Séquence 3 : le récit du Moyen Âge au XXIe siècle
Titre de la séquence : « Quelle représentation du
monde et quelles valeurs sont véhiculées? »
I. Etude de l’oeuvre intégrale : Eldorado, Laurent GAUDE, 2006 (Actes sud, coll. Babel)
1er extrait :
Tandis que le commandant Piracci abandonne son poste de garde-côtes en Sicile pour gagner la
Lybie. Deux frères, Soleiman et Jamal, s’apprêtent à passer la frontière lybienne pour atteindre
l’Europe.
- Dans deux ans, dis-je, dans dix ans, dans trente ans, Jamal, lorsque nous voudrons nous souvenir
du pays, lorsque nous voudrons en être imprégnés, qui sait si nous ne mangerons pas des dattes ?
Pour nous, elles auront toujours le goût d’ici.
- Tu as raison, dit-il en souriant avec mélancolie. Des petits vieux qui mangent des dattes, voilà ce
que nous allons devenir.
- Nous n’aurons pas la vie que nous méritons, dis-je à voix basse. Tu le sais comme moi. Et nos
enfants, Jamal, nos enfants ne seront nés nulle part. Fils d’immigrés là où nous irons. Ignorant tout de
leur pays. Leur vie aussi sera brûlée. Mais leurs enfants à eux seront saufs. Je le sais. C’est ainsi. Il faut
trois générations. Les enfants de nos enfants naîtront là-bas chez eux. Ils auront l’appétit que nous leur
aurons transmis et l’habileté qui nous manquait. Cela me va. Je demande juste au ciel de me laisser
voir nos petits-enfants.
J’ai cru que mon frère n’allait rien répondre. Mais il a parlé et j’ai compris que nous partagions tout ce
soir.
- Le plus dur, a-t-il dit, ce n’est pas pour nous. Nous pourrons toujours nous dire que nous l’avons
voulu. Nous aurons toujours en mémoire ce que nous aurons laissé derrière nous. Le soleil des jours
heureux nous réchauffera le sang et le souvenir de l’horreur écartera de nous les regrets. Mais nos
enfants, tu as raison, nos enfants n’auront pas ces armes. Alors oui, il faut espérer que nos petits-
enfants seront des lions au regard décidé.
Il prit une datte et la laissa longtemps dans sa main avant de la croquer. Je regardai la ville tout autour
de nous. Les voitures. Les arbres. Les passants. Et je lui demandai :
De quoi nous souviendrons-nous, Jamal, et qu’oublierons-nous ?
A cette question, il ne répondit rien, et les hirondelles se mirent à crier dans le ciel.
Mon frère, il n’y aura que toi pour moi. Et moi pour toi. Plus frères que jamais. Tu seras le seul à qui je
pourrai parler de la mère en sachant que tu la vois en ton esprit lorsque j’évoquerai la lenteur de ses
doigts qui passaient dans nos cheveux pour nous endormir. Tu seras le seul, Jamal, à qui je pourrai dire
simplement : « Tu te souviens du café de Fayçal ? » sans que cela te lasse. Et dès que je poserai ma
question, la place entière resurgira en toi. Et la ville derrière, avec ses bruits, sa pollution et son
vacarme.
Nous ne pouvons que vieillir ensemble, désormais mon frère. Je deviens fou si je te perds. Je ne veux
pas voir mes fils lever les yeux au ciel, lorsque je leur parlerai, pour la centième fois, de leur cousin de
Port-Soudan. Que comprendront nos enfants à ces deux vieillards nostalgiques que nous serons
devenus? Les rites que nous leur enseignerons les ennuieront. La langue que nous leur parlerons leur
fera honte. Nos habits. Notre accent. Ils voudront se cacher de nous. Et nous le sentirons. Car il nous
arrivera à nous-mêmes de vouloir nous cacher. Je ne veux pas les entendre soupirer lorsque je dirai que
la menthe du jardin de ma mère était la meilleure au monde, alors je ne le leur dirai pas.
Laurent GAUDE, Eldorado, 2006, extrait du chap. 2
2ème extrait :
Le commandant Piracci a refusé d’aider un clandestin à entrer sur le territoire italien. Irrité, rongé
par les doutes et les regrets, il rencontre alors le capitaine qui a abandonné en pleine mer trois
barques de clandestins. Révolté, Piracci l’empoigne et le frappe. Une fois l’incident passé, il se
réfugie pour méditer au cimetière de Lampedusa où sont enterrés les clandestins qui ont trouvé la
mort.
Salvatore Piracci regardait la silhouette étrange de ces croix de guingois et se demanda si
l’hospitalité des gens de Lampedusa s’était usée comme son propre regard. Si lui aussi, à trop
croiser la misère, n’avait pas fini par assécher son humanité.
C’est alors qu’une voix le fit sortir de ses pensées.
- C’est le cimetière de l’Eldorado, entendit-il.
Un homme se tenait à quelques pas derrière lui. Il ne l’avait pas entendu s’approcher. Salvatore Piracci
le contempla avec surprise.
- C’est ainsi que je l’appelle, reprit l’inconnu.
Le commandant ne répondit pas. Il observa l’intrus avec mauvaise humeur. C’était un homme
maigre au dos voûté. Il avait quelque chose d’étrange dans sa façon de se tenir. On aurait dire un
simplet ou une sorte de reclus vivant loin de la société des hommes. Mais sa voix contrastait avec
son physique. Il parlait bien. Avec vivacité. Salvatore Piracci se demanda de qui il pouvait bien
s’agir. Le gardien du cimetière ? Un homme venu se recueillir sur la tombe d’un proche ? Piracci
n’avait pas envie de nourrir la moindre discussion. Il espérait que son regard le faisait sentir mais
l’homme continua.
- L’herbe sera grasse, dit-il, et les arbres chargés de fruits. De l’or coulera au fond des ruisseaux,
et des carrières de diamants à ciel ouvert réverbéreront les rayons du soleil. Les forêts frémiront
de gibier et les lacs seront poissonneux. Tout sera doux là-bas. Et la vie passera comme une
caresse. L’Eldorado commandant. Ils l’avaient au fond des yeux. Ils l’ont voulu jusqu’à ce que
leurs embarcation se retourne. En cela, ils ont été plus riches que vous et moi. Nous avons le fond
de l’œil sec, nous autres. Et nos vies sont lentes.
Sans que Salvatore Piracci ait pu rien répondre, le petit homme s’é[Link] avait dit ce qu’il avait à
dire et il partit sans saluer. Le commandant resta un temps immobile de surprise. Qui était cet
homme ? Pourquoi lui avait-il dit tout cela ? Avait-il assisté à la scène de la bagarre ? Il pensa aux
paroles que l’inconnu avait prononcées. Il les laissa raisonner longtemps en son esprit. L’Eldorado.
Oui. Il avait raison. Ces hommes-là avaient été assoiffés. Ils avaient connu la richesse de ceux qui
ne renoncent pas. Qui rêvent toujours plus loin. Le commandant regarda autour de lui. La mer
s’étendait à ses pieds avec son calme profond. L’Eldorado. Il sut, à cet instant, que ce nom lointain
allait régner sur chacune de ses nuits.
Laurent GAUDE, Eldorado, 2006, extrait du chap. 5
3ème extrait :
Soleiman et Boubakar viennent juste de parvenir à échapper aux garde-côtes espagnols en
franchissant la frontière entre Europe et Afrique à Ceuta. Blessés et éreintés, ils repensent aux
dernières heures qu’ils viennent de vivre.
Je n’ai réussi que parce que d’autres ont échoué. Est-ce vrai que ce sera toujours ainsi désormais ?
Pour le travail que je trouverai ? Pour la place que je me ferai ?
- A quoi penses-tu ?
C’est la voix de Boubakar. Je lui réponds : « Nous avons traversé l’enfer ». Je pense à ces quelques
minutes qui resteront gravées en mon esprit toute ma vie. Je pense à cette brutale accélération du
temps où la vie de tant d’entre nous s’est jouée sur si peu : un réflexe que l’on a eu ou pas, un bras que
l’on a réussi à extraire de la mêlée ou pas, un mouvement de la foule qui nous a renversés ou poussés
au bon endroit. Si peu. Mais Boubakar parle à nouveau et sa voix me ramène à la nuit et m’apaise.
- Oui, dit-il, et tu as eu le courage de rester mon frère.
Je ne réponds pas mais je sais que Boubakar a raison. Nous avons traversé la sauvagerie et si j’avais
couru comme une bête, si je n’avais plus regardé ceux qui m’entouraient, je me serais perdu. Je
serais passé, bien sûr, parce que je suis rapide. Ma jambe, même, serait peut-être encore intacte.
Mais je serais damné. Soleiman serait devenu une bête laide qui piétine ses frères. C’est pour cela,
sûrement, que je suis allé chercher Boubakar, et que je l’ai aidé. Pas pour le sauver lui, mais pour
me sauver moi. Si je l’avais laissé accroché aux barbelés, je n’aurais plus jamais trouvé le sommeil
et j’aurais foulé ces terres nouvelles sans un frisson de plaisir. Boubakar le sait bien. C’est pour cela
aussi qu’il a tiré de toute sa force pour que le fil barbelé me laisse passer.
En quinze minutes, à peine, nous avons traversé l’enfer. Il y avait mille périls, mille façons de se
perdre mais nous avons tenu. J’ai couru. Comme les autres, j’ai poussé du coude des corps pour me
frayer un passage, mais je n’ai pas oublié Boubakar.
Je relève la tête. Je regarde les deux hautes barrières et, au-delà, la colline avec notre pauvre forêt.
Laurent GAUDE, Eldorado, 2006, extrait du chap. 12