Maximisation
Maximisation
La rationalité maximisatrice.
1
Von Neumann et Morgensern, Theory of games and economic behavior [1944], Princeton university press,
Princeton, 1972 op. Cit. p. 8. La définition est une quasi tautologie, parce qu'elle définit l'essence de l'économie aux
yeux des deux auteurs.
cette transaction. C’est que l’offre d’un bien commence par satisfaire les demandes considérées
comme les plus urgentes . Si elle s’accroît d’une unité, celle-ci satisfera un besoin moins urgent.
Pour reprendre un exemple de Pareto, la première goûte d’eau est strictement nécessaire, la seconde
est délicieuse, la troisième simplement agréable. Plus j’ai accès à l’eau, moins j’en ai besoin : « Si
l’offre disponible s’accroît de n-1 unités à n unités, le supplément ne peut être employé qu’à la
suppression d’un besoin qui est moins urgent ou moins pénible que le moins urgent ou le moins
pénible des besoins qui ont été supprimés au moyen de l’offre n-1 »2 . Cette loi de la décroissance
de l’utilité marginale (celle du supplément d’offre), explique le schéma canonique : les prix baissent
avec l’accroissement de l’offre jusqu’au point de liquidation du marché où offre et demande
s’équilibrent. sur le marché de la théorie ce sont les prix qui portent les informations nécessaires
aux décisions optimales, qui conjuguent la rationalité individuelle de chacun et la rationalité
collective. Quand je maximise, tous maximisent : « … Les prix sont les instruments qui dirigent
l’activité économique...Les prix guident les porteurs individuels de décisions vers des résultats qui
dans bien des cas maximisent aussi le bien-être social... »3.
Cela suppose que les individus connaissent les conséquences de leur choix et soient capables
de savoir pourquoi leur choix est le meilleur. Les prix transmettent aux agents des informations
fiables et justes : ils sont donc en état de calculer les conséquences de leurs décision et donc de
prendre les bonnes. Walras introduit ces considérations par la bande : « Ainsi l'échange d'une
quantité db de (B°) contre une quantité da de (A), est avantageux à notre porteur, puisque la surface
de satisfaction qu'il obtient, est supérieure à la surface de satisfaction à laquelle il renonce. Mais
cela ne suffit pas, et il faut montrer que ce même échange est plus avantageux que ne le serait tout
autre échange d'une quantité de (B) plus petite ou plus grande que ob, contre une quantité de A plus
petite ou plus grande que da »4. Le maximisateur cherche à satisfaire la plus grande somme de
besoins possibles, à l'intensité maximale où il peut les satisfaire. Ce que maximise l'agent
économique, c'est « l'utilité extensive et intensive » d'un bien5. L'homo oeconomicus est l'homme du
modèle économique dominant, même s'il a eu des ancêtres plus classiques.
On peut avec Franz, concentrer sa présentation dans les traits suivants : « L'Homo oeconomicus
désigne un acteur (fictif), qui agit (a), dans son intérêt propre, et (b) de façon rationnelle, qui (c)
maximise son utilité propre, (d) réagit aux restrictions, (e) a des préférences stables, et (f) dispose
d'une information (complète) »6. Les préférences sont considérées comme données, de même que
leur ordre et l’invariabilité de la structure de ce dernier. Ce sont des variables exogènes de la
théorie, qui se dispense ainsi d’en expliquer la formation. D’où le fait que celle-ci est renvoyée au
choix à la sociologie ou à …la métaphysique7. Pour donner à cette fiction un caractère d'empiricité,
il faut sacrifier les exigences de cohérence de la théorie. L'optimisateur adapte le modèle à la
limitation des ressources, aux schémas d'action possibles, et à ce que les hommes peuvent saisir des
conditions de l'économie,donc à une information et à une rationalité limitée. Jensen et Meckling
proposent ainsi un « Resourcefull-evaluative-maximizing-man », qui en rabat sur la maximisation
en fonction des possibles qu'il peut saisir compte tenu de son savoir limité8.
L’hypothèse d’une rationalité parfaite de l’agent, étayée sur une information complète et sur
la capacité à opérer tous les calculs impliqués par la théorie, est, selon Von Neumann et
Morgenstern, une nécessité interne de la théorie : « Les discussion suivantes montrent qu’on ne peut
2
Von Mises, Human action, Henri Regnery company, Chicago, 1963, p.124
3
Mankiv, Grundlage der Volkswirtschaftlehre, Schaffer-Poeschel, Stuttgart, 2001, p.12. Nous reviendrons sur la
glorieuse main invisible et sur la restriction « dans bien des cas ».
4
Elements d'économie politique pure, ou théorie de la richesse, Paris,Pichon et Durand -Aurias, Laisanne, [Link],
1926, p. 78
5
Ibid. p. 77
6
Franz, « Grundlagen des ökonomischen Ansatzes:Das Erklärung konzept des homo oeconomicus », Working
paper de l'université de Postdam, 2004, sur le site de l'université. .
7
C’est un point développé par Oliver Schlaudt, Wirtschaft in Kontest, Victorio Klostermann, Frankfurt am
main, 2016, p.24.
8
« The nature of man », in Journal of applied corporate finance, 1994, volume 7, deuxième cahier, p. 4-19. Le titrre
en dit long sur la naturalisation d'un homme qui n'est que la schématisation de l'homme du marché capitaliste.
éviter l’assomption que tous les sujets de l’économie en considération, sont complètement informés
des caractéristiques physiques de la situation dans laquelle ils opèrent et qu’ils sont capables
d’accomplir toutes les opérations statistiques mathématiques que ce savoir rend possible »9. La
connaissance des prix permet de connaître la demande : « Si vous connaissez le prix d’un bien, vous
saurez combien les consommateurs vont en demander »10. Et donc finalement, l’agent peut
considérer prix et quantités comme des données. Hayek voit dans ce savoir parfait une définition
quasi tautologique de l’équilibre walrassien : « La proposition affirmant que si les gens savent tout,
ils sont en équilibre, est vraie simplement parce que c’est la façon dont nous définissons
l’équilibre »11. La rationalité de l’agent se confond avec celle du système. Et l’agent économique est
bien une réplique en petit du bon Dieu leibnizien ou du démon de Laplace.
Résumons : tous les individus cherchent à maximiser leur utilité. Le marché en équilibrant
offre et demande opère la meilleur distribution possible donc optimise au mieux toutes ces utilités.
Il y a juste un petit problème à la description : sur un marché à l’état d’équilibre, tout est vendu au
coût de production. L’entrepreneur paie amortissement des machines, matières premières et travail
selon le coût qu’il a fallu pour les produire. Le coût de production de son produit est la sommede
tous ces facteurs. Il vend son produit à ce prix de production. Qu’est-ce disparaît ? Le profit :Sur un
marché à l’équilibre walrasien, on peut bien envisager de l’épargne, pas de profits : « Les profits
sont un signe de déséquilibre et l’ampleur des profits, sous une libre concurrence, peut être regardée
comme un indice grossier du degré de déséquilibre »12. L’analyse microéconomique ne connaît que
des gains d’une entreprise, qui viennent de ses ventes : « ses gains dépendent de la quantité de
produit vendue. Donc se pose la question : par quelle quantité de produit l’entreprise vise le gain
maximal »13.
Dans la théorie, le marché traite toutes les préférences individuelles, donc toutes les
maximisations comme homogènes. L’un veut plus de salaire, l’autre plus de profit, le marché
réalise simplement la distribution optimale, alloue au mieux ressources et moyens de production.
Mais le problème du profit souligne que justement ces maximisations ne sont pas homogènes, que
peut-être même elles sont contradictoires. C’est d’ailleurs bien la thèse de Milton Friedman, qui
rejette toutes responsabilité sociale des entreprises, sinon faire du profit :« il y a une, et une seule
responsabilité sociétale de l’entreprise – d’utiliser ses ressources et de s’engager dans des
activités conçues pour augmenter ses profits, tant qu’elle respecte les règles du jeu, c’est-
à-dire, qu’elle s’engage dans une concurrence ouverte et libre, sans duperie ou fraude. »14
Un texte qui dit la vérité du néo-libéralisme : les responsabilités sociales sont le fait des
individus, pas du Business.
Marx avait déjà souligné que sur un marché où tout serait vendu à sa valeur, y compris ce
que les économistes appelaient le travail, il n’y aurait pas de profit. Et il avait cru pouvoir en tirer la
conclusion mal intentionnée qu’il fallait pour expliquer le profit qu’une marchandise, la force de
travail pisse bien plus de valeur qu’elle n’en coûtait. Evidemment, cela s’appelle l’exploitation.
Mais aujourd’hui d’autres impasses se révèlent : peut-on maximiser à la fois le produit et la
protection de l’environnement ? Le profit et la durabilité des biens (songez à l’obsolescence
programmée et aux scandales des logiciels truqueurs). Et désormais aussi, la logique à court terme
du profit financier ne s’accorde pas avec la logique de l’investissement productif à long terme. Paul
Krugman ou Wolgang Streeck ont montré chiffes en mains, que la maximisation du profit financier
conduit à long terme à la baisse des investissements donc à la baisse du taux de profit.
9
Theory of games and economic behavior [1944], Princeton university press, Princeton, 1972, p.30.
10
Samuelson et Nordhaus, Economics,Mac Hill inc, New York, 1995, p.39
11
« Economics and knowledge », in Economica, New Series, Vol. 4, No. 13, (Feb., 1937), p.42.
12
Scitowsky, « Two conepts of external economics », Journal of political economy, volume 62 numéro 2, 1954,
p. 148.
13
Tomann, op. cit. p. 85. Généralement, le mot même de profit est absent de l’index des manuels de
microéconomie.
14
New york Times magazin 13 septembre1970 cf.
: [Link]
[Link]
Mais l’hétérogénéité des grandeurs à maximiser produit aussi des difficultés psychologiques
qui infirment la possibilité de l’homme économique de la société. Joseph Raz dans Morality of
freedom, montrait l’hétérogénéité des valeurs des styles de vie opposant un clarinettiste et un
avocat. Il y a de l’incommensurable et donc des choix psychologiques défiant l’organisation des
préférences. Que doit faire le physicien pacifiste au chômage à qui on offre un poste dans la
production d’armes de destruction massive ? Il doit nourrir sa famille, ne pas détruire sa
qualification. Mais peut-il se renier ? L’action humaine réelle est bourrée d’ambivalence ; Vorrei e
non vorrei dit Zerlina quand Don Giovanni prétend lui expliquer la vie dans l’opéra de Mozart.
Peut-on dire que les conflits de valeurs ou l’ambivalence des désirs sont simplement irrationnels ?
Le caractère totalement irréaliste de l’homme économique de la théorie conduit bien sûr à
des complexifications du schéma. On sait très bien que les agents économiques n’agissent pas en
connaissance de cause, dans une situation de certitude. Ils agissent sous risque, en essayant de
calculer le risque, et quand le risque n’est pas calculable, on dit qu’ils sont en situation
d’incertitude. Mais même sous risque, la théorie prévoit la possibilité de maximiser. C’est ce qu’on
appelle la théorie de l’utilité espérée ou attendue.
Pour saisir le problème supposons deux situations où on m’offre de jouer à la loterie.
Situation 1 : j’hérite de 1000. j’ai le choix entre garder mes 1000 et les jouer à une loterie
multiple où j’ai 20% de chances de tout perdre, 70% de chances de gagner 1000, donc de doubler
mon héritage, et 10% de chances de gagner 10000. La théorie nous dit que je dois jouer. Mais
personne ne réagit ainsi : les gens préfèrent la certitude. Le certain n’est pas une probabilité qu’on
met en balance avec d’autres. En réalité, ce type de psychologie sera probablement dépendante du
milieu social. « Un bon tiens vaut mieux que deux tu l’auras » est le prototype d’adage du paysan
normand de mon enfance. Il faut renoncer au caractère purement individuel du choix. La raison
devient contextuelle.
Situation 2 : supposons maintenant que j’aie le choix entre deux loteries une où j’ai 10% de
chances de gagner 10000 et 90% de chances de tout perdre et l’autre où j’ai 11% de chances de
gagner 1000, 89% de chances de tout perdre. Ici les gens préféreront le risque le plus élevé pour le
gain le plus élevé. Comparer deux risques n’a rien à voir avec comparer un risque et une certitude,
d’où l’effet du certain, qui se moque de l’utilité attendue.
C’est l’objection classique de Maurice Allais : « Néanmoins l'expérience montre que des gens
très prudents, considérés communément comme rationnels peuvent préférer 4 dollars à une chance
sur deux de gagner 10 dollars, voire un gain de 400 dollars à une chance sur deux d'en gagner
1000, etc »15. Sauf chez les traders, la rationalité maximisatrice est contre-intuitive, car elle
condamne la préférence pour la sécurité, le placement de père de famille. Allais s’amusait à faire
passer des petits questionnaires à ses collègues américains, qui répondaient tous ...contre leur
théorie et contre la maximisation. Macron a beau dire aux français d’investir en bourse et pas à la
caisse d’épargne, la demande de placements sûrs est toujours aussi forte : la crise de 2008 est passée
par là. La rationalité maximisatrice n’est plus une définition de la rationalité, mais simplement
l’idéologie organique du capital financier
En réalité, la définition de la rationalité par la maximisation a été attaquée de tous côtés et
depuis longtemps. Dès l’antiquité, Aristote ou Philodème, un épicurien, ont dénoncé l’assimilation
de l’acquisition avec la course à la maximisation. Entre autres avec un argument imparable : vous
courez après un maximum que vous ne pouvez déterminer, donc que vous ne pouvez atteindre.
Avoir tout et vouloir plus. Dans Key Largo, le film de Huston, le gangster joué par Edward J.
Robinson déclare : « je veux plus ». Plus de quoi ? Plus que quoi ? Et jusqu’où ?
Max Weber voit dans la maximisation une logique comptable appartenant à la rationalisation
de l’organisation capitaliste, mais nullement la définition du comportement des individus. Ceux-ci
ne la suivent que quand ils y sont contraints par l’environnement capitaliste de l’entreprise : « Les
principes universels que la théorie économique avance sont uniquement des constructions,
15
« Criticism of the postulates and axioms of the american school », in Rationality in action, Paul K. Moser
editor, Cambridge university press, Cambridge, 1990, p. 131.
exprimant quels conséquences l’agir de l’individu dans son entrelacement avec celui de tous les
autres, devrait avoir, si tout individu structurait son comportement envers le milieu exclusivement
selon les principes de la comptabilité commerciale, donc en ce sens, rationnellement. Cela n’est
notoirement pas le cas… »16 .
Herbert Simon a critiqué la maximisation même pour les entreprises. D’abord au nom de la
nécessité de faire place à la nouveauté. Le marginalisme d’origine considère les moyens de
production comme donnés, sans considération de leur changement , donc de leur histoire. Ériger la
maximisation en but et en méthode de la rationalité économique n’a de sens que si on suppose
connues les données du calcul de maximisation, en clair s’il n’y a pas de nouveauté. C’est
l’objection d’Herbert Simon : « La capacité à se déplacer rapidement vers de nouvelles directions
peut être bien plus importante pour la survie que l’optimisation, même si cette dernière était
faisable, ce qui n’est presque jamais le cas...et des Heuristiques, spécialement des heuristiques
identifiant les nouveaux problèmes et les changements dans l’environnement de façon précoce,
peuvent être ce qui est requis pour une adaptation rapide au changement »17. Le rapport au temps et
à l’innovation devient plus important que la rationalité instrumentale, désormais guidée par un flot
croissant d’informations sur la réduction des coûts techniques et organisationnels.
Ensuite Herbert Simon s’oppose à l’idée d’une rationalité parfaite des agents économiques.
Le marché lui-même n’est jamais totalement rationnel parce qu’il y a trop d’inconnues et la raison
des individus n’est jamais totalement rationnelle, jamais totalement cohérente. En plus elle dépend
des informations dont disposent les agents économique, qui est toujours partielle, limitée. Il va donc
opposer à la rationalité du marché marginaliste une rationalité limitée, à la fois formellement, parce
qu’elle ne peut jamais être totalement cohérente encore moins garantir sa cohérence et
contextuellement liée, aux informations dont elle dispose : « Les individus n’ont à leur disposition
ni les faits, ni la structure consistante de valeurs, ni le pouvoir de raisonnement requis »18. L’agent
économique tâtonne, procède par essais et erreurs, changeant à mesure ses aspirations : « le niveau
d’aspiration définissant une alternative satisfaisante peut changer de point en point d’une telle
séquence’ d’essais »19. Au lieu de maximiser, l’individu cherche un « point de vue satisfaisant »,
« une solution suffisamment bonne »20, Plutôt que le meilleur, l’agent cherche du mieux, « des
possibilités qui sont des améliorations »21. C’est en particulier le cas des firmes qui recherchent
plutôt que la maximisation « un certain niveau de taux de profit » ou « une certaine part de
marché » donc à remplit certaines conditions plutôt qu’à maximiser22.
La maximisation a été en outre critiquée par Kahnemann et Tversky 23 du point de vue
proprement psychologique. L’analyse des raisonnements montrent que les individus ne cherchent
pas à maximiser à tout prix. Un hypothétique professeur de philosophie à la retraite et voulant
acheter une nouvelle voiture ne va pas d’abord se demander si la Rolls ou la Bentley seraient la
réponse la meilleure à son besoin de locomotion. Il ne va même pas se demander si tel modèle plus
modeste serait la réponse optimale vu son budget. Il va se dire : j’ai besoin d’un plus grand coffre
pour promener mes petits enfants, je veux aussi pour eux améliorer la sécurité du véhicule, se fier
au copains qui s’y connaissent mieux que lui, éventuellement à une expérience faite sur une location
16
« Die Grenznutzlehre und das psychophysiche Grundgesetze », in Gesammelte Aufsätze zur Wissenschaftslehre.
Hrsg. von Johannes Winckelmann. Tübingen, Mohr, 1985, S. 394.
17
Cité par Schwartz, op. Cit. p.27, il s'agit d'une communication personnelle d'Herbert Simon à l'auteur du livre,
datée du 8 février 1997.
18
Herbert Simon, Reason in buman affairs,Basil blackwell, Oxford, 1983, p.17.
19
[Link]. p.251
20
Reason in human affairs, op;cit.p.85
21
Reason, op;cit;p.74
22
Models..., op;cit. p.263
23
Daniel Kahneman et Amos Tversky (dir.), Choices, Values and Frames, Cambridge University
Press, 25 septembre 2000, 860 p. (ISBN 978-0521627498)
de véhicule. Ce qu’il cherche ce sont des améliorations relatives à sa situation, pas l’optimisation
dont il n’a même pas idée parce que trop de connaissances et d’expériences y sont engagées.
Et si on définit la rationalité parla maximisation,comment expliquer que finalement peu de
gens maximisent ? C'est J.S. Mill qui certainement a, le premier, défini l'homme économique
comme maximisateur, tout en tentant d'expliquer pourquoi la maximisation ne fonctionnait pas :
« ..un être qui désire la posséder la richesse, et qui est capable de juger de l'efficacité comparative
des moyens d'obtenir cette fin...Il fait totalement abstraction de toute autre passion ou motifs
humains, sauf ce ceux qui peuvent être regardés comme contredisant perpétuellement ce désir de
richesse, savoir ; l'aversion pour le travail, et la jouissance présente de satisfaction coûteuses »24.
L'homme rationnel, envahi par la paresse et l'hédonisme, porte un péché originel économique. Ce
que Mill traduit encore sous la forme d'une contradiction entre raison instrumentale et calculatrice,
d'une part, et passions de l'autre, la psychologie va l'intérioriser : les limitations passionnelles
investissent la raison même, rendant ainsi le péché plus originel. La nature humaine se définit
d'abord par « l'inertie »25. Mais est-ce un crime d'y placer son utilité ? Pourquoi pas un droit à la
paresse ? Parce que cela contredit la maximisation en posant une utilité qui minimise ? Est-on
coupable de vouloir maximiser la minimisation ? Comment transformer tous les travailleurs à la
petite semaine en maximisateurs économiques ?
David Gauthier entreprend de montrer dans « La maximisation contrainte et la rationalité
de la coopération » qu’une maximisation intégrale est impossible, qu’elle ne tient que subordonnée
à la moralité de la coopération. Selon le maximisateur fou, il ne faut coopérer qu’en tenant compte
de la stratégie des autres, sur laquelle je n’ai pas d’assurance, et non de leur utilité, sauf si cette
utilité coïncide avec la mienne. C’est ce que Gauthier appelle un maximisateur à tout-va ou franc.
Un maximisateur contraint est au contraire une personne qui cherche à maximiser son utilité, étant
donné l’utilité des autres. IL est d’accord pour chercher par delà ce qui le sert, ce qui sert aussi les
autres. Or cette attitude est la seule rationnelle, car la première est une attitude qui conduit les autres
à nous exclure de la coopération : ils savent que vous en voulez les avantages sans en accepter les
charges : « quand nous comprenons correctement comment la maximisation de l’utilité est
identifiée à la raison pratique, nous voyons que la moralité est une partie essentielle de cette
maximisation »26.
La thèse de Gauthier est double : -a. La défection à la coopération contient sa propre
punition, la mise à l’écart, comme dans les sociétés traditionnelles où les crimes sont punis par
l’exclusion. -b. Les individus se mettent d’accord non sur une contrainte à la coopération, mais
directement sur la coopération, parce qu’ils comprennent l'impossibilité de la défection universelle.
La morale raccorde l’utilité propre et la coopération, parce que cette dernière est une expansion de
l’utilité propre.
ON pourrait se dire que la messe est dite, que la critique de la maximisation en a eu la peau.
Et bien pas du tout. Puisque le maximisateur n’existe pas, qu’il y a toujours des Robelin
profondément hédonistes qui se foutent de la productivité et qui préfèrent gagner moins plutôt que
travailler plus, on va le produire. Le maximisateur est le conformiste d’entreprise, celui qui va
répondre aux injonctions du capital financier et des actionnaires. Von Weisecker utilise les mots
justes : « L'économiste croit dans le fait que l’efficience est espérée »27. La science économique
marche à la croyance, et cette croyance serait l’espérance des agents économiques : le
comportement efficient parce que rationnel sur un marché efficient. Ce sont les entreprises, qui
érigent l'homme économique en modèle pratique à imiter : « Devenez les entrepreneurs de votre vie »,
tel est le slogan, et la vie elle-même n’est plus qu’une vaste métaphore de l’entreprise 28. Le moi
entrepreneurial, le coach de soi, celui qui sait se vendre comme une savonnette, celui-là fait
24
« On the definition of political economy », in Essays on economics and society, Part I, London, 1967, Routledge
and Kegan Paul, p. 321
25
Landes und Steiner, éditeurs, Psychologie der Wirtschaft, Springer, Wiesbaden, 2013, p.49
26
David Gauthier, op. Cit. In Rationality in action, op. Cit. p. 331
27
Logik der globalizierung, Vandenhoeck und Ruprecht, Göttingen, 19999, p. 9. La charité manque à l'appel, mais on
ne voit pas en quoi elle pourrait améliorer le maximisateur.
triompher à la fois la production de profit pour les entreprises et la maximisation de l'utilité propre
contre les autres.
Le management opère un premier transfert : celui des antagonismes des rapports sociaux
vers les relations interindividuelles et culturelles. Cette émotionnalisation de l'entreprise se voit
dans le fait que tout problème interne est traduit en termes de stress, donc psychologisé, ce qui
rejette la faute sur les stressés et pas sur les stresseurs. Le stress est individuel, il existe des
techniques de gestion mentale pour s'en défaire. Le management définit ainsi à partir de l’image de
l’homo oeconomicus une normalité psychologique et une pathologie. Ceux qui ne suivent pas sont
des faibles ; des vulnérables. La psychologie devient un récit imposé de l’extérieur.
Changer les représentations signifie se faire le point de référence des contraintes de la
production comme du marché du travail. Gérer le chaos du marché, ses contradictions pour les
finaliser, grâce à des compétences latérales comme la capacité à gérer les relations sociales ou à
communiquer. Il faut changer l’impuissance en activisme, comme dit Bröckling 29. Ce mode de
mobilisation est fictif, la stimulation devient simulation. Engagez vous dans les projets, bien sûr
ceux de la direction.
L'économie managériale et sa psychologie ont tenté de produire le maximisateur, en fondant
totalement la maximisation sur le dévouement à l'entreprise. C'est le cas de la théorie du steward,
développée par Donalson et Davis30. Le comportement du steward, dans l'avion est « ordonné de
façon que les comportements pro-organisationnels, collectifs, ont une utilité plus grande que les
comportements individualistes à son propre service »31. Il « cherche à atteindre les objectifs de
l'organisation »32. Cet exemple de parfaits conformistes, qui « croient que leurs intérêts sont alignés
sur ceux de la firme et de ses propriétaires »33, décrit l'idéal de l'entreprise plus que l'homme réel.
Qu'est-ce qui motive alors le steward ? D'abord la structure de sa tâche : il doit servir : « si la
situation structurelle dans laquelle il ou elle est placée facilite l'action effective »34 Ce ne sont pas
les incitations externes, mais les « récompenses intrinsèques » qui sont le moteur du comportement
de l'employé35. C'est aussi l'autonomie, décrite en termes de leadership de soi »36. Une autre
motivation essentielle est « l'identification »37, qui fonctionne sur une reconnaissance réciproque, la
« confiance »38. Le steward devient le modèle de l'auto-exploitation. Sa perception a été totalement
façonnée par la firme. Le travailleur n'est plus qu'un serviteur, servant la firme parce qu'il est lui-
même la firme, dans la réconciliation du désir et de la loi. On me permettra de penser que le motif
effectif du steward dans la cabine, c'est de garder en main une situation parfois épineuse et d'éviter
ainsi de perdre son emploi. La menace du chômage est plus efficace que la logique de la confiance
La vie devient une performance sportive constante, bien sûr au profit de l’entreprise. La
requête du nouveau se transforme alors en mise constante en insécurité. Cette école de management
refuse de fonder l'aptitude même à innover sur une quelconque habitude. On bannit donc la sécurité
au profit de la « mobilité », censée mimer perpétuellement la concurrence du marché et se traduire
par une production constante de symboles. Et on suppose que cette mobilité produit l'enthousiasme
du travailleur, parce qu'il n'a pas le temps de s'ennuyer. Un des témoignages de Kanter – un
manager- compare la situation à un rodéo : « C'est comme dans un rodéo, ça captive et ça fait
28
Sur cette notion, cf. Ulrich Bröckling, Das unternehmerische Selbst, Suhrkamp, Francfort, 2007, en particulier, pp.
66-67.
29
Das unternehmerische selbst, Suhrkamp, franckfurt, 2010, p. 56
30
Une contribution aisément consultable : Davis, Shoormann and Donaldson, « Towaed a stewartschip theory of
management », The academy of management review, volume 22 n'°1, janvier 1997, pp. 20-47
31
[Link]. p. 24
32
Ibid.
33
Ibid. p. 25
34
p. 25
35
p. 28
36
p.29
37
p.29
38
p.33
marrer. On n'a pas un moment d'ennui, le temps passe à toute allure »39. Peters parle, lui,d'une
« entreprise comme un carnaval »40. L'insécurité devient une pression à l'enthousiasme et on voit ici
apparaître une des formes d’une anthropologie du comme si : mimez l'enthousiasme.
Richard Florida s'est fait le prophète de l'ascension de la classe créative, destinée à
transformer aussi bien le travail que le loisir 41. Mais en quoi consiste la fameuse créativité ? Sur
quoi porte l'innovation ? En fait sur trois choses : d'abord sur l'organisation interne même, sur ses
procédures internes, sur le fonctionnement des équipes de travail ; ensuite sur l'individualisation des
produits, le record du genre étant probablement détenu par Rolls-Royce, avec 64000 options. Enfin
sur la désirabilité du produit, sur l'esthétisation du travail.
Car on ne peut se flatter de produire des innovations scientifiques et techniques toutes les
semaines. La créativité, c’est la maximisation de soi, mais surtout la créativité satisfait les exigences
de rentabilité à deux chiffres du capital financier. Il faut donc agir d'une part sur la force de travail,
sa productivité, l'intensité du travail, et d'autre part sur le marché et la consommation, par des
produits et des services donnés comme différents, alors qu'ils ne le sont pas techniquement.
La créativité ne consiste pas en inventivité à proprement parler, mais dans la mobilisation du
potentiel psychique, et c'est ce qui définit la fameuse autoréalisation : Rogers fait l'assimilation :
« la tendance de l'homme à se réaliser lui-même, à déployer son potentiel »42 . D'où le triomphe de
la motivation, qui fait le lien entre les deux. Ces aptitudes porteront en particulier sur le
« relationnel » comme dit le jargon d'aujourd'hui, l'aptitude à faire fonctionner l'équipe, à résoudre
les problèmes interindividuels, ce qui marque bien le déplacement des rapports sociaux sur
l'interindividuel et l'affectif43. Le moi doit mobiliser ses ressources comme les entreprises doivent
mobiliser leurs ressources humaines. La psychologie de l'expansion du moi coïncide avec celle des
compétences d'entreprise ; elles se fondent dans le moi entrepreneurial.
Mais l'ambivalence éclate du fait que ce discours se déroule toujours simultanément sur le
plan de la description et sur celui de la prescription : d'une part, l'assignation publicitaire : vous êtes
créatifs, de l'autre, l'impératif : vous devez l'être, soyez-le. La formule canonique est celle,
anticipatrice, de Maslow : « Ce qu'un homme peut être, il doit l'être »44 . Lui correspond celle de
Brodbeck, qui transforme l'exigence -voire la nécessité- en décision, donc en imputation en
responsabilité : comme la créativité est partout, si vous n'êtes pas créatif, c'est que vous avez choisi
de ne pas l'être : « La créativité est quotidienne. Toute action effacée comporte et dissimule un
aspect créatif, qu'il s'agit de découvrir. Pour le dire en bref et en paradoxe, on devient créatif si on se
décide à la créativité »45.
La maximisation, dans les théories économiques dominantes, est l’envers de la concurrence.
Désormais, la vie économique elle-même appelle son dépassement et l’instauration d’une économie
de coopération. Dominique Méda le notait : « La gestion partagée des biens communs que sont le
climat et les éléments composant la biosphère exige à l’évidence des formes de coopération étroite,
notamment internationales. Mais les processus de production eux-mêmes devront devenir plus
coopératifs : la reconversion écologique s’accompagnera sans doute d’une relocalisation d’une
partie de la production en raison de la hausse du coût des transports »46.
Mais la rationalité maximisatrice investit l’ensemble de la vie sociale et pas seulement le
travail. Ainsi du soin de soi. Aux États-Unis, les programmes de « bien-être d’entreprise » ont le
vent en poupe. Ils sont censés porter les employés à perdre du poids ou à cesser de fumer, pour
39
[Link]. p. 69
40
Liberation management,Ballantine books, New York, 1994, p.15
41
The rise of the creative class, and How it's transforming work, leisure, community and every day life, HarperCollins
publishers, New York, 2005
42
Onbecoming a person, Constable, London, 1961, p. 351
43
Michael Hardt insiste sur le lien entre les travailleurs et encore plus sur le lien affectif au client : « Affective
Arbeit », dans Norm der Abweichung, Voldemeer, Zurich, 2003.
44
Motivation and personnality, Harper and Row, New York, 1954, p. 12.
45
Entscheidung Zur Kreativität, Primus verlag, Darmsatdt 1999, p.2
46
Tribune « Vers un surcroît de coopération », le Monde du 6 février 2020
diminuer les dépenses de santé. Apprenez à prendre soin de vous, tel est le message psychologique
apparent47. Ces programmes n’ayant qu’un impact minime sur la santé et les dépenses de santé,
comment expliquer leur succès, absurde du point de vue de la rationalité maximisatrice
d’entreprises qui n’ont pas l’habitude de jeter l’argent par la fenêtre surtout pour let travail ? ?
C’est qu’ils enveloppent les salariés dans un conformisme idéologique néo-libéral : la santé n’est
pas un problème social, c’est votre responsabilité. Vous imposez des charges indues à votre
employeur ; en clair c’est une manœuvre d’inculpation : relevant de décisions individuelles, la santé
n’est pas la diction d’une faillite sociale 48. Ainsi deux universitaires de l’université du Maryland, un
philosophe et un juriste, affirment-ils : « ...les programmes de bien-être sont des outils utiles pour
imposer ces aspects de la vision néo-libérale de l’ipséité : les travailleurs sont encouragés à entrer
en compétition mutuelle sur les buts de bien-être, sont habitués à se considérer eux-mêmes en terme
de productivité, sont en théorie capable de faire plus au travail, parce qu’ils sont mieux adaptés (et
heureux) et sont encouragés à regarder tout cela comme entièrement de leur propre responsabilité,
une partie de leur travail, qu’ils accompliront sans que cela soit sur l’horloge ». Ils montrent aussi
que ces programmes, faute de donner la parole aux travailleurs qui en sont l’objet, représentent des
instruments de contrôle de ceux-ci hors du travaiL. Pasqualle, le juriste résume son point de vue :
« Méfiez-vous des analyses coûts -profits qui ne sont que des rationalisations pour la surveillance .
Et 2 faites participer les employés dans la formation de ces programmes.
La médecine préventive européenne est aussi vampirisée par cette manœuvre d’ inculpation,
malgré les avertissements de médecins : c’est de votre faute si vous êtes obèse, comme s’il était
facile d’acheter les 5 fruits et légumes quotidiens quand on gagne le SMIC. Ainsi dde la résilience,
qui à partir d’analyses de situations critiques développent une idéologie managériale d’inculpation
du travail. La définition en France dominante, celle de Boris Cyrulnik, insiste sur son lien avec la
menace sur la vie, la menace de mort : C’est l’aptitude d’un corps à résister aux pressions et à
reprendre sa structure initiale. En psychologie, la résilience est la capacité à vivre, à réussir, à se
développer en dépit de l’adversité. Mais l’auteur sait très bien que le rétablissement d’un équilibre
n’est pas le rétablissement de l’ancienne structure psychologique, c’est au contraire un processus
différent d’évolution, pas nécessairement plus fort ni plus efficace : c’est un nouveau type de
réponse et de devenir. Mais elle est par là un mode d’évolution, une histoire propre à l’individu, les
relations au monde sont des relations internes qui me définissent.
Les problématiques de la résilience ne peuvent intérioriser cette histoire, parce qu’elles se
conçoivent sur le modèle du renforcement extérieur des défenses immunitaires. Tel est le lieu
d’envol d’une idéologie scientifique qui se substitue à la description empirique et à une tentative
d’explication. Le risque doit être accepté comme normal, on n’agit que sur la vulnérabilité du sujet.
Gérer les difficultés, non changer la donne. Et nombre de manuels menacent de combustion rapide
les individus non protégés. La menace est universelle : le risque est partout, tôt ou tard, on attrape le
burn-out ! L’épidémie est inévitable, mais si vous êtes contaminés, c’est faute de vous être protégé.
La réponse serait préventive par renforcement des défenses individuelles 49. Les coachs servent à
cela.
Mais la vulnérabilité des individus n’est pas naturelle. L’envers de la maximisation, c’est le
stress, le burn-out, voire les suicides au travail. Les plus vulnérables sont les plus précaires, les plus
47
cf. Frischmann et Selinger, Re-engineering Humanity, Cambridge university press, Cambridge, 2018, p. 27.
48
Ibid. p. 28 . Cf. Hull and Passquale, « Toward a Critical Theory of Corporate Wellness » (July 28, 2017).
BioSocieties13:1 (2018), 190-212; U of Maryland Legal Studies Research Paper No. 2017-23. Available at SSRN:
[Link] :« ...les programes de bien-être sont des outils utiles pour imposer ces aspects de
la vision néo-libérale de l’ipséité : les travailleurs sont encouragés à entrer en compétition mutuelle sur les buts de
bien-être, sont habitués à se considérer eux-mêmes en terme de productivité, sont en théorie capable de faire plus au
travail, parce qu’ils sont mieux adaptés (et heureux) et sont encouragés à regarder tout cela comme entièrement de
leur propre responsabilité, une partie de leur travail, qu’ils accompliront sans que cela soit sur l’horloge ». L’auteur
du livre assume les traductions des textes en langues étrangères.
49
Sur ces aspects, cf Bröckling, op. Cit. p. 264
exposés à l’incertitude et au changement continu, les plus dépendants de rapports de travail sans
liaison ni relations, telle l’allocation des travaux par une plate-forme, face à laquelle on dépend de
facteurs totalement contingents (l’avis d’un client indisposé par exemple). Les travailleurs qualifiés
luttent contre l’envahissement de la vie privée par le travail. Que dire des entreprises espagnoles qui
incitent leur personnel féminin à retarder les grossesses en payant la congélation des ovocytes ? On
peut sans crainte faire état d’une pathologie de l’autoréalisation dans une société asociale 50, et voilà
la rationalité effective de la rationalité maximisatrice
50
On trouvera une vue d’ensemble des rapports entre pathologie individuelle et vie sociale dans Necker et Wagner :
Leistung und Erschöpfung in der Wettbewerbgesellschaft, Suhrkamp, Berlin, 2013.