Politique africaine
Les partis politiques africains ont-ils des projets de société ?
L’exemple du Tchad
Robert Buijtenhuijs
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Buijtenhuijs Robert. Les partis politiques africains ont-ils des projets de société ? L’exemple du Tchad. In: Politique
africaine, n°56, 1994. Entrepreneurs, ajustement et démocratie. pp. 119-135;
doi : https://doi.org/10.3406/polaf.1994.5827;
https://www.persee.fr/doc/polaf_0244-7827_1994_num_56_1_5827;
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PistcS
Les partis politiques africains
ont-ils des projets de société ?
L'exemple du Tchad
à partir d’environ 1989, des centaines et des centaines de partis
DEPUIS le début
politiques ont vudule processus de la démocratisation,
jour en Afrique c’est-à-dire
noire. Or, souvent ces nou¬
veau-nés n’ont pas très bonne presse. De nombreux reproches leur sont
faits, dont notamment celui de ne pas proposer aux électeurs de vérita¬
bles projets de société. Se référant au Bénin, J.-P. Daloz constate par exem¬
ple que les parlementaires béninois ne se répartissent nullement « entre
une majorité et une opposition clairement distinctes autour de lignes politi¬
ques bien définies (...) ; le débat d’idées semble bien terne » (1). En conclu¬
sion d’un tour d’horizon balayant le Kenya, l’Ouganda, la Tanzanie et
le Zimbabwe, D.-C. Martin affirme pour sa part que « l’avènement de
l’opposition (...) n’est en aucun cas garant d’un changement (...) ce qui frappe
(...), c’est l’absence de dimension programmatique dans le débat politique » (2).
Même constat, de la part de E. Le Roy, quant aux partis politiques
maliens : « Ce qui frappe l’observateur, c’est le vide des messages et la vacuité
des projets (...), l’absence d’interpellations fondamentales » (3). Le mouvement,
aujourd’hui majoritaire, de l’actuel président zambien Frédérick Chiluba,
n’est pas « un parti politique cohérent avec un programme consistant », opine
à son tour S. Kibble (4).
La plainte semble donc pratiquement générale (5), et elle a également
été formulée à l’encontre des partis politiques tchadiens. R. Alladoum,
journaliste à N’Djaména Hebdo , fustige par exemple « l’impuissance des
organisations démocratiques et des forces de l’opposition (...), il ne fait aucun
doute qu’aucun projet véritable et original de société ne les distingue réelle¬
ment * (6). J.-P. Magnant, « tchadologue » reconnu, lui fait écho : * Il est
(...) surprenant de constater l’absence totale de programme politique, d’idées,
voire d’embryon de réflexion dans les textes en notre possession » (7).
Une telle unanimité est presque suspecte, et elle incite en tout cas
119
PARTIS POLITIQUES
à se poser des questions. Les partis politiques africains sont-ils vraiment
si indigents en ressources idéologiques ? Une analyse plus approfondie
de leurs professions de foi ne permettrait-elle pas de nuancer quelque peu
les jugements négatifs que nous venons de citer ? L’objectif de cet arti¬
cle est de répondre à ces questions, à partir d’une étude de cas concer¬
nant le Tchad. Évidemment, étant fondées sur l’analyse d’un seul exem¬
ple, nos conclusions n’auront qu’une portée limitée et elles ne sauraient
être généralisées à la légère à l’échelle de tout un continent. Néanmoins,
si nous arrivons éventuellement à un constat plus nuancé, cela nous per¬
mettrait au moins de mettre en doute les opinions courantes en cette
matière et d’inciter les spécialistes d’autres pays africains à reprendre leurs
analyses.
Quelques précisions méthodologiques
Avant de rentrer dans le vif du sujet, quelques précisions s’imposent.
La première concerne le processus même de la démocratisation au Tchad.
Celui-ci débute officiellement le 4 décembre 1990 quand le colonel Idriss
Déby qui, quatre jours auparavant, avait chassé du pouvoir (par les armes)
son prédécesseur Hissein Habré, annonce dans son premier Message à
la Nation qu’il est en faveur de « rétablissement d’une démocratie vraie,
totale, une démocratie pluraliste » (8). Dès le début, la quasi-totalité des
observateurs avertis ont émis des doutes sur la sincérité de cette conver¬
sion à la démocratie d’une personnalité qui jusque-là n’avait été qu’un
« seigneur de la guerre » parmi d’autres, et ces réserves sont tout à fait
justifiées. Aujourd’hui encore, les combattants qui ont porté au pouvoir
le colonel Idriss Déby se conduisent comme s’ils étaient au-dessus de la
loi et l’on peut constater également que le régime actuel ne s’est pas
signalé par sa célérité pour mener à son terme la démocratisation (aucune
élection n’a encore eu lieu, mais des élections parlementaires et prési¬
dentielles sont annoncées pour 1995). Cependant, malgré des hauts et des
bas, des progrès ont été faits. C’est ainsi que l’ordonnance n° 15/PR/91,
du 4 octobre 1991, relative à la création, au fonctionnement et à la dis¬
solution des partis politiques, autorisa, pour la première fois depuis 1962,
(1) J.-P. Daloz, « L’itinéraire du pion¬ lais, Pascal Lissouba, « a su doter son parti
nier : sur l’évolution politique béninoise », d’un véritable programme (“projet de socié¬
Politique africaine, 46, juin 1992, p. 133. té”) qu’il entend mettre en œuvre ; ce qui
(2) D.C. Martin, « Le multipartisme, n’est pas si commun à l’échelle du conti¬
pour quoi faire ? Les limites du débat poli¬ nent ». Voir : P. Quantin, « Congo : les ori¬
tique : Kenya, Ouganda, Tanzanie, Zim¬ gines politiques de la décomposition d’un
babwe », Politique africaine, 43, octobre 1991, processus de libéralisation (août 1992-décem
p. 30. bre 1993) », L’Afrique politique 1994, Paris,
(3) E. Le Roy, « Mali : la Troisième Karthala, 1994, p. 168.
République face à la méfiance des ruraux », (6) R. Alladoum, « Tchad : quelle oppo¬
Politique africaine, 46, juin 1992, p. 138. sition ? », N’Djatnéna Hebdo, 33, 31 octobre
(4) S. Kibble, < Zambia : Problems for 1991.
the MDD », Review of African Political Eco¬ (7) J.-P. Magnant, « Bilan de trente ans
nomy, 53, mars 1992, p. 105. “d’indépendance” », N’Djaména Hebdo 79,
(5) On peut signaler cependant au moins 18 mars 1993.
une exception. D’après P. Quantin, « il est (8) Actualités tchadiennes, 1, mars 1991.
indiscutable » que l’actuel président congo¬
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R. BUIJTENHUIJS
la création de partis politiques, autorisation qui a abouti à l’apparition
d’une bonne quarantaine de mouvements (9). La plupart d’entre eux sont
de date récente, mais certains existaient déjà avant décembre 1990, soit
en exil, soit dans la clandestinité au Tchad. Du 15 janvier au 7 avril 1993,
ces partis ont participé à la CNS (Conference nationale souveraine), occa¬
sion rêvée pour se faire connaître du grand public, étant donné que les
séances de la CNS furent intégralement transmises par la radio et la
télévision.
Une deuxième précision concerne les sources sur lesquelles se base
cette étude. Malheureusement, nous n’avons pas pu obtenir les program¬
mes politiques de tous les partis tchadiens, mais nous disposons cepen¬
dant d’un échantillon relativement étoffé et — espérons-le — suffisam¬
ment représentatif. Nous nous fondons en effet sur 26 programmes poli¬
tiques et 26 déclarations à la CNS, ce qui, étant donné un nombre impor¬
tant de doublures, couvre un total de 32 partis. S’y ajoutent des docu¬
ments et des déclarations émanant des deux mouvements politico-militaires
les plus en vue et les plus politisés du Tchad, à savoir le Frolinat de
l’ancien président Goukouni Weddeye (ayant renoncé depuis plusieurs
années déjà à la lutte armée, celui-ci récuse d’ailleurs l’appellation de mou¬
vement politico-militaire ; il a annoncé son intention de transformer le
Frolinat en véritable parti politique) et le Comité de sursaut national pour
la paix et la démocratie du lieutenant Moïse Ketté. La presse tchadienne,
dont notamment N'Djamêna Hebdo et Info Tchad , ainsi que quelques inter¬
views réalisées lors de la CNS, nous ont permis de glaner des informa¬
tions supplémentaires sur des partis non-couverts par des documents « offi¬
ciels ». En tout, notre documentation couvre 36 partis et 4 mouvements
politico-militaires, ce qui représente plus de 80 % du total des formations
qui s’activent sur la scène politique tchadienne.
Une dernière précision concerne les limites que nous avons imposé
volontairement à cette étude. Celle-ci prend en compte uniquement (ou
presque) des textes écrits émanant des partis politiques et ne tient pas
compte d’un certain nombre d’autres données. C’est ainsi que nous fai¬
sons abstraction des personnalités des leaders politiques. Cela veut dire
que nous ne nous posons pas la question de savoir si les déclarations
officielles des partis sont sincères et/ou le résultat d’une mûre réflexion.
Quand on sait que bon nombre de dirigeants tchadiens qui professent
aujourd’hui leur foi démocratique inébranlable ont servi en tant que minis¬
tres ou hauts fonctionnaires sous les règnes précédents dont le respect
de la liberté n’était pas le point fort, la question peut être intéressante.
Cependant, les réponses que l’on pourrait donner à cette question reste¬
ront subjectives, raison pour laquelle nous nous tenons uniquement à ce
qui est écrit ou dit officiellement. Nous nous fierons donc à « tout l’écrit »,
et « rien qu’à l’écrit ». Nous ne nous posons pas non plus la question
de savoir si les partis politiques resteront fidèles à leurs programmes si
un jour ils accèdent au pouvoir, ou s’ils se montreront prêts à trahir leurs
idéaux pour un strapontin ministériel. Là encore, on peut, par anticipa¬
tion, nourrir des soupçons, mais seul l’avenir nous apportera la réponse
(9) Il nous est impossible d’en donner le
nombre exact. Les dernières estimations vont
de 42 à 50.
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PARTIS POLITIQUES
à cette question. De toute façon, dans cet article, nous jugerons des idées,
pas des actes.
Nous faisons également abstraction de l’audience populaire des partis
étudiés. De toute façon, en l’absence, jusqu’ici, d’élections ou de sonda¬
ges d’opinion sérieux, nous ne disposons pas de données fiables sur
l’implantation des différents groupes politiques tchadiens sur le terrain,
et plus particulièrement en brousse, ce qui rend hasardeux tout jugement.
Bien sûr, les gens informés au Tchad ont leur opinion sur la question
et ces opinions se recoupent le plus souvent ; il est ainsi possible d’iden¬
tifier, avec une marge d’erreur relativement réduite, les quelques forma¬
tions qui pèsent vraiment dans l’équation politique tchadienne (10). Cepen¬
dant, dans le cadre de notre enquête, ce facteur n’a qu’une importance
secondaire. Que son parti compte 800 000 militants, comme l’affirma Kas
siré Delwa Koumakoye au sujet du VTVA-RNDP (1 1), ou qu’il ne repré¬
sente que ses trente membres fondateurs, là n’est pas le problème. Ce
qui nous importe, c’est de savoir si oui ou non ce parti est porteur d’un
projet de société.
En dernier lieu, nous faisons abstraction de toutes les divergences,
autres qu’idéologiques, qui différencient entre elles les formations politi¬
ques tchadiennes. Comme le faisait remarquer Mme Mariam Mahamat
Nour dans sa déclaration à la CNS (séance du 6 mars 1993), le Tchad
compte plus de trente partis, alors qu’il n’y a certainement pas trente pro¬
jets de société différents. Nous constaterons, en effet, que le Tchad compte
plusieurs partis libéraux, plusieurs partis socio-démocrates, plusieurs par¬
tis fédéralistes, mais, dans le cadre de cette étude, nous ne chercherons
pas à comprendre le pourquoi d’une telle prolifération. Elle découle, bien
évidemment, de certaines divergences régionales ou ethniques, de l’histo¬
rique de certains réseaux factionnalistes et de clientèle, de conflits entre
personnalités politiques, dont les journalistes tchadiens rendent régulière¬
ment compte mais il s’agit là d’un problème à part. Cet article s’intéresse
uniquement aux éventuels programmes de société de partis tchadiens et
est loin de prétendre couvrir toutes les réalités politiques du pays.
Les projets sociaux et économiques : un certain vide
Commençons par constater que quelques formations politiques tcha¬
diennes avouent d’elles-mêmes, et spontanément, ne pas avoir de bases
idéologiques bien précises. C’est le cas, notamment, des Forces armées
occidentales, mouvement politico-militaire toujours en activité, dont le chef,
Moussa Médella, déclara en janvier 1992 : « Nous n’avons pas pour l’ins
tant de projet authentique ou spécial » (12). C’était également le cas, du
(10) Pour donner quand même une indi¬ les milieux populaires de N’Djaména, et le
cation : le RDP (Rassemblement pour la général Kamougué aurait une audience dans
démocratie et le progrès) de Loi Mahamat le Sud.
Choua est considéré comme un parti bien (11) Voir Bendjo, « Partis politiques : les
implanté. Il en serait de même de l’Union dures réalités », N’Djamena Hebdo, 48, 9 avril
nationale de Abdoulaye Lamana et de 1992.
l’Union pour la démocratie et la République (12) Moussa Médella s’explique, N’Dja¬
de Jean Alingué. Gali Gatta et Saleh Keb ména Hebdo, 42, 30 janvier 1992.
zabo jouissent d’une certaine popularité dans
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moins jusqu’en juin 1991, du FAR (Front des forces d’action pour la
République), dont le président, N’Garlédji Yorongar, affirma alors : « Pour
le moment , nous n’avons pas de détails à donner sur le plan de la situation
économique, politique et sociale » (13).
D’autres partis, par contre, proclament haut et fort qu’ils sont bel
et bien dépositaires d’un projet de société. Chez certains d’entre eux, il
s’agit d’une affirmation plus ou moins gratuite, accompagnée d’aucune
précision, alors que d’autres formations essaient au moins d’expliciter leur
pensée. C’est le cas, par exemple, du VIVA-RNDP de Kassiré qui pré¬
tend dans son Manifeste du 19 janvier 1992 avoir « un projet de société
digne des temps modernes », projet défini dans les termes suivants :
« Le VIVA-RNDP veut sortir des sentiers battus et des schémas politiques
traditionnels portant témoigtuige d’un mimétisme aliénant, pour promouvoir
une démocratie humaniste participative (...). Il est vrai que le VIVA-RNDP
veut enraciner cette démocratie dans les réalités nationales pour la rendre popu¬
laire. C’est pourquoi il s’engage à associer, à ces formes d’emprunts, des for¬
mes authentiquement africaines, mais rénovées. »
Bien que le Manifeste du VIVA-RNDP soit plutôt grandiloquent et
ne fournisse pas plus de précisions que celles citées ci-dessus, on flaire
dans ce texte une tonalité un peu différente de celle des autres partis,
tonalité sur laquelle nous reviendrons plus loin. Le MUDT (Mouvement
pour l’unité et la démocratie au Tchad), parti fondé par Julien Maraby
(aujourd’hui décédé), affirme pour sa part que le Tchad a besoin d’un
« projet révolutionnaire », que son programme politique précise ainsi :
« On doit admettre que le Tchad, depuis 1960, vit une économie de type
néo-colonial. Or, nous avons compris l’indépendance comme une prise en charge
de tous les facteurs de développement, une restructuration des circuits commer¬
ciaux et de tous les rouages économiques au bénéfice de nos populations entiè¬
res et non uniquement d’une petite minorité. »
Ce même document fournit quelques précisions supplémentaires qui
nous permettent de constater que nous sommes en présence non pas d’un
projet de société élaboré, mais du moins de l’esquisse d’une ébauche d’un
tel projet. Ceci pour les intentions avouées des partis politiques tchadiens,
ce qui ne nous dispense pas de poursuivre notre enquête, car un parti
peut très bien avoir un projet de société sans l’annoncer ouvertement.
Avant d’entreprendre l’étude des programmes sociaux et économiques
des formations tchadiennes, l’on doit signaler que celles-ci se prononcent
toutes et sans exception aucune, y compris les mouvements politico
militaires, en faveur de la démocratie et du multipartisme. Personne ne
se déclare plus partisan du parti unique, que ce soit sous sa forme afri¬
caine, dans le sens d’un mouvement dont chaque national adulte est censé
être membre, ou sous sa forme marxiste-léniniste, dans le sens d’un parti
d’avant-garde. La plupart des partis tchadiens insistent d’ailleurs beau¬
coup sur ce point et font de la démocratisation leur principal cheval de
bataille, remarque qui vaut notamment pour le MPS (Mouvement patrio
(13) Voir Y.B. Oulatar, « La veillée
d’armes », N’Djaména Hébdo, 22, 6 juin 1991.
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PARTIS POLITIQUES
tique du salut) du président Idriss Déby. Les partis tchadiens rejoignent
d’ailleurs sur ce point la plupart de leurs homologues ailleurs en Afrique
noire (14).
En ce qui concerne maintenant les options économiques et sociales,
on constate d’abord que la majorité des partis tchadiens, dont le MPS,
se prononcent en faveur du libéralisme, de l’économie de marché et du
« moins d’Etat ». Certains partis introduisent ce choix sans qualification,
alors que d’autres semblent plutôt partisans d’un libéralisme tempéré.
C’est, par exemple, le cas de l’URD (Union pour le renouveau et la démo¬
cratie) du général W.A. Kamougué qui précise dans sa Déclaration des
principes que :
« Son fondement économique est d’une part , le libéralisme assurant la crois¬
sance par une production élevée et d’autre part , la redistribution des effets de
cette croissance à travers l’investissement , la création d’emplois , la couverture
sociale (...).L’URD n’accepte pas que les logiques du marché soient seules déter¬
minantes dans les secteurs-clés qui conditionnent à la fois la formation des
citoyens (école, université, médias) et les conditions de vie (bgement, santé, envi¬
ronnement) » (pp. 20-21).
Rien là, de vraiment renversant, mais au moins c’est dit, et bien dit.
La quasi-totalité des partis se déclarant partisans du libéralisme économi¬
que ne dépassent cependant pas le niveau des énonciations de principe,
et on ne peut par conséquent, pas parler de projets de société en bonne
et due forme. Une « demi-exception » cependant : l’Union pour la démo¬
cratie et la République de Jean Alingué Bawoyeu, dans son programme
politique, n’épouse pas seulement la cause libérale, mais veut aussi « impli¬
quer davantage les parents dans la formation de leurs enfants à travers les
associations des parents d’élèves (APE) et les initiatives communautaires (IC) »
(p. 15), en précisant également que « les carences de médicaments et de cadres
moyens dans nos formations sanitaires démontrent les limites de la poursuite
d’une politique de médecine gratuite et imposent une sensibilisation des popu¬
lations pour qu’elles fassent de leur santé leur affaire » (p. 15). Toutes pro¬
portions gardées, on croirait entendre Thatcher ou Reagan, et on peut
constater que l’UDR, sans avoir un projet de société, annonce au moins
clairement son choix ultra-libéral.
Un petit nombre de partis tchadiens appartiennent, de leur propre
aveu, à la mouvance social-démocrate. C’est le cas du MPS du président
Déby qui, nonobstant son choix en faveur du libéralisme économique,
veut aussi « œuvrer pour l’édification d’une société basée sur la social
démocratie » (15), mais sans donner la moindre précision en la matière.
Entrent aussi dans cette catégorie le PSDT (Parti social-démocrate tcha
dien) de Miambe Romain, la CNDS (Convention nationale démocratique
et sociale) de Adoum Moussa Seif, et la CNSD (Convention nationale
des socio-démocrates) de Younous Ibeidou, comme l’indiquent les sigles
de ces partis. Aucun d’entre eux ne dépasse cependant le niveau des slo¬
gans, et les amateurs de projets de société restent donc sur leur faim.
(14) Voir J.A. Wiseman, « Early Post-re (15) ATP. Bulletin n° 2 644 du 30 juillet
democratisation Elections in Africa », Electo¬ 1991. Congrès extraordinaire du MPS. Des
ral Studies, 11 (4), 1992, p. 285. recommandations courageuses.
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R. BUIJTENHUIJS
Il n’en est pas tout à fait de même quant aux partis qui se déclarent
pour le socialisme ou qui s’affichent comme des partis de gauche. Cer¬
tes, ils sont peu nombreux, mais quelques-uns d’entre eux annoncent clai¬
rement la couleur. L’on peut citer ici, par exemple, le RNT (Rassem¬
blement des nationalistes tchadiens) de Issaka Ramat Alhamdou, dont les
statuts précisent, mais sans élaboration aucune, que le parti veut « adop¬
ter le système socialiste de développement en tenant compte des spécificités
et des réalités tchadiennes » et « combattre toutes formes d'exploitation de
l'homme par l'homme » (p. 3). Le MSDT (Mouvement social pour la
démocratie tchadienne) de Mbaïnando Djomia est beaucoup plus expli¬
cite, mais ce cas pose cependant problème. Dans un programme politi¬
que daté du 11 octobre 1981, mais portant la mention «réactualisé à
N’Djaména, le 19 janvier 1991 », le fondateur de ce parti emploie un
langage résolument populiste et parfois même marxiste : « Vous savez aussi
bien que nous , que le capitalisme par sa nature est anti-social » (p. 5) ; « Les
socialismes ont inventé pour cette raison une autre structure politique que
nous préconisons : parti des masses (...). Il convient id de vous donner l'idée
marxiste qui dit que les hauts fonctionnaires sont au service de la classe domi¬
nante » (p. 7). Suite à quoi le MSDT se définit comme « une gauche
humanitaire » qui est « engagée aux côtés des masses » (p. 4), et plus par¬
ticulièrement « la masse travailleuse » (p. 5). Un « parti de classe » donc
en quelque sorte, ce qui représente un cas presque unique au Tchad.
Ce document brouillon, mal écrit, parfois incompréhensible ou même con¬
tradictoire représente, malgré ses défauts, l’embryon d’un projet de société,
mais son statut n’est pas tout à fait clair et nous n’avons pas réussi à
savoir si Djomia a décidé tout seul de le « réactualiser » ou si cette déci¬
sion a été endossée par son parti. Les documents plus récents du MSDT
ont abandonné toute référence au marxiste et à la prétention d’être un
parti de classe, mais ils définissent toujours le mouvement comme étant
« à l’avant-garde de l’émancipation du peuple tchadien » et ils conser¬
vent des accents populistes (16). Même si les propos de Djomia ne volent
pas très haut, ce qui nous empêche de parler d’un véritable projet de
société, le MSDT apparaît donc clairement comme un parti de gauche
de type populiste.
Comme nous l’avons vu déjà auparavant, un autre parti, le MUDT,
se déclare porteur d’un « projet révolutionnaire » et apporte quelques
éclaircissements en la matière, éclaircissements qui portent plus précisé¬
ment sur le caractère néo-colonial de l’économie tchadienne et sur la néces¬
sité de répondre à ce problème par des solutions purement tchadiennes.
Il convient de noter que le programme du MUDT est beaucoup mieux
rédigé et beaucoup plus cohérent que celui du MSDT, et qu’il ne verse
pas dans la démagogie excessive, comme le montre le passage suivant :
« L'immense majorité de notre peuple se situant dans le milieu rural, c'est
à ce niveau qu'il faut porter l'effort prioritaire (...). Ici, rien de spectaculaire,
ni de prestigieux ne pourra se construire du jour au lendemain, mais l'essen¬
tiel est d'être à l'écoute du monde rural. »
(16) Discours du président du MSDT à sident du MSDT à la Conférence nationale
l’occasion de l’Assemblée générale constitu souveraine.
tive du 23 février 1992 ; intervention du pré
125
PARTIS POLITIQUES
Sans se déclarer d’obédience socialiste, le MUDT peut donc être classé
comme un parti de gauche. Il en est de même du Frolinat qui, tout en
ayant renié ses anciennes options révolutionnaires (17), continue, dans sa
contribution à la CNS, à attribuer à l’État un rôle important dans le
domaine économique ( Que l}Etat tchadien ne se contente plus seulement
d'administrer mais aussi de produire » (p. 28), et qui insiste sur la néces¬
sité d’une politique sociale élaborée ( La facture sera lourde mais la jus¬
tice sociale n'a pas de prix. Cette facture doit être payée sinon l'Etat aura
gravement manqué à ses obligations essentielles », p. 58). Le Frolinat exprime
également son souhait d’un « développement auto-centré » (sans autres pré¬
cisions), et son programme se distingue de ceux de la quasi-totalité des
autres partis par le fait qu’il dénonce parfois les méfaits du colonialisme,
et surtout, mais en termes relativement modérés, la mainmise de l’étran¬
ger, et de la France en particulier, sur le Tchad d’aujourd’hui. Jusqu’à
un certain point, le Frolinat reste donc fidèle à son passé de mouvement
anti-impérialiste et révolutionnaire, et s’affiche comme un parti de gau¬
che, en dépit d’un certain éclectisme qui caractérise parfois son pro¬
gramme (18).
D’autres partis encore se distinguent par des prises de position très
nettes en faveur du monde rural. L’on peut citer en exemple Tchad
Avenir, présidé par Joël Oulatar, qui dénonce dans son Manifeste « l'atti¬
tude de mépris face au monde rural qui a caractérisé tous les régimes qui
se sont succédés au Tchad depuis 1960 » (p. 5), et qui propose la création
d’un Sénat (chambre des « Mbang ») « qui sera la représentation directe et
au premier degré du monde rural dans les structures du pouvoir » (p. 5). Le
PDT (Parti démocratique tchadien) du Dr Djigdjag, qui affirme « que les
agriculteurs ne doivent plus se sentir séparés de la nation » (Manifeste de
Béré, p. 7), appartient également à cette catégorie.
Nous constatons donc qu’en matière économique et sociale, certains
partis tchadiens s’affichent plus ou moins ouvertement comme des partis
libéraux de droite, alors que d’autres mouvements se laissent cataloguer
comme des partis de gauche. Même si aucun d’entre eux n’a élaboré un
véritable projet de société, la situation nous semble par conséquent moins
alarmante que ne le laissent entendre certains autres auteurs travaillant
sur les partis africains. Néanmoins, nous aussi, nous avons fait état d’un
« certain vide » en cette matière. Cette expression se justifie, à notre avis,
pour plusieurs raisons.
Premièrement, nous n’avons cité ci-dessus que les partis dont les pro¬
grammes sont suffisamment explicites pour pouvoir les situer sans hési¬
tation sur l’échiquier politique. D’autres partis, par contre, sont beau¬
coup moins faciles à classer, parce qu’ils naviguent avec une aisance décon¬
certante entre différentes options sans faire un choix, ce qui les rend en
quelque sorte inclassables.
Deuxièmement, même les partis que nous avons cru pouvoir situer
sur l’échiquier politique, évitent soigneusement de prendre position sur
les problèmes économiques brûlants de notre époque. Aucun document
ne s’exprime, par exemple, sur l’éventuelle dévaluation du f. CFA, qui
(17) Voir la déclaration de Goukouni (18) Voir : Front de libération nationale
Weddeye in Y.B. Oulatar, « La veillée d’ar
: du Tchad (Frolinat), Contribution du Froli
mes », N’Djaména Hebdo, 22, 6 juin 1991. nat à la Conférence Nationale , s.l.n.d.
126
R. BUIJTENHUIJS
n’avait pas eu lieu à l’époque où les partis tchadiens rédigeaient leurs
programmes, mais dont tout le monde savait qu’elle pouvait intervenir
à tout moment. Aucun document, non plus, ne prend position au sujet
de la politique d’ajustement structurel qui concerne pourtant le Tchad
au même titre que les autres pays africains, à une exception près : dans
sa déclaration à la CNS, Miambe Romian du PSDT, s’en prenait, en
effet, à plusieurs reprises à la politique d’ajustement structurel appliquée
au Tchad, mais sans développer sa pensée. Très peu de partis tchadiens
se réfèrent, d’autre part, à la politique de développement économique auto
centré élaborée jadis par des leaders africains comme Julius Nyerere, et
par l’OUA lors de sa conférence de Lagos en 1980. Nous avons vu que
le Frolinat y fait référence, et nous pouvons ajouter à cette liste l’UN
(Union nationale) de Abdoulaye Lamana, ainsi que l’UDPT (Union démo¬
cratique pour le progrès au Tchad) de Elie Romba, mais aucun de ces
mouvements n’explique plus précisément en quoi consisterait une éven¬
tuelle politique de développement auto-centré.
Troisièmement, quand il s’agit de proposer des mesures économiques
et sociales concrètes et ponctuelles, la quasi-totalité des partis politiques
tchadiens se contentent d’un catalogue de propositions plus ou moins long,
propositions qui sont la plupart du temps autant de promesses démago¬
giques, sans procéder au moindre chiffrage des coûts, ce qui les rend irréa¬
lisables dans la situation financière que connaît le Tchad aujourd’hui.
Citons comme exemple le VTVA-RNDP de Kassiré qui, d’après son Mani¬
feste, veut : « Accroître les revenus des paysans, relever les salaires des tra¬
vailleurs (...), assurer la gratuité de l'éducation qui doit être obliga¬
toire » (p. 20), sans spécifier à qui sera envoyée la note. Or, la charité
nous commande de préciser que le VIVA-RNDP n’exprime sur ce point
qu’une tendance quasiment générale. A quelques exceptions près, l’on
affirme que « demain, on rasera gratis ». L’une de ces exceptions a été
le Dr Fidel Moungar, président de l’ACTUS (Action tchadienne pour
l’unité et le socialisme), qui, dans sa déclaration à la CNS (séance du
25 février 1993) avoua sans ambages qu’à cause de la situation économi¬
que et financière, la période de la transition serait très dure. Pour toutes
ces raisons nous avons parlé d’un « certain vide » en matière de politi¬
que économique et sociale, sans toutefois aller jusqu’au « vide certain »
que suggèrent la plupart de nos collègues africanistes.
Bilinguisme et forme de l’État : un débat nourri
En analysant les programmes politiques et autres déclarations des partis
tchadiens, on arrive donc à la conclusion qu’en matière de politique éco¬
nomique et sociale ceux-ci ne proposent pas de véritables projets de société
bien que certains d’entre eux puissent être catalogués comme des partis
de droite ou de gauche. Cependant, nous ne pouvons pas nous arrêter
là dans notre quête de projets de société. Il s’avère, en effet, qu’une vive
discussion s’est développée entre les « promoteurs » politiques tchadiens
dans d’autres domaines, discussion qui a parfois donné lieu à des argu¬
mentations relativement bien développées. Ces débats concernent notam¬
ment le bilinguisme et la forme de l’Etat.
127
PARTIS POLITIQUES
En ce qui concerne le bilinguisme, commençons d’abord par rappeler
les faits. Quand le Tchad a acquis son indépendance en 1960, seul le
français avait été retenu comme langue officielle du pays. L’arabe, lan¬
gue maternelle d’environ 13 % de la population et comprise, sinon par¬
lée, par une bonne majorité des Tchadiens, du Nord surtout, mais égale¬
ment du Sud, bénéficiait alors d’un statut privilégié dans le domaine de
l’éducation, mais sans plus. Or, dès le début, des arabophones se sont
élevés contre cette « discrimination », et le Frolinat a repris cette reven¬
dication à son compte dès sa création en 1966. Tous les programmes suc¬
cessifs de la rébellion tchadienne ont fait mention de cette exigence que
la langue arabe soit reconnue comme deuxième langue officielle, et quand
Hissein Habré, en 1978, fut associé au pouvoir par le général Malloum,
satisfaction fut donnée à cette vieille revendication. Or, l’accord Malloum
Habré avait été conclu au cours de longues négociations secrètes, et la
reconnaissance de l’arabe comme langue officielle intervint ainsi en cati¬
mini, sans aucune consultation populaire.
Cela ne plaisait pas à tout le monde, surtout dans le Sud du pays,
et quand la liberté de la parole et des activités politiques furent réintro¬
duites au Tchad par Idriss Déby, la question de la langue arabe apparut
aussitôt sur le devant de la scène. En ce qui concerne les partis politi¬
ques, c’était Tchad Avenir qui prit l’initiative de la contestation, comme
le montrent les passages suivants de son Manifeste :
« S’il est une fausse solutionqui est en fait un vrai problème dont les con¬
séquences pourraient être terribles pour notre pays, c'est le bilinguisme imposé
par le Frolinat sous le régime de Hissein Habré (...). Récemment, une enquête
officielle réalisée sous la 3e République a révélé que seuls 4,6 % des habitants
de notre capitale lisent et écrivent l'arabe (...). Le bilinguisme ne répond donc
pas à un besoin réel du pays. Il est inutile, pire, il est dangereux (...) [car
l'existence de deux systèmes scolaires parallèles, reviendrait] à construire un mur
pour diviser la jeunesse tchadienne en deux groupes fermés, par conséquent, à
préparer l'éclatement du pays » (pp. 3-4).
Aucun des autres partis politiques tchadiens n’a, à notre connaissance,
suivi l’exemple de Tchad-Avenir, à l’époque où ils rédigeaient leurs pro¬
grammes, mais dans leurs déclarations à la CNS certains leaders du Sud
ont été nettement moins prudents. Mbaïnando Djomia, du MSDT (Mou¬
vement social pour la démocratie au Tchad) proposa, par exemple, la
variante suivante : « que le français soit maintenu comme langue officielle
tandis que l'arabe et le sara [principale langue dans le Sud] seront les deux
principales langues nationales ». D’autres intervenants apportèrent des argu¬
ments nouveaux pour remettre en doute le statut de l’arabe littéraire,
comme Dangde Laobele Damya, président du RPT (Rassemblement du
peuple du Tchad) : « Scientifiquement et pédagogiquement, nous n'avons pas
encore pu mettre en place des structures adéquates pour pouvoir faire de l’arabe
une langue au même titre que le français ». Dans l’ensemble, les partis favo¬
rables à enlever à l’arabe son statut de langue officielle, sont minoritaires
(nous n’en avons compté qu’une dizaine tout au plus), mais on doit dire
qu’ils soulèvent un problème de société important, et qu’ils le font à partir
d’un raisonnement cohérent et bien construit. Quant aux partis favora¬
bles au maintien du statu quo , qui sont largement majoritaires et parmi
128
R. B UIJTENHUIJS
lesquels on remarque le MPS du président Idriss Déby, ils ont été obli¬
gés, lors des débats de la CNS, de préciser leurs points de vue et de
fournir des arguments en faveur de leurs thèses. On peut citer à titre
d’exemples Abbas Mahamat Ambaddi du PLUS (Parti libéral pour l’unité
et la solidarité) ( Ne disons surtout pas que le bilinguisme nous coûtera trop
cher en moyens financiers et matériels. L’entente et la paix ne sont jamais
trop chères »), Goukouni Weddeye du Frolinat et Loi Mahamat Choua
du RDP, les deux derniers exprimant d’ailleurs leur point de vue avec
beaucoup de modération. Notons, pour terminer sur ce point, qu’aucun
homme politique tchadien n’a proposé officiellement de ne retenir que
l’arabe comme langue officielle, bien que certains d’entre eux le souhai¬
teraient peut-être au fond de leur cœur : c’est ainsi que Yacoub A. Gou¬
kouni, président de l’ANC (Alliance nationale pour le changement), déclara
que si l’usage de la langue arabe devait faire l’objet d’un référendum,
comme certains le proposaient lors des débats à la CNS, le français devait
aussi faire l’objet d’une telle consultation (CNS, séance du 29 mars 1993).
Sous-entendu : le peuple tchadien rejettera alors le français.
La forme de l’Etat aussi est aujourd’hui l’objet d’orne vive discussion.
A la suite de l’expérience de trente années de parti unique et de guerres
civiles, plus personne au Tchad n’est en faveur de l’État unitaire centra¬
lisé de type jacobin, du moins officiellement. La quasi-totalité des mou¬
vements politiques optent alors pour la décentralisation. Nous en avons
compté une bonne trentaine, nombre qui comprend le MPS au pouvoir,
bien que trois d’entre eux (le Frolinat, VIVA-RNDP, et le PDT du Dr
Djigdjag) s’expriment sur ce point avec une certaine réserve et ne préco¬
nisent la décentralisation que pour la période d’après-transition ou après
référendum populaire. On doit noter cependant que les partisans de la
décentralisation ne se distinguent pas par la solidité de leur argumenta¬
tion, et leur choix en faveur de cette solution ne dépasse pas le niveau
des slogans. « On ne voit guère comment cette forme d’administration coû¬
teuse et délicate à manier dans un pays convalescent pourrait aujourd’hui
fonctionner sans heurt », nota un observateur étranger en rendant compte
des débats de la CNS (19). Or, aucun des « décentralisationnistes »
tchadiens n’a daigné jusqu’ici relever cette objection (somme toute justi¬
fiée) pour essayer d’y répondre. Sur ce point, le débat est donc plutôt
indigent.
Cependant, les quelques partisans de l’État fédéral vont parfois un
peu plus loin dans leurs efforts d’étayer leurs thèses. C’est notamment
le cas du PAPJS (Parti africain pour la paix et la justice sociale) ; son
président, Neatobei Bidi, consacra une bonne partie de sa déclaration à
la CNS à la défense de l’État fédéral, en arguant notamment qu’il n’exis¬
tait pas au Tchad « un véritable sentiment « de vouloir vivre collectif ».
Bidi prit également soin de soumettre à l’analyse les exemples malheu¬
reux de l’URSS et de la Yougoslavie pour préciser ensuite en quoi le
fédéralisme proposé pour le Tchad par son parti serait différent de ces
précédents de mauvaise augure. Le CSNPD (Comité de sursaut national
pour la paix et la démocratie), le PSDT de Miambe Romian, et le Mou
(19) L.V., « Conférence nationale souve Marchés tropicaux et méditerranéens, 2466,
raine du Tchad : la marche vers la liberté ? », 12 février 1993.
129
PARTIS POLITIQUES
vement révolutionnaire du peuple tchadien de Biré Titinian, trois mou¬
vements « sudistes », se prononcent également pour l’État fédéral, en com¬
pagnie — fait exceptionnel pour un parti à consonnance plutôt « nordiste »
— de l’Union nationale pour la démocratie et le progrès de Abdelgader
Yacine (20). Titinian, plus particulièrement, avança dans sa déclaration
à la CNS un certain nombre d’arguments en faveur de son choix : « Le
Tchad est un Etat nation artificiellement créé par le colonisateur (...) [et]
il est illusoire de parler d’une nation tchadienne » (p. 3) ; « Le fédéralisme
est une formule souple qui permet de respecter la diversité en assurant l’unité.
Les peuples allemands et américains ne sont pas moins unis que les peuples
français et espagnol » (p. 12) ; « En outre, face aux agitations et aux mena¬
ces à peine voilées de certains extrémistes arabophones que nous avons tous
observés dans cette salle, la fédération nous paraît être la meilleure solution
qui puisse permettre à chacun de développer localement sa langue, sa culture
tout en respectant celles de son voisin » (p. 13). Et d’ajouter que, d’après
lui, de toute façon, « un Etat fortement décentralisé ne peut être que fédé¬
ral » (p. 12 ; sous-entendu : appelons un chat un chat).
Le fédéralisme est donc parfois le résultat d’un choix raisonné, et on
peut constater en dernier lieu que certains de ceux qui se déclarent « anti
fédéralistes » ne sont pas non plus tout à fait à court d’arguments. Tchad
Avenir, par exemple, affirme dans son Manifeste que le fédéralisme n’est
qu’une fausse solution, comme le montrent l’expérience du Nigéria et celle
du Tchad de 1979 à 1982 : « La fédération n’est pas le remède car l’État
unitaire n’est pas la cause du mal (...). La fédération est dangereuse, car
comme l’avouent certains de ceux qui la veulent, elle est un premier pas vers
la partition du Tchad » (p. 5). Le dernier argument, sous une forme un
peu différente, a été repris par Adoum Moussa Seif de la CNDS (Con¬
vention nationale démocratique et sociale), dans sa déclaration à la CNS :
« Aujourd’hui, le Tchadien moyen du Sud comprend par fédéralisme qu’il
faut renvoyer chez eux les nordistes confondus en l’occurrence avec les musul¬
mans. Au Nord, le même Tchadien moyen vous dira qu’il s’agit d’en finir
avec les “kirdis” en les enfermant dans leur réduit. Alors, dans de telles con¬
ditions, comment réaliser une fédération sans aller tout de suite en
guerre ? » (p. 3).
C’est peut-être dit en termes assez crus, mais cela ne manque pas de
clairvoyance.
D’autres points de divergence
Notre analyse des programmes politiques tchadiens a montré jusqu’ici
que les partis se différencient parfois entre eux sur certains points et que
nous ne sommes pas en présence d’un magma complètement indistinct.
Sur d’autres points aussi, on peut relever des divergences ou des excep¬
tions. Commençons par quelques sujets « mineurs », dans le sens qu’ils
(20) Quelques autres leaders politiques, déclarés favorables à des solutions fédéralis¬
comme le général Kamougué, Ngarbaye tes, mais à plus long terme seulement et/ou
Tombalbaye, et Yacoub A. Goukouni, se sont sous réserve d’un référendum.
130
R. B UIJTENHUIJS
ne donnent guère lieu à des débats animés entre Tchadiens. C’est ainsi
que l’UNPD d’Abdelgader Yacine se déclare d’ obédience écologique »
(sans entrer trop dans les détails), ce qui est, autant que nous le sachions,
un cas unique au Tchad. Un autre parti, l’Union des forces démocrati¬
ques — Parti républicain de Gali Gatta Ngothé se révèle, à la lecture
de son document-programme, comme un mouvement plus « féministe »
que ses confrères ; là où la plupart des partis ne consacrent qu’une ou
deux lignes à la cause de la femme, l’UDF-PR développe ses idées en
cette matière sur deux pages, en énumérant longuement toutes les injus¬
tices dont souffre la femme tchadienne. D’autres partis encore se mon¬
trent particulièrement soucieux de l’unité africaine. C’est le cas notam¬
ment (et comme son nom l’indique d’ailleurs) du Parti africain pour la
paix et la justice sociale, mais également de l’Union nationale pour le
développement et le renouveau de Saleh Kebzabo, du PDT du Dr Djigd
jag, et du Parti pour les libertés et le développement (PLD) de Ibni
Oumar Mahamat Saleh.
Un autre point, qui concerne déjà un plus grand nombre de partis,
porte moins sur les programmes politiques proprement dits que sur la
façon dont ces partis essaient, plus ou moins consciemment, de légitimer
leur action. En analysant le processus de démocratisation au Kenya, F.
Grignon faisait la constatation suivante :
« De nouvelles élites, intellectuelles et technocratiques, négocient leur accès
aux situations de pouvoir et se sont engagés massivement dans certains partis
d’opposition (...) [leur] posture moderniste, symbole d’une nouvelle façon de faire
de la politique (...) légitime la place que devrait jouer cette jeune génération
dans l’avenir du pays, et participe par ailleurs d’une entreprise de délégitima¬
tion des fondements du succès de leurs concurrents, à savoir la corruption, la
redistribution, etc. » (21).
Or, on constate le même phénomène au Tchad, certains partis se posi¬
tionnant de façon affichée comme des partis jeunes ou de jeunes. C’est
notamment le cas de Tchad-Avenir qui affirme dans son Manifeste :
« Lors de la très longue guerre qui a opposé dans N’Djaména les troupes
du GUNT (...) aux FAN (...) la majorité des Tchadiens et même certains
chefs de tendances ont constaté que pour une paix durable au Tchad, tous ceux
qui étaient impliqués dans ces troubles devraient quitter la scène politique (...).
La démocratie peut nous permettre de construire un Tchad différent mais seu¬
lement avec des hommes et des femmes différents » (p. 10).
Ce parti joue la corde « jeunes » de façon assez systématique, et il
en est de même de l’ANC de Yacoub A. Goukouni ; celui-ci déclara, par
exemple, lors des débats de la CNS, que les vieux qui ont géré le Tchad
depuis trente ans ont échoué et qu’ils ont tort de ne pas vouloir le recon¬
naître (Séance du 8 mars 1993). D’autres leaders politiques leur emboî¬
tent le pas, tels que Abderamane Koulamallah de l’UDT (Union démo¬
cratique du Tchad), Ngarbaye Tombalbaye du MSDT, le Dr Djigdjag du
(21) F. Grignon, Le multipartisme au Nairobi, Institut français de recherche en
Kenya? Reproduction autoritaire, légitimation, Afrique, 1993, p. 41.
et culture politique en mutation ( 1990-1992 %
131
PARTIS POLITIQUES
PDT, et Djembété Le Soromian, leader du RDT (Rassemblement des
forces démocratiques du Tchad) et qui a été ministre sous Habré (ce qui
rend plutôt suspect son blason de « jeune »). Par contre, tous les partis
tchadiens condamnent le passé, et aucun d’entre eux ne se présente comme
un parti d’ aînés » revendiquant une quelconque « légitimité historique ».
Sur un autre point encore, certains mouvements tchadiens se distin¬
guent de leurs collègues, bien que cette singularisation, dans la plupart
des cas, ne soit probablement pas voulue. Aucun parti ne s’affiche, en
effet, ouvertement et officiellement comme « nordiste » ou « sudiste »
(l’ordonnance du 4 octobre 1991 relative au fonctionnement des partis poli¬
tiques sanctionnerait d’ailleurs une telle prise de position, car elle inter¬
dit la création de formations régionalistes), mais quand on sait lire un
tout petit peu entre les lignes, on s’aperçoit vite que certains mouvements
se trahissent assez « massivement » en cette matière.
Comment reconnaît-on un parti « sudiste »? Le moyen le plus sûr
est de se référer aux pages introductives des programmes politiques qui
brossent, dans la plupart des cas, une image plus ou moins défavorable
de l’histoire tchadienne des trente dernières années et qui condamnent
tous les régimes précédents. Or, on constate que certains partis s’adon¬
nent à une condamnation plus nuancée et plus sélective que d’autres, dans
le sens qu’ils font montre d’une certaine indulgence pour le régime du
président Tombalbaye (1960-1975) tout en étant particulièrement sévère
pour les régimes successifs issus du Frolinat. Le RDT nous offre un bon
exemple de l’indulgence « tombalbayenne ». Certes, comme il est dit dans
le Manifeste de ce parti, le régime du président Tombalbaye était un
« règne sans partage. Mais pendant cette période, un calme relatif existait
et le pays s’engageait vers un développement timide certes, mais progressif »
(p. 2). Le Manifeste de l’Union démocratique pour le progrès du Tchad
(pp. 5-6) fait écho à cette appréciation. En ce qui concerne la dénoncia¬
tion des régimes issus du Frolinat, personne n’est allé plus loin, à notre
connaissance, que Neatobei Bidi (PAPJS) qui y consacra deux pages de
sa déclaration à la CNS. Juste une phrase, pour situer le ton de cette
intervention : « Ses slogans de mobilisation n’étaient que des appels à la liqui¬
dation physique des gens issus des ethnies condamnées à être anéanties » (p. 4).
C’est excessif, mais d’autres partis aussi se montrent assez sévères avec
le Frolinat, ce qui permet de soupçonner une origine plutôt « sudiste ».
Comment reconnaître maintenant un parti « nordiste » ? Un premier
critère relève également du domaine de l’interprétation de l’histoire tcha¬
dienne, et plus particulièrement de l’interprétation du rôle du Frolinat.
Quand Abdelgader Yacine, de l’UNDP, dans sa déclaration à la CNS,
tient « malgré l’échec et les déboires du Frolinat (...) à rendre hommage à
tous les leaders du Frolinat sans distinction aucune pour leur lutte pour l’injus¬
tice [sic. !] » (p. 12), on est tenté de penser qu’il n’est probablement pas
originaire du Sud (22). Un second critère pour reconnaître les partis nor¬
distes relève du domaine du développement économique inégal. Plusieurs
partis signalent, ou même dénoncent, le retard économique du Nord tcha
dien, comme Yacoub Goukouni de l’ANC ( Le Sud s’est développé au
(22) M. Yacine est effectivement du animant, à partir de 1979, la tendance « Fro
Nord, et a longtemps milité au Frolinat, en linat originel ».
132
R. BUIJTENHUIJS
détriment du Nord », CNS, séance du 8 mars 1993) et Issaka Ramat
Alhamdou ( La politique des régimes passés a nettement favorisé, sur le plan
économique et social, la zone méridionale par rapport au reste du pays »,
programme politique du RNT, p. 3) (23). La coloration « nordiste » est
évidente dans de tels cas, et il en est de même quand un leader politique
recommande « la valorisation des cadres arabophones », comme le fait, dans
son programme politique, Mahamat Abdoulaye, du MPDT (Mouvement
pour la paix et le développement au Tchad). Comme nous l’avons dit,
des prises de position de ce genre ne sont peut-être pas véritablement
réfléchies, mais de tels « réflexes » nous permettent néanmoins de diffé¬
rencier entre les formations politiques tchadiennes.
Un dernier point de différenciation mérite d’être analysé brièvement
ici. Faisant l’inventaire des partis congolais engagés dans les élections pré¬
sidentielles d’août 1992, F. Weissman fait la constatation suivante :
De nombreux partis s'efforcent d'adopter une approche purement politi¬
«
que en proposant une série de mesures, plus ou moins concrètes, propres à assurer
le “ développement " du pays. D'autres (...) privilégient une acceptation éthique
de la problématique (...) dont les préoccupations essentielles sont d'ordre
spirituel » (24).
En ce qui concerne cette dernière catégorie, F. Weissman mentionne
plus particulièrement le parti de Bernard Kolélas qui s’assigne comme
objectif d’ aider l'homme, le peuple à s'engager dans la voie de la réconci¬
liation avec Dieu » (25), et qui porte « une attention toute particulière envers
les structures sociales traditionnelles » (26). Or, au Tchad, à ce qu’il nous
semble, il n’existe pas de partis ayant de véritables projets à dominante
éthique. Seul le VIVA-RNDP se rapproche un peu de ce modèle, avec
son projet politique d’une « démocratie humaniste participative » et son
intérêt appuyé pour les réalités nationales authentiquement africaines. Il
y a en effet chez Kassiré une tonalité que l’on ne trouve pas chez les
autres leaders politiques tchadiens, comme le montre le passage suivant,
emprunté à sa déclaration à la CNS :
« La vérité est la même dans toutes les religions et dans toutes les sociétés,
et par elle, l'unité du Tchad peut être
réalisée, si tous les chefs des cultes et
traditionnels ainsi que les sages travaillent dans ce sens (...). Si chacun cher¬
chait la vérité conformément aux saintes écritures et à nos valeurs tradition¬
nelles tous les Tchadiens seraient unis », p. 9.
Cependant, ce qui chez Kolélas semble être le noyau dur de son mes¬
sage politique n’est chez Kassiré qu’une dimension supplémentaire de sa
pensée. Il n’est donc pas possible de différencier les partis tchadiens selon
ce critère.
Au terme de cette enquête, nous sommes obligés de conclure qu’aucun
parti politique tchadien ne présente un véritable projet de société dans
(23) Le fair play nous commande de de 1992 au Congo : Entreprise politique et
signaler que Alhamdou, dans sa déclaration mobilisation électorale, Bordeaux, Centre d’é¬
à la CNS, a également dénoncé la sur¬ tude d’Afrique noire, 1993, p. 22.
représentation des nordistes dans certaines (25) Ibid., p. 25.
branches de l’administration tchadienne. (26) Ibid., p. 28.
(24) F. Weissman, Élection présidentielle
133
PARTIS POLITIQUES
le sens strict du terme. Cependant, et sur ce point nous récusons les affir¬
mations de la plupart de nos collègues africanistes, nous avons constaté
que l’on ne peut pas parler d’une indigence totale, d’un vide absolu. Cer¬
tains partis peuvent au moins être catalogués comme des partis de gau¬
che ou des partis de droite ; de plus, quelques-unes des formations tcha
diennes ont des idées et entament une réflexion sur des problèmes bien
précis tels que le bilinguisme et le fédéralisme, problèmes qui sont de
la plus grande importance dans le contexte sahélien et dont la solution
déterminera l’avenir du pays. Même si les électeurs tchadiens, lors des
élections à venir, n’arrêtaient pas leur choix en fonction des programmes
proposés par les partis mais en fonction d’autres critères (rêgionalistes,
clientélistes), il importe de constater que les formations politiques tcha
diennes n’auront pas entièrement failli à leur devoir de réflexion.
Pour terminer cette analyse deux remarques supplémentaires s’impo¬
sent. Premièrement : quand on reproche aux partis africains de ne pas
avoir de projets de société, on oublie souvent de dire que dans certains
pays, comme le Tchad, on fait en quelque sorte tout pour empêcher l’éclo¬
sion de tels projets. Plus concrètement : l’on est en droit d’aimer ou de
ne pas aimer le projet de société présenté par les fondamentalistes isla¬
miques, mais on ne peut pas nier qu’ils en aient un, et qu’il soit assez
précis. Or, au Tchad, les islamistes ne peuvent pas intervenir à visage
découvert sur le terrain politique. D’après l’ordonnance n° 15 du 4 octobre
1991 relative à la création des partis politiques, ceux-ci doivent, en effet,
dans leur programme et leurs activités, proscrire le confessionnalisme, et
il leur est interdit de fonder leur création sur l’appartenance exclusive
à une même confession, ainsi que d’utiliser des emblèmes, fanions et slo¬
gans religieux (27). Par conséquent, il n’y a pas de parti fondamentaliste
au Tchad, alors que les islamistes sont bel et bien présents sur le terrain
religieux. La preuve nous en a été apportée par Hissein Hassan Abakar,
imam de la Grande Mosquée de N’Djaména, qui, lors de son interven¬
tion à la CNS et au nom du Conseil supérieur des affaires islamiques,
formula un certain nombre de recommandations qui revenaient presque,
mais pas tout à fait, à l’introduction de la charia dans la législation tcha
dienne. Cette déclaration fit l’effet d’une bombe et elle peut en effet être
considérée comme un ballon d’essai de la part de certains milieux isla¬
mistes ou fondamentalistes. Signalons encore, dans ce contexte, l’existence
d’un Front de libération du Tchad, ou Front national du Tchad, mouve¬
ment politico-militaire opérant dans l’Est du pays et qui projetterait l’ins¬
tauration d’un État islamique dans la région du Ouaddai (28).
Notre deuxième remarque est d’ordre comparatif. Quand on dénonce
l’absence de projets de société chez les partis politiques africains, on sug¬
gère par là plus ou moins explicitement que les partis ailleurs dans le
monde seraient beaucoup mieux lotis dans ce domaine. Or, ce n’est pas
forcément le cas, surtout de nos jours. Tous les partis politiques dans
le monde occidental, bastion de la pensée démocratique, ne disposent pas
d’un Adam Smith ou d’un Karl Marx pour nourrir leurs programmes,
loin de là. En ce qui concerne les États-Unis, les deux principaux partis
(27) Voir pour le texte de cette ordon (28) G. Nassassoum, « Événements
nance : Eléments d’information sur le Tchad, d’Abéché : La Commission d’enquête accuse »,
18, octobre 1991. Tchad et Culture, 136, avril 1994.
134
R. BUIJTENHUIJS
politiques n’ont pas de véritables projets de société et leurs leaders, à
quelques exceptions près, ne font des efforts de réflexion politique qu’à
l’approche des élections. Ce sont plus des machines électorales que des
machines à penser. Plus près de chez nous, en Italie, nous avons vu triom¬
pher lors des élections parlementaires de mars 1994, Forza Italia de Sil¬
vio Berlusconi, parti qui, de l’avis général, n’a pas un programme bien
précis et encore moins de projet de société, ainsi que la Ligue du Nord,
parti régionaliste comme son nom l’indique. Pour ce qui est de la France,
les récentes élections européennes ont montré que ce n’est pas toujours
la joie non plus. La liste Bernard Tapie peut, certes, être classée comme
une liste de gauche, mais y déceler un projet de société tient de la gageure.
Quant à la nébuleuse Chasse nature pêche et tradition, ses protagonistes
ont des idées bien précises sur l’abattage de certains animaux, mais pour
le reste il n’y a pas de quoi fouetter une tourterelle.
La condamnation sans appel des partis africains mérite donc d’être
relativisée. Ailleurs non plus, l’idéal n’est pas toujours atteint, alors qu’en
Afrique, ou du moins au Tchad, on ne manque quand même pas totale¬
ment d’idées. Il serait peut-être intéressant de reprendre l’analyse d’autres
exemples africains à la lumière de ces deux constats.
Robert Buijtenhuijs
Afrika Studie Centrum, Leiden
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