Groupement de textes – Les figures de la marginalité
A quelle(s) forme(s) de marginalité sont confrontés les personnages suivants ?
Texte A – Miguel de CERVANTES, Don Quichotte, 1605
Personnage mythique de la littérature universelle, Don Quichotte incarne la figure du noble inadapté à son époque
qui aurait aimé vivre dans une époque antérieure, celle de la chevalerie qu’il voit renaître dans ses romans. L’incipit du
roman présente le protagoniste et son mécanisme psychologique.
1 Dans un village de la Manche dont je ne veux pas me rappeler le nom, vivait il n’y a pas si longtemps1 un de
ces gentilshommes2 avec lance au râtelier3, bouclier de cuir à l’ancienne, levrette pour la chasse et rosse efflanquée4. Du
bouilli où il entrait plus de vache que de mouton, du hachis presque tous les soirs, des œufs au lard le samedi, le
vendredi des lentilles et, le dimanche, un pigeonneau pour améliorer l’ordinaire, voilà qui mangeait les trois quarts de
5 son revenu. Un justaucorps5 de drap fin, avec chausses6 et pantoufles de velours pour les jours de fête, et l’habit de
bonne serge7 dont il se contentait les jours de semaine absorbaient le reste. […]
Or, il faut savoir que ce gentilhomme passait ses heures d’oisiveté, c’est-à-dire le plus clair de son temps,
plongé avec ravissement dans la lecture des romans de chevalerie, au point qu’il en oublia presque l’exercice de la
chasse et l’administration de son bien. Pour satisfaire cette avidité extravagante, il finit même par vendre plusieurs
10 arpents de bonne terre et s’acheta autant de romans qu’il en put trouver. […]
Bref, notre gentilhomme se donnait avec un tel acharnement à ses lectures qu’il passait ses nuits et ses jours, du
soir jusqu’au matin et du matin jusqu’au soir. Il dormait si peu et lisait tellement que son cerveau se dessécha et qu’il
finit par perdre la raison. Il avait la tête pleine de tout ce qu’il trouvait dans ses livres : enchantements, querelles,
batailles, défis, blessures, galanteries, amours, tourments, aventures impossibles. Et il crut si fort à ce tissu d’invention et
15 d’extravagances que, pour lui, il n’y avait pas d’histoire plus véridique au monde. Il disait à qui voulait l’entendre que le
Cid Ruy Diaz avait sans doute mérité sa renommée, mais qu’il ne pouvait se comparer au chevalier à l’épée Ardente,
lequel, d’un seul revers, avait fendu par le milieu deux féroces et redoutables géants. Il lui préférait cependant Bernard
del Carpio, qui avait ôté la vie à Roland l’enchanté, en l’étouffant entre ses bras, recourant à la même ruse qu’Hercule
pour tuer Antée, le fils de la Terre. Il disait aussi grand bien de Morgant, qui était lui-même affable et courtois, quoique
20 issus d’une race de géants connus pour leur arrogance et leur indélicatesse. Mais celui qu’il aimait entre tous, c’était
Renaud de Montauban surtout quand il le voyait sortir de son château pour détrousser tous ceux qu’il rencontrait, ou
aller jusqu’en Barbarie pour dérober l’idole de Mahomet, qui était tout en or si l’on en croit l’histoire. Et il aurait donné
sa gouvernante, et sa nièce, par-dessus le marché, pour administrer quelques coups de pied bien sentis à ce traître de
Ganelon.
25 Ayant, comme on le voit, complètement perdu l’esprit, il lui vint la plus étrange pensée que jamais fou ait pu
concevoir. Il crut bon et nécessaire, tant pour l’éclat de sa propre renommée que pour le service de sa patrie, de se faire
chevalier errant, et d’aller par le monde avec ses armes et son cheval chercher les aventures, comme l’avaient fait avant
lui ses modèles, réparant, comme eux, toutes sortes d’injustices, et s’exposant aux hasards et aux dangers, dont il
sortirait vainqueur, et où il gagnerait une gloire éternelle. Le pauvre se voyait déjà récompensé de sa vaillance et
30 couronné, pour le moins, empereur de Trébizonde8. Emporté par le plaisir singulier que lui procuraient des pensées aussi
agréables, il ne songea plus qu’à mettre son projet à exécution.
1
Cette imprécision du lieu et du temps est similaire à celle d’un conte traditionnel.
2
Désigne un hidalgo, un gentilhomme campagnard appartenant à la petite noblesse espagnole à la fin du Moyen-Âge.
3
Support (râtelier) permettant de ranger une lance.
4
Il est équipé d’un bouclier de cuir ovale qu’il porte au bras gauche, monte un mauvais cheval tout décharné et est accompagné d’une
chienne (la femelle du lévrier).
5
Longue veste boutonnée.
6
Culotte qui recouvre le corps depuis la ceinture jusqu’aux genoux ou aux pieds.
7
Tissu solide.
8
L’empire grec de Trébizonde fur un important foyer de la civilisation byzantine et une plaque tournante du commerce avec l’Orient.
Texte B – Alain-René LESAGE, Gil Blas de Santillane, 1715-1735
A dix-sept ans Gil Blas de Santillane, jeune homme ignorant, naïf et vaniteux, tente sa chance à l’université de
Salamanque. Il est enlevé par des brigands qui veulent en faire l’un des leurs. Dans l’extrait suivant, le héros se met en
embuscade dans un petit bois avec ses compères peu recommandables pour détrousser le prochain passant.
1 Là, nous attendions que la fortune nous offrît quelque bon coup à faire, quand nous aperçûmes un religieux de
l’ordre de Saint-Dominique, monté, contre l’ordinaire de ces bons pères, sur une mauvaise mule. Dieu soit loué, s’écria
le capitaine en riant, voici le chef-d’œuvre de Gil Blas. Il faut qu’il aille détrousser ce moine : voyons comme il s’y
prendra. Tous les voleurs jugèrent qu’effectivement cette commission me convenait, et ils m’exhortèrent à m’en
5 acquitter. Messieurs, leur dis-je, vous serez contents : je vais mettre ce père nu comme la main, et vous amener ici sa
mule. Non, non, dit Rolando, elle n’en vaut pas la peine : apporte-nous seulement la bourse de Sa Révérence ; c’est tout
ce que nous exigeons de toi. Je vais donc, repris-je, sous les yeux de mes maîtres, faire mon coup d’essai ; j’espère qu’ils
m’honoreront de leurs suffrages. Là-dessus je sortis du bois, et poussai vers le religieux, en priant le ciel de me
pardonner l’action que j’allais faire, car il n’y avait pas assez longtemps que j’étais avec ces brigands pour la faire sans
10 répugnance. J’aurais bien voulu m’échapper dès ce moment-là ; mais la plupart des voleurs étaient encore mieux montés
que moi : s’ils m’eussent vu fuir, ils se seraient mis à mes trousses, et m’auraient bientôt rattrapé, ou peut-être auraient-
ils fait sur moi une décharge de leurs carabines, dont je me serais fort mal trouvé. Je n’osai donc hasarder une démarche
si délicate. Je joignis le père, et lui demandai la bourse, en lui présentant le bout d’un pistolet. Il s’arrêta tout court pour
me considérer ; et, sans paraître fort effrayé : Mon enfant, me dit-il, vous êtes bien jeune ; vous faites de bonne heure un
15 vilain métier. Mon père, lui répondis-je, tout vilain qu’il est, je voudrais l’avoir commencé plus tôt. Ah ! mon fils,
répliqua le bon religieux, qui n’avait garde de comprendre le vrai sens de mes paroles, que dites-vous ? quel
aveuglement ! souffrez que je vous représente l’état malheureux… Oh ! mon père, interrompis-je avec précipitation,
trêve de morale, s’il vous plaît : je ne viens pas sur les grands chemins pour entendre des sermons : il ne s’agit point ici
de cela ; il faut que vous me donniez des espèces. Je veux de l’argent. De l’argent ? me dit-il d’un air étonné ; vous jugez
20 bien mal de la charité des Espagnols, si vous croyez que les personnes de mon caractère aient besoin d’argent pour
voyager en Espagne. Détrompez-vous. On nous reçoit agréablement partout : on nous loge, on nous nourrit, et l’on ne
nous demande que des prières. Enfin nous ne portons point d’argent sur la route ; nous nous abandonnons à la
Providence. Eh ! non, non, lui repartis-je, vous ne vous y abandonnez pas ; vous avez toujours de bonnes pistoles pour
être plus sûrs de la Providence. Mais, mon père, ajoutai-je, finissons : mes camarades, qui sont dans ce bois,
25 s’impatientent ; jetez tout à l’heure votre bourse à terre, ou bien je vous tue.
À ces mots, que je prononçai d’un air menaçant, le religieux sembla craindre pour sa vie. Attendez, me dit-il, je
vais donc vous satisfaire, puisqu’il le faut absolument. Je vois bien qu’avec vous autres, les figures de rhétorique sont
inutiles. En disant cela, il tira de dessous sa robe une grosse bourse de peau de chamois, qu’il laissa tomber à terre. Alors
je lui dis qu’il pouvait continuer son chemin, ce qu’il ne me donna pas la peine de répéter. Il pressa les flancs de sa mule,
30 qui, démentant l’opinion que j’avais d’elle, car je ne la croyais pas meilleure que celle de mon oncle, prit tout à coup un
assez bon train. Tandis qu’il s’éloignait, je mis pied à terre. Je ramassai la bourse qui me parut pesante. Je remontai sur
ma bête, et regagnai promptement le bois, où les voleurs m’attendaient avec impatience, pour me féliciter, comme si la
victoire que je venais de remporter m’eût coûté beaucoup. À peine me donnèrent-ils le temps de descendre de cheval,
tant ils s’empressaient de m’embrasser.
Texte C – Mary SHELLEY, Frankenstein ou Le Prométhée Moderne, 1818
Autre personnage de la littérature universelle, la créature du docteur Frankenstein fait partie des grands mythes de
notre modernité. En assemblant des morceaux de cadavres, Victor Frankenstein a réussi à créer un être vivant, mais hideux. La
créature est livrée à elle-même dans un monde qui l’exclut et la condamne à commettre des crimes pour survivre. Elle est
pourtant sans doute moins monstrueuse que l’homme qui, dans sa démesure et son orgueil a voulu rivaliser avec Dieu en
manipulant la nature. Dans cet extrait, Frankenstein, le narrateur de sa propre histoire se retrouve, au milieu de la mer de
glace à Chamonix, face à l’être dont il est le père.
1 Je vis soudain, à quelque distance, la forme d’un homme qui avançait vers moi à une vitesse surhumaine. Il
bondissait au-dessus des crevasses du glacier, là où j’avais marché précautionneusement. A son approche, sa stature
semblait aussi excéder celle d‘un homme. J’étais troublé ; mon regarde se voila et je sentis que j’allais perdre
connaissance ; mais le vent froid de la montagne me fit vite reprendre mes esprits. Je me rendis compte, en voyant
5 s’approcher cette forme – vision terrifiante autant qu’abhorrée9 - que c’était le misérable que j’avais créé. Je tremblais de
rage et d’horreur, décidant d’attendre qu’il fût proche pour l’affronter corps à corps en un combat à mort. Il s’approcha ;
son visage trahissait l’amertume de l’angoisse, mêlée de dédain et de malveillance, tandis que sa laideur surnaturelle en
faisait un spectacle presque trop horrible pour des yeux d’homme. Mais c’est à peine si je remarquais cela : rage et haine
commencèrent par m’ôter la parole, et je ne recouvrai celle-ci que pour l’accabler de l’expression de ma détestation et de
10 mon mépris furieux.
« Démon, m’exclamai-je, comment oses-tu approcher de moi ? Et ne crains-tu pas la féroce vengeance que mon
bras exercera sur ta misérable tête ? Va-t’en, vil insecte ! Ou plutôt demeure, que je puisse en te piétinant te réduire en
poussière ! Ah, si je pouvais, en mettant un terme à ta misérable existence, faire revivre les victimes que tu as
assassinées d’un façon si diabolique !
15 - Je m’attendais à être reçu de la sorte, dit le démon. Tous les hommes haïssent les malheureux ; combien faut-il
donc qu’on me haïsse, moi qui souffre plus que tout être vivant ! Toi, pourtant, mon créateur, tu détestes et rejettes ta
créature, à laquelle tu es uni par des liens que seul l’anéantissement de l’un de nous deux peut dissoudre. Tu te proposes
de me tuer. Comment oses-tu te jouer ainsi de ma vie ? Fais ton devoir envers moi, et je ferai le mien envers toi et envers
les autres hommes. Si tu acceptes mes conditions, je les laisserai en paix, et toi aussi ; mais si tu refuses, j’abreuverai la
20 panse de la mort, jusqu’à rassasier du sang des amis qui te restent.
- Monstre abhorré ! Diable que tu es ! Les tritures de l’enfer sont une vengeance trop douce pour tes crimes. Misérable
démon ! Tu me reproches de t’avoir créé : avance donc, que je puisse éteindre l’étincelle que je t’ai donnée avec tant de
négligence. »
Ma rage était extrême ; je lui sautai dessus, poussé par tous les sentiments capables d’armer un être pour
25 détruire la vie d’un autre.
Il m’évita aisément et dit :
« Calme toi ! Je te supplie de m’entendre avant de donner libre cours à ta haine à l’encontre de cette tête vouée
à l’infortune 10. N’ai-je donc point assez souffert, pour que tu cherches à me rendre encore plus malheureux ? La vie
m’est chère, bien qu’elle ne soit peut-être qu’une accumulation d’angoisses, et je la défendrai. Souviens-toi que tu m’as
30 fait plus fort que toi, je suis d’une taille supérieure à la tienne ; mes articulation sont plus souples. Mais je ne veux pas
être tenté de m’opposer à toi. Je suis ta créature, et je veux même être doux et docile envers celui qui, par nature, est
mon seigneur et mon roi – dès lors que tu acceptes aussi de jouer ton rôle et de faire ton devoir envers moi. Ah
Frankenstein, ne te montre pas équitable envers tous les autres, tandis que je suis le seul que tu foules aux pieds, moi qui
ai droit au plus haut point à ton esprit de justice, et même à ta clémence et à ton affection. Souviens-toi que je suis ta
35 créature ; je devrais être ton Adam, mais je suis plutôt l’ange déchu11 que tu chasses d’un monde de joie, alors que je n’ai
point commis de méfait. Je vois que partout règne ta félicité 12, et moi seul en suis irrévocablement exclu. J’étais
bienveillant et bon ; le malheur a fait de moi un diable. Rends-moi heureux et je serai derechef vertueux. »
9
Détestée, exécrée.
10
Destinée au malheur.
11
Dans la religion judéo-chrétienne, ange qui a perdu l’état de grâce, c’est à dire sa sainteté et sa pureté. L’ange déchu désigne généralement
Satan.
12
Bonheur, joie.
Texte D – Emile ZOLA, Nana, 1880
Fille de Gervaise, personnage central de L’Assomoir, Anna Coupeau, dite Nana, est réduite à se prostituer pour
élever le fils qu’elle a eu à seize ans d’un père inconnu. Elle incarne à la fois la figure de la courtisane, femme qui se fait
entretenir par un riche bourgeois, la prostituée qui fait des passes dans la rue mais aussi le symptôme d’une société gangrenée
par l’argent et la luxure. L’extrait suivant dépeint l’ascension irrésistible de Nana dans la société parisienne du XIXe siècle.
1 Alors, Nana devint une femme chic, rentière de la bêtise et de l’ordure des mâles, marquise des hauts trottoirs.
Ce fut un lançage brusque et définitif, une montée dans la célébrité de la galanterie, dans le plein jour des folies de
l’argent et des audaces gâcheuses de la beauté. Elle régna tout de suite parmi les plus chères. Ses photographies
s’étalaient aux vitrines, on la citait dans les journaux. Quand elle passait en voiture sur les boulevards, la foule se
5 retournait et la nommait, avec l’émotion d’un peuple saluant sa souveraine ; tandis que, familière, allongée dans ses
toilettes flottantes, elle souriait d’un air gai, sous la pluie de petites frisures blondes, qui noyaient le bleu cerné de ses
yeux et le rouge peint de ses lèvres. Et le prodige fut que cette grosse fille, si gauche à la scène, si drôle dès qu’elle
voulait faire la femme honnête, jouait à la ville les rôles de charmeuse, sans un effort. C’étaient des souplesses de
couleuvre, un déshabillé savant, comme involontaire, exquis d’élégance, une distinction nerveuse de chatte de race, une
10 aristocratie du vice, superbe, révoltée, mettant le pied sur Paris, en maîtresse toute-puissante. Elle donnait le ton, de
grandes dames l’imitaient.
L’hôtel de Nana se trouvait avenue de Villiers, à l’encoignure de la rue Cardinet, dans ce quartier de luxe, en
train de pousser au milieu des terrains vagues de l’ancienne plaine Monceau. Bâti par un jeune peintre, grisé d’un
premier succès et qui avait dû le revendre, à peine les plâtres essuyés, il était de style Renaissance, avec un air de palais,
15 une fantaisie de distribution intérieure, des commodités modernes dans un cadre d’une originalité un peu voulue. Le
comte Muffat avait acheté l’hôtel tout meublé, empli d’un monde de bibelots, de fort belles tentures d’Orient, de vieilles
crédences, de grands fauteuils Louis XIII ; et Nana était ainsi tombée sur un fonds de mobilier artistique, d’un choix très
fin, dans le tohu-bohu des époques. Mais, comme l’atelier, qui occupait le centre de la maison, ne pouvait lui servir, elle
avait bouleversé les étages, laissant au rez-de-chaussée une serre, un grand salon et la salle à manger, établissant au
20 premier un petit salon, près de sa chambre et de son cabinet de toilette. Elle étonnait l’architecte par les idées qu’elle lui
donnait, née d’un coup aux raffinements du luxe, en fille du pavé de Paris ayant d’instinct toutes les élégances. Enfin,
elle ne gâta pas trop l’hôtel, elle ajouta même aux richesses du mobilier, sauf quelques traces de bêtise tendre et de
splendeur criarde, où l’on retrouvait l’ancienne fleuriste qui avait rêvé devant les vitrines des passages.
Texte E – MONTESQUIEU, Les lettres persanes, lettre XXX, 1721
Ce roman épistolaire raconte les aventures et réflexions de deux Persans lors de leur voyage en Europe et permet à
Montesquieu de faire la critique, en filigrane, de la société française du XVIIIe.
1 RICA A IBBEN A Smyrne.
Les habitants de Paris sont d'une curiosité qui va jusqu'à l'extravagance. Lorsque j'arrivai, je fus regardé
comme si j'avais été envoyé du ciel : vieillards, hommes, femmes, enfants, tous voulaient me voir. Si je sortais, tout le
monde se mettait aux fenêtres ; si j'étais aux Tuileries, je voyais aussitôt un cercle se former autour de moi ; les femmes
5 mêmes faisaient un arc-en-ciel nuancé de mille couleurs, qui m'entourait. Si j'étais aux spectacles, je voyais aussitôt cent
lorgnettes dressées contre ma figure : enfin jamais homme n'a tant été vu que moi. Je souriais quelquefois d'entendre des
gens qui n'étaient presque jamais sortis de leur chambre, qui disaient entre eux : Il faut avouer qu'il a l'air bien persan.
Chose admirable ! Je trouvais de mes portraits partout ; je me voyais multiplié dans toutes les boutiques, sur toutes les
cheminées, tant on craignait de ne m'avoir pas assez vu.
10 Tant d'honneurs ne laissent pas d'être à la charge : je ne me croyais pas un homme si curieux et si rare ; et
quoique j'aie très bonne opinion de moi, je ne me serais jamais imaginé que je dusse troubler le repos d'une grande ville
où je n'étais point connu. Cela me fit résoudre à quitter l'habit persan, et à en endosser un à l'européenne, pour voir s'il
resterait encore dans ma physionomie quelque chose d'admirable. Cet essai me fit connaître ce que je valais réellement.
Libre de tous les ornements étrangers, je me vis apprécié au plus juste. J'eus sujet de me plaindre de mon tailleur, qui
15 m'avait fait perdre en un instant l'attention et l'estime publique ; car j'entrai tout à coup dans un néant affreux. Je
demeurais quelquefois une heure dans une compagnie sans qu'on m'eût regardé, et qu'on m'eût mis en occasion d'ouvrir
la bouche ; mais, si quelqu'un par hasard apprenait à la compagnie que j'étais Persan, j'entendais aussitôt autour de moi
un bourdonnement : " Ah ! Ah ! monsieur est Persan ? C'est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être
Persan ? "
A Paris, le 6 de la lune de Chalval, 1712