Texte 4 Auteur : Alfred de Musset Œuvre : On ne badine pas avec l’amour Parcours : Jeux du cœur et de la parole
Présentation
Phrase d’accroche Epoque et contexte Auteur Œuvre Texte
Restauration Alfred de Musset, poète On ne badine pas avec l’amour est une pièce de Il s’agit de la dernière
Romantisme et dramaturge d’origine théâtre en prose, publiée en 1834 et scène de l’acte III et du
« Le temps d'apprendre à vivre il (exaltation du moi, aristocratique dont on représentée pour la première fois en 1861, dénouement de la
est déjà trop tard » écrit Louis de la nature, liberté retient la poésie lyrique inspirée à Musset par sa relation avec George pièce., Camille et Perdican
Aragon dans le poème « Il n’y a et évasion, et l’œuvre théâtrale, Sand. Cette pièce, sous-titrée « Proverbe » se retrouvent dans un
pas d’amour heureux » (1943) engagement mais aussi la liaison s’inscrit dans ce que Musset appelait « Spectacle oratoire et se parlent pour
politique) passionnelle avec dans un fauteuil », des pièces uniquement la première fois avec
Mal du siècle George Sand et les excès destinées à être lues. Elle met en scène les sincérité.
de « dandy débauché ». retrouvailles de Camille et de son cousin
Perdican.
Projet de
En quoi ce dénouement fondé sur le contraste entre l’amour et la mort explique-t-il le titre de la pièce ?
lecture :
Temps 1. Une déclaration d’amour sincère et exaltée 2. La mort brutale et injuste de Rosette
forts l. 1 à 16 l. 17 à 31
Temps fort 1 : Une déclaration d’amour sincère et exaltée
Le texte s’ouvre sur : Une exclamation lyrique de Perdican
J’observe J’interprète
PERDICAN : Insensés que nous sommes ! nous nous Antépiphore : La tirade de Perdican s’ouvre et se ferme
sur la même exclamation et repose sur une opposition
aimons. Quel songe avons-nous fait, Camille ? Quelles entre : Idéalisation du sentiment amoureux
vaines paroles, quelles misérables folies ont passé o le bonheur simple de l´amour partagé et partagé, rendu pur par un Dieu qui n’est
idéalisé : plus puritain mais généreux et par une
comme un vent funeste entre nous deux ? Lequel de Répétition de « nous nous aimons » l. 1 Nature tendre et accueillante pour les
et 11 amants. On retrouve les motifs de
nous a voulu tromper l’autre ? Hélas ! cette vie est l’idylle 1 et du locus amoenus, lieu
Métaphore filée : « le bonheur […]
joyau » : lexique mélioratif bucolique et idéal2. Cette idéalisation
1
Le genre poétique de l’idylle se définit comme « la fusion d'un épanchement personnel, sentimental (le ton lyrique ou élégiaque) et d'une description de la nature » (G. Molinié).
2
Les six composantes stéréotypées du locus amoenus codifiées par Libanius sont les suivantes : sources, plantations, jardins, brise légère, fleurs et chant des oiseaux.
elle-même un si pénible rêve ! pourquoi encore y Invocation à Dieu : Ô mon Dieu, renforce le contraste avec les défauts des
« pêcheur céleste » protagonistes.
mêler les nôtres ? Ô mon Dieu ! le bonheur est une Métaphore filée : « le vert sentier […]
perle si rare dans cet océan d’ici-bas ! Tu nous l’avais horizon », lexique mélioratif et
parallélisme grammatical avec « si » Perdican entremêle à son exaltation de
donné, pêcheur céleste, tu l’avais tiré pour nous des (adverbe d’intensité + adjectif l’amour enfin retrouvé des regrets pour
mélioratif : si douce, si fleuris, si les erreurs commises – notons qu’elles
profondeurs de l’abîme, cet inestimable joyau ; et tranquille sont à deux reprises associées à la
nous, comme des enfants gâtés que nous sommes, o les défauts de jeunes protagonistes parole : « vaines paroles »,
Répétition de « insensés » « bavardage ». Il les reconnaît et les
nous en avons fait un jouet. Le vert sentier qui nous Ponctuation expressive, questions déplore, tout en les atténuant
rhétoriques et interjection « Hélas » implicitement : d’une part parce que la
amenait l’un vers l’autre avait une pente si douce, il
parallélisme grammatical : « Quelles responsabilité est équitablement
était entouré de buissons si fleuris, il se perdait dans vaines paroles, quelles misérables partagée (voir toutes les marques de
folies » Déter. Interrogatif+ adjectifs première personne du pluriel) : il
un si tranquille horizon ! Il a bien fallu que la vanité, le n’assume aucune responsabilité
péjoratifs + nom
Comparaisons péjoratives : « comme un individuelle. D’autre part, parce que
bavardage et la colère vinssent jeter leurs rochers
vent funeste » l. 2, « comme des enfants l’homme est par nature imparfait et
informes sur cette route céleste, qui nous aurait gâtés » l. 6, corrompu par le péché : « car nous
Métaphores péjoratives : « un si pénible sommes des hommes » l. 11. Il avance
conduits à toi dans un baiser ! Il a bien fallu que nous aussi l’enfance comme excuse à leur
rêve » (l. 3) « un jouet » (l. 7), « leurs
nous fissions du mal, car nous sommes des hommes. Ô rochers informes » l. 9 comportement insensé.
Enumération : « la vanité, le bavardage Le motif de la vie comme un rêve est un
insensés ! nous nous aimons. et la colère » l. 9 topos que l’on retrouve à la fois chez
Prop. Sub. Circonstancielle de cause : Calderon (auteur de La vie est un songe)
« car nous sommes des hommes » et Shakespeare3. Le prétexte de l’irréalité
Didascalie l. 12 dédouane Perdican.
Réplique de Camille : Après le baiser refusé par Camille au
(Il la prend dans ses bras.) o Polyptote « nous nous aimons » « je t’aime » début de la pièce, l’étreinte scelle
o Didascalie interne : « laisse-moi le sentir sur ton l’amour et la réconciliation.
CAMILLE : Oui, nous nous aimons, Perdican ; laisse-moi
cœur » Confirmation verbale et physique de
le sentir sur ton cœur. Ce Dieu qui nous regarde ne o Négation totale « ne s’en offensera pas » Camille, qui rappelle tout de même
3
« Nous sommes de cette étoffe sur laquelle naissent les rêves, et notre petite vie est entourée de sommeil. », William Shakespeare, La Tempête, 1611, IV, 1, réplique de Prospero
s’en offensera pas ; il veut bien que je t’aime ; il y a l’omnipotence de Dieu, avec les verbes
Réplique de Perdican l. 15, exclamation pouvoir et savoir.
quinze ans qu’il le sait. Didascalie l. 16 Exaltation emphatique, désir de
PERDICAN : Chère créature, tu es à moi ! possession physique
Contraste entre la sensualité de l’étreinte
(Il l’embrasse ; on entend un grand cri derrière l’autel.) et le cri poussé par Rosette. Le CCT
« autel » donne une tonalité solennelle.
Temps fort 2 : La mort brutale et injuste de Rosette
J’observe J’interprète
CAMILLE : C’est la voix de ma sœur de lait. Périphrase : « ma sœur de lait » l. 18 Peur de nommer Rosette, rappel de leur
L. 18 à 20 : lien intime ?
PERDICAN : Comment est-elle ici ? je l’avais laissée dans o Question rhétorique l. 18
l’escalier, lorsque tu m’as fait rappeler. Il faut donc qu’elle o Lexique du bâtiment : escalier, galerie Tension palpable et immense contraste
o Verbes de mouvement : ait suivi, avec les instants précédents. Fébriles,
m’ait suivi sans que je m’en sois aperçu. entrons Camille et Perdican s’interrogent et se
Modalisateurs : Négation « je ne sais ce que déplacent. « il faut donc » traduit à la fois la
CAMILLE : Entrons dans cette galerie ; c’est là qu’on a crié. j’éprouve », « il me semble » supposition, mais aussi la fatalité qui
PERDICAN : Je ne sais ce que j’éprouve ; il me semble que Métaphore : « mes mains sont couvertes de s’insinue.
sang » Emoi de Perdican qui pressent le pire.
mes mains sont couvertes de sang. Réplique de Camille l. 22-23 Référence shakespearienne à Macbeth4 et
o Périphrase « la pauvre enfant » présage funeste annonçant la mort de
CAMILLE : La pauvre enfant nous a sans doute épiés ; elle Rosette et la responsabilité de Perdican.
o Impératifs « viens, portons-lui »
s’est encore évanouie ; viens, portons-lui secours ; hélas ! o Interjection « hélas »
Insistance sur l’innocence de Rosette,
tout cela est cruel. Réplique de Perdican :
registre pathétique
o Double négation : adverbe Non +
Lamentations de Camille.
PERDICAN : Non, en vérité, je n’entrerai pas ; je sens ne/pas
o Métaphore : « je sens un froid
un froid mortel qui me paralyse. Vas-y, Camille, et tâche Perdican recule, refuse de voir la vérité en
mortel qui me paralyse » l. 24 face, il a compris que Rosette était morte. Il
4
Dans cette tragédie, lady Macbeth incite son mari à assassiner le roi Duncan pour s'emparer du trône. Bien qu'elle ne commette pas directement le meurtre, elle est complice et aide à
dissimuler le crime. Par la suite, elle est hantée par un cauchemar où elle ne parvient pas à nettoyer ses mains tachées de sang. Cette image est devenue le symbole de la culpabilité, du
remords et des conséquences psychologiques du crime.
de la ramener. (Camille sort.) Je vous en supplie, mon o
Supplication à Dieu (monologue reste seul en scène et implore Dieu,
car Camille est sortie): demande sa pitié insistant sur le fait qu’ils
Dieu ! ne faites pas de moi un meurtrier ! Vous voyez ce soient tous encore des enfants, plus
Exclamations
qui se passe ; nous sommes deux enfants insensés, et Lexique de l’enfance : inconscients que mauvais.
enfants, joué, pur
nous avons joué avec la vie et la mort ; mais notre cœur Perdican est désespéré, au paroxysme de
Antithèse : la vie et la mort
sa sensibilité de héros romantique5 et c’est
est pur ; ne tuez pas Rosette, Dieu juste ! Je lui trouverai Lexique de la mort : mort, à Camille qu’il revient de faire l’annonce
meurtrier, tuez fatale, de manière lapidaire, aussitôt
un mari, je réparerai ma faute, elle est jeune, elle sera
Impératifs : ne faites pas de suivie de sa sentence.
heureuse ; ne faites pas cela, ô Dieu ! vous pouvez bénir moi ; ne tuez pas Rosette, La mort de Rosette entraîne le malheur
ne faites pas cela des deux cousins, tel un châtiment divin
encore quatre de vos enfants. Eh bien ! Camille, qu’y a-t-
Verbes au futur : Je lui pour avoir imprudemment badiné avec
il ? trouverai un mari, je l’amour.
réparerai ma faute, elle sera Ce coup de théâtre final laisse le spectateur
(Camille rentre.) sous le choc.
heureuse
Le « adieu » sonne ici comme une
CAMILLE : Elle est morte. Adieu, Perdican ! Retour de Camille et ultime réplique
séparation définitive, excluant toute
o Phrase courte.
possibilité de réconciliation entre les
o Formule d’adieu protagonistes. C’est aussi la fin de la pièce.
Conclusion
Bilan Après moult revirements, Camille et Perdican finissent par s’avouer leurs sentiments, mais ils sont punis d’avoir péché par orgueil. La pièce se clôt sur une
tonalité cruelle avec la mort de l’innocente Rosette qui rappelle aux jeunes romantiques les risques qu’il y a à badiner avec l’amour : le sous-titre
« Proverbe » prend ainsi tout son sens.
Ouverture Contrairement à Roméo et Juliette, qui n’avaient pu s’aimer à cause de la rivalité entre leurs familles, Camille et Perdican sont les seuls responsables de
l’issue fatale de la pièce et de l’échec de leur amour.
5
Le héros romantique défini par Paul van Thiegem : Tout lui est dû, et il ne doit rien à personne. Il est plein d’orgueil, d’amertume et de colère. Souvent, isolé dans la société, il la hait.
Enveloppé de mystère, il est le jouet d’une fatalité irrésistible, qui l’a marqué pour des passions aveugles, pour une destinée aventureuse et dangereuse, pour des crimes inévitables ; et
pourtant, il est souvent, au fond, sensible et tendre[...]En général il est amoureux avec frénésie, et son amour est funeste à celle qui en est l’objet. Il incarne les droits de l’amour contre les
préjugés de la société. Souvent ironique et hautain, il défie les mœurs et les lois ; il est parfois le bandit généreux, conscient et fier de sa singularité, le criminel sympathique.