● 1Exposé sur la médiocrité à
l’excellence de Ebenezer njoh
Mouelle
L'homme critique
Compréhension :
C’est au troisième chapitre de son œuvre principale De la
médiocrité à l’excellence[1], que M. Njoh-Mouelle nous expose ce qu’il nomme «
l’homme critique ». Quelles sont ses caractéristiques ? Comment participe-t-il à la
définition de la médiocrité ? Mais surtout, peut-on faire confiance à l’analyse que
nous propose M. Njoh-Mouelle, et l’homme critique est-il une autobiographie
intellectuelle ?
Introduction:
HOMME CRITIQUE ET MÉDIOCRITÉ
S’il faut résumer le développement de M. Njoh-Mouelle en un mot au sujet de
l’homme critique, nous dirions qu’il s’agit d’un homme égaré dans un tourbillon de
valeurs ; il est un homme culturellement dédoublé, à mi chemin entre lui et lui-même,
c’est-à-dire entre ce qu’il est fondamentalement et ce qu’on a fait de lui. C’est
d’ailleurs en ces termes que M. Njoh-Mouelle le présente lui-même :
« L’homme critique ne sait pas où il va ; il vogue à la dérive sur une mer elle-même
critique.
La crise de l’homme critique s’appelle dépersonnalisation, fausse identité ou identité
d’emprunt, sous-développement du rationnel »[2].
Développement:
II A travers cet extrait, nous comprenons très aisément le développement de M.
Njoh-Mouelle qui part d’un constat simple ; ce qui est d’ailleurs le constat de bon
nombre de philosophes africains contemporains. Ce constat est le suivant : l’Afrique
n’est plus elle-même, et par là, les Africains ne sont plus vraiment Africains. Mais
s’ils ne sont plus vraiment Africains, ils ne sont pas totalement l’Autre et la situation
de l’homme africain d’aujourd’hui est cette situation de crise identitaire et culturelle.
La question ici est : Qui suis-je ? Ou, s’il faut en croire M. Njoh-Mouelle, pour qui, en
Afrique, l’affirmation de la personnalité se fait sous la tutelle d’un groupe : Qui
sommes-nous ? Il faudrait peut-être ajouter à cette question l’expression « en réalité
1
», de telle sorte que la recherche de notre soi soit clairement mise en évidence. Le
problème de l’homme critique est donc un problème identitaire et sur ce point, nous
pouvons affirmer que bon nombre d’Africains sont des hommes critiques car n’ayant
pas rompu le cordon ombilical qui les lie avec l’Afrique traditionnelle, ils n’ont pas
vraiment goûté des mamelles de la mégère occidentale qui réclame que le cordon
soit coupé définitivement. Ce problème nous pousse inévitablement, et M.
Njoh-Mouelle aussi, à parler de la culture, car ce choc, cette « crise » comme l’écrit
M. Njoh-Mouelle, est une crise culturelle. L’auteur en convient p. 36 : « Il y a un
manque aujourd’hui dans la culture africaine. On ne sait plus toujours avec certitude
ce qu’il faut croire, ce qu’il ne faut pas croire ». En quoi est-ce que l’homme critique
est médiocre ? Il faudrait peut être, pour répondre à cette question, se rappeler que
la mise de l’homme sous développé selon M. Njoh-Mouelle est d’abord une misère
objective, c’est-à-dire un manque de rationalité. C’est ce qu’il déplore en ces termes
: « Le spectacle le plus affligeant en situation de sous-développement c’est celui de
l’irrationalité dans le comportement de l’homme »[3] ; or l’irrationalité est grandement
causée par l’ignorance qui, si on croit l’auteur « Va souvent de pair avec la
superstition »[4]. L’homme critique est donc médiocre en ceci de fondamental qu’il
ne sait pas ; il est en effet ignorant, et de sa situation (dans quelques cas seulement
car les intellectuels que va décrire l’auteur sont parfaitement conscients de cette
situation, mais sont en quelque sorte contraints à devenir critiques), et des moyens
de se sortir de cette dernière. Mais s’il est ignorant, il est surtout ignorant de
lui-même, d’où la pressante question : « qui suis-je ? ».
La crise de l’homme critique, continue t-il, se manifeste par un manque, une
absence, une prise de conscience qui entraîne à l’inquiétude et à l’angoisse. Ces
différentes déclinaisons de la crise ne sont que des ramifications que la grande
question existentielle de l’homme critique – et par là, de l’homme Africain actuel, car
il est avéré que nous sommes dans la situation que décrit M. Njoh-Mouelle – que
nous avons déterminée plus haut : « qui suis-je » ?
2 HOMME CRITIQUE ET ACTION
Nous avons dit plus haut que la grande question qui sous-tendait le comportement
de l’homme critique était « qui suis-je ? ». C’est sûrement vrai. Mais, il est d’autant
plus médiocre que, n’ayant pas répondu à cette question, il veut déjà répondre à une
autre au moins aussi complexe : « Que faire ? ».
M. Njoh-Mouelle, dans le premier paragraphe de ce chapitre, nous présente
l’homme critique de façon métaphorique. Il le compare à un homme égaré en pleine
forêt qui, au lieu de marquer un temps d’arrêt pour retrouver son chemin, se met à
courir de gauche à droite, devant et en arrière, jusqu’à épuiser toute chance de
retrouver son chemin. Cet homme ne s’est pas posé la question que nous avons dite
caractéristique de l’action de l’homme critique : que faire ? Cette question, dans
cette métaphore de M. Njoh-Mouelle est symbolisée par le temps d’arrêt que devrait
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marquer l’homme excellent, ou simplement l’homme doté de quelque bon sens. Il est
pourtant un homme critique qui se pose très explicitement la question : l’intellectuel.
En effet, la métaphore de M. Njoh-Mouelle n’expose qu’un pan de son raisonnement
sur l’homme critique, celui qui concerne l’illettré, l’analphabète. Or, même les
hommes lettrés sont susceptibles d’être des hommes critiques. Chez ces derniers,
écrit l’auteur, « Il se produit (…) quelque chose comme un retour de l’homme instruit
à un stade d’ignorance qu’il avait déjà franchi »[9]. De façon claire, l’intellectuel
africain que nous dépeint M. Njoh-Mouelle agit comme s’il n’avait rien appris, et
surtout, il se laisse influencer par l’entourage. L’exemple de la page 41 de l’influence
de ce dernier sur l’intellectuel est très frappant au sujet de l’existence de la
sorcellerie et du recours aux fétiches pour se « protéger » des mauvais esprits. Voilà
donc le vrai dédoublement, le schisme entre le théorique et le pratique. Si on pouvait
reprocher à l’homme lambda de ne pas avoir de savoir théorique lui permettant de
résister aux tentacules critiques, lequel reproche fait ici office de circonstance
atténuante, l’intellectuel ne peut pas être épargné, car il sait et agit quand même
contrairement à ce qu’il sait, par peur ou par « Simple désir d’être en paix d’une part
avec sa conscience et, d’autre part avec son entourage »[10]. La crise culturelle se
ramifie donc en crise de l’action où s’opposent le savoir et le fait, le théorique et la
pratique, et le divorce est ici, mieux qu’autre part avec les intellectuels, explicitement
exprimés. L’intellectuel critique « hésite à passer aux actes »[11] pour les raisons
ci-dessus évoquées. Et cette crise entre le théorique et le fait, lorsqu’à y regarder de
plus près, est une crise entre Occident et tradition, il y a lieu de s’inquiéter de l’état
mental de nos intellectuels, lesquels sont les représentants les plus éminents de
notre état de conscience actuel. Le constat le plus évident est que la situation est
critique et qu’il faut faire quelque chose. Mais cette question du « Que faire ? » doit
être subordonnée à la question préliminaire du « Qui suis-je ? », car la crise de
l’action est une crise culturelle qui ne peut être résolue que par un retour aux
sources ou comme le dit M. Njoh-Mouelle, par une recherche d’authenticité. C’est le
constat qui se dégage du dernier paragraphe de ce chapitre : « Le dédoublement,
voilà le mot par lequel nous pourrions résumer l’état de crise de l’homme critique. Et
qui dit dédoublement dit fausseté et inauthenticité »[12]. Et à ce niveau, l’auteur
nous dit exactement ce qu’il faut faire :
● Conclusion:
En définitive M. Njoh-Mouelle nous a merveilleusement montré que l’homme
critique était en crise : en crise d’identité, car dans une recherche perpétuelle
d’identité. Il est brisé par le manque de repères – mais nous parlerons plus tard de
cette opposition de cultures et de traditions –. Contentons-nous, pour l’heure, de
résumer le tas d’interrogations qui sillonnent la tête de notre homme critique –
analphabète ou intellectuel –. La question majeure est : « Qui suis-je ? », et l’homme
critique est définitivement plus critique qu’il ne peut apporter de réponse à cette
question. Dans ce chapitre, M. Njoh-Mouelle ne nous dit pas plus que nos hommes
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critiques, mais il le fait quand même dans le livre, en écrivant, de façon assez floue
que le développement doit promouvoir des hommes créateurs et libres par
l’éducation, l’art, etc.