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Aero Journal 104

Le document traite de divers sujets liés à l'aéronautique militaire, notamment la campagne aérienne italienne sur Malte, le bombardier russe Tupolev Tu-95 déployé contre l'Ukraine, et l'évolution des forces aériennes italiennes pendant la Seconde Guerre mondiale. Il aborde également les nouveaux prototypes d'avions chinois de 6e génération, tels que le H-20 et le J-36, ainsi que les défis techniques auxquels la Chine fait face dans le développement de ces aéronefs. Enfin, le document souligne l'importance stratégique de ces développements dans le contexte militaire actuel.

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Aero Journal 104

Le document traite de divers sujets liés à l'aéronautique militaire, notamment la campagne aérienne italienne sur Malte, le bombardier russe Tupolev Tu-95 déployé contre l'Ukraine, et l'évolution des forces aériennes italiennes pendant la Seconde Guerre mondiale. Il aborde également les nouveaux prototypes d'avions chinois de 6e génération, tels que le H-20 et le J-36, ainsi que les défis techniques auxquels la Chine fait face dans le développement de ces aéronefs. Enfin, le document souligne l'importance stratégique de ces développements dans le contexte militaire actuel.

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LA REGIA AERONAUTICA PASSE À L’ATTAQUE !

DÉTRUIRE LE PONT DE REMAGEN !


LA CAMPAGNE AÉRIENNE ITALIENNE SUR MALTE
Partie 2 : Mars 1945

LE TUPOLEV TU-95 « BEAR »


L’ours russe déployé contre l’Ukraine

GEBIRGSJÄGER
les pionniers de la guerre aéromobile ?

FRANCE : 8,50 € / BELUX : 9.50€


ESP/IT/GR/PORT.CONT : 9.50€
CH : 14.80 CHF / CAN : 14.50 $CAD

L 18250 - 104 - F: 8,50 € - RD

Aérojournal n°104 - Février/Mars 2025


MARS
carapresse &tère carapresse
AVRIL tère
éditions 2025& éditions

EN KIOSQUE
cara tère
Aérojournal n° 104 Batailles & Blindés n° 124
presse & éditions
Ligne de Front n° 112
AU COMBAT LE BF 109 F

cara publishing
tère

LES DOSSIERS SECRETS


MÖLDERS TESTE

« NORDWIND »
L'offensive oubliée

DU III. REICH
Trucks & Tanks n° 106 LOS! n° 77 AJ Hors-Série n° 49

La bataille d’Angleterre
LE PARI DU PORTE-AVIONS
L’OFFENSIVE UKRAINIENNE

Le forge d'une arme nouvelle


À KOURSK

TnT Hors-Série n° 47 B&B Hors-Série n°55 LOS! Hors-Série n° 37


LES SOUS-MARINS NUCLÉAIRES
LA BATAILLE DE NORMANDIE
LES MATÉRIELS MODERNES
DE L’ARMÉE FRANÇAISE

1944, l'été décisif

TOME 2

Renseignements : Éditions Caraktère - Résidence Maunier - 3 120, route d’Avignon - 13 090 Aix-en-Provence - France
Tél : +33 (0)4 42 21 06 76 - www.caraktere.com
L'ACTUALITÉ DE L'AÉRONAUTIQUE p. 4
En bref et recensions

NOTAM

104 DÉTRUIRE LE PONT DE REMAGEN - 2e PARTIE p. 12
La dernière offensive de la Luftwaffe (mars 1945)
[NOTICE TO AIR MEN]
Chers lecteurs, LE TUPOLEV TU-95 « BEAR »
p. 32
De 1940 à 1943, l'impréparation des forces
L’ours russe déployé contre l’Ukraine
armées italiennes à un conflit de très haute inten-
sité à l'échelon stratégique, sur plusieurs fronts à FRIEDRICH S’EN VA-T-EN GUERRE ! p. 50
la fois (et à l'arrière de ceux-ci, c'est-à-dire dans
les usines), est chose connue. Elle a été raillée et L’arrivée du Bf 109 F
entretenue pendant les premières décennies de
l'après-guerre par la littérature anglo-saxonne,
au point de souvent virer au caricatural.
Les débuts de la bataille de Malte en juin 1940 et
jusqu'à la fin de l'année ne démentent nullement
cet engagement prématuré dont les causes sont
davantage d'ordre politique. Les pilotes et équi-
pages de la Regia Aeronautica sont à la hauteur
de la tâche, comme en témoignent les déco-
rations attribuées pour mérite au combat, les
matériels ne sont pas inférieurs à ceux déployés
par les Britanniques dans l'île, y compris les
biplans de chasse CR.42 Falco, ils sont même
excellents pour certains, à l'image des Savoia-
Marchetti SM.79 et Ju 87 Picchiatelli.
À l'inverse, le haut commandement italien pêche
par orgueil et manque de vision stratégique, esti-
mant par erreur que soumettre la petite garnison LA REGIA AERONAUTICA PASSE À L'ATTAQUE !
de Malte à un siège aérien se suffira à lui-même, p. 58
sans envisager sérieusement l'option d'un débar- La campagne aérienne italienne sur Malte
quement amphibie (ce qui ne sera le cas qu'en...
1942, avec l'operazione C3 !). La même légèreté
prévaut alors en Grèce et en Égypte (le cas de GEBIRGSJÄGER p. 78
l'Afrique Orientale italienne, totalement isolée, les pionniers de la guerre aéromobile ?
est un peu à part) où le Duce, obsédé par l'idée
de mener sa « guerre parallèle » sans en avoir
les moyens, afin d'exister à côté de l'Allemagne,
AU SOMMAIRE DU N°105

se retrouve vite dans une impasse qui le mènera


EN KIOSQUE LE 28 MARS 2025

à la dépendance totale vis-à-vis de son encom-


brant allié.

Les éditions Caraktère vous souhaitent tout le


meilleur pour cette année 2025 !

La Rédaction

LES PROJETS D'AVIATION EMBARQUÉE ITALIENNE DE LA SECONDE GUERRE MONDIALE

Aérojournal n°104 Service Commercial : Imprimé en Europe par / Printed in Europe by :


3 120, route d'Avignon Printall
Retrouvez le courrier des lecteurs sur notre page Facebook Bimestriel - Février / Mars 2025 13 090 Aix-en-Provence - France
 ervice des ventes et réassort :
S
www.facebook.com/aerojournal.magazine ISSN : 1962-2430
Dépôt légal (BNF) : à parution
Téléphone : 04 42 21 06 76
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spécifique ou d’information de l’œuvre dans laquelle elles sont incorporées. Loi Le 22 octobre 1940, aux commandes de son Messerschmitt Bf 109 F-1 flambant neuf dont l'immatriculation d'usine SG+GW
du 11.03.1957, art. 40 et 41; Code Pénal, art. 425. est encore visible sous la peinture de camouflage du fuselage, le Major Werner Mölders, Kommodore de la JG 51, signe
trois victoires consécutives sur des Hawker Hurricane de la RAF au nord-ouest de Maidstone.
(© Piotr Forkasiewicz)

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l'Actualité
de l'Aéronautique
Chine / 2024-2025

LES AVIONS CHINOIS


DE 6e GÉNÉRATION
Par Laurent Lagneau

Durant les derniers jours de l’année 2024, la Chine a


dévoilé les images de plusieurs nouveaux types d’aéronefs
en vol, à savoir les prototypes d’un bombardier tactique
(le Chengdu JH-36 ?) et d’un chasseur (le Shenyang
J-50 ?) supposément de 6e génération, un avion d’alerte
avancée et de contrôle basé sur le quadrimoteur Y-20, le
drone de type AEW (Airborne Early Warning) Wuzhen-9
(ou WZ-9) « Aigle divin », mais aussi un nouveau bom-
bardier furtif, le H-20.

BOMBARDIER H-20
En effet, de nouvelles images montrant un avion de grande
taille, avec une aile en flèche et des caractéristiques
propres aux aéronefs furtifs, circulent depuis quelques
jours sur les réseaux sociaux chinois. L’appareil semble
être accompagné par un chasseur multirôle J-16 au cours
d’un vol d’essai. Si on le compare aux dimensions de ce
dernier, il pourrait mesurer (approximativement) trente
mètres en longueur. En tout cas, sa silhouette ressemble
à celle d’une maquette présumée du futur H-20, dévoilée
en juillet 2022, via le portail Sina.com.
Cependant, il n’est pas possible d’authentifier les images  Développé par Chengdu Aerospace Corporation (CAC), l’avion de combat furtif J-36 se distingue
de cet appareil. Or, dans la version publique du rapport des anciennes générations d’appareils chinois par sa silhouette et ses trois moteurs. © Droits réservés
sur les capacités militaires chinoises qu’il a récemment
 Deux avions furtifs Chengdu J-20 au salon Airshow China 2016. © Alert5 (CC BY-SA 4.0)
rendu au Congrès, le Pentagone a estimé que le H-20
« pourrait faire ses débuts au cours de la prochaine
décennie ». Ce qui est vague… S’agit-il de sa mise en
service opérationnelle ou de ses essais ?
Quoi qu’il en soit, selon ce rapport, le H-20 aurait une
autonomie d’au moins 10 000 km, ce qui lui permettrait
d’atteindre la deuxième chaîne d’îles, laquelle englobe les
îles Bonin et Volcano (Japon), les îles Mariannes (avec la
base militaire américaine de Guam) et les îles Caroline,
ainsi que la région occidentale du Pacifique.
« L’autonomie du bombardier H-20 pourrait être étendue
pour couvrir le globe avec une capacité de ravitaillement
en vol. Il devrait employer des armes conventionnelles
et nucléaires et avoir une conception furtive », poursuit
le Pentagone.
Reste que, ces derniers mois, les autorités chinoises
ont soufflé le chaud et le froid au sujet de la première
apparition du H-20. En juillet 2022, encore, Ge Heping,
responsable du centre d’essais en vol de l’entreprise
publique AVIC (Aviation Industry Corporation of China),
avait affirmé qu’une campagne d’essais concernant un
« type d’avion ayant une importance stratégique et his-
torique cruciale » allait bientôt être lancée.
Mais, dans la foulée, un « expert » cité par le Global
Times, journal proche du Parti communiste chinois, avait
appelé à éviter une « surinterprétation » des propos de

L’actualité de la défense et de la sécurité,


en partenariat avec :

4
Ge Heping. « Il existe d’autres possibilités,
comme un chasseur embarqué J-15 pouvant
être catapulté ou le chasseur-bombardier furtif
J-35 », avait-il dit. À noter que l’un et l’autre
ont été officiellement présentés lors du dernier
salon aéronautique de Zhuhai.
Cela étant, en mars dernier, le commandant
adjoint de la PLAAF (People’s Liberation Army
Air Force, Force aérienne de l’armée populaire
de libération) le général Wang Wei, avait confié
au quotidien Hong Kong Commercial Daily que
le H-20 serait « bientôt officiellement dévoilé
au public » et que « sa mise en service » ainsi
que « sa production en série » suivraient de
« près ses vols d’essai ».
Reste que le H-20 n’empêche pas certains
responsables militaires américains de dormir…
« Le problème avec le H-20, c’est que lorsque
vous regardez réellement la conception du sys-
tème, il est probablement loin d’être aussi bon
que les plateformes LO (low observable) amé-
ricaines, en particulier celles plus avancées que
nous sommes en train de déployer », a ainsi D’après d’autres images diffusées après les pourrait que l’on ait affaire à un drone de com-
confié l’un d’eux, lors d’une rencontre avec premières vidéos le montrant en vol, ce nouvel bat de type Loyal Wingman (ou ailier fidèle).
la presse, en avril dernier. « Ils (les ingénieurs avion est immatriculé 36 011… Ce qui donne
chinois) ont rencontré de nombreux défis en une indication sur son appellation, qui pourrait
matière de conception technique, notamment
sur la manière de faire fonctionner ce système
être « J-36 » (d’autres sources avancent qu’il
s’agirait du « JH-26 »). DES INTERROGATIONS
de manière similaire à celle d’un B-2 ou d’un Ces nouveaux appareils pourraient constituer
B-21 », a-t-il ajouté. un autre « moment Spoutnik » pour les États-
Quant à la présentation du H-20 annoncée Unis, où le sort du programme NGAD (New
par le commandant adjoint de la PLAAF, ce LE PROTOTYPE Generation Air Dominance) n’est pas encore
responsable américain en a relativisé l’impor- SHENYANG fixé. Cela étant, beaucoup de questions restent
tance. « Ils peuvent le dévoiler simplement encore sans réponses. Même si leur concep-
parce qu’ils veulent montrer qu’ils sont une Quant au second nouvel avion de combat, tion est radicalement nouvelle par rapport
grande puissance militaire. Cela ne signifie pas dont les images sont apparues un peu plus aux productions de l’industrie aéronautique
nécessairement que cela leur fournira le type tard, il pourrait correspondre au projet de chinoise, il est encore trop tôt pour dire s’il
de capacité dont ils auraient besoin ou dans la chasseur furtif de 6e génération « Empereur s’agit d’appareils de 6e génération, capables
quantité dont ils auraient besoin », a-t-il conclu. blanc » (ou Baidi), dévoilé lors du dernier d’évoluer au milieu de drones et d’effecteurs
salon aéronautique de Zhuhai. Mais il est connectés au sein d’un « cloud de combat ».
compliqué d’avoir des certitudes à ce sujet… En attendant, si l’objectif de Pékin était de
Accompagné par un chasseur multirôle J-16 marquer les esprits, c’est réussi.
LE PROTOTYPE (ce qui laisse à penser qu’il est développé par
CHENGDU Shenyang Aircraft Corporation), cet appareil  Copie du Tupolev Tu-16, le bombardier
est lui aussi dépourvu de dérive et d’ailerons. Xian H-6K ne peut cacher son âge. Il a, en
Le 26 décembre, jour de l’anniversaire de la Moins imposant que le « J-36 », il est doté effet, effectué son premier vol en 1959.
© Ministère de la Défense du Japon (CC BY-SA 4.0)
naissance de son fondateur, Mao Tsé-toung, la d’ailes en flèche, de type lambda, ainsi que
République populaire de Chine (RPC) a dévoilé de deux réacteurs. Les images, souvent de  N’ayant pas encore dépassé le stade du prototype,
non pas un, mais deux nouveaux avions de piètre qualité, ne permettent pas de voir s’il le J-35A, ici lors d’une démonstration au salon
combat de nouvelle génération… Le premier dispose d’un cockpit. S’il n’en a pas, il se aéronautique de Zhuhai 2024, est l’un des projets
d’avions les plus modernes développés par la Chine.
pourrait être issu du projet de bombardier © Service d’information chinois (CC BY 3.0)
tactique « JH-XX », évoqué par le rensei-
gnement militaire américain dans un rapport
publié en 2019. Relativement imposant si on
le compare au chasseur furtif lourd J-20S
(biplace) que l’on peut voir sur certaines vidéos
diffusées via les réseaux sociaux, cet appareil
est doté d’une aile en forme de losange, de
deux entrées d’air situées de part et d’autre de
sa cellule et d’une troisième installée au-dessus
de son fuselage.
À priori mis au point par le constructeur
Chengdu Aircraft Corporation (CAC), ce tri-
réacteur est dépourvu d’empennage, ce qui
réduit considérablement sa signature radar
et sa traînée aérodynamique. Signe que sa
masse est importante, son train d’atterrissage
est constitué de « bogies » avec deux roues
jumelées. Enfin, détail qui a son importance, il
dispose d’un cockpit, ce qui suggère qu’il sera
« habité » (c’est-à-dire avec un équipage à bord).

5
l'Actualité
de l'Aéronautique
Ukraine / 2024

KIEV CONFIRME LA CAPACITÉ


DE SES AVIONS D’ATTAQUE SU-25 À LARGUER
DES ARMEMENTS AIR-SOL MODULAIRES LIVRÉS PAR LA FRANCE
Par Laurent Lagneau

Il permet de détruire une cible avec une grande


précision, depuis une distance de sécurité et
quelles que soient les conditions météorolo-
giques. Quoi qu’il en soit, l’enjeu pour la force
aérienne ukrainienne était de pouvoir adapter
des munitions de conception occidentale sur
ses avions de combat hérités de son passé
soviétique. Cela étant, au cours de l’été 2022,
elle trouva une solution pour permettre à ses
MiG-29 « Fulcrum » d’emporter des missiles
antiradars AGM-88 HARM (High-speed, Anti-
Radiation Missile) fournis par les États-Unis.
Celle-ci consista à fixer le pylône LAU-118/A,
propre à ce type de munition, à un pylône
standard, à installer une batterie externe pour
l’alimentation électrique et à relier le tout au
capteur radar situé dans le cockpit avec un
câble. Ce procédé fut ensuite repris pour ses
Su-27 « Flanker ».
Des astuces similaires furent trouvées pour
d’autres types de munitions, comme la bombe
JDAM (Joint Direct Attack Munition), le mis-
sile SCALP EG/Storm Shadow (emporté uni-
quement par le bombardier tactique Su-24
« Fencer ») ou encore la roquette Zuni,
Le 16 janvier 2024, le président Macron
annonça que la France allait livrer des
ADAPTER mise en œuvre par les avions d’attaque
Su-25 « Frogfoot »).
Armements Air-Sol Modulaires (AASM ou DES MUNITIONS
« Hammer ») ainsi que 40 missiles de croisière
SCALP EG à la l’Ukraine. Seulement, et même OCCIDENTALES INTÉGRER LES AASM
si des essais avaient été effectués en 2014 Pour rappel, produit par Safran, l’AASM se com- S’agissant des AASM, leur intégration a
pour voir si elles pouvaient être utilisées par des pose de deux « kits » (l’un de guidage, l’autre sans doute été plus compliquée. Du moins,
F-16, de telles munitions ne pouvaient alors dit « d’augmentation de portée ») montés sur le le ministre des Armées, Sébastien Lecornu,
être emportées que par des Rafale. corps d’une bombe (généralement de 250 kg). l’avait laissé entendre lors d’une audition

 L’avion d’attaque
au sol, ici aux mains
de pilotes ukrainiens,
Soukhoï Su-25 Gratch
(corbeau freux, code
OTAN : « Frogfoot ») peut
embarquer une charge
offensive de 4 tonnes, en
sus de son canon GSh-
30-2 de 30 mm, dont
désormais des armements
air-sol modulaires (AASM)
fournis par la France.
© Skywarrior (CC BY-SA 4.0)

 Pesant au maximum
19 3 tonnes, le Su-
25 Gratch atteint les
950 km/h et affiche une
autonomie de 550 km.
L’appareil est réputé pour
sa capacité à encaisser
des coups directs grâce
à sa grande robustesse.
© Ministry of Defense of Ukraine

6
 Devant ce Mirage
F1 sont présentés, de
gauche à droite, des
parlementaire, en février 2024. « Sur la question de l’avia- armements air-sol
En effet, le 1er janvier, la 299e Brigade d’aviation tac-
tion, de manière globale, on cherche là aussi à faire de modulaires de 125 kg, de tique a publié une vidéo dans laquelle on voit des Su-25
l’utile. (…) On a préféré mettre de l’argent et de l’ingénierie 250 kg, de 500 kg et de effectuer des attaques à basse altitude en larguant, à
sur l’adaptation de bombes dites A2SM (Armement Air 1 000 kg. Les Ukrainiens chaque fois, deux AASM-250. Au regard de certaines
semblent essentiellement
Sol Modulaire) sur des générations d’avions soviétiques utiliser des AASM-250.
séquences, il semblerait que ce type d’appareil dispose
Sukhoï et MiG que les Ukrainiens ont déjà plutôt que de © Killersurprise64 de cette capacité depuis plusieurs mois (c’est ce que
faire un coup uniquement autour des Mirage », avait-il dit. suggère la végétation). A priori, le pylône permettant au
Finalement, l’intégration de l’AASM sur le MiG-29 fut  Armements air-sol Su-25 d’emporter l’AASM-250 est identique à celui qui
modulaires de 250 kg
rapide étant donné que, à peine quelques semaines plus (AASM-250) et ses trois a été installé sur le MiG-29.
tard, la force aérienne ukrainienne diffusa une photo- kits de guidage, de gauche Quoi qu’il en soit, pour Defence Express, la possibilité
graphie montrant un appareil de ce type doté de cette à droite, Inertial Navigation d’emporter des munitions occidentales donne aux Su-25
System (INS, système de
munition. « Nous pouvons supposer que des modifications ukrainiens un « avantage technologique » sur leurs homo-
navigation inertielle)/Global
significatives n’ont pas été nécessaires pour adapter des Positioning System (GPS, logues russes, étant donné que ces derniers ne sont « pas
MiG-29 ukrainiens aux bombes AASM Hammer françaises Géo-positionnement par capables d’utiliser des armes guidées modernes, telles
par rapport à la configuration JDAM-ER », avait alors satellite)/Laser, INS/GPS/ que les bombes planantes FAB ».
infrarouge et INS/GPS.
commenté le site spécialisé ukrainien Defense Express. © Tiraden (CC BY 3.0)
Puis, le mois suivant, la force aérienne ukrainienne dif-
fusa une vidéo montrant un Su-27 « Flanker » larguer
un AASM. Cependant, le stock de roquettes Zuni étant
sur le point d’être épuisé, elle modifia aussi ses Su-25
Frogfoot pour les adapter à la munition française. En
juin, l’un de ses hauts responsables assura que ce travail
était en cours. Le 3 décembre dernier, une photogra-
phie censée montrer un AASM installé sous l’aile d’un
Su-25 fut diffusée via la messagerie Telegram. À vrai
dire, ce document ne prouvait rien, à moins de prendre
sa description pour argent comptant. Cependant, il aura
fallu attendre une poignée de semaines pour avoir la
confirmation que les Su-25 ukrainiens ont désormais la
capacité d’emporter des AASM.

7
l'Actualité
de l'Aéronautique
Moyen-Orient / 2024

UN F/A-18F SUPER HORNET


A ÉTÉ ABATTU PAR UN « TIR AMI »
AU-DESSUS DE LA MER ROUGE
Par Laurent Lagneau

Le 15 décembre, le porte-avions américain Burke USS Stout, USS The Sullivans et USS
 Chasseur de combat embarqué multirôle
USS Harry Truman a emprunté le canal de Jason Dunham. Le groupe aéronaval américain américain Boeing F/A-18E/F Super Hornet.
Suez pour rejoindre la zone de responsabilité n’aura pas tardé à prendre la mesure de la © Ronnie Macdonald (CC BY 2.0)
de l’US CENTCOM (commandement pour le situation en mer Rouge. Le 21 décembre, selon
Moyen-Orient et l’Asie centrale) et participer un communiqué de l’US CENTCOM, le Carrier
à l’opération « Prosperity Guardian » (Gardien Air Wing 1 (CVW-1), c’est-à-dire le groupe
de la prospérité), lancée par les États-Unis en aérien de l’USS Harry Truman, a été sollicité un missile surface-air tiré par l’USS Gettysburg,
décembre 2023 afin de protéger le trafic mari- pour effectuer des « frappes de précisions » alors qu’il venait d’être catapulté depuis l’USS
time en mer Rouge contre les attaques menées contre un dépôt de missiles et un centre de Harry Truman. Les deux pilotes ont pu s’éjecter
depuis le Yémen par les rebelles houthis (liés commandement et de contrôle utilisés par les de leur appareil. « Récupérés sains et saufs »,
à l’Iran). La densité de bâtiments de guerre houthis dans la région de Sanaa (Yémen). Lors les « premières évaluations » indiquent que
et d’avions reste toutefois complexe à gérer de cette séquence, plusieurs drones kamikazes l’un d’eux souffre de « blessures légères », a
comme en témoigne un tir fratricide sur un (ou munitions téléopérées, MTO) et un missile indiqué l’US CENTCOM. Et d’ajouter : « Cet
F/A-18F Super Hornet. de croisière antinavire ont été abattus au-des- incident n’est pas dû à des tirs ennemis et une
sus de la mer Rouge. enquête approfondie est en cours ».

DES ACTIONS INTENSIVES


Au sein du « Carrier Strike Group 8 », l’USS TIR FRATRICIDE UNE DÉFAILLANCE
Harry Truman est escorté notamment par le
croiseur USS Gettysburg (classe Ticonderoga),
Puis, lors de la nuit du 21 au 22 décembre, aux
environs de 3 heures (heure locale), dans des
DES SYSTÈMES IFF ?
chargé de coordonner sa défense aérienne, circonstances qui restent à préciser, un F/A- Théoriquement, les systèmes IFF (Identification
ainsi que par les « destroyers » de type Arleigh 18F Super Hornet du CVW-1 a été abattu par Friend or Fo/identification ami ou ennemi),

8
 C’est un F/A-18E/F
Super Hornet du porte-
avions à propulsion
nucléaire américain USS
Harry S. Truman (CVN
75) qui a été abattu par
un missile SM-2 capable
d’atteindre la vitesse de
Mach 3,5 (4 321,8 km/h).
© U.S. Navy (1st Class
Michael W. Pendergrass)

 Le missile SM-2 qui a


été tiré sur le F/A-18E/F
Super Hornet provient
du croiseur de lutte
antiaérienne américain
USS Gettysburg (CG-64)
de la classe Ticonderoga.
© U.S. Navy (Steven A. Ortiz)

associés aux procédures d’identification d’une cible


(positive ID) par deux sources différentes et aux liaisons
de données tactiques (L16) sont censés éviter de telles
erreurs. Cela étant, cet incident n’est pas le premier en
mer Rouge. En février, la frégate allemande Hessen avait
tiré deux missiles surface-air Standard Missile 2 (SM2)
en direction d’un drone MQ-9A Reaper américain qu’elle
avait considéré comme étant hostile. Mais, à cause d’un
« défaut technique », ils ne purent toucher leur cible.
À priori, l’aéronef n’avait pas activé son système IFF.
D’où la méprise.

DES PRÉCISIONS
Cela étant, et contrairement à ce qu’a d’abord avancé l’US
CENTCOM, le F/A-18F en question n’a pas été abattu
après avoir décollé du pont d’envol de l’USS Harry S.
Truman. En effet, selon un communiqué de la Naval Air
Force Atlantic (AIRLANT) adressé au site spécialisé The
War Zone, cet appareil venait d’effectuer une mission
de ravitaillement en vol quand il a été touché par un
missile SM-2. Or, a rapporté Fox News, un second F-18
qui volait « à quelques kilomètres derrière » celui qui a
été abattu, a « été contraint d’effectuer des manœuvres
d’évitement après qu’un deuxième missile sol-air a été
tiré depuis le croiseur USS Gettysburg ». Le SM-2 serait
passé à 30 mètres de l’appareil, qui se préparait alors à
apponter sur l’USS Harry S. Truman.
À priori, ces deux incidents se sont produits alors que
le groupe aéronaval américain était visé par des drones
kamikazes (ou munitions téléopérées, MTO) et des mis-
siles antinavires tirés par les houthis. Aussi, d’après Fox
New, l’US Navy cherche à savoir si les missiles tirés par
l’USS Gettysburg ont effectivement visé les deux F/A-18
et si leur système de guidage était désactivé au moment
des faits. En attendant, selon une source militaire, les
pilotes du groupe aérien embarqué à bord de l’USS Harry
S. Truman sont « en colère » et « remettent en question  La frégate allemande Hessen (F221) de la classe Sachsen a également tiré
la formation » de l’équipage du croiseur, la qualifiant ses missiles antiaériens en direction d’un drone MQ-9A Reaper américain.
© Concord (CC BY 3.0)
d’ « insuffisante ».

9
l'Actualité
de l'Aéronautique
Ukraine / 2024

POUR LA PREMIÈRE FOIS,


UN DRONE DE SURFACE UKRAINIEN
A ABATTU UN HÉLICOPTÈRE RUSSE MIL MI-8 PRÈS DE LA CRIMÉE
Par Laurent Lagneau

En mai dernier, une vidéo émanant du ministère russe


de la Défense a montré la destruction d’un drone de sur-
face (USV) ukrainien par un hélicoptère d’attaque Kamov
Ka-59 Helix B en mer Noire. La scène aurait été banale
si l’USV en question (un Magura V5 ?) n’avait pas été
armé d’un missile air-air à courte portée Vympel R-73
(code OTAN : AA-11 « Archer ») à guidage infrarouge.
Et avec cet équipement, les drones deviennent désormais
des menaces pour les voilures tournantes russes.

DRONES VERSUS HÉLICOPTÈRE


À priori, cette embarcation télépilotée était initialement
dotée de deux missiles « Archer ». Mais l’un d’eux aurait
manqué un hélicoptère Mil Mi-8 Hip. Du moins était-ce la
version donnée par la partie russe. Puis, de tels USV dotés
de capacités surface-air se firent discrets… Jusqu’à ce
31 décembre 2024. En effet, selon la Direction principale
du renseignement militaire ukrainien (GUR), un drone de
surface Magura V5 mis en œuvre par le groupe d’opéra-
tions spéciale n°13 a abattu un Mil Mi-8 avec un missile R-73 « Sea l’ayant fréquemment utilisé pour attaquer les navires de la flotte russe
Dragon » (version ukrainienne modifiée pour être tirée d’un USV) près de la mer Noire. Plusieurs d’entre eux ont été sérieusement endom-
du cap Tarkhankout, à l’extrême ouest de la Crimée. Un autre hélicop- magés, voire détruits, comme le navire de débarquement « Caesar
tère du même type a été endommagé et a réussi à regagner sa base. Kounikov » et le patrouilleur « Sergueï Kotov ». Mesurant 5,5 mètres
Selon la vidéo produite par le GUR, on voit le Mil-Mi 8 visé larguer des de long pour une largeur de 1,5 mètre, le Magura V5 a la capacité de
leurres avant d’être touché par le missile R-73. C’est la première fois naviguer à la vitesse de 42 nœuds (78 km/h) et d’emporter jusqu’à
qu’un aéronef est abattu par un missile lancé par un drone de surface. 320 kg d’explosif. Il est doté d’un système de navigation autonome
reposant sur des algorithmes d’intelligence artificielle.

LE DRONE DE SURFACE MAGURA V5


Selon les versions, emportant environ 7 kg d’explosif, le missile R-73 UN PETIT SUCCÈS TACTIQUE
peut atteindre une cible aérienne évoluant à 30 ou 40 km de distance, Avec ce nouveau coup d’éclat du GUR, les forces ukrainiennes terminent
grâce à son mode de guidage infrarouge passif. Quant au Magura V5, il cette année sur un succès, alors qu’elles auront été très éprouvées
a régulièrement fait parler de lui au cours de ces derniers mois, le GUR au cours de ces derniers mois. En témoigne le bilan livré par l’AFP,
ce 31 décembre. En 2024, elles ont en
effet cédé 3 985 km² de terrain face à
l’Armée russe, soit près de sept fois plus
qu’en 2023 (584 km²).

 Hélicoptère polyvalent Mil Mi-8MTV-5


appartenant à l’Armée russe. La version
de base atteint les 260 km/h en pointe
(230 km/h en vitesse de croisière), ce qui la
rend vulnérable, si l’hélicoptère est dépourvu
de contre-mesures, face à un missile
Vympel R-73 (code OTAN AA-11 Archer)
capable de filer à Mach 2,5 (3 087 km/h).
© Alex Beltyukov (CC BY 3.0)

 Vue par un senseur infrarouge, depuis


un drone naval Magura V5 ukrainien,
d’un hélicoptère russe Mil Mi-8. La guerre
en Ukraine, qu’elle soit sur mer, dans
les airs ou suer terre, est devenue un
immense champ d’expérimentation.
© Ministry of Defence of Ukraine

10
Recensions

ACTUALITÉ DU LIVRE
Par Laurent Tirone

Batailles aériennes de la guerre d’Indochine


Philippe Gras
Alors que l’anniversaire des 70 ans de la bataille de alors fondamentale pour mieux l’appréhender, car
Diên Biên Phu (13 mars au 7 mai 1954) approche, que cela soit à Na San ou à Diên Biên Phu, l’avion
cet ouvrage revient sur les opérations aériennes est au cœur du dispositif défensif des camps retran-
françaises lancées dans ce secteur. En effet, cet chés français. Richement illustré en photos de qua-
affrontement est un affrontement aéroterrestre que lité, il s’agit d’un livre que nous ne pouvons que
les forces françaises vont mener en se servant de recommander !
l’expérience acquise lors de la victoire du camp Histoire et Collections, 2024
retranché de Na San (23 novembre au 2 décembre 144 pages, 39,95 €
1952). L’approche aéronautique de la bataille est ISBN-13 : 979-1038014176

B-26 Marauder Vs Me 262 : Europe 1945


Robert Forsyth
Premier avion de chasse à réaction au monde, le bimoteurs américains Martin B-26 Marauder de
Messerschmitt Me 262 installe une nouvelle situa- l’USAAF, vont devoir composer avec cette menace
tion tactique dans les airs en termes de vitesse non anticipée. Au travers d’études techniques, de
(878 km/h) et de puissance de feu (4 canons de témoignages et de graphiques, l’auteur analyse, en
30 mm puis des roquettes air-air de 55 mm R4M). Et anglais, les combats, au-dessus de l’Autriche et du
les pilotes alliés, dont ceux des bombardiers moyens sud de l’Allemagne, que se sont mené ces deux
appareils. Et les pilotes américains ont dû trouver en
Osprey Publishing, 2025 eux des trésors de courage au moment d’affronter
80 pages, 14,95 € les intercepteurs allemands alors que leurs avions
ISBN-13 : 978-1472862594 ne dépassaient pas les 454 km/h !

Wunderwaffen T23 : Nouveaux prédateurs


Richard D. Nolane
Ce tome 23 de la série « Wunderwaffen » (armes issue de l’expérience Philadelphie américaine. Murnau
miracles), des bandes dessinées présentant une his- n’est alors pas au bout de ses peines au moment de
toire alternative à la défaite de l’Allemagne en 1945, maitriser une « soucoupe volante » des plus rétives.
voit les différents camps encore progresser dans Si cette fresque uchronique se lit toujours avec un
le domaine de l’aviation à l’image des Américains certain plaisir, l’action épique des premiers volumes
qui testent le bombardier Boeing B-47 Stratojet sus- tend à s’essouffler.
ceptible de prendre de vitesse la chasse adverse. Éditions Soleil, 2024
La course à l’innovation se poursuit aussi avec les 48 pages, 14,95 euros
tentatives allemandes pour comprendre la technologie ISBN-13 : 978-2302099326

Wilde Sau Nightfighters


Martin Streetly

En juillet 1943, le Nachtjagdverband (chasse de nuit mener des campagnes de bombardements nocturnes
allemande) est mis en échec par les tactiques de de plus en plus efficaces. La Luftwaffe va alors répli-
la RAF. Grâce au largage de Window (des bandes quer par une nouvelle tactique appelée la « Wilde » Sau
de papier recouvertes d’une feuille d’aluminium) qui (truie sauvage) consistant à déployer des chasseurs
brouillent les radars allemands, les Anglais peuvent de jour monoplaces contre les vagues de bombar-
diers lourds Lancaster et Halifax opérants de nuit.
En Anglais, l’auteur détaille les origines et la mise en
Osprey Publishing, 2024 œuvre du « Wilde Sau », analysant ses succès et ses
96 pages, 18,87 € échecs à travers l’expérience des pilotes qui ont piloté
ISBN-13 : 978-1472861948 des Bf 109, des Fw 190 et des Me 262.

11
BATAILLE

1945

détruire le pont
de Remagen !
LA DERNIÈRE OFFENSIVE DE LA LUFTWAFFE (MARS 1945), 2E PARTIE
Profils couleur : Jean-Marie Guillou Par Yann Mahé

Le
13 mars 1945, cela fait six jours que la Luftwaffe se dépense sans compter pour ten-
ter de faire s’écrouler dans le Rhin le pont de Remagen tombé aux mains de la 1st US
Army. Jusqu’ici, toutes ont échoué, tant à cause de la puissante DCA massée par les
Américains, de la protection de la chasse alliée, que de la mauvaise météo gênant la visée
des bombardiers allemands…
 Hormis sur le port
13 MARS : SECOND ROUND stratégique d’Anvers, il n’y se montrent bien plus actifs ce jour-là et exécutent

DES KG 51 ET KG 76 au moins trois missions impliquant probablement une


a pas d’autre objectif où le
bombardier à réaction Arado trentaine d’avions. Tout d’abord, quatre appareils du
Ar 234 B-2 Blitz est autant
Comme on l’a vu, après une timide première tenta- employé durant tout sa
II./KG 51 décollent de Rheine à 9h05 armés chacun
tive de la KG 76 aux alentours de 9h00, ce sont les carrière opérationnelle que de deux conteneurs AB 250 remplis de projectiles anti-
chasseurs à hélice de la JG 2 « Richthofen » et de la Remagen. Tombé entre les personnel SD 10. Objectif : Remagen. Le Schwarm a
JG 53 « Pik As » qui se sont succédés une bonne partie mains de l’armée américaine affaire à une formation de dix P-47 lorsqu’il se présente
le 7 mars 1945, le pont
de la journée du 13 dans des attaques infructueuses Ludendorff puis les jours à 5 000 m d’altitude à la verticale des points de fran-
sur le pont. Mais les jets de bombardement n’en ont suivants les ponts provisoires chissement américains et un combat aérien s’engage
pas fini pour autant. Très peu aperçus jusqu’ici sur construits par le génie immédiatement, mais sans aucun résultat significatif
de l’US Army deviennent
Remagen, les chasseurs-bombardiers Messerschmitt d’un côté ni de l’autre. Cette mêlée empêche les pilotes
la cible prioritaire de la
Me 262 A-2a Sturmvogel de la KG 51 « Edelweiss » Luftwaffe sur le Westfront. allemands d’observer les résultats de leurs largages.
(US Nara)
12
Détruire le pont
de Remagen

Si elle n’a pas entraîné de perte chez les assaillants,


ceux-ci ont été contraints par les Thunderbolt à brûler
davantage de carburant que prévu, si bien que le vol
retour n’est pas de tout repos pour l’un des pilotes
de Me 262, qui doit, réservoirs à sec, se poser en
urgence près de Lüdinghausen, à mi-chemin entre
Dortmund et Münster. Un autre appareil est perdu sur
défaillance d’un réacteur, obligeant son pilote à sauter
en parachute à Neuenkirchen, au sud-ouest de Rheine.
Les deux Me 262 restants se posent sur ce dernier
terrain à 10h02.
La seconde mission de la KG 51 est lancée à 11h30
mais il n’y a pas d’informations à son sujet. Il semble
ensuite que quelques jets soient mis en l’air par inter-
valles, car le Leutnant Hubert Lange, de la 1./KG 51,
revendique deux P-47 abattus sur l’axe Hopsten - Clèves
entre 14h00 et 16h00 (peut effectivement lui être
attribué le P-47D S/N 44-33202 d’Harold G. Jordan, du
494th FS/48th FG, porté disparu à 14h55 sur Siegburg,
ville qui se trouve tout de même plus de 100 km au
sud). Certains auteurs affirment que les trois princi-
pales missions de la journée sont lancées sur Remagen,
d’autres qu’au moins un des raids visait des cibles
dans la région de Xanten, ce qui est effectivement
le cas de la dernière qui débute à 17h30 et engage
24 Me 262 des I. et II./KG 51. Les jets s’en prennent
à des concentrations de troupes ennemies et au trafic
routier dans le secteur Clèves - Xanten - Emmerich.
Deux Messerschmitt rentrent prématurément à cause
de problèmes techniques après s’être débarrassés de
leurs conteneurs AB 500 chargés de SD 10. Pour les
22 machines restantes de la « Edelweiss », ce raid de
bombardement est mouvementé, car des pertes sont
enregistrées par plusieurs Staffeln.

 Aidé de son mécanicien, un pilote s’installe dans


un Ar 234 B-2 du III./KG 76. On remarquera les
détails du viseur RF2C avec la tête PV1B.
(Archives KG 76)

 Le pont ferroviaire Ludendorff de Remagen vu avant sa


capture par les Américains. Un servant de la Flak se tient à côté
de sa redoutable pièce quadruple Flakvierling 38 de 20 mm.
(DR)

13
Messerschmitt Me 262 A-2a Sturmvogel
Avion de l’Oberfähnrich Jürgen Höhne
3./KG 51 « Edelweiss »
Hopsten, Allemagne, mars 1945

Tout d’abord, le Me 262 A-2a codé 9K+DL Premier à se placer derrière l’Allemand, Marling victime d’un changement du centre de gra-
WNr. 110915 de l’Oberfähnrich Jürgen ouvre le feu à un peu plus de 300 m de dis- vité après le largage des bombes). Quoiqu’il
Höhne, de la 3./KG 51, est surpris à 15h10 tance, le Me 262 commençant à émettre un en soit, l’épave du Messerschmitt de Höhne
par des Thunderbolt du 365th FG et abattu panache de fumée avant de disparaître dans sera retrouvée quelques jours plus tard par les
selon toute vraisemblance par le Lieutenant des nuages. Bien qu’il soit communément troupes alliées et soumise à l’inspection du
Frederick W. Marling. Le Flight de ce dernier attribué à Marling, un certain doute persiste renseignement militaire de l’US Army. Autre
rencontre en effet quatre Me 262 au nord-est quant à la perte du Me 262 de Höhne, puisque victime des Américains, l’Adjutant du I./KG 51,
de Cologne mais les jets distancent rapidement selon une autre version, des témoins auraient l’Oberleutnant Harald Hovestadt, attaque avec
les Américains. Alors que les P-47 grimpent vu son avion attaquer des cibles du côté de le Leutnant Batel des véhicules ennemis au
afin de reconstituer la formation, un autre Xanten, redresser et soudainement chuter nord-ouest de Kalkar et au sud-est de Clèves.
Messerschmitt fait son apparition plus bas. vers le sol (l’inexpérimenté Höhne ayant pro- Les deux pilotes déversent leurs combinaisons
Les « Jugs » piquent aussitôt pour l’attaquer. bablement perdu le contrôle de sa machine, AB 250/SD 10 sur les colonnes, mais la suite

14
Détruire le pont
de Remagen

des événements ne sourit pas à Hovestadt, dont le  Cet Arado Ar 234 génie américain à Remagen, ainsi que la route allant de
Me 262 A-2a codé 9K+AB (WNr. 111966) est criblé accommode une bombe Mergentheim à Bonn. En fait, seulement cinq des six jets
SC 500 ventrale et une sous
de balles, par des tirs venus du sol lors de cette attaque ou chaque nacelle de réacteur accomplissent la mission, larguant quatre bombes de
par d’autres P-47 des « Hell Hawks » selon les versions. Jumo 004. Ce projectile est 1 000 kg et un conteneur AB 500 rempli de projectiles
L’Adjutant est grièvement blessé, ce qui ne l’empêche pas l’un des plus régulièrement à fragmentation SD 10. Les effets des raids aériens ne
de revenir se poser à Hopsten. Enfin, c’est la confusion largués sur Remagen. peuvent être observés. Le sixième Ar 234 rompt son
(E-N Archives)
la plus totale concernant le Me 262 A-2a WNr. 111555 attaque après des ennuis techniques et se débarrasse
aux mains de l’Oberfähnrich Georg Schabinski, de la 5./ de son AB 500 dans le secteur de Lippstadt.
KG 51, que l’on dit surpris par des Spitfire Mk. XIV du Deux autres Ar 234 effectuent une reconnaissance armée
No 402 Squadron RCAF partis en Sweep sur le secteur sur la tête de pont de Remagen, puis la terminent par
Münster - Bielefeld - Hamm - Dorsten. Les chasseurs une attaque en semi-piqué depuis 800 mètres d’altitude,
canadiens repèrent en effet un jet dans les environs de à l’issue de laquelle ils lâchent chacun un conteneur
la première de ces quatre villes. Le Flying Officer H.C. AB 500 bourré de SD 10 dans le secteur d’Oberwinter
Nicholson lui donne la chasse et prétend l’avoir abattu (au nord de Remagen). Cette fois, la chasse américaine
du côté de Dortmund. Il identifie sa victime comme un est présente, quatre P-51 étant rencontrés ; l’un des
Me 262, sauf que l’analyse de sa cinémitrailleuse par Arado en fait les frais et ne rentre pas. Est-il possible
les experts de la 2nd TAF est formelle : c’est un Ar 234 que ce Blitz, endommagé par les Mustang, ait été cueilli
qui lui est attribué ! En fait, Schabinski est victime d’un plus loin et achevé par Nicholson ? C’est une possibilité.
problème d’alimentation en carburant et il se crashe du
côté de Coesfeld – toujours aussi loin de Remagen – s’en
sortant blessé, alors que son Sturmvogel est endom- 14 MARS :
magé à 80 %.
Alors qui Nicholson a-t-il abattu ? On peut tenter d’ap-
 Le ciel couvert ne facilite
pas la tâche des pilotes
RETOUR DES KG 51 ET JG 2
porter un début de réponse à cette question. À peu des 6./KG 76 et III./KG 76 Le 14 mars est marqué par une amélioration assez nette
près au même moment, les bombardiers biréacteurs intensément engagés sur de la météo. Les nuages ont jusqu’ici sérieusement
Remagen à bord de leurs
Arado Ar 234 B-2 Blitz du III./KG 76 font leur retour sur Arado, tant il est difficile entravé l’action des bombardiers et des Jabos allemands,
Remagen. Douze appareils du Gruppe décollent d’Achmer, de discerner l’objectif et de tant pour la visée que pour l’observation des résultats
mais ils sont bientôt réduits à onze, l’Unteroffizier Zwiener bombarder avec précision (et de leurs frappes, mais leur dispersion va enfin offrir aux
le système de radionavigation/
étant contraint de se parachuter près de Wesendorf (sans assaillants de meilleures conditions de largage… et bien
bombardement Egon
plus de détails). Du reste, le Luftwaffenkommando West n’est pas toujours fiable), évidemment se traduire par le retour en force de la chasse
du Generalleutnant Josef Schmid précise que seulement mais les journées de beau alliée au-dessus de la tête de pont de Remagen.
six de ces Arado sont en mesure de porter leur attaque temps sont encore pires, À dire vrai, l’OKL se moque éperdument des croupières
car elles signifient le retour
en semi-piqué de 2 000 à 900 mètres entre 17h11 et de la chasse alliée…
taillées par les chasseurs ennemis. Le pont doit être détruit
18h27. Sont visés la voie ferrée et un pont flottant du (US Nara) à n’importe quel prix, y compris celui de pertes élevées.

15
Et d’ailleurs, tous les moyens sont bons, puisque Hitler  Un Me 262 A-2a reconnaissance sur le pont Ludendorff en prévision des
envoie ce jour-là un message au Generalleutnant Fritz Sturmvogel, version chasseur- attaques de la journée. Leurs pilotes rapportent de bonnes
bombardier du célèbre jet qui
Bayerlein, commandant du LIII. Armee-Korps, l’informant se distingue sous le fuselage conditions météos, si bien que 45 Fw 190 D-9 des II.
qu’il a ordonné le tir de missiles balistiques V2 sur la tête par ses deux râteliers à et III. Gruppen de la Geschwader décollent sans tarder.
de pont américaine. Signe de ces temps désespérés, c’est bombe (pour des projectiles Sauf qu’en fin de matinée, un épais brouillard s’est levé
de 250 ou 500 kg) et certains
la première fois que cette « arme miracle » sera employée et entraîne le rappel des appareils. Or, au retour sur les
exemplaires ne retiennent
sur le sol allemand… À la réponse du général vétéran de que deux des quatre canons terrains, le voile de brume s’est dissipé !
l’Afrique du Nord (Bayerlein était le chef d’état-major de de 30 mm. C’est la monture La KG 51 ne semble pour sa part pas gênée par le brouil-
Rommel dans le désert) lui rappelant que les habitants principale de la KG 51 lard, car quatre Me 262 armés chacun de conteneurs
« Edelweiss » à cette époque.
de Remagen n’ont pas été évacués, le Führer rétorquera (Archives Nowarra) de 250 kg pourvus de SD 10 s’envolent de Giebelstadt
que les tirs se feront sans égard pour les pertes civiles. à 9h05 et attaquent les points de passage américains à
Stupéfait, Bayerlein ordonnera dans la soirée à ses troupes Remagen depuis une altitude de 5 000 mètres, mais sans
de se retirer 15 km en arrière, sachant parfaitement que grand succès semble-t-il, d’autant que l’un des jets est
la précision n’est pas la caractéristique première des V2… endommagé. Ces appareils rentrent à leur base à 10h02.
En attendant, tout repose une nouvelle fois sur la À la JG 2, après le retour prématuré des II. et III. Gruppen,
Luftwaffe. La journée commence par une sortie effectuée la relève est prise à Rhein-Main par le I. Gruppe qui met
de 7h46 à 8h03 par deux Fw 190 du II./JG 2 partis en en l’air 22 Focke-Wulf à 12h45. Rien ne se passe comme

Focke-Wulf Fw 190 D-9


Avion du Leutnant Friedrich Theilmann
3./JG 2 « Richthofen »
Rhein-Main, Allemagne, mars 1945

16
Détruire le pont
de Remagen

 Le Me 262 A-2a Sturmvogel


codé « 9K+Y(blanc)H » du
I./KG 51 arbore la livrée
mouchetée typique des
Messerschmitt de l’escadre.
La pointe du nez et le sommet
de la dérive sont peints d’une
couleur identifiant la Staffel
dans le I. Gruppe : vert (Stab),
blanc (1./KG 51), noir (2./
KG 51) et jaune (3./KG 51).
Même système au II. Gruppe
qui ajoute un liseré noir
autour de l’entrée d’air des
réacteurs. Les lance-bombes
sont du modèle ETC 503.
(E-N Archives)

 Un Ar 234 B-2 du III./KG 76,


de retour de mission, stationné
sur le parking, est tout de
suite ravitaillé en carburant,
huile, oxygène et est vérifié
en suivant les observations et
remarques éventuelles de son
pilote. Le viseur est du type
RF2C mais sans la tête PV1B.
(Archives KG 76)

prévu, puisque trente minutes plus tard, du Au cours de l’après-midi, l’aérodrome de


GROSSES PERTES
côté de Wiesbaden, ces « Dora-9 » sont inter-
ceptés à 5 500 m d’altitude par un fort parti
Babenhausen utilisé par une partie du III./JG 2
(la 10. Staffel) est copieusement matraqué À LA KG 76
ennemi composé d’une trentaine de chasseurs par environ 75 bimoteurs B-26 Marauder de Entre-temps, les unités de la KG 76 opération-
P-51, P-47 et P-38. À en croire les Allemands, la 9th Air Force. Le bombardement fait trois nelles sur Ar 234 – le III. Gruppe (à Achmer)
les « Richthofener » réussissent à se sortir morts parmi le personnel au sol et la piste est et la 6. Staffel (à Hopsten) – sont, comme
de ce mauvais pas, dans la mesure où ils sévèrement endommagée. Simultanément, les jours précédents, renvoyées sur l’objectif.
revendiquent deux Thunderbolt (l’un crédité à 90 autres B-26 s’en prennent au terrain Dix-neuf Blitz se relaient dans trois sorties exé-
l’Unteroffizier Rudolf Großauer, sa 1re victoire) d’aviation de Großostheim où réside tem- cutées entre 12h13 et 15h28. L’un des pilotes
et un Lightning abattus, plus deux Mustang porairement le II./JG 2, l’aérodrome d’ori- impliqués, l’Oberfeldwebel Erich Bäumler de
probables, au prix d’un mort et deux disparus : gine de ce dernier (celui de Nidda) ayant la 6./KG 76, décrit la mission avec ces mots :
le Feldwebel Hans Dorner, de la 1. Staffel, se été victime du passage des Marauder de « Attaque contre la tête de pont de Remagen.
tue en atterrissant en urgence sur le terrain la « Ninth » le 11 mars. Si les installations Destruction du pont jusqu’au sacrifice person-
de Rhein-Main, tandis que ses deux cama- souffrent, la piste est relativement épargnée, nel ». Visiblement, l’appel aux volontaires de
rades manquants se sont en fait posés ail- ce qui permettra au Gruppe de rentrer à Nidda la mort passé par le Reichsmarschall Göring le
leurs et feront leur retour à l’unité plus tard. en fin d’après-midi. 9 mars trotte toujours dans la tête de certains...

17
 Envol d’un Ar 234 B-2 du III./
KG 76 à l’aide de ses fusées
d’assistance au décollage
Walter HWK 500 de 500 kgp.
Comme le Me 262, l’Arado est
très vulnérable aux chasseurs
ennemis durant cette phase,
car leur apparition interdit
au pilote une accélération
brutale au risque de souffler
ou incendier ses réacteurs,
ce qui le met à leur merci.
(Archives KG 76)

[1] Eddie J. Creek & Robert


Forsyth, Blitz Bombers:
Kampfgeschwader 76 and
the Arado Ar 234, Chandos
Publications, 2020, p. 145.

Mais avant d’en arriver là, il y a un vol de Est. Les deux Allemands bombardent entre abords des aérodromes et que vient d’évoquer
200 km à accomplir dans un ciel totalement 12h30 et 13h29 au moyen d’une Gleitangriff le Staka. Si aucun Arado n’est abattu par les
dominé par l’aviation ennemie, ce qui est loin réalisée de 5 000 à 1 500 mètres d’altitude. chasseurs alliés, la pagaille causée par leur
d’être une mince affaire. Mais un seul Ar 234 est en mesure de larguer irruption est telle que les bombardiers à réaction
La machine de l’Oberfeldwebel Breme avorte sa bombe SC 500 Trialen sur Linz, le second de la 6./KG 76 sont contraints à un large détour
la mission juste près le décollage sur ennui biréacteur étant semble-t-il victime d’une pour semer leurs poursuivants. Empêché de
technique, puis la plupart des autres ont le défaillance du mécanisme de largage de son grimper pour sa part, Bäumler notera avoir
malheur – quelque soit l’heure de l’après- projectile. Morich essuie par ailleurs l’attaque dû voler à travers plusieurs groupes d’avions
midi – de voir surgir des chasseurs alliés en d’un Hawker Tempest dont il parvient à se ennemis les uns après les autres. Le trajet
maraude près de leur terrain dès les premiers sortir, mais l’opposition rencontrée ce jour-là emmène les Ar 234 de la 6. Staffel au-des-
instants de leur ascension. Grâce à l’accélé- lui laisse un goût amer : sus du lac de Laach (à l’ouest de Coblence),
ration produite par leurs réacteurs Junkers « Toutes les opérations étaient menacées par ce qui les oblige à un virage vers le nord, de
Jumo 004 B, les Ar 234 B-2 parviennent des Tempest et des Mustang. Notre principal façon à retrouver le cours du Rhin et porter leur
cependant toujours à s’extirper de la nasse. problème était le décollage et l’atterrissage, attaque sur le pont Ludendorff depuis le sud.
Premiers à attaquer, le Staffelkapitän de la 6./ lorsque les vitesses étaient basses. Une fois Plusieurs appareils ont tout de même réussi à
KG 76, le Hauptmann Morich, et un autre pilote dans les airs, l’Arado était généralement assez se former en Ketten : dont au moins ceux des
qui s’en prennent non pas au pont Ludendorff, rapide pour échapper à l’interception des chas- Leutnant Amann, Feldwebel Wördemann et
mais à un objectif secondaire sur le Rhin : le seurs à moteur à pistons, sauf quand ils étaient Oberfeldwebel Johne d’une part, et ceux des
pont provisoire posé par le génie américain surpris par des attaques en piqué » [1]. Leutnant Croissant, Fahnenjunker-Feldwebel
entre le village de Kripp sur la rive Ouest et La plus grosse vague partant de Hopsten ren- Riemensperger et Oberfeldwebel Bäumler
la petite ville de Linz-am-Rhein sur le rivage contre les mêmes problèmes que les autres aux d’autre part.

Arado Ar 234 B-2 Blitz


9./KG 76
Achmer, Allemagne, mars 1945

18
Détruire le pont
de Remagen

Huit Arado se présentent sur l’objectif entre 15h25 et


16h01, prenant encore une fois pour cible le pont provi-
soire posé entre Kripp et Linz-am-Rhein. Ils y larguent huit
bombes SC 500 Trialen et deux bombes de 1 000 kg.
L’une d’elles s’abat sur la route d’accès Ouest entre 30 et
50 mètres de l’ouvrage du génie, une autre fait de même
sur la voie d’accès opposée, mais les points de chute des
autres projectiles ne peuvent être discernés ni même les
dégâts évalués s’agissant des deux prétendus coups au
but. La Kette menée par le Leutnant Croissant procède à
un bombardement en semi-piqué depuis 6 000 m d’alti-
tude, Bäumler rapportant un coup direct avec sa bombe
SC 500 Trialen à 15h30.
La suite est un véritable calvaire pour la 6./KG 76. Des
Republic P-47M du 62nd Fighter Squadron/56th Fighter
Group surprennent en effet plusieurs des Ar 234 alors
qu’ils ont pris le chemin du retour. Et c’est une bien
mauvaise rencontre pour les biréacteurs allemands, car
le P-47M est la toute dernière version du Thunderbolt,
précisément conçue pour pouvoir lutter contre les bombes
volantes V1 et les Me 262 : moteur Pratt & Whitney
R-2800-57C avec compresseur CH-5, nouvelle hélice
Curtiss Electric C542S-B40 de quasiment 4 mètres, freins
de piqué du P-47D-30 ; ce monstre de puissance est
capable de pointes à plus de 760 km/h ! Les P-47 survi-
taminés jettent leur dévolu sur le Leutnant Amann et ne
lui laissent aucune chance. L’officier allemand est abattu
au-dessus du village de Seck entre Limburg et Siegen,
ce que confirme visuellement son ailier Wördemann (qui
prend par erreur le vainqueur ennemi pour un Spitfire).
La victoire est partagée entre trois pilotes du 56th FG :
les 1st Lieutenants Sanborn N. Ball, Warren S. Lear et
Norman D. Gould. Amann ne s’en sort pas vivant.
À peu près au même instant, surgit une formation de
Douglas A-26 Invader de la 9th Air Force qui revient
d’une mission de bombardement d’un pont ferroviaire.
Elle est escortée par des Mustang du 352nd FG. Or, au
moment de repasser le Rhin, le commandant du 328th FS,
le Captain Donald S. Bryan, à bord de son P-51K  À bord de son P-47M Je me suis détaché des bombardiers et j’ai commencé
S/N 44-11628 baptisé « Worra Bird 3/Bashful Betsy », du 62nd FS/56th FG, le à le poursuivre. Mais à ce moment-là, j’étais loin derrière
1st Lieutenant Norman
repère un jet de bombardement allemand et, ayant déjà D. Gould se partage le
lui ; il me semblait qu’il était à un million de kilomètres.
eu affaire à l’un d’eux auparavant (il en a endommagé un bombardier Ar 234 du Alors que je virais vers ma gauche (sud) pour le suivre,
le 21 décembre 1944), le reconnaît aussitôt : un Ar 234 ! Leutnant Amann avec l’Arado tourna vers sa droite (ouest) et traversa le Rhin
L’as californien n’hésite pas une seconde : deux autres camarades d’est en ouest. Lorsqu’il fit son demi-tour, j’ai vu ma
en ce 14 mars 1945.
« Alors que nous revenions vers le Rhin depuis l’est le (DR)
chance et j’ai essayé de lui couper la route en virant
14 mars, j’ai vu un Arado survoler le fleuve directement obliquement vers ma droite (sud-ouest) à l’intérieur de
devant nous, du nord au sud, depuis ma droite vers ma son virage. Je lui ai effectivement coupé la route, mais
gauche. Il semblait voler vers les ponts du génie nouvel- il m’a de nouveau dépassé et a franchi le fleuve. Puis,
lement achevés autour de Remagen. Un groupe de P-47 il a effectué un deuxième virage à droite, plein nord, et
était déjà au-dessus des ponts, fournissant une couverture a suivi le cours d’eau en se dirigeant droit sur un pont
aérienne, mais j’ai décidé d’essayer de rattraper l’intrus. flottant du génie qui traversait le Rhin du nord au sud.

North American P-51K Mustang


Avion du Captain Donald S. Bryan
Commandant 328th Fighter Squadron
352nd Fighter Group
Chièvres, Belgique, mars 1945

19
a placé l’Arado plusieurs kilomètres derrière
moi sur ma gauche, mais il volait toujours plus
ou moins dans la même direction – j’allais au
nord-est et lui au nord.
Effectivement, il a lancé une attaque en piqué
du sud au nord sur l’axe de la chaussée du
pont flottant. Pour autant que je puisse voir, il
n’a pas largué de bombes. En tout cas, je n’ai
vu aucune explosion. Lorsqu’il a redressé, il a
viré vers la droite (est).
Lorsqu’il a grimpé et entamé son repli, il était à
plusieurs kilomètres sur ma gauche. S’il main-
tenait son cap, il traverserait ma trajectoire.
Je savais que j’étais en position de lui couper
la route. Il arrivait en dessous de moi. Au lieu
d’attendre qu’il soit devant moi, j’ai plongé
et commencé mon attaque. Je voulais être
juste au-dessus de lui lorsqu’il me dépasserait.
J’ai basculé vers la droite, presque sur le dos,
et j’ai entamé mon piqué. J’essayais de le
garder en vue. Lorsqu’il est passé, je ne pense
pas qu’il était à plus de 100 mètres de moi. J’ai
ensuite basculé complètement vers la gauche.
Il volait à plat et j’étais en pleine inclinaison
de 90° au moment où nous nous sommes
croisés. Il était droit devant moi, à 100 mètres,
et je me rapprochais.
Il n’y avait pas besoin de rebasculer derrière
lui. Il me fallait juste pointer et tirer. Je n’étais
soumis à aucun g ; j’étais dans une position
tout à fait neutre quand j’ai ouvert le feu.
Heureusement, j’ai réussi un bon tir pour une
fois dans ma vie [sic ; Bryan en est alors à
12,33e victoires !]. J’ai vu des impacts sur ses
deux moteurs. Je savais qu’il ne m’échapperait
pas. Je me suis alors rétabli à l’horizontale
en position normale et me suis retrouvé juste
derrière lui, en plein sur ses 6 heures. Ses
réacteurs étaient morts. Il perdait de la vitesse
et je réduisais donc les gaz. J’avais tout le
temps du monde pour le taquiner avec mes
mitrailleuses.
J’ai jeté un coup d’œil dans mon dos et vu que
tout mon Squadron était juste derrière moi.
 Le Captain Donald « Don » S. Bryan, commandant Il n’y avait aucune chance que je puisse le Derrière lui se trouvait le reste du 352nd Fighter
et as du 328th FS, décroche la dernière de ses rattraper. Au lieu d’essayer de le suivre, j’ai Group. Et derrière notre groupe, je pouvais voir
13,33e victoires du conflit en s’adjugeant l’Ar 234 du
Hauptmann Johannes Hirschberger le 14 mars 1945. tourné vers le nord-est pour pouvoir le devan- un grand nombre de P-47. J’étais le numéro
(USAF) cer lorsqu’il sortirait de sa trajectoire de bom- un, juste derrière l’Arado, et je ne laisserais
bardement du pont qu’il était maintenant personne d’autre l’approcher. Je voulais être
déterminé à attaquer. J’ai pensé que le fils sûr que personne d’autre n’entre dans la danse
de p… rentrerait chez lui tôt ou tard. Ce virage et ne puisse le revendiquer.

Hawker Tempest Mk. V


Avion du Flight Lieutenant Leo McAuliffe
No 222 Squadron RAF
Gilze-en-Rijen, Pays-Bas, mars 1945

20
Détruire le pont
de Remagen

pour larguer sa bombe avant de subir l’attaque de Bryan.


L’Ar 234 criblé d’impacts s’écrase peu après 16 heures
dans un champ entre Orsberg et Bruchhausen avec son
occupant à bord.
Riemensperger, justement, a fait demi-tour pour rentrer
sur Hesepe, mais il est intercepté en chemin par des
Tempest du No 222 Squadron RAF ayant décollé à 16h25
de Gilze-en-Rijen pour un Sweep. Le Flight Lieutenant Leo
McAuliffe et son ailier le Flying Officer McCleland repèrent
en effet vers 17 heures l’Arado de Riemensperger dans
les environs de Quakenbrück et ne laissent pas passer
pareille occasion, comme le narre McCleland :
« J’étais le n° 2 du Flight Lieutenant McAuliffe et alors
que nous volions à 7 000 pieds, j’ai vu l’Arado 234
volant à 5 000 pieds 4 km devant nous. Nous étions
en train de virer sur bâbord vers le sud-ouest un peu au
nord de Quakenbrück. Nous avons piqué doucement
et l’avion ennemi, qui avait probablement dû nous voir,
plongea également vers le sol. Comme nous gagnions
du terrain sur l’appareil ennemi, j’ai tiré deux courtes
rafales à 350 m alors que nous virions sur la gauche.
J’ai alors rompu mon attaque en raison des tirs denses
et précis de la Flak légère de l’aérodrome de la région
de Quakenbrück et n’ai pas vu l’avion ennemi percuter
le sol » [3]. À l’inverse, McAuliffe, qui a lui aussi lâché
deux rafales sur l’Ar 234, est en mesure de confirmer
que le Blitz s’est écrasé dans une boule de feu. La victoire
sera par conséquent partagée entre les deux pilotes du
No 222 Sqn.
Le chemin du retour de l’Oberfeldwebel Bäumler vers
le terrain d’Hesepe est tout aussi compliqué, mais il est
un peu plus chanceux que ses infortunés camarades de
Staffel. Quarante-cinq minutes après son attaque, son
Ar 234 B-2 immatriculé F1+FP est pris en chasse par
huit P-38 Lightning. Les rafales de 12,7 mm font éclater
la verrière du cockpit et un des réacteurs est touché.
Fort heureusement pour lui, ce vétéran du II./KG 3 (c’est
alors sa 232e mission de guerre) pique dans les nuages,
dans lesquels il trouve refuge. Mais ce n’est pas fini.

Je suis juste resté là, bien derrière l’Arado, lui tirant des
rafales de temps en temps. Je le découpais vraiment
bien comme il faut. Il n’y avait pas de souffle d’hélice
ou de réacteur pour me perturber, et je faisais de très
bonnes visées.
Il a finalement basculé vers la droite, volant vers l’inté-
rieur. Je l’ai suivi jusqu’à ce qu’il heurte le sol. J’ai alors
redressé à un peu moins de huit g pour éviter de percuter
le sol moi-même » [2].
Cet Ar 234 Blitz est la 13,33e et dernière victoire de
la guerre de « Don » Bryan. Sa victime est sans aucun
doute le Hauptmann Johannes Hirschberger, un naviga-
teur dont c’est la première mission de guerre sur l’Arado.
Comme le souligne Bryan dans son témoignage et comme
devait le confirmer à son retour le Fahnenjunker-Feldwebel
Riemensperger, Hirschberger a rencontré des problèmes

 Les deux photos : Deux clichés montrant l’atterrissage d’un Ar 234,


phase tout aussi périlleuse que le décollage pour exactement les
mêmes raisons qu’évoqué plus haut. C’est pourquoi les Bf 109 de
la JG 27 sont en théorie affectés à la protection des aérodromes
des Arado de la KG 76 et à leur escorte à leur approche.
(DR)

 Portrait d’un autre vainqueur d’un Arado de la KG 76


(celui de l’Oberfeldwebel Erich Bäumler) le 14 mars : le
1st Lieutenant Robert E. Barnhart, pilote du 360th FS.
(DR)

[2] Eric Hammel, Aces against Germany, the American Aces


Speak, volume II, Pacifica Military History, 1993, p. 290-291.

[3] Eddie J. Creek & Robert Forsyth, op. cit., p. 145.

21
Lorsqu’il en sort, Bäumler est aperçu par le 1st Lieutenant  Le 1st Lieutenant Robert dix minutes et puis je suis parti. Alors que j’étais sur un
E. Barnhart pose devant son
Robert E. Barnhart, pilote d’un des P-51 du 360th Fighter cap de 270° près de Bielefeld à environ 10 000 pieds,
P-51D Mustang S/N 44-15189
Squadron du 356th Fighter Group ; Mustang qui, de retour baptisé « Margie Darling » j’ai vu un avion volant à mon niveau à 180° par rapport
d’une mission d’escorte de B-17 sur Hildesheim, ont et codé PI-B. Il finit la guerre à moi me dépasser assez loin sur ma droite. Comme je
comme à l’accoutumée reçu l’autorisation de se détacher avec deux victoires aériennes ne pouvais pas l’identifier et comme il se dirigeait droit
plus un avion endommagé.
des bombardiers pour aller traquer la Luftwaffe partout (IWM) sur l’Allemagne tout seul, j’ai effectué un rapide virage
où c’était possible. Voici le récit de Barnhart : sur 180° et l’ai pris en chasse.
« Je menais le Vortex Blue Flight qui escortait les deux La poursuite a débuté à une distance d’environ
derniers Wings bombardant Hildesheim. Sur le chemin du 2 300 mètres. Même au bout de 10-15 minutes pleins
retour, environ dix minutes après avoir quitté l’objectif, gaz, j’étais toujours incapable de m’en rapprocher. En
Nuthouse [NdlR : indicatif du contrôle aérien au sol] a raison du manque de carburant, j’étais sur le point de
rapporté des bandits sur la cible. Je suis retourné sur le jeter l’éponge lorsque l’avion, ne s’étant manifestement
secteur, y ai patrouillé sans événement particulier durant pas rendu compte de notre poursuite, fit un virage sur la

North American P-51D Mustang


Avion du 1st Lieutenant Robert E. Barnhart
360th Fighter Squadron
356th Fighter Group
Martlesham Heath, Angleterre, mars 1945

22
Détruire le pont
de Remagen

gauche (vers le nord), de sorte que je fus en Bonn et Siegen, à une centaine de kilomètres  Départ en mission d'un Bf 109 dans les dernières
mesure de lui couper la route. C’était dans le au nord-ouest de Remagen. Ayant réussi à semaines de la guerre. Écrasée numériquement, la
Tagjagd ne peut pas grand-chose, quand la météo
secteur d’Hildesheim. se parachuter, Schulz perd néanmoins un le permet, pour aider les bombardiers Me 262 et
Incapable de l’identifier, je me rapprochai bras dans l’affaire. Enfin, le Leutnant Werner Ar 234 à parvenir sans perte jusqu'à Remagen.
jusqu’à ce que je visse les réacteurs allumés Croissant parvient à se frayer un chemin à Missions de balayage et d'escorte sont déjouées
et les marques allemandes. Sachant que je travers les nuées de chasseurs alliés en direc- par les nuées de P-51, de P-38 et de P-47. (DR)
l’avais à ma merci, je me suis glissé sous tion d’Hesepe, mais des balles ennemies ayant
lui et suis arrivé à sa droite à une dizaine de détruit sa radio, il se déroute sur Münster- chargés de nettoyer de 15h30 à 16h30 – un
mètres de lui afin d’avoir une bonne vue de Handorf jusqu’où l’ont suivi deux Mustang. peu tard donc – le ciel de la région de Remagen
l’avion. Je n’ai pas pu l’identifier à l’époque, À peine le biréacteur s’est-il posé que ceux-ci des chasseurs-bombardiers ennemis, mais pas
mais je l’ai depuis reconnu à partir de dessins le canardent littéralement ; les balles crépitent grand-chose ne fonctionne comme prévu.
comme étant un Arado 234. Le pilote du jet sur le tarmac et le fuselage, à l’instant même Le III./JG 53 du Hauptmann Siegfried
m’a aperçu, a immédiatement largué sa verrière où Croissant jaillit hors de sa machine… mais Luckenbach est contré par des P-47 et des
et a sauté » [4]. le pilote s’en sort miraculeusement indemne ! P-51 qui lui causent au total cinq pertes. À la
Sachant n’avoir aucune chance face au P-51 Les autres Ar 234 sortis ce funeste après-midi 9. Staffel, le Feldwebel Helmut Wagener est
ennemi dans l’état où se trouve son biréacteur, ont bénéficié de la couverture de 24 Bf 109 porté disparu du côté de Cochem dans son
l’Oberfeldwebel Erich Bäumler se parachute envoyés à leur rencontre (12 de chacun des Bf 109 K-4 « 14+I blanc » (WNr. 331350). À
à 2 000 mètres d’altitude mais en heurte la II. et III./JG 27 basés respectivement à Rheine la 11. Staffel, l’Unteroffizier Eduard Tesarik est
queue, perdant momentanément conscience. et Hesepe) et le carnage s’arrête donc là. Mais tué par des Mustang près de Bickenbach aux
Il la reprend à temps pour ouvrir son para- avec six Arado perdus en l’espace de quelques commandes de son Bf 109 K-4 « 11+I jaune »
chute et éviter de s’écraser sur le plancher heures, la KG 76 vient de connaître l’une de (WNr. 332649), tandis que l’Unteroffizier Karl
des vaches. Il se réceptionne à Altenhagen ses pires journées de son ère sur bombardiers Dröge est très gravement blessé dans son
à 10 km à l’est de Bielefeld et sera transféré à réaction. Bf 109 K-4 « 8+I jaune » (WNr. 332639)
à l’hôpital en raison de ses graves blessures. par des P-51 à Biebesheim et se parachute,
Pour sa part, Barnhart photographie à la fois mais il succombera à ses blessures à l’hôpital.
le pilote et le jet en perdition pour prouver LA MAUVAISE JOURNÉE Le Stab ne s’en sort pas indemne non plus,
sa victoire et, constatant que l’Ar 234 cercle
sans véritablement se décider à plonger vers
DE LA JG 53 puisque l’Adjutant du III. Gruppe, le Leutnant
Ernst-Dieter Bernhard, est pour sa part victime
le sol, il achèvera la machine inoccupée de Si les pertes de la KG 76 sont aussi lourdes, de P-47 à proximité d’Oppenheim-am-Rhein :
plusieurs rafales. c’est aussi parce que le balayage que doivent « Le 14 mars 1945, mon Bf 109 K-4
À ce bilan déjà très lourd, il faut ajouter le Blitz effectuer simultanément les Messerschmitt « Chevron 1 » a connu sa triste fin, car
du Feldwebel Schulz qui, après son attaque de la JG 53 est inefficace, si ce n’est mal j’ai été abattu par des Thunderbolt lors
du pont, s’écrase du côté de Waldbröl, entre coordonné. Les II., III. et IV. Gruppen sont d’une de ces missions de chasse libre.

Messerschmitt Bf 109 K-4


Avion du Leutnant Ernst-Dieter Bernhard
Adjutant III./JG 53 « Pik As »
Kirrlach, Allemagne, mars 1945

[4] Ibid., p. 143.

23
La séquence photos de cette page :
Extraits de mauvaise qualité, publiés au titre de leur grande valeur historique,
de la cinémitrailleuse du 1st Lieutenant Robert E. Barnhart, pilote de Mustang
au 360th FS, alors que celui-ci achève le 14 mars 1945 l'Ar 234 B-2 abandonné
quelques instants plus tôt par l'Oberfeldwebel Erich Bäumler, de la 6./KG 76.
(US Nara)

24
Détruire le pont
de Remagen

Nous avons accroché 14 Thunderbolt dans le secteur de  Épave abandonnée d'un altitude d’environ 7 000 mètres et je me trouvais sus-
Wiesbaden - Mayence. Au cours de la bataille, j’ai placé Messerschmitt Bf 109 K-4 pendu à mon parachute pas beaucoup plus bas, sonné
désossé de la JG 53.
plusieurs sérieux coups sur un Thunderbolt ; mais avant par la secousse brutale du déploiement de la voile. C’était
L'escadre exténuée de
de pouvoir déterminer son sort final, j’ai dû m’écarter l'Oberstleutnant Helmut ma faute, car je n’avais pas suffisamment serré mon
pour éviter d’être abattu par un autre Thunderbolt qui Bennemann perd sept harnais de parachute, puisque c’était plus confortable
se trouvait dans ma queue. Il était à peu près 16h05. chasseurs pour aucune ainsi. On nous avait conseillé d’attendre pour ouvrir le
victoire remportée le 14 mars.
J’avais perdu le contact avec ma formation pendant le (Coll. J.-L. Roba) parachute en altitude ; nous devions nous laisser tom-
combat aérien et j’essayais à présent de la rejoindre. Pour ber au maximum pour éviter d’être mitraillés durant
ce faire, j’ai d’abord pris de l’altitude et, en grimpant, j’ai la descente en parachute.
vu quatre Thunderbolt voler dans ma direction. Je voulus Suspendu à mon parachute à haute altitude comme je
essayer de passer derrière eux depuis ma position plus l’étais, j’avais un peu peur. En fait, un P-51 s’est appro-
élevée afin d’attaquer avec l’avantage de la vitesse. Cela ché, mais il est passé tout près de moi. Le pilote vou-
échoua, car lorsque je fus directement au-dessus d’eux, lait probablement voir si j’étais Allemand ou Américain.
les Thunderbolt se dressèrent sur leur queue, portés à Comme il n’y avait presque pas de vent, je n’ai pas
la verticale par la puissance de leur hélice, si bien que beaucoup dérivé – j’étais exactement au-dessus du Rhin.
je me retrouvai pris dans la pluie de balles émanant de Il m’a fallu près de dix minutes avant de me réceptionner
leurs 32 mitrailleuses. Je revois encore dans ma tête les au sol, à seulement 20 mètres de la rive gauche du Rhin.
lueurs des tirs éclairant les bords d’attaque de leurs ailes. Je n’avais pas raté l’atterrissage dans l’eau de beaucoup.
J’étais totalement surpris, n’ayant en aucun cas anticipé Un soldat coiffé d’un Stahlhelm s’approcha bientôt avec
un tel mouvement. Nous n’aurions jamais pu effectuer une précaution et j’appris de lui que j’étais tombé près d’un
telle manœuvre avec nos Messerschmitt, mais j’ai réalisé site leurre, faisant partie de l’usine de Mannheim près
plus tard que les Thunderbolt, avec leur puissant moteur, d’Oppenheim-am-Rhein. La population était très atten-
avaient exécuté ce que nous appellerions aujourd’hui un tionnée à mon égard et j’eus bientôt droit à plusieurs
« Power-on stall » dans ma direction. bouteilles de vin. Les gens avaient pu suivre une partie
Je n’ai pas pu éviter la grêle de balles et en un rien de du combat en haute altitude et m’ont dit qu’un avion était
temps, j’ai été touché. Des morceaux jaillirent de mon tombé non loin de là. À ma grande horreur, j’y découvris
avion, y compris du cockpit, qui s’est mis à sentir l’odeur mon ami le Leutnant Hans Henkell, étendu sans vie à
de Me 109 brûlé. Il n’y avait plus qu’une chose à faire : côté du cratère que son appareil avait laissé dans le sol.
je devais sauter. [5] Jochen Prien, Il avait l’air paisible, mais ce fut un choc pour moi. Je
Jagdgeschwader 53, a
J’ai rapidement détaché mes sangles et largué la ver- History of the « Pik As »
suppose qu’il n’avait pas pu s’extirper de son appareil
rière. Puis, j’ai poussé le manche vers l’avant et me Geschwader, Volume 3: à temps » [5].
suis catapulté hors de l’avion. Comme j’avais le dos January 1944 - may Le Leutnant Hans Henkell a lui aussi succombé à
tourné vers le sol, je ne voyais que le ciel bleu et j’ai tiré 1945, Schiffer Publishing, des Thunderbolt dans son Bf 109 K-4 « <+– noir »
1998, p. 1051-1052.
le cordon beaucoup trop tôt. J’avais été abattu à une (WNr. 332590).

25
Le II./JG 53 du Major Julius Meimberg et parachuté blessé au pied près de Dieburg. Les dernières attaques du 14 mars sont por-
est également engagé dans le secteur Enfin, le IV. Gruppe du Hauptmann Alfred tées, comme les jours précédents, par les
de Remagen mais sans plus de détail. Hammer est confronté à huit puis 16 P-47, Fw 190 F de la 11./KG 200 – une Staffel
Il rentre avec deux pilotes en moins, à savoir mais cet engagement ne produit aucun résultat de l’escadre des missions spéciales de la
l’Unteroffizier Karl Schwarz de la 5. Staffel de part et d’autre… Luftwaffe – à la tombée de la nuit. Il semble
qui est abattu et tué par des P-47 à bord Avec sept Messerschmitt perdus pour aucune tout d’abord qu’une opération prévue dans la
de son Bf 109 G-14/AS « 10+– noir » Luftsieg remportée, le bilan de la journée est matinée a été annulée. Décision est donc prise
(WNr. 780665) sur Woerfelden près de peu flatteur pour la JG 53 « Pik As » qui n’a d’envoyer des chasseurs-bombardiers dans la
Darmstadt et le Leutnant Hans Harms, de pas été en mesure de sécuriser suffisam- soirée : il s’agit de profiter de « la protection
la 6. Staffel, descendu au manche de son ment les approches de Remagen aux Ar 234 adéquate des nuages et/ou du ralentissement
Bf 109 G-14/AS « 1+– jaune » (WNr. 786311) de la KG 76. de l’activité ennemie [sic], pour effectuer des

 Autre vue du Messerschmitt


Bf 109 K-4 « 16 blanc » de
la JG 53 retrouvé en piteux
état à la fin de la guerre
par les Américains.
(Coll. J.-L. Roba)

 En guère meilleur état


juste à côté, le Bf 109 G-14/
AS « 14 blanc » du II./JG 53,
avec son moteur Daimler-Benz
DB 605 ASB ou ASC bien
visible en l'absence des capots.
(Coll. J.V. Crow)

26
Détruire le pont
de Remagen

 Chaque soir à la nuit tombée,


les Fw 190 F/G de la 11./KG 200
lestés d’une bombe lourde
décollent de Frankfurt/Rhein-Main
pour tenter de détruire le pont de
Remagen. Sans plus de succès
que leurs camarades de l’aviation
de bombardement diurne…
(Coll. J.-L. Roba)

 Selon certains auteurs, un raid


de Ju 88 Mistel est tenté contre le
pont de Remagen la journée du
15 mars, mais il est bien difficile
d’en savoir plus à ce sujet…
(Nationalmuseet Danmark)

 Entretien d’un Ar 234 B-2 de


la KG 76 dans un hangar. Les
lourdes pertes du 14 mars et le
mauvais temps entraînent un
ralentissement des opérations
de l’escadre les jours suivants.
(Archives KG 76)

attaques avec les bombes les plus lourdes contre les ponts du
secteur [Bad] Honnef - Sinzig ». Quatre Focke-Wulf décollent
à 18h27 de Frankfurt/Rhein-Main, sauf que leurs pilotes sont
incapables de localiser leur objectif dans l’obscurité, ce qui
les conduit à se rabattre sur la tête de pont, dans laquelle ils
se délestent de leurs deux SC 1000 et deux SC 500 : sur la
périphérie de la ville de Remagen, sur la route d’Oberwinter,
et en rase campagne à la limite Sud de la tête de pont.
Deux incendies observés par les aviateurs de la 11./KG 200
laissent présager la destruction de véhicules…

15 MARS : AFFAIBLISSEMENT DES


ATTAQUES
En raison des grosses pertes de la veille et de la dégrada-
tion de la météo, l’activité de l’aviation de bombardement
allemande ce jour-là sur Remagen chute considérablement.
Ce d’autant que la 7th US Army exerce une forte poussée
de part et d’autre de Sarrebruck dans le but de nettoyer au
bout de quelques jours toute la rive occidentale du Rhin entre
Hunsrück et Kaiserslautern pendant que la 1re armée française
fait de même dans le Bas-Rhin (opération « Undertone »). La
percée immédiatement obtenue par les deux armées alliées
oblige une fois de plus la Luftwaffe à disperser ses efforts.
Quelques Me 262 de la KG 51 et Ar 234 du III./KG 76 se
répartissent des cibles dans les secteurs de Clèves - Xanten
et de Remagen (sur lequel sont apparemment envoyés
21 bombardiers), mais on en sait pas beaucoup plus. Sinon
qu’un Sturmvogel est porté disparu, peut-être au contact de
B-25 Mitchell de la 2nd Tactical Air Force, et que le Flying
Officer Lang, du No 80 Squadron, revendique un jet Arado
endommagé à bord de son Tempest à 20 km au nord-ouest
de Lingen ; mais les archives allemandes ne confirment pas.
Il semble également que le Luftwaffenkommando West
soit parvenu à se faire « prêter » des Ju 88 Misteln par le
II./KG 200 dont les avions composites bourrés d’explosif
sont alors tout entier réservés à la destruction des ponts
sur l’Oder et la Neisse, sur le front de l’est, afin de protéger
Berlin de la future offensive de l’Armée rouge. Quatre Misteln
auraient été lancés ce 15 mars contre le pont Ludendorff à
la faveur du mauvais temps, mais aucun n’atteint l’objec-
tif [6]. Du reste, les détails restent totalement mystérieux
[6] John Weal, Ju 88 Kampfgeschwader on the Western Front, Osprey Publishing, 2000, p. 87.
sur cette affaire.

27
La part belle revient à la Tagjagd, puisque les
JG 2 « Richthofen » et JG 53 « Pik As »
cumulent le chiffre très honorable de 122 sor-
ties au cours de la journée. Deux Gruppen de
la seconde Geschwader décollent à partir de
13h15, en vue de balayer le ciel au profit des
Jabos : le III./JG 53 est envoyé sur Coblence et
affronte des P-47, tandis que le IV./JG 53 enre-
gistre pour seul événement notable le retour
prématuré du Bf 109 de son Kommandeur, le
Hauptmann Alfred Hammer, dont une jambe
de l’atterrisseur n’est pas rentrée (avion posé
sur une roue sans blessure). Chose rare à cette
période, la JG 53 ne déplore aucune perte
ce 15 mars !
Ce n’est pas le cas des Fw 190 D-9 de la
JG 2, accrochés en fin de matinée par des
P-51 entre leur terrain de Nidda et Wetzlar,
combat aérien qui lui coûte trois avions abat-
tus et trois endommagés (pour deux pilotes
tués et un mortellement blessé). Peu après
12h00, 18 Fw 190 D-9 du I./JG 2 s’envolent
de Rhein-Main pour Remagen, mais l’appa-
rition d’une importante formation ennemie
au niveau de Wiesbaden, dont s’approchent
justement les Focke-Wulf, entraîne le rappel
de ces derniers par mesure de prudence. Ce
n’est que partie remise, car treize « Dora »
du I. Gruppe redécollent peu après 16h00
et doivent rejoindre 19 autres appareils
des II. et III./JG 2, mais le rendez-vous est
manqué. Le I./JG 2 poursuit donc seul vers
le pont de Remagen et accomplit sa mis-
sion, sans faire état du moindre succès ni
de la moindre perte au bout de cette heure
de vol. Les deux autres Gruppen rentrent
également indemnes.
 Les seuls monomoteurs
restants mobilisés dans les À 18h33, trois Fw 190 de la 11./KG 200
combats de Remagen sont armés chacun d’une bombe SC 500 Trialen
désormais les chasseurs- prennent leur envol en direction de Remagen.
bombardiers Fw 190 de la 11./
KG 200 dont les raids sont
Une fois de plus, la pénombre empêche leurs
inefficaces de bout en bout ! pilotes de discerner quoi que ce soit, ce qui les
(Coll. J.-L. Roba) contraint à larguer leur charge offensive sur des
positions d’artillerie américaines identifiées à 1
 À partir du 16 mars,
les Focke-Wulf Fw 190 D-9
ou 2 km au nord de Linz-am-Rhein.
de la JG 2 n’interviennent
plus dans la bataille de
Remagen, car la percée
de la 7th Army nécessite 16 -19 MARS :
leur engagement urgent et
constant dans la région de Bad
DERNIÈRES ATTAQUES
Kreuznach où la Wehrmacht Le 16 mars, le retour du beau temps ne pro-
s’effondre de nouveau. fite pas aux KG 51 et KG 76 qui semblent
(Archives Aérojournal)
encore panser leurs plaies. Hormis la vic-
toire revendiquée sur un Thunderbolt par le
Leutnant Wilhelm Batel, du I./KG 51, on ne
sait pas grand-chose des activités des deux
Kampfgeschwadern ce jour-là.
C’est encore une fois la chasse qui joue les
premiers rôles. Mais comme les Focke-Wulf de
la JG 2 et les Messerschmitt de la JG 53 sont
exclusivement engagés en tant que Jabos dans
le secteur de Bad Kreuznach afin de ralentir les
colonnes de la 7th Army à coups de strafing
 Tous les moyens sont et de bombes, les objectifs de la tête de pont
bons pour détruire le pont de Remagen sont totalement délaissés. Leurs
Ludendorff ! Le 17 mars
pertes de la journée sont d’ailleurs très lourdes :
1945, sur ordre d’Hitler, la
SS-Werfer-Abteilung 500 un Fw 190 D-9 abattu en combat aérien à la
du SS-Gruppenführer JG 2 (pilote parachuté) et huit Bf 109 G-14/
Kammler tire onze missiles AS et K-4 descendus à la JG 53 (deux tués
balistiques V2 sur Remagen ;
aucun ne fait mouche.
et quatre blessés). On ne verra plus les deux
(US Nara) escadres de chasse dans le ciel de Remagen…

28
Détruire le pont
de Remagen

De facto, la seule unité de monomoteurs à s’occuper  Un énorme mortier lourd Morich et le Feldwebel Wördemann – semblent parvenir
de Remagen est la 11./KG 200… avec son inefficacité de siège Mörser Karl de jusqu’à Remagen au moyen de leur système de navigation
600 mm retrouvé par les
habituelle. Cinq de ses Fw 190 F partent attaquer un Américains à la fin de la Egon. Ils s’attaquent l’un et l’autre au pont d’Erpel. Se
pont flottant du génie mais la mauvaise visibilité empêche guerre. La schwere Artillerie- présentant à 6 000 m dans les nuages et le brouillard,
une fois de plus les aviateurs allemands d’accomplir leur Batterie (mot.) 428 matraque le Staka lâche sans problème son conteneur AB 500
la tête de pont ennemie avec
mission. Ceux-ci se débarrassent de leurs bombes sur la rempli de SD 15 antipersonnel ; à l’inverse, l’Egon de
ces gigantesques pièces
rive Ouest du Rhin. – utilisées par le passé à Wördemann n’émet aucun signal de largage sur l’objectif
Le 17 mars est marqué par l’entrée en lice, conformément Sébastopol et Varsovie – (sûrement à cause des brouillages américains), si bien
à la volonté du Führer, de la SS-Werfer-Abteilung 500 mais sans grand effet. qu’il rentre à son terrain avec sa bombe accrochée sous
(US Nara)
du sinistre SS-Gruppenführer Hans Kammler [7] dont les le ventre.
rampes de lancement, déployées près du village néerlan- Il est 15h00 lorsque se produit un événement inattendu,
dais de Hellendoorn, tirent onze missiles V2 sur Remagen que les Allemands n’attendaient plus après tant de rudes
entre 9h48 et 21h45. À l’exception d’un projectile qui efforts consentis depuis dix jours : fragilisé par l’accumu-
explose à 300 mètres du pont Ludendorff, l’ébranlant lation des dommages subis (sabotage raté, combats ter-
fortement, et d’un second qui s’abat sur la colline d’Apol- restres, bombardements aériens à toucher faute d’impact
linarisberg surplombant la ville (trois GIs tués et 31 autres direct) et du trafic routier, le pont Ludendorff s’effondre
blessés), les autres V2 tombent au mieux à 4 km de dans le Rhin, entraînant la mort de 33 sapeurs américains
l’ouvrage ferroviaire quand ils ne se désintègrent pas et en blessant 63 autres alors qu’ils travaillaient à sa
dans les airs… consolidation. La perte de l’ouvrage ferroviaire n’en est
Les mortiers de siège géants Mörser Karl de 600 mm de la pas véritablement une pour la 1st Army qui, exploitant
schwere Artillerie-Batterie (mot.) 428 pilonnant la tête de très vite son succès du 7 mars par la pose de cinq ponts
pont américaine ne seront pas plus efficaces : aucun des provisoires du génie en travers du fleuve, a fait passer à
14 obus de 2,17 tonnes tirés en date du 20 mars n’aura cette date du 17, de l’autre côté du Rhin, pas moins de
touché d’objectif significatif. Tous les moyens utilisés [7] Architecte des camps 125 000 hommes appartenant à six divisions de combat
par les Allemands à Remagen le sont en pure perte… d’extermination de la SS, appuyées par des centaines de chars, de pièces d’artil-
Au cours de cette journée du 17, la 6./KG 76 est de retour dont celui d’Auschwitz, lerie et des milliers de véhicules. Une concentration de
et vieille connaissance
sur Remagen et exécute cinq sorties sur l’objectif à partir de la Luftwaffe, car ayant
troupes et de matériels indélogeable pour une Wehrmacht
de 12h32. Les Ar 234 B-2 effectuent tous leur mission figuré en 1944 parmi les exsangue. Au sol, la bataille de Remagen est gagnée
en solo, probablement dans le but d’éviter les tirs aux hauts responsables du depuis longtemps par l’Oncle Sam, même si les unités
pigeons tels que celui ayant décimé l’escadre trois jours Jägerstab chargé de la du général Hodges ne jailliront de leur tête de pont que
production des chasseurs.
auparavant. Seuls deux des cinq pilotes – le Hauptmann le 22 mars.

29
 Le 17 mars vers 15 heures,
grandement fragilisé par les
événements des derniers jours, le
pont Ludendorff s’effondre, entraînant
la mort de 33 sapeurs du génie. La
destruction de l’ouvrage ne change
rien à l’issue de la bataille, car les
autres ponts posés sur le Rhin par
le génie ont largement permis le
renforcement de la tête de pont
de la 1st Army sur la rive Est.
(US Nara)

 Quelques instants après la


catastrophe, les GIs se précipitent pour
tenter de trouver des survivants…
(US Nara)

Les dernières sorties diurnes d’importance sur depuis 6 000 mètres d’altitude à travers les la brume très épaisse, les pilotes ne peuvent
Remagen sont le fait, le 18 mars, de la KG 51 nuages. Ils larguent six AB 250 chargés de atteindre les ponts et se délestent de leurs
« Edelweiss ». Entre 11h13 et 11h58, deux bombes à fragmentation de 10 kg : en raison SC 500 Trialen sur la rive droite du Rhin sans
Me 262 A-2a de la 6. Staffel partent frapper de la météo exécrable, les dégâts au sol ne pouvoir discerner aucun résultat de leur bom-
des véhicules ennemis sur une route située peuvent être observés. Les cinq Sturmvogel bardement. Un ultime raid est accompli par
au nord-est de Bad Honnef, mais l’un d’eux rentrent sains et saufs au bercail. quatre Focke-Wulf de la 11. Staffel en début
doit faire demi-tour en raison de la défaillance Enfin, au crépuscule, entendant tirer parti de de soirée du 19 mars, dans de toujours aussi
de sa radiobalise Egon. Arrivant sur l’objectif la « réduction de l’activité des Alliés [sic] », mauvaises conditions de visibilité, et forcément
à 6 700 m d’altitude, l’autre biréacteur largue la 11./KG 200 envoie depuis Rhein-Main une sans plus de succès que les jours précédents :
son conteneur AB 500 bourré de SD 10 sans formation de quatre Fw 190 attaquer les ponts les SC 500 Trialen tombent assez proche du
incident. Dans le même temps, entre 11h38 du génie à Remagen entre 18h41 et 19h30. pont visé sans le toucher.
et 12h38, trois autres Me 262 du II./KG 51, Les chasseurs-bombardiers se présentent Dès lors, la 11./KG 200 est définitivement
qui font eux aussi usage de l’Egon pour la navi- à 1 000 m, mais le coucher du soleil étant détournée de Remagen pour être jetée dans
gation, effectuent une attaque sur Remagen bien avancé à cette heure de la journée et les combats de Bad Kreuznach aux côtés de la

30
Détruire le pont
de Remagen

JG 2 et de la JG 53. La bataille aérienne de Remagen est


cette fois bel et bien terminée, ce d’autant que l’avance
alliée en Rhénanie oblige la KG 51 à précipitamment
abandonner son aérodrome de Rheine pour gagner celui
de Giebelstadt ; c’est désormais sur Bad Kreuznach
que ses Me 262 A-2a exécuteront eux aussi le gros
de leurs sorties.
Sollicités comme jamais depuis la bataille des Ardennes,
les Stuka, bombardiers et chasseurs-bombardiers de la
Luftwaffe (sans oublier les chasseurs des JG utilisés
en tant que Jabos) ont dépensé une énergie considé-
rable pendant dix jours pour tenter de détruire les ponts
américains autour de Remagen, sans jamais parvenir à
menacer la tête de pont de la 1st Army ni juguler la pro-
gression des armées alliées sur le Rhin. Il faut dire que les
Américains ont mis le paquet en DCA et en couverture
de chasse pour faire échec aux avions ennemis, sans
parler de la météo épouvantable ayant perturbé la visée
des bombardiers allemands. Du 7 au 17 mars 1945,
les Américains estiment avoir abattu 109 appareils plus
36 probables sur les 367 différents identifiés lors des
raids contre Remagen. Du 7 au 14 (le nombre de mis-
sions étant difficilement comptabilisable du 15 au 17),
l’aviation allemande a effectivement exécuté 372 sorties
sur Remagen et pas moins de 25 épaves de ses appareils
ont été retrouvées dans un rayon de 50 km de la ville.
C’est à la fois peu (le plafond bas et la vitesse des jets ont
considérablement gêné les artilleurs de DCA américains)
et beaucoup trop pour une Luftwaffe qui vient de vivre
son chant du cygne. 
 Malgré l’effondrement du pont Ludendorff, les missions de
bombardement se poursuivent quelques jours pour les KG 51 et 11./
KG 200 afin de tenter de détruire les ponts du génie qui subsistent
à proximité. Ici, un mécanicien adresse un signal à la tour de
contrôle depuis l’aile du Me 262 « C blanc » du l./KG 51 paré à
partir en mission dans le brouillard, à en juger par la présence d’un
conteneur AB 500 sous le fuselage au début de 1945. (E-N Archives)

 Des personnels au sol s’affairent autour d’un Fw 190. Bien que


très sollicités, les Focke-Wulf de la 11./KG 200 ne brillent pas par
leurs succès durant la bataille de Remagen… (Coll. J.-L. Roba)

 Un canon Bofors de 40 mm assurant la défense du périmètre


de Remagen (le pont Ludendorff encore debout est visible
au fond). La DCA américaine joue un rôle déterminant dans
la protection de la tête de pont face aux attaques quasiment
incessantes de la Luftwaffe du 8 au 19 mars 1945. (US Nara)

BIBLIOGRAPHIE
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KG200: from Self-sacrifice to Surrender, in Axis
Wings, Volume 1, Chandos Publications, 2024.
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Arado Ar 234, Chandos Publications, 2020.
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Chief of Military History, U.S. Army, 1973.
- Erik Mombeeck, Dans le ciel de France,
histoire de la JG 2 « Richthofen », volume
6 : 1945, La Porte d’Hoves, 2023.
- Jochen Prien, Jagdgeschwader 53, a History of
the « Pik As » Geschwader, Volume 3: January
1944 - may 1945, Schiffer Publishing, 1998.
- Peter C. Smith, Stuka: Luftwaffe Ju
87 Dive-Bomber Units, 1942-1945,
Ian Allen Publishing, 2007.
- John Weal, Ju 88 Kampfgeschwader on the
Western Front, Osprey Publishing, 2000.

31
AVION

1952
2025 Un bombardier Tupolev Tu 95MS fait son atterrissage
sur un terrain d'aviation russe. Malgré son ancienneté
mise en évidence par ses turbopropulseurs,
l'appareil reste très impressionnant.
(DR)

LE TUPOLEV
TU-95 « BEAR »
Profils couleurs © Jean-Marie Guillou
3D © Stefan Draminski Par Jordan Proust, avec la participation de Yann Mahé

L’OURS RUSSE DÉPLOYÉ CONTRE L’UKRAINE

En
pleine « opération spéciale » russe, un appareil emblématique de l’époque soviétique a
repris le service opérationnel pour aller bombarder les positions ukrainiennes : le Tupolev
Tu 95, ce gigantesque bombardier stratégique, aisément reconnaissable à sa voilure en
flèche, à ses quatre énormes turbopropulseurs et à ses hélices contrarotatives. Pourtant,
l’avion, surnommé « Bear » dans la classification OTAN, n’est plus de première jeunesse : il est en service
depuis le milieu des années 1950, même si la variante déployée en Ukraine n’a « qu’une » quarantaine
d’années. Trop vieux pour une guerre de haute intensité contemporaine ?

En
1956, les forces aériennes soviétiques (VVS) états-majors en Amérique du Nord et en Europe de l’ouest : « Bear »,
frappent un grand coup : un appareil que l’Occi- l’ours, symbole de la Russie auprès des caricaturistes occidentaux
dent n’attendait pas est entré en service, le pre- depuis des siècles.
mier (et le seul) bombardier stratégique mû par
turbopropulseurs. D’une conception innovante,
l’avion devient immédiatement le symbole de la GENÈSE DE L’OURS RUSSE
superpuissance militaire de l’URSS. Sans même
avoir largué la moindre bombe sur l’adversaire, le Tupolev Tu-95 L’apparition du Tu-95 trouve son origine dans la course aux bombar-
est un choc. Aux États-Unis, l’US Air Force est en émoi : le tout diers à long rayon d’action qui se déroule après la Seconde Guerre
nouveau Boeing B-52, entré en service en 1955 et censé représen- mondiale entre les deux grandes puissances victorieuses qui, désormais,
ter l’excellence dans le domaine du bombardement stratégique, se se font face : les États-Unis, soutenus par l’Europe occidentale, et
retrouve aux prises avec un concurrent plus que sérieux. L’OTAN l’URSS, suivie par ses républiques socialistes fantoches d’Europe de
attribue à ce dernier un nom de code qui parle bientôt à tous les l’est. La tension est alors à son comble : lancement du plan Marshall

32
Le Tupolev
Tu-95 « Bear »

en 1947, début du blocus soviétique de Berlin en 1948,


création de l’OTAN en 1949, début de la guerre de Corée
en juin 1950, etc. Depuis, les deux blocs se préparent
à un conflit d’envergure, si besoin en recourant à la
bombe nucléaire dont le bombardier stratégique est alors
le principal vecteur.
Au lendemain de la guerre mondiale, l’avantage était aux
États-Unis, car leur flotte de bombardiers stratégiques
à long rayon d’action pouvait compter depuis juin 1944
sur l’excellent Boeing B-29 Superfortress, qui permettait
aux USAAF d’exécuter des missions de bombardement
aller-retour de plus de 5 000 km. Or, durant les der-
niers mois de la Seconde Guerre mondiale, l’URSS s’est
emparée de trois B-29 en parfait état ayant dû atterrir
en urgence sur le sol soviétique alors qu’ils revenaient
d’un bombardement sur le Japon. Si les équipages ont
été renvoyés aux États-Unis, les quadrimoteurs ont été
confisqués. Cette saisie a permis aux Soviétiques de
longuement étudier sous toutes leurs coutures les avions
américains avant de les restituer. Ce faisant, en recourant
à la rétroingénierie, les ingénieurs soviétiques, menés par
Andreï Nikolaïevitch Tupolev, ont réussi à produire une
fidèle copie du B-29 !
Ce Tupolev Tu-4 a vu le jour en juillet 1947, près de
trois ans après les premières missions du B-29 sur le
Japon. Mais cette « Superfortress soviétique » affichait
des performances limitées, avec une autonomie n’attei-
gnant pas les 5 000 km, des moteurs et des équipements
de vol de qualité bien moindre que ceux de l’avion de
Boeing. Et entre-temps, avec l’introduction du Convair
B-36 Peacemaker dans les unités du SAC de l’USAF en
1949 et un B-52 Stratofortress en plein développement,
le Tu-4 « Bull » (nom de code OTAN) était définitivement
relégué au rang de simple jouet, dépassé qu’il était dans
la course technologique amorcée avec l’Oncle Sam.
À Moscou, l’impérieuse nécessité de trouver un successeur plus aux MiG-15 en l’occurrence) et donc les grandes limites atteintes par
moderne au Tu-4, capable de concurrencer les productions américaines les avions à moteurs à pistons qui s’avèrent incapables de délivrer la
et d’emmener la bombe atomique soviétique (premier essai le 29 août puissance voulue, comme l’ont montré le Tu-4 et même le Tu-85, par
1949), est évoquée. Chez Tupolev, les ingénieurs planchent donc sur conséquent abandonné. De fait, les exigences posées par le nouveau
le Tu-80, version à plus long rayon d’action du Tu-4, qui elle-même cahier des charges sont plus qu’ambitieuses et peuvent même paraître,
aboutit au Tu-85, dont le prototype est paré pour des essais en vol en de prime abord, irréalistes aux ingénieurs de Tupolev et Miassichtchev,
janvier 1951. Il s’agit alors du plus gros et du plus puissant bombardier les deux firmes aéronautiques mises en compétition : vitesse équivalente
à moteurs à pistons jamais construits en URSS. à celle d’un avion de chasse, rayon d’action (hors ravitaillement en
Néanmoins, la guerre de Corée met en évidence la très grande vulné- vol) de 9 000 km, vitesse de bombardement de Mach 0,85 (environ
rabilité des bombardiers lourds face aux jets de chasse (les B-29 face 1 050 km/h), charge offensive de 11,3 tonnes, etc.

 La saisie de B-29 américains


sur le sol soviétique et la
rétroingénierie permettent à
Tupolev de produire le Tu-4,
bien moins performant que son
alter ego d'outre-Pacifique.
(DR)

 L'un des premiers soucis


de l'industrie aéronautique
soviétique de l'après-guerre est
de mettre au point un bombardier
stratégique équivalent au B-29
Superfortress américain...
(US Nara)

 La mise au point du Tu-95 va


être longue, notamment à cause
de la conception laborieuse
de ses turbopropulseurs
NK-12 développés par le
motoriste Kouznetsov.
(DR)

33
Chez Tupolev, le « Projet 95 » prend donc la forme d’un
quadrimoteur configuré avec deux NK-12 sur chaque aile.
Logé dans une longue nacelle, chaque moteur possède
une tuyère double et entraîne deux hélices coaxiales,
contrarotatives et quadripales désignées AV-60N d’un
diamètre de 5,60 m. La seconde hélice tourne dans la
direction opposée à la première, neutralisant ainsi le couple
créé par le flux d’air de rotation de la première hélice,
mais l’exploitant pour une plus grande vitesse. Les pales
sont vrillées sur leur longueur selon une certaine pro-
gression angulaire afin d’obtenir un rendement maximal
en fonction de la phase de vol choisie. La plus grande
partie de la poussée est générée par les sections internes,
qui fonctionnent à des vitesses relatives inférieures aux
Devant l’ampleur du défi, la priorité est désormais accor-  L'éphémère Tupolev sections situées à l’extérieur de la pale. Ainsi, la vitesse
dée aux recherches sur des motorisations plus perfor- Tu-85 (nom de code OTAN : de l’hélice est maintenue à un modeste 750 tours par
« Barge »), rapidement
mantes. Tupolev travaille ainsi à la conception d’un abandonné pour faire place
minute pour réduire la vitesse de pointe pendant que les
nouveau bombardier stratégique qui serait propulsé par au bien plus prometteur pointes des hélices atteignent des vitesses supérieures à
turboréacteurs ou par turbopropulseurs. Miassichtchev programme Tu-95. Seuls Mach 0,7. Pourtant décriée, cette motorisation va s’avérer
donne quant à lui sa préférence aux premiers, mais les deux exemplaires en sont performante : le « Bear » sera l’un des avions à hélices
par conséquent construits.
calculs concernant les réacteurs – réalisés avec des (SDASM) les plus rapides, capable de pointes à 800 km/h. Alors
Mikouline AM-3 et des Lioulka TR-3A – démontrent que qu’elles attireront au premier abord les sarcasmes de
le rayon d’action obtenu serait totalement insuffisant leurs adversaires américains, les hélices contrarotatives
car bien trop gourmands en carburant sur des distances turbopropulsées du Tu-95 se révéleront plus performantes
intercontinentales. C’est la raison pour laquelle le Conseil que le mode de propulsion de ses concurrents subso-
des ministres de l’URSS approuve en juillet 1951 la sug- niques à réaction, surtout à basse altitude, car la distance
gestion de Tupolev de recourir à des turbopropulseurs franchissable diminue avec la baisse d’altitude pour un
de dernière génération. réacteur, alors qu’elle n’est pas impactée pour une hélice.
Plus efficaces, les hélices du Tu-95 sont néanmoins plus
chères à produire, plus difficiles à entretenir et surtout
VERS LE TURBOPROPULSEUR incroyablement bruyantes. Leur sonorité assourdissante
va ainsi devenir une grande caractéristique du « Bear » :
Les travaux sont donc orientés vers un nouveau bom- les opérateurs sonar des sous-marins reconnaîtront faci-
bardier équipé de turbopropulseurs à très hautes perfor- lement le bruit des moteurs des « Bear » sous l’océan
mances, un type de moteur en développement depuis et, dans les airs, les vibrations produites par les hélices
1951 chez la firme Kouznetsov. Avec la collaboration seront ressenties par les équipages des avions qui les
d’ingénieurs allemands capturés, le motoriste met en effet intercepteront en vol !
au point successivement le turbopropulseur TV-022 de La cellule du Tu-95 se présente sous la forme d’un long
5 000 ch avec compresseur à trois étages (obtenu à partir fuselage tubulaire (46,17 m pour le Tu-95M) muni d’une
du réacteur Jumo 012) et sa version plus puissante TV-2F aile médiane (assez haute) en flèche de 35° et de grande
de 6 250 ch. Comme la solution envisagée de jumeler envergure (50,04 m) à trois longerons, bien que la formule
ce dernier – le 2TV-2F – pose d’importants problèmes à aile droite ait aussi été envisagée au départ. La voilure
liés à la boîte de vitesse, les espoirs se tournent vers le contient la plus grande partie du carburant, même si
Kouznetsov TV-12 (futur NK-12), un turbopropulseur deux autres réservoirs sont situés dans le fuselage. Le
unique développant 12 000 chevaux et qui est alors en train d’atterrissage principal se rétracte vers l’arrière. À
 Lancement des Kouznetsov
cours de conception. Complexe mais ultramoderne, ce NK-12 de ce Tu-95 sur l’avant de la machine, le cockpit étanche (non pressurisé,
moteur au grand rendement propulsif conçu par l’équipe l'aéroport de Vladivostok. Le l’équipage doit utiliser ses masques à oxygène à haute
dirigée par l’Autrichien Ferdinand Brandner sur les conseils bruit que ces turbopropulseurs altitude) accueille l’essentiel de l’équipage, à savoir le
émettent est l'une des
de Tupolev verra le jour en 1953. En attendant sa (longue) caractéristiques du « Bear ».
navigateur dans le nez vitré, au-dessus et derrière lequel
gestation, les Soviétiques recourent au couplage 2TV-2F. (Fedor Leukhin CC BY-SA 4.0) sont assis le pilote et le copilote, avec dans leur dos
l’ingénieur navigant et le navigateur-opérateur radio, et
enfin sur un plancher encore surélevé, contre la cloison
concave fermant la cabine, le mitrailleur-opérateur radio
principal qui dispose d’un dôme vitré sur le dos de l’avion.
Les quatre moteurs peuvent être clairement vus de ces
places assises. L’immense soute à bombes, unique (il y
en avait deux sur le Tu-85), est située derrière la partie
centrale de l’aile, à proximité du centre de gravité de
l’appareil. Derrière cette soute, débute une nouvelle sec-
tion étanche accueillant d’une part l’opérateur des armes
défensives de fuselage, en charge en l’occurrence de la
tourelle dorsale escamotable DT-V12 et de la tourelle ven-
trale rétractable DT-N12 (chacune deux canons AM-23 de
23 mm alimentés à raison de 400 obus/arme), d’autre part
le mitrailleur arrière maniant la tourelle défensive de queue
DK-12 munie de deux canons AM-23 (500 coups/arme)
et située sous l’empennage. Celui-ci est à grande dérive
verticale et comprend également des plans horizontaux
en flèche. De proéminents bulbes vitrés latéraux en queue
améliorent la visibilité à l’intérieur de cette seconde cabine
et permettent l’observation vers les côtés et l’arrière.

34
Le Tupolev
Tu-95 « Bear »

Le Tu-95 recevra de nombreux équipements installé juste sous la gouverne de direction. seront installés sous le nez et sur la sur-
de vol, notamment un radar de navigation et Des capteurs infrarouges du système Missile face supérieure du fuselage (au-dessus des
de bombardement Doppler à impulsions pro- Approach Warning System (MAWS, aver- ailes). Enfin, parmi les autres systèmes équi-
duit par Leninetz Obzor-MS ainsi qu’un radar tissement d’approche de missile) produit pant le « Bear », citons entre autres son
d’alerte et de contrôle de tir des tourelles par la firme Azovsky et surnommé MAK-UT radar météorologique.

 Cette photographie en vol


d'un Tu-95 prise durant la
Guerre froide met parfaitement
en évidence les ailes et les
plans horizontaux de la dérive
en flèche de l'appareil dont
les dimensions inquiétaient
initialement les Occidentaux. Et
à raison, puisque le « Bear »
fut le premier bombardier
soviétique doué de la
capacité d'emport nucléaire.
(DoD)

 Gros plan en plein vol,


réalisé par un appareil de
l'OTAN durant la Guerre froide,
du poste du mitrailleur arrière
d'un Tu-95. Sont également
mises en évidence les verrières
type bulle latérales autorisant
l'observation vers l'arrière.
(US Nara)

35
NAISSANCE ET VARIANTES
Alors que la construction du Tu-95 est officiellement
approuvée par le gouvernement soviétique le 11 juillet
1951, ce qui entraîne aussitôt l’abandon chez Tupolev
des travaux sur le Tu-85, les dirigeants du pays décident
à la surprise générale d’également donner le feu vert à
son concurrent direct à réaction, le Miassichtchev M-4.
Débutée en octobre à l’usine MMZ n° 156 Opyt, la fabri-
cation du premier prototype du Tupolev, dénommé Tu-95-
1, est achevée à l’automne de l’année suivante. L’appareil
est, comme prévu, propulsé par des moteurs 2TV-2F
(couplage de TV-2F) et est achevé à l’automne 1952.
Le premier vol a lieu le 12 novembre sur le terrain de
Joukovski. Le pilote d’essai Alexeï Dmitrievitch Perelet est
aux commandes du mastodonte et le test est concluant :
le Tu-95 surpasse son adversaire à turboréacteurs et  Supérieur au Tu-95 dans peu des deux prototypes : son fuselage est plus long de
obtient dès lors le plus haut degré de priorité, les construc- presque tous les domaines, 2 mètres et les réservoirs internes de carburant sont plus
le M-4 lui est cependant
teurs aéronautiques mobilisés pour le programme recevant imposants (en raison de la consommation plus importante
inférieur sur un plan : le rayon
l’ordre immédiat de cesser toutes leurs autres activités. d'action, en raison de sa que prévue du NK-12). Les premiers Tupolev sortis des
Néanmoins, le développement du bombardier stratégique très grande consommation chaînes sont classés en deux variantes : directement
est endeuillé le 11 mai 1953 par le crash du Tu-95-1 aux en carburant. C'est ce qui
justifie la priorité donnée par
commandes duquel périt Perelet. Un incendie de moteur le pouvoir soviétique à son
est à l’origine de l’accident. concurrent à turbopropulseurs.
Nous sommes alors quelques mois après la mort de (DR)
Staline et la commission d’enquête réunie revêt un enjeu
 Le grand concurrent
majeur car tout le programme du bombardier stratégique du Tu-95 : le bombardier
des VVS (le M-4 s’est avéré médiocre) repose sur ses quadriréacteur Miassichtchev
conclusions. Or, les enquêteurs ne savent à quel saint M-4 (« Bison » pour l'OTAN).
se vouer compte tenu des luttes d’influence à la tête du Propulsé par des réacteurs
AM-3, il n'est produit
pouvoir qui sont en cours à Moscou (entre Khrouchtchev, qu'à 32 exemplaires !
Malenkov et Béria), si bien qu’on oscille tantôt entre la (DR)
thèse du sabotage « à la mode stalinienne » et l’inves-
tigation objective, avant de prioriser la seconde option
afin de s’épargner une purge qui pourrait coûter la vie
aux talentueux Tupolev et Kouznetsov.
En attendant, le fuselage du second prototype Tu-95-2 a
été achevé en novembre 1952, mais l’enquête diligentée
les mois suivants a pour conséquence de ralentir consi-
dérablement les travaux (de plusieurs années !), dans la
mesure où décision a été prise d’attendre la disponibilité
du Kouznetsov TV-12, afin de ne plus déprendre des
2TV-2F à l’origine de l’accident du Tu-95-1. Sage déci-
 Le pilote d'essai Alexeï
sion, puisque les vols d’essai de ce second prototype, Dmitrievitch Perelet, qui
qui débutent le 16 février 1955, se terminent le 8 janvier teste à de nombreuses
1956, sans incident majeur. reprises le premier prototype
La production des avions de série a débuté entre-temps, du Tu-95. Il meurt d'ailleurs
dans le crash accidentel de
les deux premières machines étant entrées en phase de ce Tu-95-1 le 11 mai 1953.
tests en août 1955. Cet appareil de série diffère quelque (DR)

36
Le Tupolev
Tu-95 « Bear »

dérivé du deuxième prototype, le Tu-95 (30 exemplaires) s’avère quelque peu déce-
vant et cède donc rapidement la place – dès 1958 – au Tu-95M (18 exemplaires),
qui n’évolue qu’à la marge du précédent, avec notamment l’apparition de prises d’air
supplémentaires au niveau des capots moteur pour un meilleur refroidissement. C’est
le début d’une aventure impressionnante : le Tu-95, désignation OTAN « Bear »,
va être produit à plus de 500 exemplaires, déclinés en de nombreuses variantes,
elles-mêmes soumises à de régulières mises à niveau, ce à partir de la fin de l’année
1955 et jusqu’en 1994 !
Tu-95 et Tu-95M jouent dès leur mise en service le rôle de bombardier stratégique à
longue distance. L’OTAN et les États-Unis regroupent ces deux variantes sous une
seule dénomination : le « Bear-A ». Initialement, ces appareils conventionnels sont
dépourvus de capacité de frappe nucléaire, mais des modifications permettent de la
leur procurer. Soute à bombes à température contrôlée, systèmes de protection de
l’équipage contre la chaleur et la lumière produites par la déflagration nucléaire, et
peinture blanche de protection de l’appareil dans ce même but donnent respectivement
naissance aux versions Tu-95A (pour le Tu-95 de base) et Tu-95MA (s’agissant du
Tu-95M). La bombe H soviétique a enfin son vecteur efficace et le Tupolev acquiert
par conséquent la classification militaire de « bombardier nucléaire ». Ce qui explique
que le « Bear » sera pris au sérieux à l’ouest jusqu’au début des années 1990 et la
chute du mur de Berlin. Du reste, dès 1956, ordre a été donné à Tupolev de mettre
au point un spécimen de Tu-95 dédié au largage de la super bombe à hydrogène
alors en cours de conception au KB-11 (bureau de conception n° 11). Ce programme
aboutira à l’unique Tu-95V, prêt des mois avant son projectile expérimental de

Samara, Union soviétique, 1957


27 tonnes (!), et qui lâchera finalement la célèbre et terrifiante « Tsar Bomba » de
57 mégatonnes sur l’archipel de la Nouvelle-Zemble le 30 octobre 1961.
Néanmoins, à partir du début des années 1960, l’importance stratégique des bom-
bardements horizontaux en chute libre (largage de bombes non guidées) décroît

Tupolev Tu-95M
sensiblement au profit des missiles balistiques nucléaires. La carrière du « Bear » est
loin d’être terminée pour autant, car le commandement soviétique s’efforce d’étendre
les capacités de frappe et l’éventail des missions opérationnelles de l’appareil. À la

Prototype
suite d’une demande formulée l’année précédente, deux « Bear-A » ont été modifiés
en 1955 afin de servir de prototypes à la variante Tu-95K ou « Bear-B ». Le nouvel
avion doit en effet transporter l’énorme missile de croisière élaboré par Mikhaïl
Gourevitch, le Kh-20 (désignation OTAN : AS-3 « Kangaroo »), qui mesure presque
15 m de long et pèse 12 tonnes ! La combinaison obtenue est baptisée Tu-95K-20.

 Un avion de l'US Navy a photographié le ventre de ce Tu-95 lors d'une interception du temps
de la Guerre froide. Sous cet angle, l'impressionnante soute à bombes est bien visible.
(US Navy)

37
 La « Tsar Bomba »
ou RDS-202, bombe à
hydrogène de 57 mégatonnes
de TNT, soit l'équivalent
de 1 570 fois la puissance
combinée des projectiles
largués sur Hiroshima et
Nagasaki en août 1945. C'est
encore à ce jour l'arme de
destruction massive la plus
puissante jamais utilisée.
C'est l'unique spécimen de
Tu-95V qui l'a larguée.
(DR)

 Un Tu-95RT « Bear-D »
vu à l'atterrissage dans les
années 1960 ou 1970.
(DR)

 Le Tu-95V piloté par


Andreï Dournovtsev largue
la « Tsar Bomba » sur
l'archipel de la Nouvelle-
Zemble le 30 octobre 1961.
(DR)

Produite à partir de mars 1958 à Kouïbychev


(50 exemplaires), cette version se caractérise
par le radôme gondolé sous le nez abritant
le radar d’acquisition de cible YaD et le sys-
tème PRS-1 Argone de guidage du missile,
projectile accroché sous le ventre et de dimen-
sions telles qu’il n’est que très partiellement
logé en soute.
Dès 1962 apparaît la version Tu-95KM, dite
« Bear-C » (23 exemplaires construits), se dis-
tinguant de la précédente par sa perche de
ravitaillement en vol, son nouveau système
de guidage de missiles, ses sondes de relevés
placées sous les ailes (sur au moins un exem-
plaire utilisé sur les sites d’essais nucléaires) et
ses équipements radar et radio modernisés.
Une partie du parc des Tu-95K – apparem-
ment 24 machines – est d’ailleurs portée au
standard Tu-95KM.
Or, au début des années 1970, il est demandé
d’adapter le Tu-95KM à l’emport du nou-
veau missile de croisière soviétique, le Kh-22
(nommé AS-4 « Kitchen » par l’OTAN), ce
qui aboutit au Tu-95K-22 « Bear-G » équipé
également de contre-mesures électroniques.
Dernière grande variante armée à voir le jour,
déclarée bonne pour le service en 1983, le
Tu-95MS « Bear-H » conçu pour embarquer
des missiles de croisière de type Kh-55 (ou
AS-16 « Kickback » pour l’OTAN). Construit
en 34 ou 56 exemplaires selon les sources,
l’avion peut transporter six de ces missiles
répartis sur un lanceur rotatif en soute (d’où
son nom de Tu-95MS-6) et jusqu’à dix autres
supplémentaires sous les ailes pour la sous-va-
riante Tu-95MS-16.
Mais les versions les plus emblématiques de la
Guerre froide, tout au moins les plus connues
à l’ouest, sont celles attribuées à l’aéronavale
soviétique, qui en fera un grand usage sur
tous les océans du globe, souvent à des fins
de propagande visant à « montrer les mus-
cles » à l’OTAN. Identifié pour la première fois
par les services de renseignements militaires

38
Le Tupolev
Tu-95 « Bear »

occidentaux en août 1967, le Tu-95RT dit « Bear-D » est


le premier de la série Tu-95 à ne pas recevoir de charge
offensive, puisque dévolu à la reconnaissance lointaine
afin de localiser, d’identifier et d’acquérir des cibles éven-
tuelles en mer au profit d’autres bombardiers. Dans ce
but, le quadrimoteur est bourré de capteurs spécifiques
à la reconnaissance électronique, de radars et d’appa-
reils photographiques. Il s’agit de l’une des variantes du
« Bear » les plus répandues dans les airs (52 exemplaires
sortis des chaînes) et les plus approchées par les avions
de l’OTAN : couramment utilisé pour des missions d’ob-
servation des forces navales occidentales, le Tu-95RT
est déployé presque quotidiennement par Moscou, aussi
bien du temps de l’URSS que de la Russie, pour se frotter
aux flottes ou aux atterrages adverses. Plus confidentiel
(4 exemplaires), le Tu-95MR « Bear-E » de l’aéronavale est
lui aussi dédié aux missions de reconnaissance maritime
et accommode en soute trois systèmes d’optique de
camera, un radar IRLS (infrarouge) et au besoin un radar
à balayage latéral de type Side-looking airborne radar.
Signalons enfin des dérivés directs du Tu-95, comme le  Un Tu-95RT « Bear-D » de l’appareil inquiète particulièrement, car jusqu’ici, les
Tu-126 « Moss » de type AWACS avec son radar sur de reconnaissance en Américains n’avaient guère été impressionnés par les
patrouille maritime. Cette
le dos du fuselage et le Tu-142M « Bear-F », dédié à la version est destinée au productions des Soviétiques dans le domaine des bom-
guerre anti-sous-marine et régulièrement amélioré par les repérage et à l'identification bardiers : le Tu-4 n’était qu’une pâle copie du B-29 et
Soviétiques. Mais ceci est une autre histoire… des navires ennemis au le biréacteur léger Iliouchine Il-28 « Beagle » né dans
profit des bombardiers armés l’après-guerre était déjà dépassé au début des années
de missiles air-surface.
(DR) 1950. Bien que plusieurs d’entre eux aient initialement
OPÉRATIONS raillé la propulsion à hélice du Tu-95, les performances
ET DÉPLOIEMENTS manifestes des turbopropulseurs, supérieures sous cer-

DURANT LA GUERRE FROIDE taines conditions à celles des réacteurs des bombardiers
subsoniques américains provoquent des sueurs froides
Lorsque le 1er mai 1954, neuf bombardiers d’un modèle  Photographié à basse chez bon nombre d’experts américains du renseigne-
totalement inconnu apparaissent dans le ciel moscovite altitude en pleine mer ment qui, pour certains, tombent dans l’excès inverse
en 1986, un Tupolev
au-dessus de la Place rouge et du Kremlin, les réac- et en déduisent, à tort, que les Soviétiques prennent
Tu-142M « Bear-F » de
tions entendues dans le bloc de l’ouest et notamment lutte anti-sous-marine. avec ce nouvel appareil une avance quantitative et qua-
au Pentagone se font alarmantes. Le gabarit imposant (US Nara) litative dans le domaine des bombardiers stratégiques.

39
C’est la raison pour laquelle le « Bear » devient vie, à sortir des informations du camp sovié- longue portée du moment : Tupolev Tu-16
clairement l’ennemi public n° 1 et relance ins- tique, transmettent des données parcellaires. « Badger », Tu-95 « Bear » et Miassichtchev
tantanément la course à l’armement dans cette Les planificateurs émettant les exigences des M-4 « Bison ». En dépit de sa silhouette d’un
catégorie d’avions. cahiers des charges des futurs bombardiers autre temps, qui tranche avec la plupart des
Entre 1955 à 1960, l’obsession des décideurs les basent donc sur des chiffres pas toujours autres productions de la Guerre froide, le Tu-95
des deux grandes puissances est, selon, d’ac- fiables, quand il ne s’agit pas de simples obser- est la pièce maîtresse du dispositif du pacte de
croître ou de combler l’écart entre les différents vations physiques. La seule chose certaine est Varsovie en raison de son importante charge
types de bombardiers alignés. Cette question que le « Bear » est pris très au sérieux, car offensive et de son rayon d’action inégalé.
est vitale et ne répond qu’à un seul impératif capable de délivrer un armement nucléaire et Les Tu-95 sont envoyés régulièrement dans
à l’heure de l’arme nucléaire : frapper l’en- conventionnel sur de très longues distances. des patrouilles de reconnaissance à la limite des
nemi chez lui, au-dessus de l’Atlantique ou En l’absence de toute confrontation directe, frontières et des eaux territoriales des pays de
du Pacifique, avant qu’il ne frappe chez vous. le gros bombardier débute sa carrière militaire l’OTAN, ce qui donne lieu à de régulières inter-
Alors que deux blocs surarmés se font claire- à une époque où Moscou se doit de réagir ceptions des chasseurs américains ou alliés.
ment face, la collecte de renseignements sur avec énergie aux incursions et survols de son Plusieurs de ces interceptions, se faisant par-
les matériels de pointe adverses est éminem- territoire par des U-2 de l’USAF à des fins fois à coups de raccompagnement au large de
ment complexe : les rares espions industriels d’espionnage. Au début des années 1960, façon très (trop) rapprochée et de manœuvres
ou militaires qui parviennent, au péril de leur les VVS déploient leur trio de bombardiers à d’intimidation, sont d’ailleurs marquées par

 En haut : Jolie vue aérienne d'un Tupolev Tu-95RT  Un Tupolev Tu-95 de reconnaissance soviétique est surveillé de près
« Bear-D » soviétique immortalisé en vol en 1983. par un McDonnell Douglas F-4J Phantom II de la VF-74 alors qu'il passe
(DoD) à proximité du porte-avions USS Nimitz (CVN-68) le 15 juillet 1976.
(US Nara)

40
Le Tupolev
Tu-95 « Bear »

des collisions ou des accidents fatals à une La Havane) de Tu-95RT qui sont notamment chargés d’espionner les forces stationnées à
poignée de jets de l’Alliance atlantique. Les utilisés pour le survol des abords de la côte l’ouest du territoire américain, en particulier
« Bear » n’embarquent jamais d’arme nucléaire Est des États-Unis : il n’est pas rare aux pilotes celles d’Arctique et d’Alaska.
lors de ces missions, à l’exception notable de de la Garde nationale de croiser ces « grands À l’imitation des événements qui se sont pro-
la crise des missiles de Cuba qui constitue oiseaux gris aluminium » au large des villes duits à Cuba, la prise du pouvoir par les com-
le point le plus chaud de la Guerre froide. La de Washington DC, New-York, Philadelphie munistes dans bon nombre de pays du Tiers-
confortation du régime de Fidel Castro, allié ou, plus proche de Cuba, de celles de Floride. monde et l’alignement des gouvernements qui
sans faille de l’Union soviétique, se traduit Parallèlement, des appareils basés dans l’est en découlent sur Moscou permettent à cette der-
ensuite par le déploiement en permanence de l’URSS (sur des sites tenus secrets mais nière de disposer de nouvelles bases aériennes,
sur l’île de Cuba (sur l’aéroport José-Martí de installés à proximité de la mer de Béring) sont depuis lesquelles peuvent opérer les Tu-95.

 Un Vought F-8E
Crusader du porte-avions
USS Oriskany éloigne
un Tu-95 « Bear » d'une
flotte de bâtiments de
guerre de l'US Navy.
(DoD)

 Un McDonnell Douglas
F-4B Phantom II de la VF-151
« Vigilantes » basée à bord
du porte-avions USS Midway
(CVA-41) intercepte un Tu-
95RT « Bear-D » en 1974.
(US Navy National Museum
of Naval Aviation)

41
de l’Atlantique alors qu’ils observent les allées et venues
de la Royal Navy engagée dans la guerre des Malouines :
des Tu-95 « Bear-C » et « -D » sont interceptés à plu-
sieurs reprises et priés d’aller voir ailleurs par des Hawker
Siddeley GR.3 Harrier du No 1 Squadron de la Fleet Air
Arm. Même chose tandis que l’URSS agonise pourtant,
lorsque l’Amérique déploie ses forces dans le cadre de la
guerre du Golfe en 1990-1991 : de nombreux observa-
teurs aperçoivent des « Bear-C » de reconnaissance venir
au contact des navires de guerre américains naviguant
dans le golfe Persique.
Ainsi, malgré l’apparition du moderne et très performant
Tu-22M « Backfire » supersonique et à aile à géométrie
variable (mais dont la perche de ravitaillement a été retirée
à la suite des traités SALT de limitation des armes straté-
giques, afin de limiter son rayon d’action et l’empêcher
d’atteindre le continent américain, laissant de facto au
seul « Bear » cette capacité intercontinentale au sein
des VVS), le Tu-95 « Bear » aura été en première ligne
jusqu’au terme de la Guerre froide, faisant de lui l’un
des grands symboles d’une dissuasion nucléaire qui aura
marché d’un côté comme de l’autre à plein…
Mais la carrière du vénérable bombardier est alors, contre
toute attente, loin d’être terminée, d’autant que le monde
C’est ainsi que des « Bear » s’installent successivement  Gros plan sur la partie replonge quelques décennies plus tard dans des tensions
en Guinée (Conakry), en Somalie (Berbera et Hargeisa), avant du fuselage d'un diplomatiques à peine moins graves que celles des années
autre Tu-95RT « Bear-D »
Angola (Luanda), mais aussi en Éthiopie, au Yémen du en 1984. Cette version
1945-1992…
Sud et au Vietnam après la défaite des troupes améri- est l'une des plus
caines. Durant ce conflit, des Tu-95MR et Tu-95RT basés communément rencontrées
en république socialiste soviétique du Kazakhstan ont par les appareils de l'OTAN
durant la Guerre froide. UNE NOUVELLE
régulièrement effectué des reconnaissances sur l’océan
Pacifique central, afin de surveiller les mouvements
(US Nara) GUERRE FROIDE
de l’US Navy vers l’Asie du Sud-Est. Après la chute Les années suivant l’effondrement de l’Union soviétique
de Saigon en 1975, la crispation des relations entre le constituent une période délicate pour les forces armées
Vietnam et la république populaire de Chine (qui a rompu russes frappées par les graves retombées économiques
avec Moscou) incite Hanoi à autoriser le déploiement de et les difficultés de financement. Toutefois, l’élection de
Tu-95RT et Tu-142 sur la base aérienne de Cam-Ranh, Vladimir Poutine au poste de président de la Fédération de
ce qui permet aux Soviétiques de disposer de la plate- Russie en 2000 marque le point de départ d’une nouvelle
forme idéale pour des vols de reconnaissance sur tout le vision politico-militaire nationale. Le nouvel homme fort
Pacifique sud, plateforme qu’ils n’avaient pas jusqu’ici. de Moscou réinjecte ainsi de très fortes sommes d’argent
Mais le terrain d’engagement favori du « Bear » reste  Un Tupolev Tu-142 dans le complexe militaro-industriel russe et cherche à
l’océan, propice à la surveillance des Task forces navales « Bear-F », dérivé direct imposer son pays comme l’égal des États-Unis, multi-
du Tu-95 spécialisé dans
américaines et britanniques articulées autour de porte- la lutte contre les sous- pliant les manœuvres des troupes et des forces aériennes
avions. À chaque fois qu’une crise couve avec l’Occi- marins. Lui aussi est partout où c’est possible.
dent, même si l’URSS n’est aucunement impliquée, des croisé de nombreuses fois Ainsi, à partir de 2007, les déploiements d’avions de
par les avions de l'OTAN
Tu-95 de surveillance viennent « titiller » ces flottes. reconnaissance et de bombardement se multiplient : le
dans l'Atlantique .
C’est ainsi que plusieurs Tu-95 sont aperçus au-dessus (DR) 18 août, Poutine déclare que les patrouilles de reconnais-
sance de Tu-95 vont reprendre plus de 15 ans après leur
fin sous l’ère soviétique. Cette annonce, qui bouleverse
l’équilibre géostratégique du début des années 2000,
entérine une pratique qui a en vérité repris depuis plusieurs
mois déjà. En juillet précédent, deux Tupolev Tu-95 volant
en formation depuis la Russie en direction de l’Écosse
ont ainsi été raccompagnés par la Royal Air Force à l’aide
d’intercepteurs de défense aérienne Panavia Tornado.
La plupart des « Bear » en état de vol et capables d’être
employés opérationnellement sont alors de la version
Tu-95MS, produite par Tupolev entre 1983 et le début
des années 1990.
Le feu vert du Kremlin donné, le premier incident se pro-
duit dès août 2007. Alors que l’US Navy et l’US Air Force
participent à un grand exercice opérationnel (« Valiant
Shield ‘07 »), Moscou envoie deux Tu-95 directement
sur le lieu des manœuvres, à proximité de la base militaire
américaine de Guam, en mer des Philippines. L’alerte
est donnée et les appareils russes sont escortés hors
de la zone. Quelques jours plus tard, nouvelle alerte :
deux Eurofighter Typhoon se portent en urgence sur
l’océan Atlantique à la rencontre d’un Tu-95MS. Une
démonstration de forces bien plus probante est organi-
sée en octobre 2008 : lors de l’exercice militaire russe

42
Le Tupolev
Tu-95 « Bear »

« Stability 2008 », ayant débuté à la fin du mois précédent, plusieurs Tu-95MS sont
alignés. Et pour la première fois depuis 1984, l’un d’eux est autorisé à tirer plusieurs
missiles de croisière de type Kh-55 !
À partir de 2013, une partie de la flotte de Tu-95MS-16 commence à être portée
au standard Tu-95MSM, variante remotorisée avec des NK-12MVM plus récents,
pouvant embarquer le nouveau missile de croisière Kh-101 à raison de huit sur
les points d’emport externes, et intégrant un nouveau radar à antenne passive
(PESA) NV1.021 issu de la famille Novella ainsi qu’une avionique modernisée qui
comprend entre autres un système de navigation basé sur le GLONASS (guidage
par satellite russe).
En avril 2017, les interceptions sont presque quotidiennes : en l’espace de quelques
jours, le NORAD (commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord)
déclenche trois alertes d’intrusion « Bear ». Le mois de janvier 2018 est marqué par
une autre escalade, cette fois au large des côtes françaises en mer Méditerranée.
Les Tu-95 russes sont accompagnés de redoutables Tu-22M3 « Backfire ». Les
aviations françaises et espagnoles font décoller des chasseurs mais aucun incident
n’est relevé. D’une manière générale, les « Bear » s’approchent à moins d’une
centaine de kilomètres du territoire des nations alliées, qu’il s’agisse des côtes de
l’Angleterre ou de la Californie, voire de l’archipel japonais. Lorsqu’une intrusion
« va trop loin », la force aérienne la plus proche dépêche en urgence une paire de
chasseurs pour escorter l’appareil et lui faire opérer un demi-tour. Et ce n’est que la
partie émergée de l’iceberg, car en plus des nombreux vols suscitant des interceptions,
des dizaines d’autres ne font pas l’objet d’une « réponse aérienne » des Occidentaux
se contentant de suivre sur leurs radars le trajet des quadrimoteurs adverses, qui

de formation des équipages aériens de


ne violent pas réellement l’espace aérien étranger dans la grande majorité des cas.

43e Centre d'application de combat et


Mais, vu de Moscou, le Tu-85 fait office de messager chargé de délivrer un avertis-

Riazan, Russie, décembre 1999


sement clair : la Russie est de retour dans le cercle des grandes puissances militaires
avec lesquelles il faut compter…

Tupolev Tu-95MS

la Garde

 En 2015, un Tupolev
Tu-95MS se rapproche
d'un Iliouchine Il-78 pour
ravitailler en vol.
(Alex Beltyukov - CC BY-SA 4.0)

 Le Tupolev Tu-95MS nommé


« Kalouga » photographié
en 2020 en approche
de son atterrissage.
(Andrei Shmatko - CC BY-SA 4.0)

43
Tupolev Tu-95MS n° 10 « Saratov »
182e régiment de bombardiers lourds de la Garde « Sevastopolsko-Berlinskiy’ »

1 Perche de ravitaillement en vol


2
2 Hélices contrarotatives AV-60N
3 Radôme abritant le radar Obzor-M

« POMPIERS DU FRONT »
EN SYRIE
En mars 2011, le printemps arabe secoue la Syrie et
une partie de la population prend les armes contre le
régime du président Bachar el-Assad. Dans ce conflit
effroyable, les partisans baasistes sont opposés à diffé-
rents groupes rebelles, dont l’Armée syrienne libre, ainsi
qu’à des groupes djihadistes et terroristes, dont l’État
islamique est le plus important. En septembre 2015,
voyant son allié être menacé de perdre le pouvoir face à
l’avancée des factions rebelles, le président russe Vladimir
 Autre vue du Tu-95 lançant ses
turbopropulseurs sur l'aéroport de Vladivostok. Poutine envoie ses forces armées sur ce théâtre d’opé-
(Fedor Leukhin CC BY-SA 4.0) rations. Parmi les appareils de combat déployés figurent
plusieurs « Bear ».

Radar de contrôle de tir de la


7
8 tourelle de queue PRS-4 Kryptone
8 Canons bitubes de 23 mm

44
Le Tupolev
Tu-95 « Bear »

5
Turbopropulseur
4
Kouznetsov NK-12MV
5 Marque nationale
Marque VVS-Russie
6
(force aérienne russe)
6

Ainsi, alors que cette ère d’avan- guerre en Syrie. Près de soixante
cées technologiques semble irrémé- ans après son entrée en service opération-
diablement condamner le Tu-95 à la nel, le vénérable quadrimoteur renoue avec frappes à très longue
futilité la plus totale, le gros bombardier sa vocation initiale. portée contre d’autres sites de
rappelle toute la pertinence de son usage face Le 17 novembre 2015, les VVS lancent sur l’État islamique, plusieurs Tu-95 étant de
à un adversaire dépourvu d’intercepteurs et le pays 25 bombardiers lourds afin de détruire la partie. Le 17 novembre 2016, plusieurs
de missiles sol-air à longue portée. Le vieux des objectifs terrestres appartenant à l’État Tu-95MS16 « Bear-H » reçoivent l’ordre
Tupolev peut aisément rester hors d’atteinte islamique. Cette formation comprend des de matraquer de nouvelles cibles en Syrie,
des moyens de défense antiaérienne des Tu-95MS16 « Bear-H » partis, comme ce toujours à l’aide de missiles de croisière de
groupes de guérilla et tirer ses missiles de sera le cas à chaque fois, de Russie. À partir type Kh-101 (chaque « Bear » peut trans-
croisière à plusieurs centaines de kilomètres de cette date, les missions de bombardement porter jusqu’à huit missiles de ce modèle).
de distance. C’est de cette manière que se multiplient. Les 19 et 20 novembre, les Une sortie identique sera conduite plus
le Tu-95 va être utilisé dans le cadre de la forces aériennes russes exécutent des tard dans la guerre, le 17 février 2017.

45
COMBIEN DE TU-95MS ACTUELLEMENT DANS L’ARSENAL RUSSE ?
C’est impossible de dire avec précision. disséminés sur le territoire des anciennes aérienne de Dyagilevo (oblast de Riazan, à
En prenant en compte la production ini- républiques soviétiques. Le Kazakhstan, qui 200 km au sud-est de Moscou) vers l’aéro-
tiale, les exemplaires perdus lors d’acci- en possédait une flotte réduite d’une dizaine drome d’Engels-2, situé près de la ville d’En-
dents ou au combat (notamment face aux d’exemplaires, a vu la Russie littéralement gels (oblast de Saratov, à 600 km de la fron-
Ukrainiens) ainsi que ceux cloués au sol par lui voler ses « Bear » : le paiement pour les tière ukrainienne), à la fois base historique du
manque de pièces de rechange, certaines avions n’est jamais arrivé… « Bear » et principale plaque tournante des
sources annonceraient une cinquantaine de En 2020, on estimait qu’une soixantaine de attaques aériennes contre l’Ukraine. Ainsi, le
Tu-95MS en service. Mais ce calcul est trop Tu-95MSM (de différentes sous-variantes) 28 novembre 2022, malgré le renfort venu
simple. Lorsque l’URSS s’est désagrégée étaient opérationnels. Ces appareils sont de Dyagilevo, lors de l’une des plus grandes
en 1991, certaines nations de la CEI ont toujours répartis entre deux unités, qui missions de bombardement accomplies par
conservé quantité d’appareils soviétiques étaient déjà actives du temps de l’URSS : des Tu-95, moins d’une vingtaine d’appareils
sur leur sol, à l’instar de l’Ukraine. La force le 182e régiment de bombardiers lourds de de ce type ont été comptabilisés. Mais il
aérienne ukrainienne possédait ainsi une la Garde « Sevastopolsko-Berlinskiy’ » sta- reste difficile d’avoir des données fiables et
flotte de Tu-95 à la chute du « Rideau de tionné sur le terrain d’Ukrainka, près de la précises. En avril 2023, les Russes dispo-
fer », mais elle a été contrainte de détruite ville de Belogorsk, et le 184e régiment de saient de 60 Tu-95MS en état de vol selon
ses « Bear dans le cadre du traité START I bombardiers lourds de la Garde « Poltavsko- des sources proches du Kremlin. Sauf que
du 5 décembre 2001 ! Quatre autres avaient Berlinskiy » installé sur la base aérienne d’En- la réalité semble bien inférieure : il n’y aurait
été renvoyés en Russie par Kiev après la gels-2, à proximité de la ville de Saratov. eu qu’une vingtaine de « Bear » déployés
chute de l’URSS. Dans le cadre de la guerre en Ukraine, ce dans la guerre en Ukraine. Soit le tiers de
Dans le même temps, la Russie a tenté par n’est qu’à l’été 2022 que des bombar- ce chiffre au maximum… Plusieurs auraient
tous les moyens de récupérer les « Bear » diers Tu-95 sont redéployés depuis la base été détruits durant le conflit.

Le 5 juillet de cette même année, plusieurs alors que les missiles ont parcouru plus de et de l’insurrection du Donbass, crise qui couve
Tu-95MS reçoivent l’ordre d’attaquer un nou- 1 000 km, chaque Kh-101 a atteint sa cible jusqu’au 24 février 2022 et l’invasion russe
vel objectif syrien. Une fois encore, ce sont des à moins de 5 mètres de distance ! de l’Ukraine.
positions de l’État Islamique qui sont visées. De nouveau, les Tupolev Tu-95MS sont sur la
Les vieux bombardiers russes décollent de brèche, cette fois dans le cadre de l’« opération
la base d’Engels et tirent plusieurs missiles TU-95 EN UKRAINE militaire spéciale ». Dans la majorité des cas,
Kh-101 : tous atteignent leurs cibles. Quatre leur mission consiste à exécuter des frappes
complexes sont complètement rasés, à savoir À compter de ce déploiement russe en Syrie avec des missiles de croisière à longue portée
trois grands entrepôts d’armes, de munitions en 2015, le Tu-95 est de nouveau au centre sur les infrastructures et les installations mili-
et de carburant sont détruits, ainsi qu’un poste des préoccupations de l’OTAN, d’autant que taires ukrainiennes. Grâce au rayon d’action de
de commandement de Daesh. Mais le volet la situation s’est déjà sérieusement tendue leurs armes embarquées, il n’est pas nécessaire
de cette mission qui impressionne le plus les l’année précédente entre les Russes et les aux Tu-95 de pénétrer sur le territoire adverse
armées occidentales réside dans leur ciblage : Occidentaux en Ukraine à propos du Maïdan pour engager les cibles.

1
2

1
1 Cloison anti-décrochage
2 Carénage du train d'atterrissage

46
Le Tupolev
Tu-95 « Bear »

3
Radar de contrôle de tir de la
tourelle de queue PRS-4 Kryptone
4 Tourelle de queue DK-12
5 Radar d’alerte
6 Canons GSh-23 doublles

4
5

47
Comment se fait-il que le « Bear » soit engagé premiers raids menés par des Tu-95 sur
ENGELS-2 dans un conflit conventionnel de haute inten- l’Ukraine, seule une dizaine d’entre eux ont
sité, alors que sa conception remonte à plus participé aux attaques : les estimations les
Cette base aérienne, qui voit le jour avant de 70 ans ? Tout simplement parce que les plus rigoureuses font en effet état de 10 ou
la Seconde Guerre mondiale, reste durant Russes n’ont dans leur arsenal que cet appa- 11 Tu-95 engagés, chacun capable de lancer
plusieurs décennies d’une importante limi- reil véritablement adapté à ce type de frappe jusqu’à 12 missiles. Malgré la distance d’enga-
tée. Pourtant, à partir de la fin des années lointaine. Après tout, le Tu-95MS est nette- gement lointaine des « Bear », les Ukrainiens
1990, elle devient rapidement le dépôt ment plus évolué que le « Bear-A » des années ne baissent pas les bras et apportent leur
des unités de bombardement stratégique 1950. C’est une variante modernisée, qui a propre réponse aux attaques des Tupolev qui
des VVS. Plusieurs types d’appareils y été remise à niveau dans les années 1990 (fin constituent des cibles de choix pour qui sait
sont stationnés, comme des Tu-160 et de production en août 1992). Les plus anciens les atteindre… Et c’est ainsi que le 5 décembre
des Tu-95. n’ont donc qu’une quarantaine d’années et 2022, dans un coup de main d’une grande
Le 184e régiment de bombardiers lourds sont donc, à titre de comparaison, plus récents audace, les forces ukrainiennes attaquent en
de la Garde est y notamment reformé que les Sukhoï Su-25 d’attaque au sol utilisés profondeur deux bases aériennes sur le terri-
au début des années 2000 à l’aide de par l’aviation ukrainienne. Certes, il y a bien toire russe. Pour ce faire, ils recourent à des
Tu-95MS transférés de l’aérodrome le Tu-160 « Blackjack », le bombardier lourd drones, des Baykar Bayraktar TB2 de fabri-
de Mozdok (Ossétie du Nord, dans le supersonique des VVS [voir numéro précé- cation turque, qui sont expédiés vers celle de
Caucase russe). Même si les informa- dent], mais ce dernier est technologiquement Dyagilevo et surtout vers celle d’Engels-2. Si,
tions restent parcellaires, à cause de bien plus avancé et nécessite par conséquent sur la première, les dégâts sont minimes, sur la
l’extrême sensibilité des appareils qui y un entretien de pointe. En outre, le Tu-160 est seconde, la mission est un véritable succès :
sont basés, on estime qu’à l’orée de l’in- le véritable fleuron de l’aviation de bombarde- deux Tu-95MS et des camions-citernes de ravi-
tervention russe en Ukraine, 14 Tupolev ment russe et le risque d’en perdre un au com- taillement sont gravement endommagés. En
Tu-160 « Blackjack » (sur les 23 pro- bat explique qu’il soit utilisé davantage avec réalité, les dommages infligés à l’un des deux
duits), une trentaine de bombardiers parcimonie. Rustiques, fiables et éprouvés, quadrimoteurs sont tels que sa reconstruction
Tu-95MSM « Bear-H » (la grande majorité les Tu-95MS cumulent moins de défauts aux serait impossible, tandis que l’autre, incapable
des machines modernisées) et un nombre yeux des Russes si bien, qu’aux abords des de voler, nécessiterait de longs mois de répa-
inconnu de Tu-22M « Backfire » y sont cieux ukrainiens, leur présence est récurrente. rations. L’appareil en question n’est, dans les
gardés et entretenus. Certains rapports précisent que lors des jours qui viennent, plus visible sur les images
Modernisée en 2015 (avec l’aménage-
ment d’une nouvelle piste), Engels-2
reste l’une des bases aériennes les plus
sensibles de Russie actuellement, du fait
de sa position stratégique et des unités
impliquées dans la guerre en Ukraine. Elle
est d’ailleurs souvent désignée comme
cible par les forces ukrainiennes.

1 Antenne ADF
2 Poste de pilotage
3 Nom de baptême « Saratov »

48
Le Tupolev
Tu-95 « Bear »

satellites des services de renseignements l’Ukraine (au moins six Tu-95 et plusieurs
occidentaux et serait vraisemblablement à Tu-160) de la base d’Engels-2 vers la base
l’intérieur d’un hangar de la base. d’Ukrainka, en Extrême-Orient russe, à
Le 26 décembre, Engels-2 est à nouveau l’autre extrémité de l’immense territoire de
touchée par les Ukrainiens, cette fois par la Russie, à 6 000 km de là ! Un rappel suffit
un unique drone. Si trois personnes sont à prendre la mesure du symbole : les Tu-95
tuées parmi le personnel, les Russes assurent « Bear » du 184e régiment de bombardiers
qu’aucun matériel militaire n’a été touché. lourds étaient stationnés sur la base d’En-
Pourtant, certains médias occidentaux pré- gels-2 depuis le début des années 1960 !
cisent que plusieurs bombardiers auraient Désormais moins disponibles, nécessitant
pu être endommagés, et notamment de une plus grande logistique par temps de
rares et coûteux Tu-160 ; le « Bear » pré- guerre et sur des bases aériennes plus
cédemment endommagé était quant à lui lointaines, les bombardiers russes voient
à l’abri dans son hangar. Trois jours plus mécaniquement leur nombre se réduire
tard, une nouvelle attaque de drones est drastiquement au-dessus de l’Ukraine.
lancée contre Engels-2, mais cette fois, Exactement le résultat que cherchaient à
la DCA russe aux abords de la base abat obtenir les Ukrainiens. Et cela à l’aide de
tous les aéronefs ennemis. drones à 5 millions de dollars !
Pourquoi cet acharnement ukrainien sur ce Ainsi, la Russie n’arrive pas à obtenir la supé-
terrain d’aviation ? Parce que c’est de là riorité aérienne dans le conflit ukrainien mal-
que décollent la majorité des bombardiers gré ses moyens immenses, mais à l’inverse,
stratégiques russes qui ensuite tirent, depuis l’Ukraine n’a pas assez de matériels aériens
leur espace aérien, les missiles de croisière pour reprendre la maîtrise de son ciel, même
frappant presque chaque jour les infrastruc- si elle parvient régulièrement à attaquer les
tures ukrainiennes, majoritairement civiles. Russes en utilisant leur propre espace aérien.
En tout cas, les attaques de drones ukrai- Mais, sans préjuger de la fin du conflit ou de
niennes ont partiellement atteint leur objec- l’évolution future des opérations, Moscou
tif. En effet, quelques heures après cette semble avoir perdu pour un bon moment
troisième incursion, des mouvements de ses capacités de bombardement straté-
bombardiers russes sont observés : les VVS gique en Ukraine. Et ce même malgré la
ont décidé de transférer une grande partie présence d’un monstre tel que le « Bear »
de la flotte de bombardiers déployée face à dans son arsenal ! 

3 4
5

4 Héraldique de la ville de Saratov


5 Radôme abritant le radar Obzor-M

49
BATAILLE
Le 22 octobre 1940, aux commandes de son Messerschmitt Bf

1940
109 F-1 flambant neuf dont l'immatriculation d'usine
SG+GW est encore visible sous la peinture de camouflage
du fuselage, le Major Werner Mölders, Kommodore de la
JG 51, signe trois victoires consécutives sur des Hawker
Hurricane de la RAF au nord-ouest de Maidstone.
(© Piotr Forkasiewicz)

Friedrich
s’en va-t-en guerre !
Par Chris Goss

L’ARRIVÉE DU BF 109 F

Le
Messerschmitt Bf 109 E, surnommé « Emil », a fait ses débuts en première ligne avant le
début de la Seconde Guerre mondiale durant la guerre civile espagnole et s’est affirmé jusqu’à
l’automne 1940 comme un adversaire redoutable pour les aviations alliées, y compris pour le
Spitfire et le Hurricane. Durant la bataille d’Angleterre, le Bf 109 E-4, équipé d’un moteur Daimler-Benz
DB 601 A, d’un blindage mieux étudié pour le pilote, d’un cockpit modifié pour une meilleure visibilité et
de canons MG FF améliorés (des MG FF/M pouvant tirer des obus explosifs) dans les ailes, toujours en
complément des mitrailleuses MG 17 de capot, a commencé à être remplacé par le Bf 109 E-7 motorisé
par un DB 601 N et muni d’un réservoir externe ventral ainsi que par le Bf 109 E-8 mû par un DB 601 E.
50
Friedrich re !
s’en va-t-en guer

 Beau cliché à Pihen du


Messerschmitt Bf 109 F-1
WNr. 5628 attribué à Werner
Mölders au début d'octobre
1940. Son immatriculation
d'usine SG+GW est encore
discernable malgré la peinture
dont elle a été recouverte
sur les flancs du fuselage.
(Toutes photos Coll. C. Goss)

 Le grand as Werner Mölders


photographié à la descente de
son « Emil » à la fin de 1939.

C
ependant, Messerschmitt deux côtés de la Manche. Ancien aviateur au chevalier de la Croix de fer. Ses concurrents
travaille déjà depuis un cer- sein de la Legion Condor en Espagne ayant au statut d’as des as sont alors le Major Adolf
tain temps sur un Bf 109 exercé le commandement du III. Gruppe de Galland, de la JG 26, qui est seulement à deux
aérodynamiquement revu, la la Jagdgeschwader 53 (III./JG 53) lors de la unités de lui (décoré des Eichenlaub le 24 sep-
version F, et le premier d’entre bataille de France, Mölders a été abattu et cap- tembre) et le Hauptmann Helmut Wick, du I./
eux arrive en unité au début turé le 5 juin 1940, date à laquelle son tableau JG 2, totalisant 34 Luftsiege à la fin du mois
du mois d’octobre 1940 en de chasse personnel s’élevait à 24 victoires. et qui allait à son tour recevoir les Feuilles de
France, où il est utilisé au combat par le meil- Décoré de la Ritterkreuz le 29 mai, il était assu- chêne le 6 octobre 1940. Mölders était donc
leur as de la Luftwaffe, pour le plus grand rément une belle prise pour les Alliés, mais à le candidat idéal pour évaluer en opération le
malheur de la RAF… la suite de la capitulation de la France, il a été nouveau Bf 109 F. [1]
libéré le 30 juin et nommé le 27 juillet à la tête C’est ainsi qu’un Bf 109 F-1, le Werknummer
de la JG 51 basée à Saint-Inglevert. De retour (WNr.) 5628 porteur de l’immatriculation
LE BF 109 F EST CONFIÉ aux affaires, l’Experte a accompli son premier d’usine SG+GW sur le fuselage, arrive à

À MÖLDERS
vol opérationnel depuis sa capture le lende- Pihen, au sud-ouest de Calais, au début
main, mission au cours de laquelle il a abattu octobre 1940 (le Bf 109 F-2 WNr. 6060 allait
Pour concevoir ce « Friedrich », les ingé- un Spitfire mais a lui-même été légèrement suivre à la fin janvier 1941). Les quatre lettres
nieurs de Messerschmitt ont repris la cellule blessé, ce qui explique que son vol suivant laissent place aux chevrons attestant de la
du Bf 109 E et l’ont équipé d’un moteur n’a eu lieu que le 12 août et qu’il n’a obtenu qualité de Geschwaderkommodore de son
DB 601 E-1 (initialement le DB 601 N) logé sa 26e victoire que le 26 du mois. À la fin nouveau propriétaire, tandis que le nez et la
dans un capot entièrement redessiné et août, son palmarès était de 32 avions ennemis gouverne de direction de l’appareil sont peints
symétrique. La prise d’air du compresseur descendus et de 42 à la fin septembre, ce qui de la couleur d’identification jaune en vigueur
est modifiée et reculée afin d’améliorer lui a valu l’ajout des Eichenlaub à sa Croix de durant la bataille d’Angleterre.
l’aérodynamique, tandis que la casserole
d’hélice est élargie et le diamètre de l’hélice
réduit. Les radiateurs de liquide de refroidis-
sement sont plus profondément implantés
dans l’intrados de la voilure et la queue du
Bf 109 E est remplacée par un empennage
sans entretoises pour les plans horizontaux
et le gouvernail en est légèrement redes-
siné ; par ailleurs, la roulette de queue devint
semi-rétractable. Des modifications sont
aussi apportées aux ailes : saumons arron-
dis, ailerons de gauchissement et volets sont
différents. L’armement est composé d’un
canon axial MG FF/M de 20 mm et de deux
mitrailleuses de capot MG 17 de 7,92 mm
sur la variante F-1 et respectivement d’une
MG 151 de 15 mm et de deux MG 17 sur
la variante F-2.
La date précise de l’arrivée en France du pre-
mier Messerschmitt Bf 109 F n’est pas connue,
mais le nom du premier pilote à l’avoir utilisé
au combat l’est. Le Major Werner Mölders est
alors un nom qui parle parfaitement à tous des

51
Messerschmitt Bf 109 F-1
Avion du Major Werner Mölders
Kommodore JG 51
Pihen, France, octobre 1940

LES VICTOIRES NE TARDENT PAS


Mölders vole pour la première fois à bord de cet avion lors
d’une mission opérationnelle le 9 octobre 1940, mais du
10 au 17, il reprend néanmoins les commandes de son
Bf 109 E-4/N avec lequel il porte son tableau de chasse
à 48 victoires. Le 22 octobre, il s’installe de nouveau der-
rière le manche de son « Friedrich » et s’envole de Pihen.
Quarante-cinq minutes plus tard, l’as revendiquera les toutes
premières victoires décrochées sur un Bf 109 F au cours
du conflit. Lors de cette mission, la JG 51 doit escorter des
chasseurs-bombardiers Bf 109 dans une attaque sur Londres.
Comme à chaque fois, un certain nombre de Squadrons de
chasse de la RAF décollent en interception. Douze Hurricane
du No 605 Sqn menés par le Sqn.Ldr. Archie McKellar sont
en effet partis de Croydon pour une patrouille. Volant par
paires à 22 000 pieds au-dessus de Tunbridge Wells, les
pilotes britanniques repèrent les avions ennemis identifiés
comme huit Bf 109 évoluant 2 000 pieds au-dessus d’eux
et se dirigeant vers le sud-est. Cependant, avant qu’ils
n’aient pu s’en approcher, le Squadron est coiffé par deux
Bf 109 passés jusqu’ici inaperçus et qui se sont détachés
d’une autre formation de cinq Messerschmitt. Plongeant
depuis le soleil, Werner Mölders et son ailier tombent sur
le A Flight placé à l’arrière du Squadron dans un procédé
décrit par la suite par les agressés comme « ... une nou-
velle tactique réussie de la part des Huns ». Le Hurricane
du Plt.Off. John Milne est touché, tout comme celui piloté
par le Plt.Off. Derek Forde. Milne est blessé au dos, mais
réussit un atterrissage forcé près de Dorking au prix d’une
fracture du bassin ; Forde parvient quant à lui à ramener
son chasseur endommagé à Croydon. Mölders revendique

 Les pages du carnet de vol de Mölders portant


la mention de ses deux premiers vols (les 195e
et 196e du 9 octobre 1940 à 13h20 et 16h20)
sur un tout nouveau Messerschmitt Bf 109 F-1.

 Le Messerschmitt Bf 109 E-4


WNr. 2804 de Mölders photographié sur
le terrain de Pihen à la fin août 1940.

52
Friedrich re !
s’en va-t-en guer

 Photographié en
septembre 1940, le
Bf 109 E-4 WNr. 2804
de Mölders laisse
encore apparaître son
immatriculation d'usine
GA+IL sous ses marques de
fonction de Kommodore.

 Les pages du carnet


de vol du Major Mölders
prouvent qu'il était au
manche d'un Bf 109 F-1,
lorsqu'il s'est adjugé son
triplé sur des Hawker
Hurricane du côté de
Maidstone à la date du
22 octobre 1940.

trois Hurricane au nord-ouest de Maidstone à 14h40,


14h41 et 14h42 ; il n’y a pas d’autre victoire réclamée
par des pilotes de chasse allemands ce jour-là. Le No 74
Sqn rapporte que les Spitfire des Fg.Off. Peter St John
et Plt.Off. Bob Spurdle sont descendus à 13h50, se
crashant respectivement à South Nutfield dans le Surrey
et Hadlow Place près de Tonbridge, de sorte qu’il est
possible que Mölders soit le vainqueur de l’un d’eux (sa
troisième revendication) mais cela ne peut être prouvé
avec certitude.
Le Kommodore de la JG 51 allait encore engranger
les succès à l’occasion de ses deux vols suivants, l’un
comme l’autre ayant lieu le 25 octobre. S’envolant à
9h45, toujours de Pihen, il abat un Spitfire au nord-ouest
de Douvres. Il est possible que sa victime soit le Fg.Off.
Bobby Oxspring qui menait le B Flight du No 66 Sqn dans
une patrouille sur le secteur Maidstone/Tunbridge Wells
à 30 000 pieds d’altitude. Apercevant une demi-dou-
zaine de Bf 109 sous lui, Oxspring décida de leur plonger
dessus depuis le soleil et s’accrocha à l’un d’eux ; alors
qu’il était sur le point d’ouvrir le feu, selon ses propres
termes, « l’enfer se déchaîna » sur lui :
« ... Quelque chose s’est écrasé contre le fuselage derrière
moi et j’ai instinctivement baissé la tête, une réaction
quelque peu futile, alors qu’il était déjà trop tard. C’était
une chose à laquelle je m’attendais à moitié depuis deux
mois, mais lorsque c’est arrivé, cela a dépassé toutes
mes attentes. Le manche semblait lâche dans ma main
et il n’y avait pas de contrôle de profondeur. Les forces
de compensation restantes étaient certainement du type
cabré car malgré ma vaine poussée sur le manche, le
Spit est violemment sorti en ressource de son piqué et
s’est tout aussi brutalement envolé dans une montée
en flèche... »
Aux commandes de son Spitfire effectuant main-
tenant une série de boucles incontrôlées, Oxspring
réussit à réduire les gaz et, avec difficulté, à s’ex-
traire de l’avion. Son Spitfire percute le sol à Capel,
dans le Kent, tandis que lui-même atterrit dans un bois
juste au nord de Pembury.

53
LA CHUTE D’ASMUS direction de l’est. J’ai alors vu une formation
de combat d’à peu près huit avions amis à
 Vus en pleine discussion après le conflit, deux
victimes de la JG 51 au début de son ère sur Bf 109 F :
Alec Ingle (du No 605 Sqn) et Bobby Oxspring (du
Une heure et quart après, Mölders décolle de environ 20 000 pieds. Je me suis placé sous No 66 Sqn) se remémorent leurs souvenirs de guerre.
nouveau et, à 12h10, l’Experte revendique eux (ils se dirigeaient vers l’ouest) et j’ai décidé
un Spitfire abattu au large de Margate. Prend de voler avec eux le restant de la mission... ».
part à cette mission, outre le Rottenflieger de Ce qui s’est passé ensuite a été mal inter-
Mölders, qui était probablement le Feldwebel prété par de nombreuses personnes. Asmus a
Erwin Fleig, le Hauptmann Hans Asmus. Ce soudainement perdu connaissance et, lorsqu’il
dernier commandait jusqu’en juillet 1940 la est revenu à lui, il a constaté qu’il ne restait  Gros plan sur la gouverne de direction du
Messerschmitt Bf 109 E-4/N WNr. 3737 de
4. Staffel (Heer)/Aufklärungsgruppe 22, une plus rien de son Messerschmitt autour de lui ! Mölders, qui passe entre les mains du Hauptmann
unité de reconnaissance tactique volant sur Toujours vissé à son siège, en chute libre, le Hans Asmus, dès lors que le Kommodore
Henschel Hs 126, mais il a ensuite sollicité son pilote a détaché son harnais et ouvert son prend les commandes de son Bf 109 F-1.
transfert dans la chasse. Après sa conversion
sur Messerschmitt, l’officier a demandé à son
vieil ami Mölders s’il pouvait voler avec lui.
Étant donné que le Kommodore était à pré-
sent aux commandes du Bf 109 F-1, Asmus
a pris à son compte le Bf 109 E-4/N (à moteur
DB 601 N) WNr. 3737 de son illustre supérieur.
Revenons aux circonstances de cette Luftsieg
décrochée au large de Margate. Comme à
l’accoutumée, Mölders cherche à coiffer sa
proie, mais alors qu’il se dirige vers la formation
ennemie située 1 500 pieds plus bas, lui et
ses camarades remarquent un autre groupe de
chasseurs de la RAF au-dessus d’eux. Ce sont
les Hurricane du No 501 Sqn ; Hans Asmus
raconte ce qu’il s’est passé ensuite :
« Avec mon Bf 109 E, je n’arrivais pas à suivre
le rythme du Bf 109 F, plus rapide, si bien que
je me suis retrouvé dans une position tactique
des plus inconfortables face à 15 chasseurs de
la RAF plus hauts que moi et à mes trousses.
Je devais m’en éloigner, alors j’ai fait piquer
du nez à mon appareil et plongé loin d’eux, en

54
Friedrich re !
s’en va-t-en guer

parachute juste avant de perdre de nouveau parée de près de 50 barres de victoire amène la tête du I./JG 53 le 17 octobre. Son poste,
connaissance ; il n’a repris conscience qu’à légitimement les Britanniques à penser que et on présume son avion, sont attribués à
l’hôpital de Maidstone. Asmus pense que leurs pilotes ont abattu un as allemand, ce qui son successeur, l’Oberleutnant Hermann-
son « Emil » a été frappé par une bombe qui n’est évidemment pas le cas... Friedrich Joppien, ancien Staffelkapitän de
s’abattait et fait part de cette version à son Mölders pilote à nouveau son Bf 109 F-1 le 26 la 1./JG 51 dont la place sera occupée par
interrogateur. Cependant, le Plt.Off. Vivian octobre 1940, avant de décrocher sa 54e vic- l’Oblt. Georg Claus, un très bon ami de Werner
Snell et le Flt.Lt. Eustace Holden, du No 501 toire le 29 à bord d’un Bf 109 E-4. Mölders, qui délaissera à cette occasion sa
Sqn, se sont partagés au sud de Maidstone fonction de Geschwader Adjutant. Durant
un Bf 109 ayant explosé en plein vol. Les la période de novembre-décembre 1940, s’il
restes du Messerschmitt d’Asmus sont effec- BON POUR LE SERVICE n’y a aucune preuve que les revendications
tivement retrouvés au sol à Marden dans le formulées par le I./JG 51 émanent de pilotes
Kent (presque au plein sud de Maidstone) à Une fois la bataille d’Angleterre finie, le aux commandes de Bf 109 F, on sait que
peu près à la même heure. L’épave de l’ap- « Friedrich » commence à entrer en dotation Joppien réclame sept chasseurs de la RAF et
pareil en miettes est un véritable puzzle pour au sein du I./JG 51. Des photos montrent Claus trois, ce dernier étant toutefois porté
les experts de la RAF, mais c’est clairement le Hauptmann Hans-Heinrich Brustellin, le disparu au combat à bord du Bf 109 F-1
un Bf 109 E-4/N, comme l’atteste la lettre N Kommandeur du Gruppe, dans le cockpit WNr. 5635 ayant le code d’usine SG+ED
apposée au pochoir sur le moteur ; la gouverne d’un Bf 109 F-1 juste avant son transfert à sur l’estuaire de la Tamise le 11 novembre.

 Le Bf 109 F-1 WNr. 5628


immatriculé SG+GW
de Mölders paré sur le
gouvernail de ses 54 barres
de victoire aérienne, la
dernière d'entre elles obtenue
le 29 octobre 1940.

 Le Hauptmann Hans-
Heinrich Brustellin,
Gruppenkommandeur
du I./JG 51 jusqu'au
17 octobre 1940. Lui
aussi pilote un Bf 109 F-1
mais pas en combat.

 Le Hauptmann
Hermann-Friedrich Joppien,
Staffelkapitän de la 1./.JG 51,
puis à partir du 17 octobre
1940 Gruppenkommandeur
du I./JG 51.

55
Ce même jour, Mölders reprend les commandes de son  L'Oberleutnant Georg
Bf 109 F-1. Il le manie quinze fois en vol opérationnel Claus, de la 1./JG 51, est le
pilote du premier « Friedrich »
avant que la JG 51 ne soit rapatriée en Allemagne le abattu au combat : il disparaît
8 décembre 1940. L’as westphalien consigne dans son en effet à bord du Bf 109 F-1
carnet – sans le revendiquer – un Hurricane probable WNr. 5635 (immatriculé
SG+ED) sur l'estuaire de la
abattu l’après-midi du 28 novembre ; il s’agit possiblement
Tamise le 11 novembre 1940.
du Sgt. Leonard Patterson, du No 501 Sqn, qui s’abat
au-dessus de la Manche à l’est d’Hastings.  Werner Mölders n'est
Ce qui est plus certain en revanche, c’est que Werner même pas encore descendu
du cockpit de son Bf 109 F
Mölders et le I./JG 51 sont particulièrement en réussite qu'il narre déjà sa dernière
réception au sol près d’Uckfield dans le Sussex. Entre-
le 1er décembre face au No 605 Sqn, qui admet dans son victoire à ses camarades. temps, le reste du No 605 Squadron a manœuvré pour
journal de marche : « une très mauvaise journée au cours attaquer deux Bf 109 placés en-dessous de lui, mais il
de laquelle tout semble être allé de travers ». est surpris par un Messerschmitt solitaire qui endom-
Après avoir été dérouté sur Kenley à cause du brouillard mage gravement le Hurricane du Sgt. Norman Howes, le
enveloppant Croydon la veille au soir, le No 605 Sqn se contraignant à un atterrissage forcé sur l’aérodrome de
prépare au décollage. Or, un problème avec les batteries Gravesend. Seulement deux revendications sont recen-
de démarrage est décelé, ce qui occasionne un retard de sées ce matin-là par la Luftwaffe : celle de l’Oberleutnant
20 minutes au warm-up. Le Squadron s’attire en consé- Hermann-Friedrich Joppien à 10h40 et celle du Feldwebel
quence « une copieuse réprimande de la part du Group, Erwin Fleig à 11h00. Puisque Howes est signalé avoir
ce qui fut très déprimant ». Les ennuis ne s’arrêtent pas atterri à 11h05 et que Parrott a été touché avant Howes,
là, puisqu’au roulage avant de décoller pour rejoindre il semble que ce soit Joppien qui a descendu Peter Parrott
Croydon, trois avions sont victimes d’une casse de leur (sa 28e victoire de la guerre), tandis que Fleig se serait
roulette de queue à cause du gel intense. De retour à adjugé Norman Howes (sa 8e Luftsieg du conflit).
Croydon, 10 Hurricane s’envolent pour une patrouille avec Si l’on en croit le carnet de vol de Werner Mölders,
le No 253 Sqn, mais les choses virent à la catastrophe. celui-ci décolle de Mardyck à 10h35 ce jour-là
Parvenu dans le secteur de Brighton et se dirigeant vers le  Le Flight Lieutenant Alec pour une Freie Jagd sans incident ; il semblerait
Ingle (au centre), pilote du
sud, le Squadron est informé de l’approche de chasseurs donc que le I./JG 51 ait fait de même mais un peu
No 605 Sqn, est abattu par
allemands depuis l’est à 20 miles de distance. Le Fg.Off. un avion du Stab/JG 51 plus tôt (pour le plus grand malheur du No 605).
Peter Parrott vole en couverture haute de l’unité. Virant le 1er décembre 1940. Toutefois, la journée n’est terminée ni pour la JG 51
vers l’est, il se retrouve alors à la droite du Squadron,
zigzaguant à distance derrière lui. Pensant toujours que
l’ennemi est à environ 20 miles de lui, Parrott maintient
le cap et vole à altitude constante pour le rattraper. C’est
alors que l’inévitable se produit :
« Deux « bangs » sur la plaque de blindage derrière moi
et des traçantes passant à côté de moi m’ont fait plonger
l’avion dans une brutale spirale descendante. J’ai appelé
le Squadron, mais n’ai obtenu aucune réponse. Je n’ai
jamais vu l’avion qui m’a abattu. Je suis sorti de la spirale
à 10 000 pieds après m’être assuré qu’il n’y avait plus
personne dans ma queue. Les commandes du gouvernail
avaient été sectionnées, le moteur, bien que toujours
en marche, ne délivrait aucune puissance et il y avait
beaucoup d’huile qui coulait autour du palonnier. J’ai
commencé à chercher un terrain où atterrir, sachant que
ce serait les roues rentrées, lorsqu’un éclair de flamme
est apparu du côté tribord du moteur et cela m’a incité
à sauter en parachute... »
Le saut de Parrott depuis son appareil ne se fait pas
sans difficulté, puisque l’aviateur heurte la dérive avec
son bras droit. Il se foule également le genou droit à sa

56
Friedrich re !
s’en va-t-en guer

ni pour le No 605 Sqn. Dix Hurricane sont mis en l’air Les trois photos :
à 13h20 et tandis qu’ils patrouillent dans le secteur de Le Messerschmitt Bf 109 F-1 de Werner Mölders immortalisé à Mardyk, la gouverne de direction parée
de ses 55 barres de victoire, la dernière d'entre elles ayant été obtenue par l'as le 1er décembre 1940.
Douvres avec le No 253 Sqn, les pilotes du « 605 »
aperçoivent quatre Bf 109 en dessous et deux autres
au-dessus. Le A Flight, mené par le Flt.Lt. Christopher
« Bunny » Currant, s’occupe des avions allemands volant
le plus bas, tandis que le B Flight aux ordres du Flt.Lt.
Alec Ingle se dirige vers les deux autres évoluant à l’al-
titude supérieure. « Bunny » Currant dit avoir abattu un
Bf 109 tombé en mer, alors que le Fg.Off. James Hayter,
à bord d’un nouveau Hurricane Mk. II, réclame un de ceux
évoluant en couverture haute. L’identité des pilotes alle-
mands est inconnue. La RAF revendique la destruction de
pas moins de huit Bf 109, deux autres probables et huit
endommagés au cours de la journée, quand bien même
la Luftwaffe ne déplore que deux pertes au combat et
deux endommagés. Si la première partie de l’engagement
aérien est à l’initiative des Britanniques, l’arrivée de la
JG 51 le fait tourner à l’avantage des Allemands. Selon
toute vraisemblance, Hermann-Friedrich Joppien abat le
Flt.Lt. Roy Watts du No 253 Sqn qui parvient à poser son
Hurricane train rentré près d’Ashford, et bien qu’il n’y
ait pas d’autre revendication formulée côté allemand, le
Hurricane du Sgt. Ernest Kee est également sévèrement
endommagé mais réussit à rentrer à Kenley ; aucun des  Le Kommodore de la JG 51 Werner Mölders pose avec ses hommes
devant son Messerschmitt Bf 109 F à Mardyck en avril 1941.
deux pilotes anglais n’a vu son agresseur. Au même
moment, Werner Mölders et l’Oblt. Hartmann Grasser
tombent sur le B Flight du No 605 Sqn, comme le journal
du Squadron le mentionne :
« Tandis que le Sqn rentrait à la base à 15 000 pieds
près de Maidstone, il semble que l’autre « 109 » en
couverture haute ait suivi et abattu le Flt.Lt. Ingle et le
Fg.Off. Passy, tous
​​ deux parachutés près de Maidstone,
chacun avec une légère blessure par canon au mollet... »
Les deux aviateurs de la RAF parviennent toutefois à se
parachuter à 12 000 pieds. Alec Ingle atterrit près du
Ringlestone Inn à Harrietsham, tandis que Cyril Passy fait
de même à proximité de Hollingbourne. Les blessures
d’Ingle sont plus sérieuses et nécessitent un séjour à
l’hôpital de Leeds Castle.
Werner Mölders effectue une nouvelle Freie Jagd sans
histoire au cours de l’après-midi du 1er décembre 1940,
puis trois autres les 4, 6 et 7 décembre, avant que lui et
la JG 51 ne soient rapatriés en Allemagne pour repos et
récupération. L’escadre et son Kommodore ne retour-
neront pas en France avant le début de février 1941.
C’est alors l’heure du premier bilan opérationnel du
Bf 109 F. La nouvelle machine, particulièrement aux mains à partir de mars 1941, de nombreuses autres unités de chasse de la Luftwaffe se
de pilotes expérimentés tels que Mölders et Joppien, a rééquiperont en « Friedrich », ce que le Fighter Command va bientôt découvrir à ses
fait un début de carrière au combat impressionnant, et dépens alors qu’il se met sur la défensive. 

57
BATAILLE

1940

11 JUIN 1940
LA
REGIA PASSE
AERONAUTICA À L'ATTAQUE !
LA CAMPAGNE AÉRIENNE ITALIENNE SUR MALTE
Profils couleur : Jean-Marie Guillou Par Pascal Thomas

En
1935, l’invasion de l’Éthiopie par les forces italiennes est sévèrement condamnée par la SDN
et les démocraties européennes, mais ces dernières ne réagissent que timidement aux projets
hégémoniques du Duce autour du bassin méditerranéen et en Afrique. Pourtant, les ambitions
clairement affichées de Benito Mussolini ont de quoi inquiéter la Grande-Bretagne et la France, qui comptent
bien conserver leur mainmise dans cette partie du monde. Cependant, malgré l’expansion italienne, la France,
mais surtout la Grande-Bretagne, continuent d’entretenir de bonnes relations diplomatiques avec le régime
fasciste. Il est vrai qu’à elles seules, les forces italiennes ne sont pas capables de lutter à arme égale face à
une coalition franco-anglaise.
 Très beau cliché montrant des bombardiers trimoteurs italiens Savoia-Marchetti SM.79
de la 234a Squadriglia approchant de leur objectif du jour : l'île de Malte ! Ils s'apprêtent
à survoler la baie de La Valette, avec au centre la longue péninsule de Xiberras bien
visible (le fort Saint-Elme est bâti à son extrémité dissimulée en partie par un nuage), à
gauche de celle-ci la rade de Marsamxett et à sa droite celle de Grand Harbour.
(Sauf mention contraire, toutes photos USSMEI)

58
utica
La Regia Aerona !
passe à l’attaque

Le
Le rapprochement de l’Italie et de l’Al-
lemagne nazie à partir de 1937 modifie
UNE PLACE FORTE ANCESTRALE
sérieusement la donne. Pour Londres À mi-chemin entre la Tunisie et la côte Sud de la Sicile, l’île de Malte est aussi sur
et Paris, il devient à présent évident la route allant de Gibraltar à Alexandrie où sont stationnés les navires de la Royal
que les forces armées italiennes, avec Navy qui assurent la sécurité de la principale voie de communication de la Grande-
l’aide des Allemands, peuvent mainte- Bretagne avec l’Orient. Sa position fait aussi de Malte un point de ravitaillement idéal
nant à court ou à moyen terme faire peser une menace pour la flotte britannique. L’archipel n’est distant que d’une centaine de kilomètres
réelle sur leurs colonies en Afrique et en Méditerranée. des côtes sud-siciliennes, ce qui représente aussi un danger réel pour la marine
L’occupation de l’Albanie en 1939 et les menaces à peine marchande italienne.
voilées de Mussolini contre la Grèce sont loin d’apaiser Depuis l’Antiquité, l’archipel et ses ports attirent les convoitises de ceux qui
les tensions dans une zone géographique vitale pour le règnent en Méditerranée. Tantôt sous le contrôle des Carthaginois, des Romains,
commerce des empires britannique et français. Le déclen- des Byzantins, des Normands et de l’Espagne de Charles Quint, l’île finit par
chement du second conflit mondial, puis l’entrée en guerre tomber sous la coupe des chevaliers de l’ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de
de l’Italie le 10 juin 1940, a pour conséquence de placer Jérusalem qui en font une place forte au sud de l’Europe chrétienne. En 1565,
Malte au centre d’un enjeu stratégique de premier ordre. les chevaliers et la population, après un siège de plusieurs mois, empêchent les
Ottomans de prendre pied sur l’île et leur sacrifice arrête définitivement l’expansion
des Turcs en Méditerranée centrale. L’ordre religieux est néanmoins dépossédé
 Belle vue de l'île Manoel au centre du port de La Valette. Au premier de sa souveraineté sur Malte par Napoléon Bonaparte en 1798, et à la chute de
plan, un canon antiaérien Bofors de 40 mm entouré de parapets ce dernier, l’Angleterre en prend le contrôle. En 1916, une base d’hydravions voit
pare-éclats. Les casques des servants portent un camouflage le jour à Kalafrana afin de lutter contre les sous-marins de la marine austro-hon-
copiant les murets de pierres sèches si caractéristiques de l’île…
(IWM) groise, mais ce n’est qu’en 1923 que le premier aérodrome est aménagé à Hal Far.

59
En avril 1940, quatre biplans sont assemblés, puis deux
supplémentaires en mai, tandis que les autres serviront
de réservoirs de pièces détachées. À court de pilotes de
chasse, Maynard est dans l’obligation de faire appel à
des pilotes d’hydravions et de Swordfish. Il ne faudra
que deux mois pour les rendre opérationnels sur leurs
nouvelles machines. En plus de ces appareils, six hydra-
vions Short Sunderland sont disponibles ainsi qu’une
poignée de bombardiers torpilleurs Swordfish. La défense
antiaérienne n’est pas mieux lotie, puisqu’elle n’aligne
qu’une trentaine de pièces de tous calibres capables
d’atteindre des cibles à haute altitude et huit canons
Bofors de 40 mm complètent ce dispositif. Assistée de
24 projecteurs, cette DCA se positionne autour de la baie
de Marsaxlokk et de La Valette, sa mission principale
étant de protéger les installations navales, les ateliers,
les arsenaux ainsi que les dépôts de torpilles et de car-
burant. Seulement un radar est installé à Dingli, le plus
haut sommet de l’île.

UNE ÎLE À LA MERCI


DE MUSSOLINI ?
En 1939, les tensions militaires grandissantes en Europe poussent la En septembre 1939, malgré l’accord militaire qui le lie à l’Allemagne,
Royal Air Force à entreprendre la construction d’une seconde base Mussolini ne suit pas tête baissée son allié quand ce dernier décide
aérienne à Luqa ; elle est dotée d’une piste en béton. Toutefois, aucun d’envahir la Pologne. Parfaitement conscient des faiblesses de ses
Squadron de combat permanent n’est officiellement stationné sur l’île, forces armées et des insuffisances de son industrie militaire, il préfère
avant que ne soit créé en 1940 le Hal Far Fighter Flight. Cet embryon attendre avant de lancer son pays dans une guerre pleine d’incerti-
d’unité de chasse est créé grâce aux efforts de l’Air Commodore tudes. Le général Pricollo, qui a pris la succession du général Valle à
Maynard qui, avec l’accord du Vice Admiral Andrew Cunningham, la tête de la Regia Aeronautica, l’a alerté dès sa prise de fonction sur
récupère douze Sea Gladiator qui sont stockés sur la base d’hydravions l’état réel de sa branche armée, qui ne peut compter en tout et pour
de Kalafrana. tout que sur 396 bombardiers et 129 chasseurs modernes. L’armée

60
utica
La Regia Aerona !
passe à l’attaque

de terre ou Regio Esercito, elle aussi, est sous-équipée et


manque d’engins motorisés et de chars. Seule la Regia SITUATION STRATÉGIQUE DE MALTE
Marina a fière allure malgré l’absence de porte-avions
dans ses effectifs.
Les victoires stupéfiantes de la Wehrmacht contre les
Pays-Bas, la Belgique et surtout la France vont finir par ITALIE
convaincre Mussolini que l’issue de la guerre sera mani-
festement favorable à Hitler et à ses généraux. Désireux, SARDAIGNE Naples
Tarente
pendant qu’il est encore temps, de s’approprier des ter- ALBANIE
ritoires dans les Alpes, dans le sud de la France et la
Corse, le Duce demande le 29 mai au Comando Supremo
(état-major suprême) d’appliquer le plan P.R.12 (Piano di
radunata 12) et que l’armée se tienne prête à toute éven-
tualité dès le 5 juin. En plus de Malte, ce plan vise aussi
bien des objectifs en Grèce, en Yougoslavie qu’en Égypte.
À cet égard, Mussolini et ses généraux ont tout à fait SICILE Catane
conscience de l’importance stratégique de Malte et du
rôle que l’île peut tenir dans le cadre d’une guerre en Porto Empedocle
Afrique du Nord. L’état-major intime donc l’ordre aux Licate
forces aériennes de Pricollo de se mettre en alerte, afin
de neutraliser les installations militaires de l’archipel. Cette
opération a pour but principal de garantir la sécurité des MALTE
convois de la Regia Marina en Méditerranée et d’y couper TUNISIE
l’herbe sous le pied à toute velléité offensive des Alliés. MÉDITERRANÉE
Même si de premières études en ce sens ont été faites
par la marine italienne en avril 1940 (un plan a même
été élaboré dès 1938 par l’amiral Domenico Cavagnari,
chef d’état-major de la Regia Marina, en vue d’un débar-
quement terrestre), un débarquement amphibie est exclu
pour trois raisons : l’absence de collaboration interarmes
digne de ce nom permettant au projet d’aboutir, la crainte
Tripoli
d’une intervention de la Royal Navy et surtout la très large
surestimation des moyens de défense sur Malte. Le siège
de l’archipel est donc privilégié, si bien que le Comando 0 200 400 km
Supremo s’en remet à la Regia Aeronautica et à ses bom- Benghazi
bardiers pour faire plier les Britanniques et les Maltais… 
Pour atteindre son objectif, l’état-major de l’armée de l’air 
italienne s’appuie notamment sur les théories du général
  
Giulio Douhet qui, dans les années 1920, affirmait qu’une
guerre pouvait se gagner en utilisant uniquement la force   
aérienne. Selon lui, des raids de bombardement aérien       LIBYE
massifs sur les centres industriels, les infrastructures
militaires et les populations civiles de l’ennemi seraient
en mesure de le pousser à la reddition. Néanmoins, cette LES DÉFENSES DE MALTE EN 1940
stratégie suppose le recours en nombre à des bombardiers
lourds stratégiques que n’a pas à sa disposition la Regia
Aeronautica. En cet été 1940 d’entrée en guerre, la réalité
est tout autre, car l’industrie aéronautique de la péninsule 0 1 5 km
n’a été en mesure de fournir à son armée de l’air que des GOZO
bombardiers légers et moyens très loin d’avoir la puis- Citadella

sance de frappe nécessaire pour mener à bien des offen- 
sives hautement destructrices. Pour accomplir leur tâche, COMINO 
les Stormo BT basés en Sicile alignent leurs bombardiers  
moyens SIAI-Marchetti SM.79 et CANT Z.1007bis ainsi
que des bombardiers en piqué SM.85.
Conçu à partir d’un avion de transport civil à grande
vitesse et à long rayon d’action, le SM.79 a effectué
son premier vol le 8 octobre 1934. Surnommé « Gobbo
maledetto » (« Maudit bossu ») par ses membres
d’équipage, il a été mis service en 1937 et testé au Il-Widna
combat avec succès pendant le conflit espagnol. MALTE La Valette
Mdina
Tal Qali - 1940
 L'un des Gloster Sea Gladiator Mk. I du Hal Far Fighter Rabat
Luqa - 1939
Flight vu sur son aérodrome à Malte en septembre 1940. Baptisé RADAR
« Faith » et ayant pour Serial Number le N5520, ce biplan sera
le seul des six Gladiator à survivre à la bataille de Malte. (IWM)

 Un beau montage de la propagande mussolinienne ! Un


Birzebbuga Kalafrana - 1916
Savoia-Marchetti SM.81 Pipistrello a été « collé » sur une photo
aérienne du port de La Valette. Hormis en Afrique Orientale italienne
Hal Far - 1922
où il est employé faute de mieux, cet avion de transport ne sert
plus en tant que bombardier, comme ce fut le cas dans le passé
en Éthiopie et en Espagne. Aucun n'est engagé sur Malte...

61
 Moteurs Alfa Romeo 126
tournant, ce Savoia-Marchetti
SM.79 est sur le point de partir
en mission sur Malte. On
aperçoit au-dessus du poste de
pilotage le fameux renflement
du poste de mitrailleur dorsal
qui vaut son surnom de
« bossu » à ce remarquable
avion, incontestable réussite
de l'industrie aéronautique
italienne, même si la formule
du trimoteur pour un avion
de ce gabarit est un aveu
d'échec démontrant sa
difficulté à mettre au point des
moteurs assez puissants.

 Au tour d'un
CANT Z.1007bis Alcione
de prendre le départ sur
son aérodrome sicilien en
septembre 1940. En raison de
sa construction majoritairement
en bois, cet appareil est bien
moins robuste que le SM.79.

Trimoteur à ailes basses mû par plus de (il est aisément capable de voler avec seule- moteurs en ligne refroidis par liquide Isotta
2 000 chevaux, il embarque 1 200 kg de ment deux de ses moteurs Alfa Romeo 126) Fraschini Asso XI RC.15 de 840 ch, mais
bombes et quatre mitrailleuses assurent sa et particulièrement stable à basse altitude, le ceux-ci manquent de fiabilité, si bien qu’en
sécurité. C’est d’ailleurs le renflement du poste SM.79 va s’affirmer comme l’un des meil- 1939, la disponibilité du moteur radial à
de mitrailleur situé juste au-dessus du cockpit leurs bombardiers torpilleurs de la Seconde 14 cylindres Piaggio XI de 1 000 ch a poussé
qui lui vaut son surnom. La vitesse maximale Guerre mondiale. l’équipe de Zappata à se remettre au travail
de l’appareil est de 430 km/h à 4 000 m, ce qui Dû à Filippo Zappata, ingénieur en chef de la et à modifier considérablement le 35e avion
le rend difficile à intercepter par les vénérables société CANT, le prototype du CANT Z.1007 sur la chaîne. En plus de l’adoption de ces
Gladiator de la RAF. Son autonomie maximale Alcione vole pour la première fois le 11 mars moteurs en étoile, l’empennage et les ailes ont
est de 1 820 km à pleine charge. Robuste 1937. Il est initialement propulsé par trois été redessinés, l’armement défensif amélioré,

62
utica
La Regia Aerona !
passe à l’attaque

Enfin, la dizaine de SIAI-Marchetti SM.85 opérationnels


à Pantelleria sont très vite retirés du front à cause de
leur inefficacité et de leur dangerosité. Bimoteurs en
bois, ils sont remplacés dans leur rôle de bombardiers
en piqué en juillet par des Junkers Ju 87 Stuka livrés
par les Allemands.
La chasse est en majorité composée de biplans Fiat CR.42
qui équipent la plupart des Squadriglie de la Regia
Aeronautica. Opérationnel en 1939, le Falco est déjà
obsolète au moment de sa sortie, car bien que doté d’une
maniabilité remarquable, son architecture pénalise ses
performances à toutes les altitudes. Le plus moderne
monoplan Macchi C.200 est brièvement utilisé au début
de la campagne, mais il sera interdit de vol fin juin, à la
suite de deux accidents liés à des problèmes techniques.
Une fois corrigé ce défaut structurel, le Saetta repren-
dra du service au-dessus de Malte en septembre 1940
et s’avérera être l’égal du Hawker Hurricane dans bien
des domaines.
Le 10 juin 1940, la 2a Squadra Aerea qui opère de
Sicile et depuis la petite île de Pantelleria dispose de
le fuselage agrandi, le train d’atterrissage renforcé pour  Si le SM.79 est une cinq Stormi de SM.79 et d’un groupe de bombardiers
compenser la masse passée à 13 600 kg à pleine charge. réussite, le bombardier en en piqué SM.85, soit près de 120 appareils. La chasse
piqué Savoia-Marchetti SM.85
Ainsi est né en 1940 le CANT Z.1007bis Alcione. L’avion est un tel raté, que les avions italienne est quant à elle en mesure d’aligner un peu plus
embarque 1 200 kg de bombes de différentes tailles sur déployés à Pantelleria de 50 Fiat CR.42 et autres Macchi C.200. Tous ces
une distance de 1 750 km et quatre projectiles de petit sont rapidement retirés avions de combat sont répartis sur sept aérodromes :
des lignes pour être
calibre peuvent être accrochés sous la voilure grâce à des Catane, Comiso, Gela, Sciacca, Castelvetrano, Palerme
remplacés par des Ju 87
râteliers externes. Pour sa défense, l’Alcione peut compter achetés aux Allemands... et celui de Pantelleria.
sur deux mitrailleuses lourdes de 12,7 mm positionnées (DR) Les instructions données à la 2a Squadra Aerea sont
sur les parties supérieure et inférieure du fuselage ainsi claires. Ses appareils doivent détruire l’ensemble des
 Alignement à Catane
que sur deux armes légères de 7,7 mm dans les flancs de de chasseurs monoplans infrastructures militaires des forces britanniques sta-
l’appareil. Sa structure étant en bois recouvert de plaques Macchi C.200 Saetta, un tionnées sur Malte. Ordre est donné aux bombardiers
de contreplaqué encollées, le CANT Z.1007bis souffre modèle bien plus moderne d’anéantir les installations maritimes du grand port de
des conditions inhérentes au déploiement sur le terrain et que le biplan Fiat CR.42 mais La Valette (Grand Harbour) et du port de Marsamxett,
qui doit être brièvement interdit
des variations climatiques, sans compter que sa structure de vol sur Malte à la suite complexes comprenant plusieurs cales sèches, des
est extrêmement vulnérable aux projectiles incendiaires… de deux accidents en mai. ateliers, des dépôts de munitions et de carburant.

63
 Photo aérienne de la Regia Aeronautica montrant les presqu'îles maltaises
de Senglea (en haut) et de Vittoriosa (en bas). Les nombreux mouillages LEVER DE RIDEAU
offerts par le port de La Valette constituent l'un des intérêts stratégiques de l'île
de Malte, sur laquelle les Italiens se refusent pourtant pour l'heure à poser le Au matin du 11 juin, 55 Savoia-Marchetti SM.79 des 11o, 34o et
pied, estimant que l'archipel peut être réduit au moyen d'un simple siège. 41o Stormi accompagnés de 18 Macchi C.200 du 6o Gruppo effec-
tuent les premiers bombardements contre Malte, touchant l’aé-
rodrome d’Hal Far, la base d’hydravions de Kalafrana et les docks
Les forts situés autour de La Valette et qui abritent des batteries autour de La Valette. Les trimoteurs mènent leurs attaques d’une
côtières et de DCA font aussi partie des objectifs prioritaires. Sont hauteur de 3 000 mètres, larguant un total de 30 bombes de 250 kg
aussi concernés les dépôts de torpilles et de pétrole de la baie de et 112 de 100 kg.
Marsaxlokk. Pour finir, la base aérienne de Hal Far et celle d’hydravions L’analyse des photos de reconnaissance prises après les raids matinaux
de Kalafrana doivent également être neutralisées. incite la 2a Squadra Aerea à renvoyer dans l’après-midi 38 SM.79 des

ORDRES DE BATAILLE LE 11 JUIN 1940


REGIA AERONAUTICA
2 Squadra Aerea (Palermo)
a

3e division de bombardement
- 11o Stormo (33o et 34o Gruppi BT) : 33 Savoia-Marchetti SM.79 à Comiso
- 41o Stormo (59o et 6o Gruppi BT) : 18 Savoia-Marchetti SM.79 à Gela
- 34o Stormo (52o et 53o Gruppi BT) : 33 Savoia-Marchetti SM.79 à Catane
11e brigade de bombardement
- 30o Stormo (87o et 90o Gruppi BT) : 26 Savoia-Marchetti SM.79 à Sciacca
- 36o Stormo (108o et 109o Gruppi BT) : 32 Savoia-Marchetti SM.79 à Castelvetrano
- 96o Gruppo B.a.T autonomo : 11 Savoia-Marchetti SM.85 à Pantelleria
1re division de chasse
-1o Stormo (17o et 157o Gruppi CT) : 42 Fiat CR.42 à Palerme
- 6o Gruppo CT autonomo : 26 Macchi C.200 à Catane
Reconnaissance maritime : CANT Z.506 à Catane

ROYAL AIR FORCE


Fighter Flight Squadron : six Gloster Sea Gladiator à Hal Far

64
utica
La Regia Aerona !
passe à l’attaque

Savoia-Marchetti SM.79
193a Squadriglia
30° Stormo BT
Sciacca, Italie, juin 1940

mêmes groupes. Cinq frappent La Valette, tandis que les Après les attaques « massives » du 11 juin, plusieurs
33 autres larguent leurs bombes sur Hal Far et Kalafrana. unités de bombardement de la Regia Aeronautica sont
Les trimoteurs n’ont pas d’escorte de chasseurs lors de redirigées contre des cibles du sud de la France, si bien
cette seconde mission, mais les Gladiator ne montrent qu’au cours des deux semaines suivantes, les SM.79
pas le bout de leur nez. Tant et si bien que tous les appa- restants se contentent de quelques raids diurnes et un
reils italiens rentrent sains et saufs sur leurs bases après nocturne contre Malte, attaquant généralement par
avoir déversé 15 bombes de 250 kg, 204 de 100 kg et petits groupes de cinq bombardiers à intervalles régu-
20 bombes incendiaires de 20 kg. Ces deux raids seront liers et toujours de la même altitude. Néanmoins, l’en-
les plus importants entrepris par la Regia Aeronautica trée en vigueur de l’armistice du 25 juin entre la France
contre Malte pendant cette campagne ! et l’Italie permettra sous peu au Generale Tedeschini
Malgré le nombre élevé d’avions engagés par l’assaillant Lalli, commandant de la 2a Squadra Aerea, de reconcen-
ce jour-là, les résultats des largages sont médiocres, car trer à nouveau toutes ses forces contre le potentiel
malgré plus de 43 tonnes de projectiles lâchées, peu de  Les quelques jours militaire de Malte.
d'hostilités avec la France
dégâts sont causés aux infrastructures militaires visées. en juin 1940 contraignent la Dans la nuit du 20 au 21 juin, une attaque des trimoteurs
Les quelques bombes de 250 kg qui atteignent l’aérodrome Regia Aeronautica à détourner italiens réussit tout de même à mettre hors d’usage le
d’Hal Far ne suffisent pas à le mettre hors service : seuls dans le nord de l'Italie une quai flottant du chantier naval de La Valette. Ce jour-là,
partie des moyens affectés au
quelques véhicules sont détruits et les cratères jonchant les deux Gladiator sont perdus à la suite d’accidents au
siège de Malte, à l'instar de
pistes seront rapidement comblés. Par ailleurs, les installa- ces SM.79 partant bombarder décollage qui ne causent toutefois pas de blessures
tions navales de Malte ne déplorent aucun dégât sérieux. la Corse le 14 juin 1940. graves à leurs pilotes.

65
 Si la majorité des
bombardements aériens
italiens sur Malte se font de
jour, l'aéronautique royale
exécute également des
missions nocturnes, comme
s'apprête à le faire ce SM.79
paré pour le décollage
sur l'aérodrome sicilien de
Catane en septembre 1940.

Les raids des 22 et 23 juin sont marqués par est pris à partie par le Saetta du Sergente de l’archipel. Priorité est donnée à la métro-
les premières pertes de la Regia Aeronautica Maggiore Lamberto Molinelli (6o Gruppo, pole qui est directement menacée par la
face aux défenseurs de l’île. En effet, un des 88a Squadriglia). S’engage aussitôt un combat Luftwaffe. Le War Office reste convaincu
derniers Gladiator encore opérationnels inter- tournoyant qui tourne à l’avantage du pilote que l’île n’a aucune chance de résister en cas
cepte et abat un SM.79 du 34o Stormo en britannique. Burges évite plusieurs attaques d’invasion italienne, mais ce qu’il ignore, c’est
mission de reconnaissance. Touché au moteur de l’Italien et parvient à se placer dans ses que Mussolini n’a pour l’instant aucunement
gauche, le trimoteur prend feu et s’écrase en six heures. Faisant feu de toutes ses armes, l’intention de lancer un assaut sur Malte. Il
mer au large de Kalafrana. Seuls le pilote et il le touche à plusieurs reprises. Son C.200 faut l’intervention en personne de Winston
le copilote survivent au crash. hors de contrôle, Molinelli le quitte et ouvre Churchill, en juillet, pour qu’enfin de timides
Le lendemain en début d’après-midi, son parachute. Il est capturé à sa réception renforts parviennent sur place. Contrairement
15 SM.79 du 11° Stormo BT, escortés au sol. Ce Saetta devient ainsi le premier à son état-major, le nouveau Premier ministre
par des C.200 du 6° Gruppo autonomo, chasseur italien à tomber sous l’effet des de Sa Très Gracieuse Majesté est, lui, inti-
lancent une attaque sur la capitale et la base balles britanniques au-dessus de l’archipel. mement persuadé que l’archipel est l’une des
aérienne de Luqa. Deux Gloster décollent Malgré les menaces de neutralisation du clefs de voute de la stratégie britannique en
alors sur alerte, mais les biplans n’arrivent potentiel militaire de Malte, le haut com- Méditerranée et qu’il faut, coûte que coûte,
pas à intercepter les trimoteurs. En revanche, mandement britannique ne se décide tou- donner les moyens nécessaires aux Maltais
le Gladiator du Flight Lieutenant Burges jours pas à renforcer les défenses militaires de résister.

 Mise en place en bout de


piste, à « l'huile de coude »,
d'un chasseur Macchi C.200
Saetta sur le terrain de
Comiso en septembre 1940
durant la bataille de Malte.

66
utica
La Regia Aerona !
passe à l’attaque

LA TACTIQUE DE BOMBARDEMENT DE LA REGIA AERONAUTICA


Au cours de la guerre civile espagnole, la subira de dégât majeur. Les bombes larguées Ces bombardements épisodiques ne sont pas
Regia Aeronautica utilise à de nombreuses depuis une altitude comprise entre 3 000 et suffisants pour maintenir sous pression les
reprises ses SM.79 et Fiat BR.20 contre 5 000 mètres sont soumises à des vents défenses de Malte et encore moins pour
des cibles aussi bien civiles et militaires. méditerranéens violents et systématique- les mettre hors de combat. L’absence de
Après avoir analysé le résultat de ces bom- ment dispersées sur une vaste zone autour bombardiers en piqué se fait aussi cruelle-
bardements à haute et moyenne altitude, des cibles survolées. Le dispositif de visée ment sentir. Les vétustes SM.85 sont vite
l’état-major les estime comme satisfaisants. Jozza U.2/U.3, un viseur vectoriel manuel écartés des premières lignes et les Stuka qui
Cependant, aveuglés par la sacro-sainte doc- d’avant-guerre, n’a pas non plus la précision doivent les remplacer sont très vite transfé-
trine érigée par leur compatriote Douhet, les des viseurs gyroscopiques de nouvelle géné- rés vers d’autres fronts. À cela se rajoutent
tacticiens italiens négligent le fait que ces ration. Par ailleurs, au début de la guerre, les d’incessants problèmes logistiques qui enta-
raids ont été effectués dans de très bonnes stocks de munitions aériennes de la Regia ment grandement le taux de disponibilité
conditions. La météo clémente, la quasi-ab- Aeronautica sont principalement constitués des appareils.
sence de chasseurs ennemis, de canons de bombes de 100 kg et plus petites. Ces À partir de septembre 1940, la présence
antiaériens et d’écrans de fumée ont facilité projectiles de faible calibre causent peu de accrue de canons antiaériens alliés fait avor-
la tâche des aviateurs. dommages sur les sols en dur et rocheux qui ter un grand nombre d’attaques, obligeant les
C’est donc engoncée dans ses certitudes et composent les pistes des aérodromes de la petites formations transalpines à faire demi-
faisant montre de suffisance que l’aviation RAF à Malte, sans compter qu’ils souffrent tour. Contrairement à ce que préconisait le
italienne engage sa campagne de bombarde- souvent d’un taux de raté relativement élevé. général Douhet, aucun raid de terreur contre
ments contre les installations militaires mal- Or, comme l’a prouvée la Luftwaffe lors de les populations civiles n’est entrepris, car
taises. Disposant théoriquement le 10 juin ses attaques sur les bases aériennes fran- Mussolini ne veut pas exposer les habitants
1940 de plus de 400 bombardiers Fiat BR.20 çaises et britanniques au début du conflit, de la péninsule italienne à des représailles du
et SM.79, la Regia Aeronautica est contrainte seules des bombes de 250 kg peuvent pro- Bomber Command de la RAF.
de progressivement les disperser sur plusieurs duire des cratères suffisamment grands pour
fronts : France, Malte, Afrique du Nord, mettre hors service durablement les pistes
Angleterre et Grèce ! Et cela quasiment en de décollage. Ces projectiles à forte charge
 Le chapelet d'explosions des bombes larguées
même temps ! Jamais l’ensemble des Stormi explosive sont rarement disponibles dans
par les SM.79 est bien visible dans le périmètre
BT ne formeront une masse globale déployée l’arsenal des Gruppi de bombardement de de la base aérienne d'Hal Far, sur la droite de la
contre un objectif bien déterminé. l’aviation transalpine et ils seront peu uti- photo. Les hangars (juste en dessous) ont été
Malgré les moyens déployés au début de la lisés pendant cette campagne maltaise. manqués de peu. Quelques bombes éparses
ont provoqué des colonnes de fumée autour du
campagne de Malte (plus d’une centaine de À l’exception des raids initiaux, les attaques reste des installations groupées un peu plus à
bombardiers), l’offensive aérienne va tourner de la Regia Aeronautica se font principale- gauche du terrain. En haut à droite, en foncé, on
à l’échec, car aucun des objectifs visés ne ment par groupes de cinq à dix bombardiers. aperçoit un « morceau » de mer Méditerranée.

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Fiat CR.42 Falco
Avion du Maggiore Ernesto Botto
9° Gruppo CT
Comiso, Italie, juillet 1940

Gloster Sea Gladiator Mk. I


Hal Far Fighter Flight
Hal Far, Malte, juin 1940

Hawker Hurricane Mk. I Trop


Avion du Flying Officer Roger
« Jock » Hilton-Barber
No 261 Squadron RAF
Hal Far, Malte, août 1940

Le 26 juin, cinq sorties regroupant à chaque sera transférée le 11 juillet en Afrique du Nord Sguario (259a Squadriglia), touché par ce der-
fois cinq SM.79 sont effectuées sur Kalafrana, et relevée dès le lendemain par les 29 CR.42 nier, s’écrase au sud de Delimara.
Hal Far, Luqa et les docks de La Valette. Le 30, du 23° Gruppo CT. Trente « Bossus » reviennent sur La Valette,
le dernier bombardement du mois engage deux Hal Far et Ta’ Qali dans l’après-midi du 6 juillet,
sections de quatre trimoteurs sans occasionner puis le lendemain, dix autres bombardent le
de perte ni d’un côté ni de l’autre. Entre le PLUS QU’UN SEUL chantier naval de Grand Harbor. Le 10, vingt
11 et le 30 juin, en plus de ses missions de
reconnaissance et de lutte antinavire, la Regia
CHASSEUR À MALTE ! SM.79 du 87° et du 90° Gruppi BT s’en
prennent de nouveau au port de La Valette et
Aeronautica n’a effectué qu’une trentaine de Au matin du 3 juillet, deux SM.79 du aux installations sous-marines de l’île. Trois
bombardements visant directement les sites 109° Gruppo BT effectuent une reconnais- Hurricane guidés par radar effectuent plu-
militaires de l’archipel, la plupart menés par sance au-dessus de Malte, escortés par neuf sieurs passes contre les trimoteurs italiens et
des formations de cinq à dix appareils. CR.42 du 9° Gruppo CT. Lors de cette mis- en revendiquent trois, cependant que d’autres
À la fin du mois, comme évoqué plus haut, sion, le Maggiore Ernesto Botto, leader du auraient plus ou moins été endommagés. En
les Macchi C.200 du 6o Gruppo sont, pour groupe et vétéran de la guerre d’Espagne, réalité, ce ne sont que deux SM.79 des 192a
des raisons techniques, retirés des premières réussit à abattre le Hurricane Serial P2614 et 195a Squadriglie qui sont descendus, le
lignes et remplacés par 32 CR.42 Falco du du Flying Officer (Flg.Off.) John Waters. En troisième ayant pu se poser en catastrophe
9° Gruppo CT basés à Comiso. Cette unité contrepartie, le bombardier du Tenente Mario à Comiso. Les 21 Falco qui étaient censés

68
utica
La Regia Aerona !
passe à l’attaque

protéger leurs camarades ont brillé par leur absence… la RAF de prendre facilement l’avantage sur leurs
Et pour cause : les chasseurs sont arrivés au point de adversaires au moment de leur retour vers la Sicile.
rendez-vous une heure avant les bombardiers ! Pas encore Il y a assez peu de sorties au-dessus de Malte jusqu’à
équipés de radios, les chasseurs n’ont pas pu être pré- la fin juillet. Cependant, la 2a Squadra Aerea déplore
venus du départ différé des trimoteurs et, à court de la perte de trois bombardiers et d’un chasseur avant
carburant, ont été contraints de retourner à leur terrain. que le mois ne se termine. En effet, le 31 juillet, trois
Un autre raid à basse altitude est effectué en début de Gladiator pilotés par les Flg.Off. Hartley, Woods et Taylor
soirée, dans les environs de Grand Harbor. Ce même jour, affrontent les Falco du 23o Gruppo, ces derniers escortant
les forces aériennes britanniques de Malte enregistrent un SM.79 du 109o Gruppo qui effectue un vol de recon-
l’arrivée de quatre Hurricane transportés par mer. Mais ces naissance photographique au-dessus de Grand Harbor.
appareils livrés dans des caisses ne seront opérationnels Le biplan de Hartley est touché au niveau du réservoir
qu’après avoir été remontés. de carburant par le Sergente Tarantino qui assure la cou-
D’autres attaques de faible intensité ont lieu les 12, 13 verture haute du dispositif de protection des chasseurs
et 14 juillet, sans faire de perte parmi les aviations des italiens. Le Gladiator prend feu immédiatement, mais
deux bords. malgré de graves brûlures, l’officier britannique réussit
Au matin du 16, les Falco du 23o Gruppo s’approchent à évacuer son appareil. En face, le Capitano Chiodi, lea-
de Malte à environ 6 000 mètres. Un Gladiator et un der de la formation, est porté manquant après avoir été
Hurricane se portent à leur rencontre, mais les Italiens, touché par Woods.
bénéficiant de l’avantage de l’altitude, leur plongent Le 2 août, lancés du porte-avions Argus, douze Hurricane
dessus et abattent le Hawker du Flight Lieutenant Peter du No 261 Squadron ainsi que deux Blackburn Skua se
Keeble. Quelques minutes auparavant, ce dernier a eu posent sur l’île sans avoir rencontré d’opposition de la
le temps d’envoyer au tapis le CR.42 du Tenente Mario chasse ennemie (opération « Hurry »). L’activité de la
Benedetti, de la 74a Squadriglia. Les deux pilotes ne Regia Aeronautica est très limitée au début du mois,
sortent pas vivants ce combat. puisque seuls deux raids, qui ne donnent pas de résultat,
Trois jours plus tard, deux autres Gladiator sont sont lancés le 4 et 5 août, afin de harceler les défenseurs
endommagés au sol, ne laissant en tout et pour tout de Malte.
qu’un seul chasseur opérationnel aux Britanniques ! Après dix jours d’accalmie, les attaques des bombardiers
Dès lors, les aviateurs de la RAF reçoivent l’ordre transalpins reprennent le 12, avec trois attaques noc-
d’éviter l’affrontement avec les biplans Fiat s’ils sont turnes, dont une sur la base aérienne d’Hal Far en début de
en infériorité numérique et de ne jamais les engager soirée. Le 15 août à 14 heures, deux formations de cinq
en combats tournoyants. En outre, après s’être tous trimoteurs du 60o Gruppo, escortées par 25 chasseurs,
concertés, les pilotes de chasse britanniques décident s’approchent de l’île à différentes altitudes. Trois SM.79
de modifier leur tactique d’interception et de prendre larguent 24 bombes explosives et huit incendiaires sur
un maximum d’altitude avant de se lancer à l’assaut l’aérodrome d’Hal Far, causant la perte d’un Swordfish
 Partie de volley-ball
des formations italiennes. Il s’agit ainsi de minimiser improvisée entre aviateurs et de nombreux dommages aux installations de la RAF
la possibilité de se retrouver piégés comme ce fut et mécaniciens du et de la Fleet Air Arm. D’autres bombes sont larguées
le cas le 16 juillet. Malgré le temps perdu durant 47° Stormo BT devant un sur Kirkop et Safi. Quatre Hurricane interviennent, mais
bombardier CANT Z.1007bis
cette ascension qui laisse le champ libre aux Italiens, l’un d’entre eux est abattu par les Falco du 23o Gruppo ;
sur le terrain sicilien de
cette tactique donnera l’occasion aux aviateurs de Comiso en septembre 1940. le Sergeant R. O’Donnell est déclaré disparu.

69
Le 18 août, un raid mené par 10 SM.79 et part et larguent des bombes sur Hal Far et officiers, des artilleurs et plusieurs mécaniciens
19 CR.42 entraîne la destruction d’un autre Kalafrana, causant de légers dommages aux qui prennent en charge huit canons antiaériens
bombardier torpilleur Swordfish. Puis, c’est bâtiments de la RAF mais endommageant lourds et dix légers. En plus de ces armes et
au tour d’un Blenheim d’être détruit et à deux gravement un Swordfish. Toutefois, quatre munitions, Malte reçoit des produits de pre-
autres d’être sérieusement endommagés le Hurricane abattent de concert le CR.42 du mière nécessité.
surlendemain, consécutivement à une nouvelle Sergente Maggiore Renzo Bocconi, qui par- Le 5 septembre en fin de journée, la Regia
attaque contre Hal Far et Luqa. vint à évacuer son appareil avant d’être fait Aeronautica lance ses premières frappes de
Seuls deux bombardements importants sont prisonnier. Le Tenente Mario Rigatti est égale- précision sur les infrastructures militaires
entrepris par les Italiens contre Malte avant ment touché, mais il réussit à rentrer à Comiso de l’archipel. Six Junkers Ju 87 B-1 (sur-
la fin du mois. Tout d’abord, le 24 août, six grièvement blessé ; son courage sera récom- nommés « Picchiatelli ») du 96° Gruppo
SM.79 des 192a et 193a Squadriglie escortés pensé par la remise d’une Medaglia d’oro. Dans Bombardamento a tuffo décollent de Comiso,
par seize chasseurs traversent l’île de part en le camp adverse, un des chasseurs anglais escortés par des CR.42 du 23° Gruppo et
est sévèrement endommagé à l’atterrissage. des C.200 du 6° Gruppo. Les Stuka italiens
Ensuite, le 29 août voit apparaître dans le attaquent des installations militaires à l’extré-
ciel de Malte les premiers trimoteurs CANT mité Sud-est de l’île [1]. Grâce au bombardier
Z.1007bis du 106o Gruppo BT (47o Stormo) : en piqué fourni par l’allié allemand, la Regia
douze bombardiers répartis en trois formations Aeronautica dispose enfin d’un avion capable
larguent 60 bombes explosives et incendiaires, d’atteindre des cibles avec la plus grande pré-
dont 14 sur l’aérodrome de Luqa. cision. Ignorant l’acquisition par les Italiens
Au total, vingt-deux raids (dont trois de nuit) du Ju 87, les Britanniques croient un instant
ont eu lieu en août, ce qui est très insuffisant que le raid a été mené par des appareils de la
pour déstabiliser les forces assurant la défense Luftwaffe. Fort heureusement pour la RAF,
de l’archipel maltais. la Regia Aeronautica ne peut engager contre
C’est à cette époque que le War Office prend Malte que douze Ju 87. De fait, si l’impact
conscience de l’importance stratégique de l’île psychologique du Stuka est certes non négli-
et se décide à apporter, enfin, l’aide maté- geable sur les défenseurs, le faible nombre de
rielle dont elle a tant besoin. Ainsi, dans la « Picchiatelli » opérationnels fait que l’avion
matinée du 2 septembre, le premier convoi
maritime majeur arrive sain et sauf dans le port [1] Le général Pricolo, conscient des insuffisances de
de La Valette (cargos Cornwall et Volo). Les ses avions d’assaut, avait entamé des négociations
directes avec son homologue allemand, le
défenseurs fêtent comme il se doit l’arrivée Reichsmarschall Hermann Göring, qui ont abouti
des deux transports chargés de carburant, de le 4 juillet 1940 à l’achat de 50 Junkers Ju 87. Le
munitions et de nombreuses pièces de DCA. 15 juillet, quinze pilotes du 96° Gruppo B.a.T ont pris
Le cuirassé HMS Valiant, qui a escorté les la route pour la Stukaschule 2 de la Luftwaffe à Graz
pour apprendre à utiliser le bombardier en piqué.
navires marchands, débarque quant à lui des

70
utica
La Regia Aerona !
passe à l’attaque

n’aura que peu d’influence sur le cours de la bataille de


Malte. D’ailleurs, aucun dommage sérieux n’est infligé
aux cibles visées par les Junkers lors de ce raid…
Les bombardiers en piqué italiens reviennent sur Malte le
17 septembre. Douze Stuka, escortés par six C.200 et
21 CR.42 des 6° et 23° Gruppi CT, attaquent Luqa où
ils détruisent un bombardier Wellington et un chasseur
Hurricane ; plusieurs hangars sont aussi endommagés.
Quatre Hurricane décollent sur alerte et envoient au tapis
un des nouveaux « Picchiatelli » de la 237a Squadriglia, en
l’occurrence l’avion du Sergente Maggiore Luigi Catani.
Le 96o Gruppo BaT n’a pas opéré longtemps au-dessus
de Malte, puisqu’il est transféré à Lecce le 27 septembre,
en prévision de l’attaque à venir contre la Grèce. Le
97o Gruppo BaT prend le relais, mais cette unité est affec-
tée uniquement à la lutte antinavire.

OFFENSIVE AÉRIENNE
EN BERNE
Dépossédée de nombreux avions envoyés en Afrique du
Nord ou dans les Balkans où l’armée mussolinienne a pris
l’offensive (Égypte et Grèce), la Regia Aeronautica est
contrainte de réduire considérablement ses opérations
aériennes au-dessus de Malte, ce qui explique que seu-
lement dix missions de combat sont effectuées de la fin
septembre à la fin octobre ! Un seul bombardement est
mené contre les aérodromes de la RAF au cours de cette
période, lorsque le 27 septembre, six SM.79 frappent Hal
Far et Luqa, détruisant un Hurricane au sol…
Le Generale Tedeschini Lalli, commandant de la
2a Squadra Aerea qui ne s’est pas opposé au trans-
fert de la majorité de ses unités de bombardiers sur
les nouveaux fronts, estime d’ailleurs avoir réussi à
neutraliser les capacités offensives de Malte bien que
l’île n’ait pas encore capitulé ! Le fait que les convois
maritimes italiens à destination de l’Afrique du Nord
arrivent maintenant en toute sécurité à bon port le
conforte dans son analyse. Les bombardements inten-
sifs reprennent toutefois le 2 novembre, lorsque que
20 SM.79 du 34o Stormo, accompagnés d’une tren-
taine de Fiat CR.42 et Macchi C.200, parcourent
l’île en larguant leurs bombes sur La Valette et Luqa.

 Les Ju 87 « Picchiatelli » mis en œuvre


par le 96° Gruppo Bombardamento a tuffo
tranchent singulièrement avec les médiocres
bimoteurs SM.85 retirés du service à la va-
vite au tout début de la bataille de Malte.

 Au milieu des dommages causés par les


bombes italiennes, le personnel maltais rassemble le
ravitaillement (ici des fûts d'essence) acheminé par
les quelques cargos accostant à Grand Harbour.
(IWM)

 Page de gauche, en haut : Des Fiat CR.42


Falco s'assemblent en formation au large de la Sicile
avant de partir en mission d'escorte sur Malte.
(DR)

 Page de gauche, en bas : Le Tenente Mario


Rigatti, décoré de la prestigieuse Medaglia
d’oro après avoir réussi, blessé, à ramener
son CR.42 à Comiso le 24 août 1940.
(DR)

 Révision d'un Ju 87 « Picchiatello », appareil dont


l'apparition sur Malte le 5 septembre 1940 laisse
initialement penser aux défenseurs que la Luftwaffe est
désormais de la partie, ce qui n'est pas encore le cas...

71
ERNESTO BOTTO, COMMANDANT DU 9O GRUPPO CT
Ernesto Botto est né à Turin le 8 novembre son unité sont engagés pour lutter contre du No 830 Squadron plus ou moins endom-
1907. Diplômé de l’Institut technique de l’offensive républicaine menée en Aragon. magés, mais réparables.
physique et de mathématiques de sa ville Le 12 octobre, à 7h30, neuf CR.32 de la Le 9o Gruppo ne fait en réalité qu’un bref
natale, il rejoint la Regia Aeronautica en 31a Squadriglia et neuf de la 32a décollent séjour en Sicile, car dès le 11 juillet, Botto
octobre 1929 et obtient sa licence de pilote d’Alfàmen pour patrouiller le long du front. et ses hommes sont opérationnels en Libye
militaire en 1933. Promu lieutenant, il est Les biplans sont pris à partie par des chas- sur l’aéroport de Benghazi-Berka. Après
affecté au 1o Stormo CT, puis il est trans- seurs républicains et Botto, qui volait à une période d’acclimatation, les Squadriglie
féré au 53o Stormo CT. En 1936, il est 5 000 mètres, doit plonger sur des Rata sont envoyées sur la ligne de front où elles
choisi pour intégrer le Reparto alta velocita pour défendre ses camarades. Il en détruit y affrontent les forces aériennes de la
(unité à grande vitesse) qui forme les meil- un au-dessus de Mediana, mais juste après WDAF (Western Desert Air Force).
leurs aviateurs italiens aux techniques de ce combat, le Turinois est touché au fémur Botto revendique un bombardier léger
vol à grande vitesse en vue de piloter les droit par une balle explosive tirée par un Blenheim le 12 octobre, puis un Hurricane
hydravions de course Macchi. des chasseurs républicains. Malgré des le 9 décembre. Après être revenu de cette
Botto est promu capitaine en octobre 1936 douleurs atroces, il réussit à rejoindre mission, le Maggiore est victime d’un acci-
et affecté au 4o Stormo en 1937, où il sa base ! dent de la route et se fracture la base du
prend la succession du Capitano Ercolano Hospitalisé à Saragosse, Botto est amputé crâne. À la suite de longues semaines de
Ercolani à la tête de la 84a Squadriglia. Il au-dessus du genou et doit attendre près repos, il est nommé Tenente Colonnello et
se porte alors volontaire pour participer à de six mois avant de rentrer chez lui. La affecté comme commandant de l’école de
la guerre d’Espagne et intègre en avril le propagande du régime fasciste fait de lui chasse de Gorizia, ce jusqu’à l’armistice
6o Gruppo de chasse. Il effectue sa pre- un héros national, car en plus de remporter du 8 septembre 1943.
mière sortie opérationnelle le 8 mai, en l’une des très rares Médailles d’or de la vail- Après la création de la République sociale
couvrant une section de RO.37bis natio- lance militaire (Medaglia d’oro al valor mili- italienne le 23 septembre 1943, il est de
nalistes en tant que commandant de la tare), il refuse de quitter le service actif ceux qui participent à la formation de l’ANR
32a Squadriglia. Jusqu’au 5 juin, son esca- et d’arrêter de piloter. De retour dans son (Aeronautica Nazionale Repubblicana),
drille est employée pour des missions d’in- unité, il découvre que le 6o Gruppo s’est mais en désaccord avec Mussolini, il
terception et d’escorte sur la ligne de front. officiellement baptisé « Jambe de fer » en lui donne sa démission en janvier 1944
Le 16 juillet, lors d’une patrouille dans le son honneur ! Bien décidé à reprendre ses et quitte ses fonctions définitivement
secteur de Santander, sa formation de cinq activités, Botto apprend à piloter à l’aide en mars 1944.
CR.32 est coiffée par une dizaine de I-16. d’une prothèse spécialement adaptée pour Le lieutenant-colonel Botto termine la
Après avoir combattu plus de 20 minutes, lui. En 1939, il reçoit le commandement du guerre avec un total de huit victoires sures
les pilotes italiens réussissent à abattre 9o Gruppo CT. Il revendique cinq victoires aux commandes de biplans Fiat CR.32 et
deux Rata sans essuyer de perte ; les suc- et sept autres probables en Espagne. CR.42. Il s’est éteint le 9 décembre 1984
cès seront attribués collectivement aux Son unité arrive début juillet 1940 à Comiso à Turin, à l’âge de 77 ans.
cinq aviateurs. Le 6 août, Botto revendique en Sicile, pour prendre part à l’offensive de
ses deux premières victoires individuelles la Regia Aeronautica contre Malte. Botto
sur des I-16. est le premier à revendiquer la destruction
Au cours de l’offensive de Santander du en vol d’un avion de la RAF. En effet,  Ernesto Botto en unifome espagnol, du
14 août, le 6o Gruppo est contraint d’ef- dans la matinée du 3 juillet, deux SM.79 temps de son service au sein de l'Aviazione
fectuer de nombreuses missions d’escorte, de la 259a Squadriglia qui effectuent une Legionaria sur Fiat CR.32. (DR)

les pilotes pouvant accomplir jusqu’à cinq reconnaissance armée au-dessus de l’île  L'as Ernesto Botto, cette fois en tenue de
sorties quotidiennes. Fin août, Botto et sont interceptés par des Hurricane venant Tenente Colonnello de la Regia Aeronautica. (DR)
de décoller sur alerte. Le Flying Officer
John Waters fait feu sur un des deux tri-
moteurs qui s’écrase en mer au large de
Kalafrana. L’équipage du Tenente Mario
Squario, composé de cinq membres, ne
sera jamais retrouvé. Ce « Bossu » est
la première victoire des Hurricane sur
Malte. Waters est alors attaqué par Botto
qui lui tire dessus à plusieurs reprises.
Son avion, gravement touché, s’écrase à
l’atterrissage. Miraculeusement, l’officier
de la RAF sort indemne de ce crash. Le
Maggiore Botto est officiellement crédité
d’un Spitfire !
À l’aube du 4 juillet, 24 CR.42 dirigés par
Botto décollent de Comiso et se dirigent
vers Malte, bien décidés à mitrailler la
base aérienne de Hal Far. L’as italien et
ses camarades déclarent au retour avoir
endommagé huit avions au sol. Deux Falco
essuient des tirs de la défense antiaérienne
britannique, mais ne sont que légèrement
touchés. Deux chasseurs anglais qui
avaient été repérés à 2 000 mètres ne
sont pas intervenus. Les archives de la
RAF déclarent ce jour-la deux Swordfish

72
utica
La Regia Aerona !
passe à l’attaque

 Des SM.79 de la 234a Squadriglia se


présentent à l'horizontale dans le ciel maltais.
Dans la « bosse », le mitrailleur dorsal est
prêt à faire cracher sa Breda-SAFAT de
12,7 mm en cas de venue des Hurricane.

 Départ en mission sur Malte d'un CANT


Z.1007bis Alcione qui débute son roulage sur
un aérodrome sicilien en septembre 1940.

livrer quatorze avions de combat sur l’île (opé-


ration « White »). Arrivée en Méditerranée occi-
dentale à bord du porte-avions HMS Argus,
la première des deux vagues, composée de
six Hurricane et d’un Skua, décolle de l’Ar-
gus à 6h15 pour se diriger vers Malte. Peu
après 9 heures, le pilote d’un hydravion Short
Sunderland envoyé pour guider la première
formation vers l’île voit deux Hurricane plonger
dans la mer. Il ne peut sauver que le sergent
R. A. Spyer, qui venait de signaler par radio
qu’il était à court de carburant. Les quatre
Les six Hurricane et les deux Gladiator qui installés sont aussi capables de signaler les Hurricane restants et le Skua atterrissent en
viennent à leur rencontre engagent plusieurs intrusions ennemies à basse altitude. Last but toute sécurité à Luqa à 9h20. Le sort de la
dogfights à environ 3 000 mètres d’altitude. Un not least, les capacités offensives de l’île ont seconde vague est encore plus dramatique :
Saetta de la 72a Sqa. est revendiqué (Sergente été accrues le 13 novembre, avec l’arrivée à vraisemblablement perdus et à court de car-
Abramo Lanzarini), mais tous les bombardiers Luqa de huit bombardiers Vickers Wellington burant, les huit Hurricane et le Skua qui les
italiens rentrent indemnes en Sicile. Au sol, du No 148 Squadron. accompagne sont contraints d’amerrir. Le
aucune victime militaire ou civile n’est signalée Les choses n’en sont pas facilitées pour autant. bombardier Glen Martin envoyé de Malte à
et les dégâts sont minimes. Quatre jours plus tard, les hommes de l’Air leur rencontre ne les retrouvera jamais…
La mi-novembre 1940 est marquée par l’amé- Commodore Maynard, commandant en chef Le 23 novembre en fin de matinée, deux for-
lioration sensible du système de détection radar des forces aériennes de Malte, connaissent une mations de cinq bombardiers italiens escor-
à longue portée de la RAF, dans la mesure où des pires journées de cette campagne. Huit tés par seize chasseurs CR.42 approchent
elle peut à présent faire intervenir ses chas- Hurricane et un Skua devant atterrir à Malte la côte à environ 6 000 mètres d’altitude
seurs bien avant l’arrivée des formations ita- sont en effet portés disparus le 17 novembre, et larguent des bombes incendiaires et
liennes. En outre, les appareils nouvellement alors qu’ils font partie d’une mission visant à explosives sur l’aérodrome de Ta’ Qali.

73
 Le porte-avions HMS Argus, qui amène à Malte encaissent des tirs de DCA sans être toutefois au sud de l’île. Le corps du malheureux sera
le 17 novembre quatorze Hurricane et Skua dont abattus. Un des chasseurs du No 261 Sqn est retrouvé en mer et enterré au cimetière de
plusieurs se perdent en mer durant le vol. (NHHC)
contraint de se poser en urgence après avoir Saint Andrew. Le Capitano Guido Bobba, qui
 Un équipage italien vient constater de près été atteint par un des Fiat du 23o Gruppo. n’a pas eu le temps d’intervenir, se lance à
les dégâts occasionnés par la DCA maltaise Les pilotes du No 261 Sqn affrontent encore la poursuite d’Asthon et l’abat à son tour. Le
à son SM.79 dont l'extrêmité de l'aile a ceux du 23o Gruppo le matin du 26 novembre. Sergeant ne survivra pas non plus au crash.
littéralement été sectionnée net par un obus !
Trois Falco décollent de Comisso avec l’ordre Les dernières attaques importantes du mois
de mener une mission de reconnaissance ont lieu le 28 novembre, et occasionnent la
Plusieurs Hurricane endommagent un des tri- au-dessus de l’archipel. Comme ils sont repérés perte de deux appareils italiens. Ainsi, en début
moteurs. En début d’après-midi, une petite par la station radar de Dingli, deux Hurricane de matinée, un Falco est revendiqué par les
formation de cinq SM.79 s’en prend de nou- réussissent à coiffer les chasseurs italiens et pilotes du No 261 Sqn, mais non confirmé
veau aux bases aériennes de la RAF. Aucun engagent immédiatement le combat. Le Sgt. par les archives transalpines. Les deux autres
projectile n’atteint les objectifs, seule une Ashton pique sur l’avion du Tenente Giuseppe attaques menées ce jour-là causent la perte
conduite d’eau étant détruite accidentellement Beccaria et lui assène une rafale qui lui est d’un CR.42 du 23o Gruppo CT et d’un SM.79
aux abords de Luqa. Deux bombardiers italiens fatale. Mortellement touché, le biplan s’écrase de la 194a Squadriglia du 30o Stormo.

74
utica
La Regia Aerona !
passe à l’attaque
Savoia-Marchetti SM.79
257a Squadriglia
36° Stormo BT
Castelvetrano, Italie, octobre 1940

FIAT CR.42 VS HURRICANE


Les six premiers Hawker Hurricane arrivent augmente aussi le risque d’enrayement. connaît le même sort le 16 juillet. Après en
à Malte le 22 juin, après être partis du Les mitrailleuses lourdes, elles, sont bien avoir discuté entre eux, les pilotes décident
sud de la France et avoir transité par plus puissantes et leurs ravages incom- de changer leur mode d’interception afin
Bizerte. Ces monoplans modernes vont parables. Leur emplacement sur le capot de profiter de la vitesse de leurs chasseurs.
être confrontés pendant plusieurs mois limite le risque de dysfonctionnement ainsi Ils en tirent la conclusion qu’il faut, au
au Fiat CR.42, un biplan mis en service que les problèmes liés à la convergence des préalable, prendre suffisamment d’altitude
en 1939. armes alaires, néanmoins leur cadence de afin de piquer sur les formations italiennes.
Sur le papier, le chasseur de Sa Très tir est faible et l’impossibilité d’en embar- Cependant, le retard pris pour grimper
Gracieuse Majesté n’aurait dû faire qu’une quer en nombre suffisant nécessite une laisse plus de temps aux équipages des
bouchée de son rival italien, mais la réa- très grande précision. Hurricane et CR.42 trimoteurs de la Regia Aeronautica pour
lité est tout autre, car les pilotes britan- ont une durée de tir quasiment identique. préparer leur attaque. Utilisant au mieux les
niques seront confrontés à un ennemi bien Contrairement à la Grande-Bretagne, Malte qualités du chasseur de Sydney Camm [2],
plus coriace que prévu. Certes, le Falco n’est pas encore équipée d’un système les Britanniques peuvent ainsi prendre le
lui est très inférieur en vitesse, mais le de détection radar efficient, et un seul de dessus sur les biplans des Squadriglie.
biplan prend facilement l’avantage dans ces dispositifs est opérationnel sur l’île en Une fois cette tactique adoptée, les suc-
les domaines de la maniabilité et du taux juin 1940. Les formations italiennes ne cès sur les Falco se font plus nombreux
de montée. Les choix techniques concer- peuvent être repérées qu’à environ 80 km et à la fin du mois d’octobre, sept d’entre
nant l’armement des deux avions sont des côtes, ce qui ne laisse que dix minutes eux sont envoyés au tapis par les pilotes
radicalement opposés, puisque les ingé- aux chasseurs pour les intercepter. de la RAF. Un huitième est revendiqué
nieurs de chez Hawker ont opté pour huit Bien qu’il bénéficie d’un taux de montée le 26 novembre par le Sergeant Dennis
mitrailleuses de 7,7 mn placées dans les supérieur au Gladiator, le Hurricane ne Ashton sur le Tenente Colonello Tito
ailes, alors que chez Fiat, comme il était parvient que rarement à coiffer les assail- Falconi. Seulement quatre Hurricane sont
d’usage au sein de la Regia Aeronautica, lants. Profitant de l’avantage de l’altitude détruits en combat aérien par des CR.42
ce sont deux armes de 12,7 mm disposées et du nombre, les CR.42 plongent à leur entre juin et décembre 1940.
au-dessus du capot moteur qui ont été guise sur les Britanniques en essayant
choisies. Chacune de ces options a ses de les engager en combat tournoyant.
avantages et ses inconvénients. Désavantagés dans ces conditions, les [2] Sydney Camm : ingénieur en chef du
bureau d’études de la société Hawker, il
Les armes de petit calibre couvrent une sur- pilotes de la RAF n’ont pas d’autre solution
est célèbre pour avoir conçu les chasseurs
face de feu assez large et disposent d’une que d’éviter le combat et de décrocher en Hurricane, Typhoon, Tempest et Sea Fury au
grande cadence de tir, mais la puissance de utilisant toute la puissance de leur moteur. cours de la Seconde Guerre mondiale.
leurs balles est limitée à grande distance Le premier Hawker à être abattu par des
et les dégâts qu’elles engendrent sont Falco est celui du Flying Officer Waters,  Alignement des Hawker Hurricane du No 261
faibles. Leur positionnement dans les plans puis l’avion du Lieutenant Peter Keeble Squadron RAF sur l'aérodrome de Luqa.

75
 Gros plan sur une des
pièces de DCA Bofors L/60
assurant la protection de
Grand Harbour. Ce canon
d'origine suédoise est sans
conteste la meilleure pièce
antiaérienne moyenne de la
Seconde Guerre mondiale,
associant calibre redoutable
(40 mm) et confortable
cadence de tir (120 coups/min).
(IWM)

 Un bombardier trimoteur
CANT Z.1007bis à l'abri sous
les arbres en bordure du terrain
de Comiso en septembre 1940.

UN BIEN MAIGRE BILAN disparaître dans la baie de Kalafrana le SM.79


du Tenente Guilio Molteni (193a Squadriglia),
Squadra Aerea est transféré à Padoue pour
être réaffecté dans les Balkans et réorga-
La fin de la campagne de bombardement tandis que la dernière ne donne lieu à aucun nisé avec de nouvelles unités. Les groupes
menée par l’Italie contre Malte en 1940 se résultat, car les trimoteurs italiens font demi- laissés en Sicile sont intégrés au Comando
conclut par trois attaques lancées le 14, le 18 tour avant d’avoir atteint leur objectif. Aeronautica della Sicilia. L’assaut aérien de
et le 21 décembre. Seulement 50 attaques, la plupart la Regia Aeronaurica sur Malte est terminé.
La première engage cinq bombardiers qui effectuées par des CR.42 contre les L’offensive italienne menée de juin à décembre
larguent leur cargaison mortelle sur St. Julians, bases aériennes maltaises, seront 1940 a provoqué la perte de seulement sept
Gzira, Marsa, Grand Harbour et sur les deux opérées en novembre et décembre. avions détruits au sol (deux Hurricane, un
aérodromes de l’ile. La seconde, de nuit, voit Le 23 décembre 1940, l’état-major de la 2a Swordfish, un Blenheim, un Maryland et deux

CANT Z.1007bis Alcione


262a Squadriglia
47° Stormo BT
Chinisia, Italie, octobre 1940

76
utica
La Regia Aerona !
passe à l’attaque

Wellington) et sept autres ont été perdus en Malte à partir de la fin aout a été mis à profit DCA et de radars supplémentaires a permis
combat aérien (quatre Hurricane, un Gladiator, par la RAF et la Royal Navy pour renforcer à la garnison de répondre efficacement aux
un Swordfish et un Hudson) contre des les capacités offensives et défensives de l’île. raids de l’aviation italienne. Par ailleurs, la
avions italiens. En face, la 2a Squadra Aerea À aucun moment, les aérodromes et les ins- présence de bombardiers Wellington, d’hy-
a enregistré la perte de 12 chasseurs C.200 tallations portuaires n’ont été sérieusement dravions Sunderland et de biplans Swordfish
et CR.42, 21 SM.79, un Z.1007bis et un endommagés et encore moins mis hors ser- augmente considérablement les capacités
Ju 87. Au total, 164 bombardements ont été vice. Cinq convois de navires marchands ont d’attaque des forces de la RAF et fait peser,
effectués contre des cibles militaires maltaises acheminé, sans être trop menacés, les armes dès la fin de l’année, une menace réelle sur les
en 1940. et les munitions nécessaires à l’accomplis- convois de ravitaillement de la Regia Marina
Le bilan de l’attaque italienne, sans être catas- sement de la mission dévolue aux militaires en Méditerranée. La donne va changer en
trophique, n’en est pas moins décevant. Le stationnés dans l’archipel. L’arrivée de chas- janvier 1941, avec l’arrivée dans le secteur
ralentissement de la pression exercée sur seurs modernes, de nombreuses pièces de du X. Flieger-Korps de la Luftwaffe. 

UNITÉS OPÉRATIONNELLES CONTRE MALTE DU 10 JUIN AU 31 DÉCEMBRE 1940


Bombardement
- 34° Stormo BT fort des 52° et 53o Gruppi (214a, 215a, 216a et 217a Squadriglie)
basés à Fontanarossa du 10 juin à décembre 1940, sur SM.79.
- 36° Stormo BT fort des 108° et 109° Gruppi (256a, 257a, 258a et 259a Squadriglie)
basés à Castelvetrano, sur SM.79.
- 11° Stormo BT fort des 33° et 34° Gruppi (59a, 60a, 67a et 68a Squadriglie)
basés à Comiso du 3 juin à juillet 1940, sur SM.79.
- 41° Stormo BT fort des 59° et 60° Gruppi (232a, 233a, 234a et 235a Squadriglie)
basés à Gela du 10 juin à juillet 1940, sur SM.79.
- 47° Stormo BT fort des 106° et 107° Gruppi (260a, 261a, 262a et 263a Squadriglie)
basés à Trapani Milo et Chinisia d’août à octobre 1940, sur Cant Z.1007bis.
- 30° Stormo BT fort du 90° Gruppo (194a et 195a Squadriglie)
basé à Sciacca et Castelvetrano de fin juin à décembre 1940, sur SM.79.
- 96° Gruppo BaT autonomo (236a et 237a Squadriglie)
basé à Comiso du 22 août au 27 septembre 1940, sur Junkers Ju 87 B et SM.86.

Chasse
- 1° Stormo CT fort des 17° et 157° Gruppi (71a, 72a, 80a, 384a, 385a et 386a Squadriglie)
basés à Boccadifalco, Trapani et Pantelleria du 10 juin 1940 à juin 1941, sur Fiat CR.32 et Macchi C.200.
- 6° Gruppo CT autonomo (79a, 81a et 88a Squadriglie)
basé à Fontanarossa de juin 1940 à juin 1941, sur Macchi C.200.
- 23° Gruppo CT (70a, 74a et 75a Squadriglie)
basé à Comiso de juillet à décembre 1940, sur Fiat CR42.
- 4° Stormo CT fort du 9° Gruppo (73a, 96a et 97a Squadriglie)
basé à Comiso du 1er juillet au 10 juillet 1940, sur Fiat CR.42.

77
INSOLITE

1944
1945

Gebirgsjäger
Par Yann Mahé

LES PIONNIERS DE LA GUERRE AÉROMOBILE ?

Ce
sont évidemment les Français, sous l’égide d’un certain colonel Bigeard et en pleine guerre
d’Algérie (en 1956), qui ont initié les tactiques de la guerre aéromobile telle que nous la
connaissons aujourd’hui. Mais force est de reconnaître que les premiers à y avoir pensé sont
les Allemands.

78
Gebirgsjäger

 Page de gauche :
Les tests de guerre aéromobile
à Mittenwald sont assurés par
le pilote d’essai Karl Bode,
le Leutnant Gerstenhauser
et l’Unteroffizier Lex.
(E-N Archives)

 Le Focke-Achgelis Fa 223
a un autre intérêt évident pour
les troupes de montagne : le
réglage d’artillerie, qui se fait
parfois pour eux à partir de
ballons captifs (permettant de
s’affranchir des pics et des
forêts, environnement typique
des Gebirgstruppen, mais très
vulnérables). Début octobre
1944, le n° V14 va effectuer des
essais à l’école d’artillerie
de Gross-Born (Poméranie),
un télémètre stabilisé sera
spécialement
mis au point.
(E-N Archives)

septembre 1944, en seulement ils virevoltent aisément entre les de ses munitions sur le pic du Wörnergrat

En
effet, le ministère de parois rocheuses quelle que soit la météo s’effectue en quinze minutes aller-retour
l’Air de Göring décide (un seul jour de vol d’essais sur trente est depuis Mittenwald, contre trois heures
de soumettre le très annulé à cause d’un brouillard si épais que aller simple par la route !) ou elles peuvent
prometteur hélicoptère le pilote ne voit pas les pâles de ses rotors), embarquer quatre chasseurs alpins en cabine
birotor Focke-Achgelis mais leurs capacités de transport enthou- et huit autres en extérieur, accrochés au
Fa 223 « Drache » à une siasment Kreitmeyer. Les deux voilures train d’atterrissage. Ainsi, une voilure tour-
série de tests à la Hochgebirgsschule (école tournantes peuvent hélitreuiller de lourdes nante peut héliporter une section d’infanterie
de guerre en montagne) de Mittenwald, près charges et les déposer où bon leur semble entière, aussi inconfortablement installée
d’Innsbruck. Le commandant de cette der- sans atterrir (le transport de 500 kg de fret soit-elle, à un point donné. Une fois la zone
nière, l’Oberst Reinhold Kreitmeyer, perçoit à 2 000 mètres d’altitude se fait en sept sécurisée, un canon de 75 mm peut même
très vite la potentialité des deux hélicop- minutes, contre un jour et demi d’ascension être acheminé par un autre hélicoptère afin
tères affectés (n° V14 et V16) en condi- à une équipe muletière de 20 Gebirgsjäger ; d’appuyer les Gebirgsjäger au cours de leur
tion de guerre en milieu montagneux. Non celui d’une pièce d’artillerie de 75 mm et assaut suivant.

79
Trois déposes de chasseurs alpins sont ainsi Bref, les « Drache » s’affirment comme le la construction du Fa 223 est reprise en dé-
effectuées à 800 mètres d’altitude sur le Burg vecteur idéal de projection en montagne. cembre (avec un objectif totalement utopique
Werdenfels, trois autres à 2 300 mètres au re- Les 83 vols tests réalisés jusqu’au 5 oc- de 400 exemplaires par mois !), il est trop
fuge dit Dresdner Hütte, et neuf à 1400 mètres tobre convainquent Kreitmeyer de la va- tard, et seulement trois hélicoptères de série
sur l’alpage sud-tyrolien du Seiser Alm. Enfin, lidité du concept, mais malheureusement sont terminés le 8 mai 1945.
des tests supplémentaires d’héliportage de Ge- pour celui‑ci, Göring ordonne, six jours À noter que les Allemands envisagent initiale-
birgsjäger ont lieu entre 900 et 1 600 mètres à plus tard, d’abandonner le programme du ment de dédier la version Fa 223 A à la lutte
la caserne d’Eppzirl (1 459 mètres d’altitude), Fa 223 afin d’affecter les ouvriers de l’usine anti-sous-marine via l’emport de charges de
au refuge Lizumer Hütte, au Grünwalder Hof Focke-Achgelis à la production du chasseur profondeur, et la version Fa 223 C à la re-
et à la Hochgebirgsschule de Fulpmes. à réaction Messerschmitt Me 262. Lorsque cherche et au sauvetage de pilotes. Une mis-
sion de ce type est d’ailleurs réalisée par un
exemplaire de présérie en février 1945, le
pilote blessé d’un Bf 109 étant récu-
péré dans le secteur de Dantzig
(dix mois toutefois après que
le lieutenant Carter Har-
man a sauvé trois pilotes
anglais en Birmanie avec
son Sikorsky R‑4). 

 Notice d'époque de la firme Focke-


Achgelis illustrant les capacités de
transport de troupes de son hélicoptère.
Six Gebirgsjäger (en fait ce sera huit)
accrochés au train d’atterrissage
(!) et quatre plus chanceux assis
sur des strapontins repliables en
cabine. Précisons que toute la section
d’assaut ne peut embarquer à bord de
l’appareil à cause de la place occupée
par le moteur dans le fuselage.
(Coll. H. Cance)

 Essai d’élingage d’une pièce de montagne


leichtes Gebirgsinfanteriegeschütz 18 de 75 mm
par l’un des Fa 223 détachés à Mittenwald.
(DR)

80
Gebirgsjäger

FOCKE-ACHGELIS FA 223 - 1/96e


 TYPE
Hélicoptère biplace

 MOTEUR
Un BMW Bramo 323D-2
de 9 cylindres en étoile,
développant 1 000 ch au décollage

 PERFORMANCES
Vitesse maximale : 176 km/h à 2 000 m
Vitesse de croisière : 134 km/h à 2 000 m
Distance franchissable maximale : 300 km
Vitesse ascensionnelle : 4,1 m/s (vertical) ;
5,6 m/s (oblique)
Plafond pratique : 2 010 m

 DIMENSIONS
Longueur : 12,25 m
Largeur (fuselage) : 1,65 m
Hauteur : 4,36 m
Diamètre rotor : 12 m

 POIDS
À vide : 3 180 kg
En ordre de vol : 4 430 kg

 ARMEMENT
1 mitrailleuse MG-15 de 7,92 mm
en nez tirant vers le bas

© Hubert Cance / Aérojournal 2025

81
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Anciens numéros (8,50 € pièce, toute destination) : Prénom : ............................................
 n°23 : Le bombardier en piqué (Réf. 523)  n°77 : Missiles et roquette de la Luftwaffe (Réf. 11077) Adresse : ...........................................
 n°26 : Les escadres de chasse de la Luftwaffe (Réf. 526)  n°78 : La Bataille d'Angleterre (Réf. 11078) ........................................................
 n°31 : Dissuasion à la française (Réf. 531)  n°79 : Eduard Isken (Réf. 11079) ........................................................
 n°34 : La chasse allemande face à l’Ouest (Réf. 534)  n°80 : Opération Donnerkeil (Réf. 11080) ........................................................
 n°35 : Regia Aeronautica dans la bataille d’Angleterre (Réf. 535)  n°82 : La Légion Condor (Réf. 11082) Code postal : ....................................
 n°36 : Pilotes belges sur Hawker Typhon (Réf. 536)  n°83 : Ardennes 1944 - Le Jour du phénix (Réf. 11083) Ville : ...............................................
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 n°60 : Wilde Sau (Réf. 11060)  n°87 : Kawanishi N1K1 et K2-J (Réf. 11087)
 n°61 : Berlin 43/44 - Au coeur du brasier (Réf. 11061)  n°88 : Coulez le Tirpitz ! (Réf. 11088) Merci de nous fournir un numéro de
 n°62 : El Alamein (Réf. 11062)  n°89 : La « Richthofen » à Dieppe (Réf. 11089) téléphone ou un email afin de pouvoir
vous contacter en cas de rupture de stock.
 n°63 : Luftprodktion, le défi industriel (Réf. 11063)  n°90 : Les vols des "Intruders" (Réf. 11090)
 n°64 : Hs 129, le tueur de chars (Réf. 11064)  n°92 : Le Douglas SBD Dauntless (Réf. 11092) Règlement :
 n°65 : JG 52 - L'escadre de tous les records (Réf. 11065)  n°93 : Nakajima Ki-44 Shoki (Réf. 11093)
 n°66 : Les jets de Shōwa (Réf. 11066)  n°94 : 1980 - Opération « Serre d'Aigle » (Réf. 11094)  Chèque à l’ordre de Caraktère
 n°67 : L'aviation embarquée allemande (Réf. 11067)  n°95 : « Bodenplatte » La victoire allemande de trop (Réf. 11095)  Virement Swift
 n°68 : « Tueurs de chars » (Réf. 11068)  n°98 : Les pilotes de chasse polonais de l’USAAF (Réf. 11098)  Mandat postal
 n°69 : Les P-47 du 353rd Fighter Group (Réf. 11069)  n°99 : Erich Rudorffer, as aux 222 victoires (Réf. 11099)  Carte Bancaire :
Numéro : .........................................
 n°70 : Dans l'ombre de Marseille (Réf. 11070)  n°100 : Combattre dans un B-17 (Réf. 11100)
Date d’expiration : ...........................
 n°71 : Mission 84 - Le 1er raid sur Schweinfurt (Réf. 11071)  n°101 : La 8th Air Force massacre la Luftwaffe (Réf. 11101)
Signature :
 n°72 : Le Focke-Wulf Ta 152 en opération (Réf. 11072)  n°102 : Pourquoi le Zéro n’a pas eu de successeur ? (Réf. 11102)
 n°73 : Convair B-36 Le "Pacificateur" (Réf. 11073)  n°103 : Détruire le pont de Remagen ! (Réf. 11103)
 n°74 : L'aviation finlandaise (Réf. 11074)  n°104 : Mölders teste au combat le Bf 109 F (Réf. 11104)
 n°75 : Stopper les Panzer ! (Réf. 11075)
 n°76 : Semper Fi! (Réf. 11076)
Nombre de numéros sélectionnés : _______ x 8 ,50 € = €
Attention ! Les Eurochèques, cartes Maestro
et Visa-Electron ne sont pas acceptés.
Pour éviter toute erreur, merci de bien vouloir
TOTAL (abonnements + hors-séries + anciens numéros) : € écrire lisiblement.
précédent, surtout voulue par Hermann
Göring, qu’Adolf Hitler espère y arriver.
La première option ayant échoué, la
Luftwaffe, comptant sur son écrasante
supériorité numérique, se lance à l’assaut de
la Grande-Bretagne et tente, en un premier
temps, d’éliminer la Royal Air Force. Celle-
ci résiste, soutenue par une population
dont rien ne peut briser le moral, et surtout
pas les bombardements de terreur qu’elle
subit lorsque le commandement allemand
Juillet 1940. La bataille de France vient de se terminer à l’avantage de constate que, loin de s’effondrer, les Few du
la Wehrmacht, qui occupe l’essentiel de l’Europe occidentale. Pour que Fighter Command rendent coup pour coup.
la victoire du Reich soit complète, il reste à soumettre le Royaume-Uni. Au bout de trois mois d’une lutte à mort, La
C’est par la négociation politique et une campagne aérienne sans RAF prend le dessus et remporte la première
grande victoire alliée de la Seconde Guerre
mondiale. C’était la bataille d’Angleterre…

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