Sciences
PLAN DE COURS
Introduction
La science est réputée être le domaine de la connaissance rationnelle et objective et l’ensemble
de ses méthodes et de ses résultats est donc souvent présenté comme fiable et incontestable.
C’est la valeur de la science et des explications qu’elle avance que nous nous proposons
d’interroger à partir de trois idées reçues et communément admises sans être discutées :
1. Idée que les théories scientifiques sont fiables parce qu’elles reposent sur les faits.
2. Idée que la science ne cesse de progresser et que ce progrès s’accomplit de façon cumulative
3. Idée que la science dit vrai.
Nous verrons que chacune de ces idées, sans être tout à fait fausse, n’est pas non plus exempte
de critiques et contribue même parfois à véhiculer une conception schématique et incomplète de
la réalité des sciences. Ces idées relèvent donc pour une part du préjugé.
Chap. 1: Qu'est-ce qu'une expérience scientifique ?
A. La méthode inductive
La formation d’une théorie scientifique semble obéir à une démarche inductive c’est-à-dire
qu’une théorie semble élaborée à partir d’une généralisation des faits observés. C’est en
tous cas cette représentation simpliste qui est la plus répandue, laissant imaginer qu’il suffit
de multiplier un certain nombre d’observations et de constats pour être autorisé à en tirer des
conclusions théoriques générales et synthétiques. Ainsi, une science inductive consisterait :
1. En une collecte de faits, pratiquée sans a priori, sans idée préconçue, afin de garantir la neutralité
et l’objectivité de l’observateur.
2. En une construction inductive de la théorie qui, par un effort d’abstraction, formule la
généralisation des enseignements des faits observés, et met au jour les corrélations constantes
entre les phénomènes ;
3. En une vérification de la capacité prédictive de la théorie : ce qui a été induit par le passé doit
permettre de pronostiquer les phénomènes à venir. (Les mêmes causes produisant les mêmes
effets).
Pourtant cette schématisation du travail expérimental est en réalité fort peu fidèle à la
démarche réelle des sciences expérimentales.
B. Critique de la méthode inductive.
On peut adresser à la description précédente, deux objections décisives montrant qu’une théorie
scientifique ne s’élabore jamais de façon aussi simple.
1. L’idée selon laquelle il faudrait pratiquer une première phase d’observation sans hypothèse
préconçue est en réalité aberrante car c’est tout simplement impossible. On ne saurait collecter
des informations significatives si on ne sait pas d’abord ce qu’il convient d’observer. Une
hypothèse préalablement formée doit donc diriger toute pratique expérimentale.
2. L’inductivisme préconise de procéder à un grand nombre d’observations avant de procéder à une
généralisation. Pourtant la quantité ne garantit pas l’universalité ni n’explique les causes de ce
qui est observé : on ne saurait se contenter d’observer de nombreuses fois un fait pour prétendre
le comprendre. (ex de la stabilité des atomes)
C. L’expérimentation.
Une démarche expérimentale n’est jamais strictement inductive. L’apport empirique ne peut, à
lui seul, garantir la moindre conclusion scientifique. Même quand une découverte scientifique
semble résulter du hasard de l’observation, elle n’éveille en fait l’attention du chercheur que
parce qu’il dispose d’un bagage théorique préalable. C’est donc toujours à partir de la
formulation d’un problème théorique qu’une expérience scientifique est menée et peut être
féconde. (ex : la fonction glycogénique du foie)
Une expérimentation n’est pas réductible à une collecte de faits : c’est certes une observation
mais préparée par un protocole expérimental qui provoque et prémédite ce qui doit être observé.
L’homme de science ne se contente pas de percevoir le réel. Ses expérimentations sont des
investigations actives qui sont de bout en bout guidées par un effort déductif et interprétatif. En
eux-mêmes les faits ne portent aucune vérité. Tout dépend de la façon dont on les interroge et les
interprète. Une théorie est une structure de pensée, pas une simple généralisation. Ainsi en
science, « on trouve d’abord, on cherche ensuite » (Einstein).
Voir texte d’Einstein (en annexe, ci-dessous) : Einstein y critique la naïveté de la conception
inductiviste. Cette conception est fausse tant du point de vue historique que du point de vue
logique, car en science, l’hypothèse est toujours première et l’expérience seconde. Le travail du
chercheur obéit donc à une démarche hypothético-déductive plutôt qu’inductive. Il tente de
construire une représentation cohérente du réel à partir d’intuitions, puis formule des hypothèses
explicatives et déduit les conséquences logiques de ces hypothèses ; enfin seulement il met en
place un test expérimental permettant de vérifier si les conséquences réelles correspondent avec
celles qui sont prévues. Alors seulement l’hypothèse peut être confirmée. Lire aussi le texte de
Claude Bernard, manuel TXT 1 p. 368
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Chap. 2: La notion de progrès scientifique : évolution ou révolution ?
A. Danger du scientisme.
Nul ne saurait nier le progrès des sciences. Cette avancée manifeste des connaissances
scientifiques participe d’ailleurs à la confiance que nous accordons aux sciences, au point qu’il
est courant de définir les sciences comme le seul modèle d’accès à la vérité. La science est alors
considérée comme la forme la plus élevée, la plus rationnelle et la plus mature de connaissances.
C’est en tous cas en ces termes que le courant positiviste, présidé par Auguste Comte, la conçoit.
(Voir dossier dans le manuel p. 414 à 417).
Toutefois le positivisme et plus généralement la confiance absolue au progrès des sciences
risque de tourner au scientisme : c’est une idéologie qui professe que seule la science est capable
de répondre à toutes les questions humaines. Cette confiance exclusive comporte des risques et
peut donner lieu au rejet systématique de toutes les autres formes de pensée ; en outre, le
scientisme véhicule une conception très caricaturale de la science, se figurant que le progrès des
sciences se poursuit de manière linéaire et garantit la certitude absolue et irréfutable de ses
résultats. Or, un rapide regard sur l’histoire des sciences suffira à prouver qu’il n’en est rien.
B. Complexification de l’idée de progrès scientifique
Deux exemples permettent de montrer que l’idée d’un progrès cumulatif et linéaire des
connaissances scientifiques est un préjugé.
I. Le passage du géocentrisme à l’héliocentrisme : une idée reçue nous fait croire que
l’héliocentrisme fut inventé par Copernic (XVIème siècle), se substituant au géocentrisme
ptoléméen (IIème siècle) longtemps dominant. En vérité, un système géocentrique avait déjà été
conçu dès le IIIème siècle avant J.C., par Aristarque de Samos, mais n’avait pas été retenu car il
paraissait trop incompatible avec le bon sens. L’hypothèse géocentrique, quoique inexacte, fut à
cette époque jugée préférable et fit autorité pendant des siècles. Aussi lorsque Copernic décide
de proposer une autre conception du cosmos, il suit des intuitions qui sont bonnes mais n’a
toutefois pas encore les moyens de finaliser son projet. Les hypothèses qu’il élabore ne sont pas
scientifiquement exactes car il part de trop d’idées fausses pour pouvoir décrire avec justesse le
système solaire. Pourtant cette fois, malgré ses insuffisances, le système copernicien s’impose.
On saisit ici que le progrès des sciences n’a rien de linéaire : une théorie réfutée en un temps
se trouve adoptée plusieurs siècles après, alors même qu’elle présente encore beaucoup
imperfections.
II. De Newton à Einstein : Newton (XVIIème siècle) est le savant qui met au point la théorie de la
gravitation universelle permettant d’expliquer la trajectoire des planètes. Sa vision mécaniste,
héritée de la philosophie cartésienne, lui permet d’élaborer une méthode de calcul stricte selon
laquelle la nature se comporte comme s’il existait une force de gravité entre les masses,
proportionnelle aux masses et inversement proportionnelle au carré de la distance qui les sépare.
Cette découverte fut une véritable révolution : sa simplicité (mise en équation mathématique des
forces physiques) et sa conformité avec les observations la rendirent aux yeux de tous
l’équivalent d’une vérité absolue et irréfutable. En outre, cette théorie permit ensuite de
nombreuses autres découvertes qui confirmèrent encore la pertinence de la théorie newtonienne.
Dès lors on considérait que la nature n’aurait plus de mystère pour la science. Pourtant, certaines
anomalies apparurent. Certaines observations commençaient (au XIXème siècle) à ne
pas coïncider avec les calculs et les prévisions newtoniens. L’astronomie entre alors dans
une période de critique (crise). On fut obligé de formuler des hypothèses ad hoc
(hypothèse de circonstance, qui tente de résoudre une difficulté ponctuelle mais qu’on ne
peut pas vérifier) pour résorber ces anomalies…mais des phénomènes restaient
inexpliqués. C’est alors qu’Einstein proposa d’expliquer les mêmes phénomènes sans
avoir recours à l’idée de force de gravité. Il aboutit à l’hypothèse que l’espace se
déforme au contact des masses: c’est le concept de courbure de l’espace.
Le modèle théorique einsteinien de la relativité vient peu à peu remplacer le modèle mécaniste
newtonien alors même que ce dernier avait d’abord été érigé au rang de vérité absolue. La
remise en cause est donc radicale.
Il convient maintenant de tirer plus largement les conclusions de ces exemples quant à
l’évolution et la valeur des vérités scientifiques.
Chap. 3: Valeur de la vérité scientifique
Une des conséquences fondamentale de la théorie einsteinienne est que la physique newtonienne
ne peut désormais plus être considérée comme une vérité indiscutable. Cela pose le problème de
la certitude des résultats scientifiques.
A. Incertitude de la science.
L’épistémologie popperienne. (Lire dans le manuel TXT 2 et 3 p. 368-369)
Au début du XXème siècle, le philosophe K.Popper est contemporain de la naissance de
deux nouvelles théories : la psychanalyse et la relativité. Il se propose de les comparer afin
d’évaluer le caractère de scientificité de l’une et de l’autre et arrive à la conclusion que la
psychanalyse n’est pas une théorie scientifique tandis que la relativité mérite ce titre. En
effet, pour qu’une théorie puisse prétendre au statut de science, il faut qu’elle puisse être
confirmée ou infirmée par les faits. Une théorie doit donc pouvoir être réfutable (ou
falsifiable). Tant qu’une théorie résiste à l’épreuve des faits, alors elle peut être tenue pour
valide. En revanche si un seul fait la contredit, alors elle doit être tenue pour fausse. Or c’est
précisément ce qu’on ne peut pas savoir avec les hypothèses freudiennes car la plupart des
affirmations freudiennes ne peuvent pas être soumises à l’épreuve des faits (ces affirmations
ne sont donc ni vraies ni fausses ; ce sont des croyances). Par contre, la théorie einsteinienne
prend le risque d’être testée expérimentalement : ses affirmations sont soumises à des
protocoles expérimentaux et prévisionnels. Popper n’en conclut pas pour autant qu’une
théorie scientifique soit une théorie vraie ; c’est plutôt une théorie pas encore fausse. On
peut prouver qu’une théorie est fausse mais pas qu’elle est définitivement vraie. La science
avance donc en discernant de mieux en mieux le champ de la fausseté et non en produisant
des vérités absolues. C’est la fin de l’idéal de certitude en science !
Cette analyse de Popper a le mérite de combattre à la fois un certain totalitarisme de la
science en même temps que de démasquer les fausses sciences. Néanmoins elle est aussi
l’objet de critiques : Popper accorde une trop grande importance aux faits. Il est réducteur de
considérer qu’un fait contradictoire suffise à occasionner la réfutation d’une théorie : la
réalité est plus complexe.
2. Thomas Kuhn et la notion de paradigme
Cherchant à perfectionner le schéma popperien, Thomas Kuhn introduit la notion de
paradigme.
Lire le texte 1 du manuel p. 370
Thomas Kuhn remarque que toute théorie scientifique contient une idée phare, ce qu’il
appelle un paradigme et qui désigne un modèle théorique, une représentation globale du réel
à partir de laquelle toute la communauté scientifique d’une époque travaille (ex : le
paradigme darwinien en biologie). Ce paradigme fournit donc le cadre théorique commun,
les règles et les problématiques. Lorsqu’un paradigme est dominant, il n’est pas réfutable ;
même si certains faits le contredisent, ils ne seront pas considérés comme des réfutations
mais seulement comme des anomalies, qu’on essaiera de résorber à l’intérieur du paradigme.
En revanche, quand les anomalies s’accumulent, cela entraîne une situation de crise. La
production trop importante d’hypothèses ad hoc est alors significative de cette situation
critique. Mais cela ne suffit toutefois pas encore pour qu’on décide d’abandonner un
paradigme. Pour que cela arrive, il faut qu’un nouveau paradigme soit proposé, capable de se
substituer au paradigme précédent, en permettant d’expliquer mieux et plus de phénomènes.
Or ce changement de paradigme ne s’opère que très difficilement et très rarement car les
savants n’aiment pas avoir à remettre en cause tous leurs acquis : l’ancien paradigme est
ancré dans les mentalités ; on ne change donc pas de paradigme sans rencontrer de
nombreuses résistances. En outre, Kuhn explique que l’inventeur d’un nouveau paradigme
doit faire preuve d’une capacité d’imagination extraordinaire (il parle même d’une
illumination) car il faut être capable de rénover totalement les structures sur lesquelles
reposait l’ancienne science. De tels hommes sont des génies, c’est-à-dire des êtres rares.
Ainsi, on comprend que la science n’avance pas seulement de façon progressive mais aussi à
coup de ruptures ; et l’histoire des sciences doit être regardée comme une succession de
paradigmes, une série de révolutions successives. C’est pourquoi l’idée d’une vérité
scientifique définitive est désormais difficilement concevable.
B. Sujet et objet
Outre la difficulté de parler de certitudes en science, c’est la notion même d’objectivité qui
devient hautement problématique.
1. Le subjectivisme kantien.
Déjà au XVIIIème siècle, Kant faisait remarquer que toute connaissance s’articule autour de
deux pôles : une chose à connaître (objet) et un être connaissant (sujet). Apparemment le réel est
l’objet à découvrir et le sujet se doit, dans la recherche de vérité, de se soumettre à ce que disent
les faits. La vérité serait alors l’adéquation du discours (produit par le sujet) à l’objet (le réel).
On parle alors de savoir objectif. Hélas Kant nous montre que ce n’est pas si simple. La
formation d’un savoir n’est jamais tout à fait neutre et comporte toujours une dimension
subjective. Nous ne sommes pas des observateurs passifs : c’est nous qui imprimons l’ordre et
les lois de notre entendement à la nature que nous cherchons à connaître. Autrement dit, nos
connaissances sont largement autant façonnées par la structure de l’esprit humain que par la
structure de la nature. Le savoir est issu d’une interaction entre la nature et l’esprit. Il faut se
rendre à l’évidence : nous ne voyons pas le réel tel qu’il est mais tel que nous le représentons.
2. La représentation du monde.
Notre connaissance du réel dépend de nos encaissements et de nos capacités à les assimiler et à
les ordonner. Or nos perceptions sont elles-mêmes influencées par nos représentations déjà
constituées. Bref, il y a une double influence de nos perceptions sur nos représentations et de nos
représentations sur nos perceptions .
L’influence de nos perceptions sur nos représentations va de soi. Qu’est-ce qu’une couleur pour
un aveugle ?
Quant à l’influence inverse elle se comprend aussi : en effet, nous sommes incapables de
percevoir certains faits pour peu qu’ils soient incompatibles avec nos représentations. Quand une
perception est dissonante par rapport à nos croyances et à nos modèles nous avons alors
tendance à l’écarter inconsciemment, soit en cloisonnant les faits atypiques (on les ramène alors
à de simples exceptions), soit en s’arrangeant tout bonnement pour ne pas les voir. C’est
pourquoi nous sommes entourés de faits que nous ne voyons pas. Rares sont les cas où la
dissonance entraîne un changement de représentation (Voir Thomas Kuhn) car il est toujours très
désagréable de devoir remettre en question notre système de représentations. Ce sont pourtant
ces dissonances qui sont le plus susceptibles de faire évoluer nos savoirs et nos représentations.
C. Connaissance et vérité.
1. Une vérité relative :
La modernité épistémologique conduit à distinguer la vérité de la connaissance scientifique. .
Traditionnellement l’idée de vérité reste liée à celle d’une certitude absolue et objective,
permettant une parfaite adéquation du savoir au réel. Or la possibilité d’accéder à une telle vérité
nous est apparue illusoire. En revanche la notion de connaissance est plus modeste et désigne
l’état présent et relatif de nos savoirs, sachant qu’ils ne sont sans doute pas des vérités éternelles
mais plutôt des vérités conditionnelles. Une connaissance n’est pas un absolu mais un énoncé
théorique valable dans le cadre de certaines conditions et d’un certain état d’évolution des
savoirs.
Mais attention ! Cela ne signifie pas que la vérité peut varier en fonction du bon vouloir de
chacun. La formule « à chacun sa vérité » est absurde. Le relativisme dont nous parlons ne
débouche pas sur un scepticisme radical ni sur un subjectivisme simpliste mais plutôt sur une
humilité théorique. IL s’agit de prendre conscience que nos connaissances sont soumises à
certaines limites : elles sont relatives au sujet humain, à l’histoire des sciences et aussi à
l’évolution de la nature.
L’avancée des sciences est donc bien réelle et toutes les affirmations ne se valent pas mais nos
représentations n’en demeurent pas moins toujours conditionnées : elles s’affinent, se clarifient,
s’améliorent mais restent aussi infiniment perfectibles.
2. La vérité : un idéal régulateur :
Ce que nous nommons alors vérité n’est jamais qu’un certain état de nos représentation du réel
et l’idée d’une Vérité absolue et définitive ne peut plus être pour nous qu’un idéal régulateur
(c’est-à-dire un objectif idéal mais inatteignable, un horizon qui motive notre quête de
perfectionnement et nous sert de règle de conduite). La Vérité, au sens fort, ne peut plus être
qu’un objet de foi, une espérance qui guide notre recherche sans qu’on puisse jamais être sûr de
l’atteindre.