Abaza
Abaza
KHALED ABAZA
Key-words: Kesra shelf, landscapes, natural heritage, geo-sites, patrimonialization, rural tourism.
Kesra’s geosites (Tunisian Dorsale). Diversity of landscapes, heritage and local territorial development.
Kesra and its borders, situated in the Tunisian Dorsal, represent a very rich patrimonial basin where diversified
natural resources, the result of a long environmental evolution, and original historical monuments reveal the
ancient human presence in this Mediterranean region of Tunisia. This work attempts first to reveal the value
and the wealth of that area by characterizing and classifying various geosites of geo-tourist interest based on
pre-established criteria. Secondly, this research makes a new approach to the heritage listing in this very
specific domain in order to promote rural tourism (especially in the mountains), and to integrate various
geosites into a new geo-tourist circuit that contributes to the development of that inner part of Tunisia.
1. INTRODUCTION
Le Nord-Ouest de la Tunisie constitue un bassin patrimonial très riche où se mêlent des vestiges
historiques datant de différentes périodes de l’histoire tunisienne et méditerranéenne et des monuments
naturels (ou géosites) divers et remarquables.
Dans ce paysage, le plateau de Kesra (ou “Alhmada”) dans la Dorsale constitue le témoin le plus
éloquent de la diversité de cet héritage culturel et naturel. A côté de multiples traces d’occupation
humaine ancienne, cette région recèle des géosites de haute valeur qui s’observent aussi bien dans les
paysages morphologiques que dans la végétation spontanée et cultivée (reliefs ruiniformes, modelés
karstiques divers, terrasses à tufs (ou travertins), sources d’eau, nombreuses espèces et peuplements
végétaux rares, endémiques et remarquables, hydro-systèmes et pratiques agricoles ancestraux).
Ce potentiel patrimonial à la fois riche et varié mais insuffisamment valorisé, mérite d'être mieux
connu et plus étudié, non seulement au vu de sa valeur scientifique et culturelle, mais aussi comme
ressource précieuse pour le développement économique, à un moment où les territoires sont appelés à
mobiliser leurs ressources pour un développement autocentré et harmonieux.
Après la présentation du cadre géographique de la région d’étude, ce travail essaye dans un
premier volet d’envisager un inventaire exhaustif et une caractérisation des géosites dans le plateau de
Kesra. Ces divers monuments sont certes des ressources symboliques étroitement liées à la question de
la mémoire et de l’identité de la région, mais pourraient également être considérés comme une
ressource économique inépuisable. En effet, l’exploitation et la mise en valeur de ces différentes
potentialités sont susceptibles de soutenir efficacement le développement de la région de Kesra à
travers des activités économiques, muséologiques, scientifiques et autres. Une telle revalorisation
pourrait être l’objet d’un processus de patrimonialisation qui devrait conduire à un développement
local, durable et intégré de cet espace revalorisé. L’examen des processus de patrimonialisation de ces
divers géosites et la conception d’un circuit géo-touristique qui relie et met en valeur ces différents
monuments, dans un second volet, pourraient participer à la promotion du tourisme rural (ou
d’alternance) dans cette région intérieure peu développée.
Docteur, Université de Tunis, Biogéographie, Climatologie Appliquée et Dynamique Érosive Département; Institut
Préparatoire aux Études Littéraires et des Sciences Humaines de Tunis; khaledafifabaza@[Link], haledafifabaza@[Link]
Rev. Roum. Géogr./Rom. Journ. Geogr., 61, (1), p. 39–58, 2017, Bucureşti.
40 Khaled Abaza 2
La région d’étude correspond au plateau de Kesra et à ses abords situés au cœur de la Dorsale
tunisienne (Fig. 1).
Comme nous l’avons déjà mentionné, nous avons choisi ce terrain d’investigation pour la
diversité de ses paysages et pour la richesse de son patrimoine géo-scientifique. En effet, Kesra et ses
abords se situent dans une zone charnière entre la région tellienne au Nord et le vaste domaine
steppique au Sud.
Du point de vue climatique, la région d’étude est intéressée par des influences climatiques
multiples (méditerranéenne, saharienne). Elle est sous une ambiance bioclimatique générale semi-aride
supérieure à hiver froid, avec 13.8°C de température moyenne annuelle et une pluviométrie moyenne
annuelle de l’ordre de 450 mm, mais son caractère montagneux est souvent à l’origine des variations
locales sensibles dans la répartition de principaux paramètres climatiques. L’opposition est surtout
nette entre les versants sud et nord d’une part et les bas et les hauts des versants d’autre part. Par
conséquent, la variabilité thermique et hydrique à l’échelle spatio-temporelle accentue la rudesse du
climat de Kesra.
3 Les géosites à Kesra (Dorsale Tunisienne) 41
Malgré une altitude modeste (1179 m), la région de Kesra possède un relief montagneux aux
pentes accidentées et aux crêtes escarpées qui dominent de plusieurs centaines de mètres les plaines
environnantes de Siliana (au Nord) et Oueslatia (au Sud) (Fig. 2). Deux grands ensembles d’unités
morpho-structurales peuvent être soulevées (Gammar, A. M., 1979):
– Le grand relief calcaire constitué par le plateau de Kesra ou «le Dyr» qui correspond à un
synclinal perché ou un simple replat structural (Jauzein, A., 1967; Gammar, A.M., 1979; Jendoubi, S.,
2000). Il s’étend sur environ 25 km² sous la forme d’un quadrilatère taillé dans des calcaires francs très
résistants et des marnes d’âge éocène inférieur.
– Les versants à dominance marneuse occupent de vastes superficies autour du plateau de Kesra.
Ils forment un complexe marneux épais datant du Crétacé moyen et supérieur. Ces versants sont
déchiquetés par un réseau dense de vallées de formes et de tailles extrêmement variables.
Par endroits, particulièrement sous la paroi rocheuse du plateau, jaillissent des sources d’eau
d’excellente qualité et dont le débit diffère beaucoup selon les saisons.
Dans les détails, la région d’étude présente une diversité des formes topographiques résultant
d’un héritage géomorphologique très riche et d’une dynamique actuelle très active.
La couverture végétale actuelle de Kesra est une mosaïque d’unités végétales composées des
groupes floristiques d’affinités écologiques différentes imbriqués dans le paysage de la région. Les
formations les plus évoluées forment soit une pinède à pin d’Alep, localement riche en genévrier
rouge, oléastre, lentisque et genévrier oxycèdre, sur les moyennes et les basses altitudes, soit une
pinède mixte à pin d’Alep et de chêne vert, localement riche en Pistacia terebenthus et Celtis australis
sur les hauts versants du plateau de Kesra. Leurs dégradations sous l’effet d’une forte pression
humaine passée et actuelle, du décapage continu des sols et surtout des incendies ont donné naissance
à une multitude des peuplements jeunes de type garrigues (garrigues à chêne vert, pin d’Alep, romarin,
dys, genêt d’Espagne, thym, bruyère multiflore, genêt épineux, cistes). L’extrême détérioration des
conditions locales du milieu et la mise en culture des terres ont favorisé l’extension des formations
herbeuses de substitution (ermes et pelouses) et l’infiltration d’un lot d’espèces steppiques (alfa,
sparte, Erinacea anthyllis, Diplotaxis harra).
Par ailleurs, la flore de Kesra est très riche en espèces rares, endémiques et remarquables pour la
biodiversité, notamment aux niveaux des escarpements rocheux, des points d’eau et des éboulis des pentes.
L’occupation du sol est très ancienne à Kesra comme en témoigne la présence des vestiges
préhistoriques sous forme des structures funéraires (dolmens, peintures rupestres).
42 Khaled Abaza 4
de Wimbledon et al., 1996, «sont toute localité, zone ou territoire où on peut définir un intérêt géologique
ou géomorphologique»;
Selon Dassy, K., Gasmi, N. et Talbi, M. (2000) «On entend par géosite (géomorphosites ou géotopes
géomorphologiques), tout monument, paysage naturel ou élément de paysage, possédant des
caractéristiques particulières (lithologiques, morphologiques, structurales), ou présentant une valeur
scientifique, culturelle, environnementale, esthétique ou patrimoniale remarquable et représentative de
l’histoire locale ou régionale. Il s’agit de sites composés d’éléments chargés de valeurs scientifiques,
historiques, socio-économique, etc., déterminées par la perception objective ou subjective et/ou par
l’exploitation rationnelle ou irrationnelle de l’Homme…»
Quelle définition à retenir pour le géosite dans ce travail?
La définition du terme «géosite» employée est inspirée de la notion de géographie ; discipline de
synthèse qui interroge à la fois «les traces» laissées par les sociétés (mise en valeur des espaces) ou la
nature (éléments bio-physiques) et les dynamiques en œuvre aussi bien dans les sociétés qu'au sein de
l'environnement physique. Par ailleurs, un géosite désigne des parties de la géosphère (éléments
naturels ou d’origine anthropique), de taille variable, bornées dans l’espace qui s’individualisent
clairement du reste de leur environnement proche par des caractéristiques remarquables (composition,
structure, localisation, extension, empreintes anthropiques, dynamique…), qui présentent des valeurs
scientifique, culturelle, environnementale, esthétique ou patrimoniale remarquables et représentatives
de l’histoire géologique et humaine, locale ou régionale.
*Les valeurs
Elles peuvent être scientifique, culturelle, esthétique, historique, environnementale, didactique.
Par ailleurs, un seul géosite peut présenter des valeurs multiples. Selon ce critère, les géosites peuvent
être: sans aucune valeur, à valeurs limitées, riches en valeurs.
*L’accessibilité
Elle constitue une donnée déterminante pour la promotion touristique de ces monuments, mais
elle pourrait être au contraire contrariante, car une accessibilité trop aisée ouvrirait la porte à toutes
sortes d'abus et d’actes incontrôlés. L’accès au géosite pourrait être en voiture ou à pied moyennant
des marches plus ou moins longues sur une piste. Selon ce critère les sites peuvent être répartis en trois
catégories: extrêmement difficile, assez difficile. Facile.
*La richesse et la pertinence de l’information disponible
L’information à mettre à la disposition des visiteurs des géosites est capitale pour évaluer
l’attractivité des sites d’une part et pour valoriser ces sites sur le plan touristique d’autre part. On ne
dispose pas toujours de la même qualité d’information pour tous les géosites de la région de Kesra. Selon la
disponibilité de l’information existante, les sites peuvent être classés en trois catégories: 1). limitée,
quelques informations éparses mais insuffisante pour satisfaire les visiteurs; 2). peu abondante; 3). abondante
et pertinente, répondant à l’attente des visiteurs.
*La vulnérabilité et l’état de conservation des composantes des géosites
Les géosites sont des composantes fragiles, facilement endommageables et exposées à de
nombreuses menaces d’origine naturelles et/ou anthropiques. Les éléments inventoriés dont les
composantes sont bien conservées présentent un intérêt certain pour les visiteurs qui peuvent observer
dans leurs détails ces différentes composantes. D’autres sites sont relativement conservés avec quelques
composantes encore observables. Les sites en grande partie peu conservés ou en ruine ne présentent
pas d’intérêt pour la visite étant donné le manque d’éléments à observer. Trois catégories peuvent être
distinguées: site peu conservé, site relativement conservé et site bien conservé et/ou restauré.
Tableau 1
Classification et caractérisation des géosites retenus dans région de Kesra
L’état de
Critères La richesse et
conservation
la pertinence de L’accessibilité
Rareté Représentativité valeur des
l’information au géosite
composantes
Géosites disponible
du géosite
Les champs Des dimensions Locale/régionale Extrêmement
Riche Peu conservé Abondante
de lapiez intéressantes difficile
Des dimensions Locale/régionale Extrêmement
Dolines Riche Peu conservé Abondante
intéressantes difficile
Le paysage Des dimensions Relativement
Régionale Riche Peu abondante Facile
travertineux exceptionnelles conservé
Les champignons Des dimensions Locale/régionale Extrêmement
Riche Peu conservé Abondante
ruiniformes intéressantes difficile
7 Les géosites à Kesra (Dorsale Tunisienne) 45
Tableau 1 (continué)
Le paysage de Des dimensions Locale/régionale
Riche Bien conservé Abondante Assez difficile
trainés de blocs intéressantes
Les aménagements
Des dimensions Locale/régionale
hydro-agricoles Riche Peu conservé Peu abondante Assez difficile
exceptionnelles
ancestraux
Les anciens vergers Des dimensions Locale/régionale/ Facile/ assez
Riche Peu conservé Peu abondante
de Kesra intéressantes nationale difficile
Les stations isolées à Des dimensions Nationale et
Riche Peu conservé Peu abondante Facile
cyprès de Makthar exceptionnelles internationale
Les stations isolées à Des dimensions Extrêmement
Locale/régionale Riche Peu conservé Peu abondante
Celtis australis intéressantes difficile
Les stations Des dimensions Locale/régionale Facile/assez
Riche Peu conservé Peu abondante
ripicoles et rupicoles intéressantes difficile
La forêt à chêne Des dimensions Facile/assez
Nationale Riche Peu conservé Abondante
vert intéressantes difficile
La pinède à pin Des dimensions Régionale/
Riche Peu conservé Abondante Facile
d’Alep intéressantes nationale
Les olivettes âgées et
Des dimensions Régionale/ Facile/assez
d’architecture Riche Peu conservé Peu abondante
intéressantes nationale difficile
remarquable
Les vestiges Des dimensions Locale/régionale Relativement Facile/assez
Riche Peu abondante
historiques intéressantes conservé difficile
Outre sa valeur paysagère, ces dolines contribuent à une bonne recharge en eaux des nappes
souterraines et alimentent les nombreuses sources qui jaillissent du plateau de Kesra (Fig. 5). Les
argiles de décalcification s’accumulent au fond des dolines, retenant l’eau et rendant ces surfaces
fertiles et cultivables. Dans certains secteurs, ces dépressions ont été aménagées en les pavant de
calcaire pour en faire des abreuvoirs pour les animaux ou bien des parcelles agricoles sur lesquelles les
Kesraouis ont pratiqué de la céréaliculture dans le cadre d’un système traditionnel connu sous
l’appellation des «Sraouates». Ces parcelles d’altitude ont un rôle important dans la sécurité
alimentaire de la population dans le cadre d’une agriculture traditionnelle de subsidence.
Fig. 3 – Paysage remarquables de Kaménitzas sur la crête Fig. 4 – Des dolines de taille variables sur la crête du plateau
du plateau de Kesra (Cliché de l’auteur, 2014). de Kesra (Cliché de l’auteur, 2014).
Fig. 6 – Paysage de reliefs champignons sur le versant Fig. 7 – Des traînés de bloc des différentes générations
nord-ouest du plateau de Kesra (Cliché de l’auteur, 2015). marquant le paysage sur le versant nord-ouest du plateau
de Kesra (Cliché de l’auteur, 2015).
48 Khaled Abaza 10
La région de Kesra donne un exemple du rôle de l’eau et des savoirs-faire locaux dans le
façonnement des paysages et le développement territorial local dans un contexte agro-forestier
relativement contraignant. En effet, la modestie de la pluviométrie annuelle (aux alentours de 450
mm), l’exiguïté de l’espace agricole et la forte érosion des sols sur des pentes raides ont poussé les
Kesraouis depuis fort longtemps à valoriser un potentiel hydraulique local très limité (quelques 20
sources d’eau jaillissant du plateau) dans la création d’un agro-système intensément cultivé et
diversifié caractéristique des vergers de Kesra.
Ces aménagements qualifiés de petits hydrauliques consistent à installer des canaux d’irrigation
à ciel ouvert (ou Séguias) qui conduisent l’eau par gravité des sources situées généralement sur les
replats dans les hauts versants du plateau vers les petites terrassettes légèrement aplanies et partagées
par des murettes faites en terres sèches ou en petits moellons calcaires tufeux.
Par ailleurs, les terrassettes se succèdent d’amont en aval sur le versant et forment ainsi un
paysage original de petits périmètres irrigués, avec des jardins en gradins et fortement marqués par
l’intervention de l’Homme.
Ces aménagements hydro-agricoles constituent un patrimoine culturel de haute valeur qui
mériterait d’être sauvegardé (Fig. 8).
Basée principalement sur la céréaliculture en sec et l’arboriculture (oliviers, figuier, grenadier, etc.),
l’agriculture constitue la principale activité économique à Kesra. Cette localité est également connue
par la culture des figues en mode biologique. Cette spéculation est pratiquée dans le cadre de petites
exploitations fortement intensifiées et conduite en irriguée à partir des eaux de sources jaillissant du
haut relief. En outre, elle profite des topo-climats spécifiques influencés par le jebel Kesra, des
savoirs-faire locaux ancestraux et des systèmes d’irrigation efficaces qui remontent à des périodes très
anciennes. Les vergers de l’ancienne Kesra renferment des dizaines de cultivars locaux de figues (Fig. 9)
bien adaptés aux conditions locales des milieux où ils sont plantés, dont le plus connu est le «Zidi»
(Tableau 2). Pour toutes ces raisons, les figues de Kesra ont un goût spécial et jouissent d’une bonne
réputation en Tunisie et à l’étranger. Un festival des figues est organisé en pleine période de collecte
des figues à Kersa qui vise la promotion de cette activité.
Fig. 8 – Un système ancestral de partage des eaux dans les Fig. 9 – Un système agro-forestier original caractérisant
anciens vergers de Kesra (Cliché de l’auteur, 2014). les anciens vergers de Kesra (Cliché de l’auteur, 2015).
11 Les géosites à Kesra (Dorsale Tunisienne) 49
Tableau 2
Les principaux cultivars des figues à Kesra (enquête personnelle 2014).
Zidi Hor, Khedhri Hor, Khedhri Makloub, Sefri Hor, Sefri gars, Tiri Makloub, Tiri Boulaânak, Tiri Haj,
Souidi, Onk Hajla, Bezoul Khadem, Badhenjel, Sakni, Bou abda, Karmous Ahmed Khmis, Dem froukh,
Dchicha wa Asl, Bidhi, Soltani, Dorghami, Dyr Ayoun, Zergui, Nêb jmel, Wahchi
La végétation de la région de Kesra a été bien étudiée depuis les travaux de Gammar, A. M. 1979).
A côté des éléments floristiques et paysagers caractéristiques de la pinède thermo-méditerranéenne,
cette végétation recèle plusieurs aspects originaux qui constituent en fait, des composantes essentielles
du patrimoine végétal de la Tunisie méditerranéenne.
Par ailleurs, l’originalité de ces cyprières réside dans l’architecture des arbres qu’elles forment.
En effet, les individus de cyprès s’y présente sous forme d’un peuplement pur dont les sujets reposent
sur un sol très dégradé du type marneux avec des affleurements calcaires en certains endroits. Les
arbres, d’un âge très avancé, sont fortement mutilés, de forme irrégulière, très fourchus et ébranchés.
La hauteur des individus ne dépasse pas les 12 m. Leurs racines sont très grosses et affleurent aux
endroits où la pente est très forte. Le sous-bois est dégradé, il est formé essentiellement d’espèces
xérophytes telles que: Juniperus oxycedrus L., Ampelodesma mauritanica L., Calicotome villosa L. et
Marubium vulgare L. (Fig. 11).
1
Espèce végétale ou animale dont l’aire de répartition est strictement limitée à un espace géographique donné, souvent
de faible extension.
50 Khaled Abaza 12
3.4.2. Des stations isolées à Celtis australis sur les parois rocheuses du plateau de Kesra
Les escarpements rocheux du plateau de Kesra forment un anneau particulièrement favorable à
l’implantation de la végétation des rochers et des éboulis (ou végétation rupicole) nettement riche et
variée qui participent à la biodiversité régionale et nationale.
A côté des dizaines d’espèces rares et remarquables dans la région (Rupicapnos numidicus,
Lamium longiflorum), Celtis australis (ou micocoulier de Provence, famille de Cannabiaceae) est un
taxon bien apprécié dans les paysages méditerranéens. En Tunisie, c’est une espèce remarquable qui
caractérise les hauts reliefs telliens et dorsaliens (altitude supérieure à 1000 m.). A Kesra, cette espèce
occupe les escarpements rocheux sur les corniches et dans les vergers. La flore compagne comporte
toutes les espèces rares de l’iliçaie qu’on observe accrochées aux rochers (Rupicapnos numidicus,
Lamium longiflorum) (Fig. 12).
Fig. 11 – L’architecture interne et externe des arbres Fig. 12 – Des individus de Celtis australis accrochés
de cyprès fait l’originalité de ces individus endémiques aux fissures de calcaire éocène participant à la diversité
(Cliché de l’auteur, 2009). paysagère et floristique de Kesra
(Cliché de l’auteur, 2015).
Fig. 13 et 14 – Les points d’eau douce à Kesra renferment plusieurs espèces hydrophiles rares
et remarquables pour la biodiversité (Clichés de l’auteur, 2012).
Les dolines et les fissures de calcaire sur la crête du jebel Kesra offrent un exemple d’une belle
formation végétale sous l’aspect de forêt ou matorral haut de chêne vert. Par sa structure particulière,
son emplacement en altitude sur des affleurements calcaires massifs surmontés d’un sol peu profond,
humifère à texture limoneuse et à proximités des habitations forestières, et sa diversité floristique
originale (Celtis australis Bupleurum spinosum, Rhamnus alaternus), cette formation végétale
constitue un autre élément fort du patrimoine végétal de la Tunisie (Fig. 15).
Fig. 15 – L’iliçaie de Kesra: un paysage rare en Tunisie Fig. 16 – Un four traditionnel d’extraction
(Cliché de l’auteur, 2014). des fruits de pin d’Alep “Zgougou” dans la pinède de Kesra
(Cliché de l’auteur, 2016).
* Une pinède jardinée témoignant d’une longue coexistence entre la forêt et la paysannerie
locale. La faible pression pastorale exercée par les riverains sur le milieu est à l’origine d’une structure
étagée et une flore diversifiée dans ce type de végétation; Arbutus unedo, Clematis flammula, Smilax
aspera, Prasium majus, Tamus communis, Crataegus azarolus. Ces taxons témoignent du bon état de
la végétation et du sol.
* Une pinède méso-méditerranéenne caractérise les hauts versants marneux qui entourent le
plateau de Kesra à bioclimats semi-aride et subhumide. Son cortège floristique s’individualise par un
lot d’espèces forestières, qui, sans être rares, sont étroitement liées aux pinèdes des hauts reliefs de la
Dorsale intérieure: Medicago sativa, Astragalus incanus, Lotus creticus, Erinacea anthyllis, Linum
spp. Corolnilla spp…, Quercus ilex, Pistacia terebenthus, Viburnum tinus, Bupleurum spinosum,
Juniperus oxycedrus, Celtis australis, Spartium junceum, Coronilla minima, Hypocrepis scabra.
* Un jeune peuplement à pin d’Alep à structure monotone résultant soit des plantations
forestières soit de la régénération spontanée de la pinède après incendies.
– Une forêt paysanne. Bien qu’elle bénéficie d’une mise en défens totale par le Code Forestier
(Domaine Forestier de l’Etat), la forêt de Kesra est le lieu d’une fréquentation humaine et animale
intense. La pinède sert de terres de parcours pour le cheptel et les abeilles, fournit des produits ligneux
divers pour satisfaire les besoins en bois de feu et de chauffage de la population locale qui utilise la
forêt comme cadre de vie et l’intègre dans leur système de production (Gammar, A.M. 2001). Si la
coexistence entre la pinède et les paysans observée dans plusieurs milieux a aboutit à un allègement
sensible de la pression sur les ressources forestières dans la pinède jardinée, certains secteurs souffrent
d’une forte dégradation qui se traduit par le recul du taux de recouvrement végétal, le grignotage de
l’espace forestier, la banalisation de sa flore et la destruction de la végétation par les feux.
– Un savoir faire patrimonial en matière de valorisation des produits forestiers non ligneux de la
pinède. En effet, les riverains de l’espace forestier implantés à Kesra ancienne, Ouled Mrabet, Kesra
Hammem, Jabnoun sont connus à l’échelle nationale par l’exploitation des fruits de pin d’Alep ou
«Zgougou» par des techniques traditionnelles grâce à un savoir-faire authentique à la région qui se
transmet de génération en génération depuis plusieurs décennies. Plusieurs fours traditionnels
construits en terres et pierres sèches dans cette forêt qui reflètent l’importance de cette activité dans la
vie des Kesraouis et qui valorisent parfaitement cette pinède à pin d’Alep (Fig. 16).
Fig. 17 et 18. Les olivettes séculaires de Kesra: un élément du patrimoine rural dans la region
(Clichés de l’auteur, 2014).
Kesra et ses abords abritent des vestiges appartenant à plusieurs civilisations qui remontent aux
différentes périodes de l’histoire humaine dans la région. Ce sont surtout les monuments
protohistoriques et antiques sous forme des structures funéraires de types Dolmens, Tumulus
mégalithiques, tombes taillées dans le calcaire qui attirent les mieux l’attention, notamment sur les
parois rocheuses du côté Sud-est du plateau de Kesra (Figs. 19 et 20).
Fig. 19 – Des structures funéraires de type tombes Fig. 20 – Des structures funéraires de type Dolmens
d’âge antique sur la crête du plateau de Kesra d’âge protohistorique sur la crête du plateau de Kesra
(Cliché de l’auteur, 2014). (Cliché de l’auteur, 2014).
Le «géo-patrimoine» est un concept novateur qui fait référence aux composantes de la planète
sujettes à des actes de patrimonialisation (reconnaissance collective, protection, labellisation,
valorisation). La patrimonialisation d’un géosite ou d’un monument (naturel ou culturel), n’a pas pour
seule fonction de le mettre en valeur, mais aussi d’induire un régime juridique protecteur.
54 Khaled Abaza 16
Les magnifiques monuments précités constituent une richesse réelle de cette région de la Dorsale
tunisienne qui connaît l’isolement, l’insuffisance de l’infrastructure et le sous-emploi. Pour cette
raison, beaucoup d’espoir peut être placé dans le développement des activités touristiques à Kesra. En
effet, les sites remarquables identifiés dans les différentes secteurs de la région et intégrés dans un
circuit géo-touristique (Fig. 24.) peuvent constituer des centres d’intérêt qui pourraient alimenter un
mouvement éco-touristique important et bénéfique pour la population locale en matière de création
d’emplois non agricoles.
Malheureusement, ces géosites ne sont ni mis en valeur ni même protégés contre les multiples
formes de dégradation. Par ailleurs, il faut bien avouer que ce potentiel, si important, est faiblement
connu, voire totalement ignoré dans certains cas. Un grand effort de publicité, de promotion et de mise
en valeur des différentes potentialités s’impose, dans l’objectif de dynamiser le secteur touristique qui
pourrait être un catalyseur des autres secteurs économiques et sociaux dans la région et un moyen de
maintenir la population sur place.
Le tourisme rural, pour lequel la montagne est particulièrement bien placée et n’exige pas de
grands investissements de départ, peut avoir un certain succès par l’amélioration de l’offre avec un
grand effort de promotion et d’installation d’une infrastructure adéquate (aménagement de pistes, de
gîtes ruraux et de campings dans les fermes). Les habitants semblent prédisposés à collaborer à des
56 Khaled Abaza 18
projets touristiques qui leur apporteraient des revenus complémentaires3; néanmoins leurs faibles
moyens sont très insuffisants pour mettre en place et gérer des projets.
3
Selon nos enquêtes de 2014.
19 Les géosites à Kesra (Dorsale Tunisienne) 57
5. CONCLUSIONS
La région de Kesra, au cœur de la Dorsale tunisienne, forme une entité géographique bien
distincte. Elle renferme des géosites particulièrement riches et variés. La synthèse de l’offre a permis
la proposition d’une carte des géosites (circuit géo-touristique). A côté de leurs valeurs paysagères et
scientifiques, ces monuments originaux devraient être considérés comme des leviers de développement
économique, social et territorial aux échelles locale et régionale.
En Tunisie, l’offre touristique est restée longtemps basée sur la seule activité balnéaire mais tend
depuis peu à développer de nouveaux produits dont le tourisme rural et l’éco-tourisme.
La proposition de plan d’aménagement spécifique et rationnel, constitue une valorisation
participative pour une meilleure protection de ces sites souvent vulnérables. La promotion des activités
touristiques valorisant ces géosites des hauts intérêts dans un contexte rural et montagnard peut avoir
un rôle intrinsèque dans le développement territorial durable et alternatif de cet arrière-pays défavorisé
de la Tunisie. Il permettrait de diversifier les revenus de la population et de réduire sa pression sur les
milieux.
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