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Revue générale de droit
L’utilisation des organismes génétiquement modifiés (OGM)
dans l’agriculture et l’alimentation : enjeux sociaux et
perspectives de l’encadrement du droit et de l’éthique
Sylvestre-José-Tidiane Manga
Volume 30, numéro 3, 1999–2000 Résumé de l'article
L’utilisation des organismes génétiquement modifiés (OGM) dans l’agriculture
URI : https://id.erudit.org/iderudit/1027708ar et l’alimentation pose des enjeux sociaux importants malgré le potentiel
DOI : https://doi.org/10.7202/1027708ar économique de la biotechnologie. Les applications du génie génétique en
agriculture semblent conduire à l’uniformisation de la diversité biologique et
Aller au sommaire du numéro menacer les débouchés économiques des pays en développement. Le génie
génétique semble remettre en cause l’indépendance du monde paysan. Il est
perçu comme transgresseur des précautions individuelles de la protection de
la santé et des principes moraux ou religieux.
Éditeur(s)
Cet article adopte une optique d’utilisation durable des OGM. Il traite des
Éditions Wilson & Lafleur, inc. perspectives de l’encadrement du droit et de l’éthique. L’étiquetage, la
traçabilité et la séparation des filières commerciales entre produits agricoles
ISSN ordinaires et produits agricoles à base d’OGM, sont présentés comme les
premiers balbutiements d’un droit naissant. À l’international, l’adoption du
0035-3086 (imprimé)
principe de précaution dans le Protocole de Carthagène sur la prévention des
2292-2512 (numérique)
risques biotechnologiques ouvre les portes à un étiquetage clair des OGM. Mais
il faudra attendre la fin des travaux de la COP des Parties à la CBD pour voir la
Découvrir la revue véritable portée du principe de précaution sur cette question et ce, pas plus
tard que deux ans après l’entrée en vigueur du Protocole.
Citer cet article
Manga, S.-J.-T. (1999). L’utilisation des organismes génétiquement modifiés
(OGM) dans l’agriculture et l’alimentation : enjeux sociaux et perspectives de
l’encadrement du droit et de l’éthique. Revue générale de droit, 30(3), 369–422.
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L'utilisation des organismes
génétiquement modifiés (OGM)
dans l'agriculture et l'alimentation
Enjeux sociaux et perspectives
de l'encadrement du droit
et de l'éthique
SYLVESTRE-JOSÉ-TIDIANE MANGA
Directeur de l'Institut Manga de Dominique
pour la biodiversité, la biosécurité et l'environnement,
Montréal
RESUME ABSTRACT
L'utilisation des organismes Use of genetically modified
génétiquement modifiés organisms (GMOs) in
(OGM) dans l'agriculture et agriculture and food has a
l'alimentation pose des enjeux great economic potential but
sociaux importants malgré le it poses various important
potentiel économique de la social and ethical issues such
biotechnologie. Les as loss of biological diversity,
applications du génie threat to economical growth
génétique en agriculture of developing countries,
semblent conduire à threat of independence of
l'uniformisation de la farmers and violation to
diversité biologique et individual precautions for
menacer les débouchés health protection, moral and
économiques des pays en religious principles.
développement. Le génie With a sustainable
génétique semble remettre en perspective, this paper deals
cause l'indépendance du with the possibilities offrante
monde paysan. Il est perçu of law and ethic in these
comme transgresseur des matters. Labelling and
précautions individuelles de identification of GMOs in
la protection de la santé et des foods, separated commercial
principes moraux ou religieux. channels for ordinary
(1999/2000) 30 R.G.D. 369-422
370 Revue générale de droit (1999/2000) 30 R.G.D. 369-422
Cet article adopte une optique agricultural products and
d'utilisation durable des those from modern
OGM. Il traite des biotechnology, are presented
perspectives de Vencadrement as the basis of a growing law.
du droit et de l'éthique. The adoption of the
L'étiquetage, la traçabilité et precautionary principle in the
la séparation des filières Protocol on biosafety leads to
commerciales entre produits a clear labelling ofGMOs.
agricoles ordinaires et But the real scope of the
produits agricoles à base precautionary principle will
d'OGM, sont présentés comme be known after the Conference
les premiers balbutiements of the Parties to this Protocol
d'un droit naissant. À take the decision on the
l'international, l'adoption du detailed requirements for this
principe de précaution dans purpose no later than two
le Protocole de Carthagène years after the entry into force
sur la prévention des risques of this Protocol.
biotechnologiques ouvre les
portes à un étiquetage clair
des OGM. Mais il faudra
attendre la fin des travaux de
la COP des Parties à la CBD
pour voir la véritable portée
du principe de précaution sur
cette question et ce, pas plus
tard que deux ans après
l'entrée en vigueur du
Protocole.
SOMMAIRE
Introduction et problématique 371
I. La biotechnologie agricole; un secteur économique en plein essor 375
IL Les enjeux sociaux de l'utilisation des OGM dans l'agriculture et
l'alimentation 378
A. Les enjeux sociaux dans l'agriculture 379
1. Défier la nature ou réinventer la nature? À quel prix? .. 380
2. La pollution génétique 382
3. L'uniformisation de la diversité biologique agricole 383
MANGA OGM: Enjeux sociaux, droit et éthique 371
4. Menace aux débouchés économiques des pays en déve-
loppement 387
5. Perte d'autonomie du monde agricole 391
B. Les enjeux sociaux liés à la consommation des aliments à
based'OGM 393
1. La transgression des précautions individuelles de pro-,
tection de la santé 393
2. La transgression des principes moraux et religieux 395
III. Balbutiements d'un droit naissant et perspectives d'un encadre-
ment juridique et éthique sur la base du principe de précaution 397
A. Les généralités d'un droit naissant 398
1. L'étiquetage ou l'art d'informer pour l'exercice du libre-
choix 398
2. La traçabilité; Détecter la présence d'OGM et de trans-
gènes 399
3. Informer par la séparation des filières 400
B. Proposition d'un cadre d'intervention du droit; L'avènement
remarqué du principe de précaution dans le commerce inter-
national des OGM 401
C. L'OMC, le principe de précaution et le commerce interna-
tional des OGM 407
1. Les préparatifs de la Conférence de Seattle sur le com-
merce multilatéral; Uagenda des négociations devait
comprendre la précaution et les OGM 408
2. Le compte à rebours de Seattle et l'après-Seattle; l'émer-
gence du principe de précaution dans le commerce des
OGM, un processus irréversible 411
D. Argumentaire et perspectives de l'encadrement de l'éthique 413
E. Perspectives de l'encadrement du droit sous le cadre de
l'agriculture plurifonctionnelle 417
F. Les considérations socio-économiques du Protocole sur la
prévention des risques biotechnologiques 418
Conclusion générale 419
INTRODUCTION ET PROBLÉMATIQUE
La biotechnologie est issue de l'exploitation du micro-
organisme. Les micro-organismes sont exceptionnellement
variés. On peut les classer selon leur milieu de prédilection en
virus animaux, virus végétaux et virus de bactéries. Les
372 Revue générale de droit (1999/2000) 30 R.G.D. 369-422
micro-organismes sont des voisins de Fhomme depuis des
temps immémoriaux 1 . En effet, l'homme a exploité les micro-
organismes dans la fabrication du pain, des fromages, des
marinades, du vin, de la bière, de la charcuterie, etc. Déjà les
Sumériens, les Babyloniens et les Égyptiens maîtrisaient ces
techniques basées sur l'exploitation du micro-organisme.
Toutefois, il reviendra à Louis Pasteur de mettre à l'évi-
dence le rôle des micro-organismes dans ces processus de fer-
mentation et c'est le début du XXe siècle qui a marqué la mise
en œuvre des premières applications industrielles de l'exploi-
tation des micro-organismes. La production des antibiotiques,
à la fin des années 1940, aura véritablement connu l'essor des
biotechnologies et c'est seulement au début des années 1970
que la technologie de l'ADN recombinant appelée aussi
biotechnologie moderne, a été adoptée comme technique
d'ingénierie pour la modification délibérée de l'information
génétique d'un organisme en changeant directement l'acide
nucléique génomique2.
La recombinaison de l'ADN est effectuée grâce à un
ensemble des méthodes connues sous le nom de technologie de
l'ADN recombinant. Dès lors, on peut programmer des orga-
nismes pour produire des substances désirées. Aujourd'hui,
plusieurs secteurs sont couverts par la biotechnologie : la
synthèse de composés organiques variés, la transformation
de produits agricoles, la production de médicaments et de
vaccins, la production énergétique, la valorisation des déchets,
la production de produits cosmétiques, etc. La biotechnologie a
suscité un intérêt de la part des pouvoirs publics et des
milieux financiers qui voient en celle-ci un nouveau secteur
économique à promouvoir.
La technologie de l'ADN recombinant consiste successi-
vement à isoler l'ADN, à fusionner le ou les gènes avec
d'autres segments d'ADN pour former des molécules d'ADN
recombinantes, et enfin à cloner, à propager ou à introduire
les gènes dans un organisme étranger au donateur d'origine.
On note trois principales techniques d'insertion ou
d'introduction de gènes dans les cellules de l'organisme
1. M.J. PELCZAR, E.C.S., CHAN, Éléments de microbiologie, trad, par J. FON-
TAINE, Montréal, Les Éditions HRW Ltée, 1982, p. 276.
2. J.R REGNAULT, Microbiologie générale, Paris, Éditions Vigot, 1990, p. 716.
MANGA OGM: Enjeux sociaux, droit et éthique 373
receveur. La première technique est appelée méthode d'injec-
tion directe.
Elle consiste en l'injection du matériel génétique direc-
tement dans les cellules animales notamment des œufs
fécondés. Elle est généralement utilisée dans la production
d'animaux transgéniques. La deuxième méthode dite d'élec-
troporation consiste en une brève exposition à des courants
de haut voltage de cellules recombinantes qui sont, dans de
telles conditions, captées par des cellules de mammifères et
de végétaux. La troisième méthode est la méthode du fusil à
gènes qui consiste en l'introduction de l'ADN dans des cel-
lules végétales ou animales par bombardement à l'aide de
micro-projectiles couverts d'ADN3.
Dans le domaine médical, les techniques de l'ADN
recombinant jouent un rôle croissant principalement dans la
recherche des bases moléculaires des maladies : informations
sur les maladies, aide au diagnostic, aide à la thérapie et la
fabrication de vaccin comme le vaccin recombinant contre
l'hépatite B.
Les applications de l'ADN recombinant en pharmacie ne
sont pas des moindres. La biotechnologie a permis à l'indus-
trie pharmaceutique de produire plusieurs polypeptides
d'importance médicale.
On peut citer plusieurs autres applications industrielles
de la biotechnologie notamment la production de bactéries
recombinantes utilisées pour mobiliser le pétrole et d'autres
matériaux toxiques.
Dans le domaine de l'agriculture la biotechnologie est
utilisée essentiellement pour doter les plantes de résistances
à leurs prédateurs et aux insecticides dans le but d'aug-
menter la production agricole. Plusieurs autres applications
ont également vu le jour ou sont en cours d'expérimentation.
Certes, le génie génétique multiplie les succès scientifi-
ques et connaît des retombées économiques importantes.
Mais, derrière ces succès scientifiques et ces retombées écono-
miques se cachent des inquiétudes et des craintes. Les oppo-
sants du développement accéléré du secteur agricole de la
3. PRESCOTT HARLEY, KLEIN, Microbiologie, trad, par CM. BACQCALBERG et
ai, Bruxelles, Éditions DeBoeck Université, 1995, p. 287.
374 Revue générale de droit (1999/2000) 30 R.G.D. 369-422
biotechnologie allèguent que le génie génétique transgresse
les frontières de la création, engendre la pollution génétique
dans les écosystèmes, transgresse les précautions de protec-
tion de la santé des consommateurs allergiques à certains ali-
ments, développe dans les organismes la résistance à certains
antibiotiques, transgresse les principes moraux et religieux
de certaines communautés, accule le monde des agriculteurs
à la dépendance aux grandes firmes de l'industrie de la bio-
technologie.
Les problèmes sociaux que pose la biotechnologie agri-
cole risquent de nuire à son potentiel économique. Ces pro-
blèmes se sont posés face à l'insuffisance des connaissances
scientifiques quant aux conséquences à long terme des OGM
sur la diversité biologique et sur la santé humaine qui pour-
raient remettre profondément en cause l'avenir de ce secteur.
En effet, plusieurs scientifiques ont exprimé leurs inquié-
tudes dans ce sens. Dans les dispositions de l'article 2 relatif
aux définitions de la Convention sur la responsabilité civile
des dommages résultant d'activités dangereuses pour l'envi-
ronnement, le Conseil de l'Europe a même présenté les OGM
comme potentiellement capables de causer du tort à la diver-
sité biologique et des effets préjudiciables significatifs à
l'homme ou aux biens 4 .
Les enjeux sont importants. Faudrait-il continuer de
libérer les OGM dans l'environnement? Devrait-on continuer
de commercialiser de tels produits en dépit des doutes, à long
terme, quant à leur innocuité?
Nous relaterons dans une première partie le potentiel
économique du secteur des biotechnologies agricoles. Dans
une deuxième partie, nous nous pencherons sur les princi-
paux enjeux sociaux que pose l'utilisation des OGM dans
l'agriculture et l'alimentation. Enfin, nous traiterons des
perspectives d'encadrement du développement accéléré de ce
secteur par l'éthique et le droit. Nous conclurons par les pers-
pectives du commerce international des produits agricoles à
base d'OGM.
4. CONSEIL DE L'EUROPE, Convention sur la responsabilité civile des dommages
résultant d'activités dangereuses pour l'environnement, Traités européens, STE
N° 150, Lugano, 1993, http://www.coe.fr/fr/txtjur/150fr.htm.
MANGA OGM: Enjeux sociaux, droit et éthique 375
I. LA BIOTECHNOLOGIE AGRICOLE;
UN SECTEUR ÉCONOMIQUE EN PLEIN ESSOR
Dans cette section nous ferons état des indicateurs qui
font de l'agriculture biotechnologique un secteur économique
en plein essor.
En effet, entre 1986 et 1997, on a pu compter environ
25 000 essais en champs de cultures transgéniques pratiqués
dans 45 pays à travers le monde5.
Les essais en champs ont été conçus pour évaluer les ris-
ques potentiels avant de lancer la commercialisation à grande
échelle des OGM. Ils sont également désignés par l'expres-
sion « essais sur le terrain ». Ce sont des outils d'évaluation de
risques. Par exemple au Canada, le premier essai d'un orga-
nisme obtenu par génie génétique fut effectué en 1991. Au
cours de celui-ci, les chercheurs ont étudié le devenir dans
l'environnement d'une bactérie transgénique, Rhizobium
meliloti, à des fins d'applications en agriculture 6 . Les essais
en champs concernent généralement des surfaces extrême-
ment réduites, souvent inférieures à 40 hectares.
On estime à 15 000, les essais en champs pratiqués dans
la période allant de 1986 à 1995. Cela correspond à 60 % du
nombre total des essais en champs dans la période globale de
1986 à 1997. Les 10 000 autres essais en champs ont vu le
jour entre 1996 et 1997. Cela représente 40 % de l'ensemble
de cette période globale de libération des organismes vivants
génétiquement modifiés agricoles7.
La surface totale mondiale consacrée à la culture des
produits agricoles transgéniques était de 2,8 millions d'hec-
tares en 1996 et de 12,8 en 1997. Cette augmentation expo-
nentielle en un temps aussi court prouve encore une fois le
développement particulièrement accéléré de l'utilisation de
OVGM dans l'agriculture et dans l'alimentation. Les prin-
cipales cultures transgéniques étaient en 1997 : le maïs,
5. C. JAMES, Global Status of Transgenical Crops in 1997, Ithaca, New York,
The International Service for the Acquisition of Agribiotech Applications (ISAAA),
1997, p. V.
6. GOUVERNEMENT DU CANADA, Essais au champ et produits de la biotechno-
logie enregistrés, Agence canadienne d'inspection des aliments (ACIA), Bureau de la
biotechnologie, 1998, http://www.cfiaacia.agr.ca/francais/ppc/biotech/fieldf.html.
7. C. JAMES, op. cit., note 5, n° 1, p. V.
376 Revue générale de droit (1999/2000) 30 R.G.D. 369-422
la tomate, le soja, le canola, la pomme de terre, le coton. Le
soja et le maïs occupent une place prépondérante, surtout
aux USA.
La Chine a été le premier pays à pratiquer l'agriculture
commerciale des produits agricoles transgéniques, au début
des années 1990. Aujourd'hui les États-Unis sont le premier
producteur de produits agricoles transgéniques et ceci depuis
1996. L'agriculture transgénique a occupé dans ce pays pour
l'année 1997, un total de 8,1 millions d'hectares, soit 64% la
superficie mondiale consacrée aux cultures transgéniques.
Depuis 1987, l'Animal and Plant Health Inspection Service
(APHIS) du United States Department of Agriculture (USDA)
a approuvé ou reconnu 3 855 essais en champs dans 17 141
sites 8 . Le maïs transgénique est la culture transgénique qui a
mobilisé le plus grand nombre d'essais en champs.
En 1996, les principales cultures transgéniques étaient
le tabac et le coton. Parmi les 2,8 millions d'hectares qu'occu-
paient les cultures transgéniques à travers le monde, le tabac
en occupait un million, soit 35 %. Avec 800 000 hectares, le
coton en occupait 27 %. Ces deux cultures représentaient
62 % des surfaces transgéniques dans le monde. En 1997,
c'est le soja qui a été la principale culture transgénique en
surface avec 40 % de la surface mondiale allouée à l'agricul-
ture de la recombinaison de l'ADN. Le maïs suit au second
rang avec 25 % des superficies. Le tabac venait en troisième
position avec seulement 13 % des superficies. La surface du
soja est passée de 0,5 million d'hectares (ha) à 5,1 millions
d'hectares, entre 1996 et 1997, soit 4,6 millions d'hectares de
plus. Même pour le tabac dont la proportion a tant chuté de
35 % en 1996 à 13 % en 1997, la surface a augmenté de
600 000 hectares 9 .
La résistance virale et la résistance à l'insecte ont été les
caractères les plus communs en 1996. Ils ont été utilisés res-
pectivement sur 1,1 million d'hectares et 2,2 millions d'hec-
tares et ont représenté successivement 40 % et 37 % de
l'ensemble de la superficie mondiale des cultures transgéni-
8. USA GOVERNMENT, BSS Biotechnology Update; Field Testing of New
Agricultural Products Continues and Expands, USDA, APHIS, 1998, http://
www.usda.gov/biotech/Newsletter.html.
9. C. JAMES, op. cit., note 5, n° 2, pp. 10-11.
MANGA OGM: Enjeux sociaux, droit et éthique 377
ques. En 1997, c'est la tolérance à un herbicide qui a été le
trait le plus fréquent étant utilisé sur 6,99 millions d'hec-
tares, soit sur 54 % de la surface totale mondiale de l'agricul-
ture biotechnologique10.
Dans la période allant de 1987 à 1998, la tolérance à un
herbicide a été le trait le plus familier, soit à 29 % des libéra-
tions en champs des OVGM. La résistance à un insecte a
constitué 23,8 % des cas de libération en champ et l'améliora-
tion des produits en a représenté 20,2 %. Les autres traits
courants sont la résistance à un virus, les propriétés agrono-
miques et l'amélioration de la qualité 11 .
L'étude par cultures et traits montre que le soja tolérant
à l'herbicide et le maïs résistant à un insecte sont les plus
représentatifs entre 1996 et 1997. En effet, la surface totale
destinée au soja est passée de 500 000 à 5,1 millions d'hec-
tares, soit une augmentation de 4,6 millions d'hectares en
l'espace d'un an. Quant à la surface du maïs résistant à un
insecte, sa surface est passée de 300 000 hectares à 3 millions
d'hectares, soit une augmentation de 2,7 millions d'hectares.
Le taux de la surface du soja tolérant à un herbicide est passé
de 18 % à 40 %, dans cette période tandis que celui du maïs
résistant à un insecte est passé de 10 % à 23 %12. La tolérance
à un herbicide est, aujourd'hui, le trait le plus fréquent aux
Etats-Unis, non seulement dans le maïs, mais aussi dans le
canola, le coton, le soja13.
La quasi-totalité des cultures résistantes aux insectes
incorporent un gène d'une bactérie naturelle présente dans le
sol. Cette bactérie s'appelle le Bacillus thuringiensis. Le gène
en question qui en est extrait produit une protéine toxique
nommée Bt qui est utilisée comme biopesticide partout dans
le monde, parce qu'elle est capable de détruire les larves et
les insectes nuisibles qui l'absorbent.
En ce qui concerne les investissements privés et les
bénéfices de l'industrie de l'agriculture transgénique les
10. Id., p. 11.
11. US GOVERNMENT, Field Releases; Most Frequent Categories 1987 to 1998
4/30/98, USDA, APHIS, 1998, http://www.usda.gov/biotech/98may.html.
12. C. JAMES, op. cit., note 5, n° 3, p. 12.
13. US GOVERNMENT, Crops Lines No Longer Regulated by USDA, USDA,
APHIS, 1998, http://www.usda.gov/biotech/not_reg.html.
378 Revue générale de droit (1999/2000) 30 R.G.D. 369-422
investissements devraient croître de 2 à 20 milliards de
dollars US entre 1997 et 201014. Cette projection prédit une
croissance, pour le moins qu'on puisse dire, exponentielle des
investissements dans le secteur de la biotechnologie des pro-
duits agricoles.
Au cours de la prochaine décennie, il est réaliste, selon
l'industrie, d'envisager un taux de croissance de la produc-
tivité compris entre 10 % et 25 % pour l'ensemble de la pro-
duction agricole transgénique. En 1996, les revenus de la
biotechnologie des produits agricoles se sont accrus de 304
millions, aux États-Unis d'Amérique. Ces revenus devraient
augmenter de façon régulière en fonction de l'expansion des
cultures transgéniques 15 .
Récemment, 1,7 milliard de dollars US ont été investis
dans un projet de partenariat entre deux géants de l'industrie
de la biotechnologie agricole, en l'occurrence DuPont et
Pioneer16.
Les secteurs de l'industrie biotechnologique tels le sec-
teur des semences et celui des pesticides vont continuer de
faire des acquisitions et des alliances. Les bénéfices tirés du
coton Bt en 1996 aux Etats-Unis d'Amérique s'élevaient à
60 millions de dollars US. Au total, avec le maïs Bt et la
pomme de terre Bt les bénéfices pour l'industrie étaient de
80 millions de dollars US. À lui seul, en l'année 1997, le maïs
Bt a généré des bénéfices de 190 millions de dollars US. Au
Canada, les bénéfices découlant du canola tolérant à l'herbi-
cide s'élevaient à 6 millions de dollars US en 199617.
L'industrie de la biotechnologie agricole n'est qu'à ses
premiers balbutiements. Son potentiel économique est
immense. C'est la raison pour laquelle elle attire des investis-
sements même de la part des pouvoirs publics.
14. Id., p. 26.
15. Id., pp. 24-25.
16. Id., p. 25.
17. W.,p.Vii.
MANGA OGM: Enjeux sociaux, droit et éthique 379
II. LES ENJEUX SOCIAUX DE L'UTILISATION DES OGM
DANS L'AGRICULTURE ET L'ALIMENTATION
Dans cette section, nous envisageons présenter les diffé-
rents enjeux sociaux que pose le recours à la biotechnologie
dans l'agriculture et dans l'alimentation, à travers le débat
sur les OGM.
A. LES ENJEUX SOCIAUX DANS L'AGRICULTURE
Plusieurs personnes notamment les écologistes défen-
dent l'idée que toutes les formes de vies, à l'instar de
l'homme, jouissent d'un patrimoine génétique relevant du
sacré qui se doit d'être préservé par la conservation de l'inté-
grité de l'ADN18. Ce raisonnement conduit à la conclusion
que si nous sommes en général réticents à la manipulation du
génome humain, nous devrions également l'être par rapport à
la manipulation du génome des autres organismes notam-
ment des plantes. Une telle manière d'approcher l'étude des
questions éthiques de l'utilisation des OGM dans l'agricul-
ture vise la protection de la dignité de toutes les formes de
vies et la préservation de la diversité biologique au sein des
écosystèmes.
L'attachement et la préservation de l'intégrité de l'ADN
permettent la transmission naturelle des caractères hérédi-
taires de chaque organisme au cours des différentes généra-
tions. Ainsi, par ses pratiques, le génie génétique pourrait
remettre en cause cette diversité et inciter l'homme, poussé
par un orgueil déterministe, à rompre l'intégrité de l'ADN à
sa guise pour tenter de réinventer la nature par la construc-
tion de copies transgéniques des plantes et des aliments
naturels.
Mae-Wan Ho, biologiste moléculaire à l'Open University
de Grande-Bretagne a remarqué que :
18. G. KRAMAR, « Le génie génétique; comme révélateur d'un manque de démo-
cratie, dans OUVRAGE COLLECTIF, R.A. BRAC de la PERRIÈRE, A. TROLLÉ (dir.), Ali-
ments transgéniques; des craintes révélatrices, Paris, Éditions Charles Leopold
Mayer, 1998, p. 106.
380 Revue générale de droit (1999/2000) 30 R.G.D. 369-422
Le génie génétique est en soi dangereux, à cause de la doctrine
de déterminisme génétique qui trompe les chercheurs, la
population, s'empare de leur inconscient, les pousse à se com-
porter de façon mécanique et irréfléchie, pour façonner le
monde au détriment des êtres humains et des autres espèces
vivantes.19
Enjeux, le mensuel parisien de l'économie, dans un
article intitulé « Alimentation : Le défi génétique » paru dans
son édition n° 134 de mars 1998, a pu résumer de manière
éloquente les considérations de l'opinion publique française
relativement à l'utilisation des OGM dans l'agriculture et
l'alimentation :
Modifier de façon durable et radicale, le patrimoine génétique
d'êtres vivants et franchir la barrière des espèces fait de
Thomme un nouveau démiurge. Il joue aux apprentis sorciers
avec des chimères dont on ne peut prédire l'évolution et qui
peuvent échapper à son contrôle.20
Nous aborderons les questions relatives à la transgres-
sion des limites naturelles de la création notamment la pollu-
tion génétique et l'uniformisation de la biodiversité. Il sera
également question des risques pour les pays pauvres de
perdre des débouchés économiques mais aussi de la remise en
cause de l'indépendance des agriculteurs par rapport à
l'industrie agro-alimentaire de la biotechnologie.
1. Défier la nature ou réinviter la nature? À quel prix?
L'idée de créer des organismes qui ne sauraient exister
dans le cours naturel de la création bouscule nos repères
moraux et trouble la conscience.
Dans son ouvrage intitulé Des inconnus dans... nos
assiettes, Dorothée Benoît Browaeys a recueilli des propos
19. M.W. Ho, « Le génie génétique : rêves ou cauchemars », dans COLLECTIF,
Génie génétique; Des chercheurs s'expriment, appel des scientifiques et des médecins,
Paris, Éditions Écoropa/Sang de la terre, 1997, p. 13.
20. C. BERNARD et ai, «Alimentation: Le défi génétique: Industriels, distri-
buteurs et consommateurs face aux produits transgéniques. Les enjeux d'un marché
colossal», dans Enjeux, Paris, n° 134, p. 55.
MANGA OGM: Enjeux sociaux, droit et éthique 381
d'indignation de plusieurs penseurs sur le génie génétique
dont deux méritent d'être cités :
Pierre Thuillier, épistémologue :
Une science qui se réduit à une technique, à une manipulation
artificielle du vivant, une science qui a vidé le monde de son
flux vital et de son âme et qui s'affirme comme refus, voire
haine de la nature, fait partie de la pathologie de nos experts
et ingénieurs du XXe siècle finissant.21
Paul Jolicoeur, biologiste québécois :
Cette technologie est plus dangereuse que la bombe atomique
pour Ta venir de la vie sur terre. 22
Très tôt, les applications du génie génétique dans l'agri-
culture et dans l'alimentation ont fait l'objet d'une contro-
verse. Déjà, le contexte américain de la guerre du Viêt N a m
avait permis à l'époque de protester contre une technologie
dite a g r e s s i v e et peu soucieuse du service des sociétés
humaines. Certains redoutent, pour des questions de convic-
tion que des tentatives non respectueuses de l'ordre de la
nature puissent dériver vers une manipulation eugéniste de
l'homme 23 . Le génie génétique permet de surmonter la bar-
rière reproductive entre les plantes.
En fait, la transgression du tabou du mode de reproduc-
tion n a t u r e l constitue u n enjeu éthique de grande impor-
tance. Elle alimente nos peurs face aux possibilités ou aux
limites du génie génétique. Il convient donc de prendre en
compte ces p e u r s afin de mieux cerner nos s y s t è m e s de
valeurs, nos perceptions et nos croyances 24 .
Par ailleurs, la théorie de l'évolution de Charles Darwin
a contribué, depuis plus d'un siècle, à légitimer les comporte-
ments de l'homme vis-à-vis de la nature 2 5 . La théorie soute-
n a i t déjà que les activités d'exploitation des r e s s o u r c e s
21. D. BENOÎT BROWAEYS, Des inconnus dans... nos assiettes; Après la vache
folle, les aliments transgéniques!, Paris, Editions Raymond Castells, 1998, p. 61.
22. M , p. 62.
23. M , pp. 62 et 63.
24. Ibid.
25. J. RlFKlN, Le siècle biotech, Le commerce des gènes dans le meilleur des
mondes, Paris, Éditions La Découverte/Boréal, 1998, p. 262.
382 Revue générale de droit (1999/2000) 30 R.G.D. 369-422
n a t u r e l l e s é t a i e n t en h a r m o n i e avec l'ordre n a t u r e l des
choses. Aujourd'hui, les biotechnologies agricoles prétendent
encore être en harmonie avec la nature.
La théorie de l'origine et de l'évolution des espèces prend
toutefois une allure sans précédent avec l'avènement de la
recombinaison de l'ADN. En effet, les activités du génie géné-
tique sont solidement ancrées dans une série de nouvelles
théories de l'évolution promulguées p a r les succès scien-
tifiques de la recombinaison de l'ADN et l'évolution de
l'information 2 6 . Jeremy Rifkin résume bien cette réflexion.
Selon lui et nous le citons :
De nouvelles théories de l'évolution, imprégnées de la théorie
de l'information et empruntant largement leurs concepts aux
idées les plus avancées de la physique, de la chimie et des
mathématiques, commencent à exercer une influence crois-
sante dans le domaine de la biologie de l'évolution et du déve-
loppement. Tout comme la théorie de Darwin, la nouvelle
approche de l'évolution nous offre une conception du fonction-
nement de la nature qui manifeste une remarquable compati-
bilité avec les principes opératoires des nouvelles technologies
et la nouvelle économie mondialisée. Les lois de la nature sont
réécrites pour être conformes à notre manipulation de l'envi-
ronnement et nous permettre de légitimer la nouvelle activité
économique et technologique du siècle des biotechnologies
comme si elle n'était qu'un pur reflet de l'« ordre naturel » des
choses.27
L'homme s e m b l e a v a n c e r en t e r r a i n i n c o n n u . P a r
exemple, la pollution génétique qui a été pendant longtemps
considérée comme un scénario peu probable, voire alarmiste,
est aujourd'hui une réalité. La compétition dans la course à la
plante la plus avantageuse est une attitude de sélection sur la
base de l'excellence et semble imposer la logique de l'élimina-
tion de la plante jugée moins avantageuse. Elle favorise une
sorte d'eugénisme version végétale qui a pour conséquence
l'érosion de la diversité biologique au point où certains se
posent la question de savoir si nous n'allons pas vers une
réinvention de la nature.
26. M , pp. 261, 262 et 273.
27. Id., p. 273.
MANGA OGM: Enjeux sociaux, droit et éthique 383
2. La pollution génétique
Les plantes transgéniques sont reconnues comme poten-
tiellement capables de causer des torts à la diversité biolo-
gique et les aliments transgéniques comme potentiellement
nocifs. Ces réalités ne sont pas sans alimenter la controverse
au sujet des OGM.
Un groupe de chercheurs ayant travaillé pour le compte
de l'Organisation de coopération et de développement écono-
miques (OCDE) avancent que la modification génétique du
microorganisme libéré dans l'environnement peut influer sur
la gamme d'hôtes de celui-ci et sur sa capacité à utiliser des
substrats comme l'azote et la lignine 28 . Ils notent que les
interactions du micro-organisme avec les substrats peuvent
le rendre pathogène ou perturber son équilibre avec les popu-
lations qui lui sont écologiquement associées. C'est à
craindre, précisent-ils, que les modifications génétiques puis-
sent rendre pathogènes des organismes qui ne l'étaient pas 29 .
Le potentiel des plantes transgéniques de causer des
torts à l'environnement et à la santé humaine fait de plus en
plus l'unanimité 30 . Des cas de pollutions sont relatés dans la
littérature notamment en France, au Danemark, en Alle-
magne. Dans les trois cas, des plantes transgéniques ont
transmis leur résistance à des plantes apparentées, ce qui a
fait de ces dernières des supermauvaises herbes malgré que
l'OCDE ait prévenu de l'éventualité de la prolifération sans
discrimination de tels organismes dans l'environnement 31 .
En France et au Danemark la plante transgénique en cause
était le colza tandis qu'en Allemagne, il s'agissait du maïs Bt.
28. OCDE, Considérations de sécurité relatives à l'ADN recombiné, Paris,
Publications de l'OCDE, 1986, p. 31.
29. Ibid.
30. CONFÉDÉRATION FRANÇAISE DES SEMENCIERS (CFS)/GROUPEMENT NATIONAL
INTERPROFESSIONNEL DES SEMENCES ET PLANTS ( G N I S ) , UNION DES INDUSTRIES DE
PROTECTION DES PLANTES (UIPP), Les plantes génétiquement modifiées; L'homme
s'alimente mieux : le consommateur au cœur de ces évolutions, Livre blanc, Paris,
octobre 1997, http://www.ogm.org/fr/partie_2s2.html.
31. OCDE, op. cit., note 28, n° 1, pp. 31-32.
384 Revue générale de droit (1999/2000) 30 R.G.D. 369-422
Aujourd'hui, en dépit de cela, l'utilisation des OGM dans
l'agriculture est un fait de plus en plus commun32.
3. L'uniformisation de la diversité biologique agricole
La sélection des constitutifs avantageux recueillis dans
les OGM, à partir d'espèces différentes, donne lieu à un mode
de création contre nature. Il faut craindre que le potentiel
économique des applications du génie génétique en agricul-
ture n'incite l'homme à une course aveuglée à la construction
de plantes agricoles génétiquement modifiées dites avanta-
geuses, en remplacement progressif des cultures naturelles.
On ne peut éviter de se poser, parmi tant d'autres questions,
celle de savoir si nos paysages agricoles de demain seront
transgéniques. Ces interrogations d'ordre éthique sont perti-
nentes.
Déjà, nous savons que la diversité biologique agricole
s'appauvrit de plus en plus. En effet, aujourd'hui, 30 cultures
seulement couvrent 95 % des besoins de la population mon-
diale en calories et en protéines 33 . Parmi ces 30 cultures trois
céréales, en l'occurrence le riz, le maïs et le blé, fournissent la
moitié des apports énergétiques d'origine végétale. Et même,
on note la diminution de la variété au sein de ces céréales de
base. Au Sri Lanka, par exemple, le nombre de variétés de riz
a chuté de 2 000 à 5 entre 1959 et 1992. L'érosion de la diver-
sité biologique agricole est la conséquence de la diminution
des variétés cultivées, de la dégradation des écosystèmes, des
pratiques monoculturales, de l'introduction de nouvelles
variétés à hauts rendements et de l'avènement des nouvelles
techniques agronomiques qui sont généralement accom-
pagnées d'une consommation d'engrais de synthèse et de pes-
ticides 34 .
Le recours aux nouvelles technologies dans l'agriculture
n'est pas en effet sans nuire à la diversité agricole comme le
32. INSTITUT NATIONAL DE RECHERCHE AGRONOMIQUE, Organismes génétique-
ment modifiés à VINRA; Environnement, agriculture et alimentation : La génétique et
les organismes génétiquement modifiés, OGM à l'INRA : Introduction, Paris, 1998,
http://www.inra.fr./ACTUALITES/DOSSIERS/OGM/Introl.html, [Ci-après, INRA].
33. W. VETTERLI, « Le génie génétique appliqué à l'agriculture : un outil dange-
reux », dans op. cit., note 18, pp., p. 67.
34. Id., pp. 67-68.
MANGA OGM: Enjeux sociaux, droit et éthique 385
faisait bien remarquer, à ce sujet, Walter Vetterli, chef du pro-
gramme agricole du WWF suisse :
L'irruption des nouvelles technologies n'est pas un phénomène
neutre. La magnificence du progrès et de la modernité change
les représentations sociales et les échelles de valeurs. Les
archétypes se modifient. Le progrès, les modes de vie du Nord,
le pain, la viande, le lait sont autant de valeurs de réussite et
de bien-être social. Ce mouvement en profondeur a indénia-
blement contribué à modifier le système agro-alimentaire
mondial et à établir un modèle de civilisation dominant. Com-
ment expliquer sinon que la FAO ait fait de l'épi de blé tendre
son étendart? 35
Ainsi, le génie génétique nous permet de maîtriser le
code de l'hérédité qui régit le vivant. C'est un outil sans pré-
cédent de contrôle sur les forces de la nature 3 6 . Pour la bio-
technologie, les limites entre les espèces ne peuvent être
d'aucune manière considérées comme des barrières infran-
chissables entre les animaux, les végétaux 3 7 . La transgenèse
est une façon de penser la nature. La possibilité de recom-
biner la matière vivante selon un nombre infini de permuta-
tions de vies nouvelles et artificielles pousse l'homme à
réorganiser la vie sur terre à sa guise. Il trouve, par le biais
du génie génétique, des portes ouvertes pour la course vers la
plante la plus avantageuse, d'où les pratiques de l'unifor-
misation. P a r ailleurs, on craint que les droits d ' a u t e u r s
accordés à l'industrie de la biotechnologie pour les semences
transgéniques puissent accroître l'indépendance de l'indus-
trie qui se trouverait libre d'imposer les tendances à la mono-
culture. En effet, la biotechnologie fait la promotion d'un seul
acteur dans le marché financier de la semence, en l'occur-
rence les multinationales. Celles-ci sont, en réalité, les seules
bénéficiaires de l'évolution des droits de propriété intellec-
tuelle dans le domaine des plantes aux dépens des agricul-
teurs et des consommateurs 3 8 . Selon Vetterli :
35. M , p. 69.
36. J. RlFKIN, op. cit., note 25, n° 1, p. 62.
37. M , p. 60.
38. W. VETTERLI, loc. cit, note 33, n° 1, p. 71.
386 Revue générale de droit (1999/2000) 30 R.G.D. 369-422
Il est possible d'obtenir une protection légale pour les gènes et
par voie de conséquences pour les variétés et d'en priver
l'accès à des agriculteurs, des sélectionneurs ou la recherche
publique et privée. Fortes de cet avantage, les firmes semen-
cières se concentrent sur les marchés les plus lucratifs. Ce
phénomène de concentration sera amplifié par les énormes
investissements que ces variétés transgéniques exigent. Les
cultures principales de la planète risquent de subir une nou-
velle réduction ou pour le moins d'augmenter encore leur part
relative. Ce processus de concentration ne s'observe pas
uniquement dans les champs. On constate depuis quelques
années une concentration des firmes semencières dont le pou-
voir économique devient colossal.
Et Fauteur de poursuivre :
Les petites entreprises locales sont en danger. Les droits de
propriétés, tels que définis aujourd'hui dans la législation,
sont donc indiscutablement un moteur de l'uniformisation
génétique. 39
En fait, rappelons-le, l'homme s'est offert la vocation de
réinventer la nature à sa propre image et à son gré, à partir
du moment où il s'est rendu compte de sa capacité de croiser et
de recombiner les informations génétiques d'organismes tout
aussi différents que le virus et l'homme ou que l'animal et la
plante. Un tel comportement est favorisé par la vision que
l'homme a du monde qu'il considère comme une addition d'élé-
ments. Il refuse d'admettre l'existence d'unités organiques
indivisibles, tels que les organismes et les écosystèmes 4 0 . À
cette vision réductrice s'ajoute une vision manipulatrice de
l'homme vis-à-vis de la nature. Il considère celle-ci et l'espèce
humaine comme des objets dont la manipulation et l'exploita-
tion peuvent s'avérer fructueuses 41 .
En France des scientifiques, des médecins et des profes-
sionnels de la santé ont formulé u n appel pour u n contrôle
39. M , pp. 71-72.
40. G. KRAMAR, loc. cit., note 18, n° 1, p. 24.
41. Ibid.
MANGA OGM: Enjeux sociaux, droit et éthique 387
des applications du génie génétique 42 . Ils affirment que cette
technologie engage au développement des monocultures, con-
tribue à l'appauvrissement de la diversité agricole et pourrait
conduire à la substitution des cultures biotechnologiques aux
cultures traditionnelles 43 . Les auteurs de cet appel ont égale-
ment conclu que ce remplacement aura des conséquences
sociales et économiques dramatiques pour les pays en déve-
loppement et pour une grande partie des agriculteurs des
pays industriels. Pour ces derniers, l'altération, la manipula-
tion et la propriété du vivant touchent également à nos prin-
cipes moraux et prennent de court le genre humain qui se
révèle en retard pour répondre aux défis éthiques et culturels
que pose l'avènement des nouvelles biotechnologies44.
Il faut avouer que la course au brevet, qui n'est rien
d'autre que la course à la privatisation du patrimoine
commun de l'humanité, menace réellement les réserves géné-
tiques de la planète 45 .
Les enjeux reliés à l'environnement ne sont pas les seuls
que posent les applications du génie génétique. La biotechno-
logie menace de déposséder les pays pauvres tropicaux de
leurs rares débouchés économiques.
4. Menace aux débouchés économiques
des pays en développement
La recherche dans le domaine des biotechnologies se
déroule presque exclusivement dans les pays riches qui abri-
tent 95 % des activités de recherche, soit 80 % aux États-Unis
et 15 % en Europe 46 . Ainsi, toute libéralisation à outrance du
commerce des OGM met les pays en développement dans une
situation délicate d'importateurs obligatoires. En réalité, le
42. Document extrait, traduit et adapté de The Need of Greater Regulation
and Control of Genetic Engineering. A Statement by Scientists Concerned about Cur-
rent Trends in the New Biotechnology, Penang, Malaisie, Third World Network, avril
1995.
43. J.-M. PELT (préfacé par), Génie génétique; Des chercheurs s'expriment,
appel des scientifiques et des médecins, Paris, Éditions Écoropa/Sang de la terre,
1997, pp. 148-149.
44. M , p. 149.
45. J. RlFKlN, op. cit., note 25, n° 2, p. 65.
46. D. BENOÎT BROWAEYS, op. cit., note 21, n° 1, p. 209.
388 Revue générale de droit (1999/2000) 30 R.G.D. 369-422
génie génétique est un élément de compétitivité des écono-
mies des pays qui détiennent la biotechnologie47.
De plus, par les techniques de recombinaison génétique,
les pays riches peuvent produire des aliments comportant des
propriétés nutritionnelles identiques à celles des denrées ali-
mentaires commerciales produites dans les pays du Sud. De
telles pratiques pourraient compromettre sérieusement les
marchés privilégiés des pays pauvres. Par exemple, les huiles
de palme et de noix de cacao produites notamment en Côte
d'Ivoire et au Ghana, contiennent de l'acide laurique qui est
une substance dont les propriétés nutritionnelles sont recher-
chées. Malheureusement, la compagnie de biotechnologie
Calgene a réussi à greffer un gène issu de cette substance,
dans le colza qui peut désormais synthétiser ce composé. Le
colza est une espèce des zones tempérées. La commercialisa-
tion par les pays du Nord de cette découverte pourrait évincer
les pays producteurs d'huiles de palme ou de cacao et compro-
mettre les débouchés économiques actuels 48 .
Ainsi, la poussée aveugle des activités du génie géné-
tique pourrait conduire au marasme économique dans les
pays en développement.
L'exemple de l'acide laurique est un des signes précur-
seurs des conséquences potentiellement lourdes du règne bio-
technologique dans les pays en développement. Le pire est
que ces pays anciennement colonies ont des économies peu
diversifiées. En effet, les anciennes puissances colonisatrices
ont destiné chacune de leurs colonies à se spécialiser dans la
production d'une ou de deux denrées commerciales au détri-
ment des cultures vivrières traditionnelles. Cette spéciali-
sation avait permis aux métropoles de soutenir l'effort de
guerre des deux conflits mondiaux et la première guerre du
Viêt Nam en ce qui concerne la France. La décolonisation et
l'émergence des indépendances n'ont pas su, jusqu'à mainte-
nant, diversifier véritablement les économies des anciennes
colonies malgré les efforts dans ce sens. Ainsi par exemple, le
Sénégal continue de commercialiser essentiellement des ara-
chides et la Côte d'Ivoire, du café et du cacao.
47. C. BERNARD, loc. cit., note 20, n° 2, p. 55.
48. D. Benoît BROWAEYS, op. cit., note 21, n° 2, p. 212.
MANGA OGM: Enjeux sociaux, droit et éthique 389
Dès lors, la fermeture des débouchés d'une monoculture
d'un pays en développement n'est pas à souhaiter car celui-ci
ne saurait se tourner vers d'autres cultures alternatives pour
continuer d'assurer l'entrée de devises. Ainsi, cette spécialisa-
tion des économies des anciennes colonies pourrait inévitable-
ment être un facteur amplificateur du marasme économique
sous le règne de la biotechnologie. Déjà, actuellement, les
fluctuations des marchés de ces cultures de spécialisation
rendent la situation économique difficile dans ces pays.
Il n'y a pas de doute que l'avènement de l'agriculture
transgénique contribuera à la fragilisation des économies des
pays en développement. La duplication des substances nutri-
tionnelles des produits tropicaux dans des produits tempérés
déposséderait les pays pauvres de leurs marchés et de leurs
débouchés, au profit des pays riches.
Aujourd'hui, la construction de plantes transgéniques cul-
tivables dans les pays riches qui copient les propriétés avanta-
geuses des plantes des pays tropicaux pauvres est un fait
courant. En effet, les écosystèmes tropicaux renferment des
plantes originales comprenant des substances nutritionnelles
convoitées. C'est le cas du palmier et du cocotier qui font l'objet
d'une ruée aux gènes originaux. Les industriels de la biotech-
nologie puisent dans les flores exotiques ou tropicales des
caractères originaux comme, par exemple, la résistance à la
sécheresse49.
Le plus regrettable est que les pays tropicaux ne sont
aucunement rétribués pour ces prélèvements et leur souve-
raineté sur leurs réserves, même si elle a été reconnue, n'est
guère respectée en dépit de la Convention sur la diversité bio-
logique50.
Autrement dit, la piraterie du vivant existe. Elle est déjà
évaluée à 5 milliards de dollars 51 . Plusieurs dirigeants des
pays en développement sont conscients de l'existence et du
danger de la piraterie biotechnologique. En effet, depuis plus
49. Ibid.
50. M , pp. 212-213.
51. Dorothée Benoît Browaeys relate les propos de dénonciation de la pira-
terie du vivant par Philip Evans, économiste chez Consumers International : « Le
matériel génétique pris aux pays du Sud par ceux du Nord est un vol dont le montant
est évalué à 5 milliards de dollars ». Id., p. 212.
390 Revue générale de droit (1999/2000) 30 R.G.D. 369-422
de dix ans, le contrôle des ressources génétiques nourrit les
discussions au sein d'organisations internationales notam-
ment à la FAO et au Programme des Nations Unies pour
l'environnement 52 . Certains dirigeants de pays en déve-
loppement des régions tropicales de l'hémisphère Sud qui
renferment une grande diversité biologique, estiment que ces
ressources génétiques font partie de leur patrimoine national
alors que les multinationales et les pays du Nord rétorquent
qu'il ne saurait avoir de dédommagement pour les gènes issus
des pays du Sud. Ces gènes dit-on n'acquièrent de valeur
marchande que lorsqu'ils sont recombinés grâce à des techni-
ques perfectionnées de manipulation génétique 53 .
La protection de la propriété intellectuelle pour les bio-
technologies promulguée par l'article 27 de l'Uruguay Round,
anéantit toute possibilité de rémunération pour ces prélève-
ments 54 .
La biopiraterie s'annonce comme une des principales
batailles économiques et politiques du siècle des biotechnolo-
gies 55 . Comble du paradoxe, on notera le retour, vers les pays
du Sud, des gènes piratés dans des cultures transgéniques en
la qualité de produits nouveaux et importés. Par ailleurs, leur
importation ne sera pas sans bouleverser les pratiques cultu-
rales en plus de devoir exiger des études complexes d'évalua-
tion de risques biotechnologiques. Ce dernier point est très
critique quand on sait que les pays en développement sont
peu équipés pour assurer le développement en toute biosécu-
rité de l'agriculture des OGM. De plus, on n'est pas à l'abri
des effets pervers de la première révolution verte dans les
pays du Sud. Dans ce précédent cas, l'exportation vers les
pays en développement de variétés prolifiques de blé ou de riz
avait affaibli davantage les économies locales56. En fait, non
seulement les semences de ces prétendues « nouvelles cul-
tures » étaient plus chères mais elles ont exigé plus d'eau,
plus d'engrais. Il s'est avéré également que celles-ci subis-
saient les ravages des maladies de manière plus généralisée
52. J. RIFKIN, op. cit., note 25, n° 3, pp. 63-64.
53. Ibid.
54. D. BENOÎT BROWAEYS, op. cit., note 21, n° 3, p. 212.
55. J. RIFKIN, op. cit., note 25, n° 4, p. 77.
56. D. BENOÎT BROWAEYS, op. cit., note 21, n° 3, pp. 231-232.
MANGA OGM: Enjeux sociaux, droit et éthique 391
que les cultures traditionnelles qu'elles avaient supplantées.
Et même, dans certains cas, des baisses de rendements
avaient été enregistrées 57 .
En vérité, il n'est pas encore démontré que le siècle bio-
technologique réservera un avenir meilleur aux économies
des pays en développement. Au contraire, la généralisation de
l'utilisation des OGM dans l'agriculture risque de rendre les
pays en développement encore plus dépendants en plus de les
affaiblir davantage 58 .
5. Perte d'autonomie du monde agricole
Les applications du génie génétique bouleversent les
rapports traditionnels entre l'agriculteur et l'industrie agro-
alimentaire. En effet, le recours aux semences transgéniques
lie davantage l'agriculteur à l'industrie. Par exemple, dans le
cas d'une plante résistante à un herbicide, le semencier oblige
l'agriculteur à acheter l'herbicide correspondant à la plante,
généralement d'une firme affiliée ou associée à la compagnie
du semencier 59 . Il en est de même des pesticides et des
engrais. Dans certains cas, l'industrie prescrit rigoureuse-
ment un mode cultural plus contraignant que dans le cas
d'une plante ordinaire. Il arrive que les contrats imposés à
l'agriculteur exigent la tenue d'un cahier des charges. C'est
définitivement à cause de la nature des contrats proposés par
l'industrie que cette dépendance est à redouter 60 .
Ainsi, la généralisation des applications du génie géné-
tique dans l'agriculture et l'alimentation risque de favoriser
la dépendance malsaine des agriculteurs à leurs vendeurs de
semences et de produits chimiques 61 . Les craintes, de voir
l'autonomie du monde agricole remise en cause, sont justi-
fiées.
57. Ibid.
58. G.-É. SÉRALINI, « La pollution transgénique », op. cit., note 19, pp. 69-70.
59. S. BONNY, Organismes génétiquement modifiés à l'INRA; Environnement,
agriculture et alimentation : Les OGM risquent-ils d'accroître la dépendance de l'agri-
culture vis-à-vis de l'industrie?, OGM à l'INRA, Paris, 1998, http://www.inra.fr7
ACTUALITES/DOSSIERS/OGM/Introl.html.
60. Ibid.
61. C. BERNARD, loc. cit., note 20, n° 3, p. 55.
392 Revue générale de droit (1999/2000) 30 R.G.D. 369-422
Par ailleurs, certains acquis du mouvement syndical
moderne pourraient être menacés, notamment le pouvoir de
représentation et de défense des intérêts des agriculteurs. La
Confédération paysanne française n'affirmait-elle pas que les
OGM menaçaient l'indépendance des agriculteurs 62 ? Déjà, le
géant américain de la biotechnologie Monsanto menace de
poursuivre plusieurs centaines d'agriculteurs canadiens et
américains qui auraient conservé une partie de la récolte pré-
cédente de soja et de canola comme semence pour l'année sui-
vante 63 . Ces faits relatés dans l'édition du Washington Post
du 3 février 1999 et dans celle du International Herald
Tribune du 4 février 1999 ont permis au monde entier de
reconnaître que le développement accéléré des applications
du génie génétique dans l'agriculture pourrait contribuer à
démanteler les traditions culturales ancestrales 64 . D'ailleurs,
Monsanto a récemment acquis les droits d'auteurs d'un pro-
cédé de stérilisation des semences, nommé Terminator, mis
au point dans les laboratoires du ministère américain de
l'Agriculture (USDA). La commercialisation de la semence
stérile est prévue d'ici cinq ans 65 . Terminator est une redou-
table arme biotechnologique qui empêchera les paysans de
resemer à partir de la récolte précédente, même s'ils en
avaient l'intention 66 . Aujourd'hui, à cause de la pression
internationale Monsanto semble prendre du recul quant à la
commercialisation de Terminator.
D'autre part, nous avons souvent pensé que les variétés
transgéniques résistantes aux insectes et aux maladies
devraient contribuer à réduire l'emploi de pesticides67. Cela
n'est guère pas toujours le cas.
62. Ibid.
63. FRIENDS OF THE EARTH, Monsanto Sues Nord American Farmers, http://
www.foeeurope.org/programmes/biotechnology/5n2_monsanto_sues.htm.
64. Ibid.
65. « La guerre des semences stériles », Le Monde, Paris, 12 mars 1999, http://
www.lemonde.fr/nvtechno/futurd/biosecu/index.html.
66. Ibid.
67. J.M. MEYNARD, Organismes génétiquement modifiés à VINRA; Environne-
ment, agriculture et alimentation : L'emploi de plantes transgéniques va-t-il obliger
les agriculteurs à modifier leurs pratiques?, OGM à l'INRA, Paris, 1998, http://
www.inra.fr./ACTUALITES/DOSSIERS/OGM/Introl.html.
MANGA OGM: Enjeux sociaux, droit et éthique 393
En plus, l'agriculture transgénique exige d'importants
ajustements sur le plan des pratiques agricoles. Par exemple,
l'agriculteur doit désormais développer d'autres réflexes pour
veiller à la traçabilité, maîtriser la pollution génétique de
l'agrosystème, gérer sur le long terme l'efficacité des gènes
d'intérêt majeur, maîtriser les repousses, entretenir les bor-
dures des champs et des routes pour éviter la diffusion des
transgènes. Il doit également veiller à l'agencement des
variétés d'espèces dans l'espace pour éviter les risques de pol-
lution génétique de parcelle à parcelle68.
B. LES ENJEUX SOCIAUX LIÉS À LA CONSOMMATION
DES ALIMENTS À BASE D'OGM
Dans le domaine de l'alimentation, on craint que le déve-
loppement accéléré des applications du génie génétique
expose certaines personnes à la consommation d'aliments
auxquels elles sont allergiques.
Les craintes sont formulées dans des cas où le consom-
mateur allergique à l'ail contracterait par exemple cette
allergie dans une carotte incorporant un gène de l'ail. C'est en
fait dans le cas de défaut d'étiquetage. Il pourrait en être de
même des consommateurs d'aliments à base d'OGM incorpo-
rant des gènes de résistance à des antibiotiques. Ces derniers
seraient susceptibles de développer, à leur tour, une résis-
tance aux antibiotiques 69 .
D'autre part, du point de vue religieux, le développement
accéléré des applications du génie génétique dans l'alimenta-
tion augmente les difficultés, pour certaines communautés
religieuses, d'observer les principes de leur culte notamment
en ce qui concerne la consommation de viandes et d'aliments
interdits. C'est le cas des consommateurs de religion musul-
mane et ceux de la communauté juive. Ces derniers ne
seraient certainement pas enthousiasmés d'apprendre que le
poulet présent dans leur assiette comprend un gène de porc.
Enfin, d'un autre point de vue purement moral, une
variété transgénique de riz par exemple dont le génome a
68. Ibid.
69. E. MASOOD, «...as UK press report come under fire», Nature, London,
vol. 397, 1999, p. 637.
394 Revue générale de droit (1999/2000) 30 R.G.D. 369-422
reçu l'incorporation d'un gène humain pourrait être indési-
rable pour plusieurs consommateurs.
1. La transgression des précautions individuelles
de protection de la santé
Les aliments à base d'OGM peuvent contenir des compo-
santes d'autres organismes qui ne sont pas désirés par les
consommateurs pour des raisons de santé.
Certes le génie génétique peut être amené à jouer un rôle
stratégique dans l'avenir de l'alimentation des populations
dans le monde. Toutefois, sa diffusion incite à la prudence 70 .
En effet, les applications aboutissent souvent à la production
de produits agricoles dont les risques potentiels sur la santé,
fussent-ils minimes, se doivent d'être appréhendés et étudiés
au cas par cas 71 .
Plusieurs personnes souffrent d'allergies à des aliments
particuliers. Le danger, pour la recombinaison de l'ADN de
répandre les allergies est une possibilité. Il est probable que
les allergènes expriment leurs protéines et autres produits,
dans le génome des plantes dans lesquelles ils sont insérés 72 .
Par exemple, la compagnie américaine Pioneer Hi Bred a
inséré dans le soja, Yalbumine 2S qui est une protéine de la
noix du Brésil. Cette incorporation visait à rééquilibrer la com-
position de la graine de soja. Malheureusement, suite à la con-
sommation du soja transgénique, les personnes allergiques à
Yalbumine 2S ont reconnu celle-ci sous une forme équivalente
à celle présente naturellement dans la noix du Brésil. Pour
cette raison, ce soja transgénique n'a jamais été commercialisé
en France. On cite également le cas de la b-lactoglobuline
recombinante. Celle-ci a été incorporée dans une bactérie et
pourrait même entrer dans la composition de certains produits
laitiers. Malheureusement, il a été démontré qu'elle possédait
les mêmes propriétés allergiques que la protéine extraite du
70. INRA, op. cit., note 32, n° 1, http://www.inra.fr./ACTUALITES/
DOSSIERS/OGM/Introl.html.
71. Ibid.
72. J.M. WAL, Organismes génétiquement modifiés à VINRA; Les aliments
transgéniques n'entraînent-ils pas des problèmes d'allergie?, OGM à PINRA, Paris,
1998,http://www.inra.fr./ACTUALITES/DOSSIERS/OGM/Introl.html.
MANGA OGM: Enjeux sociaux, droit et éthique 395
lait. Ainsi, la transgenèse peut favoriser la présence dans un
aliment peu soupçonné de protéines ou d'enzymes allergiques
à des consommateurs. Autrement dit, il est possible que des
gènes à produits allergiques puissent déjouer la vigilance du
consommateur à risque. En France, par exemple, les urgences
pour causes d'allergies dues à l'alimentation ont été multi-
pliées par cinq au cours des quinze dernières années et une
augmentation des allergies alimentaires attribuées aux nou-
velles technologies a été ainsi enregistrée73.
D'autres risques de santé encourus par le consommateur
sont reliés à l'ingestion des aliments issus des plantes mani-
pulées génétiquement pour incorporer une résistance aux
antibiotiques. Cette résistance aux antibiotiques pourrait
être transmise à l'homme.
En effet, il arrive que pour des raisons techniques de
fabrication, un gène marqueur de résistance à un antibio-
tique soit associé au transgène d'intérêt. Le gène de résis-
tance peut transférer horizontalement dans les bactéries de
la flore intestinale de l'homme et créer dans notre organisme
des souches pathogènes résistantes 74 . Une telle éventualité
compliquera le traitement de certaines maladies soignées à
l'aide des antibiotiques75.
2. La transgression des principes moraux et religieux
En ce qui concerne les questions relatives aux principes
moraux et religieux, on craint particulièrement que des con-
sommateurs soient aux prises avec leur conscience suite à la
consommation par exemple de tomates, de pommes de terre
ou de riz, auxquels on a greffé des gènes humains. De telles
manipulations génétiques seraient semble-t-il en cours 76 . La
«tomate à l'humain» et «la pomme de terre à l'humain»
seront dotées d'une résistance aux métaux lourds. Le « riz à
73. Ibid.
74. COLLECTIF DE CITOYENS, DE CONSOMMATEURS ET D'AGRICULTEURS DE
CAMPBON, Halte aux cultures d'OGM!, Campbon, France, 1998, [email protected].
75. INRA, op. cit., note 32, n°2, http://wwwinra.fr./ACTUALITES/DOS-
SIERS/OGM/Introl.html.
76. D. BENOÎT BROWAEYS, op. cit., note 21, n° 4, p. 104.
396 Revue générale de droit (1999/2000) 30 R.G.D. 369-422
l'humain » quant à lui serait destiné à la production pharma-
ceutique 77 .
L'idée de consommation d'un légume ou d'une céréale
comprenant des protéines ou des enzymes d'origine humaine
est loin de réjouir tout consommateur. Elle bouscule en effet
certaines valeurs morales.
Au Canada, en janvier 1995, un sondage a permis de
constater les inquiétudes de la population face au manque de
censure et de limites morales dont font l'objet les applications
du génie génétique. Ce sondage a été réalisé dans le cadre du
programme de Projets canadiens de développement agro-
alimentaire conduit par Agriculture et Agro-alimentaire
Canada. Les maisons de sondage qui ont exécuté le projet
sont The Advisory Group Marketing and Management
Consulting de Calgary et la maison de sondage ontarienne
Adculture Group Inc. de Milton.
Les conclusions tirées de ce sondage réalisé auprès des
Canadiennes et des Canadiens sont formelles :
L'Homme ne devrait pas altérer la nature (i.e. : jouer le rôle de
Dieu) ou bouleverser Tordre naturel. Théoriquement, certaines
applications pourraient même violer quelques lois concernant
l'alimentation de certains groupes religieux.78
Certains propos des conclusions de ce sondage montrent
également que le public canadien éprouve des inquiétudes face
à son exclusion du débat relatif au développement accéléré de
l'utilisation des OGM dans l'agriculture et l'alimentation.
Suite à ce sondage, on a pu, en effet, tirer l'enseignement que
voici :
Un problème d'éthique réel pour les consommateurs, est celui
engendré par la perception que la vitesse de la progression de
77. Ibid.
78. THE ADVISORY GROUP MARKETING AND MANAGEMENT CONSULTING/ADCUL-
TURE GROUP INC., La volonté du public à consommer des pommes de terre qui ont subi
des manipulations génétiques par l'usage de la biotechnologie, Le Comité directeur
pour l'approbation du Consommateur et Le coordonnateur de projet : le Centre Inter-
national pour la Science et la Technologie Agricole (CISTA), Calgary (Alberta)/
Milton (Ontario), 1995, http://aceis.agr.ca/misb/potato/fpotato.html.
MANGA OGM: Enjeux sociaux, droit et éthique 397
la technologie semble plus rapide que la capacité de réaction
du public.79
La crainte de la population canadienne de voir certaines
applications du génie génétique violer des lois concernant
l'alimentation de certains groupes religieux est un enjeu
social important. En effet, le consommateur de religion
musulmane, par exemple, ne serait pas en paix avec sa cons-
cience d'apprendre que le mouton qui est sa viande de prédi-
lection comprendrait du porc qui est une viande interdite par
sa religion.
Le pape Jean-Paul II a eu à s'exprimer relativement aux
dimensions éthiques des applications du génie génétique.
Pour le souverain pontife, la science et la sagesse sont au ser-
vice de l'homme et constituent un héritage très précieux de
l'humanité 80 . Et le chef de l'Église romaine de poursuivre que
les recherches scientifiques notamment le développement des
plantes génétiquement modifiées, doivent être subordonnées
à des principes moraux et à des valeurs morales qui respec-
tent et réalisent dans sa plénitude la dignité de l'homme81.
III. BALBUTIEMENTS D'UN DROIT NAISSANT
ET PERSPECTIVES D'UN ENCADREMENT JURIDIQUE
ET ÉTHIQUE SUR LA BASE DU PRINCIPE
DE PRÉCAUTION
L'intervention du droit dans le recours aux technologies
en agriculture et dans l'alimentation est une tâche difficile.
Déjà, selon Noiville, certains scientifiques défendent l'idée
que le droit limite ou interdit là où la liberté de la recherche
et l'initiative devraient prévaloir82.
Par ailleurs, il faut dire que le fait que la question des
OGM ait été posée d'emblée en termes de risques ne favorise
79. Ibid.
80. JEAN-PAUL II, «Recherche biologique, génie génétique et respect de
l'homme », dans Biologie, médecine et éthique; Textes du Magistère catholique réunis
et présentés par Patrick Verspieren, s.j., série Les dossiers de la documentation catho-
lique, Paris, Éditions Le centurion, 1987, p. 298.
81. Id., p. 300.
82. C. NOIVILLE, « Le droit : outil d'un développement responsable des OGM »,
op. cit., note 18, p. 89.
398 Revue générale de droit (1999/2000) SO R.G.D. 369-422
pas pleinement l'intervention du droit, comme le remarquait
cette dernière qui est chercheuse en science du droit au
CNRS-Paris. Or, le fait que le risque relève en soi du poten-
tiel, voire de l'incertitude a amené certains à remettre en
cause la pertinence de l'intervention du droit. Heureusement,
non plus le caractère potentiel n'écarte pas le risque. De ce
fait, il convient d'admettre que le droit, en tant qu'outil
d'organisation des relations sociales, peut contribuer de
manière substantielle au débat notamment avec une fonction
intelligente consistant à guider, à encadrer et à stimuler
quand il le faut. Lorsque cela est nécessaire, le droit pourrait
également jouer une fonction de limitation de certaines acti-
vités de développement et de dissémination des OGM83.
A. LES GÉNÉRALITÉS D'UN DROIT NAISSANT
Une des plus grandes attentes du consommateur à
l'égard du débat sur les OGM est l'accès à une information
appropriée qui lui permettrait de choisir l'alimentation trans-
génique en connaissance de cause 84 .
Il se trouve que le droit à l'information est un droit nais-
sant dans la problématique des OGM. De plus, la mise en
œuvre d'un tel droit s'amorce dans des conditions rudes étant
donnée la position officielle américaine sur la question. En
effet, pour les Américains, le produit agricole génétiquement
modifié est un produit agricole ordinaire amélioré et qui par
conséquent n'a pas besoin d'être identifié comme ayant subi
une modification génétique 85 . Inutile de dire qu'une telle
position ralentit l'intervention du droit sur la question.
Quoi qu'il en soit, le processus de normalisation relative-
ment à l'information du consommateur est en cours, essen-
tiellement par les pratiques de l'étiquetage, de la traçabilité
et de la séparation des filières.
83. M , p. 90.
84. M , p. 112.
85. C. BERNAKD, op. cit., note 20, n° 4, pp. 60-61.
MANGA OGM: Enjeux sociaux, droit et éthique 399
1. L'étiquetage ou Fart d'informer pour l'exercice
du libre-choix
L'étiquetage constitue actuellement le principal champ
d'application du droit de l'information du consommateur. Son
but consiste à fournir les informations reliées à la nature et
aux effets des transgènes greffés dans les aliments à base
d'OGM. Dès lors, l'étiquetage devrait effectivement permettre
au consommateur d'exercer son libre-arbitre face à la consom-
mation des aliments transgéniques 86 .
L'étiquetage n'est efficace que lorsqu'il permet de
retracer l'origine et la composition des aliments transgéni-
ques 87 .
2. La traçabilité; Détecter la présence d'OGM
et de transgènes
La traçabilité consiste en la détection d'OGM dans les
lots de récoltes de céréales où des graines transgéniques sont
mélangées à des graines ordinaires. Le procédé est également
utilisé pour détecter des transgènes dans les produits agri-
coles transformés.
En fait, la traçabilité a été rendue nécessaire à cause de
la transformation des récoltes de variétés d'OGM, à cause de
la certification des semences de variétés d'OGM et enfin à
cause de la pollinisation de cultures par du pollen trans-
genique .
En effet, en cas de pollution génétique ou de problème de
santé causé par un OGM ou un transgène, la traçabilité aide
à remonter jusqu'à la cause de l'incident pour retirer, le cas
échéant, le produit agricole du marché 89 .
86. Id., p. 55.
87. Ibid.
88. Ibid.
89. J. M. PELT, Plantes et aliments transgéniques, Paris, Ed. Fayard, 1998,
p. 136, [Ci-après J.M. Pelt, Plantes et aliments transgéniques].
400 Revue générale de droit (1999/2000) 30 R.G.D. 369-422
L'objectif ultime de la traçabilité est d'informer les con-
sommateurs et les utilisateurs des produits agricoles à base
d'OGM90.
Techniquement, une des méthodes utilisées pour
détecter les OGM ou les transgènes est basée sur l'utilisation
de la Polymerase Chain Reaction. Il s'agit d'une technique
permettant d'amplifier plusieurs fois une séquence d'ADN
présente en très faible quantité. La mise en œuvre de la tech-
nique requiert le recours à des amorces spécifiques de la
séquence à amplifier91. Par conséquent, pour permettre une
traçabilité efficace, les autorisations de commercialisation, de
cultures et d'importations devraient être accompagnées d'un
dépôt obligatoire soit des amorces adaptées, soit de la
séquence elle-même permettant de synthétiser les amorces
adéquates.
L'avenir des techniques de traçabilité des produits trans-
géniques est prometteur, en France notamment. L'unité de
biochimie et biologie moléculaire des céréales de l'INRA-
Montpellier travaille sur la détection de transgènes dans les
produits transgéniques non transformés. Quant à la détection
des transgènes dans les produits transformés, le laboratoire
BioGèves du Magneraud mène des recherches dans le
domaine. Dans les deux cas, les résultats préliminaires sont
encourageants. Toutefois, étant donné qu'il convient de dis-
poser d'une information minimale pour mener des activités
de traçabilité à bon port, la coopération de l'industrie biotech-
nologique s'avère nécessaire92.
3. Informer par la séparation des filières
La méthode de traçabilité PCR dont il a été question plus
haut et les autres méthodes analogues ont leurs propres
limites 93 . Celles-ci ne permettent pas toujours de réussir une
détection complète. Ces limites ont amené certains cher-
90. Y. DATTÉE, R. ALARY ET AUTRES, Comment assurer la traçabilité des OGM
et des produits issus d'OGMh OGM à l'INRA, Paris, 1998, http://www.inra.fr7
ACTUALITES/DOSSIERS/OGM/dattee.htm.
91. Ibid.
92. Ibid.
93. D. BENOÎT BROWAEYS, op. cit., note 21, n° 5, p. 171.
MANGA OGM: Enjeux sociaux, droit et éthique 401
cheurs à préconiser la mise en place des filières indépen-
dantes maîtrisées 94 .
Les Etats-Unis d'Amérique sont d'avis que la séparation
des filières est une procédure inacceptable arguant qu'un tel
système obligerait à placer une étiquette sur chaque sac de
céréales exporté. C'est la raison pour laquelle les produits
transgéniques et ordinaires sont actuellement commercia-
lisés dans les mêmes lots, sans distinction95. Cette pratique a
conduit des chercheurs à proposer la séparation des filières
dès le semis. Après quoi, le processus se poursuivrait dans le
stockage, le transport et au cours de la transformation 96 .
B. PROPOSITION D'UN CADRE D'INTERVENTION DU DROIT;
L'AVÈNEMENT REMARQUÉ DU PRINCIPE DE PRÉCAUTION
DANS LE COMMERCE INTERNATIONAL DES OGM
Les enjeux sociaux que pose le recours à la biotechno-
logie dans l'agriculture et l'alimentation sont complexes et
nourrissent la controverse. La science, d'une part, n'a pu
fournir l'assurance de l'innocuité, à long terme, des OGM et
d'autre part, cette même science connaît des limites pour con-
firmer, hors de tout doute raisonnable, la nocivité de tels ali-
ments. Le moral, le sentimental, le religieux et l'éthique
posent des questions d'une complexité plus grande.
Pour ces différentes raisons, nous estimons que le cadre
théorique d'approche qu'offre le principe de précaution appa-
raît comme l'option du compromis.
La pertinence du cadre d'analyse fondé sur le principe de
précaution est surtout justifiée ou motivée par le doute quant
aux effets à long terme des OGM sur l'environnement et la
biodiversité mais aussi par le manque de certitude quant au
potentiel des aliments à base d'OGM d'avoir des effets préju-
diciables sur la santé humaine.
Dans le cadre de l'examen de la Loi canadienne sur la
protection de l'environnement (LCPE), le D r VanderZwaag de
94. Ibid.
95. Y. LEERS/AGENCE FRANCE-PRESSE (Carthagène, Colombie), « Biosécurité :
le protocole proposé n'a pas suscité de consensus », La Presse, Montréal, 23 février
1999, p. C-26.
96. Ibid
402 Revue générale de droit (1999/2000) 30 R.G.D. 369-422
la Faculté de droit de l'Université Dalhousie assimile le
principe de précaution à l'adage : « mieux vaut prévenir que
guérir ». C'est ainsi que dans le document d'élaboration des
enjeux consacré à la question, l'auteur résume les arguments
de base du principe de précaution comme suit : « Si une acti-
vité risque de nuire à l'environnement ou à la santé des gens,
des mesures de précaution s'imposent, même si l'on a pu
établir scientifiquement la causalité »97. Le principe de pré-
caution trouverait ses racines, dans les dispositions de la
législation allemande, sous le vocable de Vorsorgeprinzip98.
Dans le principe 15 de la Déclaration du Sommet de la
terre de Rio, la Communauté internationale s'est exprimée en
faveur du principe de précaution sur des termes selon
lesquels «[...] En cas de risque de dommages graves ou irré-
versibles, l'absence de certitude scientifique absolue ne doit
pas servir de prétexte pour remettre à plus tard l'adoption de
mesures effectives visant à prévenir la dégradation de l'envi-
ronnement» 99 . À ce rendez-vous inoubliable, les États ont
prôné l'adoption de mesures pour l'environnement : anticiper,
prévenir et combattre les causes de dégradation de l'environ-
nement 100 .
Toutefois, ce cadre connaît aussi ses propres limites. En
effet, si par exemple l'Union européenne (UE) a si bien
accepté la pertinence du principe de précaution sur la base de
la faiblesse des connaissances scientifiques quant aux consé-
quences, à long terme, de la dissémination des OGM, le con-
cept en soi est encore flou notamment en droit inter-
national 101 . En effet, le principe de précaution se traduit con-
crètement par un certain nombre d'obligations à la charge des
États, qui, vagues et générales à l'origine, font l'objet de
97. D. VÀNDERZWAAG, Examen de la LCPE : La LCPE et le principe de précau-
tion, Document, N. 18 d'évaluation des enjeux, Gouvernement du Canada, Ottawa,
1994, p. 1, [Ci-après, La LCPE et le principe de précaution].
98. Jd.,p. 3.
99. ORGANISATION DES NATIONS UNIES, Conférence des Nations Unies sur
l'environnement et le développement (CNUED); Action 21 : Déclaration de Rio sur
l'environnement et le développement, Déclaration de principes relatifs aux forêts,
Publications des Nations Unies, ISBN 92-1-200147-5, New-York, 1993, p. 4.
100. Ibid.
101. A. PELLET, P. DAILLIER, Droit international public, Paris, Librairie géné-
rale de droit et de jurisprudence, Édition 1998, p. 1255, [Ci-après, Droit interna-
tional public].
MANGA OGM: Enjeux sociaux, droit et éthique 403
normes de plus en plus c o n t r a i g n a n t e s , regroupées sous
l'appellation ambiguë de « principe de précaution ». Par consé-
quent, il serait sans doute aventureux de prétendre que de
telles normes sont d'ores et déjà considérées comme des
normes coutumières obligatoires pour tous les États notam-
ment à cause de leur fréquente imprécision 102 .
Quoi qu'il en soit, le potentiel d'un tel principe est impor-
t a n t . En effet, plusieurs i n s t r u m e n t s i n t e r n a t i o n a u x ont
recours à ce principe pour justifier l'adoption de certaines de
leurs dispositions visant la protection de l'environnement et
de la s a n t é . Dorénavant, la C o m m u n a u t é i n t e r n a t i o n a l e
entend non seulement considérer le caractère souvent irrépa-
rable des dommages causés à l'environnement mais aussi en
prévenir la survenance 1 0 3 .
L'adoption du texte de la Convention sur la diversité bio-
logique, le 22 mai 1992, a ouvert une ère importante dans le
processus d'émergence du principe de précaution dans le com-
merce international des OGM.
En effet, la CDB stipule en son article 8 alinéa g, que
chaque Partie contractante, dans la mesure du possible, et
selon qu'il conviendra :
Met en place ou maintient les moyens pour réglementer, gérer
ou maîtriser les risques associés à l'utilisation et à la libéra-
tion d'organismes vivants et modifiés résultant de la biotech-
nologie qui risquent d'avoir sur l'environnement des impacts
défavorables qui pourraient influer sur la conservation et l'uti-
lisation durable de la diversité biologique, compte tenu égale-
ment des risques sur la santé humaine. 104
Egalement, dans son article 19 aux paragraphes 3 et 4, ladite
Convention stipule :
3. Les Parties examinent s'il convient de prendre des mesures
et d'en fixer les modalités, éventuellement sous forme d'un
protocole, comprenant notamment un accord préalable donné
en connaissance de cause définissant les procédures appro-
102. Ibid.
103. M , p. 1254.
104. PNUE, Convention sur la diversité biologique, textes et annexes, Genève,
UNEP/CBD/94/1, 1994, p. 16.
404 Revue générale de droit (1999/2000) 30 R.G.D. 369-422
priées dans le domaine du transfert, de la manutention et de
l'utilisation en toute sécurité de tout organisme vivant modifié
résultant de la biotechnologie qui risquerait d'avoir des effets
défavorables sur la conservation et l'utilisation durable de la
biotechnologie.
4. Chaque Partie contractante communique directement ou
exige que soit communiquée par toute personne physique ou
morale relevant de sa juridiction et fournissant des orga-
nismes visés au paragraphe 3 ci-dessus, toute information dis-
ponible relative à l'utilisation et aux règlements de sécurité
exigés par ladite Partie contractante en matière de manipula-
tion de tels organismes, ainsi que tout renseignement dispo-
nible sur l'impact défavorable potentiel des organismes
spécifiques en cause, à la Partie contractante sur le territoire
de laquelle ces organismes doivent être introduits. 105
À la Conférence des Parties (COP) de la CDB, tenue à
J a k a r t a en 1995, la Communauté internationale a créé, en
conformité avec l'article 19, un Groupe de travail spécial à
composition non limitée sur la prévention des risques biotech-
nologiques. La Communauté internationale a confié à ce
groupe, la tâche d'élaborer un protocole sur la prévention des
risques biotechnologiques, axé spécialement sur les mouve-
ments transfrontaliers d'organismes vivants génétiquement
modifiés (OVGM) et qui tiendrait compte de la santé 1 0 6 .
Les enjeux sont énormes t a n t les intérêts sont diver-
gents. Par exemple, les intérêts des Etats-Unis d'Amérique et
de l'industrie biotechnologique sont peu compatibles avec la
protection de la santé et avec le principe de précaution motivé
par la faiblesse des connaissances scientifiques sur les effets
à long terme, des OGM. Aux intérêts des Etats-Unis d'Amé-
r i q u e et de l ' i n d u s t r i e biotechnologique s'opposent les
priorités des pays en développement et de l'opinion publique
en Europe, n o t a m m e n t les populations de l'Union euro-
péenne 1 0 7 . En effet, les pays en développement ne disposent
105. Ibid.
106. PNUE, Programme d'action en faveur de la diversité biologique; Décisions
de la troisième réunion de la Conférence des Parties à la Convention sur la diversité
biologique, Genève, ONU, 1997, p. 72.
107. UNEP, Governments postpone adoption of biosafety treaty, Cartagena,
Colombia, 23 February, 1999. http://www.biodiv.org/press/pr2-99-BSWG6.html.
MANGA OGM: Enjeux sociaux, droit et éthique 405
pas de moyens pour faire face aux éventuelles pollutions
génétiques. Les populations européennes, en général, sont
inquiètes face aux effets nocifs potentiels des OGM dans
l'agriculture et l'alimentation 108 .
Dès lors, il n'est pas surprenant que le Groupe d'experts
à composition non limitée, chargé de l'élaboration de la norme
de biosécurité, ne soit pas parvenu à un texte à la fin de son
mandat de six rencontres 109 .
Même la Première Conférence extraordinaire des
Parties, qui est la plus haute instance de la CDB, n'a pu, à
Carthagène en Colombie, en février 1999, sortir les Etats
signataires de cette impasse tant les intérêts étaient diver-
gents 110 . Toutefois, à Carthagène, les États signataires ont
convenu de poursuivre les négociations sur la base du prin-
cipe de précaution111.
Il est revenu à Montréal d'abriter la reprise de cette
Première Conférence extraordinaire de la COP de la CBD.
Le 28 janvier 2000, un compromis a été trouvé pour pro-
téger la diversité biologique et les consommateurs du risque
biotechnologique associé au commerce international des
OGM vivants. Le texte adopté à Montréal pour le Protocole
de Carthagène, est un cadre qui permettra aux Parties
d'édicter des normes de biosécurité fondées sur le principe
de précaution. En effet, déjà au préambule, les Parties réaf-
firment le principe de précaution consacré par le principe
15 de la Déclaration de Rio sur l'environnement et le déve-
108. Ibid.
109. Ibid.
110. Ibid.
111. UNEP, Conference of the Parties to Convention on Biological Diversity :
First Extraordinary Meeting; Report of The Sixth Meeting of the Open-Ended Ad
Hoc Working Group on Biosafety, Cartagena, 22-23 February, 1999, http://
www.biodiv.org/excopl/html/engl/excopl-2htm#P413_42121.
L'objectif du protocole retenu dans le rapport est :
In accordance with the precautionary approach contained in Principle
15 of the Rio Declaration on Environment and Development, the objec-
tive of this Protocol is to contribute to ensuring an adequate level of
protection in the field of the safe transfer, handling and use of living
modified organisms resulting from modern biotechnology that may
have adverse effect on the conservation and sustainable use of biolo-
gical diversity, taking also into account risks to human health, and spe-
cifically focusing on transboundary movements.
406 Revue générale de droit (1999/2000) S0R.GJ). 369-422
loppement 1 1 2 . En effet, l'article 4 consacré à Fobjectif du
Protocole précise que :
Conformément au principe de précaution consacré par le Prin-
cipe 15 de la Déclaration de Rio sur l'environnement et le
développement, l'objectif du présent Protocole est de con-
tribuer à assurer un niveau adéquat de protection pour le
transfert, la manipulation et l'utilisation sans danger des
organismes vivants modifiés résultant de la biotechnologie
moderne qui peuvent avoir des effets défavorables sur la con-
servation et l'utilisation durable de la diversité biologique,
compte tenu également des risques pour la santé humaine, en
étant plus spécifiquement axé sur les mouvements transfron-
tières. 113
Toutefois, il revient à l'alinéa 6 de l'article 10 traitant de la
procédure de décision, de consacrer le principe de précaution
dans cet instrument :
L'absence de certitude scientifique due à l'insuffisance des
informations et connaissances scientifiques pertinentes con-
cernant l'étendue des effets défavorables potentiels d'un orga-
nisme vivant modifié sur la conservation et l'utilisation
durable de la diversité biologique dans la Partie importatrice,
compte tenu également des risques pour la santé humaine,
n'empêche pas cette Partie, de prendre comme il convient, une
décision concernant l'importation de l'organisme vivant
modifié en question [...] pour éviter ou réduire au minimum
ces effets défavorables potentiels. 114
L'avènement du principe de précaution d a n s le com-
merce international des OGM a été salué par plusieurs États
ainsi que par plusieurs consommateurs et organisations non
gouvernementales (ONG) 115 .
L'adoption du principe de précaution dans le Protocole
sur la biosécurité est u n e i m p o r t a n t e première historique
112. Convention sur la diversité biologique, Protocole de Cartagena sur la
prévention des risques biotechnologiques, UNEP, UNEP/CBD/ExCOP/l/L.5, 2000.
113. Ibid.
114. Ibid.
115. H. KEMPF, « OGM : Europe et pays du Sud imposent une réglementation
internationale», Le Monde, Paris, édition électronique, 31 janvier 2000, http://
www.lemonde.fr/article/0,2320,40672,00.html.
MANGA OGM: Enjeux sociaux, droit et éthique 407
dans la protection de la biodiversité et des consommateurs
dans le contexte du commerce des produits agricoles à base
d'OGM116.
Toutefois, le champ d'application du Protocole ne couvre
que les OGM vivants. Les OGM non vivants ou produits
dérivés d'OGM seront encore commercialisés par l'OMC qui
les assimile à leurs correspondants biologiques, sous le con-
cept d'équivalence substantielle. Dans ces conditions, le Pro-
tocole n'est qu'un premier pas dans la normalisation en
matière de sécurité biologique. Aussi, la Communauté inter-
nationale devra-t-elle envisager fortement l'adoption d'une
disposition permettant aux Etats-membres d'édicter des
normes de biosécurité, au sein de l'accord SPS pour le com-
merce international des OGM non couverts pour le champ
d'application du Protocole de Carthagène. Cela est d'autant
plus nécessaire que l'Accord SPS n'est pas subordonné audit
Protocole.
En effet, certes dans le préambule, les Parties s'accor-
dent à comprendre que le texte ne vise pas à subordonner le
Protocole à d'autres accords internationaux. Mais ces mêmes
Parties s'y sont également accordées à souligner que ledit Pro-
tocole ne sera pas interprété comme indiquant une modifica-
tion quelconque des droits et obligations d'une Partie en vertu
d'autres accords internationaux en vigueur117.
À la lumière de telles dispositions, l'OMC par exemple
est en position de statuer sur les éventuels différends pour
refus d'importer des OGM. Par conséquent, l'adoption, au
sein de l'Accord SPS de l'OMC, d'une disposition qui per-
mettra aux Membres d'édicter des normes sur la biosécurité
pour le commerce international des OGM, est une nécessité.
116. GREENPEACE, « Signature du Protocole sur la Biosécurité : Un premier pas
historique dans la lutte contre les dommages environnementaux liés aux OGM»,
Communiqué de Presse conjointe de Greenpeace France, Canada et international,
Montréal, 28 janvier 2000.
117. Convention sur la diversité biologique/Protocole de Cartagena sur la pré-
vention des risques biotechnologiques, op. cit., note 112, n° 1 (nos italiques).
408 Revue générale de droit (1999/2000) 30 R.G.D. 369-422
C. L'OMC, LE PRINCIPE DE PRÉCAUTION
ET LE COMMERCE INTERNATIONAL
DES OGM
Entre le 1 e r et le 3 décembre 1999, les États-membres de
FOMC s'étaient donnés rendez-vous à Seattle, pour convenir
d'un agenda à partir duquel, il serait envisageable de
démarrer un nouveau cycle de réformes dans le commerce
international. Les Européens étaient confiants de l'émer-
gence du principe de précaution dans le cadre normatif de
FOMC comme événement marquant de l'histoire du droit
international de l'environnement. Malheureusement, un tel
principe ne rime pas toujours avec le concept de libéralisation
dont l'OMC est dépositaire. Mais le processus d'émergence du
principe de précaution dans le commerce international des
OGM suit son cours. En fait, il semble que le principe de pré-
caution constitue un cadre de dialogue, utile au commerce
international, entre l'UE et l'Amérique.
1. Les préparatifs de la Conférence de Seattle
sur le commerce multilatéral;
Vagenda des négociations devait comprendre
les précautions et les OGM
Le principe de précaution devait être bel et bien débattu
à la Conférence de Seattle sur la libéralisation du commerce
international qui s'est tenu en décembre 1999.
Les États-Unis s'étaient faits à l'idée de l'émergence du
principe de précaution à l'OMC notamment sur la question
des produits agricoles génétiquement modifiés. Pour cela, ils
avaient retenu, à l'instar de plusieurs autres pays, le dossier
des OGM comme priorité aux prochaines rondes de négocia-
tions sur le commerce multilatéral à Seattle 118 .
Le Canada était également conscient de l'inévitable
ouverture du dossier des OGM à Seattle. Ceci étant, deux
visions s'étaient dessinées. D'une part, un certain nombre de
118. B. GRAHAM (dir.), Le Canada et l'avenir de l'Organisation mondiale du
commerce : Pour un programme du millénaire qui sert l'intérêt public. Rapport du
Comité permanent des affaires étrangères et du commerce international, Chambre
des communes du Canada, Ottawa, 1999, pp. 4-17.
MANGA OGM: Enjeux sociaux, droit et éthique 409
pays trouvaient que l'Accord SPS était trop contraignant pour
ce qui est de l'ouverture des m a r c h é s . D'un a u t r e côté,
d ' a u t r e s pays a d o p t a i e n t u n e t e n d a n c e m o n t a n t e selon
laquelle les facteurs socio-économiques devaient également
être pris en compte dans l'établissement des mesures sani-
taires et phytosanitaires 1 1 9 . Le premier groupe de pays était
piloté par les États-Unis et le second par l'Union européenne.
L'UE est promoteur principal de l'émergence du dossier
des OGM et du principe de précaution à FOMC comme l'avait
laissé voir ces propos de Pascal Lamy, commissaire européen,
propos recueillis par le quotidien parisien Le Monde. À la
question « Sera-t-il possible de rouvrir l'accord sanitaire et
phytosanitaire (Accord « SPS »), alors que les Américains ne
le veulent pas, donc d'arriver à un vrai débat sur le principe
de précaution? », le commissaire avait répondu :
On est à la veille de débats plus difficiles sur ce thème que
ceux que nous avons eus précédemment. Sur ce qui touche aux
nouvelles matières, que ce soit les hormones, les OGM, etc., il
est évident que nous n'avons pas pour l'instant la même philo-
sophie : Aux États-Unis, les nouveautés sont une opportunité
alors qu'en Europe, on les considère plutôt comme un risque.
Petit à petit, nous réfléchissons nous-mêmes sur ces sujets et
ils réfléchissent. Leur opinion est en train de bouger. Cela
étant, il y a encore beaucoup de chemin à faire. Il faut qu'on en
parle, entre gens de business, entre scientifiques, entre auto-
rités morales, car il y a derrière tout ça des questions tout à
fait fondamentales sur la vie. C'est un débat typique de la glo-
balisation car il renvoie tout de suite au problème institu-
tionnel : le mécanisme de règlement des différends que nous
avons monté à l'OMC se révèle de bonne qualité, mais on n'a
pas décidé, alors qu'il pourrait servir à savoir si les organismes
génétiquement modifiés sont bons ou non. Ces sujets-là res-
tent des sujets hors des procédures institutionnelles, sur les-
quels il faut qu'on réfléchisse politiquement120.
119. M , pp. 4-16.
120. Ph. LEMAÎTRE, L. ZECCHINI, « OMC : l'Europe veut renforcer la régulation
du commerce international; Dans un entretien au Monde, le commissaire européen
Pascal Lamy estime que le nouveau round de l'OMC doit englober "l'environnement,
les normes sociales fondamentales, la sécurité alimentaire"», Le Monde, Paris, édition
électronique, 21 octobre 1999, http://www.lemonde.fr/article/0,2320,27521,00.html.
410 Revue générale de droit (1999/2000) 30 R.G.D. 369-422
Les Européens trouvaient en la question de rouverture
de l'Accord SPS une opportunité de faire prévaloir le carac-
tère plurifonctionnel de l'agriculture qui tienne compte des
nouveaux problèmes notamment ceux relevant de la santé et
du principe de précaution. L'UE entendait également saisir
l'occasion des négociations pour a s s u r e r des g a r a n t i e s au
pays en développement et promouvoir des conditions de com-
merce permettant à ces derniers de prospérer 1 2 1 .
Par ailleurs, l'UE trouvait aux négociations une occasion
privilégiée de dialogues t r a n s a t l a n t i q u e s et un t e r r a i n de
mise sur pied de conditions de commerce paisible et durable.
Le P r é s i d e n t de la C o m m i s s i o n e u r o p é e n n e m o n s i e u r
Romano Prodi n'affirmait-il pas en parlant de ces négocia-
tions que :
[...] il ne faut pas créer des tensions artificielles à propos de
problèmes difficiles, comme celui des organismes génétique-
ment modifiés (OGM). Les Européens doivent expliquer que
notre décision est basée sur l'avis d'un organisme semblable à
la Food and Drug Agency américaine et amorcer la discus-
sion. À Seattle, il sera très important de donner des lignes
directrices, afin d'éviter la tragédie de disputes transatlan-
tiques régulières. On ne peut continuer à avoir chaque jour un
contentieux, sur les bananes, les OGM, les subventions agri-
coles, etc. Surtout, il faut que nous affirmions que les intérêts
des pays les moins avancés sont au cœur de nos préoccupa-
tions. 122
Le président de la Commission européenne, Romano
Prodi n'avait ménagé aucun effort pour rencontrer le Prési-
dent Clinton des États-Unis dans le cadre des préparatifs de
Seattle 1 2 3 . À la suite d'un entretien le 27 octobre 1999, au
cours duquel les deux autorités avaient tenté de réduire les
divergences sur le rôle à accorder à l'OMC, il a été admis que
121. Id., « L'Europe et l'OMC : Romano Prodi propose un grand débat sur les
frontières de l'Europe; Président de la Commission européenne, Romano Prodi prône
le dialogue avec les États-Unis pour faire le tri des "vraies divergences" et des "ques-
tions de tactique" avant les négociations à l'OMC », Le Monde, Paris, édition électro-
nique, 25 octobre 1999, http://www.lemonde.fr/article/0,2320,28023,00.html.
122. Ibid.
123. LE MONDE INTERACTIF, « L'Europe et l'OMC », Le Monde, Paris, édition
électronique, 25 octobre 1999, http://www.lemonde.fr/article/0,2320,28094,00.html.
MANGA OGM: Enjeux sociaux, droit et éthique 411
des divergences demeuraient bien que les deux interlocuteurs
s'accordaient à œuvrer pour écarter la perspective d'une nou-
velle guerre commerciale124. Bill Clinton et Romano Prodi
étaient parvenus à rapprocher légèrement leurs points de
vue, les États-Unis ayant accepté que l'OMC joue un rôle
moteur dans la résolution des problèmes qui surgiront dans
une économie mondialisée au siècle prochain125.
2. Le compte à rebours de Seattle et Paprès-Seattle;
l'émergence du principe de précaution dans
le commerce des OGM, un processus irréversible
La Conférence s'était soldée par un échec. La Commu-
nauté internationale n'a pu s'entendre sur l'orientation à
donner à une nouvelle ronde de réformes à FOMC.
Dès le début de la Conférence, le dossier des OGM avait
été présenté comme la pierre d'achoppement de la mise sur
pied de tout processus de négociation. Il a été la première
cible des États-Unis qui ont radicalement tenu à ce que la
question des OGM soit exclue d'un éventuel agenda. En con-
trepartie, ils ont proposé qu'un groupe spécial de travail soit
constitué pour la question des biotechnologies126. Le Commis-
saire européen a dû accepter ce compromis pour permettre le
déroulement de la Conférence127.
Grande fut la déception de plusieurs Etats-membres de
l'UE et plusieurs autres Etats-membres de l'OMC notam-
ment ceux qui comptaient sur l'émergence du dossier des
OGM à Seattle pour l'émergence du principe de précaution
124. Id., « OMC : comment éviter la guerre commerciale. Bœuf aux hormones,
bananes, OGM : Bill Clinton et Romano Prodi tentent de réduire leurs divergences à
cinq semaines de la conférence de l'OMC. Les États-Unis veulent une plus grande
liberté du commerce mondial. Les Européens réclament un renforcement des règles
du jeu», Le Monde, Paris, édition électronique, 28 octobre 1999, h t t p / /
www.lemonde.fr/article/0,2320,28557,00.html.
125. Ibid.
126. Id., « OMC : l'Europe se divise face à l'Amérique; Les négociations sur le
commerce mondial dans une ville sous-couvre-feu. Au nom de Bruxelles, Pascal
Lamy propose un compromis sur les biotechnologies pour rompre l'isolement euro-
péen sur l'agriculture. La France estime qu'il outrepasse son mandat », Le Monde,
Paris, édition électronique, 2 décembre 1999, http://www.lemonde.fr/article/
0,2320,33138,00.html.
127. Ibid.
412 Revue générale de droit (1999/2000) 30 R.G.D. 369-422
dans le commerce international des OGM. En effet, plusieurs
gouvernements européens ont désavoué le compromis du
Commissaire européen sur cette question 128 .
Les Etats-Unis s'étaient opposés à tout traitement spé-
cial des OGM. Ils voudraient idéalement que la question soit
discutée au niveau bilatéral entre l'Europe et les États-
Unis 129 . Malheureusement, le dossier des OGM intéresse
également plusieurs autres Etats notamment en développe-
ment de même que plusieurs autres sujets du droit interna-
tional à l'instar des ONG. À la suite de ce compte à rebours, le
droit international des OGM, plus qu'auparavant, était dans
un brouillard complet130.
Le 25 janvier 2000, alors que la Communauté internatio-
nale était au cœur des négociations en vue du Protocole sur la
prévention des risques biotechnologiques, le Commissaire
européen Pascal Lamy, exprimait devant le Parlement euro-
péen, la volonté de l'UE de relancer les négociations de l'OMC
sans attendre les élections américaines de 2000 131 . Le Pre-
mier ministre britannique, Tony Blair et le Président améri-
cain, Bill Clinton ont emboîté le pas du commissaire européen
quelques jours plus tard, alors que, invités d'honneur du
Forum économique mondial de Davos, en Suisse, ils ont prôné
l'urgence de la reprise des négociations commerciales mul-
tilatérales, à la suite de l'échec de Seattle 132 . À cette occasion,
la représentante pour le commerce américain en Europe,
madame Charlene Barshefsky, a confié qu'elle rencontrerait
son homologue européen, Pascal Lamy à Washington dès la
fin février sur la question133.
La reprise des négociations du commerce multilatéral ne
reprendront peut-être pas cette année comme l'ont suggéré
128. Ibid.
129. H. KEMPF, « Le flou règne en matière de régulation internationale des
OGM», Le Monde, Paris, édition électronique, 3 décembre 1999, http://
www.lemonde.fr/article/0,2320,33346,00.html.
130. Ibid.
131. Ph. LEMAÎTRE, « La Commission souhaite relancer l'OMC dès cette année »,
Le Monde, Paris, édition électronique, 26 janvier 2000, http://www.lemonde.fr/article/
0,2320,40079,00.html.
132. S. MARTI et B. STERN, «Les chefs d'État réunis à Davos ont tenté
d'effacer l'échec de l'OMC », Le Monde, Paris, édition électronique, 26 janvier 2000,
http://www.lemonde.fr/article/0,2320,40670,00.html.
133. Ibid.
MANGA OGM: Enjeux sociaux, droit et éthique 413
ces allégations politiques, toutefois le processus de Seattle
poursuivra son cours avec l'adoption du principe de précau-
tion à l'OMC. Le dossier des OGM est dans l'ombre. Mieux,
l'échec de Seattle est dû en grande partie aux divergences
affichées dans le dossier de l'agriculture en général avec
notamment, le principe de précaution et le concept d'agricul-
ture plurifonctionnelle défendus par l'UE.
Ainsi, l'émergence de normes sociales et éthiques dans le
commerce international des produits agricoles et des OGM
est un processus qui paraît irréversible. Doté de telles
normes, le droit international pourrait encadrer davantage
les applications du génie génétique dans l'agriculture et
l'alimentation.
D. ARGUMENTAIRE ET PERSPECTIVES
DE L'ENCADREMENT DE L'ÉTHIQUE
Il est à souhaiter que l'opposition à la banalisation du
risque biotechnologique se poursuive aussi sur la base des
considérations éthiques selon les enseignements du principe
de responsabilité de Hans Jonas. Ainsi, il nous appartient
d'adopter des comportements responsables de manière à
encadrer les applications du génie génétique en mesure de
réserver aux générations futures un environnement sain et
une alimentation biosécuritaire.
L'agir humain est fortement régulé par la technologie134.
Dans les temps anciens, la technique était une concession
adéquate à la nécessité. Aujourd'hui, elle s'est transformée en
poussée en avant infinie de l'espèce humaine et en son entre-
prise la plus importante. En effet, elle semble s'imposer à
l'homme comme un outil de dépassement en soi et d'incitation
à l'acquisition de choses toujours plus grandes 135 . Forts de
ces enseignements de Hans Jonas, le recours à l'éthique dans
les activités des biotechnologies agricoles devrait nous per-
mettre de mieux avancer en terrain inconnu.
134. H. JONAS, Le principe responsabilité; Une éthique pour la civilisation
technologiquey (traduit de l'allemand par Jean Greisch), Paris, Éditions du Cerf,
1990, pp. 27-28, [Ci-après, Le principe responsabilité].
135. I d , pp. 27-28.
414 Revue générale de droit (1999/2000) 30 JR.G.D. 369-422
La mise en garde de Jonas est bénéfique pour nous,
sachant que la biotechnologie peut être pour l'homme une
source d'orgueil de la performance et de la course à la récom-
pense. Elle apparaît comme un outil de domination maximale
de l'homme sur la nature et sur lui-même136.
Ces comportements de l'homme ont instauré, de manière
décisive, de nouvelles dimensions de la responsabilité. En
effet, c'est au XVIe siècle, consécutivement au développement
de la science expérimentale que la nature a cessé d'être un
objet de contemplation comme dans la Grèce antique 137 . Bien
au contraire, la nature est perçue par le scientifique en parti-
culier, comme un mystère à déchiffrer et un objet de convoi-
tise. L'éthique environnementale naquit d'ailleurs au milieu
du XXe siècle, de la prise de conscience, par les écologistes,
des dangers auxquels de telles attitudes de l'homme face à la
nature pouvaient conduire138.
Les technologies modernes ont été les moteurs de grands
bouleversements aux conséquences inédites sur une nature
fortement vulnérable aux applications de ces dernières 139 .
Cette vulnérabilité a été révélée à travers les dommages éco-
logiques causés par les interventions techniques de l'homme.
C'est, en effet, à partir de la connaissance du dommage
écologique que sont nés les concepts qui entourent la science
de l'environnement et de l'écologie. Ces disciplines scientifi-
ques ont conduit à la perception de la nature en tant qu'objet
de la responsabilité humaine qui fait appel à un nouveau
champ d'application de l'éthique140.
Dès lors, on comprend bien que face à cette dépendance
inédite de l'agir humain à la technologie, l'homme se doit
d'être solidaire avec le monde organique et mettre de l'avant
l'avenir de l'humanité comme obligation prioritaire de son
comportement collectif141.
La technologie pousse l'homme inconsciemment ou non à
vouloir prendre en main sa propre évolution conformément à
136. Id., p. 28.
137. G. KRAMAR, loc. cit., note 18, n° 2, p. 102.
138. Ibid.
139. H. JONAS, op. cit., note 134, n° 2, p. 24.
140. M , pp. 24-25.
141. Id., p. 187.
MANGA OGM: Enjeux sociaux, droit et éthique 415
son propre projet. Cette obstination a abouti à la manipula-
tion génétique. Celle-ci s'étend à la nature et aux activités
d'exploitation des ressources n a t u r e l l e s pour les besoins
lucratifs de l'homme. Depuis, l'homme a confirmé une fois de
plus qu'il était réellement dangereux pour lui-même et pour
la biosphère entière 1 4 2 .
La multiplication des défaillances humaines tributaires
des applications technologiques remettent profondément en
cause l'affirmation qui voulait que l'homme soit entièrement
maître de la technique 1 4 3 . Le principe de responsabilité de
Hans Jonas, qui soutient que la responsabilité humaine est
une question à laquelle la théorie éthique doit réfléchir, n'a
guère perdu de sa pertinence 1 4 4 .
Aujourd'hui, plus qu'hier, la n a t u r e est v u l n é r a b l e ,
l'homme est un acteur causal du dommage écologique et nous
sommes responsables. L'agir humain qui, à bien des égards,
dépasse tout e n t e n d e m e n t est t r i b u t a i r e de l'image que
l'homme cultive de lui-même :
Dans l'image de lui-même qu'il cultive — la représentation
programmatique qui détermine son être actuel autant qu'elle
le reflète —, l'homme est maintenant de plus en plus le pro-
ducteur de ce qu'il a produit et le faiseur de ce qu'il sait faire,
et plus encore, le préparateur de ce qu'il sera bientôt capable
défaire. 145
L'éthique devrait aider l'homme à mieux faire face aux
conséquences de l'irréversibilité des applications du génie
génétique dans l'agriculture et l'alimentation. Les propos de
Jonas sur cette question continuent de conscientiser plus d'un
acteur du développement :
L'autoprocréation cumulative de la mutation technologique du
monde déborde en permanence les conditions de chacun des
actes qui y contribuent et elle traverse seulement des situa-
142. M , pp. 42 et 187.
143. K. BOUSTANI, N. HALDE, M. ANTAKI, « La perception du risque technolo-
gique: Le droit entre Janus et Prométhée», 13 (1998) Revue canadienne Droit et
Société, pp. 126-127.
144. H. JONAS, op. cit., note 134, n° 3, p. 25.
145. M , pp. 24, 25 et 28.
416 Revue générale de droit (1999/2000) 30 R.G.D. 369-422
tions sans précédent, devant lesquelles les enseignements de
l'expérience sont impuissants.146
En fait, le génie génétique bafoue les lois immémoriales
de la nature et pose un problème éthique qui dépasse de loin
la simple définition des risques. Il pose en effet la question de
la perte des espèces et de la soumission de la nature à
l'homme par le processus de l'uniformisation. Il repose impli-
citement sur un principe probablement faux voulant que :
La nature, bonne mère, recule, insensible ou passive, devant
chacune de nos avancées; qu'elle est donc à nos pieds, servile,
dominée, veule, écrasée, quasi masochiste; qu'elle s'abandonne
et se laisse faire, quoi que nous lui fassions [...]147
Aujourd'hui, plus qu'auparavant, la logique scientifique
fondée sur la rigueur des expérimentations et la validité des
résultats, défie la logique sociale inquiète des retombées des
activités de la recombinaison de l'ADN sur l'environnement
naturel et humain, sur la santé et sur l'évolution des
sociétés148.
La transgression des principes moraux et religieux n'est
pas non plus un enjeu de moindre importance. En effet, un
sondage Eurobaromètre de 1996 a permis aux populations
européennes d'exprimer l'inacceptation morale des méthodes
de croisement du génie génétique. En France, 54 % de la popu-
lation se sont exprimés exclusivement en faveur des méthodes
traditionnelles de croisement. Ils sont 70 % en Autriche et
69 % en Grèce à être favorables à de telles méthodes tradition-
nelles 149 .
Ainsi, la prise en compte des leçons du passé par rapport
à l'usage de la technologie dans la gestion des ressources
naturelles, tout comme les enjeux sociaux, semblent appeler à
l'intervention de l'éthique dans le développement accéléré des
applications du génie génétique. Dans ce sens, la pertinence
146. Jd, pp. 25-26.
147. J d , p . 43.
148. Ibid.
149. J.B. JOLY, Risques et acceptabilité des biotechnologies: l'affaire d'un
malentendu? Quelle est l'attitude des consommateurs européens à l'égard des OGM?
OGM à l'INRA, Paris, 1998, http://www.inra.fr./ACTUALITES/DOSSIERS/OGM/
joly.htm.
MANGA OGM: Enjeux sociaux, droit et éthique 417
de l'intervention de l'éthique dans le domaine de l'utilisation
des OGM dans l'agriculture et l'alimentation n'est plus à
démontrer.
En effet, face au caractère irréversible de la dissémina-
tion des OGM dans l'agriculture et l'alimentation, l'éthique
est appelée à jouer un rôle d'encadrement pour contribuer à
la recherche d'un cadre plus large et plus favorable au déve-
loppement du secteur biotechnologique dans les limites de
l'acceptable notamment, dans un contexte d'agriculture pluri-
fonctionnelle.
C'est effectivement dans un cadre comme celui du prin-
cipe de précaution que l'éthique pourrait jouer un rôle d'enca-
drement, aux côtés du droit, en faisant prévaloir les
considérations morales et éthiques dans la formation des
normes de sécurité biologique.
E. PERSPECTIVES DE L'ENCADREMENT DU DROIT SOUS
LE CADRE DE L'AGRICULTURE PLURIFONCTIONNELLE
La prise en compte de la protection de la santé humaine
et des enjeux sociaux dans les objectifs visés par le Protocole
constituent un fait. Dans les travaux préparatoires du Proto-
cole, les Parties à la CDB ont manifesté leur volonté d'assurer
un niveau adéquat de protection contre les effets nocifs poten-
tiels, des organismes vivants issus de la biotechnologie
moderne, sur l'environnement, spécialement au cours des
mouvements transfrontaliers, compte tenu également de la
santé humaine et des considérations socio-économiques impe-
ratives 150 .
D'ailleurs, les divergences entre l'UE et les États-Unis
d'Amérique, à la veille des négociations, sont dues essentielle-
ment à une différence de vision à consacrer à l'agriculture du
siècle prochain. L'UE prône l'agriculture plurifonctionnelle
qui suppose la prise en compte d'autres dimensions du sec-
teur agricole comme l'environnement, le maintien de la biodi-
versité, le bien-être des animaux, etc. Compte tenu de cette
situation, un examen des règles de l'OMC semblait s'imposer
150. Convention sur la diversité biologique, Rapport du Groupe de travail à
composition non limitée sur la prévention des risques biotechnologiques sur les tra-
vaux de sa cinquième réunion, Montréal, UNEP/CBD/BSWG/5/3, août 1998, p. 24.
418 Revue générale de droit (1999/2000) 30 R.G.D. 369-422
et l'Accord SPS pourrait servir de cadre pour traiter des ques-
tions des OGM et de la biotechnologie en général 151 .
En effet, dans les faits, les Américains veulent que
FOMC serve à lever de nouvelles barrières commerciales
notamment dans l'agriculture, les services et l'audiovisuel,
aussi insistent-ils que les Européens modifient leur politique
agricole en acceptant, par exemple, d'importer du bœuf aux
hormones ou en diminuant leur soutient aux productions de
bananes des Caraïbes. Les Européens veulent de leur côté,
que FOMC devienne une sorte de grand juge-arbitre de la
mondialisation et qu'elle bâtisse peu à peu des règles concer-
nant les investissements, l'environnement, le social, etc. 152
En somme, l'agriculture vit une révolution technologique
qui nécessitait des débats à FOMC au point où, certains ont
pensé que l'Accord SPS et la biotechnologie risquaient
d'ailleurs d'être l'œuvre inachevée des rondes de négociations
de Seattle, de la même manière que l'Accord sur l'agriculture
l'avait été pour le cycle de l'Uruguay 153 .
L'agriculture plurifonctionnelle pourrait constituer les
bases théoriques de l'encadrement des biotechnologies agri-
coles par le droit et l'éthique154.
F. LES CONSIDÉRATIONS SOCIO-ÉCONOMIQUES
DU PROTOCOLE SUR LA PRÉVENTION
DES RISQUES BIOTECHNOLOGIQUES
Le Protocole sur la prévention des risques biotechnolo-
giques est un instrument aux multiples aspects sociaux.
Déjà, dans le préambule, les Parties déclarent tenir compte
du fait que de nombreux pays en développement disposent de
moyens limités pour faire face à des risques de la nature et de
l'importance de ceux, connus et potentiels, que présentent les
organismes vivants modifiés. Cette logique a conduit la Com-
munauté internationale à adopter notamment à l'article 7,
une procédure d'accord préalable en connaissance de cause
151. Ibid.
152. LE MONDE INTERACTIF, loc. cit., note 124.
153. B. GRAHAM, op. cit., note 118, n° 2, pp. 4-17.
154. Id., pp. 4-16.
MANGA OGM: Enjeux sociaux, droit et éthique 419
qui permettra à un État, sur la base du principe de précau-
tion, de s'opposer à l'importation d'un OGM en cas de fai-
blesse des connaissances quant aux conséquences de celui-ci
sur la diversité biologique, compte tenu de la santé et de con-
sidérations socio-économiques 155 .
L'article 15 relatif à l'évaluation des risques, stipule à
sa section 2 que la P a r t i e i m p o r t a t r i c e p e u t exiger que
l'exportateur procède à l'évaluation des risques 1 5 6 . Le texte
précise, à l'article 26 t r a i t a n t des c o n s i d é r a t i o n s socio-
économiques, que :
Les Parties, lorsqu'elles prennent une décision concernant
l'importation, en vertu du présent Protocole ou en vertu des
mesures nationales qu'elles ont prises pour appliquer le Proto-
cole, peuvent tenir compte, en accord avec leurs obligations
internationales, des incidences socio-économiques de l'impact
des organismes vivants génétiquement modifiés sur la conser-
vation et l'utilisation durable de la diversité biologique, parti-
culièrement en ce qui concerne la valeur de la diversité
biologique pour les communautés autochtones et locales157.
L'article 23 invite les Parties à consulter le public lors
de la prise des décisions relatives aux organismes vivants
modifiés et mettent à la disposition du public l'issue de ces
décisions, tout en r e s p e c t a n t le caractère confidentiel de
l'information 158 .
C O N C L U S I O N GÉNÉRALE
L'utilisation des organismes génétiquement modifiés dans
l'agriculture et l'alimentation pose des enjeux socio-économi-
ques importants. Les tentatives d'encadrement du droit, tant à
l'interne qu'à l'international, ne sont qu'à leurs premiers bal-
butiements. Il en est de même de l'intervention de l'éthique.
Le secteur des biotechnologies agricoles est en plein
essor en dépit des risques potentiels associés à la dissémina-
155. Convention sur la diversité biologique/Protocole de Cartagena sur la pré-
vention des risques biotechnologiques, op. cit., note 112, n° 2 (nos italiques).
156. Ibid.
157. Ibid.
158. Ibid.
420 Revue générale de droit (1999/2000) 30 R.GJ). 369-422
tion des OGM dans l'environnement et relativement à leur
introduction dans l'alimentation. L'étiquetage, la traçabilité,
la séparation des filières commerciales « OGM » et « sans
OGM » sont les principales techniques plus ou moins mises en
œuvre par les Etats, selon leurs capacités, pour prévenir le
risque biotechnologique. À l'international, les travaux du
Comité conjoint de la FAO et de l'OMS sur l'étiquetage sem-
blent achopper en ce qui concerne les OGM. Ce n'est que
récemment, plus précisément le 28 janvier 2000 que les Par-
ties à la CDB ont convenu d'un texte pour le Protocole sur la
prévention des risques biotechnologiques. Celui-ci est axé
spécialement sur les risques biotechnologiques associés aux
mouvements transfrontaliers des OGM vivants.
Le texte est un compromis qui a toutefois le mérite
d'abriter le principe de précaution comme première dans le
processus de normalisation du commerce international des
aliments à base d'OGM. Un des atouts de cet instrument est
certainement la procédure d'accord préalable en connaissance
de cause qui permettra à la Partie importatrice de refuser
d'accepter un OGM en cas de faiblesse des connaissances
scientifiques quant aux effets de celui-ci sur la diversité biolo-
gique ainsi que sur l'environnement et la santé.
Par contre, en matière d'étiquetage des OGM vivants
destinés à la consommation ou à la transformation, le texte
qui a été adopté est de loin moins contraignant que les légis-
lations de certains États-membres notamment l'UE et le
Japon. L'alinéa a du paragraphe 2 de l'article 18 du Protocole
stipule que la documentation d'accompagnement de cette
catégorie d'OGM doit identifier clairement les envois comme
« pouvant contenir des OGM ». C'était le prix du compromis,
retenu aux premières heures du matin de la nuit du 28 au
29 janvier 2000, à la suite de plusieurs années de négociation.
Toutefois, dans cet alinéa, les Parties ont convenu que :
La Conférence des Parties siégeant en tant que Réunion des
Parties au Protocole prend une décision spécifiant en détail les
exigences en la matière [étiquetage] au plus tard dans les deux
ans qui suivent l'entrée en vigueur du Protocole.159
159. Ibid.
MANGA OGM: Enjeux sociaux, droit et éthique 421
Ainsi, les modalités de l'étiquetage ne seront connues
que plus tard. Il est à remarquer que ces travaux se poursui-
vront de manière parallèle avec ceux du Comité conjoint
FAO/OMS.
L'influence des législations communautaire et nippone
seraient dans le sens de la plus grande contrainte. En effet,
les États de TUE ont décidé, le 21 octobre 1999, de rendre
obligatoire l'étiquetage des produits alimentaires contenant
1% d'OGM 160 . Quant au Japon, il a annoncé qu'à partir
d'avril 2001, les industries agro-alimentaires devraient éti-
queter leurs produits « utilisant des OGM » ou « OGM non
séparés ». Il leur sera par ailleurs autorisé d'étiqueter « sans
OGM » avec l'adoption d'un seuil de 5 %161.
D'autre part, les considérations sociales, voire éthiques
de la Constitution suisse peuvent également influencer les
travaux d'étiquetage des OGM à l'échelle internationale
quant on connaît les intérêts et la participation active de cet
Etat aux négociations du texte sur la prévention des risques
biotechnologiques. En effet, l'article 120 de la Constitution
suisse de 1998 relatif au Génie génétique dans le domaine
non humain, stipule à sa section 2 que :
La Confédération légifère sur l'utilisation du patrimoine ger-
minal et génétique des animaux, des végétaux et des autres
organismes. Ce faisant, elle respecte l'intégrité des organismes
vivants et la sécurité de l'être humain, de l'animal et de l'envi-
ronnement et protège la diversité génétique des espèces ani-
males et végétales.162
Alors que ces dernières législations pourraient influencer
les travaux dans le sens de la contrainte, les législations
d'autres États-membres de la CBD pourraient œuvrer dans
le sens opposé. Parmi ces derniers Membres, le Canada dont
les développements récents de la Loi sur les aliments et dro-
160. H. KEMPF, « L'Europe précise ses règles sur l'étiquetage des OGM alors
que le Japon le rend obligatoire », Le Monde, Paris, édition électronique, 22 octobre
1999,http://www.lemonde.fr/article/0,2320,27761,00.html.
161. Ibid.
162. FÉDÉRATION SUISSE, Constitution Fédérale Suisse du 18.12.1998, Bern,
Suisse, 1998, p. 31.
422 Revue générale de droit (1999/2000) 30 R.G.D. 369-422
gués (L.R.C. 1985, ch. F-27) autorisent les industriels à iden-
tifier les OGM au moyen de déclarations volontaires 163 .
Le droit international du commerce des OGM est un
droit jeune. Il faudra attendre la fin des travaux de la COP
sur l'étiquetage pour voir la portée réelle du principe de pré-
caution adoptée comme norme en puissance de l'encadrement
des applications agricoles du génie génétique par le droit.
Quant à l'encadrement de l'éthique, il trouve toute sa
pertinence dans la mise en œuvre des dispositions sociales du
Protocole et dans la vulgarisation du concept d'agriculture
plurifonctionnelle.
Sylvestre-José-Tidiane Manga
Directeur de l'Institut Manga de Dominique
C.P. 484
800 Place Victoria
Tour de la Bourse
Montréal (Québec) H4Z 1J7
Tél. : (514) 381-0771
Téléc. : (514) 381-0785
Courriel :
[email protected]
163. GOUVERNEMENT DU CANADA, Étiquetage volontaire des aliments issus de
la biotechnologie, Agence canadienne d'inspection des aliments, Bilnfo/Réglementa-
tion des produits agricoles, www.cfia-acia.agr.ca.