La solitude
Ode
Dans ce val solitaire et sombre,
Le cerf qui brame au bruit de l’eau,
Penchant ses yeux dans un ruisseau,
S’amuse à regarder son ombre.
De cette source une naïade
Tous les soirs ouvre le portail
De sa demeure de cristal
Et nous chante une sérénade.
Les nymphes que la chasse attire
À l’ombrage de ces forêts
Cherchent des cabinets secrets,
Loin de l’embûche du satyre.
Jadis au pied de ce grand chêne,
Presque aussi vieux que le soleil,
Bacchus, l’amour et le sommeil
Firent la fosse de Silène.
Un froid et ténébreux silence
Dort à l’ombre de ces ormeaux,
Et les vents battent les rameaux
D’une amoureuse violence.
L’esprit plus retenu s’engage
Au plaisir de ce doux séjour,
Où Philomèle nuit et jour
Renouvelle un piteux langage.
L’orfraie et le hibou s’y perche,
Ici vivent les loups garous ;
Jamais la justice en courroux
Ici de criminels ne cherche.
Ici l’amour fait ses études,
Vénus y dresse des autels,
Et les visites des mortels
Ne troublent point ces solitudes.
Cette forêt n’est point profane ;
Ce ne fut point sans la fâcher
Qu’Amour y vint jadis cacher
Le berger qu’enseignait Diane.
Amour pouvait, par innocence,
Comme enfant, tendre ici des rets ;
Et comme reine des forêts,
Diane avait cette licence.
Cupidon, d’une douce flamme
Ouvrant la nuit de ce vallon,
Mit devant les yeux d’Apollon
Le garçon qu’il avait dans l’âme.
À l’ombrage de ce bois sombre
Hyacinthe se retira,
Et depuis le Soleil jura
Qu’il serait ennemi de l’ombre.
Tout auprès, le jaloux Borée,
Pressé d’un amoureux tourment,
Fut la mort de ce jeune amant ,
Encore par lui soupirée.
Sainte forêt, ma confidente,
Je jure par le Dieu du jour
Que je n’aurai jamais amour
Qui ne te soit toute évidente.
Mon ange ira par cet ombrage ;
Le Soleil, le voyant venir,
Ressentira du souvenir
L’accès de sa première rage.
Corine, je te prie, approche ;
Couchons-nous sur ce tapis vert
Et pour être mieux à couvert,
Entrons au creux de cette roche.
Ouvre tes yeux, je te supplie,
Mille Amours logent là-dedans,
Et de leurs petits traits ardents
Ta prunelle est toute remplie.
Amour de tes regards soupire,
Et, ton esclave devenu,
Se voit lui-même retenu
Dans les liens de son empire.
Ô beauté sans doute immortelle
Où les dieux trouvent des appas !
Par vos yeux je ne croyais pas
Que vous fussiez du tout si belle.
Qui voudrait faire une peinture
Qui pût ses traits représenter,
Il faudrait bien mieux inventer
Que ne fera jamais nature.
Tout un siècle les Destinées
Travaillèrent après ses yeux,
Et je crois que pour faire mieux
Le temps n’a point assez d’années.
D’une fierté pleine d’amorce,
Ce beau visage a des regards
Qui jettent des feux et des dards
Dont les dieux aimeraient la force.
Que ton teint est de bonne grâce !
Qu’il est blanc et qu’il est vermeil !
Il est plus net que le soleil,
Et plus uni que de la glace.
Mon Dieu ! que tes cheveux me plaisent !
Ils s’ébattent dessus ton front
Et, les voyant beaux comme ils sont,
Je suis jaloux quand ils te baisent.
Belle bouche d’ambre et de rose,
Ton entretien est déplaisant
Si tu ne dis, en me baisant,
Qu’aimer est une belle chose.
D’un air plein d’amoureuse flamme,
Aux accents de ta douce voix,
Je vois les fleuves et les bois
S’embraser comme a fait mon âme.
Si tu mouilles tes doigts d’ivoire
Dans le cristal de ce ruisseau,
Le dieu qui loge dans cette eau
Aimera, s’il en ose boire.
Présente-lui ta face nue,
Tes yeux avecque l’eau riront
Et dans ce miroir écriront
Que Vénus est ici venue.
Si bien elle sera dépeinte
Que les faunes s’en enflammeront,
Et de tes yeux, qu’ils aimeront,
Ne sauront découvrir la feinte.
Entends ce Dieu qui te convie
À passer dans son élément !
Ois qu’il soupire bellement
Sa liberté déjà ravie !
Trouble-lui cette fantaisie,
Détourne-toi de ce miroir,
Tu le mettras au désespoir
Et m’ôteras la jalousie.
Vois-tu ce tronc et cette pierre ?
Je crois qu’ils prennent garde à nous,
Et mon amour devient jaloux
De ce myrte et de ce lierre.
Sus, ma Corinne ! Que je cueille
Tes baisers du matin au soir !
Vois, comment, pour nous faire asseoir,
Ce myrte a laissé choir sa feuille !
Ois le pinson et la linotte
Sur la branche de ce rosier !
Vois branler leur petit gosier !
Ois comme ils ont changé de note !
Approche, approche, ma Dryade !
Ici murmureront les eaux,
Ici les amoureux oiseaux
Chanteront une sérénade.
Prête-moi ton sein pour y boire
Des odeurs qui m’embaumeront ;
Ainsi mes sens se pâmeront
Dans les lacs de tes bras d’ivoire.
Je baignerai mes mains folâtres
Dans les ondes de tes cheveux,
Et ta beauté prendra les vœux
De mes œillades idolâtres.
Ne crains rien, Cupidon nous garde.
Mon petit ange, es-tu pas mien ?
Ha ! Je vois que tu m’aimes bien,
Tu rougis quand je te regarde !
Dieux ! que cette façon timide
Est puissante sur mes esprits !
Renaud ne fut pas mieux épris
Par les charmes de son Armide.
Ma Corine, que je t’embrasse !
Personne ne nous voit qu’Amour ;
Vois que même les yeux du jour
Ne trouvent point ici de place.
Les vents, qui ne se peuvent taire,
Ne peuvent écouter aussi,
Et ce que nous ferons ici
Leur est un inconnu mystère.
Ode
Cloris, ma franchise est perdue,
Mais quand, pour guérir mon ennui,
Quelque Dieu me l’aurait rendue,
Mon âme se plaindrait de lui.
Toute la force et l’industrie
Que j’opposais à la furie
De mes travaux trop rigoureux,
A fait des efforts inutiles,
Car mes sentiments indociles
En deviennent plus amoureux.
Ce qui peut finir ma souffrance
Et recommencer mon plaisir
S’éloigne de mon espérance
Aussi bien que de mon désir.
Les destins et le Ciel lui-même,
Qui reconnaissent comme j’aime,
Au seul objet de mes douleurs
Ne me présentent point leur aide,
Car ils savent que tout remède
Est plus faible que mes langueurs.
Je connais bien que l’œil d’un ange
Que le Ciel ne gouverne pas
Et qui tient à peu de louange
Qu’Amour brûle de ses appas,
S’il veut un jour, à ma prière,
Jeter l’éclat de sa lumière
À l’avantage de mes vœux,
Fera naître au sort qui m’irrite
Plus de bien que je ne mérite
Et plus d’honneur que je ne veux.
Tandis que ma flamme, ou ma rage,
Attendait après sa beauté,
Un faux et criminel ombrage
Embarrasse sa volonté :
Ce feint honneur, cette fumée,
Vient étonner sa renommée
De l’impudence des mortels.
Cloris, perdez cette faiblesse !
Si vous ne vivez en déesse
De quoi vous servent mes autels ?
Le plus audacieux courage
Devant vous ne fait que trembler ;
Qui voit votre divin visage
N’est plus capable de parler.
Vos yeux gouvernent les pensées
Des âmes les plus insensées
Et les bornent de toutes parts,
Et la plus aigre médisance
N’est qu’honneur et que complaisance
Aux attraits de vos doux regards.
Moi qui suis devenu perfide
Contre les dieux que j’adorois,
Et dont l’âme n’a plus de guide
Sinon l’empire de vos lois,
Je vous crois parfaite et divine ;
Et mon jugement s’imagine
Que les faits les plus odieux,
Lorsque vous leur donnez licence,
Sont plus justes que l’innocence
Et que la sainteté des dieux.
Mais quand des âmes indiscrètes
S’amuseraient à discourir
De nos flammes les plus secrètes,
Elles ne doivent pas mourir.
Ô dieux qui fîtes les abîmes
Pour la punition des crimes,
Je renonce à votre pitié
Et vous appelle à mon supplice,
Si jamais mon âme est complice
De la fin de notre amitié !
Chère Cloris, je vous conjure
Par les nœuds dont vous m’arrêtez,
Ne vous troublez point de l’injure
Des faux bruits que vous redoutez :
Comme vous j’en ai des atteintes,
Et mille violentes craintes
Me persécutent nuit et jour.
Je crois que les dieux et les hommes,
Dedans le climat où nous sommes,
Ne parlent que de notre amour.
Je suis plus craintif que vous n’êtes,
Et crains que les destins jaloux
Ne donnent un langage aux bêtes
Pour leur faire parler de nous ;
Une ombre, un rocher, un zéphyre,
Parlent tout haut de mon martyre.
Et quand les foudres murmurants
Menacent le péché du monde,
Je crois que le tonnerre gronde
Du service que je vous rends.
Mais quoique le ciel et la terre
Troublassent nos contentements,
Et nous fissent souffrir la guerre
Des astres et des éléments,
Il faut rire de leurs malices,
Et dans un fleuve de délices
Noyer les soins injurieux
Qui privent nos jeunes années
Des douceurs que les destinées
Ne permettent jamais aux vieux.
Désespoirs amoureux
Stances
Éloigné de vos yeux, où j’ai laissé mon âme,
Je n’ai de sentiment que celui du malheur,
Et sans un peu d’espoir qui luit parmi ma flamme,
Mon trépas eût été ma dernière douleur.
Plût au Ciel qu’aujourd’hui la terre eût quitté l’onde,
Que les rais du soleil fussent absents des cieux,
Que tous les éléments eussent quitté le monde,
Et que je n’eusse pas abandonné vos yeux!
Un arbre que le vent emporte à ses racines,
Une ville qui voit démolir son rempart,
Le faîte d’une tour qui tombe en ses ruines,
N’ont rien de comparable à ce sanglant départ.
Depuis, votre démon ne sert plus que de nombre ;
Mes sens de ma douleur s’en vont déjà ravis ;
Je ne suis plus vivant et passerais pour ombre,
Sinon que mes soupirs découvrent que je vis.
Mon âme est dans les fers, mon sang est dans la flamme,
Jamais malheur ne fut à mon malheur égal;
J’ai des vautours au sein, j’ai des serpents dans l’âme,
Et vos traits, qui me font encore plus de mal.
Errant depuis deux mois de province en province,
Je traîne avecque moi la fortune et l’amour;
L’un oblige mes pas à courtiser mon Prince,
L’autre oblige mes sens à vous faire la cour.
Des plus rares beautés en ce fâcheux voyage,
Où jadis pour aimer les dieux fussent allés,
M’ont assez prodigué les traits de leur visage,
Mais ce n’était qu’horreur à mes yeux désolés.
Partout où loin de toi la fortune me traîne,
Je jure par tes yeux que tout mon entretien
N’est que d’entretenir ma vagabonde peine,
Et qu’il me souvient moins de mon nom que du tien.
En ma condition d’où mille soins ne partent,
L’entendement me laisse et tout conseil me fuit;
Tous autres pensements de mon âme s’écartent,
Au souvenir du tien, qui sans cesse me suit.
Que ta fidélité se forme à mon exemple!
Fuis comme moi la presse, hais comme moi la Cour,
Ne fréquente jamais bal, promenoir, ni temple,
Et que nos déités ne soient rien que l’amour !
Tout seul dedans ma chambre où j’ai fait ton église,
Ton image est mon Dieu ; mes passions, ma foi;
Si pour me divertir Amour veut que je lise,
Ce sont vers que lui-même a composés pour moi.
Dans le trouble importun des soucis de la guerre,
Chacun me voit chagrin, car il semble, à me voir,
Que je fais des projets pour conquérir la terre,
Et mes hauts desseins ne sont que de t’avoir.
Stances
Quand tu me vois baiser tes bras,
Que tu poses nus sur tes draps,
Bien plus blancs que le linge même,
Quand tu sens ma brûlante main
Se promener dessus ton sein,
Tu sens bien, Cloris, que je t’aime.
Comme un dévot devers les cieux,
Mes yeux tournés devers tes yeux,
À genoux auprès de ta couche,
Pressé de mille ardents désirs,
Je laisse sans ouvrir ma bouche,
Avec toi dormir mes plaisirs.
Le sommeil, aise de t’avoir,
Empêche tes yeux de me voir,
Et te retient dans son empire
Avec si peu de liberté
Que ton esprit tout arrêté
Ne murmure ni ne respire.
La rose en rendant son odeur,
Le soleil donnant son ardeur,
Diane et le char qui la traîne,
Une naïade dedans l’eau,
Et les Grâces dans un tableau,
Font plus de bruit que ton haleine.
Là je soupire auprès de toi,
Et considérant comme quoi
Ton œil si doucement repose,
Je m’écrie : ô Ciel ! peux-tu bien
Tirer d'une si belle chose
Un si cruel mal que le mien ?
Stances
La frayeur de la mort ébranle le plus ferme :
Il est bien malaisé
Que dans le désespoir, et proche de son terme,
L’esprit soit apaisé.
L’âme la plus robuste et la mieux préparée
Aux accidents du sort,
Voyant auprès de soi sa fin toute assurée,
Elle s’étonne fort.
Le criminel pressé de la mortelle crainte
D’un supplice douteux,
Encore avec espoir endure la contrainte
De ses liens honteux.
Mais quand l’arrêt sanglant a résolu sa peine
Et qu’il voit le bourreau,
Dont l’impiteuse main lui détache une chaîne
Et lui met un cordeau,
Il n’a goutte de sang qui ne soit lors glacée,
Son âme est dans les fers,
L'image du gibet lui monte à la pensée,
Et l’effroi des enfers.
L’imagination de cet objet funeste
Lui trouble la raison,
Et sans qu’il ait du mal, il a pis que la peste
Et pis que le poison.
Il jette malgré lui les siens dans sa détresse
Et traîne en son malheur
Des gens indifférents, qu’il voit parmi la presse
Pâles de sa douleur.
Partout dedans la Grève il voit fendre la terre,
La Seine est l’Achéron,
Chaque rayon du jour est un trait de tonnerre,
Et chaque homme, Charon.
La consolation que le prêcheur apporte
Ne lui fait point de bien,
Car le pauvre se croit une personne morte
Et n’écoute plus rien.
Les sens sont retirés, il n’a plus son visage,
Et dans ce changement,
Ce serait être fol de conserver l’usage
D’un peu de jugement.
La nature, de peine et d’horreur abattue,
Quitte ce malheureux ;
Il meurt de mille morts, et le coup qui le tue
Est le moins rigoureux.
Élégie à une dame
Si votre doux accueil n’eût consolé ma peine,
Mon âme languissait, je n’avais plus de veine,
Ma fureur était morte et mes esprits, couverts
D’une tristesse sombre, avaient quitté les vers.
Ce métier est pénible, et notre sainte étude
Ne connaît que mépris, ne sent qu’ingratitude ;
Qui de notre exercice aime le doux souci,
Il hait sa renommée et sa fortune aussi.
Le savoir est honteux depuis que l’ignorance
A versé son venin dans le sein de la France.
Aujourd’hui l’injustice a vaincu la raison,
Les bonnes qualités ne sont plus de saison,
La vertu n’eut jamais un siècle plus barbare,
Et jamais le bon sens ne se trouva si rare.
Celui qui dans les cœurs met le mal ou le bien
Laisse faire au destin sans se mêler de rien ;
Non pas que ce grand Dieu qui donne l’âme au monde
Ne trouve à son plaisir la nature féconde,
Et que son influence, encore à pleines mains,
Ne verse ses faveurs dans les esprits humains.
Parmi tant de fuseaux la Parque en sait retordre
Où la contagion du vice n’a su mordre,
Et le Ciel en fait naître encore infinité
Qui retiennent beaucoup de la divinité,
Des bons entendements, qui sans cesse travaillent
Contre l’erreur du peuple et jamais ne défaillent,
Et qui, d’un sentiment hardi, grave et profond,
Vivent tout autrement que les autres ne font,
Mais leur divin génie est forcé de se feindre
Et les rend malheureux s’il ne se peut contraindre.
La coutume et le nombre autorise les sots,
Il faut aimer la Cour, rire des mauvais mots,
Accoster un brutal, lui plaire, en faire estime.
Lorsque cela m’advient je pense faire un crime,
J’en suis tout transporté, le cœur me bat au sein,
Je ne crois plus avoir l’entendement bien sain,
Et pour m’être souillé de cet abord funeste,
Je crois longtemps après que mon âme a la peste.
Cependant il faut vivre en ce commun malheur,
Laisser à part esprit et franchise et valeur,
Rompre son naturel, emprisonner son âme,
Et perdre tout plaisir, pour acquérir du blâme.
L’ignorant qui me juge un fantasque rêveur,
Me demandant des vers croit me faire faveur,
Blâme ce qu’il n’entend, et son âme étourdie
Pense que mon savoir me vient de maladie.
Mais vous à qui le Ciel, de son plus doux flambeau
Inspira dans le sein tout ce qu’il a de beau,
Vous n’avez point l’erreur qui trouble ces infâmes,
Ni l’obscure fureur de ces brutales âmes,
Car l’esprit plus subtil, en ses plus rares vers,
N’a point de mouvements qui ne vous soient ouverts :
Vous avez un génie à voir dans les courages,
Et qui connaît assez mon âme et mes ouvrages.
Or, bien que la façon de mes nouveaux écrits
Diffère du travail des plus fameux esprits,
Et qu’ils ne suivent point la trace accoutumée
Par où nos écrivains cherchent la renommée,
J’ose pourtant prétendre à quelque peu de bruit,
Et crois que mon espoir ne sera point sans fruit.
Vous me l’avez promis, et sur cette promesse
Je fausse ma promesse aux vierges de Permesse.
Je ne veux réclamer ni Muse, ni Phébus ;
Grâce à Dieu, bien guéri de ce grossier abus,
Pour façonner un vers que tout le monde estime,
Votre contentement est ma dernière lime :
Vous entendez le poids, le sens, la liaison,
Et n’avez en jugeant pour but que la raison ;
Aussi mon sentiment à votre aveu se range
Et ne reçoit d’autrui ni blâme ni louange.
Imite qui voudra les merveilles d’autrui ;
Malherbe a très bien fait, mais il a fait pour lui ;
Mille petits voleurs l’écorchent tout en vie.
Quant à moi, ces larcins ne me font point d’envie :
J’approuve que chacun écrive à sa façon,
J’aime sa renommée et non pas sa leçon.
Ces esprits mendiants, d’une veine infertile,
Prennent à tous propos ou sa rime ou son style,
Et de tant d’ornements qu’on trouve en lui si beaux,
Joignent l’or et la soie à de vilains lambeaux,
Pour paraître aujourd’hui d’aussi mauvaise grâce
Que parut autrefois la corneille d’Horace.
Ils travaillent un mois à chercher comme à fils
Pourra s’apparier la rime de Memphis.
Ce Liban, ce turban, et ces rivières mornes
Ont souvent de la peine à retrouver leurs bornes ;
Cet effort tient leurs sens dans la confusion,
Et n’ont jamais un rai de bonne vision.
J’en connais qui ne font des vers qu’à la moderne,
Qui cherchent à midi Phébus à la lanterne,
Grattent tant le français qu’ils le déchirent tout,
Blâmant tout ce qui n’est facile qu’à leur goût,
Sont un mois à connaître en tâtant la parole,
Lorsque l’accent est rude, ou que la rime est molle,
Veulent persuader que ce qu’ils font est beau
Et que leur renommée est franche du tombeau,
Sans autre fondement, sinon que tout leur âge
S’est laissé consommer en un petit ouvrage,
Que leurs vers dureront au monde précieux,
Parce qu’en les faisant ils sont devenus vieux.
De même l’araignée, en filant son ordure,
Use toute sa vie et ne fait rien qui dure.
Mais cet autre poète est bien plein de ferveur,
Il est blême, transi, solitaire, rêveur,
La barbe mal peignée, un œil branlant et cave,
Un front tout renfrogné, tout le visage hâve,
Ahane dans son lit, et marmotte tout seul,
Comme un esprit qu’on oit parler dans un linceul,
Grimace par la rue et, stupide, retarde
Ses yeux sur un objet sans voir ce qu’il regarde.
Mais déjà ce discours m’a porté trop avant,
Je suis bien près du port, ma voile a trop de vent ;
D’une insensible ardeur peu à peu je m’élève,
Commençant un discours que jamais je n’achève.
Je ne veux point unir le fil de mon sujet,
Diversement je laisse et reprends mon objet,
Mon âme imaginant n’a point la patience
De bien polir les vers et ranger la science,
La règle me déplaît, j’écris confusément,
Jamais un bon esprit ne fait rien qu’aisément.
Autrefois quand mes vers ont animé la scène,
L’ordre où j’étais contraint m’a bien fait de la peine.
Ce travail importun m’a longtemps martyré,
Mais enfin, grâce aux dieux, je m’en suis retiré.
Peu sans faire naufrage et sans perdre leur ourse
Se sont aventurés à cette longue course.
Il y faut par miracle être fol sagement,
Confondre la mémoire avec le jugement,
Imaginer beaucoup, et d’une source pleine
Puiser toujours des vers dans une même veine.
Le dessein se dissipe, on change de propos,
Quand le style a goûté tant soit peu le repos.
Donnant à tels efforts ma première furie,
Jamais ma veine encor ne s’y trouva tarie,
Mais il me faut résoudre à ne la plus presser ;
Elle m’a bien servi, je la veux caresser,
Lui donner du relâche, entretenir la flamme
Qui de sa jeune ardeur m’échauffe encore l’âme.
Je veux faire des vers qui ne soient pas contraints,
Promener mon esprit par de petits desseins,
Chercher des lieux secrets où rien ne me déplaise,
Méditer à loisir, rêver tout à mon aise,
Employer toute une heure à me mirer dans l’eau,
Ouïr comme en songeant la course d’un ruisseau,
Écrire dans les bois, m’interrompre, me taire,
Composer un quatrain sans songer à le faire.
Après m’être égayé par cette douce erreur,
Je veux qu’un grand dessein réchauffe ma fureur,
Qu’une œuvre de dix ans me tienne à la contrainte
De quelque beau poème, où vous serez dépeinte.
Là, si mes volontés ne manquent de pouvoir,
J’aurai bien de la peine en ce plaisant devoir.
En si haute entreprise où mon esprit s’engage,
Il faudrait inventer quelque nouveau langage,
Prendre un esprit nouveau, penser et dire mieux
Que n’ont jamais pensé les hommes et les dieux.
Si je parviens au but où mon dessein m’appelle,
Mes vers se moqueront des ouvrages d’Apelle ;
Qu’Hélène ressuscite, elle aussi rougira
Partout où votre nom dans mon ouvrage ira.
Tandis que je remets mon esprit à l’école,
Obligé dès longtemps à vous tenir parole,
Voici de mes écrits ce que mon souvenir,
Désireux de vous plaire, en a pu retenir.
XXXVI
Quand la Divinité, qui formait ton essence,
Vit arriver le temps au point de ta naissance,
Elle choisit au ciel son plus heureux flambeau
Et mit dans un beau corps un esprit assez beau.
La trempe que tu pris en arrivant au monde
Était du feu, de l’air, de la terre et de l’onde:
Immortels éléments, dont les corps si divers,
Étrangement mêlés, font un seul univers,
Et durent enchaînés par les liens des âmes,
Selon que le destin a mesuré nos trames.
Triste condition, que le sort plus humain
Ne nous peut assurer au soir d’être demain!
Ainsi te mit nature au cours de la Fortune,
Aussi sujet que tous à cette loi commune,
D’un naturel fragile et qui se vient ranger
À quel point que l’humeur le force de changer :
Impatient, tardif, injurieux, affable,
Dépiteux, complaisant, malicieux, aimable,
Serf de tes passions et du commun souci,
Des vices des mortels et des vertus aussi.
N’attends point qu’en ton nom honteusement j’écrive
Ce qui ne fut jamais sur la troyenne rive,
Que je t’appelle Achille et que tu sois vanté
Par tant de faux exploits qu’on a jadis chantés :
Ces poètes rêveurs par leur plume hypocrite
De tous ces vieux héros ont trompé le mérite,
Et sans aucune foi laissant mille témoins,
Ils nous en disent plus, mais en font croire moins,
Car au rapport trompeur d’un demi-dieu qu’on nomme,
Je douterai s’il fut tant seulement un homme.
Mon esprit, plein d’amour et plein de liberté,
Sans fard et sans respect, t’écrit la vérité;
Et sans aucun dessein d’offenser ou de plaire,
Je fais ce que mon sens me conseille de faire.
J’écrirais le démon qui du train de tes jours
Si difficilement guidait le jeune cours,
Et l’astre dont tu vis la haine si puissante
Opposer tant d’effort à ta vertu naissante ;
J’écrirais ton destin avant le doux moment
Que pour te faire serf le Ciel te fit amant ;
Mais notre jeune temps laisse aussi peu de marque
Que le vol d’un oiseau ou celui d’une barque,
Et les traits de ces ans confusément passés
Pèsent au souvenir s’ils n’en sont effacés.
Laissant ces jours perdus jusqu’aux premières forces
Que l’amour vient tenter de ses douces amorces,
Mes vers ne discourront que depuis le bon jour
Que tu te vins ranger à l’empire d’amour ;
Et, suivant ta fureur, tu penseras peut-être
Que dès lors seulement tu commenças à naître,
Que tu ne fus vivant, ni d’esprit ni de corps,
Que depuis qu’un bel œil te donna mille morts.
Les aimables attraits, dont les yeux d’une dame
Firent naître l’ardeur de ta première flamme,
Furent bientôt vainqueurs, et l’amour qui le prit,
Au lieu de te déplaire, obligea ton esprit.
Ton naturel, ployable à la première atteinte,
Soupira son tourment d’une si douce plainte
Et si modestement permit d’être arrêté
Qu’il sembla que tes fers étaient ta liberté,
Tant le sort de ta vie, autrement malheureuse,
Se trouve pour ton bien de nature amoureuse.
En ce destin les maux que le Ciel a versés
Dans l’erreur de tes jours, sans cesse traversés,
Ont trouvé leur remède, et n’est peine si forte
Que par lui ton esprit légèrement ne porte.
Quand le poison d’amour t’eut une fois charmé,
Contre tout autre effort tu fus assez armé ;
Toute autre passion, au prix mousse et légère,
Depuis ne fut en toi que faible et passagère.
Depuis, pour vivre esclave au joug d’une beauté,
Ton âme ne fut plus qu’amour, que loyauté.
Celle qui gouvernait ta captive pensée
Dissimulait le coup dont elle fut blessée:
La honte et le devoir et ce fâcheux honneur,
Ennemis conjurés de tout notre bonheur,
De contraintes froideurs désespéraient son âme ;
Quand ton objet pressant sollicitait sa flamme,
En ses regards forcés son amour paraissait
Et par la résistance heureusement croissait.
Tes yeux, dont la fureur avait changé l’usage,
Languissaient étonnés auprès de son visage,
Son visage et le tien, plus blanc, frais et vermeil
Que le teint de l’Aurore et le front du Soleil.
Elle était à tes yeux plus agréable encore
Que devant le Soleil ne fut jamais l’Aurore.
Votre objet en son sexe également pouvait
Se dire le plus beau que la nature avait,
Et les traits de ta face, aujourd’hui que l’injure
Du temps qui change tout a changé ta figure,
Uniquement parfaits, sont punis d’un amour
À qui mille beautés font encore la cour.
Quelle dut être alors, et combien plus prisée,
Ta face que le poil n’avait point déguisée,
En sa jeune vigueur, conforme au jeune objet
De la première belle à qui tu fus sujet!
Tu méritais beaucoup, et si l’Amour avare
Eût frustré ton espoir, il eût été barbare,
Indigne que jamais à son sacré brasier
Aucun amant portât le myrte et le rosier.
Mais ce Dieu, pour t’ôter tout sujet de te plaindre,
L’a voulu avec toi de mêmes nœuds étreindre:
De mutuelle ardeur son esprit enflamma
Et rangea ton amour au point qu’elle t’aima.
D’un semblable désir vous tâchiez à vous plaire,
Ce que l’un dessinait l’autre le voulait faire,
Vous lisiez dans vos fronts ce que vos cœurs disaient
Et de mêmes propos vos âmes devisaient.
Alors qu’impatient en ta flamme excessive
Tu blâmais le refus de son amour craintive,
Son cœur plus que le tien de martyre souffrait,
Te refusant du corps ce que l’âme t’offrait.
Ta qualité de marque, aucunement étrange
À son sang populaire et tiré de la fange,
Niait à son espoir les bienheureux accords
Qui joignent sous l’hymen deux esprits et deux corps ;
Et ce titre d’époux, honteux aux âmes fortes,
Que par dépit du Ciel et de l’amour tu portes,
Duisait mal à ton âge, et pour vous allier
Il eût fallu la terre au ciel apparier.
Quelquefois en riant tu m’as conté la fête
Que pour votre noçage l’on pensait toute prête,
Lorsque sa parenté ridicule espérait
Qu’un accord entre vous ferme demeurerait.
Elle qui seulement d’Amour fut insensée,
Ne s’entretint jamais de si folle pensée,
Mais contre le destin avec toi se plaignait
Qu’à vos désirs égaux le rang ne se joignait.
Il est vrai qu’en l’effort de cette rage extrême,
Tu pouvais oublier et ta race et toi-même,
Et l’amant qui, troublé de tel empêchement,
Se détourne d’aimer, aime trop lâchement.
Mais tu savais qu’amour meurt en la jouissance,
Qu’il nous travaille plus, moins il a de licence,
Qu’en des baisers permis cette vertu s’endort,
Et que le lit d’hymen est le lit de sa mort.
À Monsieur du Fargis
Je ne m’y puis résoudre, excuse-moi de grâce :
Écrivant pour autrui je me sens tout de glace.
Je te promis chez toi des vers pour un amant
Qui se veut faire aider à plaindre son tourment ;
Mais pour lui satisfaire, et bien peindre sa flamme,
Je voudrais par avant avoir connu son âme.
Tu sais bien que chacun a des goûts tout divers,
Qu’il faut à chaque esprit une sorte de vers,
Et que pour bien ranger le discours et l’étude,
En matière d’amour je suis un peu trop rude :
Il faudrait comme Ovide avoir été piqué ;
On écrit aisément ce qu’on a pratiqué.
Et je te jure ici, sans faire le farouche,
Que de ce feu d’amour aucun trait ne me touche.
Je n’entends point les lois ni les façons d’aimer,
Ni comment Cupidon se mêle de charmer.
Cette divinité des dieux même adorée,
Ces traits d’or et de plomb, cette trousse dorée,
Ces ailes, ces brandons, ces carquois, ces appas,
Sont vraiment un mystère où je ne pense pas.
La sotte antiquité nous a laissé des fables
Qu’un homme de bon sens ne croit point recevables,
Et jamais mon esprit ne trouvera bien sain
Celui-là qui se paît d’un fantôme si vain,
Qui se laisse emporter à des confus mensonges
Et vient même en veillant s’embarrasser de songes.
Le vulgaire qui n’est qu’erreur, qu’illusion,
Trouve du sens caché dans la confusion ;
Même des plus savants, mais non pas des plus sages,
Expliquent aujourd’hui ces fabuleux ombrages.
Autrefois les mortels parlaient avec les dieux,
On en voyait pleuvoir à toute heure des cieux;
Quelquefois on a vu prophétiser des bêtes,
Les arbres de Dodone étaient aussi prophètes :
Ces contes sont fâcheux à des esprits hardis,
Qui sentent autrement qu’on ne faisait jadis.
Sur ce propos un jour j’espère de t’écrire,
Et prendre un doux loisir pour nous donner à rire;
Cependant je te prie encore m’excuser
Et me laisser ainsi libre à te refuser,
Me permettre toujours de te fermer l’oreille,
Quand tu me prieras d’une faveur pareille.
Penses-tu, quand j’aurais employé tout un jour
À bien imaginer des passions d’amour,
Que mes conceptions seraient bien exprimées
En paroles de choix, bien mises, bien rimées ?
L’autre n’y trouverait, possible, rien pour lui,
Tant il est malaisé d’écrire pour autrui.
Après qu’à son plaisir j’aurais donné ma peine,
Je sais bien que possible il louerait ma veine:
« Vraiment ces vers sont beaux, ils sont doux et coulants,
Mais pour ma passion ils sont un peu trop lents;
J’eusse bien désiré que vous eussiez encore
Mieux loué sa beauté, car vraiment je l’honore;
Vous n’avez point parlé du front, ni des cheveux,
Ni de son bel esprit, seul objet de mes vœux;
Tant seulement six vers encor, je vous supplie.
Mon Dieu, que de travail vous donne ma folie! »
Il voudrait que son front fût aux astres pareil,
Que je la fisse ensemble et l’aube et le soleil,
Que j’écrive comment ses regards sont des armes,
Comme il verse pour elle un océan de larmes.
Ces termes égarés offensent mon humeur,
Et ne viennent qu’au sens d’un novice rimeur,
Qui réclame Phébus; quant à moi, je l’abjure
Et ne reconnais rien pour tout que ma nature.
Satire première
Qui que tu sois, de grâce, écoute ma satire,
Si quelque humeur joyeuse autre part ne t’attire ;
Aime ma hardiesse et ne t’offense point
De mes vers, dont l’aigreur utilement te point.
Toi que les éléments ont fait d’air et de boue,
Ordinaire sujet où le malheur se joue,
Sache que ton filet, que le destin ourdit,
Est de moindre importance encor qu’on ne te dit.
Pour ne te point flatter d’une divine essence,
Vois la condition de ta sale naissance,
Que tiré tout sanglant de ton premier séjour,
Tu vois en gémissant la lumière du jour :
Ta bouche n’est qu’aux cris et à la faim ouverte,
Ta pauvre chair naissante est toute découverte,
Ton esprit ignorant encor ne forme rien
Et moins qu’un sens brutal sait le mal et le bien.
À grand peine deux ans t’enseignent un langage,
Et des pieds et des mains te font trouver usage ;
Heureux au prix de toi les animaux des champs :
Ils sont les moins haïs, comme les moins méchants.
L’oiselet de son nid à peu de temps s’échappe,
Et ne craint point les airs que de son aile il frappe ;
Les poissons en naissant commencent à nager,
Et le poulet éclos chante et cherche à manger.
Nature, douce mère, à ces brutales races,
Plus largement qu’à toi leur a donné des grâces ;
Leur vie est moins sujette aux fâcheux accidents
Qui travaillent la tienne au dehors et dedans :
La bête ne sent point peste, guerre ou famine,
Le remords d’un forfait en son corps ne la mine,
Elle ignore le mal pour en avoir la peur,
Ne connaît point l’effroi de l’Achéron trompeur.
Elle a la tête basse et les yeux contre terre,
Plus près de son repos et plus loin du tonnerre ;
L’ombre des trépassés n’aigrit son souvenir,
On ne voit à sa mort le désespoir venir ;
Elle compte sans bruit et loin de toute envie
Le terme dont nature a limité sa vie,
Donne la nuit paisible aux charmes du sommeil,
Et tous les jours s’égaie aux clartés du soleil,
Franche de passions, et de tant de traverses
Qu’on voit au changement de nos humeurs diverses.
Ce que veut mon caprice, à ta raison déplaît,
Ce que tu trouves beau, mon œil le trouve laid,
Un même train de vie au plus constant n’agrée :
La profane nous fâche autant que la sacrée.
Ceux qui, dans les bourbiers des vices empêchés,
Ne suivent que le mal, n’aiment que les péchés,
Sont tristes bien souvent, et ne leur est possible
De consommer une heure en volupté paisible.
Le plus libre du monde est esclave à son tour,
Souvent le plus barbare est sujet à l’amour,
Et le plus patient que le soleil éclaire
Se trouve quelquefois emporté de colère.
Comme Saturne laisse et prend une saison,
Notre esprit abandonne et reçoit la raison.
Je ne sais quelle humeur nos volontés maîtrise
Et de nos passions est la certaine crise :
Ce qui sert aujourd’hui nous doit nuire demain,
On ne tient le bonheur jamais que d’une main,
Le destin inconstant sans y penser oblige,
Et nous faisant du bruit souvent il nous afflige ;
Les riches plus contents ne se sauraient guérir
De la crainte de perdre et du soin d’acquérir.
Notre désir changeant suit la course de l’âge,
Tel est grave et pesant qui fut jadis volage,
Et sa masse caduque, esclave du repos
N’aime plus qu’à rêver, hait le joyeux propos ;
Une sale vieillesse en déplaisir confite,
Qui toujours se chagrine et toujours se dépite,
Voit tout à contre-cœur, et ses membres cassés
Se rongent de regret de ses plaisirs passés,
Veut traîner notre enfance à la fin de la vie,
De notre sang bouillant veut étouffer l’envie.
Un vieux père rêveur, aux nerfs tout refroidis,
Sans plus se souvenir quel il était jadis,
Alors que l’impuissance éteint sa convoitise,
Veut que notre bon sens révère sa sottise,
Que le sang généreux étouffe sa vigueur,
Et qu’un esprit bien né se plaise à la rigueur.
Il nous veut attacher nos passions humaines,
Que son malade esprit ne juge pas bien saines.
Soit par rébellion, ou bien par une erreur,
Ces repreneurs fâcheux me sont tous en horreur :
J’approuve qu’un chacun suive en tout la nature,
Son empire est plaisant, et sa loi n’est pas dure ;
Ne suivant que son train jusqu’au dernier moment,
Même dans les malheurs on passe heureusement.
Jamais mon jugement ne trouvera blâmable
Celui-là qui s’attache à ce qu’il trouve aimable,
Qui dans l’état mortel tient tout indifférent ;
Aussi bien même fin à l’Achéron nous rend :
La barque de Charon, à tous inévitable,
Non plus que le méchant n’épargne l’équitable.
Injuste nautonier, hélas ! pourquoi sers-tu
Avec même aviron le vice et la vertu ?
Celui qui dans les biens a mis toute sa joie,
Et dont l’esprit avare après l’argent aboie,
Où qu’il tourne la terre en refendant la mer,
Ses navires jamais ne puissent abîmer !
L’autre qui rien du tout que les grandeurs ne prise,
Et qu’un vif aiguillon de vanité maîtrise,
Soit toujours bien paré, mesure tous ses pas,
S’imagine en soi-même être ce qu’il n’est pas,
Qu’il fasse voir un sceptre à son âme aveuglée,
Et son ambition ne soit jamais réglée !
Celui-ci veut poursuivre un vain titre de vent
Qui pour nous maintenir nous perd le plus souvent ;
Il s’attache à l’honneur, suit ce destin sévère
Qu’une sotte coutume ignoramment révère :
De sa condition je prise le bonheur,
Et trouve qu’il fait bien de mourir pour l’honneur.
Un esprit enragé, qui voudrait voir en guerre,
Pour son contentement, et le ciel et la terre,
Ne respire brutal que la flamme et le fer,
Et qui croit que son ombre étonnera l’enfer,
Qu’il emploie au carnage et la force et les charmes,
Et son corps nuit et jour ne soit vêtu que d’armes !
Une sauvage humeur, qui dans l’horreur des bois
Des chiens avec le cor anime les abois,
Son dessein innocent heureusement poursuive
Et la tranquillité de cette peine oisive,
Qu’il travaille sans cesse à brosser les forêts,
Et jamais le butin n’échappe de ses rets !
Celui qu’une beauté d’inévitable amorce
Retient dans ses liens plus de gré que de force,
Qu’il se flatte en sa peine et tâche à prolonger
Les soucis qui le vont si doucement ronger,
Qu’il perde rarement l’objet de ce visage,
Ne détourne jamais son cœur de cette image,
Ne se souvienne plus du jeu ni de la cour,
N’adore aucun des dieux qu’après celui d’amour,
N’aime rien que ce joug et toujours s’étudie
À tenir en humeur sa chère maladie,
Ne se trouble jamais d’aucun soupçon jaloux,
Se moque des acquêts d’un impuissant époux,
Qu’il se trouve allégé par la moindre caresse
Des fers les plus pesants dont sa rigueur le presse,
Suive les mouvements de ses affections,
Ne tâche de brider jamais ses passions !
Si tu veux résister, l’amour te fera pire,
Et ta rébellion étendra son empire.
Amour a quelque but, quelque temps de durer,
Que notre entendement ne peut pas mesurer :
C’est un fiévreux tourment, qui travaillant notre âme
Lui donne des accès et de glace et de flamme,
S’attache à nos esprits, comme la fièvre au corps,
Jusqu’à ce que l’humeur en soit toute dehors.
Contre ses longs efforts la résistance est vaine :
Qui ne peut l’éviter, il doit aimer sa peine.
L’esclave patient n’est qu’à demi dompté,
S’il veut à sa contrainte unir sa volonté.
Le sanglier enragé, qui d’une dent pointue
Dans son gosier sanglant mord l’épieu qui le tue,
Se nuit pour se défendre, et d’un aveugle effort
Se travaille lui-même et se donne la mort.
Ainsi l’homme souvent s’obstine à se détruire,
Et de sa propre main il prend peine à se nuire.
Celui qui, de nature et de l’amour des cieux,
Entrant en la lumière, est né moins vicieux,
Lorsque plus son génie aux vertus le convie,
Il force sa nature et fait toute autre vie,
Imitateur d’autrui ne suit plus ses humeurs,
S’égare pour plaisir du train des bonnes mœurs :
S’il est né libéral, au discours d’un avare,
Il tâchera d’éteindre une vertu si rare ;
Si son esprit est haut, il le veut faire bas,
S’il est propre à l’étude, il parle des combats.
Je crois que les destins ne font venir personne
En l’être des mortels qui n’ait l’âme assez bonne,
Mais on la vient corrompre, et le céleste feu
Qui luit à la raison ne nous dure que peu,
Car l’imitation rompt notre bonne trame
Et toujours chez autrui fait demeurer notre âme.
Je pense que chacun aurait assez d’esprit,
Suivant le libre train que nature prescrit.
À qui ne sait farder ni le cœur ni la face,
L’impertinence même a souvent bonne grâce.
Qui suivra son génie et gardera sa foi,
Pour vivre bienheureux, il vivra comme moi.
Ode
Un corbeau devant moi croasse,
Une ombre offusque mes regards,
Deux belettes et deux renards
Traversent l’endroit où je passe :
Les pieds faillent à mon cheval,
Mon laquais tombe du haut mal,
J’entends craqueter le tonnerre,
Un esprit se présente à moi,
J’ois Charon qui m’appelle à soi,
Je vois le centre de la Terre.
Ce ruisseau remonte en sa source,
Un bœuf gravit sur un clocher,
Le sang coule de ce rocher,
Un aspic s’accouple d’une ourse,
Sur le haut d’une vieille tour
Un serpent déchire un vautour,
Le feu brûle dedans la glace,
Le soleil est devenu noir,
Je vois la lune qui va choir,
Cet arbre est sorti de sa place.
Sonnet
Si j’étais dans un bois poursuivi d’un lion,
Si j’étais à la mer au fort de la tempête,
Si les dieux irrités voulaient presser ma tête
Du faix du mont Olympe et du mont Pélion,
Si je voyais le jour que vit Deucalion
Où la mort ne cuida laisser homme ni bête,
Si pour me dévorer je voyais toute prête
La rage des flambeaux qui brûlaient Ilion,
Je verrais ces dangers avecque moins d’ennui
Que les maux violents que je souffre aujourd’hui
Pour un mauvais regard que m’a donné mon ange.
Je vois déjà sur moi mille foudres pleuvoir,
De la mort de son fils, Dieu contre moi se venge
Depuis que ma Phyllis se fâche de me voir.
Sonnet
L’autre jour, inspiré d'une divine flamme,
J’entrai dedans un temple, où, tout religieux,
Examinant de près mes actes vicieux,
Un repentir profond fait soupirer mon âme.
Tandis qu’à mon secours tous les dieux je réclame,
Je vois venir Phyllis. Quand j’aperçus ses yeux,
Je m’écriai tout haut : ce sont ici mes dieux,
Ce temple et cet autel appartient à ma dame.
Les dieux injuriés de ce crime d’amour
Conspirent par vengeance à me ravir le jour ;
Mais que sans plus tarder leur flamme me confonde !
Ô mort ! quand tu voudras je suis prêt à partir,
Car je suis assuré que je mourrai martyr
Pour avoir adoré le plus bel œil du monde.
Élégie
Cloris, lorsque je songe, en te voyant si belle,
Que ta vie est sujette à la loi naturelle,
Et qu’à la fin les traits d’un visage si beau,
Avec tout leur éclat, iront dans le tombeau,
Sans espoir que la mort nous laisse en la pensée
Aucun ressentiment de l’amitié passée,
Je suis tout rebuté de l’aise et du souci
Que nous fait le destin qui nous gouverne ici,
Et tombant tout à coup dans la mélancolie,
Je commence à blâmer un peu notre folie,
Et fais vœu de bon cœur de m’arracher un jour
La chère rêverie où m’occupe l’amour.
Aussi bien faudra-t-il qu’une vieillesse infâme
Nous gèle dans le sang les mouvements de l’âme,
Et que l’âge en suivant ses révolutions
Nous ôte la lumière avec les passions.
Ainsi je me résous de songer à ma vie
Tandis que la raison m’en fait venir l’envie.
Je veux prendre un objet où mon libre désir
Discerne la douleur d’avecque le plaisir,
Où mes sens tout entiers sans fraude et sans contrainte
Ne s’embarrassent plus ni d’espoir ni de crainte,
Et de sa vaine erreur mon cœur désabusant,
Je goûterai le bien que je verrai présent,
Je prendrai les douceurs à quoi je suis sensible
Le plus abondamment qu’il me sera possible.
Dieu nous a tant donné de divertissements,
Nos sens trouvent en eux tant de ravissements,
Que c’est une fureur de chercher qu’en nous-même
Quelqu’un que nous aimions et quelqu’un qui nous aime.
Le cœur le mieux donné tient toujours à demi,
Chacun s’aime un peu mieux toujours que son ami,
On les suit rarement dedans la sépulture,
Le droit de l’amitié cède aux lois de nature.
Pour moi, si je voyais en l’humeur où je suis
Ton âme s’envoler aux éternelles nuits,
Quoi que puisse envers moi l’usage de tes charmes,
Je m’en consolerais avec un peu de larmes.
N’attends pas que l’Amour aveugle aille suivant,
Dans l’horreur de la nuit, des ombres et du vent.
Ceux qui jurent d’avoir l’âme encore assez forte
Pour vivre dans les yeux d’une maîtresse morte,
N’ont pas pris le loisir de voir tous les efforts
Que fait la mort hideuse à consumer un corps
Quand les sens pervertis sortent de leur usage,
Qu’une laideur visible efface le visage,
Que l’esprit défaillant et les membres perclus,
En se disant adieu, ne se connaissent plus,
Que dedans un moment après la vie éteinte,
La face sur son cuir n’est pas seulement peinte,
Et que l’infirmité de la puante chair
Nous fait ouvrir la terre afin de la cacher.
Il faut être animé d’une fureur bien vive,
Ayant considéré comme la mort arrive
Et comme tout l’objet de notre amour périt,
Si par un tel remède une âme ne guérit.
Cloris, tu vois qu’un jour il faudra qu’il advienne
Que le destin ravisse et ta vie et la mienne;
Mais sans te voir le corps ni l’esprit dépéri,
Le Ciel en soit loué, Cloris, je suis guéri.
Mon âme, en me dictant les vers que je t’envoie,
Me vient de plus en plus ressusciter la joie,
Je sens que mon esprit reprend la liberté,
Que mes yeux dévoilés connaissent la clarté,
Que l’objet d’un beau jour, d’un pré, d’une fontaine,
De voir comme Garonne en l’océan se traîne,
De prendre dans mon île, en ses longs promenoirs,
La paisible fraîcheur de ses ombrages noirs,
Me plaît mieux aujourd’hui que le charme inutile
Des attraits dont Amour te fait voir si fertile.
Languir incessamment après une beauté
Et ne se rebuter d’aucune cruauté,
Gagner au prix du sang une faible espérance
D’un plaisir passager qui n’est qu’en apparence,
Se rendre l’esprit mol, le courage abattu,
Ne mettre en aucun prix l’honneur ni la vertu,
Pour conserver son mal mettre tout en usage,
Se peindre incessamment et l’âme et le visage,
Cela tient d’un esprit où le Ciel n’a point mis
Ce que son influence inspire à ses amis.
Pour moi que la raison éclaire en quelque sorte,
Je ne saurais porter une fureur si forte,
Et déjà tu peux voir au train de cet écrit
Comme la guérison avance mon esprit,
Car insensiblement ma muse un peu légère
A passé dessus toi sa plume passagère,
Et détournant mon cœur de son premier objet,
Dès le commencement j’ai changé de sujet,
Emporté du plaisir de voir ma veine aisée
Sûrement aborder ma flamme rapaisée
Et jouer à son gré sur les propos d’aimer,
Sans avoir aujourd’hui pour but que de rimer,
Et sans te demander que ton bel œil éclaire
Ces vers où je n’ai pris aucun soin de te plaire.
Sonnet
Chère Isis, tes beautés ont troublé la nature,
Tes yeux ont mis l’Amour dans son aveuglement,
Et les dieux, occupés après toi seulement,
Laissent l’état du monde errer à l'aventure.
Voyant dans le soleil tes regards en peinture,
Ils en sentent leur cœur touché si vivement
Que s’ils n'étaient cloués si fort au firmament,
Ils descendraient bientôt pour voir leur créature.
Crois-moi qu’en cette humeur ils ont peu de souci
Ou du bien ou du mal que nous faisons ici ;
Et tandis que le Ciel endure que tu m’aimes,
Tu peux bien dans mon lit impunément coucher.
Isis, que craindrais-tu, puisque les dieux eux-mêmes
S’estimeraient heureux de te faire pécher ?
La maison de Sylvie
Ode II
Un soir que les flots mariniers
Apprêtaient leur molle litière
Aux quatre rouges limoniers
Qui sont au joug de la lumière,
Je penchais mes yeux sur le bord
D’un lit où la Naïade dort
Et regardant pêcher Silvie
Je voyais battre les poissons
À qui plus tôt perdrait la vie
En l’honneur de ses hameçons.
D’une main défendant le bruit
Et de l’autre jetant la line,
Elle fait qu’abordant la nuit
Le jour plus bellement décline.
Le soleil craignait d’éclairer
Et craignait de se retirer,
Les étoiles n’osaient paraître,
Les flots n’osaient s’entrepousser,
Le zéphire n’osait passer,
L’herbe se retenait de croître.
Ses yeux jetaient un feu dans l’eau :
Ce feu choque l’eau sans la craindre,
Et l’eau trouve ce feu si beau
Qu’elle ne l’oserait éteindre.
Ces éléments si furieux
Pour le respect de ses beaux yeux
Interrompirent leur querelle
Et, de crainte de la fâcher,
Se virent contraints de cacher
Leur inimitié naturelle.
Les tritons en la regardant
Au travers leur vitre liquides,
D’abord à cet objet ardent
Sentent qu’ils ne sont plus humides,
Et par étonnement soudain
Chacun d’eux dans un corps de daim
Cache sa forme dépouillée,
S’étonne de se voir cornu
Et comment le poil est venu
Dessus son écaille mouillée.
Soupirant du cruel affront
Qui de dieux les a fait des bêtes,
Et sous les cormes de leur front
A courbé leurs honteuses têtes,
Ils ont abandonné les eaux,
Et dans la rive où les rameaux
Leur ont fait un logis si sombre,
Promenant leurs yeux ébahis,
N’osent plus fier que leur ombre
À l’étang qui les a trahis.
On dit que la sœur du Soleil
Eut ce pouvoir sur la nature
Lorsque d’un changement pareil
Actéon quitta sa figure.
Ce que fit sa divine main
Pour punir dans un corps humain
Sa curiosité profane,
S’est fait ici contre les dieux
Qui n’avaient approché leurs yeux
Que des yeux de notre Diane.
Ces daims, que la honte et la peur
Chasse des murs et des allées,
Maudissent le destin trompeur
Des froideurs qu’il leur a volées.
Leur cœur privé d’humidité
Ne peut qu’avec timidité
Voir le ciel ni fouler la terre
Où Sylvie en ses promenoirs
Jette l’éclat de ses yeux noirs
Qui leur font encore la guerre.
Ils s’estiment heureux pourtant
De prendre l’air qu’elle respire ;
Leur destin n’est que trop content
De voir le jour sous son empire.
La Princesse qui les charma,
Alors qu’elle les transforma,
Les fit être blancs comme neige,
Et pour consoler leur douleur,
Ils reçurent le privilège
De porter toujours sa couleur.
Lorsqu’à petits flocons liés,
La neige fraîchement venue
Sur des grands tapis déliés
Épanche l’amas de la nue,
Lorsque sur le chemin des cieux
Ses grains serrés et gracieux
N’ont trouvé ni vent ni tonnerre
Et que sur les premiers coupeaux,
Loin des hommes et des troupeaux,
Ils ont peint les bois et la terre,
Quelque vigueur que nous ayons
Contre les éclats qu’elle darde,
Ils nous blessent et leurs rayons
Éblouissent qui les regarde.
Tel dedans ce parc ombrageux
Éclate le troupeau neigeux
Et dans ses vêtements modestes,
Où le front de Sylvie est peint,
Fait briller l’éclat de son teint
À l’envi des neiges célestes.
En la saison que le soleil,
Vaincu du froid et de l’orage,
Laisse tant d’heures au sommeil
Et si peu de temps à l’ouvrage,
La neige, voyant que ces daims
La foulent avec des dédains,
S’irrite de leurs bonds superbes
Et pour affamer ce troupeau
Par dépit sous un froid manteau
Cache et transit toutes les herbes.
Mais le parc pour ses nourrissons
Tient assez de crèches couvertes,
Que la neige ni les glaçons
Ne trouveront jamais ouvertes.
Là le plus rigoureux hiver
Ne les saurait jamais priver
Ni de loge ni de pâture :
Ils y trouvent toujours du vert
Qu’un peu de soin met à couvert
Des outrages de la nature.
Là les faisans et les perdrix
Y fournissent leurs compagnies
Mieux que les Halles de Paris
Ne les sauraient avoir fournies.
Avec elles voit-on manger
Ce que l’air le plus étranger
Nous peut fait venir de rare,
Des oiseaux venus de si loin
Qu’on y voit imiter le soin
D’un grand Roi qui n’est pas avare.
Les animaux les moins privés,
Aussi bien que les moins sauvages,
Sont également captivés
Dans ce bois et ces rivages.
Le maître d’un lieu si plaisant
De l’hiver le plus malfaisant
Défie toutes les malices :
À l’abondance de son bien
Les éléments ne trouvent rien
Pour lui retrancher ses délices.
Sonnet
Je songeais que Phyllis des enfers revenue,
Belle comme elle était à la clarté du jour,
Voulait que son fantôme encore fît l’amour
Et que comme Ixion j’embrassasse une nue.
Son ombre dans mon lit se glissa toute nue
Et me dit : Cher Thyrcis, me voici de retour,
Je n’ai fait qu’embellir en ce triste séjour
Où depuis ton départ le sort m’a retenue.
Je viens pour rebaiser le plus beau des amants,
Je viens pour remourir dans tes embrassements.
Alors, quand cette idole eut abusé ma flamme,
Elle me dit : Adieu, je m’en vais chez les morts,
Comme tu t’es vanté d’avoir …tu mon corps,
Tu te pourras vanter d’avoir …tu mon âme !
Sur la mort de Durand et des deux Siti, frères
C’est un supplice doux et que le ciel avoue ;
On oira toujours dire à la postérité
Que c’est le châtiment qu’un traître a mérité,
Et la fin misérable où lui-même se voue.
Heureux qui vous chérit, bien heureux qui vous loue,
Le sort doit travailler à sa postérité,
Mais ces lâches ingrats qui vous ont irrité
Doivent ainsi périr et sécher sur la roue.
J’ai vu ces criminels en leur suprême sort,
J’ai vu les fers, les feux, les bourreaux et la mort ;
Mon âme en les voyant bénit votre bon ange.
Le peuple à cet objet a prié Dieu pour vous ;
Même les patients ont trouvé bien étrange
D’avoir eu la faveur d’un traitement si doux.
Sonnet par le sieur Théophile
Phyllis, tout est …outu, je meurs de la vérole,
Elle exerce sur moi sa dernière rigueur :
Mon v. baisse la tête et n’a point de vigueur,
Un ulcère puant a gâté ma parole.
J’ai sué trente jours, j’ai vomi de la colle ;
Jamais de si grands maux n’eurent tant de longueur :
L’esprit le plus constant fût mort à ma langueur,
Et mon affliction n’a rien qui la console.
Mes amis plus secrets ne m’osent approcher ;
Moi-même, en cet état, je ne m’ose toucher.
Phyllis, le mal me vient de vous avoir …tue.
Mon Dieu ! je me repens d’avoir si mal vécu,
Et si votre courroux à ce coup ne me tue,
Je fais vœu désormais de ne …tre qu’en cul !
Phylandre sur la maladie de Thyrsis
Les dieux qui frappent aujourd’hui
L’ange à qui j’ai voué ma plume,
Par jalousie ou par coutume
Tâchent à triompher de lui :
C’est leur éternel exercice:
Ils tuèrent jadis Narcisse,
Ils ont fait mourir Cyparis,
Et d’une influence maudite,
Dedans les bourbes de Paris
Ont fait choir le sang d’Hippolyte.
Les uns meurent dans le brasier,
Un autre est englouti de l’onde,
Tel aujourd’hui sort de ce monde
Qui n’était pas malade hier.
C’est la bonté, c’est la malice,
La providence et le caprice
Ou de la nature ou des dieux:
Nous ayant faits tels que nous sommes,
Ils deviennent tous envieux
De la prospérité des hommes.
Nous avons des yeux et des mains,
Les dieux ne sont qu’air et nuage;
S’ils veulent avoir un visage,
Ils l’empruntent chez les humains ;
Dans leur palais mélancolique
Ne se fait ni bal ni musique ;
Ils n’ont ni repos ni sommeil ;
Leur plus glorieux avantage
C’est la conduite du Soleil,
Qui ne luit que pour notre usage.
Il est vrai que nous sommes mis
Tôt ou tard dans la sépulture,
Mais c’est un effet de Nature
Qui ne leur fut jamais permis :
Quand il veut, le plus misérable
Trouve son sort si favorable
Qu’il se peut lui-même guérir;
Les dieux, esclaves de la vie,
Ne se sauraient faire mourir
Quand même ils en auraient envie.
Bref, notre sort est assez doux,
Et pour n’être pas immortelle
Notre nature est assez belle
Si nous savions jouir de nous.
Notre mal c’est notre faiblesse :
Rien que nous-mêmes ne nous blesse.
Le sot glisse sur les plaisirs,
Mais le sage y demeure ferme
Attendant que tous ses désirs
Et ses jours aient fini leur terme.
Les plus fortes adversités
Sont changeantes et passagères,
Et toujours la fin des misères
Commence les félicités.
On ne saurait sentir ni feindre
Un sujet de toujours se plaindre
En nos esprits comme en nos corps ;
La nature est toujours humaine:
Quand la douleur fait plus d’efforts
Elle finit bientôt la peine.
Votre Thyrcis n’est plus si mal,
Sa beauté rompt la tyrannie
De cette meurtrière impunie
Qui porte le ciseau fatal :
Ces ardents éclats de lumière
Qui sous leur mourante paupière
Paraissaient presque ensevelis,
S’allument pour tarir nos larmes,
Et ce teint pâle a tant de charmes
Qu’il tient entièrement des lis.
Cette débilité d’accent
En est une plus douce amorce,
Et plus il a perdu de force,
Plus il est devenu puissant.
Comme lors d’un temps froid et sombre
Qui déguise avecque son ombre
L’éclat du souverain flambeau,
Il semble que ce beau visage
Afin d’en devenir plus beau
Se soit lavé dans le rivage.
Mais vous, que le courage emporte
Aux appâts que l’honneur a mis
Devant cette funeste porte
Qui renferme les ennemis,
Quelle santé vous peut défendre
Que la mort ne vous vienne prendre
Partout où vous portez vos pas?
Quel espoir que vous puissiez suivre?
Vous êtes plus près du trépas
Que ceux qui n’ont qu'une heure à vivre.
Prenez pour vous tous les soucis
Où le soin de la mort oblige,
Et plaignez désormais Thyrcis
De quoi votre danger l’afflige.
Son naturel me persuade
Qu’il n’a plus que l’âme malade
Des hasards qu’il vous voit courir,
Et vraiment la seule aventure
Qui vous pourrait faire mourir,
Pourrait faire sa sépulture.
Sonnet
À quoi bon me presser tant d’aller à confesse,
Beauté de qui dépend et mon bien et mon mal ?
Si je n’approche pas le sacré tribunal,
Je montre mon respect plutôt que ma paresse.
Je ne sens point en moi de péché qui me presse ;
Je vous aime, Phyllis, d’un amour sans égal ;
L’amour pour le salut n’a rien qui soit fatal,
Et le dire tout bas marquerait ma faiblesse.
J’en parlerai partout, je le dirai tout haut ;
Je reconnais pourtant que j’ai quelque défaut
Dont je n’aurai jamais aucune repentance.
Mon crime est que j’enrage et peste en chaque lieu,
Malgré tous mes respects et ma persévérance,
Que vous ne vouliez pas me faire offenser Dieu.