Internet
plus souvent pour chatter, en fait. Pour le sexe, j’allais plutôt dans des
endroits plus directs, comme les boîtes ou carrément les sex-clubs.
Bref, avec Thierry, cela s’est fait très rapidement, on s’est donné
rendez-vous un soir chez lui. On avait tous les deux envie d’un « plan cul »,
et c’était parfait. On a bien baisé… Après, on a quand même discuté, et je
l’ai trouvé sympa. Thierry est infirmier, il a dix ans de moins que moi, mais
ça ne se voit pas beaucoup. On s’est découvert beaucoup de goûts communs
et surtout une très forte attirance sexuelle. Quand je suis parti de chez lui,
mon sixième sens me disait « attention danger » sans que je puisse
l’expliquer ! Quelques instants après, il m’a envoyé un SMS qui disait à
quel point il avait été ravi de ce moment passé avec moi. Le message était
un peu long et intime, étonnant pour ce genre de rencontre. Et surtout il
était très bien tourné. Trop, peut-être, pour être unique.

Ce « sixième sens », l’aviez-vous acquis lors d’une précédente


histoire d’amour avec un sex addict ?

Non, je n’avais jamais rencontré de sex addict avant lui. Mais j’avais
souffert d’être trompé, et surtout j’avais été blessé par tous les mensonges
qui vont avec. Cela m’a rendu hyper vigilant. À 19 ans déjà, je vivais avec
un homme plus âgé que moi, qui me trompait copieusement. Il était rentier,
alors il avait beaucoup de temps libre, notamment pour sortir le soir, tandis
que moi, j’étais technicien qualité photo, ce qui m’obligeait à me lever tous
les jours à 4 heures du matin pour aller bosser. Parfois je le croisais le matin
dans l’escalier de notre immeuble mais lui, il rentrait de boîte. Je ne savais
jamais très bien ce qu’il faisait de ses nuits. C’était un coureur.

Quelle différence faites-vous entre vivre avec un « coureur » et


vivre avec un sex addict ?

Avec un sex addict, le mensonge est une seconde nature, un mode de


vie. L’addiction sexuelle est dissimulée sous une couche d’indices
parfaitement contraires, pour laisser croire qu’on est le plus parfait des
hommes. Un addict nie complètement son problème, il l’enterre sous des
tonnes de « paraître », alors que le coureur est plutôt fier de ses
performances. Lorsqu’on le confond, il avoue assez facilement et se justifie.
Pour mon premier compagnon, baiser ailleurs n’était pas un souci. Je devais
accepter son besoin de liberté. C’était à prendre ou à laisser. J’ai dû avaler
des couleuvres… Neuf années à ce rythme ont aiguisé ma capacité à déceler
les mensonges, voire à les anticiper. Désormais, lorsque je sens que l’on me
cache quelque chose, je cherche. Et je trouve.

Pourquoi aviez-vous accepté cette première relation déséquilibrée ?

D’abord, ça n’avait pas commencé aussi mal. J’avais un boulot avec des
horaires normaux, nous étions amoureux et la vie était douce. J’ai grandi
dans le Gard avec des parents d’origine paysanne, donc je ne viens ni d’un
milieu intellectuel ni d’un milieu urbain. Avec Antoine, j’ai découvert la vie
culturelle de Toulouse, on sortait deux à trois fois par semaine ensemble, on
adorait danser. Nous formions même un couple plutôt fusionnel. Les choses
ont commencé à changer à cause de mon nouveau job. Ensuite, la douleur et
le sentiment de trahison sont devenus insupportables. J’ai décidé de prendre
un amant moi aussi, sûrement par réaction. Cet amant, Guy, a été très
important dans ma vie : il m’a incité à la méditation, aux massages. Il m’a
ouvert des portes intellectuelles, spirituelles. J’ai fini par ouvrir mes ailes…
et je me suis barré à Paris.
La belle vie a commencé. Je me suis éclaté. La vie nocturne gay était
très animée. Il y avait le Gay Tea Time au Palace les dimanches après-midi.
Je n’en ratais jamais un. J’adorais danser ! À cette époque, je n’avais pas de
copain stable, mais environ trois à quatre « coups » par mois, des gars que
je voyais une ou deux fois, mais cela n’allait jamais très loin. Après neuf
ans de vie commune, j’étais célibataire pour la première fois. Je vivais enfin
pour moi. Je profitais de Paris à fond, je courais les expos, les concerts,
j’allais au théâtre. Cela a duré cinq ans et c’était super.

Qu’est-ce qui s’est passé ensuite ?

J’ai rencontré un garçon plus jeune que moi, avec lequel j’ai vécu
quatre années. C’était une très chouette période. Il m’a fait rentrer dans
l’agence de publicité où il travaillait comme commercial. Et cela m’a donné
l’occasion de pouvoir enfin exercer le métier pour lequel je suis fait, celui
de photographe.
Ensuite, beaucoup de relations au coup par coup, des errances, de
nouveau quelques expériences de vie commune. Mais je ne recherchais pas
vraiment une relation stable, au contraire. J’aimais voyager seul, loin,
j’avais besoin de cet espace de liberté. Et puis il y a eu Thierry…

Vous vous êtes donc revus ?

Après notre première soirée chez lui, on s’est revus et c’était toujours
aussi bien, à tous les niveaux. Un jour, on s’est offert un déjeuner en
amoureux, à Bastille. Juste après, il est reparti, prétextant une visite
familiale. En rentrant chez moi, j’étais désœuvré, et je suis allé mettre de
l’ordre dans mon ordi. J’allais effacer mon profil de Gay Roméo, le site sur
lequel on s’était rencontrés, Thierry et moi, et là, surprise : au lieu d’être
avec sa mère, mon nouvel amoureux était en train de draguer sur « notre »
site. Ce n’était pas bon signe… Je lui ai envoyé un message : « Alors, on
chasse ? » Il m’a immédiatement répondu : « Non, non, je ne faisais que
passer. » J’ai trouvé ça étrange. Quelques jours plus tard, je lui ai demandé
s’il allait encore sur des sites de rencontre et il s’est offusqué, du genre :
« Pour qui me prends-tu ? » C’était tellement outré que ça m’a mis la puce à
l’oreille…

Vous avez commencé à le surveiller ?

Bien sûr. Je me suis créé un nouveau profil avec un pseudo, une fausse
photo et un faux métier et j’ai commencé à le surveiller, en le mettant dans
mes « favoris ». Son nom apparaissait en vert, en haut de ma liste, dès qu’il
se connectait. C’est comme ça que j’ai découvert qu’il était très souvent en
ligne. Je le voyais à chaque fois que je me connectais. Je me disais qu’il
devait être en train de chasser. J’avais une boule au ventre. C’était vraiment
stressant.
Un jour, je lui ai dit que je m’inquiétais de savoir s’il pouvait se passer
des sites de rencontre. Il s’est mis à rire, et pour me rassurer, il a effacé son
profil devant moi.

Avez-vous été rassuré ?

Non, je sentais bien qu’il continuait à me mentir. Il y avait quelque


chose dans sa voix, dans l’expression de son visage, dans son regard qui me
fuyait, ne serait-ce qu’une fraction de seconde, qui le trahissait. Ça me
pinçait le cœur. On s’écrivait beaucoup de mails à ce moment-là, je lui
disais mes peurs. Je craignais de m’attacher à lui, parce que je me sentais en
insécurité. Il y avait quelque chose de destructeur chez lui. J’avais peur de
cette partie sombre de son caractère et en même temps je ne voulais surtout
pas le perdre. J’avais le sentiment d’avoir trouvé le compagnon idéal, qui
avait toujours envie de faire l’amour, c’était très valorisant pour moi, je me
sentais vraiment désiré, et donc aimé !
Alors je me suis remis à fouiner et j’ai fini par découvrir qu’il s’était
recréé un profil avec un nouveau pseudo et une photo bidonnée. Entre-
temps, il s’était inventé une bisexualité. Je ne sais pas pourquoi. Est-ce qu’il
courait réellement aussi après les filles ou est-ce que c’était pour brouiller
les pistes ? Je ne savais plus très bien quoi penser. J’ai longtemps hésité, et
j’ai fini par entrer en contact avec lui, avec mon propre profil masqué. Je lui
ai demandé de m’envoyer une photo de lui. Quand je l’ai reçue, il n’y avait
aucun doute ! Mon homme était en train de draguer un inconnu. Et moi,
j’étais l’objet de son désir, tout en étant le cocu !

Vous étiez jaloux ?

Non, ce n’était pas la question, mais je ne supportais pas les non-dits.


J’aurais préféré qu’il l’assume et me le dise clairement. Mais je détectais de
la souffrance, et cette souffrance m’était intolérable.

Tout de même, en jouant les fausses proies, vous vous infligiez vous-
même beaucoup de souffrance ?

C’était affreux. Chacune de ses propositions érotiques, croyant que


j’étais un autre, était comme un coup de poignard dans mon ventre. Je suis
allé jusqu’à lui proposer un rendez-vous furtif, juste pour voir jusqu’où il
était prêt à aller. Il a répondu positivement. Mais je ne m’y suis jamais
rendu. Je ne me sentais pas de le confondre à ce moment-là…

Pourquoi avoir gardé cela pour vous ?

Je ne pouvais pas lui dire que j’avais découvert qu’il me mentait, j’avais
trop peur de le perdre, qu’il soit furieux, qu’il veuille continuer à faire ce
qu’il voulait et qu’il me dise de dégager. Alors, j’ai tout gardé pour moi. Je
ne dormais plus, j’étais stressé, inquiet, toujours de mauvaise humeur,
tandis que lui restait joyeux, toujours tendre et attentif avec moi.
Il y avait deux personnes en lui : celui avec qui je faisais l’amour et
avec qui je me baladais des après-midi entières, la main dans la main, et
puis une sorte d’alien qui ne pensait qu’à se connecter à des sites de
rencontre pour chasser. Celui qui me disait « je n’aime que toi », et celui qui
me proposait un plan sexe en pensant que j’étais un autre. C’est horrible
d’avoir quelqu’un en face de soi qu’on aime, qui vous aime, et qui vous
ment. Il passait son temps à mentir parce qu’il avait honte. Et résultat, sans
même le savoir, il m’avait transformé en espion, en mouchard. Je le vivais
très mal.

Est-ce que cette perte de confiance en vous-même vous rendait


encore plus dépendant de son amour, de son attention ?

Oui. Mais je n’avais pas le recul pour l’analyser. À cette époque, j’ai
fait un rêve, j’étais au bord d’une rivière et je le regardais se noyer sans rien
faire, juste en contrebas. J’étais pétrifié, alors que j’aurais pu tendre la main
pour le sortir de l’eau. Mais je ne pouvais pas. C’était comme si nous étions
dans deux univers séparés… Je me suis dit qu’il fallait que je fasse quelque
chose, sans savoir quoi.

En avez-vous parlé à quelqu’un, autour de vous, à ce moment-là ?

J’en ai parlé à un ami psychanalyste. Il a tout de suite soupçonné


Thierry d’être dépendant sexuel et m’a expliqué en quoi ça consistait. Et
surtout, il m’a recommandé d’aller voir l’une de ses consœurs. J’avais un
gros a priori, mais j’ai fini par y aller une à deux fois par mois. Elle m’a
beaucoup aidé en me répétant que le plus important, c’était d’abord de
m’occuper de moi !

Avez-vous suivi son conseil ?

Oui, et j’ai fini par parler à Thierry. J’avais accumulé beaucoup trop de
frustrations et de questions sans réponses. Un soir où il me répétait encore
qu’il n’avait plus de profil Internet, il m’a soudain dit qu’il avait pris
conscience qu’il avait un problème car, de temps en temps, il « s’approchait
de l’ordinateur et caressait le clavier »… sans aller plus loin. Le pire ? Il
semblait réellement convaincu par ce tissu de mensonges. Dès le
lendemain, je me suis reconnecté et j’ai bien vu qu’il était en ligne. Je lui ai
envoyé un SMS en exigeant de le voir et j’ai débarqué chez lui à minuit. Je
lui ai tout balancé : que je savais tout, que je le surveillais depuis des
semaines, que j’avais discuté avec lui sous une fausse identité et qu’il
m’avait même donné rendez-vous. J’étais à bout. Toute cette histoire était
en train de me tuer.
Comment a-t-il réagi ?

Il ne s’est pas mis en colère. Je le sentais anéanti. Je lui ai dit que je


voulais l’aider, mais que la décision de guérir devait venir de lui. Il m’a
remercié, en me disant que j’étais le seul à lui parler comme ça, le seul à le
connaître vraiment. Il en avait besoin, il voyait cela comme un acte
d’amour.
Cette nuit-là, il a reconnu qu’il était accro au sexe, qu’il en souffrait
depuis plusieurs années et qu’il voulait s’en sortir. Je lui ai conseillé d’aller
voir quelqu’un. Ensuite, il m’a proposé de mettre en place un système entre
nous, une sorte de rapport hebdomadaire où il me dirait ce qu’il avait fait.
Mais moi, je ne me sentais pas capable de tenir le rôle d’un flic ou de son
thérapeute. Je ne voulais pas vivre ça avec lui. Mon amour aurait dû lui
suffire. Mais ça n’a pas été le cas, son addiction était plus forte.

A-t-il consulté de son côté ?

Il a vu une psy à cette époque pendant quelques séances et ça lui a fait


du bien. Progressivement, la vie est devenue plus simple. Tout allait mieux.
On a passé des vacances géniales. De retour à Paris, on a recommencé à
se voir souvent, on adorait se promener ensemble dans la ville pour se
photographier l’un l’autre. Et puis, de nouveau, j’ai vu comme des
clignotants rouges qui s’allumaient autour de sa tête quand il me parlait
avec son visage d’ange. Il avait replongé, c’était sûr… et moi avec.

Comment expliquez-vous cette codépendance : pourquoi le suivre


quand il replongeait ? Avez-vous une âme de sauveur ?

Je me sentais trahi et, en même temps, je voulais l’aider. Je ne me suis


jamais senti l’âme d’un sauveteur. C’était la première fois que je voulais
sauver quelqu’un. Ma psy m’a pourtant posé la même question que vous, à
plusieurs reprises, et je n’ai jamais su y répondre.
Avec Thierry, je sentais qu’il y avait malgré tout un champ de possibles
magnifiques. Je grandissais avec lui, et lui avec moi. Notre relation était
belle. Notre amour, notre complicité, les épreuves traversées… Nous
échangions énormément, nous nous comprenions, nous adorions tous les
deux les voyages, mais aussi la vie à la campagne et les soirées au coin du
feu. Nous partagions les mêmes opinions politiques et les mêmes idéaux
altruistes. En tant qu’infirmier, c’était d’ailleurs plus qu’un idéal, c’était une
réalité dans sa vie, il se mettait tous les jours au service des autres. Et puis,
sexuellement, c’était une osmose parfaite. J’étais accro à sa peau comme je
ne l’avais jamais été de personne. Vous savez, chez les homosexuels, on fait
souvent la différence actifs/passifs. Moi j’avais presque toujours été actif.
Mais avec Thierry, c’était tellement bien que j’ai voulu lui offrir la même
chose. C’était la première fois que j’éprouvais un véritable plaisir à être
« pris ». Nous avions trouvé un équilibre à 50/50 et c’était bon. Il était
d’ailleurs fier de m’avoir fait découvrir ça. Tout allait bien… en dehors de
son addiction. Si elle n’avait pas existé, nous aurions pu être très heureux.
Alors je m’accrochais à l’idée que si je pouvais l’aider, nous serions
peut-être enfin apaisés l’un et l’autre. La seule chose que je pouvais faire
c’était l’aimer, être là, le prendre dans mes bras…

Quel a été le point de non-retour ?

Vers novembre, quand j’ai ressenti qu’il replongeait encore, un soir,


seul chez moi, j’ai fermé la porte de mon appartement et je me suis mis
devant mon ordinateur. Là, j’ai essayé de pirater la boîte mail de Thierry. Je
le connaissais tellement bien que j’ai vite deviné son mot de passe, et j’ai pu
me connecter à distance… J’avais des scrupules à m’immiscer dans son
espace privé, alors je ne suis allé voir que les mails qui émanaient de sites
de rencontre. Et là, j’ai eu vraiment très mal. Il y avait les écrits bien sûr,
mais il y avait pire : les photos. Des photos de Thierry sous toutes les
coutures. Et puis des photos d’autres gars, sans doute ses partenaires, dans
le même acabit. Vous savez, je suis très visuel, alors l’image, ça a beaucoup
de poids pour moi. Le voir comme ça, c’était insoutenable. Je suffoquais.
Mais le cauchemar n’était pas fini. J’ai vu qu’il allait sur un site très spécial,
un site de « bareback » : c’est le genre de site où vont les adultes
consentants pour avoir volontairement des rapports non protégés, que les
partenaires soient séropositifs ou non. Chacun indique son statut
sérologique ou met un point d’interrogation et pour entrer dans le site, vous
devez cocher la phrase suivante : « Je suis barebacker, et je comprends à
quoi je m’expose. »
C’est la prise de risque maximum… Pour moi, c’est suicidaire,
irresponsable et inhumain. Venant en plus d’un infirmier… Là, je me suis
dit, il est complètement taré. Il a replongé, mais encore bien plus bas ! Je ne
peux plus le suivre.

Vous avez donc rompu avec lui ?

Oui, je l’ai appelé pour lui dire que je voulais le voir et j’ai débarqué de
nouveau chez lui, en pleine nuit. Je lui ai tout balancé à la gueule, toute ma
souffrance. Je lui ai dit qu’il était dégueulasse, qu’il était allé sur le site le
plus sordide qui existe, et je lui ai lancé : « Maintenant c’est fini. » La porte
s’est refermée sur moi et je n’ai pas voulu lui laisser d’autre chance. J’ai
voulu casser le cercle vicieux. Définitivement.

Et comment l’a-t-il pris ?

Il m’a dit merci ! Merci de le mettre face à sa réalité. Merci de lui parler
comme cela. On a beaucoup pleuré… Je pleure encore parfois… Mais
j’avais donné tout ce que je pouvais, j’avais combattu pendant des mois
avec toute la force de mon amour. J’étais vidé.

Vous a-t-il dit pourquoi il était allé sur ce site ?

Il disait qu’il n’était pas un vrai barebacker, que c’était juste du


fantasme, pour se rassurer sur le fait de pouvoir séduire dans toutes les
circonstances. Mais je ne l’ai pas cru. On ne va pas sur ces sites par
hasard… J’ai vécu cela comme un échec, autant pour lui que pour moi, car
je savais qu’il m’aimait. Mais le démon avait gagné. Je n’avais pas pu le
sauver.

Votre compagnon était-il séropositif ?

Oui.

Et vous aussi ?

Oui. Je ne vous l’ai pas dit ? Je vis avec depuis tellement longtemps,
cela fait partie de moi à présent.
Est-ce que vous voulez en parler ?

Eh bien, en janvier 1995, j’ai rencontré un garçon qui ne m’a pas dit
tout de suite qu’il était séropositif. On est restés ensemble quelques mois. Et
puis, en août, comme tous les six mois à l’époque, j’ai fait une prise de
sang. Mais cette fois-là, c’était « positif ». Une employée me l’a annoncé
comme une banalité. Brutalement. Sans âme. Aucun médecin ne m’a parlé.
J’ai repris mon vélo pour rentrer chez moi, et durant tout le chemin je n’ai
cessé de pleurer. Un torrent de larmes, je ne voyais même plus la route…
Quand je suis arrivé dans mon appartement, j’ai encore pleuré des heures,
recroquevillé tout seul, par terre. J’étais convaincu de ne pas avoir plus de
six mois à vivre. À l’époque, beaucoup de gens autour de moi étaient partis
si rapidement… Pour moi, j’allais crever. D’ailleurs, j’ai arrêté mon travail,
je suis parti faire des voyages et j’ai dépensé tout l’argent qu’il me restait.

En avez-vous parlé à votre partenaire de l’époque ?

Non, je l’ai quitté sans rien lui dire, je ne voulais pas le culpabiliser, et
j’ai tout pris sur moi… J’ai sans doute eu tort… C’est sûr que si j’avais su
qu’il était séropositif au départ, nous aurions probablement pris des
précautions supplémentaires.

Vos rapports n’étaient pas protégés ?

Si, ils l’ont toujours été, avec tous les hommes de ma vie. Quand on est
homosexuel, on fait très attention à ces choses-là. Mais si j’avais su qu’il
était séropositif, j’aurais fait encore plus attention. On n’aurait pas eu de
rapport sexuel juste après s’être lavé les dents par exemple, parce que les
gencives peuvent saigner. Il faut faire très attention au sang.

Votre vie a-t-elle changé ensuite ?

Petit à petit, je me suis aperçu que j’allais plutôt bien, même si j’étais
séropositif. J’ai rencontré un copain à ce moment-là, lui aussi séropositif, il
venait de commencer un traitement à l’AZT. Nous nous sommes beaucoup
réconfortés. Moi je n’ai jamais pris de traitement jusque-là. Je suis ce que
l’on appelle « un survivant de longue date ». J’étais déjà végétarien et non
fumeur depuis 1988. À l’annonce de ma séropositivité, j’ai arrêté l’alcool,
et j’ai redoublé la méditation et le sport. Peut-être ma source de virus est-
elle plus « gentille » aussi ? Je nous considère, mon virus et moi, comme
deux colocataires, nous habitons ensemble. Ça se passait très bien jusqu’à
aujourd’hui.

Jusqu’à aujourd’hui ?

Je commence une trithérapie demain. Ce n’est probablement pas un


hasard si je témoigne aujourd’hui pour votre livre.

Pensez-vous que vivre avec un sex addict a mis votre santé en


danger ?

Forcément, avec tout ce que j’ai encaissé depuis un an, cela n’a pas dû
arranger les choses. Avec Thierry, nous avons rompu à la fin de l’année
dernière. Et depuis le mois de janvier, ma charge virale ne cesse
d’augmenter. Elle se démultiplie de manière exponentielle… Ma psy
m’avait dit à quel point je devais me protéger. Elle m’avait mis en garde
contre les rechutes possibles de mon partenaire. À un moment donné, il a
fallu dire « moi d’abord » et protéger ma santé, oui.
Mais j’ai bon espoir, la charge virale deviendra indétectable avec la
trithé… C’est juste que j’ai un très mauvais rapport aux médicaments, ça
me fait peur, j’ai toujours tout fait pour éviter d’en prendre. Ma psy me dit
de considérer cela comme des lunettes qu’il faudra dorénavant porter. Rien
de plus. D’ailleurs, Thierry aussi prenait un traitement. Il l’avait
complètement intégré à son quotidien, et il le vivait très bien…

Aujourd’hui, malgré le choc et l’anxiété de cette thérapie, vous


semblez aller mieux. Est-ce que vous avez eu l’impression de vous être
renié durant toute cette relation ?

Vivre avec un addict, ce n’est pas vivre. On finit par douter de tout, on
en vient à déformer la réalité. On ne sait plus où est le vrai ou le faux. J’en
suis même arrivé à me dire que la codépendance est encore pire que la
dépendance. On n’a même pas la consolation de s’offrir des plans cul !
Comme j’ai beaucoup d’imagination, j’en rajoutais et je n’en sortais jamais.
J’étais enfermé dans ma codépendance.

Avec le recul, savez-vous pourquoi vous avez accepté cette


codépendance ?

Je voulais sauver Thierry, et je sentais qu’il était en demande. Je l’ai fait


parce que je savais qu’il m’aimait. Je ne suis pas masochiste. Je n’ai jamais
eu de rapport de domination ou de soumission avec qui que ce soit.
Je voulais le sauver, c’est vrai que je dis souvent ça… Vous savez, je
crois maintenant comprendre qui j’ai essayé de sauver sans succès
auparavant… C’est Guy, mon amant, celui que j’avais à l’âge de 27 ans
quand je vivais encore avec mon premier compagnon. Je l’ai revu quelques
années plus tard. Il avait le sida. Nous nous sommes serrés très longuement
dans les bras l’un de l’autre. Je n’ai rien pu faire pour le sauver, j’ai essayé
mais qu’est-ce que je pouvais bien faire ?… Guy est mort en 1994.

Aujourd’hui, quel serait votre conseil aux codépendants ?

La chose la plus importante, c’est d’aider l’autre à sortir du déni. Quand


on se dit qu’il n’y a pas de problème, on ne peut pas chercher de solution, et
encore moins en trouver. Alors qu’une fois qu’on a reconnu son addiction,
le travail est lancé. Avec, au bout, l’espoir d’en réchapper.

Dans le cas de votre partenaire, sortir du déni n’a pourtant pas


suffi…

Peut-être que ça finira par lui servir ! Peut-être que je n’ai pas planté
cette graine dans le désert ! La vie continue. Il faut se donner de la « peine »
pour avancer, mais surtout de la « joie » de vivre…
Je suis un ancien fumeur, et c’est après un body scan, en méditation,
que j’ai pris la décision d’arrêter. J’ai eu un déclic dans le corps, et puis
aussi on m’a aidé. Peut-être que Thierry pourra un jour se faire aider, après
un autre déclic. En définitive, peut-être que j’aurai, quand même, contribué
à le sauver.
Comprendre
Le témoignage d’Arnaud met à jour le phénomène de la codépendance,
ainsi que celui de la prise de risques.
On parle peu des conjoints des dépendants. Pourtant, être codépendant,
c’est être le copilote d’une voiture que le pilote ne maîtrise plus.
Lorsque les sex addicts sont en couple, on retrouve très fréquemment
chez leur conjoint une dépendance affective. Ce terme a été développé par
Robin Norwood dans son ouvrage Ces femmes qui aiment trop1, où l’auteur
compare « aimer trop » à une consommation abusive d’alcool ou de
psychotropes. Le cas d’Arnaud est très éclairant : il est dépendant
affectivement de Thierry, lui-même sex addict. Arnaud a l’illusion de
pouvoir sauver Thierry, et il déploie toutes les ruses du codépendant afin
d’obtenir des informations sur les besoins sexuels de son partenaire.
La découverte du comportement sexuel du partenaire, jusque-là caché,
est décrite par Barbara Steffens comme un « traumatisme aux effets à long
terme2. »
En effet, la codépendance est une source importante de souffrance
psychique : au départ, la personne ressent un malaise, puis émet des doutes
et finit par découvrir la réalité. C’est un véritable choc émotionnel, parfois
destructeur du couple, ou, plus rarement, moteur de nouvelles orientations,
comme dans le témoignage suivant, celui d’Alia et James.
La souffrance psychique éprouvée par le sujet entame considérablement
son estime personnelle, elle le fait douter du bien-fondé de ses remarques
face à un partenaire qui s’évertue à nier la réalité. Par peur de perdre la
personne qu’ils aiment, les codépendants n’osent pas toujours confondre
leur partenaire. Ils souffrent en silence et ils éprouvent de la culpabilité, en
pensant qu’ils sont la cause de la maladie de leur conjoint.
Ce sont des personnes en général détruites, écrasées, déprimées et
bloquées dans une situation douloureuse qui viennent consulter un
thérapeute. Elles ont toujours un choix difficile à faire : quitter leur
partenaire et se reconstruire, comme Arnaud, ou bien rester et accepter la
maladie du conjoint, en espérant qu’il sorte du déni pour entamer une prise
en charge.
Les codépendants doivent impérativement savoir que l’addiction
sexuelle du conjoint ne trouve pas son origine dans l’histoire de leur
couple : elle est antérieure au couple, car elle existe en général depuis
l’adolescence ou le jeune âge adulte. La dépendance de la personne n’a rien
à voir avec l’amour qu’elle porte à son conjoint.
Les manifestations de la codépendance peuvent être :
– une jalousie maladive, qui ne fait pas partie du caractère de la
personne en temps normal ;
– la pulsion d’aller chercher des informations cachées (comme Arnaud
qui crée un faux pseudo pour savoir jusqu’où ira Thierry) ;
– une perte de confiance en soi et envers le partenaire ;
– le désir de le sauver.
Les dangers de la codépendance sont clairs :
– la perte de l’estime de soi ;
– un sentiment d’impuissance ;
– la certitude de ne pas être désirable ;
– la souffrance qui mène à la dépression ;
– parfois des symptômes physiques qui marquent l’épuisement et la
négation de soi ;
– l’angoisse, après une crise, « que ça recommence » ;
– la contraction d’une maladie sexuellement transmissible par le biais
du sex addict.

La prise de risques est un thème majeur chez les sex addicts pratiquant
le « sexe réel » (en comparaison avec le « sexe virtuel »). La multiplication
des partenaires accroît proportionnellement la probabilité d’être exposé à
une maladie.
Comme le sex addict cherche à obtenir « toujours plus » de sensations,
cela peut passer par la pratique du sexe sans préservatif, appelé
« bareback » (terme équestre signifiant « monter un cheval à cru »). Cette
pratique peut être comparée au jeu de la roulette russe, et le flirt avec la
maladie peut parfois devenir une source supplémentaire d’excitation et
d’addiction (l’addiction au danger !). Face à la recrudescence actuelle
d’infections sexuellement transmissibles comme la syphilis, les hépatites ou
le VIH, la personne codépendante doit se protéger dès qu’elle connaît la
situation de son partenaire. Malheureusement, il est souvent trop tard : c’est
lorsque le codépendant découvre qu’il a contracté une maladie que le
comportement du partenaire est mis en lumière.

Accompagner
Beaucoup de personnes se retrouveront dans la sensibilité et la fragilité
d’Arnaud, ainsi que dans son désir d’aider la personne qu’il aime. Ce sont
des éléments récurrents chez les codépendants.
Les partenaires codépendants, dès qu’ils ont conscience de leur
situation, doivent se préserver. L’énergie qu’ils dépensent à fouiller dans les
affaires du sex addict doit plutôt être utilisée pour se protéger ou pour
exprimer ce qu’ils ont découvert, même si leur partenaire est dans le déni.
Ils doivent pouvoir décrire leurs émotions et le choc qu’ils ont reçu en
découvrant le comportement sexuel inimaginable de leur partenaire, qui
plus est, nié par lui.
Lorsque les personnes codépendantes commencent une prise en charge
thérapeutique, elles sont souvent dans un état de confusion et n’arrivent
plus à distinguer le vrai du faux. Pour sortir de la codépendance, il faut du
temps, et aussi une aide extérieure afin d’y voir plus clair. La priorité ? Se
reconnecter à soi-même.
À l’aide du journal de bord du codépendant, qui est une sorte de carnet
intime, la personne pourra s’exprimer librement sans crainte d’être remise
en question ou d’être lue. Elle y décrira ses progrès comportementaux vis-à-
vis du dépendant, notamment, et y répertoriera ses réactions : « Il m’a
menti, mais cette fois-ci je lui ai dit que je le savais » ; ses émotions : « Je
n’ai pas ressenti cette boule d’angoisse que je ressens d’habitude » ; les
paroles utilisées : « Je lui ai dit que c’était son problème, pas le mien. »
Ensuite, il est important que la personne puisse se trouver dans des
conditions favorables à une autonomie de pensée et de ressenti en ayant un
lieu à soi, ou en faisant un séjour chez des amis, par exemple. Ainsi, son
attention sera principalement accordée aux sensations (je suis à l’aise sans
lui/je ne suis pas à l’aise sans lui, je me sens bien/je me sens mal, j’ai
l’impression de ne rien valoir/j’ai l’impression de valoir quelque chose,
etc.) qui ont été ignorées pendant la période de codépendance et qui
traduisent un attachement au partenaire beaucoup trop fort pour être sain.
Grâce à ce journal de bord et à cette prise de recul, la personne
codépendante commencera alors à pouvoir assumer ses besoins affectifs
propres. En y répondant de façon consciente et mesurée, elle marquera un
tournant dans sa guérison et finira par redevenir qui elle était avant la
codépendance.

1- Robin Norwood, Ces femmes qui aiment trop, J’ai Lu, 2003.

2- Barbara Steffens, Your Sexually Addicted Spouse : How Partners Can Cope and Heal, New Horizon Press Publishers, 2009.
Alia et James
sexe, amour et dépendances

Alia (30 ans) et James (40 ans) sont un couple hors du commun.
L’escort girl et son client sont tombés amoureux, sans pour autant arriver à
renoncer à leurs dépendances respectives : lui aux escort girls, elle à ses
clients ! Un couple pris dans la toile de ses addictions, mais qui tient coûte
que coûte à s’en libérer pour pouvoir durer… Un parcours périlleux pour
James après vingt années de déni et de pratiques installées. Une libération
en apparence plus aisée pour Alia, qui a découvert que derrière sa
dépendance sexuelle se cache une dépendance affective. Tous deux osent
affronter aujourd’hui les démons de leur enfance pour s’en sortir ensemble.
Dans ce témoignage, ils ont décidé de garder les pseudonymes sous
lesquels ils se sont rencontrés, comme pour « graver dans le marbre cette
partie de leur passé » et tirer une dernière révérence à la façon dont ils se
sont rencontrés. Un duo détonant et attachant…

James, comment vous êtes-vous rendu compte que vous étiez


dépendant sexuel ?

James. — En mai 2011, au moment de l’affaire DSK. Tous les


mensonges et les non-dits ont explosé dans mon couple à ce moment-là.
Depuis l’âge de 21 ans, je « consommais » des escort girls sans me douter
de ma dépendance. Mais je n’ai pris conscience de mon addiction qu’au fur
et à mesure que l’affaire DSK s’étalait dans tous les médias. J’avais
impression que c’était de moi que l’on parlait quand on évoquait son goût
prononcé et irrépressible pour les femmes. Soudain, ça devenait aussi mon
procès. D’un côté, cela m’a fait du bien, je me suis soudain senti autorisé à
aborder le sujet avec des amis, toujours de manière indirecte, bien sûr, mais
j’en parlais. J’étais certain qu’aucun d’entre eux ne pouvait se douter que
j’étais concerné personnellement par cette affaire. De l’autre côté, cela m’a
blessé de voir combien cette maladie était niée en France, et à quel point
tout le monde préférait croire à la thèse du complot. Car viol ou pas viol,
DSK avait bien consommé une escorte dans la nuit, et avait eu quelques
heures plus tard une relation avec une femme de chambre. Ça ressemblait
évidemment à de la consommation sexuelle compulsive. Moi aussi, je suis
comme ça. Aujourd’hui, je peux dire que sans l’amour et sans la
détermination d’Alia, je serais encore dans les pires excès. C’est grâce à
elle qu’on a pu s’en sortir.

Vous dites qu’aucun de vos amis ne s’en doutait, pourquoi ?

James. — Pour tout le monde, Alia et moi formons un couple parfait.


Ma compagne est très belle, c’est une brillante commerciale. Et moi, un
gentil cadre en communication, toujours attentionné et prêt à rigoler.
Personne n’a jamais su comment nous nous étions réellement rencontrés. À
part notre psy, et encore, c’est très récent !

Justement, comment s’est passée votre première rencontre ?

James. — C’était à Paris, en juillet 2005, à la station de métro


Charenton. J’avais donné rendez-vous à une escorte de 23 ans rencontrée
sur Internet. Avant de nous voir, nous avions d’abord échangé une
quinzaine de mails : j’avais toujours besoin de savoir si la fille
correspondait bien à mes fantasmes. Car si je recherchais avant tout des
fellations (à l’époque, j’étais encore marié et ma femme n’avait jamais
voulu m’en accorder), j’avais aussi besoin que la fille soit intelligente, qu’il
y ait de la séduction. Je pouvais sécher des jours entiers de boulot pour
préparer un seul rendez-vous. J’avais choisi ce prénom british pour me
donner un côté « smart gentleman » et, associé à une facilité pour écrire et
un goût pour les intrigues romanesques, cela me rendait très convaincant.
Mais quand j’ai vu Alia la première fois, j’ai d’abord été très surpris :
elle n’avait pas du tout le profil de l’emploi ! Elle portait un simple jean et
des mocassins : un look d’étudiante plutôt que d’escorte. Pas commun, pour
une pute ! En plus, Alia a un visage d’ange, avec un teint très clair, très…
pur. Et aussi de longs cheveux bruns et de grands yeux bleus. On aurait dit
une très jeune femme, à peine sortie de l’adolescence. Physiquement, c’était
la femme dont j’avais toujours rêvé ! Une sorte d’Isabelle Adjani quand elle
avait 20 ans. Quand elle a décliné son nom de code, j’étais sidéré. Ensuite,
elle m’a suivi chez moi, et encore aujourd’hui, je n’en reviens toujours pas !

Alia, vous étiez étudiante à l’époque. Comment en êtes-vous arrivée


à rencontrer un homme dans ces circonstances ?

Alia. — Cela faisait six mois que je proposais des « massages » sur
Internet quand James a répondu à mon annonce. Je faisais cela à côté de
mes études, simplement parce qu’une fille m’en avait parlé avec
enthousiasme ! Je m’étais dit que ce serait un moyen facile de payer mon
loyer. Pourtant mes parents auraient très bien pu prendre en charge mon
loyer, mais je ne voulais rien leur demander. J’éprouvais une certaine fierté
à assurer toute seule mon indépendance et à sortir de mon milieu ultra
privilégié. Mais les massages, au départ tout à fait normaux, ont vite
dérapé : un client a commencé à suggérer qu’il me donnerait plus si j’en
« faisais plus », et je me suis retrouvée à le masser vraiment partout. La fois
d’après, un autre client m’a demandé une fellation, et je me suis retrouvée
prise dans l’engrenage. Chez moi, loin de Paris, j’étais une princesse. Au
bout de six mois dans la capitale, je suis devenue une pute.

Mais pourquoi avoir choisi de devenir une prostituée pour gagner


votre indépendance ?

Alia. — C’était une sorte de provocation. Je débarquais de l’étranger,


j’avais eu une éducation stricte. J’avais besoin de liberté. Et puis, je me
sentais aussi très seule, je ne connaissais pas grand monde à Paris, je
n’avais pas de vrais amis, juste quelques copines, sans plus. Comme James,
je me suis mise à passer mon temps sur Internet, à surfer entre plusieurs
sites de rencontre : ça m’amusait, ce jeu de séduction, avec tous ces
hommes qui répondaient à mes annonces. J’aimais bien provoquer leur
désir. Je les sélectionnais avec beaucoup d’attention. À la moindre faute
d’orthographe, je coupais court, c’était rédhibitoire : je pensais que plus ils
étaient éduqués, plus il seraient respectueux. C’est illusoire, évidemment.
En fait, j’allais chez ces clients comme on flirte avec le suicide, mais j’étais
incapable de me l’avouer. J’étais persuadée que je n’écoutais que mon
plaisir. Comme pour chaque client, j’ai suivi James chez lui, avec
l’impression de me jeter dans la gueule du loup et, en même temps, avec
une grande excitation. La différence, c’est qu’une fois chez lui, on s’est tout
de suite sentis connectés, presque proches.

Vous êtes immédiatement tombés amoureux ?

James. — Oui, mais c’était ambigu car on était là pour une relation
tarifée. Arrivés chez moi, on a pris un verre, assis tous les deux sur mon
canapé, et on a échangé des banalités en se souriant bêtement pendant vingt
bonnes minutes. Ça m’arrivait souvent de discuter avant de me jeter sur la
fille, il faut bien satisfaire aussi son ego… Mais là, c’était différent, cette
femme me fascinait.
Et puis, comme on était là pour ça, Alia a fini par me faire une fellation.
Sauf que j’en étais presque gêné. Nous étions tous les deux troublés.
Ensuite, je l’ai ramenée au métro et, au dernier moment, je suis monté dans
la rame pour la rejoindre. Ça ne m’était jamais arrivé ! Je ne voulais plus la
quitter. Je lui ai demandé si je pouvais louer ses services pour tout le week-
end suivant. Elle a accepté pour une somme dérisoire. On voyait qu’elle
était débutante !

Et vous, Alia, qu’avez-vous pensé de cette première rencontre ?

Alia. — On était dans un contexte « pro », et j’ai le sentiment que notre


relation en a quand même été faussée. On avait envie de se revoir, bien sûr,
mais James s’est peut-être dit, au vu de la prestation que je venais de lui
offrir : « Chouette, cela va être la fête tous les jours ! » Moi, au contraire, je
cherchais une figure paternelle et, sur ce point, James m’a tout de suite
rassurée. Sa timidité était touchante, je le trouvais gentil, j’aimais son
regard très franc et son humour bienveillant. C’est vrai que j’étais
débutante. Je sais que c’est étrange, mais à 23 ans, je faisais la pute pour
des massages, des attouchements et des fellations, mais j’étais encore
vierge. Je faisais tout, sauf la pénétration ! Peut-être à cause de mes origines
algériennes. Même si je suis athée – mon père était un intellectuel de
gauche –, l’importance de la virginité a toujours fait partie de mon
inconscient culturel. Et puis j’avais le sentiment – faux, bien sûr – que cette
barrière symbolique constituait une protection. Je me disais que tant que je
restais vierge, tout ce que je faisais à côté n’était pas si grave, que ça ne se
verrait pas ! Sauf que James, pendant ce fameux week-end, a facilement eu
raison de mes dernières barrières…

James. — On a passé deux jours très romantiques… et torrides ! On


avait chacun l’impression d’avoir trouvé notre âme sœur. On avait les
mêmes goûts sur tout ! Alia avait soif d’apprendre. Elle était d’une
sensualité extraordinaire. J’avais l’impression d’avoir trouvé la femme de
ma vie, celle qui nourrirait tous mes fantasmes, à la fois maîtresse,
confidente, sœur. Et puis pute aussi ! C’était incroyable.
Alia. — Et moi j’avais trouvé mon mentor sexuel ! J’adorais son côté
rock’n roll : il me faisait ressentir tellement de frissons… Avec lui, j’ai
découvert que je n’avais aucun tabou, et je l’ai laissé me guider où bon lui
semblait. Il était mon amant et mon Pygmalion, et il est très vite devenu
mon compagnon !

Pourtant, la situation était encore compliquée. Je crois que vous


étiez marié, James ?

James. — Oui, mais je n’étais plus heureux depuis longtemps. Au bout


de treize années de vie commune, notre couple s’enlisait. J’avais accumulé
beaucoup de frustrations, car ma femme était très catholique et cela se
ressentait dans notre vie sexuelle. Cela faisait longtemps que je compensais
son manque d’intérêt pour le sexe en ayant recours à la prostitution, ce qui
m’avait fait entrer dans un cycle de mensonges à répétition…
Progressivement, j’en étais arrivé à dissocier l’amour du sexe. S’ajoutait à
cela le fait que nous cherchions à avoir un enfant. Après une dizaine de
fécondations in vitro sans résultats en quatre ans, c’était devenu pour ma
femme une véritable obsession. Chaque fois, c’était moi qui appelais le
laboratoire d’analyses pour connaître le résultat du test de grossesse, et je
devais ensuite l’annoncer à ma femme et la soutenir alors qu’elle
s’effondrait. Mais personne ne s’occupait de mon propre désarroi. Les
derniers mois, j’ai commencé à tomber dans une vraie dépression, j’avais
perdu quinze kilos, je ne dormais plus, je n’avais plus goût à rien. Mais moi
qui étais un peu grassouillet, j’étais devenu bien plus séduisant ! Ça m’a
redonné confiance en moi. Je me suis acheté un ordinateur et j’ai découvert
pas mal de sites de prostitution déguisée. C’est devenu comme une drogue,
une vraie folie. Donner rendez-vous à des prostituées devenait tellement
facile ! En plus, on pouvait rencontrer des escortes moins professionnelles
et plus naturelles que les filles qui tapinent dans la rue : je n’ai jamais été
attiré par les bimbos de l’Est qui font cela mécaniquement. J’ai besoin que
cela ressemble à une vraie rencontre. C’était exactement ce que je
cherchais, j’étais comblé. Cela a décuplé mon addiction déjà existante. Je
me suis mis à consommer les escortes de façon tellement frénétique que je
finissais par prendre toutes les femmes en minijupe pour des prostituées.
J’étais capable de suivre une femme dans la rue à cause d’un parfum ou de
ses bas noirs… J’ai consulté une sexologue qui m’a dit que j’étais en train
de faire une grave dépression, qui était la cause de ce comportement
compulsif, mais que j’allais guérir. Elle m’a donné des anxiolytiques et des
antidépresseurs qui m’ont effectivement fait de l’effet pendant quelques
semaines. C’est d’ailleurs à ce moment-là que j’ai rencontré Alia.
Très vite, j’ai avoué à ma femme que je n’étais plus heureux avec elle,
et que je voyais une escorte dont j’étais tombé amoureux. Nous avons passé
un été terrible à essayer de recoller les morceaux, sans succès. Alia, de son
côté, était rentrée chez elle. Elle ne savait pas si ses parents la laisseraient
revenir à Paris pour continuer ses études.
Et puis, au début du mois de septembre, Alia est revenue à Paris. J’ai
tout quitté et je suis parti habiter chez elle, dans son studio de 13 mètres
carrés. C’était le rêve. Mais c’était évidemment impossible à accepter pour
mon épouse. Elle a fini par demander le divorce, et je me suis senti soulagé.
Avec Alia, je voyais enfin la solution pour sortir de quinze années
d’addiction aux prostituées. Maintenant il n’y aurait plus qu’elle, j’étais
comblé. J’étais guéri !

Est-ce ainsi que cela s’est passé ? Avez-vous réussi en vivant


ensemble à vous guérir de vos addictions ?

James. — Au départ, oui. Enfin, on l’a cru. Dès ma rencontre avec Alia,
j’ai arrêté les escortes. Mais nous sommes entrés dans trois années de
dérives échangistes. Alia était réceptive à tout ce que je lui faisais
découvrir, même au fait d’intégrer d’autres personnes dans notre sexualité.
Elle avait peu d’interdits, on pouvait, par exemple, regarder des films
pornos ensemble, ça ne la dérangeait pas, au contraire !
Alia. — Avant même d’avoir vraiment exploré le plaisir à deux, James a
voulu pimenter notre couple avec toutes sortes d’expériences libertines à
plusieurs. Notre règle, c’était de nous limiter au « mélangisme », car moi, je
ne voulais pas d’échangisme ! Mais la frontière n’était pas toujours
évidente…

Que signifie le mot « mélangisme » ?

Alia. — On pouvait faire l’amour en présence d’un autre couple. On


pouvait s’amuser entre filles devant nos hommes. C’est comme ça d’ailleurs
que je me suis découvert des tendances bisexuelles. Mais on n’échangeait
pas nos hommes. Il n’y avait pas de pénétration hors couple…
James. — Par exemple, Alia n’aurait pas supporté que je fasse jouir une
autre femme qu’elle. Mais nous n’avions pas pris conscience, ni l’un ni
l’autre, de ce que signifiait mon addiction. Elle savait juste que j’avais
arrêté les escortes grâce à elle.
Alia. — On s’est mariés au bout de trois ans, et c’est juste après que j’ai
commencé à me poser des questions. On n’était pas un couple habituel.
J’avais l’impression que quelque chose clochait. James ne pouvait pas se
satisfaire d’une simple relation avec moi. Je me sentais mal. Si j’avais dit
oui à tout ce qu’il me proposait à ce moment-là, je ne sais pas jusqu’où
nous serions allés.
James. — J’étais très heureux sexuellement avec Alia, mais j’avais sans
doute peur de retourner vers les prostituées, alors j’essayais de renouveler
sans cesse notre relation sur le plan sexuel.

Et vous, Alia, aviez-vous abandonné vos clients ?

Alia. — Bien sûr ! Et puis, assez vite, j’ai ressenti comme un mal-être,
sans en comprendre la cause. Je ressentais bien que ce que l’on vivait
sexuellement, James et moi, n’était pas tout à fait normal : faire l’amour
avec d’autres couples ne me rassurait pas sur notre vie à tous les deux.
Alors, inconsciemment, je suis allée me rassurer dans d’autres bras. Sur le
coup, je me disais juste que tout allait bien, et qu’on était un couple libéré.
C’était n’importe quoi, évidemment !
James. — Huit mois après notre rencontre, je suis allé chercher Alia à
la fac, mais elle n’y était pas. Et quand je suis rentré à la maison, je l’ai
retrouvée en sanglots. Elle m’a dit : « J’ai fait la pute. »
Alia. — J’avais revu des clients que je connaissais, des personnes avec
qui je me sentais bien. Cela ne me paraissait pas si grave. J’étais surtout
triste que James m’ait découverte, j’avais honte, et j’avais peur que cela
change son amour.

Si vous souhaitiez vous « rassurer », Alia, pourquoi ne pas avoir


choisi d’autres relations que des relations tarifées ?

Alia. — Je me racontais des histoires, je me disais qu’ainsi je me


protégeais. Je ne trompais pas James puisque ces relations étaient tarifées !
C’était juste un boulot ! J’avais l’impression de tout maîtriser.

Vous n’avez donc pas arrêté quand James vous a découverte ?

Alia. — Non. Étrangement, James a été très tolérant. Au départ, il s’y


est opposé du bout des lèvres. Mais très vite, il s’est pris à mon jeu, je crois
que cela l’excitait. Il m’a même aidée à rédiger mes annonces, car il avait
plus d’expérience que moi sur Internet…
James. — Il nous est même arrivé une fois de nous filmer dans des
décors et en costumes, et de mettre la vidéo en ligne. Alia aimait bien aussi
que je lui fasse ses photos. On a été jusqu’à se prostituer un jour ensemble
en faisant l’amour devant un homme qui nous regardait. Tout cela
m’excitait, même si je sentais bien que c’était néfaste pour notre couple. Il
nous était devenu impossible de faire l’amour normalement dans un lit.

James, vous étiez amoureux d’Alia. Cela ne vous gênait pas de la


savoir dans les bras d’autres hommes, avec les risques que cela pouvait
aussi comporter ?

James. — Alia ne me parlait jamais de ce qui pouvait mal se passer.


Selon elle, c’était amusant. Et je la croyais. Mais c’est sûr que lorsqu’elle
partait pour retrouver quelqu’un, je n’aimais pas du tout y penser. Ensuite,
elle a eu un psy célèbre parmi ses clients. Elle le voyait régulièrement, et je
me suis rendu compte qu’il essayait d’en faire son sex toy. J’étais angoissé
et même jaloux, mais je n’osais pas me l’avouer. Je lui faisais des scènes
sous d’autres prétextes, mais ces disputes intervenaient toujours après
qu’elle avait vu un client, comme par hasard. Depuis, nous avons pris
conscience que nous sommes tous les deux ce que l’on appelle « des
dépendants affectifs », donc on ne sort pas indemnes de ces choses-là, de
tout ce qu’on a pu faire à l’époque, ensemble ou chacun de son côté. Moi
aussi, comme elle, j’étais dans le déni, et pour une « bonne raison ». Le fait
qu’elle aille faire la pute m’arrangeait : je me sentais moins coupable
d’avoir fréquenté des escortes. Même si je ne repassais pas encore à l’acte,
je n’avais pas abandonné ce fantasme.
Alia. — De mon côté, j’évitais d’avoir des sentiments pour mes clients.
Même si certains croyaient avoir trouvé l’amour fou avec moi ! Une seule
fois, j’ai passé une très belle soirée avec l’un d’entre eux et nous nous
sommes échangé des mails affectueux. Mais James a immédiatement
intercepté ces mails et il s’est énervé. J’ai senti à quel point cela lui faisait
de la peine. J’ai arrêté de voir ce client car cela devenait dangereux, et je me
suis faite plus discrète sur mes relations tarifées, j’en parlais moins à James.
De toute façon, cela restait très occasionnel : une à deux fois par mois en
moyenne. Et j’avais l’impression de maîtriser.

Et c’était le cas ?

Alia. — Bien sûr que non ! Sur le moment, on se dit qu’on a une
sexualité libérée et que c’est amusant. Quand tout se passe bien, on se dit
qu’on a fait une jolie rencontre, et quand ça se passe mal, que « c’est juste
un con ». Dans ce cas, je « zappais », j’oubliais instantanément le type et les
conditions dans lesquelles je l’avais vu. Mais ce n’est pas vrai, on ne
« zappe » jamais. La tête et le corps n’oublient rien !
Selon moi, quand des prostituées disent qu’elles font cela par plaisir,
c’est toujours faux. Sur le coup, on en est convaincu, mais c’est pour se
rassurer. Moi aussi, il y a encore un an, je vous aurais dit droit dans les yeux
que c’était génial. Mais on se ment à soi-même. C’est un mécanisme de
défense que l’on met en place pour se protéger. Se prostituer n’est jamais
anodin. Les petites filles de 10 ans rêvent de devenir des princesses, pas des
putes !
Aujourd’hui, je suis en colère quand j’entends la façon dont les
journalistes parlent de la nouvelle ligne de lingerie de Zahia, la fille qui
s’est prostituée avec des footballeurs, y compris quand elle était mineure.
On trouve ça presque normal, c’est léger, amusant et sexy… Mais ça n’est
rien de tout ça ! Il y a aussi les films comme Elles, qui évoquent la
prostitution estudiantine avec une telle complaisance ! Les hommes
fantasment beaucoup sur l’idée que les putes « aiment ça ». Ça les
déculpabilise tellement ! Il y a même des psy qui écrivent dans les
magazines grand public que si les prostituées assument, il faut les laisser
faire. Non, la prostitution, ce n’est jamais cool ! Il vaudrait mieux faire de la
prévention auprès des jeunes publics des deux sexes que d’écrire ce genre
de bêtises ! Moi aussi, je me disais que je choisissais mes partenaires. Mais
ce n’est pas parce qu’on choisit la réponse la mieux rédigée, parmi une
centaine d’autres, que cela nous protège de ce qui va se passer dans
l’intimité avec le client. Aujourd’hui, je sais ce que j’ai fait et surtout qui je
suis. Je ne suis pas morte, c’est déjà ça.

Vous avez donc mis votre vie en danger à un certain moment ?

Alia. — Bien sûr. Une fois passé le seuil de l’appartement d’un client,
on est en terrain miné, on n’a plus aucun pouvoir. Quand on traverse Paris
en pleine nuit pour rejoindre un inconnu, on ne sait jamais ce qui va arriver,
ou face à combien de personnes on risque de se retrouver. J’ai eu beaucoup
de chance, je n’ai jamais rencontré de dingue, mais il y a eu des moments
où je me suis sentie très mal à l’aise, même si j’ai quand même continué. En
revanche, j’ai connu des filles qui ont subi des choses très dures, avec des
mecs qui les empêchaient de partir, ou qui sont devenus violents.
Jusqu’à la fin de ma vie, je continuerai à dire qu’on ne peut pas se
prostituer par plaisir. Ce n’est pas vrai. On se met à nu dans tous les sens du
terme. Moi, ça m’a fracassée.

Qu’est-ce qui vous en a fait prendre conscience ?

Alia. — J’ai découvert plus tard, en analyse, que j’étais en dépression,


notamment à cause de ma famille. À travers ce job d’escorte, la dépression
a évolué en addiction sexuelle. Mais derrière tout ça, je cherchais juste à
être aimée, de façon platonique. Bien sûr que la méthode était tout sauf
bonne ! Cela a eu beaucoup d’effets, sauf celui de m’aider à me construire
dans ma vie de femme. En attendant, James et moi étions dans l’ignorance
totale de nos addictions, et chacun de nous s’est progressivement enfermé
dans ses mensonges.
Qu’est-ce qui a fait craquer le vernis ?

Alia. — On a eu une première crise en 2008. Une fois, au cours de nos


relations « mélangistes », c’est allé trop loin. Cela m’a fait d’autant plus
mal que je considérais ce couple comme des amis. J’aurais préféré ne pas
avoir d’expérience sexuelle avec eux, pour conserver cette amitié. Le
problème, c’est que cette copine a pris son pied avec James, au cours d’un
rapport à quatre. J’ai tout de suite reproché à James de l’avoir laissée faire,
de l’avoir laissée avoir un orgasme avec lui. Je l’ai vécu comme une
trahison, de leur part à tous les deux.
James. — Et moi, comme une frustration. Je ne voulais pas tisser des
liens amicaux avec nos partenaires sexuels, je voulais juste qu’on continue
à pouvoir jouer. J’ai même dit alors à Alia que si elle ne me suivait plus
dans ces relations à plusieurs, j’y participerais seul. Quand j’y repense…
C’était horrible de lui dire ça. J’étais comme un enfant capricieux qui ne
veut pas qu’on lui retire son jouet. Alia n’avait pas mesuré que j’étais
addict, moi non plus d’ailleurs. C’est après ce coup d’arrêt temporaire à nos
amusements à plusieurs que j’ai commencé à revoir des escortes. En
cachette. Je tenais trop à Alia pour prendre le risque de la perdre.
Alia. — On est alors entrés dans une spirale infernale de mensonges…
Ensuite, il était trop tard pour avouer. Moi, je ne comprenais pas pourquoi
James ne me désirait presque plus. J’ai compté qu’en 2010 nous avons fait
l’amour seulement trente fois dans l’année ! Cela me rendait très
malheureuse. Je me disais que James n’aimait plus vraiment le sexe, qu’il
cherchait juste des expériences extrêmes et qu’il était toujours déçu. De
mon côté, moins je me sentais désirée, plus j’allais voir ailleurs. Les
derniers mois, j’en étais arrivée à me prostituer jusqu’à deux fois par
semaine, pour attirer son attention… ou peut-être le rendre jaloux. Je
pensais que cela allait m’aider à le reconquérir. Mais je n’aurais jamais pu
imaginer qu’il passait son temps avec des escortes.
James. — Durant cette période, nous étions tellement compulsifs qu’on
regardait ensemble des films pornos tous les jours, sans rien faire et sans
rien se dire sur les à-côtés de nos vies sexuelles.
Alia. — Au pire moment de cette année-là, on a même consulté une
sexologue, mais elle n’a rien compris… Elle nous a juste conseillé de nous
faire des massages ! Le pire, c’est que mon mari lui a dit en privé qu’il
voyait des escortes… et elle a trouvé ça « normal » ! Elle lui a même dit
qu’il avait un problème d’éjaculation précoce ! Par contre, elle n’a rien vu
de nos addictions.
James. — Le plus paradoxal, c’est que j’aimais sincèrement Alia et que
j’avais envie d’avoir un enfant avec elle.
Alia. — Un soir, au ciné, je lui ai dit que j’avais rendez-vous la semaine
suivante avec un client, et James m’a répondu instinctivement : « Ah non, tu
ne peux pas, tu m’as dit que tu étais en période d’ovulation ! » Je n’ai pas
supporté qu’il me dise cela, parce qu’on n’avait plus aucun rapport sexuel.
Il faut quand même faire l’amour pour avoir un enfant ! J’étais tellement
furieuse que je suis partie toute seule pendant deux semaines. C’est la seule
fois où nous nous sommes séparés.

Quand avez-vous fini par apprendre, Alia, que James voyait des
escortes ?

Alia. — L’an dernier, au printemps 2011, quelques semaines après cette


séparation. J’étais partie au chevet de ma sœur en Algérie. Elle venait de
subir une opération. Ma petite sœur a la maladie de Krohn, une horrible
maladie qui touche le système digestif, paraît-il, de beaucoup d’enfants qui
n’arrivent pas à « digérer » leurs parents… Moi je crois à ces explications,
mais ce n’est pas forcément le cas de ma famille. Bref, c’était la fin de la
journée, j’étais dans cet hôpital, avec le moral dans les chaussettes, et
j’essayais d’appeler mon mari. En vain. Il n’a pas décroché de toute la
soirée. C’est là que j’ai ouvert les yeux. Je me suis dit qu’il y avait un truc
qui clochait, et que ça ne datait pas d’hier. Mais je ne savais pas mettre de
mots dessus. Le lendemain, James m’a appelée pour me dire qu’il avait fait
une connerie. Une seule fois, mais avec une escorte. J’ai tout de suite
compris que ce n’était pas la première fois. Je me suis sentie trahie. Depuis
des mois, il ne me faisait quasiment plus l’amour, et c’est quand je pars au
chevet de ma sœur qu’il s’envoie en l’air, avec une escorte par-dessus le
marché !
James. — J’avais rencontré cette fille quelques mois plus tôt, quand
Alia s’était déjà absentée pour passer Noël en Algérie. J’avais des
problèmes au bureau, des soucis avec ma propre famille… J’ai rencontré
cette escorte de 22 ans. Je me suis mis à la voir un jour sur deux. Elle m’a
dit qu’elle voulait que je devienne son « mentor sexuel » : le truc qu’il ne
fallait surtout pas me dire, évidemment… Car là, le « monstre » a repris le
dessus. Elle m’obsédait. Et je reproduisais le même schéma qu’avec Alia
quelques années auparavant. Sauf que cette fille, je ne l’appréciais pas
intellectuellement, mais j’étais accro à sa peau.
Quand Alia est partie, j’ai passé une nuit avec elle, mais dès le
lendemain, elle ne répondait plus à mes appels. Je l’ai recherchée
désespérément et je me suis mis à paniquer : je ressentais un manque
insupportable ! C’est là que j’ai appelé Alia, et que j’ai craqué, en lui disant
que je venais de la tromper.
Alia. — J’étais terrassée. Quand je suis rentrée à Paris, j’ai tout fouillé
et j’ai découvert des mails romantiques entre James et cette fille. Là, tout
s’est effondré. J’ai ressenti une violente douleur qui m’a prise au ventre et
je me suis dit que j’allais mourir. J’ai harcelé James, jusqu’à ce qu’il
m’avoue qu’il avait vu cette fille plusieurs fois.
Et puis, je ne sais pas pourquoi, j’ai tapé « addict sexuel » sur Internet,
et c’est comme ça que j’ai découvert qu’il existait une maladie qui
s’appelait la dépendance sexuelle. À la dixième page de résultats, je suis
tombée sur le nom d’un psychanalyste qui intervenait dans l’émission de
Brigitte Lahaie et je l’ai appelé. Je lui ai dit que c’était pour mon mari. Mais
je suis allée à ce premier rendez-vous seule. Dès la première séance, j’ai
compris qu’il y avait un autre addict dans la famille : moi !

Qu’est-ce que vous avez compris de votre addiction à ce moment-là,


Alia ?

Alia. — J’ai réalisé que c’était surtout une dépendance affective chez
moi. Plus ça allait mal dans notre couple, plus j’allais voir des clients, parce
que je me sentais délaissée, et non parce que j’en avais envie. Se prostituer,
cela ne me ressemblait pas du tout, cela contredisait toutes mes valeurs.
L’addiction de James avait nourri la mienne sans que j’en prenne
conscience. Cette addiction était venue résonner avec mes propres failles
affectives. Et cette souffrance, je la traînais depuis mon enfance. J’ai passé
ma vie à me dire : « Je ne deviendrai pas comme ma mère, je n’épouserai
pas un alcoolique, un addict ! » Et j’ai fait exactement la même chose, j’ai
épousé un addict… sexuel ! J’ai recopié le schéma en devenant moi-même
dépendante de son affection. Je me disais que si je n’avais pas pu sauver
mon père, je sauverais au moins mon mari.
Ma mère elle-même m’avait entretenue dans un schéma de dépendance
affective par rapport à elle, avec sa façon hystérique de me culpabiliser.
Quand je suis venue poursuivre mes études à Paris, elle m’a accusée de
l’abandonner, elle m’a même fait du chantage au suicide. C’est aussi pour
cela que je n’ai pas voulu lui demander d’aide financière. Depuis toute
petite, je jouais le rôle de la mère de substitution pour ma propre mère :
elle-même avait perdu sa mère à l’âge de 1 an, et elle avait été élevée par
une belle-mère acariâtre. Je devais sans cesse répondre à sa détresse. Il
fallait que je l’appelle tous les jours, que je fasse tout ce qu’elle voulait.
Quand elle a appris que j’allais épouser un Français, elle a menacé une fois
de plus de se suicider. Pire, elle n’a pas toléré que mon mari m’accompagne
à l’enterrement de mon père. En juillet 2011, j’ai essayé de lui parler de
mon mal-être, je lui ai dit que j’étais déprimée et que j’allais consulter un
psy. C’était la première fois que je réussissais à lui parler du mal qu’elle me
faisait. Ça m’a soulagée. Mais ça l’a déstabilisée et elle m’a raccroché au
nez. Je ne l’ai plus rappelée pendant des mois, et pour la première fois, je
n’ai même pas culpabilisé ! Je lui ai écrit pour lui expliquer que je ne
pouvais pas jouer les filles idéales toute ma vie, que je devais penser à ma
propre survie. Mes amis algériens auxquels elle s’est plainte étaient outrés
que je puisse lui parler ainsi. Mais moi, je ne me suis jamais portée aussi
bien que depuis l’envoi de cette lettre ! Et lever le voile sur tout ce qui était
faux chez moi m’a permis d’ouvrir les yeux sur mon mari. Je crois que c’est
grâce à ça que j’ai pu l’aider à affronter sa propre vérité.

James, comment avez-vous réagi quand Alia a essayé de vous


mettre face à votre addiction ?

Alia. — La première fois, il m’a ri au nez ! Il était tellement de


mauvaise foi que j’ai failli le quitter. Il a nié pendant plusieurs semaines.
James. — Oui, je suis passé par une phase de déni absolu. J’ai juré à
Alia de ne plus revoir l’escorte qui avait provoqué cette crise, mais j’étais
incapable de reconnaître que j’avais une maladie. Pourtant Alia a tout fait
pour me faire comprendre que j’étais addict. Elle m’a mis sur la voie des
DASA, ces groupes de parole anonymes calqués sur les Alcooliques
anonymes. Elle a fouillé mon ordinateur pour pouvoir brandir la preuve que
je voyais encore cette fille. Elle avait même retrouvé cette escorte, rien
qu’en reconnaissant le style d’annonce et de photo que j’avais faites pour
elle. Alia a épluché tous mes comptes, elle a tout recoupé pour me mettre
face à mes mensonges. Et progressivement, elle a compris que je revoyais
des escortes depuis trois ans. Je me sentais comme un enfant de 5 ans qui
vient de se faire prendre la main dans le sac. C’est à ce moment-là que
l’affaire DSK a éclaté. Comme je vous le disais, je me suis tout de suite
reconnu dans ce déni et même cette souffrance, dans la même incapacité
que Strauss-Kahn à pouvoir se défendre. C’est vraiment grâce à Alia que
j’ai pris conscience de ma maladie, et c’est à travers nos engueulades que
j’ai réalisé que j’avais un vocabulaire de drogué.
Alia. — C’est vrai que j’ai alors compris que la maladie avait toujours
été dans sa vie, malgré la période de rémission, au moment de notre
rencontre. Lorsqu’il a enfin reconnu sa maladie, cela nous a beaucoup
rapprochés. Quand je l’ai vu pleurer, j’ai compris qu’il souffrait vraiment.

Comment avez-vous réussi à accepter votre maladie, James ?

James. — Au début c’est effroyable, c’est un abattement phénoménal


d’être démasqué. Je ne pouvais pas supporter de voir disparaître mon
univers secret, ma raison d’être, car je ne vivais plus que pour ça ! J’ai
quand même dit à Alia que je préférerais mourir… Et puis, on réalise que
toutes nos croyances étaient fausses. On croit être un homme normal avec
juste une vie sexuelle très épanouie, mais en fait on est malade. On est juste
un pauvre mec plein de douleur. L’ego en prend un coup… Prendre
conscience de cette maladie, c’est vraiment répugnant. On a un statut de
sous-homme pour la société, de pervers ou de drogué. Par rapport à Alia, je
me rendais bien compte que je la trompais depuis trois ans, mais j’avais
toujours très vite évacué la culpabilité. Après la jouissance avec une
escorte, je partais dans les dix minutes. Il fallait que je quitte la scène du
crime ! Et je ne revoyais quasiment jamais la fille, sauf exception, car la
seconde fois, ça n’a jamais la même saveur que le shoot de la première fois,
que la découverte d’un nouveau corps… Et quand j’étais triste, ce n’était
pas parce que j’avais trompé Alia, mais parce que je n’étais pas tombé sur
un « bon coup ». C’est horrible à dire, mais je n’étais centré que sur moi.
Cette maladie vous rend égoïste, on ne pense qu’à alimenter la bête qui est
en soi. J’avais ce que j’appelle « la mécanique du shoot » : que ce soit pour
fêter un événement, pour échapper à un stress, quelle que soit la raison,
depuis toujours il me fallait jouir ! Je me masturbais tous les jours depuis
l’âge de 11 ans.

Comment décririez-vous exactement ce phénomène de « shoot » ?

James. — C’est une explosion d’hormones au moment d’éjaculer.


C’est durant quelques secondes une sensation de plénitude mêlée d’abandon
de soi. Un très court instant, je suis comme au-dessus de moi, avec une
impression d’acuité comme jamais. Plus aucun souci n’existe ! À ce
moment-là, on ne supporte même pas que quelqu’un nous touche. Rien ne
doit interférer dans ce moment de bonheur égoïste pur. Il m’est arrivé de
pleurer tellement je me sentais comme libéré. Mais cela ne dure jamais.
Cinq minutes après, on ne pense qu’au prochain coup !
Il n’y a que depuis très peu de temps que je réalise à quel point j’étais
dans mon monde, coupé des autres, et même d’Alia. Cette recherche du
shoot prenait tellement de place que je n’étais même plus capable de voir la
peine de ma femme, je ne pouvais plus être là pour elle. Alia était toujours
très souriante, elle avait l’air très forte, mais au fond elle souffrait et je ne
l’ai pas vu.
Le pire, c’est que je me dis que c’était à cause de moi qu’elle a revu des
clients. C’est moi qui étais le ver dans le fruit, je n’étais pas assez présent.
Alia me demandait juste une sexualité normale. Mais moi, je ne savais pas
ce que c’était. Mon éducation sexuelle s’est faite par le magazine érotique
Union, que mon père cachait à la maison, et plus tard par les films pornos.
Mes fantasmes étaient déformés depuis le début… Or sortir de la
mécanique du shoot demande de savoir faire l’amour normalement : c’est
comme si on demandait à un héroïnomane de se shooter à la cigarette, c’est
impossible ! Les addicts d’ailleurs sont toujours des mauvais baiseurs, ils ne
pensent qu’à leur plaisir, ils ne sont jamais dans le don de soi. C’est pour
cela qu’ils vont vers les prostituées, qui leur permettent de rester centrés sur
leur seul plaisir…

Lorsque vous avez fini par accepter votre maladie, James, qu’avez-
vous fait ?

James. — J’ai pu accepter l’aide d’Alia. Enfin. Je l’ai même autorisée à


mettre un mouchard sur mon ordinateur et un contrôle parental sur mon
téléphone. Je l’ai laissée contrôler toute ma comptabilité, au centime près.
Tout seul, je ne sais pas si j’aurais réussi à m’arrêter. Quand on est en
manque, on est persuadé que notre vie est en danger, et que notre survie
dépend de l’objet de notre addiction. Seul, on est incapable de lutter !
Alia. — J’ai pris le contrôle sur sa vie et, en même temps, je me
détestais de faire ça, mais c’était la seule façon pour moi d’être rassurée et
d’être sûre qu’il arrêtait vraiment. Ça finissait par me rendre dingue : dès
que je voyais une fille en minijupe, cela me donnait des envies de meurtre !
Aujourd’hui, on en rigole. Je dis par exemple « danger à 10 heures ! » avant
même que James regarde, et puis on passe à autre chose.

Et comment faites-vous, James, pour ne pas replonger quand vous


êtes seul, en voyage professionnel par exemple ?

James. — J’ai reconstruit ma vie différemment. Avant, où que j’aille,


je consultais le site d’annonces Vivastreet et je pouvais trouver dans
l’heure, et à proximité, une fille correspondant à mes critères. Maintenant,
j’anticipe, j’établis des stratégies pour ne surtout pas replonger. J’ai compris
qu’être sex addict, c’est pire qu’être cocaïnomane : on ne trouve pas de la
coke à tous les coins de rue, alors que des filles, oui ! J’ai donc établi une
cartographie des zones à risque comme les gares ou les aéroports, et dans
ces lieux, je marche en regardant par terre, l’iPod relié à mes oreilles, pour
éviter de croiser le regard des femmes. Et quand je suis en déplacement, je
prévois des visites ou des expos pour tous mes moments de répit, j’emporte
plus de livres que je ne pourrai jamais lire pendant la nuit, j’évite le plus
possible de sortir seul…

Vous n’avez pas peur que cette hyper vigilance devienne


sclérosante ?

James. — Si, cela m’a fait très peur. Les premiers mois de mon sevrage,
je n’osais même plus sortir seul de la maison. Notre couple est devenu
tellement exclusif qu’il a fini par être sclérosant. J’ai eu peur que cela nous
conduise droit dans le mur, Alia et moi. Mon pire souvenir, c’est une soirée
à Barcelone. J’y avais emmené Alia pour passer une nuit en amoureux.
Nous sommes allés au restaurant, et pendant le dîner, un groupe de douze
personnes s’est installé à la table voisine. Parmi elles, j’ai remarqué une très
belle femme, apparemment d’origine libanaise. Alia a tout de suite réagi, en
commençant par des remarques perfides, comme : « Regarde, c’est ton
profil favori, non ? » Résultat, j’ai passé la soirée à faire attention à regarder
ailleurs, tandis qu’Alia, elle, ne m’a parlé que de mes efforts pour ne pas
mater notre voisine. L’addiction devenait le cœur de notre relation, de nos
conversations et de toutes nos disputes… On ne pensait plus qu’à ça, même
sans rien faire !
Alia. — Pour moi, le défi consistait à essayer de lui refaire confiance.
C’était difficile. Il nous fallait apprendre à devenir indépendants l’un de
l’autre. Aujourd’hui, nous avons le sentiment que la survie de l’un ne
dépend plus de l’autre, c’est déjà un grand pas !

Où en êtes-vous désormais de votre addiction ?

Alia. — J’ai été addict sexuelle de 23 à 29 ans de façon épisodique.


Depuis que j’ai pu mettre un nom sur ma maladie, et ensuite en parler avec
James, j’ai réussi à arrêter la prostitution. Je n’ai plus besoin de voir de
clients. Le problème, c’est que je passais tellement de temps à pêcher les
clients sur Internet que, d’un seul coup, il y a eu un grand vide dans ma vie.
Comment occuper ce temps libre ? Je me suis mise à sortir, à aller de
nouveau vers les gens, à faire du sport ou à aller au ciné. Bref, tout ce que je
ne faisais plus depuis longtemps. Surtout, j’ai commencé des recherches en
psychologie qui me passionnent. Au départ, j’ai cru que c’était une lubie
passagère, voire un transfert à cause du psy que je consultais, mais en fait,
non. Cela m’intéresse vraiment et cela me rend heureuse. Je m’éclate à aller
à des séminaires de psychologie, je prends des notes tout le temps. Je me
suis rendu compte que mon travail de commerciale ne me correspondait pas
du tout. À la prochaine rentrée universitaire, je vais m’inscrire en psycho et
reprendre mes études !
James. — Je suis très fier d’Alia et de la façon admirable dont elle
surmonte cette épreuve. Quand elle sillonne les rayons psy des librairies,
elle est comme une petite fille dans un magasin de jouets ! En même temps,
elle a énormément mûri. De mon côté, c’est plus compliqué. Je ne suis pas
addict depuis 2005, je suis addict depuis près de vingt ans ! Je sais que cela
ne va pas se régler en quelques mois. J’ai totalement arrêté les escortes
depuis dix mois, c’est déjà une victoire. Et je suis en thérapie depuis près de
un an. Mais pour l’instant, impossible de stopper mon addiction aux sites
pornos, même si mon besoin régresse. Je me masturbe seulement deux à
trois fois par semaine devant des vidéos, et je n’ai plus cette sensation de
« shoot » que j’éprouvais il y a seulement quelques mois ! Je n’ai plus cette
décharge, qui ressemble tellement à l’effet d’une drogue et qu’il me fallait
au minimum deux fois par jour. La dernière fois que j’ai fait du shopping, je
me suis même rendu compte que je n’avais regardé aucune femme depuis
deux heures, sans effort. Je me suis enfin senti « normal ». Quel
soulagement ! Mais je sais que je resterai malade toute ma vie, comme tout
addict. Je suis un ancien fumeur et j’ai conscience que l’addiction peut
revenir à tout moment, surtout dans des périodes de stress professionnel
intense, donc je serai toujours obligé de rester très vigilant.

Retournez-vous souvent aux réunions des DASA (dépendants


affectifs et sexuels anonymes) ?

James. — Oui, je vais aux réunions hommes tous les mardis. Au début,
ça m’a fait beaucoup de bien, en me permettant de me délivrer de mon
histoire. Et puis j’ai pris conscience que je n’étais pas seul dans ce cas, et ça
aussi, c’est important. Ensuite, j’ai commencé à aller mieux, et je suis passé
par une phase où je ne supportais plus d’y aller. J’avais l’impression
d’absorber tout le mal-être des autres, ça me tirait de nouveau vers le bas.
Les personnes présentes ne parlaient que de leurs échecs ou bien frimaient
en racontant leurs exploits, alors que moi j’étais en sevrage ! C’était dur.
Bien sûr, on se rend compte qu’il y a des gens qui souffrent plus que vous.
Par exemple, derrière une addiction, il y a souvent une enfance violée, les
témoignages sont difficiles à entendre. Pourtant, ces derniers mois, j’ai
compris que j’avais besoin d’y retourner pour rester conscient de ma
maladie et de ma nécessité à demeurer vigilant face à ce problème. Et puis,
y aller chaque semaine me fait prendre conscience de ma progression sur le
chemin de la guérison. Mais ce qui m’aide le plus, c’est tout le travail en
face à face que je fais avec mon psy.
Alia. — Pour moi, les DASA, c’était trop douloureux. J’y suis allée
pendant trois mois, mais je me reconnaissais pas dans les gens qui étaient
là : moi, j’ai pu arrêter du jour au lendemain, et je n’ai plus jamais été en
manque sexuel. Alors qu’il y avait certaines personnes qui répétaient le
même schéma en venant toutes les semaines depuis dix ans, mais sans rien
changer à leur comportement. C’est probablement parce que je suis
dépendante affective plutôt que sexuelle que cela a été plus facile pour moi.
Et puis, les femmes présentes avaient souvent d’autres problèmes
d’addiction à régler en même temps, comme l’alcool, la drogue, la boulimie
ou l’anorexie. Je ne me sentais pas vraiment concernée par ces questions-là.
Et le problème, c’est qu’il n’y a pas encore de groupe de femmes. Elles ne
sont pas assez nombreuses à oser s’y rendre. Dans les groupes mixtes,
quand vous êtes en face d’un addict fragile qui vous regarde fixement, ça
finit par être pesant.
Mais c’est sûrement un bon outil pour les gens à qui cette méthode
convient, je ne veux rien juger. Je vois que James, lui, ça l’a beaucoup aidé.
James. — Vous savez, parmi les anonymes des DASA, la plupart n’ont
aucun suivi psychologique par ailleurs, c’est vraiment dur pour eux de
guérir. Ils peuvent être coursiers ou magistrats, ils sont tous dans une telle
souffrance qu’ils n’acceptent pas l’amour de l’autre. Même si la plupart
vivent en couple, 90 % des hommes n’ont rien dit à leur femme, ils sont
enfermés dans leurs mensonges, et je m’aperçois bien qu’ils ne s’en
sortiront jamais tant qu’ils n’arriveront pas à dire la vérité. Il faut
reconnaître aussi qu’il y a beaucoup d’épouses qui ne veulent pas voir que
leur mari est addict ou infidèle. Moi, je me rends compte chaque jour de ma
chance d’avoir une femme qui m’a compris et soutenu. Mais en réunion
avec les autres addicts, je n’ose même pas leur en parler. Ils penseraient que
je mens, ou alors ils se demanderaient pourquoi je viens encore aux
réunions.

Pourtant, vous êtes un bel exemple pour ceux qui espèrent guérir !

James. — J’essaie de les aider indirectement. Je suis devenu


« modérateur » remplaçant et je participe aux réunions administratives des
DASA. J’ai quand même envie de transmettre mon expérience si elle peut
aider les autres. Et pour Alia, c’est encore plus important ! Elle a créé un
blog et sa participation à votre livre lui tient beaucoup à cœur. Lorsqu’elle a
cherché, elle a vu qu’il n’existait encore aucun ouvrage en français sur le
sujet. Elle a vraiment envie de partager son expérience, pour pouvoir aider
les autres.

Lors de nos premières rencontres il y a quelques mois, vous n’étiez


pas sûrs que votre couple allait survivre à la découverte de votre double
addiction. Vous aviez peur, Alia, que la guérison de James soit plus
lente que la vôtre, voire impossible. Qu’en est-il à présent de votre vie
de couple ?

Alia. — Aujourd’hui, je suis beaucoup plus sereine. C’est vrai qu’on est
passés par des phases difficiles. En découvrant l’addiction de James, j’étais
si dégoûtée que j’ai rejeté d’un coup toutes nos années vécues ensemble,
comme si tout était faux. Je crois que je lui ai fait tellement de reproches en
m’acharnant à disséquer nos relations sexuelles que je lui ai littéralement
« coupé les couilles » ! C’est sans doute pour cela que James avait peur de
me faire l’amour. Peut-être aussi qu’il craignait que cela ne le ramène à son
addiction, alors il bloquait tout. J’étais la première victime de son sevrage !
Maintenant, on a trouvé une belle relation charnelle, très simple. Et je me
sens bien.
James. — C’est vrai que souvent, je n’ose pas. Je sais que je ne suis pas
parfait. J’ai toujours été très tendre dans la vie, mais en matière de sexe, je
peux aller trop vite ou être brutal, alors j’essaie de prendre plus de temps,
de faire de très longs préliminaires, et Alia voit elle-même que mes gestes
ont changé. J’essaie de penser à son plaisir, et de le faire passer avant mes
propres fantasmes. J’ai encore un problème de fréquence : avoir un rapport
sexuel aussi complet tous les soirs, je n’y arrive pas. Cela me demande une
concentration trop importante. Mais on progresse chaque jour, et mon plus
grand bonheur, c’est de voir Alia s’épanouir ! Aujourd’hui, je n’ai plus du
tout envie de mélangisme. J’ai tellement à apprendre d’Alia. J’en ai pour
des années avant de découvrir complètement ma femme ! J’ai envie d’aller
jusqu’au bout de la fusion physique et spirituelle. C’est le contraire de
l’addict que j’étais et qui ne trouvait de plaisir qu’en variant les partenaires.
Alia. — J’ai commencé à devenir sereine à partir du moment où j’ai
vraiment accepté la maladie de James. Accepter, c’est comprendre qu’il y
aura des rechutes, c’est inévitable. Pendant longtemps j’ai eu peur de la
rechute, suspendue comme une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes,
d’où ces mouchards que j’avais installés sur son ordinateur et son
téléphone. Mais, au fur et à mesure que j’avançais dans mon travail
thérapeutique, je me suis dit que ça ne servait à rien de se préparer à tout ce
qui allait arriver. La souffrance sera la même, de toute façon.
Inconsciemment, je tentais de reproduire le même schéma de contrôle que
ma mère, je ne m’en sortais pas. Alors j’ai arrêté de contrôler James, et je
n’ai plus eu peur des rechutes. Qui dit sevrage dit rechute. Forcément. Cela
fait partie du processus. Mais je sais que James fait de son mieux. Moi
aussi, je sens arriver la rechute, je la sens couler dans mes veines : comme
un mal-être diffus. À ce moment-là, il me vient des pensées négatives, du
type : « Je n’ai même pas un boulot qui me plaît ! » Ce sont plutôt des
piques contre moi-même, légèrement dépressives, mais au moins, elles ne
sont plus morbides. Et puis, je les vois ! Avant, je ne voyais rien, c’était la
fuite en avant, avec des œillères, je me jetais sur mon ordi pour me trouver
un client.
James. — La rechute, à moi aussi, ça me fait peur, mais j’apprends à
l’apprivoiser. Il y a quelques mois, j’ai raccompagné un copain en voiture
après le ciné. Avant de rentrer, j’ai commencé à tourner, à chercher… J’ai
fait un détour pour aller prendre 60 euros au distributeur. Ensuite, pendant
une heure, j’ai fait le tour du bois de Vincennes. Mais j’ai résisté. Et le
lendemain j’étais super fier de donner mes 60 euros… à mon psy. Je lui ai
dit : « Cet argent-là, il est pour vous, mais j’en ai bavé pour vous le
donner ! »

La transparence entre vous deux vous a-t-elle aidés ?

James. — La transparence, c’est ce qui nous soude. Dès qu’Alia a un


épisode de dépendance affective, je le ressens tout de suite. Je m’arrange
pour être disponible à ce moment-là, car je sais qu’elle va me réclamer de
l’attention, qu’elle va avoir besoin de parler. Je veux être là pour elle, que
ce soit en l’accompagnant simplement faire des courses, ou en lui faisant un
câlin. Parfois même, elle en abuse, alors je lui dis de faire attention à ne pas
me manipuler. Si je me mets trop à sa disposition, il y a un autre danger,
celui de me rendre paternaliste. Dans ce cas, je sais à présent que ça peut
nourrir mon addiction et me donner envie d’aller voir une vraie femme
ailleurs. J’avertis donc Alia de ne pas trop faire la femme-enfant.
Alia. — Et c’est super qu’il me le dise. C’est vraiment réconfortant de
le sentir à l’écoute.
James. — De son côté, Alia fait attention à moi. Parfois, elle me dit :
« Toi, tu as fait quelque chose de sexuel dans les dernières vingt-quatre
heures ! » Elle me connaît tellement bien qu’elle sait tout de suite si je me
suis masturbé, par exemple. À ce moment-là, je la sollicite moins.
Actuellement, je suis en sevrage de masturbation, et résultat, j’ai beaucoup
plus de désir pour Alia. Le plus gros danger de l’addiction, c’est le
mensonge. Avoir un témoin lucide, c’est vraiment salvateur ! Aujourd’hui,
je ne peux pas mentir à Alia.
Alia. — À présent, si l’on me donnait le choix entre tout ignorer, effacer
toutes les douleurs subies, ou bien savoir, eh bien je choisirais sans hésiter :
savoir.
Le doute, le fait de ne pas comprendre ce qui arrive dans votre propre
couple, il n’y a rien de pire, on se remet en question sans trouver la bonne
direction. Maintenant, je sais que je ne suis pas la cause de la maladie de
mon mari, que c’est son problème, que j’ai le mien et qu’entre les deux, il y
a notre couple qui est un troisième élément indépendant. Ma survie ne
dépend plus de notre couple et cela me rend plus forte.

La transparence, avez-vous pu la partager avec votre entourage ?

James. — J’ai fini par en parler à mon boss, qui est aussi un ami.
J’avais deviné qu’il était addict, lui aussi, mais gay. Une fois qu’on
comprend comment fonctionne cette maladie, on la détecte plus facilement
chez les autres…
Et puis, j’ai enfin pu aborder le sujet avec mes parents. Grâce à ma
thérapie, j’ai compris qu’ils avaient sans doute fait ménage à trois pendant
des années, mais qu’ils me l’avaient toujours caché. Mon père hébergeait à
la maison une de ses collègues profs, parce qu’il disait qu’elle était
déracinée et qu’elle avait besoin qu’on s’occupe d’elle. Cette femme a
dormi trois jours par semaine dans le bureau de mon père pendant huit ans,
elle est même devenue la marraine de mon petit frère. Quand j’avais 18 ans,
elle s’est carrément permis de me gifler parce que je n’avais pas préparé le
repas, et là j’ai craqué. J’ai demandé à ma mère pourquoi elle se permettait
de faire des choses comme ça, et si c’était parce qu’elle couchait avec mon
père. Ma mère m’a juste répondu qu’elle le savait, mais elle n’a jamais
voulu m’en reparler par la suite.
L’été dernier, quand j’ai commencé ma thérapie, j’ai tenté d’aborder le
sujet avec eux, au téléphone. Ils ont nié en bloc, et ils ont même coupé les
ponts avec moi pendant plusieurs mois. C’était douloureux. Comme Alia
avec sa mère, j’ai fini par leur envoyer un mail. Je leur ai avoué mon
addiction sexuelle, je leur ai expliqué que je n’arrivais pas à avoir une vie
sexuelle normale depuis vingt ans, que j’avais passé ma vie à reproduire le
schéma de l’homme avec sa femme, plus une maîtresse, que je n’arrivais
pas à rester fidèle, que je n’arrivais pas à concrétiser mon désir d’enfant, et
que c’était sûrement à cause de ce secret de famille. J’avais besoin de leur
parler, je leur ai dit que je ne les jugerais pas, que je ne voulais pas
connaître les détails, mais que j’avais besoin de savoir si c’était un
fantasme, un souvenir erroné ou une réalité. J’ai fini ma lettre en leur
conseillant d’aller voir le film Shame qui parle d’addiction sexuelle, pour
comprendre ce que je vivais. Ils y sont allés. Ma mère m’a alors répondu
par mail, en me disant, enfin, que j’avais raison, que mon père avait bien eu
une histoire avec cette autre femme et qu’ils avaient failli divorcer. Elle
continuait ainsi : « J’ai demandé à ton père de choisir. On ne vous a rien dit,
ni à toi ni à tes petits frères, car on pensait ainsi vous protéger. » Mon père,
lui, m’a opposé le silence pendant des semaines avant de me répondre. Il
m’a alors avoué qu’il avait fait une grave erreur et qu’il s’en voudrait toute
sa vie. Il n’aurait jamais imaginé que cela puisse me rendre malade. Il a
écrit ceci : « J’ai été faible, mais je n’ai jamais voulu quitter ta mère,
j’aimais deux femmes, c’est tout. » Une part de ma guérison tient dans cet
aveu ! En revanche, je crois que ça les a terrassés pendant des mois. Je suis
fier d’eux, qu’ils m’aient avoué leur histoire, qu’ils m’aient compris,
accepté même, et qu’ils aient assumé leur part de responsabilité. J’ai
beaucoup de chance.
Alia. — Moi, je n’ai pas eu la chance que ma mère assume le mal
qu’elle m’a fait. Quant à mon père, il est mort il y a quelques semaines,
brutalement. Trop tôt pour que je puisse lui en parler, pour que je
comprenne que ma mère s’était toujours posée en victime à cause de ses
absences professionnelles. En rejetant beaucoup sur lui la cause de ses
malheurs, elle nous a empêchées, ma sœur et moi, de vraiment profiter de
lui. Mais je ne renie plus mon passé. Et puis la maladie m’a fait un
incroyable cadeau : sans elle, je n’aurais jamais rencontré James ! Enfin,
c’est sa guérison qui m’a permis de trouver ma voie dans la psychologie :
j’ai ouvert la boîte de Pandore, mais cette fois, j’espère que c’est la bonne !

Vous repensez au projet d’avoir un enfant à présent ?

Alia. — Oui ! Il y a quelques semaines, c’était encore impensable, je me


disais qu’on était malades et qu’on serait de mauvais parents. Mais
aujourd’hui, nous en ressentons le désir. Je sais que James sera toujours un
ex-addict – comme le serait un ex-alcoolique –, mais je suis confiante :
nous saurons feinter et contourner la maladie. J’ai signé une sorte de pacte :
je sais où je mets les pieds aujourd’hui et j’assume. Et cela ne nous
empêchera peut-être pas d’être de bons parents ?
James. — Notre désir d’enfant est plus présent que jamais, avec une
maturité qui n’existait pas avant. Ce n’est pas une obsession, mais ce serait
l’aboutissement de notre amour et de notre combat contre la maladie. On
s’aime tellement, alors… cela arrivera forcément !

Si vous aviez un mot, Alia, pour qualifier James ?

Alia. — « Courageux », dans tous les sens du terme. Et aussi


« sincère », paradoxalement, même s’il ne l’a pas toujours été avec moi !
James est sincère dans son combat. Quand il me dit « je t’aime », je lui
réponds aujourd’hui « je le sais », et c’est vrai. Lorsque j’ignorais encore sa
maladie, je ne savais pas si je devais le croire.

Et vous James, pour Alia ?

James. — « Transformée », « équilibrée ». Et pour parler de notre


amour, j’ajouterais : « Complicité ».
Alia. — En un mot : « Espoir »…
Comprendre
Deux points forts se détachent du témoignage du couple Alia-James : la
dépendance affective et l’accès à la guérison grâce au dialogue et à la
transparence.
En matière d’addiction sexuelle, on a vu qu’il existait une différence
notable entre hommes et femmes : les hommes développent plutôt une
dépendance d’abord sexuelle et parfois affective (comme James), tandis que
les femmes souffrent d’une dépendance essentiellement affective, et parfois
aussi sexuelle (comme Alia).

La dépendance affective, que l’on peut caractériser par la phrase « Tu


m’aimes donc je suis », équivaut à se renier perpétuellement, tant dans ses
émotions que dans sa personnalité. Les émotions propres de la personne
n’existent plus, elle ne vit plus qu’à travers celui ou celle dont elle se sent
aimée. Elle s’enferme dans l’attente d’un signe ou d’une action qu’elle
pourrait interpréter positivement.
Par exemple, Alia a endossé le rôle d’escorte en partie pour attirer
l’attention de son mari. Et en se sentant désirée par ses clients, elle se
rassurait – faussement, comme elle le remarque elle-même – sur sa capacité
à séduire. Elle n’existait plus que dans le regard de l’autre.
Une des causes de cette dépendance émotionnelle peut être la
dépression, période durant laquelle tout s’effondre. Trouver une personne
dont on peut alors dépendre peut sembler la solution pour exister à travers
l’autre. Les personnes dépressives sont vulnérables. Elles feront tout pour
être « aimées », et certains en profiteront.

Une autre cause de cette propension à vouloir dépendre de quelqu’un


peut s’expliquer par l’absence de regard parental (maternel) dans la petite
enfance.
Le thème du « parent vide » est particulièrement bien décrit dans les
travaux du psychanalyste britannique Winnicott1. Il explique que le
nourrisson ne fait pas la différence entre lui et les autres. Ce qu’il voit, c’est
ce qu’il est. Lorsqu’il voit du vide dans le regard de sa mère (pour diverses
raisons, comme une dépression, une maladie mentale ou un manque
d’intérêt pour sa progéniture), alors inconsciemment le nourrisson intègre
l’idée qu’il est ce vide. Il n’est donc rien, et ne vaut rien. Cela, à l’âge
adulte, se manifeste par cette quête permanente d’une image positive de soi
dans le regard de l’autre. Cette seule image amène la personne dépendante
affective à faire tout ce que lui demande celle ou celui qui la désire. Ainsi,
Alia décrit comment elle a continué à se prostituer parce qu’elle voyait que
cela excitait James. En réalité, elle reniait ses valeurs et son désir profond.
Tout comme la dépendance sexuelle, la dépendance affective, fixée sur
les émotions, agit sur le comportement des patientes. Elles décrivent très
souvent deux aspects d’elles-mêmes : tantôt leur esprit est embrumé, leurs
idées sont floues et leur capacité à réfléchir est inexistante, elles se sentent
ivres ; tantôt leur esprit d’analyse est aiguisé, leurs idées sont ordonnées,
elles se sentent sobres. Dans ces moments de lucidité, elles réalisent que
leur relation est toxique. Ce constat, qui d’abord les paralyse, les pousse in
fine à quitter la personne dont elles dépendent émotionnellement, ou tout du
moins à chercher à changer de comportement.
Ces deux états, sobriété et ivresse, renvoient à l’usage d’un produit
comme l’alcool, et montrent à quel point les émotions peuvent devenir elles
aussi une drogue qui altère la conscience du sujet.

Le témoignage de ce couple comporte une très bonne nouvelle : la


guérison est possible. La relation entre Alia et James est passée du fantasme
à la réalité de l’amour, et ils expriment très bien la difficulté et la nécessité
d’adopter la transparence l’un envers l’autre en matière de comportement
sexuel.
Outre un témoignage éclairant sur la guérison, ils expliquent leurs
méthodes pour y parvenir, avec ou sans thérapeute.
James, le plus touché par l’addiction sexuelle, a conscience, comme
tous les addicts, qu’il ne sera jamais totalement guéri. Afin de s’adapter à
cette réalité de « rémission » et non de « guérison », Alia et son mari ont
mis en place des outils indispensables. Le déclic a été pour eux la sensation
de danger imminent. Ils allaient tout perdre. Ils se sont battus pour préserver
leur couple. James décrit la souffrance du sevrage, et l’importance capitale
d’Alia : elle comprenait exactement ce qu’il ressentait et elle pouvait donc
prendre soin de lui lorsqu’il n’en était pas encore capable.
Ce témoignage met ainsi l’accent sur une autre évidence : il est
impossible de sortir seul de l’addiction sexuelle. Il faut absolument pouvoir
compter sur l’aide d’un proche, d’un groupe de parole ou d’un
professionnel. Le « témoin lucide » dont parle James est un élément clé :
quelqu’un doit pouvoir renvoyer vers la personne addict la véritable image
de la catastrophe, sans complaisance, comme Alia l’a fait pour lui.

Accompagner
Une des clés de la guérison est d’enrayer le cycle du mensonge. Parce
que la dépendance puise sa force et sa répétition dans le mensonge.
Dissimuler son propre comportement équivaut à nier son existence auprès
de son entourage. Plus les mensonges s’accumulent, plus l’écart grandit
entre celui qui ment et ceux qui reçoivent le mensonge.
Oser dire l’indicible, c’est oser se prendre en charge, assumer ses
actions et les conséquences qui en découlent. Bien sûr, en devenant
transparent devant son partenaire, on risque de le perdre, au gré des
rechutes et des révélations, mais, comme le prouvent nos témoins, on se
donne aussi la chance de bâtir une relation sur des bases authentiques et
plus solides.
Dans ce sens, il est bon que les couples s’astreignent à avoir un vrai
moment de parole l’un avec l’autre, au moins une fois par semaine. Lors de
ce moment, chacun doit pouvoir parler sans être interrompu et sans
jugement. Par la suite, il est possible de consulter un thérapeute afin
d’approfondir à trois la relation. Pour prendre du recul et pour pouvoir
exprimer les ressentis les plus problématiques de chacun des partenaires.

Le cas d’Alia et James offre l’avantage d’aborder des solutions


possibles à mettre en œuvre par tous ceux qui souhaitent guérir de la
dépendance sexuelle :
– sortir de son isolement, véritable terreau de l’addiction, en s’ouvrant à
l’autre ;
– mettre en place des méthodes « répressives », en accord avec son
conjoint : mouchard sur l’ordinateur, suppression des applications
téléphoniques, surveillance accrue des comptes financiers (ces actions ont
été fondamentales dans la guérison de James).

Mais aussi :
– remplacer les schémas erronés mis en place depuis le début d’une
relation (ici la rencontre tarifée qui ne met pas l’homme et la femme au
même niveau) par des schémas conscients, sincères et choisis ;
– développer des stratégies d’anticipation : détection des zones à risques
(les lieux où l’on cède habituellement à sa pulsion), identification des
déclencheurs, définition des outils d’urgence (par exemple : j’éteins mon
ordinateur et je fais le tour du pâté de maison) ;
– organiser un emploi du temps chargé ne laissant aucune place au
fantasme ou à l’ennui ;
– utiliser autrement le temps passé jadis sur Internet, dans les sex shops
ou devant des films pornographiques (par exemple : s’investir dans une
cause sociale ou humanitaire, reprendre des études, renouer avec ses
passions).

Prendre des médicaments anxiolytiques ou antidépresseurs, comme l’a


fait James, peut être nécessaire en cas d’épisode dépressif important.
Cependant, ce ne sera en aucun cas une solution pour se débarrasser de
l’addiction sexuelle. Dans un premier temps, la baisse de la libido est l’un
des effets des antidépresseurs, mais cela ne dure pas longtemps. De plus, la
perte soudaine de libido peut, chez certains patients hyperactifs
sexuellement, entraîner des périodes d’angoisse encore plus importantes, et
donc les pousser à arrêter ce médicament.

Enfin, Alia et James ont reconnu être sortis de l’interdépendance en


suivant un conseil primordial : le « moi d’abord » ! En effet, guérir équivaut
à passer de l’affirmation « Tu m’aimes donc je suis » à la nouvelle
affirmation « Je m’aime donc je suis ». C’est un long chemin thérapeutique,
qui oblige à repérer, à affronter et enfin à abandonner des réflexes
conditionnés depuis l’enfance. La lecture d’ouvrages comme L’Avenir de
l’enfant doué2, d’Alice Miller, aidera fortement à revivre des moments du
passé et à en parler en thérapie.
Alia, en exprimant systématiquement ses émotions à James, se permet
d’exister en tant que personne sensible. James, en exprimant ses difficultés
à lutter contre la masturbation ou la pornographie, se permet d’exister en
tant qu’addict en voie de guérison.

Alia et James représentent un véritable espoir pour tous les couples en


proie à l’addiction sexuelle. Lorsqu’il y a de la souffrance dans l’amour, ça
n’est pas de l’amour, c’est de la dépendance. Malgré cela, ils ont su rétablir
la vérité, l’affronter, pour se rendre compte que l’amour existait bel et bien
entre eux. Parce qu’ils ont été capables de le reconnaître, de l’exprimer et
même d’en témoigner, le temps de l’interdépendance est finie. Alia ne
surveille plus James, et James n’a pas peur de dire quand il se sent
vulnérable.
Ces deux-là ont bien avancé sur la voie de la guérison, mais ils doivent
rester vigilants car leur vulnérabilité demeure.

1- Donald W. Winnicott, La Mère suffisamment bonne, Petite Bibliothèque Payot, 2006.

2- Alice Miller, L’Avenir de l’enfant doué, « Le Fil rouge », PUF, 2003.


Pour aller plus loin…
La dépendance sexuelle en douze points

Qu’est-ce que l’addiction en général ?


« Les addictions sont des comportements de consommation de
substances psychoactives provoquant une souffrance psychologique et des
troubles physiologiques. Le sujet devient plus ou moins vite dépendant »,
selon la définition de l’Inserm. Une personne « addict » est asservie à une
substance ou à une activité dont elle a contracté l’habitude par un usage
répété, devenu incontrôlable.
Il existe trois stades de consommation des drogues : l’usage, l’abus,
puis la dépendance. L’addiction correspond au dernier de ces stades.

On appelle usage un rapport que l’on qualifiera de « sain » avec le


produit. Pour faire le parallèle avec l’alcoolisme, on peut consommer un
verre d’alcool lors d’une soirée, et ne plus penser à en boire pendant
plusieurs jours, jusqu’à ce que l’occasion se présente de nouveau. On n’a
pas de problème avec le produit, et celui-ci n’a aucune conséquence néfaste
sur notre organisme ou sur notre entourage.
On appelle abus d’un produit une crise ponctuelle de consommation
excessive de ce produit. Par exemple, un jeune qui pratique le binge
drinking tous les week-ends, de façon répétitive, semaine après semaine.
Lorsqu’on abuse d’un produit, on en ressent les effets néfastes à court
terme : dans le cas de l’alcool, les nausées, la perte de contrôle, les troubles
de la mémoire, ou des accidents.
Enfin, on est dans la dépendance à un produit lorsqu’il nous est
absolument impossible de nous en passer, sous peine de ressentir un
manque physique et/ou psychologique, accompagné des signes de ce
manque (tremblements, agressivité, etc.). « C’est plus fort que moi… » est
la phrase type du dépendant1.
Usage, abus, dépendance : il en va de même pour la sexualité.

1. Qu’est-ce que la dépendance au sexe ?


Au cours de rapports sexuels consentis, conscients et humanisés, on
prend du plaisir. On passe au stade de l’abus quand, de façon occasionnelle,
on multiplie les rencontres, les actes sexuels ou les heures passées sur
Internet, cette fois en réponse à un stress passager ou à des difficultés
existentielles. Progressivement, on peut tomber dans la dépendance au sexe
quand il devient un recours quotidien, systématique et incontrôlable.
Selon le docteur Aviel Goodman2, psychiatre psychanalyste américain,
les caractéristiques de la dépendance sexuelle sont « la perte de contrôle et
la poursuite du comportement pathologique malgré la connaissance de ses
conséquences négatives pour l’individu ».
La dépendance au sexe a été identifiée comme une maladie dans les
années 1970 aux États-Unis. Patrick Carnes, professeur spécialisé en
alcoologie, comprit que ses patients, outre leur consommation
problématique d’alcool, développaient une consommation tout aussi
problématique de sexualité, laquelle finissait par devenir hors de contrôle.
Lorsqu’il décida d’étudier ce phénomène, il découvrit une véritable
maladie, avec un mode opératoire caractéristique, des conséquences à court
et à long terme, une réelle ambivalence quant aux soins, et des émotions
négatives insupportables pour la personne. C’est en 1983 qu’il emploie le
terme « sexual addiction » dans son ouvrage Out of The Shadows:
Understanding Sexual Addiction3, ouvrage de référence sur le sujet.
Beaucoup d’aspects de la dépendance sexuelle restent encore
incompris, en particulier le fait que certaines personnes n’aient plus le
contrôle de leurs pratiques sexuelles, alors que cela ne pose aucun problème
pour d’autres. De nombreuses recherches ont montré que beaucoup de gens
ont des schémas d’inhibition solides (ils peuvent s’arrêter), alors que
d’autres manquent de cette inhibition et se mettent en danger, ou bien
deviennent dépendants au sexe d’une façon étonnamment rapide.
Une chose est sûre : peu importe la cause, une fois qu’on a perdu le
contrôle de sa sexualité et que cela fait souffrir, il n’y a plus qu’une
alternative : continuer à se détruire, ou reprendre le contrôle de sa vie.
La dépendance sexuelle (ou l’addiction sexuelle) est un terme générique
qui recouvre divers comportements. Certains pratiquent le cyber sexe, c’est-
à-dire le sexe sur Internet (vidéos pornos, sites de rencontre ou catalogues
de prostitué[e]s). Tous les fantasmes et les différentes pratiques sexuelles
sont désormais accessibles sur l’écran d’un ordinateur avec une facilité
déconcertante.
D’autres ont recours au sexe réel, avec passage à l’acte. Dans le cas
d’une conduite répétitive, cette consommation comporte des risques, en
particulier pour la santé. Ce type de pratique aboutit aujourd’hui à une
recrudescence d’infections sexuellement transmissibles comme la syphilis,
l’hépatite ou le VIH.
Certains d’entre eux vont dans des sex-clubs, endroits conçus
exclusivement pour le sexe (vidéos, labyrinthe, backrooms) ; d’autres
préfèrent voir des prostituées, ou retrouver des partenaires ponctuels
« chassés » préalablement sur Internet. Lors de ces passages à l’acte,
généralement sans émotion, l’autre devient un objet d’assouvissement de la
pulsion. C’est un rapport déshumanisé.

En résumé, la dépendance au sexe :


– est une maladie du comportement ;
– est une source de souffrance (psychique et/ou physique) ;
– est caractérisée par l’incapacité de renoncer à un comportement
sexuel ;
– exclut l’autre en tant que personne pour le transformer en objet
sexuel.

2. L’addiction et le « système de récompense »


Nous savons tous que notre humeur influence notre sexualité, et que
lorsque nous nous sentons déprimés, nous avons tendance à avoir moins
envie de sexe. Cela peut surprendre, mais certains éprouvent le contraire, et
leur niveau d’excitation augmente. Le recours au sexe devient pour eux une
façon – à court terme – de se sentir mieux… ce qui est une illusion, bien
sûr.
On nomme « système de récompense » le processus très abstrait –
puisqu’il se passe dans le cerveau de la personne dépendante – fait de
stimuli et de réponses neuronales. Prenons un exemple : je bois de l’alcool.
Au fur et à mesure que ma consommation augmente, le stimulus envoyé au
cerveau est « je suis saoul », ou bien « je n’y vois plus clair ». La réponse
du cerveau diffère selon les personnes. Pour certaines, la réponse sera :
« C’est très désagréable, j’arrête. » Et pour d’autres : « C’est extraordinaire,
j’en veux encore. » Au stimulus « je perds le contrôle » correspondent deux
réponses : « j’aime » ou « je n’aime pas ».
Imaginez maintenant une personne à tendance dépressive. Cette
personne vit mal sa situation. Le hasard fait qu’elle habite dans une rue où il
y a plusieurs sex-shops. Un jour, elle décide d’entrer dans l’un d’eux, ce qui
va lui procurer un plaisir incroyable. Trois heures plus tard, elle sort de cet
endroit, en ayant oublié ses soucis et sa déprime pendant tout ce temps.
Pour le cerveau, le lien est fait : pour aller bien, il faut aller dans un sex-
shop.
Il se peut tout à fait qu’à partir de ce moment cette personne répète ce
comportement, à la recherche de ce « shoot ». Elle est devenue dépendante
au sexe.
Les patients sont étonnés lorsqu’on leur explique que le système de
récompense ne concerne pas obligatoirement une « rétribution ». Il n’est
pas seulement, par exemple, la réponse positive – « bravo, maintenant tu
peux te faire plaisir » – à un stimulus positif – « j’ai bien travaillé
aujourd’hui ».
Certaines personnes l’utilisent à titre de compensation. Chez elles, au
contraire, c’est parce qu’elles n’aiment pas ce qu’elles font dans la journée
qu’elles « pulsionnent » le soir.
Elles tentent, par le biais du système de récompense, de rétablir une
balance positive à un quotidien qui ne les satisfait pas. À l’idée « je fais ce
travail que je déteste et c’est une torture », la réponse du cerveau peut
devenir « donc je vais pratiquer le sexe de façon frénétique car cela me
renvoie une image positive de moi-même ». Cette réponse est bien sûr un
leurre. Le plaisir se transforme rapidement en déplaisir. La vraie réponse à
cette situation sera de changer de travail, comme l’a pressenti Alia dans son
témoignage.

3. Pourquoi choisit-on le sexe comme objet de dépendance ?


Les êtres humains ont tous un appareil génital dont ils ne peuvent se
défaire. On peut facilement obtenir une gratification immédiate de son sexe,
par le biais de la masturbation, par exemple. La sexualité est aussi choisie
comme objet de dépendance, en résonance avec une histoire personnelle
(traumatisme sexuel), phénomène décrit à travers le témoignage de
Stéphane.
Mais la sexualité étant inhérente à notre vie, c’est un des obstacles à la
guérison : on ne peut pas faire sans, il faut faire avec, mais différemment.

4. Quels sont les terrains favorables ?


Il existe des éléments récurrents dans l’histoire personnelle des
dépendants au sexe. On les découvre de façon approfondie au fil des
témoignages présentés.
Très souvent, l’enfance d’un patient ne lui a pas fourni les éléments
nécessaires pour se construire de façon équilibrée. Selon D. Winnicott4, les
premières années de la vie sont décisives, et une grande partie des
problématiques de l’enfant dépend de ses rapports avec sa mère. Les
traumatismes subis avant l’âge adulte favorisent l’apparition d’une
addiction. Cela peut être lié à un parent lui-même dépendant (Jérôme), ou à
un traumatisme à caractère sexuel (Céline, Stéphane).
Une trop grande frustration lors de l’enfance peut aussi engendrer la
conduite addictive à l’âge adulte, quand ce qui a été longtemps interdit est
tout d’un coup autorisé (Samir). Voici un exemple parlant : un patient avait
de l’eczéma quand il était nourrisson. Pour ne pas qu’il se gratte, sa mère
avait pris l’habitude de lui attacher les mains la nuit. Aujourd’hui, il ne peut
pas s’empêcher de se masturber plusieurs fois par jour…

5. Le cycle de la dépendance
On observe dans la dépendance au sexe une succession d’étapes
cycliques. On considère que le « passage à l’acte » constitue le point
culminant de la dépendance. Cependant, il est à la fois le résultat d’un état
psychologique inconfortable dont le sujet cherche absolument à sortir, et le
préambule d’un autre état inconfortable de l’ordre du jugement négatif de
soi.
Les principales phases de la dépendance au sexe sont :
– la préparation : c’est la pulsion et ce que l’on met en place pour y
répondre et la provoquer ;
– le passage à l’acte ;
– le soulagement ;
– l’arrivée des émotions négatives : culpabilité, honte,
autodévalorisation ;
– l’état dépressif, qui devient intolérable ;
– la fuite ;
– le retour à la préparation.

6. Les différentes étapes par lesquelles un addict passe au cours de


sa vie
– D’abord le plaisir, accompagné d’un sentiment de toute-puissance ;
– ensuite le principe de réalité : un événement ou une personne de
l’entourage (professionnel ou personnel) signale le problème ;
– le déni ;
– l’événement clé qui va mettre au grand jour l’addiction : courriel,
SMS, acte manqué… et faire basculer du déni à l’acceptation ;
– l’acceptation ;
– la phase de choix : continuer ou arrêter les comportements addictifs ?
Comment ?
– le chemin de la guérison, entrecoupé des habituelles rechutes ;
– et enfin la vigilance, indispensable tout le reste de sa vie.

7. Quels sont les déclencheurs d’une « crise addictive » ?


Parmi les déclencheurs de la crise addictive ou ceux qui favorisent
l’installation d’une addiction dans la vie d’un individu, on retrouve très
régulièrement :
– un état dépressif (la personne cherche à relancer la machine du désir
en passant par la sexualité) ;
– des émotions désagréables (comme la frustration) ;
– un choc psychologique (un deuil, une séparation, etc.) ;
– un stress important, notamment au travail.
Ces déclencheurs sont des moments clés qui provoquent la crise ou qui
la favorisent. Jack vient en consultation, alors qu’il avait arrêté depuis
quinze ans d’avoir recours à des prostituées. La semaine précédant
l’entretien, il a « replongé ». Au cours de l’entretien, nous découvrons que
Jack est passé dans la rue même où il rencontrait des prostituées de façon
régulière, vingt ans auparavant. S’il ne s’en est pas rendu compte sur le
moment, son cerveau, lui, s’en est souvenu ! La vigilance est primordiale :
il faut absolument éviter les endroits ou les situations qui « déclenchent » la
crise. Par exemple, éviter d’aller sur l’ordinateur lorsque l’on se retrouve
seul, ne pas passer dans le quartier des sex-clubs, etc.
L’alcool et la fatigue sont aussi des facteurs de vulnérabilité qui font
baisser la vigilance et précipitent plus facilement les personnes dans une
nouvelle crise.

8. À quel âge devient-on sex addict ?


Il n’y a pas d’âge. Parmi les témoignages de ce livre, Céline est
devenue sex addict à 48 ans, Jérôme avant même l’adolescence, tandis
qu’Alia a développé son addiction vers 20 ans.
Un phénomène majeur caractérise toutefois l’addiction sexuelle
aujourd’hui : la cyberdépendance, c’est-à-dire la consommation régulière et
abusive de vidéos pornographiques sur Internet, par un public de plus en
plus jeune. Plus grave encore, la pornographie sur Internet est devenu le
premier moyen d’éducation sexuelle des enfants et adolescents. À 13 ans, la
plupart d’entre eux ont déjà vu des images à caractère pornographique, avec
les risques que cela engendre pour la construction de leur sexualité future.
Une fois devenus adultes, certains deviennent incapables d’avoir une
relation sexuelle « incarnée » tant ils sont dépendants du monde virtuel.
Lorsqu’ils ont des relations sexuelles, elles sont dénuées d’émotions : ils
ont appris à travers les films pornographiques que l’acte sexuel était un acte
de performance dans lequel l’autre n’est qu’un objet.

9. Pourquoi la dépendance sexuelle se développe-t-elle plus


aujourd’hui ?
En France, on parle de dépendance sexuelle depuis peu de temps. Sans
doute l’addiction sexuelle a-t-elle toujours existé. Néanmoins, nos sociétés
contemporaines, avides de performances, ont accéléré la tendance. Elles
mettent les individus sous pression, exposent partout des images à caractère
sexuel : publicités, magazines, films, vidéo-clips musicaux, Internet,
mobiles… Le sexe s’étale sur tous les supports. On en parle beaucoup, on
donne des conseils, la sexualité devient presque une quête en soi. Alors on
consomme à outrance : partenaires, aventures, vidéos… Le sexe attire,
fascine et fait vendre. Preuve en est l’énorme business de l’industrie
pornographique sur Internet, et le nombre croissant d’applications pour
téléphones mobiles à géolocalisation. On peut savoir aujourd’hui en
quelques secondes à quelle distance exacte se trouvent les personnes en
quête de rapport sexuel. Sur Internet, toutes les images les plus crues, et
parfois même déviantes, sont disponibles en quelques clics. Internet crée de
nouveaux fantasmes, de nouveaux besoins et tout est fait pour ne pas
pouvoir sortir de ces sites qui vous bombardent d’images dès que vous
essayez de fermer une fenêtre…
Le sexe devient un objet de consommation, qui répond certes à un
véritable besoin de décompression. Mais consommé de façon compulsive, il
passe d’une échappatoire à un véritable enfermement. Certaines personnes,
par exemple, peuvent passer jusqu’à dix ou douze heures par jour sur des
sites pornographiques sans avoir vu le temps passer.

10. La psychanalyse et la dépendance au sexe


La dépendance au sexe est une façon de ne pas ressentir ce qui se cache
derrière cette occupation majeure, et qui fait si peur aux patients. La
dépendance, c’est cette vieille amie fidèle et inconditionnelle qui vient
masquer nos souffrances.
Pour la psychanalyste anglaise Joyce McDougall5, « l’objet d’addiction
est investi de qualités bénéfiques, voire d’amour : objet de plaisir à saisir à
tout moment pour atténuer des états affectifs autrement vécus comme
intolérables ». Elle ajoute que « l’économie [psychique] addictive vise la
décharge rapide de toute tension psychique ».
Quant au professeur Philippe Jeammet6, psychiatre psychanalyste, il met
en relief ce que la dépendance apporte comme « pansement pour la
psyché ». La dépendance au sexe serait une tentative de réparation des
dommages subis dans l’enfance, et de la profonde souffrance psychique qui
a perduré.
Afin de faire taire la douleur, chacun trouvera sa solution, qui consistera
à s’anesthésier, à ne plus penser, à brouiller son esprit pour pouvoir, ne
serait-ce qu’un laps de temps, respirer sans souffrir. Ainsi certains, peu
enclins à boire ou à se droguer, trouveront dans leur sexualité le moyen
d’oublier la réalité. Ils deviendront, « simplement » pour ne pas souffrir,
dépendants du médicament le plus puissant qu’ils aient trouvé : le sexe.
Lors d’une prise en charge, on commence généralement par un
traitement comportemental : on « coupe la tête du monstre » qu’est
l’addiction pour aider le patient à retrouver une certaine maîtrise de sa
sexualité. Ensuite, s’il le souhaite, le patient peut entamer une deuxième
phase : l’exploration psychanalytique des causes de son comportement.
C’est l’étape où l’on « coupe les pieds du monstre ».
Sans la psychanalyse, qui explore les causes et permet de les
comprendre, le comportementalisme ne suffit pas : à la moindre crise dans
la vie du patient, le sexe compulsif redeviendra le pansement à ses
blessures.

11. Que penser de la mode des « no sex » ?


Les « no sex » sont des personnes qui pratiquent l’abstinence sexuelle.
Elles vivent exactement l’inverse des addicts sexuels, qui ne peuvent pas
s’empêcher de consommer du sexe. Un rapprochement comportemental
peut être fait entre la boulimie et l’addiction sexuelle, et, à l’autre extrême,
entre l’anorexie et l’abstinence sexuelle.
S’imposer une « anorexie sexuelle » sur le long terme est un leurre :
tout d’abord c’est aussi une addiction, et ensuite cela ne règle pas le
problème de la sexualité. Ce n’est pas parce qu’on n’a pas de sexualité que
les problèmes qui s’y rapportent ont disparu.
Certains sex addicts éprouvent le besoin, lorsqu’ils sont en voie de
guérison, d’observer une période d’anorexie sexuelle, afin de rétablir une
sexualité normale petit à petit, au rythme qu’ils choisissent. Toute la
complexité de se soigner de la dépendance sexuelle, c’est de retrouver une
« santé sexuelle », c’est-à-dire une sexualité choisie, maîtrisée et source de
plaisir.

12. Guérit-on de la dépendance sexuelle ?


Oui, nous pouvons l’affirmer, on peut guérir de sa dépendance sexuelle.
C’est le cas notamment du couple qui témoigne dans ce livre, Alia et James.
Cependant, il faut rester vigilant. Comme le souligne James dans son
témoignage, il ne sera jamais totalement guéri : il est en rémission. Il reste
vulnérable et doit prêter attention aux signes qui lui indiqueraient une
situation de danger ou une rechute à venir. Tout au long de ce livre, nous
nous attachons à donner des pistes et des exemples très concrets de
solutions qui ont déjà fait leurs preuves.

1- Voir l’excellent ouvrage de Philippe Batel, Pour en finir avec l’alcoolisme, La Découverte, 2011.

2- Aviel Goodman, Sexual Addiction, An Integrated Approach, International Universities Press, 1998.

3- P. Carnes, Out of The Shadows: Understanding Sexual Addiction, Hazelden, 2001.

4- Donald W. Winnicott, La Mère suffisamment bonne, Petite Bibliothèque Payot, 2006.

5- Joyce McDougall, Théâtres du corps, Folio Essais, 2003.

6- Philippe Jeammet, « Les conduites addictives : un pansement pour la psyché » in Les Addictions, monographies de psychopathologie, PUF, 2002.
La prise en charge à l’hôpital Marmottan
Marc Valleur et Irène Codina

Marc Valleur est psychiatre et médecin chef de l’hôpital Marmottan,


spécialisé dans les soins et l’accompagnement de toutes les pratiques
addictives : les drogues dures, l’alcool, le jeu, mais aussi le sexe. Son
service est l’un des premiers en France à avoir accordé aux addicts sexuels
la même attention qu’aux autres drogués. Irène Codina travaille à ses côtés
en tant que psychologue. Tous les deux nous racontent leur expérience au
sein de cet hôpital réputé pour accueillir de nombreux dépendants à
Internet, et parmi eux, des dépendants sexuels.

Comment a commencé la prise en charge des addictions sexuelles


au sein de votre hôpital ?

Marc Valleur. — Notre prise en charge des dépendants sexuels a


commencé en 2006, mais l’hôpital Marmottan existe depuis 1971, fondé par
le professeur Claude Olievenstein pour traiter les toxicomanies. À l’époque,
c’était une révolution : Marmottan a été le premier hôpital en France à
accueillir ces patients sans porter de jugement de valeur sur leur
comportement, avec une approche beaucoup plus humaine que les hôpitaux
psychiatriques vers lesquels ils étaient auparavant dirigés.
Pour ma part, j’ai commencé à travailler sur les addictions en 1974. Je
me suis très vite intéressé aux jeux d’argent, à cause de la prise de risque
qu’ils induisent : c’était presque un laboratoire d’étude de cette notion de
risque, que l’on retrouve dans toutes les addictions. J’ai d’ailleurs fini par
ouvrir une consultation spécifique, en 1998, sur l’addiction au jeu. Puis
nous avons étendu cette consultation à l’addiction aux jeux vidéo sur
Internet, en créant une rubrique « cyber-addiction » sur notre site Internet.
C’est là, contre toute attente, que des patients sont venus nous voir à partir
de 2006 pour évoquer leur dépendance… au sexe ! Irène Codina a reçu la
plupart d’entre eux.
Irène Codina. — En réalité, ces dépendants sexuels s’étaient reconnus
dans le mot « cyber-addiction » à cause de leur addiction aux sites
pornographiques et aux sites Internet de rencontre… Et comme
pratiquement aucun autre endroit en France n’affichait cette spécialité, c’est
chez nous qu’ils sont venus. Depuis 2006, nous avons accueilli environ cent
cinquante patients pour addiction sexuelle.

Avez-vous mis en place la même méthode pour eux que pour les
autres addicts ?

Irène Codina. — Au départ, nous avions le sentiment d’être totalement


démunis, sans aucune expérience en matière d’hypersexualité. Nous avons
donc été obligés de procéder de façon empirique. Et très vite, nous avons
pris conscience que ces patients étaient des addicts, au même titre que nos
autres patients. On retrouvait chez eux le modèle traditionnel de l’addiction
avec ses mêmes caractéristiques : le sentiment subjectif d’être esclave,
dépendant, aliéné, l’impression de ne pas pouvoir en sortir, en dépit de
toutes les conséquences négatives que cela provoque dans leur existence.

Comment se passe la prise en charge d’un dépendant sexuel à


l’hôpital Marmottan ?

Marc Valleur. — Le cœur du traitement est toujours la psychothérapie,


où l’on peut distinguer, un peu artificiellement, deux volets.
Le premier passe par une dimension très pragmatique. Une fois par
semaine, nos patients ont rendez-vous ici pour parler de leur addiction à un
praticien, qui les aide à la réduire concrètement. Par exemple, on cherche
avec eux comment les aider au quotidien à diminuer leur addiction et à leur
trouver des activités de substitution. On emprunte notamment aux thérapies
comportementalistes ou cognitives les stratégies de « prévention de la
rechute », et l’on organise aussi des ateliers très pratiques. L’un d’entre eux
consiste à leur proposer d’échanger des astuces pour bloquer, sur leur
ordinateur, l’accès à tout site à caractère sexuel ou pornographique, car la
plupart de nos patients ont besoin d’Internet tout en étant addicts au porno
et souhaitent s’en débarrasser.
Le deuxième volet emprunte à la psychanalyse : nous les amenons à une
réflexion sur les raisons pour lesquelles ils surinvestissent à ce point ces
formes de sexualité. Cela les renvoie à leur manque de confiance en eux et à
leur besoin d’assurance.
En fait, je crois profondément qu’il n’y a pas de méthode meilleure
qu’une autre pour les aider, il n’y a que des thérapeutes qui sont meilleurs
que d’autres. Et ces patients doivent être aidés de la façon la plus complète
possible : le comportementalisme agit à court terme, mais on a besoin de la
référence à la psychanalyse pour être efficace à long terme.
Irène Codina. — Il est très important dans notre travail d’être au plus
près des patients, de les suivre pas à pas, sans jugement.
Nous leur posons des questions très précises pour savoir quelle forme
prend leur addiction, en leur demandant par exemple le nombre d’heures
passées chaque jour sur des sites sexuels, s’ils utilisent une webcam, etc. Ce
qui est important, c’est qu’ils sortent de la honte et de la culpabilité, qu’ils
osent dire ce qu’ils font depuis tant d’années : qu’ils se sont mentis à eux-
mêmes et trouvent toujours des prétextes pour y retourner, qu’ils mentent à
leur entourage et se cachent, qu’ils vont sur des sites dangereux pour eux,
voire illicites, où ils ne souhaiteraient pas aller…
Avec eux, nous utilisons la psychopédagogie, en expliquant comment
les choses vont se dérouler. Nous prévenons qu’il y aura des retours en
arrière, mais pas forcément identiques, et que notre travail est justement
d’accompagner ces retours en arrière afin que les patients finissent par
trouver des stratégies pour s’empêcher de replonger ou rechuter moins
longtemps. Nous expliquons qu’il faudra qu’ils parlent à leur entourage,
mais avec beaucoup de précaution pour ne pas provoquer une dépression
chez leur partenaire ou un divorce, avant même d’avoir pu expliquer ce qui
leur arrive vraiment. Si le couple est solide, il faudra ensuite du temps et
beaucoup d’échanges pour rétablir la confiance.
Nous incitons nos patients à être attentifs à leurs émotions, à repérer,
écrire ce qui les a poussés à recommencer, ce qui les aide à en sortir.
Nous les mettons en contact avec des médecins si nous pensons qu’un
traitement peut les aider, et nous leur parlons aussi de médecines douces
telles que la relaxation, le yoga, la sophrologie.
Quels sont les déclencheurs les plus courants qui conduisent les sex
addicts à venir chez vous et à s’engager dans un processus
thérapeutique ?

Irène Codina. — Ils sont souvent poussés par un proche, mais ils
peuvent aussi avoir pris eux-mêmes cette décision pour des raisons morales,
sociétales, familiales, religieuses ou financières. Ils se sont parfois ruinés
sur les sites pornographiques payants ou en consommation de prostituées.
D’autres fois, ils sont à bout car leur addiction est complètement
chronophage, ils n’ont plus de temps pour quoi que ce soit d’autre.
Toutefois, ces éléments qui leur donnent envie de se soigner ne sont
malheureusement pas suffisants pour guérir : ils le veulent, mais n’y
arrivent pas. On entend souvent des phrases du type « ça me bouffe ma vie,
je suis prisonnier d’un cercle vicieux ».
Notre méthode de travail consiste à se situer dans un temps qui n’est
pas le leur. Leur temporalité est très courte, constamment court-circuitée par
leurs pulsions. La nôtre, celle du thérapeute, évoque une échéance longue.
Quand nous démarrons une thérapie avec un addict, nous savons que ce
travail prendra plusieurs années.

Quelle est la durée moyenne d’une prise en charge pour addiction


sexuelle dans votre service ?

Marc Valleur. — Entre un et trois ans, selon l’ampleur du problème du


patient. C’est déjà plus court que pour les toxicomanes, où cela peut aller
jusqu’à cinq ou dix ans. Mais la fin de la prise en charge ne signifie pas
qu’ils sont guéris. Ils doivent rester vigilants toute leur vie, comme
n’importe quel addict, pour ne pas rechuter.
Irène Codina. — J’ai certains patients qui vont mieux, mais qui
viennent quand même depuis 2006. Ils craquent, mais de façon
occasionnelle, généralement par accident, par exemple quand la
configuration de leur ordinateur a sauté, ou quand ils sont soumis à un
stress trop fort. Ils perdent heureusement moins de temps sur Internet et leur
vie change, généralement.

Quels sont vos taux de réussite ?


Marc Valleur. — On n’a pas de chiffres, car pas encore assez de recul.
Et tous les patients ne sont pas au même degré d’addiction.
Mais généralement, les dépendants sexuels décrochent plus rapidement
que les dépendants à l’héroïne ou au crack. Au départ, ce sont souvent des
gens qui allaient à peu près bien, qui ont des ressources culturelles ou
sociales sur lesquelles ils vont pouvoir s’appuyer pour s’en sortir. Pour
devenir addict sexuel, il faut généralement bénéficier d’un ordinateur et
d’un abonnement à Internet, ou avoir les moyens de se payer des
prostituées.

Dans votre service d’addictologie, vous arrive-t-il d’hospitaliser un


patient pour addiction sexuelle ?

Marc Valleur. — Très rarement. Seulement quand les gens n’en peuvent
plus, quand cela semble la seule solution pour les aider à court terme, en
leur évitant par exemple une tentative de suicide.
Ce sont alors des hospitalisations très brèves et volontaires : une à deux
semaines pour mettre ces gens à l’abri d’eux-mêmes.
Évidemment, ce ne sont pas des patients qui sont sujets à des
dépressions relevant de la clinique psychiatrique, sinon nous les enverrions
là-bas. Ce sont plutôt des personnes qui ont besoin de se poser. Toutefois,
cela reste très marginal, parmi toutes les addictions au sexe que nous
soignons.

Que pensez-vous des cures de désintoxication expérimentées par


certaines stars américaines, tels Michael Douglas ou David Duchovny, à
la clinique Pine Grove dans le Mississippi ?

Marc Valleur. — Il y a tout un mythe autour de ces cures dites de


désintoxication. Certes, les patients sont pris en charge à temps complet
pendant quelques semaines et se sèvrent momentanément. Mais cela ne
suffit pas pour guérir. On ne peut pas faire l’économie d’un travail profond
sur soi-même, qui nécessite le long terme. On peut d’ailleurs se demander si
certaines de ces cures n’ont pas avant tout un but médiatique…

Quel est le profil type des patients de votre établissement ?


Marc Valleur. — Ce sont des gens qui ont une façon particulière de faire
face au stress, aux situations difficiles. Ils auraient, diraient les Américains,
un mode de coping inadapté, c’est-à-dire que dans leur façon d’affronter les
difficultés, ils n’arrivent pas à faire face à l’angoisse, à la frustration, ils
cherchent une solution immédiate et sont beaucoup plus dans l’évitement
que dans l’analyse et la résolution de leur problème. En s’adonnant à leur
addiction, ils sont dans l’urgence de gérer leurs émotions et de calmer leur
stress, sans voir plus loin. C’est notamment le cas des personnes qui se
masturbent au travail : cela les calme sur le moment. Sans plus. Ils ne
peuvent pas s’attaquer à la réelle source de leurs problèmes.

Il y a deux ans, lors de notre premier entretien, vos patients pour


addiction sexuelle étaient plutôt marginaux et provenaient plutôt de
catégories socioprofessionnelles basses. Est-ce toujours le cas ?

Marc Valleur. — Cela change progressivement. On voit de plus en plus


de personnes issues de catégories socioprofessionnelles très hautes. Moi,
j’ai vu nombre de cadres qui ont tout réussi dans leur vie : mariés, deux
enfants, deux voitures, aucune maîtresse car c’est contraire à leur
éducation… Et ils plongent dans l’addiction aux sites pornographiques avec
d’autant plus de fascination qu’ils se sentaient plutôt coincés dans leur vie.
Quand leur travail ou leur famille sont mis en danger, ils viennent consulter.
Ils ont entendu parler de nous sur Internet, ou plus rarement, leur médecin
traitant nous a recommandés. Il faut dire que les coming-out de
personnalités célèbres aux États-Unis, comme Michael Douglas, ou plus
récemment l’affaire DSK ont permis de faire parler de l’addiction sexuelle,
et de pousser des personnes à prendre conscience qu’il s’agissait d’une
maladie, c’est-à-dire d’un état qui échappe à la volonté et qui nécessite une
véritable prise en charge thérapeutique.
Irène Codina. — Nous avons établi des statistiques sur les cent
cinquante patients que nous avons reçus depuis 2006. La majorité ont entre
25 et 45 ans. Ce sont à 99 % des hommes. Je suis convaincue qu’il y a
beaucoup de femmes qui ont des soucis d’hypersexualité, seulement elles
ne viennent pas encore dans des centres comme le nôtre. Comme l’a dit
Marc, nos patients sont en effet majoritairement en couple et avec un travail
stable. Ils ont en moyenne neuf ans de cyber-addiction derrière eux quand
ils viennent chez nous pour la première fois. Un quart d’entre eux ont
également une autre addiction associée.

Pensez-vous qu’il y a plus d’addiction chez les personnes célèbres ?

Marc Valleur. — Honnêtement, je ne sais pas, mais on peut imaginer


qu’elles ont en commun un accès au sexe plus rapide et plus grand. Le
basketteur américain, Magic Johnson, avait dit lors d’une interview, en
annonçant sa séropositivité, qu’il était d’autant plus difficile pour lui de
résister à la tentation que nombre de femmes l’attendaient après chaque
match à la sortie des vestiaires !

Y a-t-il beaucoup d’addicts chez les grands sportifs ? Certaines


rumeurs circulent à ce sujet…

Marc Valleur. — Il est vrai que j’en ai eu quelques-uns comme patients,


avec des problèmes de drogue ou autres. Le vrai problème avec beaucoup
de grands sportifs, c’est qu’ils sont élevés dans des cocons, dans des univers
très purifiés où ils vivent finalement peu de choses. Dès leur adolescence,
ils sont entièrement pris en charge et se retrouvent amputés d’une grande
partie de leur vie sociale. Quand ils se retrouvent en pleine gloire, tout
devient possible et facilement accessible, et ils explosent ! C’est une des
conséquences du star system : les vedettes sont comme des enfants à qui
l’on donne la clé de l’armoire à confitures. Sans parler des produits dopants
qui peuvent augmenter leur libido !

Est-ce que, chez les hommes de pouvoir, le sentiment de puissance


peut provoquer des comportements sexuels addictifs, voire abusifs ?

Marc Valleur. — Il y a toujours quelque chose de sauvage dans la


sexualité, un besoin de possession. Les fantaisies de pouvoir s’expriment
aussi à travers la sexualité, et le fait de répéter un schéma de possession
peut faire que l’on se rapproche de plus en plus des limites.
C’est notamment un problème qui peut survenir dans les relations
sadomasochistes. Comment prouver que cela a été trop loin quand la
victime est consentante au départ pour jouer le jeu ? Tout est aussi question
d’attitude : une fantaisie avec sa partenaire, c’est rigolo, mais quand on rêve
de cela dès que l’on voit une femme dans la rue, là, cela devient une
pathologie, et parfois une perversion.

Le sexe est-il une drogue au sens chimique du terme ?

Marc Valleur. — Tout ce qui est addictif constitue une drogue au sens
chimique du terme. Cela met en jeu les circuits cérébraux de la récompense
et de la régulation des émotions. Ce sont l’adrénaline, la sérotonine et la
dopamine qui sont les trois neuromédiateurs en question. Dans le cas de la
sexualité, il y a en plus une mise en jeu des circuits hormonaux, avec chez
les hommes l’intervention de la testostérone, par exemple. Il y a même une
hormone, l’ocytocine, qui jouerait un rôle dans l’attachement affectif. Il y a
addiction quand ce système de récompense se dérègle.

Ce dérèglement du système de récompense, sait-on vraiment bien


l’expliquer en neurobiologie ?

Marc Valleur. — Au niveau neurobiologique, il peut s’expliquer par un


phénomène de tolérance, une sur-adaptation des circuits. Ce sont des
mécanismes similaires aux autres drogues. Les addicts ont besoin de doses
croissantes de stimuli. À partir d’un certain palier, tout se dérègle et le
plaisir n’est plus là. Pourtant, les addicts continuent leur comportement
compulsif, mais cette fois c’est juste pour vivre, pour éviter la souffrance du
manque.
Vous savez, les explications neurobiologiques ne nous donnent pas
beaucoup plus d’informations. Surtout, elles n’apportent pas de solution.
Longtemps, l’addiction a été le champ même de la morale. Aujourd’hui, en
tant que thérapeutes, nous laissons le jugement de côté, mais nous essayons
d’enrayer le processus d’autonomisation de la maladie.

Qu’entendez-vous exactement par « autonomisation du processus


d’addiction » ?

Marc Valleur. — C’est le « divorce entre la volonté et le désir », diraient


des membres des Alcooliques anonymes. Et c’est ce que les DASA
(l’association des dépendants affectifs et sexuels anonymes) ont su très bien
comprendre : très souvent les gens sont conscients, ils veulent arrêter, mais
ils n’y arrivent pas. Ils disent : « C’est plus fort que moi. » C’est cela qui
cause la souffrance de l’addiction, cette conscience, doublée de
l’impossibilité d’arrêter.
Comprendre devient en soi une cause de souffrance plus que de
guérison. Il ne faut jamais croire que c’est simplement en expliquant les
choses aux gens qu’ils vont guérir.
Déjà, dans la mythologie grecque, Ulysse en fait l’expérience : pour
traverser la mer des sirènes, il se fait attacher au mât, et il oblige les marins
à mettre de la cire dans leurs oreilles pour qu’ils n’entendent rien, car il sait
bien qu’ils ne pourront pas résister à ce plaisir, il sait que son intelligence ne
lui servira pas non plus, donc il anticipe en se mettant un garde-fou. Croire
que l’intelligence va permettre de lutter, c’est en effet le piège absolu, c’est
ce qui fait que beaucoup de gens replongent dans l’alcool : « Je vais
montrer à l’alcool que ma volonté est plus forte que lui ! » C’est illusoire.
La force des Alcooliques anonymes est de reconnaître justement la défaite :
« Nous avons admis que nous étions impuissants devant l’alcool. » « Faire
appel à la volonté pour arrêter, c’est croire que l’on peut se soulever de terre
en tirant sur ses bottes. » C’est impossible !
Il faut déjà beaucoup de volonté pour accéder à l’objet de son addiction
(c’est un gros investissement et beaucoup d’expériences avant que cela
devienne une addiction). Ce n’est pas la seule volonté qui les fera guérir.
Alors nous incitons nos patients à jouer les Ulysse. Nous mettons en place
avec eux des stratégies d’anticipation.
Irène Codina. — Quand les addicts se sentent trop coupables, ils
préfèrent retourner sur des sites pour soigner leur déprime. La lutte en elle-
même engendre un mal-être.

Quels sont les éléments que vous utilisez dans ces stratégies
d’anticipation ?

Irène Codina. — Sur un plan neurobiologique, quand on cesse d’aller


sur des sites sexuels, le cerveau ne peut pas d’emblée s’investir dans
d’autres domaines avec plaisir, il faut beaucoup de temps. Alors déjà, nous
donnons des outils à nos patients pour leur permettre d’exprimer leurs
émotions : tenir un journal, participer à un forum, téléphoner à quelqu’un,
commencer à participer à des activités sportives, artistiques, culturelles, par
exemple, s’intéresser à ce qui les passionnait avant leur addiction.
Nous leur donnons aussi des pistes pour les amener à se projeter dans le
temps, car il y aura un processus évolutif. Il faut préparer, anticiper les
rechutes afin de mettre des moyens en place pour éviter qu’elles ne soient
trop sévères.
Nous organisons des groupes d’échanges autour de techniques de
protection sur ordinateur et sur téléphone. Les patients se donnent des
conseils entre eux pour trouver les parades informatiques. Le logiciel de
protection K9 Blue Coat semble avoir été adopté par tous aujourd’hui : il
leur permet de travailler sur leur ordinateur, mais bloque tout ce qu’ils
estiment sexuellement dangereux. Il y a également maintenant une appli K9
pour smartphone qui leur permet de bloquer également leur mobile. Ce
n’est pas imparable, mais cela les aide considérablement, ils se sentent en
sécurité. Certains patients mettent en place des codes extrêmement
compliqués qu’il ne leur est pas possible de mémoriser. J’en connais un qui
a caché le code chez ses parents, à huit cents kilomètres de chez lui, pour
être sûr de ne pas craquer ! D’autres remettent le code à une personne de
confiance.

Est-ce que vous pensez qu’Internet a eu une influence sur les


comportements de dépendance au sexe ?

Marc Valleur. — Clairement oui. Avant 2006, nos uniques consultations


en addiction sexuelle, dans notre hôpital, étaient quelques prostituées, qui
étaient d’abord là pour toxicomanie. Aujourd’hui, la grande majorité de nos
patients dépendants sexuels sont addicts aux sites pornographiques. Internet
leur sert sur un plateau ce qui était difficile à trouver auparavant : des
rencontres, des prostituées ou des films pornos. Ils n’ont plus besoin de
fantasmer pour se masturber : ils ne font même plus ce détour par leur
imagination.
Irène Codina. — Et cela amplifie leur addiction dans le réel : les
ordinateurs les incitent à passer à l’acte dans la réalité. A contrario, la
réalité les invite à aller de plus en plus sur les sites : l’érotisme est
omniprésent dans la publicité, les jolies filles s’étalent sur les magazines,
parfois la simple vue d’une photo de lingerie peut les exciter et les pousser
à aller ensuite regarder des vidéos pornos.
Est-ce que vous voyez beaucoup d’addicts sexuels passer à des
comportements criminels ?

Marc Valleur. — Non. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a jamais de
porosité. Un des dangers d’ailleurs, ce sont les sites Internet de plus en plus
trash qui peuvent créer chez des dépendants sexuels affaiblis des besoins
qu’ils n’avaient pas au départ et qui les entraînent vers des comportements
pervers.

Comment faites-vous la différence entre addiction et perversion


quand un patient vient vous voir ?

Marc Valleur. — C’est tout le problème de la perception et du


diagnostic. Nous voyons certains pervers tenter de se faire soigner pour
addiction, parce qu’ils cherchent un alibi pour ne pas être arrêtés par la
police, ou parce qu’ils craignent d’être inquiétés (si un collaborateur vient
de les surprendre sur un site pédophile par exemple). Dans ce cas,
l’addiction n’est pas le bon angle sous lequel traiter le problème, et nous les
adressons directement à des services spécialisés dans les sexopathies
illégales.
Il peut aussi y avoir des addicts qui ne sont pas des pervers à la base,
mais qui glissent vers le délit. Si nous avons un patient déjà pris en charge
chez nous pour addiction au porno, et que nous le voyons entrer dans une
escalade de plus en plus trash sur Internet, nous agissons en amont pour
marquer les limites. Cependant, si le délit est avéré, nous arrêtons
immédiatement la prise en charge. Nous l’informons directement de la loi et
lui donnons les textes législatifs. Et nous sommes obligés de l’orienter vers
des services spécialisés qui sont habilités à travailler sur ces problèmes et
agissent pour empêcher la récidive.
Car la méthodologie pour soigner un addict est fondamentalement
différente de celle que l’on applique pour soigner un pervers.
En addictologie, on travaille avec l’idée que la rechute est très
fréquente. Donc nous accompagnons nos patients dans ces rechutes afin de
les aider à progresser à chaque fois qu’elles se produisent. Dans les services
spécialisés dans les sexopathies illégales, la récidive n’est évidemment pas
autorisée. Ils préviennent d’ailleurs les patients que s’ils repassent à l’acte,
ils seront obligés de contacter le juge. Cela devient un problème médico-
légal.

Est-ce que quelqu’un qui va télécharger des photos ou des images


de jeunes filles mineures et dénudées est un pédophile ?

Marc Valleur. — Oui et non. Internet peut être vécu comme un monde
virtuel, où l’on joue, sans toujours s’y investir vraiment, ni se rendre
compte que le délit serait réel. On peut penser par ailleurs que la pédophilie
elle-même est très diverse et ne renvoie pas toujours à des instincts
criminels, comme le croit le public. Certaines personnes essaient même de
se protéger du passage à l’acte en regardant ces images. Mais la loi
l’interdit.
Irène Codina. — Au titre de la loi, le simple fait de regarder des photos
de mineures nues ou légèrement vêtues est passible de deux ans
d’emprisonnement et peut atteindre 30 000 euros d’amende…

Pensez-vous qu’Internet devrait être plus contrôlé ?

Marc Valleur. — Oui, il faudrait mettre plus de moyens pour interdire


tous les sites illégaux, et que les brigades spécialisées soient vraiment
efficaces.
Questionnaire

Voici un test qui permettra à chacun de se situer par rapport à la


dépendance sexuelle.
Après avoir lu chaque affirmation, entourez OUI si cela vous correspond,
NON si cela n’est pas votre cas.
Lorsque vous aurez répondu aux douze questions, faites le total des
réponses OUI.

1. Vous cachez aux personnes qui comptent le plus pour vous votre
comportement sexuel ou vos fantasmes sexuels.

OUI
NON

2. Vos pulsions vous ont amené(e) à avoir des relations sexuelles


dans des endroits ou avec des gens que vous n’auriez pas choisis en
temps normal.

OUI
NON

3. Pour toujours obtenir le même niveau d’excitation et de


soulagement, vous avez besoin d’accroître la variété, la fréquence ou
l’intensité de vos relations sexuelles.

OUI
NON
4. La pornographie occupe une place si envahissante que vous
mettez en danger des relations importantes ou bien votre emploi.

OUI
NON

5. Vos préoccupations sexuelles mettent en péril vos relations


sentimentales et/ou vous avez remarqué que chaque nouvelle relation
comporte le même schéma destructeur que la précédente.

OUI
NON

6. Vous avez souvent envie de partir après un rapport sexuel et/ou


vous ressentez de la culpabilité et de la honte après un rapport sexuel.

OUI
NON

7. Vos pratiques sexuelles vous ont causé ou pourraient vous causer


des ennuis vis-à-vis de la loi.

OUI
NON

8. Votre quête sexuelle est en conflit avec vos valeurs morales ou


vous empêche de vous sentir bien dans votre vie.

OUI
NON

9. Vos pratiques sexuelles impliquent de la violence, l’usage de la


force ou la menace d’une maladie.

OUI
NON
10. Votre comportement sexuel ou vos fantasmes sexuels vous ont déjà
rendu(e) désespéré(e), isolé(e) des autres ou suicidaire.
OUI
NON

11. Votre préoccupation sexuelle vous a déjà empêché(e) de gérer


vos priorités professionnelles ou familiales.

OUI
NON

12. Vous évitez intentionnellement d’avoir une activité sexuelle car


vous avez peur de l’intimité et cela vous préoccupe.

OUI
NON

Reportez ici votre nombre total de OUI : _____

0-2 : votre sexualité ne semble pas poser de problème particulier. Il


vous arrive de céder à une pulsion, mais cela reste occasionnel et maîtrisé.

3-4 : vous êtes vulnérable par rapport à votre sexualité et cela peut vous
poser des problèmes de façon épisodique. Attention, une vulnérabilité peut
rapidement se transformer en fragilité manifeste, donc en attitude addictive.
Vous devriez consulter un thérapeute pour faire un point et exprimer vos
inquiétudes.

5-6 : vous êtes en train de développer une addiction sexuelle et vous


devez absolument réagir. Trouvez un thérapeute avec qui vous vous sentez
assez à l’aise pour parler de votre sexualité.

7 et plus : vous êtes addict au sexe. Votre situation vous pose déjà de
nombreux problèmes, et peut-être n’avez-vous pas voulu les considérer
jusqu’à ce jour. Il est absolument essentiel que vous soyez pris en charge.
Nous vous conseillons vivement de consulter un thérapeute, psychiatre,
psychologue ou psychanalyste, afin d’entamer un travail d’introspection.
Remerciements

Tout d’abord un immense merci à Alia, Céline, Arnaud, James, Samir,


Jérôme, Stéphane, Vincent. Merci pour votre délicatesse et votre
spontanéité. Merci de votre confiance. Vos récits sensibles et courageux
m’ont touchée, parfois bouleversée. Ils aideront, j’en suis convaincue,
beaucoup de personnes à comprendre ou guérir de leur addiction.

Un remerciement tout particulier à Jean-Benoît Dumonteix : merci pour


cette collaboration si fluide et fructueuse. Tes patients ont beaucoup de
chance de t’avoir à leurs côtés.

Merci à Carola Strang qui a mis son punch et son savoir-faire au service
de ce livre. Merci à Isabelle Lerein pour sa modération toujours pertinente.
Merci à Claire Germouty pour avoir cru la première à ce livre et m’avoir
encouragée avec tant de talent et de bonne humeur. Vous êtes mes trois
bonnes étoiles.

Merci à tous les professionnels qui sont venus compléter de leurs


expériences cet ouvrage, en premier lieu Marc Valleur, Irène Codina,
Philippe Batel, Astrid Hamon, et Jeanne Ollivier.

Enfin merci à toi, Frédéric. Il est si précieux d’écrire à côté d’une âme
sensible et altruiste. Restons addicts... à l’amour !
Ouvrage publié sous la direction de
Claire Germouty

© Éditions Hors Collection, 2012

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civiles ou pénales. »

EAN : 978-2-258-09879-4

N° d’éditeur : 1271

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