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SYN 64 02.2 Curko

Cet article examine l'intertextualité de la pensée schopenhauerienne dans le roman 'La Bête humaine' d'Émile Zola, en mettant l'accent sur les thèmes de la souffrance, de l'ennui et de l'irrationalité humaine. Il démontre que les personnages de Zola sont souvent dominés par leurs pulsions, reflétant la vision schopenhauerienne de l'homme comme marionnette d'une Volonté aveugle. L'article conclut que la métaphysique schopenhauerienne influence significativement la représentation d'un monde irrationnel dans l'œuvre de Zola.
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SYN 64 02.2 Curko

Cet article examine l'intertextualité de la pensée schopenhauerienne dans le roman 'La Bête humaine' d'Émile Zola, en mettant l'accent sur les thèmes de la souffrance, de l'ennui et de l'irrationalité humaine. Il démontre que les personnages de Zola sont souvent dominés par leurs pulsions, reflétant la vision schopenhauerienne de l'homme comme marionnette d'une Volonté aveugle. L'article conclut que la métaphysique schopenhauerienne influence significativement la représentation d'un monde irrationnel dans l'œuvre de Zola.
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Original paper UDC 1:82(045)

doi: 10.21464/sp32209
Received: May 30, 2016

Daniela Ćurko
Université de Zadar, Obala kralja Petra Krešimira IV. 2, HR–23000 Zadar
[email protected]

L’intertextualité schopenhauerienne
dans La Bête humaine d’Émile Zola

Résumé
Dans cet article, nous analysons l’intertextualité de Schopenhauer dans le roman La Bête
humaine de Zola. Nous débutons par l’étude de la problématique de la souffrance et de
l’ennui, thèmes schopenhaueriens par excellence, et poursuivons par l’étude de l’irrationa-
lité de l’homme. Ce dernier thème est tributaire de la métaphysique schopenhauerienne, où
tout ce qui est, tout étant – qu’il s’agisse de la nature inorganique, de la plante, de l’animal,
de l’homme ou de l’Univers entier – n’est qu’un phénomène, qu’une représentation dont
l’essence est la Volonté inconsciente. Nous verrons, d’une part, que la plupart des person-
nages de ce roman zolien sont asservis à leurs pulsions, ce que nous rapprochons de la
vision schopenhauerienne de l’homme, marionnette d’une Volonté aveugle, et d’autre part,
que l’homme zolien peut être effectivement réduit, comme il le sera dans le regard du héros
Jacques Lantier, à « un pantin cassé ». Et pour conclure, nous étudierons la vision métaphy-
sique d’un monde irrationnel, dont l’image du train fou dans la clausule du roman, est un
symbole que nous rapprochons de l’image schopenhauerienne du monde comme machine
signifiant l’alliance du déterminisme et du hasard.

Mots-clés
intertextualité, Émile Zola, La Bête humaine, Arthur Schopenhauer, souffrance, ennui, irra-
tionalité de l’homme, irrationalité du monde

Introduction
Dès 1960, Armand Lanoux, dans sa Préface générale au premier tome du
cycle des Rougon-Macquart dans « La Bibliothèque de la Pléiade », attire
l’attention du lecteur sur l’ intertextualité philosophique de Schopenhauer qui
pourrait sembler inattendue ou surprenante dans l’œuvre de Zola, vu l’in-
compatibilité apparente entre la métaphysique et les visées sociologiques de
l’œuvre de ce romancier naturaliste, ou, terme concurrent employé souvent
par Zola lui-même, de ce romancier « physiologiste » :
« La Joie de vivre est le plus singulier des épisodes de l’ensemble, le plus ténébreux, le plus
original. Zola y a travaillé sans arrêt du 25 avril au 23 novembre 1883. Lui qui n’a pas l’esprit
métaphysique, il s’est plongé dans Schopenhauer. »1

Il n’aurait pas dû sembler évident que Zola ait pu être influencé par la vision
métaphysique de Schopenhauer, puisque le romancier se proposait dans sa let-
1
Armand Lanoux, « Émile Zola et les Rougon-
Macquart », in Émile Zola, Les Rougon-Mac-
quart, Gallimard, Paris 1960, t. I, p. XXXIX.
SYNTHESIS PHILOSOPHICA
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rienne dans La Bête humaine d’Émile Zola

tre à son ami d’enfance Valabrègue, de se servir, dans la peinture de la société


du Second Empire, d’un écran réaliste qui serait transparent.2 Et cela parce
que le terme de métaphysique signifie « au-delà de la physique », ce qui peut
sembler incompatible avec le réalisme et le naturalisme qui s’efforcent, via
un écran réaliste, « simple verre à vitre, très mince, très clair »,3 de peindre la
réalité historique et sociale de son époque. Et cependant, nous démontrerons
que la vision métaphysique de Schopenhauer a largement conditionné celle
de Zola dans La Bête humaine, avec cette nuance que l’intertextualité de la
pensée du philosophe est loin d’être la seule présente dans ce roman surcodé.4
Pourtant, elle s’y est imposée avec prégnance et c’est pour cette raison qu’elle
mérite d’être étudiée.
Il a fallu plus d’un demi-siècle depuis la publication de la Préface d’Armand
Lanoux, pour qu’un premier ouvrage, érudit et approfondi, soit publié sur la
problématique de l’intertextualité de Schopenhauer dans un roman zolien. Il
s’agit de l’ouvrage de Sébastien Roldan, basé en grande partie sur son mé-
moire de maîtrise, et intitulé La pyramide des souffrances dans « La joie de
vivre » d’Émile Zola.5 Sandrine Schiano en donne un compte rendu très per-
tinent dans son article « La Joie de vivre de Zola, ou du bonheur dans le
pessimisme ».6 Mais à ce jour, les recherches sur l’intertextualité schopen-
hauerienne dans l’œuvre romanesque de Zola se sont cantonnées à l’étude
de l’impact de la pensée du philosophe dans ce roman uniquement, tout en
se satisfaisant de quelques mentions générales sur le « schopenhauerisme »
– notion qui se réduirait au seul pessimisme – chez Zola et chez quelques
autres naturalistes.7
En ce qui concerne notamment l’intertextualité schopenhauerienne dans La
Bête humaine, Gérard Gengembre mentionne brièvement, dans son commen-
taire à l’édition Pocket de La Bête humaine, que « le roman zolien est aussi
marqué par le pessimisme schopenhauerien » (La Joie de vivre, 1884 (…),
dont l’influence se fait sentir à partir des années 1880 ».8 Philippe Hamon
mentionne, lui aussi brièvement, l’influence de Schopenhauer sur Zola dans
son étude de La Bête humaine.9 Il n’existe donc pas encore d’étude appro-
fondie sur l’intertextualité schopenhauerienne dans d’autres romans zoliens,
La joie de vivre mis à part, si bien qu’il nous semble légitime et pertinent
d’en étudier l’importance dans ce roman postérieur à La Joie de vivre qu’est
La Bête humaine,10 et c’est ce que nous nous proposons d’analyser dans cet
article. Nous commencerons par l’étude de la problématique de la souffrance
et de l’ennui, deux thèmes corrélatifs et schopenhaueriens par excellence. En-
suite, nous étudierons l’irrationalité du personnage zolien et l’irrationalité du
monde car c’est par ces deux derniers traits que la vision zolienne nous sem-
ble être le plus en accord avec celle de Schopenhauer, et qu’elle nous sem-
ble être conditionnée au plus haut degré par la pensée du philosophe. Nous
démontrerons que Zola est largement redevable de cette vision de l’homme
et du monde à la métaphysique schopenhauerienne où tout est Volonté incon-
ditionnelle, Volonté inconsciente, sans but.
Toutefois, nous tenons à souligner que c’est uniquement par analogie, inhé-
rente à toute analyse intertextuelle, que la pensée schopenhauerienne peut
être reconnue dans cette œuvre particulière de Zola. Il va aussi sans dire que
La Bête humaine est loin d’être la seule œuvre littéraire et Zola le seul ro-
mancier du XIXe siècle français où l’intertextualité schopenhauerienne peut
être décelée. Le cadre très restreint de cet article nous permettant seulement
de mentionner les auteurs les plus importants ayant précédé la génération de
Zola et ses contemporains, nous rappelons que Balzac déjà, dans ses Étu-
des philosophiques et surtout dans ses nouvelles Le chef d’œuvre inconnu et
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rienne dans La Bête humaine d’Émile Zola

Gambara11 nous a montré, dans et par l’histoire tragique du peintre Frenhofer


et du compositeur Gambara, les conséquences néfastes qu’avait la recherche
effrénée et obsessive de l’Idée, objectité de la Volonté, pour la création ar-
tistique et pour la vie d’un artiste.12 Le Maupassant des contes fantastiques,
et notamment du Horla et de Lui ? et le Nerval des Filles de feu dans leurs
études de la folie ont certainement été influencés par les lectures de Schopen-
hauer. Le pessimisme d’Une vie de Maupassant semble aussi devoir beaucoup
à la pensée de Schopenhauer. Et dans une grande partie de l’œuvre zolienne
– en commençant par Thérèse Raquin, dont les personnages sont dominés par
l’inconscient et où Zola donne à son tour beaucoup d’espace à l’étude de la
folie et des hallucinations – on peut découvrir l’impact de la pensée du phi-
losophe. Le personnage de Des Esseintes du roman À rebours (1884) de son
contemporain symboliste, Joris-Karl Huysmans, illustre, lui aussi, l’influence
de la pensée de Schopenhauer sur ce dernier romancier.

2 7
Philippe Hamon attire notre attention sur la Voir notamment David Weir, Decadence and
récurrence de la métaphore de la transparence the Making of Modernism, University of Mas-
dans les écrits théoriques de Zola. Voir Phi- sachusetts Press, Amherst 1995, p. 45. Weis
lippe Hamon, « La Bête humaine » d’Émile se réfère à La faute de l’abbé Mouret.
Zola, Gallimard, Paris 1994, pp. 11–12.
8
3 Voir Émile Zola, La Bête humaine, Pocket,
Ibid., p. 11. Paris 1998 (1991), coll. « Pocket classiques »,
4
p. XVII.
Ce roman qui a su conjuguer, avec succès, 9
de nombreuses influences qui trouvent leur Voir Philippe Hamon, La bête humaine
origine dans les ouvrages de scientifiques, d’Émile Zola, Gallimard, Paris 1994, coll.
de médecins et de physiologistes dont les re- « Foliothèque », p. 112.
cherches étaient appréciées à l’époque, tels
que l’Hérédité naturelle du docteur Lucas 10
(voir Mitterand, in Zola, RM, 1966, t. IV, p. La Bête humaine paraît d’abord en feuilleton,
1709), la Criminalité comparée de G. Tarde comme la plupart des romans zoliens. Il est
et l’Homme criminel de Cesare Lombroso. publié dans La vie populaire, du 14 novembre
La traduction française du dernier des trois 1889 au 02 mars 1890. L’édition originale,
ouvrages mentionnés est parue en 1887 et chez Charpentier, sort le 26 mars 1890. Voir
Zola s’y réfère à plusieurs reprises dans ses Henri Mitterand, Étude de La Bête humaine,
notes préparatoires. Mitterand cite Tarde, dont in Zola, RM, t. IV, p. 1708.
la notion du criminel-né a nettement influen- 11
cé Zola. Pour Tarde, « le criminel-né n’est pas
un sauvage, pas plus qu’il n’est un fou. Il est Voir Balzac, « Le Chef d’œuvre inconnu » et
un monstre, et, comme bien des monstres, il « Gambara », in La Comédie humaine, t. X,
présente des traces de régression au passé de Gallimard, Paris 1979, pp. 393–619.
la race ou de l’espèce, qu’il combine diffé- 12
remment. » (cf. Mitterand, 1966, p. 1714) En Pour Schopenhauer, ce sont les Idées platoni-
ce qui concerne l’intertextualité littéraire plus ciennes qui sont l’objet d’une œuvre d’art, et
ou moins directe, Mitterand rappelle aussi la non point les phénomènes (voir par ex. Arthur
lecture par Zola de Crime et Châtiment de Schopenhauer, Le Monde comme volonté et
Dostoïevsky, dont la traduction française est représentation II, Gallimard, Paris 2009, p.
parue en 1885 (ibid.). 1795). Mais le sort tragique de ces deux artis-
5 tes balzaciens indique bien l’avis de leur créa-
Sébastien Roldan, La Pyramide des souffran- teur sur cette question, puisque le romancier a
ces dans « La Joie de vivre » d’Émile Zola. choisi de nous montrer les conséquences tra-
Une structure schopenhauerienne, Presses uni- giques d’une création artistique qui suivrait à
versitaires de Québec, Québec 2012, p. 192. la lettre l’esthétique de Schopenhauer.
6
Voir Sandrine Schiano, « La Joie de vivre de
Zola, ou du bonheur dans le pessimisme »,
Acta fabula 14 (6/sept 2013). URL : https://
www.fabula.org/revue/document8093.php
(page consultée le 27 août 2016).
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rienne dans La Bête humaine d’Émile Zola

1.
1.1. Un monde de souffrance
Bien qu’à notre avis, l’idée d’un monde de souffrance, et le pessimisme
conséquent, ne présentent pas l’influence la plus importante de Schopen-
hauer sur la vision de l’homme et du monde dans La Bête humaine, le thème
de la souffrance et la vision pessimiste qui est celle de la vie – et de la mort
– de certains des personnages zoliens de La Bête humaine sont des traits où
l’intertextualité de Schopenhauer semble, pour le moins, être la plus être
évidente. C’est pour cette raison que nous commencerons par l’étude de
la souffrance, de son occurrence et de son sens, dans ce roman. Rappelons
que, pour Schopenhauer, la souffrance accompagne l’homme tout au long
de sa vie.13
Plusieurs personnages de La Bête humaine, et notamment tante Phasie, mar-
raine du héros Jacques Lantier, et ses filles Flore et Louisette, tout comme
Jacques lui-même – et en ce qui le concerne, nous nous référons notamment à
l’épisode de sa rencontre avec Flore à la Croix-de-Maufras, narré au chapitre
II - tous sont des êtres qui souffrent. Après avoir appris de la bouche de Sé-
verine et de Cabuche, un homme presque simple, le suicide de Flore, la jeune
fille suivant ainsi dans la mort sa mère et sa sœur cadette, Jacques réfléchit
sur le destin tragique de ces trois femmes de la famille Misard, brisées par la
vie,14 et les voit comme des êtres de souffrance :
« La pauvre Flore, elle est morte !
Jacques les regardait, frémissant, et il fallut bien alors tout lui dire. À eux deux, ils lui contèrent
le suicide de la jeune fille, comment elle s’est fait couper, sous le tunnel. On avait retardé
l’enterrement de la mère jusqu’au soir, pour emmener la fille en même temps, et elles dormai-
ent côte à côte, dans le petit cimetière de Doinville, où elles étaient allées rejoindre la première
partie, la cadette, cette douce et malheureuse Louisette, emportée elle aussi violemment, toute
souillée de sang et de boue. Trois misérables, de celles qui tombent en route et qu’on écrase,
disparues, comme balayées par le vent terrible de ces trains qui passent. »15

Car, si la souffrance de Louisette sous-entend une critique sociale et politique


acerbe du Second Empire abhorré par Zola – puisque Louisette est une jeune
adolescente abusée et violée par le président Grandmorin, alors qu’elle tra-
vaillait chez lui comme bonne, et qui se meurt suite aux sévices de ce riche
homme du régime, un des puissants du Second Empire – il nous semble erroné
de réduire la douleur des deux autres personnages de la famille Misard, tante
Phasie et Flore, et surtout celle de Jacques Lantier, à leur seule détermination
par la « race, [le] milieu, [le] moment », facteurs stipulés par Hippolyte Taine
dans sa Philosophie de l’Art.16 Cette explication de l’origine du mal suffit
pour Louisette, du fait de son appartenance à la race des pauvres, des faibles,
et de ceux que détruisent l’égoïsme monstrueux, la cruauté et la perversité des
notables du Second Empire, vices incarnés par Grandmorin ; dans le cas de
Jacques et de Flore, en revanche, l’origine de leur souffrance n’est pas réduc-
tible à leur seule origine familiale, à leur situation dans la société de l’époque,
ni au moment historique.
Prenons le cas du héros du roman, Jacques Lantier, jeune mécanicien de 26
ans. Jacques, lors de sa première apparition dans le roman, est décrit comme
un être dominé par ses instincts – en l’occurrence par l’instinct sexuel in-
trinsèquement enchevêtré avec celui du meurtre – et comme un être de souf-
france. La souffrance de Jacques, tout comme celle de Séverine ou de Flore,
provient de leurs désirs – dans le cas de Jacques, tel qu’il nous est présenté au
chapitre II, la douleur vient en effet de l’occurrence simultanée de deux désirs
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rienne dans La Bête humaine d’Émile Zola

contradictoires, le désir sexuel et la pulsion de Mort que le héros ne peut pas


maîtriser. Voici un extrait qui témoigne de la profondeur de sa douleur et de
son désarroi :
« Alors, Jacques, les jambes brisées, tomba au bord de la ligne, et il éclata en sanglots convul-
sifs, vautré sur le ventre, la face enfoncée dans l’herbe. Mon Dieu ! il était donc revenu, ce mal
abominable dont il se croyait guéri ? Voilà qu’il avait voulu la tuer, cette fille ! (…) Elle, mon
Dieu ! cette Flore qu’il avait vu grandir, cette enfant sauvage dont il venait de se sentir aimé si
profondément. Ses doigts tordus entrèrent dans la terre, ses sanglots lui déchiraient la gorge,
dans un râle d’effroyable désespoir. »17

Or, rappelons que Schopenhauer, dans sa réflexion sur le mal, conclut que la
souffrance – qui est, selon lui, le mal – est inhérente à la condition humaine
parce qu’elle procède de la nature de l’homme en tant qu’être de désirs. Il
dit encore :
« … la souffrance est essentielle à la vie et ne saurait donc influer sur nous de l’extérieur, car
chacun en porte la source inépuisable dans lui-même. »18

La souffrance, d’après le philosophe, est donc immanente à l’homme et au


monde, puisque l’homme oscille constamment entre la souffrance – qui vient
du manque et du désir non satisfait, donc qui vient en dernier lieu du désir
même – et l’ennui, qui s’installe dès que son désir est satisfait :
« Vouloir et désirer quelque chose, voilà toute son essence, tout à fait comparable à une soif
inextinguible. Or la base de tout vouloir est le besoin, le manque, donc la douleur, à laquelle il
est livré d’emblée et en vertu même de son essence. »19

La souffrance, selon Schopenhauer, vient de l’essence même de l’homme


qui est la Volonté. Il nous faut définir ce terme clé de la pensée de Scho-
penhauer. La Volonté, instance métaphysique, est un principe indestructible,
omniprésent, supra-individuel, immanent et transcendant, un et indivisible,
inconditionnel et sans but, et, ce qui est profondément novateur et original
dans l’histoire de la philosophie occidentale, la Volonté est inconsciente.20
De ce postulat de l’inconscience de la Volonté, essence de l’homme et de tout
étant, provient une vision nouvelle de l’homme dont la partie primordiale et
la plus importante n’est plus la raison mais l’inconscience.21 Cette Volonté «

13 17
Schopenhauer dédie notamment le chapi- Zola, La Bête humaine, pp. 77–78, mis en ita-
tre 46 des Compléments du livre IV, intitulé lique par nous.
« De la vanité et des souffrances de la vie » à
18
l’étude de la souffrance. Voir Schopenhauer,
Le Monde comme volonté et représentation Arthur Schopenhauer, Le monde comme vo-
II, pp. 2043–2069. lonté et représentation, v. I, Gallimard, Paris
2009, p. 601.
14
19
De ces trois personnages, l’une – Flore – sera
littéralement broyée, écrasée par un train dans Ibid., pp. 590–591, mis en italique par nous.
le tunnel de Malaunay. 20
15 Sur l’inconscience de la volonté, voir par ex.
Zola, La Bête humaine, p. 351, mis en itali- Schopenhauer, Le Monde comme volonté et
ques par nous. représentation II, p. 1540.

16 21

Barthélémy Jobert, « Philosophie de l’art, li- « L’inconscience est l’état primitif et naturel
vre d’ Hippolyte Taine ». URL: https://www. de toute chose, conséquemment le fonds d’où
universalis.fr/encyclopedie/philosophie-de- émerge, chez certaines espèces, la conscien-
l’art (page consulté le 6 octobre 2016). ce, efflorescence suprême de l’inconscience ;
voilà pourquoi celle-ci prédomine toujours
dans notre être intellectuel. » (Ibid., p. 1365)
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en elle-même dénuée de connaissance, aveugle »,22 à laquelle l’homme est


asservi, et dont il n’est qu’une « marionnette »,23 se manifeste chez l’animal
et chez l’homme par et dans les pulsions et les instincts. L’homme de Scho-
penhauer n’est donc point libre – il dépend de ses désirs, il est soumis à ses
pulsions :24
« Tant que notre conscience est remplie par notre volonté, tant que nous sommes asservis à
l’impulsion du désir, aux espérances et aux craintes continuelles qu’il fait naître, tant que nous
sommes sujets du vouloir, il n’y a pour nous ni bonheur durable, ni repos. »25

Une fois encore, la vision de Zola rejoint celle du philosophe. Dans la section
ci-dessous, dédiée à « L’irrationalité de l’homme », nous étudierons cet asser-
vissement des personnages zoliens de ce roman, et notamment de Jacques et
de Flore, au désir – qu’il soit désir sexuel ou pulsion de mort. Disons, pour le
moment, que pour l’auteur de La Bête humaine, comme pour le philosophe,
le mal est la souffrance, et la souffrance vient de nos désirs, d’abord de l’exis-
tence même de nos désirs, et ensuite de leur insatisfaction. La source de tous
nos désirs est dans la Volonté, immanente et transcendante, instance métaphy-
sique et supra-individuelle, force aveugle et sans but, qui contraint l’homme
à désirer toujours et à être malheureux quand il ne peut pas satisfaire ses dé-
sirs, puis à s’ennuyer dès que tous ses besoins et désirs se trouvent satisfaits.
Comme le souligne Christope Bouriau, Schopenhauer a élucidé « l’origine
ontologique du mal »26 où le mal est inhérent à la nature et à la condition
humaines.
Quant à Flore, jeune fille solitaire et taciturne, farouche et masculine, une
sorte d’avatar zolien de la déesse Diane, sa souffrance est d’une intensité telle
qu’elle la conduit d’abord au crime, puis au suicide. Amoureuse de Jacques
depuis son enfance, Flore ne peut que souffrir une fois qu’elle obtient, le jour
de l’arrêt du train de Jacques dans la neige près de sa maison de garde-barriè-
re à la Croix-de-Maufras, la preuve indubitable de la liaison de Jacques et de
Séverine ». Comme beaucoup d’autres personnages de ce roman – Roubaud,
Jacques, Séverine, Pecqueux, Misard et Phasie – elle a une idée fixe27 qui
l’obsède, et la sienne consiste à vouloir se venger de celui qui l’a dédaignée
et rejetée – croit-elle par erreur – et de sa maîtresse. Ainsi Flore va devenir
un monstre :28 inconsciente, dans sa douleur et son désir de vengeance, elle
provoquera la catastrophe ferroviaire de la Croix-de-Maufras. Toutefois, le
narrateur la traite avec beaucoup de compassion, car il montre au lecteur
la profondeur de sa souffrance d’enfant déçue dans son amour et ses rêves.
Et Flore ne se rend compte des conséquences terribles de son acte qu’après
l’accident, une fois qu’elle a appris que tout son crime a été pour rien, puis-
que Séverine s’est sortie saine et sauve de la collision, et que Jacques n’est
pas mort, mais seulement blessé, et qu’on l’emmène à la Croix-de-Maufras,
à la maison de Séverine toute proche, où il pourra se rétablir, soigné par sa
maîtresse :
« Et ce fut, pour Flore, le déchirement suprême, ce qui l’arrachait de lui, à jamais. Il lui semblait
que son sang, à elle aussi, coulait à flots, maintenant, d’une inguérissable blessure. »29

Désormais, l’horreur que Flore a d’elle-même, que Jacques et les autres ont
d’elle, la fait souffrir encore plus et la conduit aux ténèbres du tunnel de Ma-
launay où elle cherchera et trouvera la mort, écrasée par l’express à la rencon-
tre duquel elle a marché. Devenue monstre, elle ne peut que mourir écrasée
par un autre monstre.30
Le personnage de Flore est un archétype de l’être humain – ou plutôt de la
bête humaine dans la mesure où tout homme est une bête humaine dans ce
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rienne dans La Bête humaine d’Émile Zola

roman31 – qui porte en lui-même la source de sa propre souffrance, ce en quoi


Zola est donc encore une fois redevable à Schopenhauer. Le destin des trois
femmes de la famille Misard nous semble illustrer la réflexion suivante de
Schopenhauer sur la condition humaine :
« Mais la fin dernière de tout cela, quelle est-elle ? Maintenir l’existence d’individus éphémères
et tourmentés pendant un court intervalle de temps et cela, dans le plus heureux des cas, dans
une détresse supportable et une absence de douleur relative, aussitôt suivies par l’ennui qui
guette ; permettre ensuite la perpétuation de cette espèce et de toute son activité. »32

Car, dès que l’homme est exempt de souffrance, c’est l’ennui, à l’affût, qui
le guette.
Quant au cas de tante Phasie, qui se meurt lentement, empoisonnée par son
mari Misard qui veut s’emparer de son maigre héritage, elle souffre aussi bien
dans son corps que dans son âme. Dans son corps, parce qu’il la lâche, miné
par le poison, dans son âme aussi, parce qu’elle se sait mourante, et cela pour
une question d’argent, pour son « magot » dont elle ne révélera la cachette à
personne. Tante Phasie souffre, certes, toute la longue journée, seule dans sa
chambre de malade, dans « ce trou, à mille lieues des vivants »33 qu’est pour
elle la région solitaire et désertique de la Croix-de-Maufras où il n’y a que
deux maisons, dont l’une, celle de Grandmorin, est par ailleurs inhabitée et
toujours vide depuis la mort de Grandmorin.

22 28
Ibid., p. 1880. Un critique contemporain de Zola, Paul Ginis-
ty, a reproché à Zola, dans sa critique publiée
23
dans le Gil Blas du 15 mars 1890, de n’avoir
Cette image de l’homme, marionnette de la créé « que des monstres » dans ce roman (cf.
volonté, est récurrente chez le philosophe. Zola, La Bête humaine, p. 428).
Voir notamment Schopenhauer, pp. 1720–
1724, p. 1764. Nous l’analyserons en détail 29
dans la suite de notre article (cf. la section « Zola, La Bête humaine, p. 342, mis en italique
L’irrationalité de l’homme »). par nous.
24 30
À l’exception de l’homme de génie, qui s’af- Flore sera tuée par un train que des métapho-
franchit de manière temporaire et provisoire, res zoomorphes transforment en monstre :
le temps de la création artistique et de la « L’œil se changeait en un brasier, en une
contemplation esthétique, de la domination gueule de four vomissant l’incendie, le souf-
de la Volonté. fle du monstre arrivait, humide et chaud déjà,
dans ce roulement de tonnerre, de plus en
25
plus assourdissant. » (Zola, La Bête humaine,
Arthur Schopenhauer, Le Monde comme vo- p. 345)
lonté et représentation, trad. A. Burdeau,
PUF, Paris 1966, p. 1888, mis en italiques par 31
nous. Philippe Hamon note qu’il n’est pas de per-
sonnage dans ce roman qui ne soit décrit par
26
une ou plusieurs images zoomorphes. Voir
Christophe Bouriau, Schopenhauer, Les Bel- Hamon, « La Bête humaine » d’Émile Zola,
les Lettres, Paris 2013, p. 164. pp. 91–121.
27 32
Gilles Deleuze affirme que l’idée fixe qui ob- Schopenhauer, Le Monde comme volonté et
sède un nombre de personnages de La Bête représentation II, pp. 1719–1720, mis en ita-
humaine au point de dominer leurs décisions, lique par nous.
leurs actes et leur vie, n’est qu’un visage,
qu’un aspect de l’instinct de Mort qui se ca- 33
che sous leur « grande fêlure » héréditaire. Zola, La Bête humaine, p. 62.
Voir Gilles Deleuze, « Zola et la fêlure », in :
Émile Zola, La Bête humaine, Gallimard, Pa-
ris 1969 (pour la préface), p. 14.
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64 (2/2017) pp. (401–420) 408 D. Ćurko, L’intertextualité schopenhaue-
rienne dans La Bête humaine d’Émile Zola

1.2. « Entre la souffrance et l’ennui »


Dans la section précédente, nous avons analysé la souffrance ressentie par les
personnages, notamment par le héros Jacques, par Flore et par sa mère, tante
Phasie. En ce qui concerne le cas de cette dernière en particulier, il nous sem-
ble qu’il est l’illustration non seulement de la souffrance, mais aussi de son
corollaire qui est l’ennui, autre grand thème schopenhauerien. L’ennui dont
souffre la tante Phasie est d’abord la conséquence de sa maladie qui lui a ôté
irrémédiablement sa beauté avec sa santé et sa force vitale :
« Aujourd’hui, bien qu’âgée de quarante-cinq ans à peine, la belle tante Phasie d’autrefois, si
grande, si forte, en paraissait soixante, amaigrie et jaunie, secouée de continuels frissons. »34

Sa maladie l’a privée de son ancien divertissement35 qui consistait en de nom-


breuses aventures avec les inspecteurs de la voie qui passaient par la région.
Ses brèves aventures sexuelles lui faisaient supporter l’indifférence et surtout
l’insignifiance de son second époux, Misard, tout comme elles lui permet-
taient de mieux supporter la solitude et la privation d’une vie sociale qu’elle
aurait pu avoir avec des voisins dans un lieu moins reculé, mais qu’elle n’a
pas dans « ce coin perdu »36 qu’est la Croix-de-Maufras :
« Mais ces distractions avaient cessé, et elle restait là, les semaines, les mois, sur cette chaise,
dans cette solitude, à sentir son corps s’en aller un peu plus, d’heure en heure. »37

Rien, dans la description de la Croix-de-Maufras, dénotant la solitude d’un


monde désert, n’offre de divertissement à tante Phasie :
« Aux deux bords de la voie, ces accidents de terrain continuels, les montées et les descentes,
achèvent de rendre les routes difficiles. La sensation de grande solitude en est augmentée : les
terrains, maigres, blanchâtres, restent incultes, des arbres couronnent des mamelons de petits
bois, tandis que, le long des vallées étroites, coule des ruisseaux, ombragés de saules. D’autres
bosses crayeuses sont absolument nues, les coteaux se succèdent, stériles dans un silence et un
abandon de mort. »38

Notons dans cet extrait le choix de mots appartenant au champ lexical de


la « mort » et du « désert ». Dans un tel paysage où la nature, stérile et nue,
n’offre aucune beauté, aucune distraction, tante Phasie s’éteint peu à peu, sans
amis, et presque sans famille, car sa fille, toujours absente, errant par monts et
par vaux, lui parle à peine. L’ennui est le lot de Phasie, et sa vie ancrée dans la
maladie se déroule littéralement « entre la douleur et l’ennui », conformément
à la vision de Schopenhauer de l’existence humaine :
« Vouloir et désirer quelque chose, voilà toute son essence, tout à fait comparable à une soif
inextinguible. Or la base de tout vouloir est le besoin, le manque, donc la douleur, à laquelle il
est livré d’emblée et en vertu même de son essence. Si en revanche les objets de son vouloir lui
viennent à manquer, lorsqu’une satisfaction trop facile les lui reprend aussitôt, il est assailli par
un vide terrifiant et par l’ennui : autrement dit, son essence et son existence mêmes deviennent
pour lui un poids insupportable. Sa vie, tel un pendule, balance alors entre la douleur et l’ennui,
les deux constituant concrètement ses éléments ultimes.39

La seule distraction qui reste à la malade bientôt réduite à l’immobilité, est


de regarder passer les trains de la ligne Paris-Havre proche de sa maison.
Toutefois, Zola donne à cet unique divertissement qui reste à tante Phasie une
valeur ambivalente, car elle se mourra dans l’indifférence générale, celle de sa
famille, mais surtout celle des passagers des trains qui passent constamment
près de sa maison de garde-barrière sans avoir la moindre idée non seulement
de son existence, mais surtout du drame qui se joue dans sa maison et dont
elle est la victime.
SYNTHESIS PHILOSOPHICA
64 (2/2017) pp. (401–420) 409 D. Ćurko, L’intertextualité schopenhaue-
rienne dans La Bête humaine d’Émile Zola

2. L’irrationalité de l’homme.
De la notion zolienne de « la fêlure » à celle de l’inconscient.
Zola a maintes fois souligné l’importance de l’hérédité familiale dans l’his-
toire de divers vices, dépendances ou autres comportements pathologiques
ou déviants – l’alcoolisme de Gervaise, la promiscuité sexuelle de Nana, la
pulsion meurtrière de Jacques Lantier etc. – dont souffrent les membres de la
famille des Rougon-Macquart.40 Il fait employer à ce dernier personnage le
terme de « fêlure »41 pour désigner cette propension héréditaire à tomber dans
toute sorte d’excès et de dépendances. Et Gilles Deleuze de réfléchir sur ce
terme dans son introduction à l’édition de La Bête humaine dans « Bibliothè-
que de la Pléiade » de Gallimard, introduction reprise dans la collection « Fo-
lio/ Classique » du même éditeur :
« L’hérédité n’est pas ce qui passe par la fêlure, elle est la fêlure elle-même : la cassure ou le
trou, imperceptibles. »42

La fêlure est donc cette prédisposition héréditaire à cause de laquelle un per-


sonnage est dominé par ses pulsions, par son instinct, et Deleuze d’affirmer :
« À travers la fêlure, l’instinct cherche l’objet qui lui correspond dans les circonstances his-
toriques et sociales de son genre de vie : le vin, l’argent, le pouvoir, la femme (…). »43

Philippe Hamon rappelle ces conclusions de Deleuze44 et souligne que c’est


l’inconscient, lieu d’où surgissent les pulsions et les instincts, qui est le vrai
sujet et « milieu » de description de La Bête humaine, comme étaient le mi-
lieu ouvrier pour L’Assommoir ou celui du théâtre et de la prostitution pour

34 38
Ibid., p. 61. Ibid., p. 59, mis en italiques par nous.
35 39
Le thème du divertissement, tout en occupant Schopenhauer, Le Monde comme volonté et
chez Schopenhauer une place bien moins représentation I, pp. 590–591.
importante que chez Pascal, n’y est pourtant
40
pas absent, comme le souligne le philosophe
Clément Rosset : « Ce n’est pas que certains Voir notamment l’extrait du projet initial re-
hommes ne puissent, prenant conscience de mis par Zola à son éditeur Lacroix : « Étienne
leur asservissement, s’en affranchir d’une est un de ses cas étranges de criminel par
certaine manière en accédant à la lucidité. hérédité qui, sans être fou, tue un jour dans
Mais, et c’est là une autre intuition profonde une crise morbide, poussé par un instinct de
de Schopenhauer, la plupart des hommes re- bête. » (cité par Marie-Thérèse Ligot, « Dos-
fusent d’écouter la voix de la raison qui les sier historique et littéraire » in Émile Zola, La
convie à cette prise de conscience, parce Bête humaine, p. 423).
que la lucidité les plongerait dans un ennui 41
qu’ils pressentent pour l’avoir plus ou moins Voir Zola, La Bête humaine, p. 78.
directement expérimenté, ennui qui n’est pas
seulement lassitude et fatigue, mais surtout 42
sentiment du néant, dont l’inconscience les Gilles Deleuze, « Zola et la fêlure » in Émile
protège, de manière psychanalytique. Ils pré- Zola, La Bête humaine, Gallimard, Paris 1977
fèrent donc consentir à jouer de bonne foi leur et 2001 (1969 pour la préface de Gilles De-
rôle de poupée. On aura reconnu le thème du leuze parue dans Logique du sens), p. 7.
divertissement pascalien, sur lequel Schopen-
43
hauer surenchérit à plaisir. » Clément Rosset,
Schopenhauer, philosophe de l’absurde, PUF, Ibid., p. 9.
Paris 1967 (2013), p. 77. 44
36 Voir Hamon, La Bête humaine d’Émile Zola,
Zola, La Bête humaine, p. 58. pp. 110–116.

37
Ibid., p. 63.
SYNTHESIS PHILOSOPHICA
64 (2/2017) pp. (401–420) 410 D. Ćurko, L’intertextualité schopenhaue-
rienne dans La Bête humaine d’Émile Zola

Nana ;45 Hamon rappelle, à cet égard, que le titre L’Inconscient, à côté de
L’Instinct ou L’Instinct du meurtre,46 figure parmi ceux, par ailleurs nom-
breux, auxquels Zola a songé pour son roman.47
Or, c’est Schopenhauer qui est le premier des philosophes modernes à avoir
souligné le rôle secondaire de la raison et du moi conscient par rapport à ce
qu’il nomme l’inconscience.48 Le rôle de ce concept de l’inconscience est
en effet d’une importance capitale dans sa théorie de la volonté, comme le
précise Vincent Stanek.49
Il se peut, toutefois, que l’intertexte de Schopenhauer ne soit pas le seul res-
ponsable et le seul présent chez Zola en ce qui concerne la vision zolienne de
l’homme dominé par ses pulsions et par son soi subconscient ou inconscient.
En effet, Hamon souligne qu’en ce qui concerne la mise en avant de la do-
mination de l’inconscient et de la valorisation de l’inconscient par rapport à
la pensée consciente, pour un nombre d’auteurs français des deux dernières
décennies du XIXe siècle, dont Zola fait partie, l’influence de Schopenhauer
se joint à celle d’Eduard von Hartmann,50 et qu’il est difficile de les départa-
ger. L’ouvrage Philosophie de l’inconscient de Hartmann, qui sort à Berlin en
1869, sera traduit en français dès 1877, alors que Le Monde comme volonté et
représentation n’est traduit en français qu’en mai 1885 par Auguste Burdeau.
Pourtant, Schopenhauer a eu en France son vulgarisateur, Théodule Ribot,
qui, deux ans avant la parution de la traduction de Burdeau, avaient déjà pu-
blié son ouvrage Les Maladies de la volonté (voir Hamon, ibid., p. 112).
Quant à l’influence éventuelle de Hartmann sur Zola, nous estimons pourtant
qu’il n’est pas possible de prouver que Zola ait vraiment lu Hartmann, à quoi
s’ajoute le fait que la théorie de l’inconscient de Hartmann a été elle-même
largement influencée par la pensée de Schopenhauer.51

2.1. La dévalorisation de
     l’intellect ou le cas du juge Denizet
Considérons tout d’abord le personnage de La Bête humaine qui incarne la
raison et la pensée logique – le juge Denizet. Il est le juge d’instruction chargé
de l’enquête sur les deux meurtres clé de ce roman (dont l’intrigue relève
autant du roman policier que du roman sociologique sur le milieu du chemin
de fer) : le meurtre du président Grandmorin et celui de Séverine. Médiocre,
sans être stupide, le juge se trompera de bout en bout quant aux mobiles des
crimes et à l’identité des meurtriers : il verra des crimes crapuleux dans des
meurtres qui ne le sont point.52 Si ce juge d’instruction se ridiculise par ses
hypothèses et son « interprétation » erronée des faits, c’est précisément par
son excès de logique et de raison dans une histoire où la raison n’a rien à
faire, l’inconscient étant seul responsable dans le cas de Jacques, et largement
dominant dans le cas de Roubaud. Et s’il serait logique et vraisemblable que
Roubaud ait tué pour s’emparer plus vite de l’héritage – du legs de la maison
de Grandmorin – ce qui n’est pourtant pas le vrai motif, et le lecteur le sait
dès le premier chapitre du roman. Le premier meurtre est un crime passionnel
– Roubaud, mari de Séverine, tue Grandmorin, l’ancien amant de sa femme,
dans un excès de rage et de jalousie. De la même façon, le lecteur saura d’em-
blée que le second meurtre, celui de Séverine par le héros Jacques Lantier, est
un meurtre pulsionnel, que c’est une histoire où précisément la raison et la
logique n’ont rien à faire. Thorel-Cailleteau affirme :
« Passant toujours son but, l’intelligence de Denizet est une intelligence dévoyée. »53
SYNTHESIS PHILOSOPHICA
64 (2/2017) pp. (401–420) 411 D. Ćurko, L’intertextualité schopenhaue-
rienne dans La Bête humaine d’Émile Zola

Nous ajouterons à cela qu’il en est ainsi parce que, dans la vision de Zola
lecteur de Schopenhauer, toute intelligence est nécessairement dévoyée, ou
plutôt impuissante devant l’intelligence du corps qu’est l’inconscient. Car ce
renversement du rapport entre l’intellect et les instincts est précisément la
grande originalité de Schopenhauer par rapport à la pensée occidentale qui
lui a précédé. Le juge Denizet qui, dans son enquête, ne fait que raisonner
logiquement, doit être mis en échec devant ces meurtres qui sont incompré-
hensibles par définition, si comprendre veut dire chercher les mobiles vrai-
semblables. Du reste, deux des titres auxquels avait songé Zola étaient Le
Meurtre incompréhensible et Sans raison.54

2.2. Le cas de Jacques Lantier ou


     l’homme marionnette d’une pulsion aveugle.
Ce que la vision de Zola dans ce roman doit à la métaphysique et à l’éthique
de Schopenhauer, c’est en premier lieu l’accent mis par le romancier sur l’im-
portance de l’inconscient, et sur la primauté conséquente de l’affectif et de
l’irrationnel dans la vie psychique de l’homme et dans ses actes – suprématie
procédant du postulat schopenhauerien du primat de la volonté.55 Ensuite,

45
Ibid., p. 13. son legs (la maison de la Croix-de-Maufras)
46
dont le président a fait donation à Séverine,
et qu’il a fait tuer par la suite Séverine elle-
Mitterand énumère tous ces titres, dont L’In-
même par un complice, Cabuche, afin de
conscient, dans ses « Notes de La Bête hu-
jouir tout seul de la propriété de la maison
maine » (voir Zola, RM, t. IV, note 995, pp.
de Grandmorin et de la vendre, probablement
1757–1758)
pour payer ses dettes de jeu.
47
53
Zola a avoué lui-même, dans sa lettre à Van
Sylvie Thorel-Cailleteau, Le réalisme et le
Santen Kolff, avoir eu du mal à trouver le bon
naturalisme, Hachette Livre, Paris 1998,
titre pour ce roman : « Quant au titre, la Bête
coll. « Les Fondamentaux », p. 107.
humaine, il m’a donné beaucoup de mal, je
l’ai cherché longtemps. Je voulus exprimer 54
cette idée : l’homme des cavernes resté dans Voir Mitterand, « Notes et Variantes », note
l’homme de notre dix-neuvième siècle, ce 995, in Zola, Les Rougon-Maquart, t. IV, p.
qu’il y a en nous de l’ancêtre lointain. » Émile 1757.
Zola, « Lettre à Van Santen Kolff » in Émile
Zola, Les Rougon-Macquart, t. IV, p. 1744. 55
Clément Rosset met l’accent sur l’originalité
48
de cette idée de Schopenhauer concernant le
Schopenhauer n’utilise pas le substantif primat de la Volonté sur l’intellect : « Le pri-
« l’inconscient », mais « l’inconscience ». Il mat du Vouloir sur les représentations intellec-
emploie le mot « inconscient » seulement en tuelles représente une rupture d’importance
tant que qualificatif. inestimable dans l’histoire des idées. Non que
49 cette rupture soit entièrement nouvelle : les
Voir Vincent Stanek, La Métaphysique de philosophes et les écrivains classiques avaient
Schopenhauer, Librairie philosophique J. déjà analysé tel ou tel aspect de la primauté
Vrin, Paris 2010, pp. 114–115. de la « passion » sur le « jugement » ; mais
Schopenhauer est le premier à fonder et à sys-
50 tématiser cette primauté du Vouloir sur l’« Es-
Voir Hamon, La Bête humaine d’Émile Zola, prit ». C. Rosset, Schopenhauer, philosophe
p. 19. de l’absurde, p. 23. Et Christopher Janaway
51
met l’accent, lui aussi, sur la nouveauté de la
vision de Schopenhauer qui détrône la raison
Voir Stanek, La métaphysique de Schopen-
et conscience et les rend secondaires par rap-
hauer, p. 114.
port au corps, siège de la Volonté : « Ce qui
52 est premier ou fondamental chez l’homme,
Le juge Denizet considérera à la fin que Rou- n’est ni la rationalité, ni l’intentionnalité de
baud a assassiné le président Grandmorin pour l’action ni même la conscience. La véritable
entrer aussi vite que possible en possession de essence de l’individu ne se situe pas dans le
SYNTHESIS PHILOSOPHICA
64 (2/2017) pp. (401–420) 412 D. Ćurko, L’intertextualité schopenhaue-
rienne dans La Bête humaine d’Émile Zola

nous découvrons l’impact de la pensée schopenhauerienne dans l’importance


accordée par Zola au rôle des pulsions, et par conséquent à celui de la sexua-
lité.56 Enfin, nous pouvons déceler l’intertextualité de la pensée schopenhaue-
rienne dans le thème du dédoublement de la personnalité de Jacques Lantier,
dans l’importance donnée à la pulsion de mort,57 ainsi que dans l’idée du
refoulement.58 Rappelons que, selon Schopenhauer, les pulsions, au nombre
desquelles figure la pulsion sexuelle, « sont issues du principe commun, la
volonté » .59 Son opposition entre Volonté aveugle et inconsciente (dont le
lieu est le corps tout entier) et l’intellect trouvera une illustration frappante
chez Zola dans le cas du héros Jacques Lantier, dont l’intellect n’exerce aucun
contrôle sur la pulsion aveugle du meurtre, pulsion mêlée au désir sexuel, et
cette scission entre son intellect et ses pulsions ira jusqu’à la dissociation de
sa personnalité lors de ses moments de crise.
Comme nous l’avons souligné dans la section précédente, presque tous les
personnages – à l’exception évidemment du juge Denizet et de Camy-La-
motte, secrétaire général du Ministère de la Justice – sont dominés par leur
pulsions, qu’il s’agisse du jeu de cartes pour Roubaud, mari de Séverine,
de la jalousie sexuelle de Roubaud, de Flore ou du chauffeur Pecqueux, de
l’ivresse pour ce dernier, ou de l’idée fixe de retrouver le magot de son épouse
pour Misard, ou de la pulsion de mort, évidente chez Jacques et latente chez
Séverine puisqu’elle attire la violence de Jacques comme elle avait attiré
celle de son mari. Tous ces personnages sont donc asservis à leurs pulsions
au point d’en être les marionnettes, image récurrente chez Schopenhauer qui
l’emploie pour illustrer cette domination des pulsions irrationnelles sur l’in-
tellect:
« C’est pourquoi j’ai dit que ces marionnettes ne sont pas actionnées par l’extérieur mais por-
tent en elles un rouage en vertu duquel se produisent leurs mouvements. Ce rouage, c’est la
VOLONTÉ DE VIVRE qui se montre sous la forme d’un moteur infatigable, d’une pulsion
irrationnelle qui n’a pas sa raison suffisante dans le monde extérieur. »60

Toutefois, c’est le héros du roman, Jacques Lantier, qui illustre le mieux non
seulement cette servitude de l’homme à ses pulsions, mais aussi la complexi-
té de cet esclavage, puisqu’il s’agit, pour Jacques, de servir deux pulsions
contradictoires. Jacques est alors également le personnage qui illustre et in-
carne la vision dualiste des pulsions qui est celle de Schopenhauer et qui sera
reprise plus tard par Freud : d’un côté le désir sexuel comme la manifestation
de la volonté de vivre, et de l’autre la pulsion de mort.
Dans son Ébauche de La Bête humaine, dont l’extrait est cité par Henri Mit-
terand, Zola réfléchit ainsi sur le lien entre l’amour et la mort qui caracté-
rise Jacques Lantier, et qui, selon lui et par-delà son héros, caractérise tout
homme :
« Il ne songe plus à tuer une femme depuis qu’il aime et possède celle-là. Cela se serait-il tourné
en amour ? Chercher l’analyse curieuse. Tout son ancien désir s’en allant dans la possession
physique. L’amour et la mort, posséder et tuer, le fond sombre de l’âme humaine. Entrouvrir la
porte d’épouvante » (f° 134). »61

Dans son article célèbre sur La Bête humaine, Jules Lemaître avait déjà sou-
ligné l’enchevêtrement de ces deux pulsions contradictoires dans le roman de
Zola :
« Dans son dernier roman, M. Zola étudie le plus effrayant et le plus mystérieux de ces instincts
primordiaux : l’instinct de la destruction et du meurtre et son obscure corrélation avec l’instinct
amoureux. Il est le poète du fond ténébreux de l’homme, et c’est son œuvre entière qui devrait
porter ce titre : La Bête humaine. »62
SYNTHESIS PHILOSOPHICA
64 (2/2017) pp. (401–420) 413 D. Ćurko, L’intertextualité schopenhaue-
rienne dans La Bête humaine d’Émile Zola

Le dédoublement de Jacques entre son moi conscient et son soi, foyer de pul-
sions, est tel que l’on peut vraiment parler, en termes de psychiatrie moderne,
de trouble dissociatif de la personnalité. Il s’agit d’une véritable aliénation,
dont l’image du couteau, instrument du meurtre de Grandmorin par Roubaud,
et de Séverine par Jacques, ainsi que la récurrence du verbe « couper », sont
les métaphores du clivage, de la dissociation, comme le souligne Philippe
Hamon.63 Toutefois, en ce qui concerne l’idée du dédoublement de la person-
nalité, à côté de l’intertexte du court roman L’Étrange cas de Dr. Jekyll et de
Mr. Hyde de Robert Louis Stevenson, publié en janvier 1886, il y a aussi celui
de la pensée de Schopenhauer sur le primat de la volonté et de la possibilité
de la scission entre la volonté et l’intellect :
« Bien plus, l’intellect reste à ce point exclu des décisions et des résolutions secrètes de sa
propre volonté qu’il lui arrive parfois de ne pouvoir en être informé qu’en les épiant, en les sur-
prenant comme s’il s’agissait des décisions d’une volonté étrangère, si bien qu’il doit prendre la
volonté sur le fait et saisir par surprise ses manifestations, pour arriver à accéder à ses véritables
intentions. »64

En ce qui concerne cette manifestation de deux pulsions contradictoires chez


Jacques Lantier, il faut souligner que c’est toujours le spectacle de la gorge
blanche d’une femme qui fait naître chez lui un désir de sang aussi soudain

« je » conscient, ni dans le sujet de la connais- 57


sance, mais bien plutôt dans la volonté, qui Peter Welsen souligne que, dans une lettre à sa
est fondamentalement « aveugle » et « dénuée consœur la psychanalyste Lou Andreas-Salo-
de connaissance », et qui, en interaction avec mé, datant du 1er août 1919, Freud lui dit être
l’intellect, se comporte quasiment comme un en train de travailler sur le thème de la mort et
agent indépendant. » Christopher Janaway, s’être mis pour cette raison à lire les pensées
« La véritable essence de l’homme : Schopen- de Schopenhauer relatives aux pulsions et à la
hauer et la volonté inconsciente », in : Jean- mort (cf. Peter Welsen, « Schopenhauer pré-
Charles Banvoy et al. (éd.), Schopenhauer et curseur de Freud », in : Jean-Charles Banvoy
l’inconscient, Presses Universitaires de Nan- et al. (éd.), Schopenhauer et l’inconscient,
cy, Nancy 2011, pp. 45–46). Schopenhauer Presses Universitaires de Nancy, Nancy 2011,
réitère souvent l’idée de cette domination de p. 144.).
l’inconscience sur la conscience, domination
58
qui découle du fait que l’inconscience précède
la conscience, la conscience n’étant qu’une Les traits énumérés sont, en même temps,
fonction dérivée du corps qui est le siège des précisément ceux qui résument la proxi-
pulsions par lesquelles se manifeste la Volon- mité des idées de Schopenhauer et de Freud
té, comme dans l’extrait suivant : « L’incons- (Cf. Welsen, « Schopenhauer précurseur de
cience <Bewusstlosigkeit> est l’état originel Freud », p. 143).
et naturel de toute chose ; par suite, elle est 59
aussi la base d’où émerge, chez des espèces Ibid., p. 159.
particulières d’êtres, la conscience, laquelle
est l’efflorescence suprême de celle-ci ; c’est 60
pourquoi aussi elle reste toujours prédominan- Schopenhauer, Le Monde comme volonté et
te. » Schopenhauer, Le Monde comme volonté représentation II, p. 1723.
et représentation II, p. 1365)
61
56 Mitterand, « Étude de La Bête humaine », t.
Selon Schopenhauer, l’amour – réduit à la IV, p. 1736.
sexualité – est pour l’humanité une affaire très
62
importante, car la sexualité est une des deux
manifestations de la Volonté (laquelle, chez les Jules Lemaître, l’article paru dans Le Figaro
espèces végétales et animales, prend l’aspect du 08 mars 1890, cité par Ph. Hamon, « La
de la volonté de vivre), l’autre manifestation Bête humaine » d’Émile Zola, p. 168.
en étant l’autoconservation. Celle-ci sert à la 63
conservation de l’individu, alors que la sexua- Hamon, « La Bête humaine » d’Émile Zola,
lité sert à la conservation de l’espèce. Sur le p. 115.
pourquoi de l’importance de la sexualité, voir
notamment Schopenhauer, Le Monde comme 64
volonté et représentation II, « Métaphysique Schopenhauer, Le Monde comme volonté et
de l’amour sexuel », pp. 1978–2036. représentation II, p. 1477.
SYNTHESIS PHILOSOPHICA
64 (2/2017) pp. (401–420) 414 D. Ćurko, L’intertextualité schopenhaue-
rienne dans La Bête humaine d’Émile Zola

qu’intense, comme si le blanc de la chair lui faisait penser au rouge du sang.


Le blanc, signifiant le désir sexuel et la beauté de la femme, se conjugue ainsi
avec le rouge, couleur de la violence et de la pulsion de mort, comme dans
l’extrait suivant :65
« Un instant, elle [Flore] sembla devoir être la plus forte, elle l’aurait peut-être jeté sous elle,
tant il s’énervait, s’il ne l’avait pas empoignée à la gorge. Le corsage fut arraché, les deux seins
jaillirent, durs et gonflés de la bataille, d’une blancheur de lait, dans l’ombre claire. Et elle
s’abattit sur le dos, elle se donnait, vaincue.
Alors, lui, haletant, s’arrêta, la regarda, au lieu de la posséder. Une fureur semblait le prendre,
une férocité qui le faisait chercher des yeux, autour de lui, une arme, une pierre, quelque chose
enfin pour la tuer. Ses regards rencontrèrent les ciseaux, luisant parmi les bouts de corde ; et il
les ramassa d’un bond, et il les aurait enfoncés dans cette gorge nue, entre les deux seins blancs,
aux fleurs roses. »66

Jacques est également un personnage dont le comportement et la vie sont régis


par le refoulement : dans l’extrait cité ci-dessus, il s’enfuit de la Croix-de-Mau-
fras, saisi d’une grande angoisse. Le lecteur apprendra aussi, au cours de ce
même chapitre II, que depuis l’âge de seize ans, lorsque Jacques a été saisi par ce
désir de meurtre pour la première fois, le jeune homme évite la gent féminine et
mène une vie solitaire, ayant transféré tout son besoin d’affection et son besoin
relationnel sur sa locomotive, la Lison, qui est pour lui le substitut de la femme.
Aussi, le héros du roman nous semble-t-il illustrer la thèse schopenhauerienne
relative à la folie : la Volonté, après une crise de folie, se soustrait à la raison
qu’elle avait dominée pour un moment ou un temps plus long, ce qui avait
provoqué la crise, et laisse l’homme recouvrir sa raison.67 Et c’est bien le
cas de Jacques : après le meurtre pulsionnel de Séverine et sa fuite du lieu de
crime – la maison de Séverine à la Croix-de-Maufras – il recouvre ses esprits
et sa raison au point qu’au procès, où il est appelé non pas en qualité d’accusé
mais de témoin, il pleure sincèrement sur le destin triste et la mort prématurée
de sa maîtresse, une jeune femme si jolie… Il n’y a pas d’hypocrisie de sa
part, le narrateur zolien ne laisse planer aucun doute à cet égard : il n’y a que
le fait que l’autre en Jacques, l’autre qui n’était que le faisceau de pulsions
meurtrières, s’est retiré et laissé la place à son moi « conscient », donc « nor-
mal », raisonnable – à celui qui, s’il ne pouvait pas avoir de l’amour pour
Séverine,68 avait du moins pour elle de l’attachement.

2.3. Le rôle de l’inconscient dans les


     actes et dans le destin de Flore. Son suicide.
Le cas de Flore nous semble être un exemple tout aussi important de la domi-
nation de l’inconscient sur les personnages zoliens de La Bête humaine que le
cas de Jacques Lantier, et, corrélativement, son cas atteste de l’irrationalité de
leurs décisions et de leurs actes. Comme nous l’avons dit supra,69 Flore, dans
son désarroi d’amoureuse dédaignée ou plutôt négligée par Jacques Lantier,
veut se venger de celui-ci et de Séverine, sa maîtresse, en provoquant une col-
lision ou une autre catastrophe ferroviaire où les deux amants perdraient la vie
à bord du train dans lequel Jacques est mécanicien. Toutefois, Flora ne décide
pas à proprement parler de provoquer la catastrophe ferroviaire parce que ce
n’est pas une décision qui aurait été prise après une délibération, en pesant le
pour et le contre de l’acte à accomplir. Ce n’est pas le moi conscient de Flore
qui décide et qui choisit quoi que ce soit. Tout au contraire : c’est l’idée fixe
de la vengeance, dont la catastrophe ferroviaire ne serait qu’un moyen, qui
s’empare d’elle, qui s’impose à elle, et cette idée vient d’une autre source que
du moi conscient de Flore :
SYNTHESIS PHILOSOPHICA
64 (2/2017) pp. (401–420) 415 D. Ćurko, L’intertextualité schopenhaue-
rienne dans La Bête humaine d’Émile Zola

« La semaine d’auparavant, l’idée brusque s’était plantée, s’enfoncée en elle [en Flore], comme
sous un coup de marteau venu elle ne savait d’où : les tuer, pour qu’ils ne passent plus, qu’ils
n’aillent plus là-bas ensemble. Elle ne raisonnait pas, elle obéissait à l’instinct sauvage de
détruire. »70

C’est donc sans réfléchir que Flore accomplit le crime. Après sa prise de
conscience de l’horreur de son acte et surtout de l’horreur qu’elle inspire dé-
sormais à Jacques, Flore entre dans le tunnel de Malaunay et marche à la
rencontre de l’express qu’elle sait bientôt devoir arriver. Mais encore une
fois, il ne s’agit nullement d’une décision stricto sensu, donc d’une décision
rationnelle. Le récit de sa marche désespérée vers la mort met l’accent sur
l’irrationalité de sa brusque décision d’aller mourir sous un train :
« Que lui importait ! elle ne raisonnait pas, ne pensait même pas, n’avait qu’une résolution
fixe : marcher, marcher devant elle, tant qu’elle ne rencontrerait pas le train, et marcher encore,
droit au fanal, dès qu’elle le verrait flamber dans la nuit. »71

Bien que le suicide de Flore semble démontrer la véracité de la pensée scho-


penhauerienne où l’homme n’est qu’une marionnette de la Volonté aveugle,
le dominant, le dirigeant et le manipulant, il faut souligner que le suicide n’est
jamais une solution pour Schopenhauer, tout comme il n’est point une solution
pour Zola dans l’œuvre en question. Pour Schopenhauer, le suicide est un acte
inutile, s’il n’est pas entièrement répréhensible, parce qu’il ne fait qu’affirmer
la Volonté éternelle et indestructible.72 Pour le romancier, la mort terrible de la
jeune fille, tout en étant la fin, la finalité et l’aboutissement logiques d’un per-
sonnage dirigé par ses pulsions aussi sauvages que puissantes, n’est point une
issue de l’aporie tragique dans laquelle Flore s’était enfermée elle-même.

3. L’irrationalité du monde. L’image du monde comme machine


   et comme bête aveugle ou alliance du déterminisme et du hasard.
Dans la clausule du roman, Jacques et son chauffeur Pecqueux sont morts,
broyés par le train, suite à une bagarre provoquée par le chauffeur, ivre mort
comme d’habitude et jaloux de Jacques qui lui a pris sa maîtresse Philomè-
ne. C’est alors que le train, tracté par la nouvelle locomotive 608, chargé de
65 67
En ce qui concerne ce sens symbolique du Voir Schopenhauer, Le Monde comme volonté
blanc et du rouge, mêlant le désir sexuel et la et représentation II, p. 1787.
pulsion de meurtre, il y en a une longue tra-
68
dition littéraire en France commençant proba-
blement par Perceval ou le Conte du Graal Zola précise bien, dans sa Préface de la
de Chrétien de Troyes, où les trois gouttes deuxième édition de Thérèse Raquin (1869),
du sang sur la neige rappellent à Perceval la que ses personnages n’ont pas de sentiments et
beauté de Blanchefleur, sa bonne amie, ce que leurs amours « sont le contentement d’un
qui provoque une sorte d’hypnose chez Per- besoin ». Voir Émile Zola, Thérèse Raquin,
ceval, hypnose suivie de la rage meurtrière, Pocket, Paris 1991, 1998, p. 262.
une fois que le jeune héros est réveillé et in- 69
terrompu brusquement dans sa rêverie (voir Voir supra, la section « Un monde de souf-
notamment Chrétien de Troyes, Perceval ou france ».
Le Conte du Graal, Librairie générale fran-
70
çaise, Paris 1990, coll. « Lettres gothiques »,
vers 4096–4148, p. 300–304). Mais il n’entre Ibid., p. 317, mis en italiques par nous.
évidemment pas dans le cadre de notre étude 71
d’étudier toute l’intertextualité complexe et Ibid., p. 344.
riche de La Bête humaine.
72
66
Voir Schopenhauer, Le monde comme volonté
Zola, La Bête humaine, p. 76–77, mis en ita- et représentation I, p. 733.
liques par nous.
SYNTHESIS PHILOSOPHICA
64 (2/2017) pp. (401–420) 416 D. Ćurko, L’intertextualité schopenhaue-
rienne dans La Bête humaine d’Émile Zola

soldats mobilisés et partant à la guerre franco-prussienne, traverse dans une


course folle, et désormais sans conducteur ni mécanicien, la campagne et les
petites villes normandes, suscitant la peur et la consternation.
Il nous semble intéressant d’analyser la fin du roman dans l’optique de la
pensée de Schopenhauer. Cette course folle et déchaînée d’un train sans sur-
veillance et sans chauffeur est partiellement due à l’enchaînement de causes
nécessaires et déterminées, car découlant du caractère des personnages : c’est
parce que le chauffeur de Jacques est jaloux de nature, et qu’il est toujours
sournois et méchant quand il est ivre, qu’il essaiera de tuer Jacques, son rival.
La liaison de Jacques et de Philomène est aussi en quelque sorte nécessaire :
cette jeune femme nymphomane, après avoir eu des relations avec tous les
cheminots disponibles à la gare du Havre, s’attaque forcément à Jacques, dès
que celui-ci est de nouveau libre, après la mort de Séverine. Toutefois, cette
altercation des deux rivaux sur le pont de la locomotive est aussi due au ha-
sard : c’est parce que Pecqueux a pu avoir la preuve indubitable que sa maî-
tresse le trompait avec le mécanicien, en les suivant à leur insu à la sortie de
la cour de justice à Rouen après le procès du meurtre de Séverine, chose que
Pecqueux avait soupçonnée depuis quelques temps, mais dont il n’avait pas
de preuves ; c’est aussi un hasard que Jacques, d’ordinaire si conciliant avec
son chauffeur, si indulgent envers les vices de ce dernier, décide, ce jour-là,
de le traiter avec autorité et de ne plus lui pardonner son ivrognerie… Bref,
il faut une suite de circonstances et d’événements fortuits qui exacerbent la
haine déjà installée entre les deux rivaux pour que leur dispute dégénère en
bagarre et que celle-ci se termine par la mort accidentelle des deux hommes
sous la locomotive. La conséquence est terrible, le train en marche échappant
à tout contrôle :
« À Rouen, on devait prendre de l’eau ; et l’épouvante glaça la gare, lorsqu’elle vit passer, dans
un vertige de fumée et de flamme, ce train fou, cette machine sans mécanicien ni chauffeur,
ces wagons à bestiaux emplis de troupiers qui hurlaient des refrains patriotiques. Ils allaient à
la guerre, c’était pour être plus vite là-bas, sur les bords du Rhin. Les employés étaient restés
béants, agitant les bras. Tout de suite, le cri fut général : jamais ce train débridé, abandonné à
lui-même, ne traverserait sans encombre la gare de Sotteville, toujours barrée par des manœu-
vres, obstruée de voitures et de machines, comme tous les grands dépôts. […] Déjà, au loin, le
roulement du monstre échappé s’entendait. Il s’était rué dans les deux tunnels qui avoisinent
Rouen, il arrivait de son galop furieux, comme une force prodigieuse et irrésistible que rien ne
pouvait plus arrêter. Et la gare de Sotteville fut brûlée, il fila au milieu des obstacles sans rien
accrocher, il se replongea dans les ténèbres, où son grondement peu à peu s’éteignit. »73

Certes, ce train-monstre sans mécanicien ni chauffeur, chargé de jeunes sol-


dats ivres que l’on conduit au front et qui ne sont évidemment que de la chair
à canon, symbolise, au niveau de la réalité politique et historique de l’époque,
la bataille de Sedan,74 grande défaite de la guerre franco-prussienne qui a
marqué la fin du Second Empire,75 régime tant exécré par Zola.
Toutefois, on peut y discerner, à un tout autre niveau, l’écho de la vision
métaphysique de Zola, vision dont il est, encore une fois, en grande partie
redevable à Schopenhauer. Ce train qui surgit des ténèbres pour s’y enfoncer,
ne serait-il pas aussi l’image symbolisant la Volonté, aveugle et sans but ?
Ne conduit-il pas les hommes, ressemblant à des marionnettes ivres et donc
inconscientes, là où il veut – en l’occurence à la mort ?
Nous observons tout d’abord que Schopenhauer, dans sa métaphysique, et
Zola, dans la clausule de La Bête humaine, utilisent la même image et le
même symbole du monde comme machine. Pour Schopenhauer, la machine
symbolise le déterminisme, la nécessité implacable qui régit le monde de la
représentation, qui est le monde des phénomènes, mais qui ne régit que lui,
SYNTHESIS PHILOSOPHICA
64 (2/2017) pp. (401–420) 417 D. Ćurko, L’intertextualité schopenhaue-
rienne dans La Bête humaine d’Émile Zola

car l’essence du monde, la chose en soi, cette Volonté aveugle, seule reste
libre :
« Aussi se trouve-t-on devant une seule alternative : soit on considère le monde comme une
pure machine fonctionnant avec nécessité, soit on reconnaît comme essence en soi de ce monde
une volonté libre dont la manifestation n’est pas immédiatement l’agir, mais tout d’abord
L’EXISTENCE <Dasein> ET L’ESSENCE <Wessen> des choses. »76

Selon Schopenhauer, le monde de la représentation est ordonné et réglé par les


lois naturelles, où règne le déterminisme absolu, alors que ce même monde,
au niveau de la chose en soi, donc de son essence, est « régi » par une Volonté
libre. Toutefois, la Volonté est aveugle, n’ayant pas de but, ni de cause, si
bien qu’à ce niveau-là le monde semble gouverné par le hasard, et Clément
Rosset, à tort ou à raison, y voit le noyau et l’origine de la philosophie de l’ab-
surde.77 Du côté des phénomènes, il y a donc le déterminisme le plus strict,
alors que du côté de la chose en soi il y a la liberté totale jointe à l’absence
de finalité.
Cette coïncidence du recours à la même image de la machine, chez le philo-
sophe et chez le romancier, ne nous semble pas fortuite. Chez Zola, la nou-
velle machine 608, « le dernier cri », la dernière invention de la technique,
donc du progrès et de la science – la science étant basée sur la raison - est
conduite par deux enragés (Jacques et Pecqueux) qui, s’ils ne sont pas fous,
sont au moins inconscients, et en tout cas tout à fait irresponsables, et dont
l’un d’eux- Pecqueux - est ivre à ce moment-là, ce qui lui interdit d’agir rai-
sonnablement. Finalement, après la mort accidentelle du mécanicien et du
chauffeur suite à leur violente discussion sur le pont de la locomotive, celle-ci
n’est conduite par personne. Elle poursuit sa course folle, traînant derrière elle
tout le train chargé de soldats également ivres. Le train traverse les plaines à
grande vitesse, ne s’arrêtant dans aucune gare, fonçant vers une catastrophe
inévitable.78 L’image de la machine et du train qui roulent, à une vitesse ahu-
rissante, sans machiniste et sans chauffeur, à la fin de La Bête humaine, nous
semble véhiculer la vision métaphysique de Schopenhauer en symbolisant
l’Univers caractérisé par l’alliance du déterminisme et du hasard. La méta-
phore d’un mécanisme absurde traduit la déraison et l’absurdité d’un monde
où tout sert le Vouloir qui, lui, ne veut strictement rien. L’image signifie la
nécessité sans cause où rien n’échappe au déterminisme, mais où la fin est
pourtant absente. Cette angoissante vision zolienne est celle d’un monde qui
n’est plus géré par une intelligence supérieure :

73
Ibid., p. 411, mis en italiques par nous. elle n’est qu’un hasard incompréhensible, qui
ne cessera pourtant jamais d’être nécessaire.
74
La volonté par laquelle elle [la nécessité] se
La bataille est à venir dans la chronologie du manifeste est à jamais, non pas seulement
temps du roman. inconnaissable, mais par définition incom-
75 préhensible : ‘ On ne comprendra jamais la
La bataille de Sedan a eu lieu le 1er septembre volonté. Elle ne sera jamais ramenée à autre
1870. La défaite entraîne, dès le 04 septem- chose, elle ne pourra jamais être expliquée
bre, la déchéance de l’Empereur et la procla- par autre chose. Seule en effet elle est le mo-
mation de la République. tif inexplicable de toute chose, ne procède de
rien, tandis que tout procède d’elle ! ’ » Arthur
76 Schopenhauer, Philosophies et philosophes,
Schopenhauer, Le Monde comme volonté et Alcan, Paris 1907, p. 154, cité par Rosset,
représentation II, pp. 1661–1662. 1967, p. 57.
77 78
Clément Rosset précise : « La nécessité n’est Voir la citation de La bête humaine de Zola
donc jamais véritablement nécessaire – mieux, ci-dessous.
SYNTHESIS PHILOSOPHICA
64 (2/2017) pp. (401–420) 418 D. Ćurko, L’intertextualité schopenhaue-
rienne dans La Bête humaine d’Émile Zola

« En effet, alors que le monde est animé par une force aveugle et sans but, tout, au plan
phénoménal, suggère a contrario l’idée d’une organisation intelligente. »79

Ce train fou passe « au milieu des ténèbres »,80 où l’obscurité est l’image de
l’inconscience, qui, nous l’avons vu supra, domine le personnage zolien, tout
comme elle est l’image de la Volonté inconsciente, essence du monde. Rap-
pelons la dernière phrase de la clausule du roman :
« Sans conducteur, au milieu des ténèbres, en bête aveugle et sourde qu’on aurait lâchée parmi
la mort, elle roulait, elle roulait, chargée de cette chair à canon, de ces soldats, déjà hébétés de
fatigue, et ivres, qui chantaient. »81

On peut également y voir la métaphore d’un monde où la technologie, comme


dans le Frankenstein de Mary Shelley, a échappé au contrôle des humains, un
monde où même la religion du progrès a perdu son sens, et où cette religion se
trouve détournée de sa route comme un train fou. Mais c’est en même temps
la vision cauchemardesque et hallucinatoire de la condition et de la destinée
de l’homme dans un monde irrationnel où tout sert une Volonté aveugle, in-
consciente, dont il est, nous l’avons vu, la marionnette.82 Et cette marionnette
ne sera bientôt que « le pantin cassé »83 dans une seconde catastrophe ferro-
viaire, que Zola s’abstient de nous représenter, mais que le lecteur sait être
aussi imminente qu’inévitable.

Conclusion
Bien qu’il y ait eu quelques brèves références à l’intertextualité schopenhaue-
rienne dans La Bête humaine, par Philippe Hamon84 et par Gérard Gengem-
bre,85 il n’y avait pas eu d’analyse de cette problématique jusqu’à présent, ce
qui nous a décidé d’y consacrer notre article.
Nous avons commencé par l’étude de la problématique de la souffrance et de
l’ennui, thèmes schopenhaueriens par excellence, puis nous avons continué
par celle de l’irrationalité de l’homme, esclave et finalement victime de ses
pulsions qui passent par la « grande fêlure » héréditaire analysée par Gilles
Deleuze.86 Presque tous les personnages de ce roman sont en effet asservis
à leurs pulsions : Roubaud, Jacques, Séverine, Pecqueux, Cabuche, Misard,
Flore et même Grandmorin, ce que nous rapprochons de la vision schopen-
hauerienne de l’homme, marionnette d’une Volonté aveugle. À travers le
regard de son descripteur, le héros Jacques Lantier, Zola voit l’homme – il
s’agit en occurrence du cadavre de Grandmorin – sous la forme d’« un pantin
cassé ». Et finalement, nous avons étudié la vision métaphysique d’un monde
irrationnel chez Zola, vision dont le symbole est l’image du train fou dans la
clausule du roman, train traversant, dans l’obscurité de la nuit – ou de l’in-
conscient – les espaces désolés de la Croix-de-Maufras. Nous rapprochons
cette image de celle du monde comme machine chez Schopenhauer, chez qui
elle signifie l’alliance du déterminisme et du hasard.
SYNTHESIS PHILOSOPHICA
64 (2/2017) pp. (401–420) 419 D. Ćurko, L’intertextualité schopenhaue-
rienne dans La Bête humaine d’Émile Zola

Daniela Ćurko

Schopenhauerova intertekstualnost
u romanu Čovjek zvijer Émilea Zole

Sažetak
Članak analizira Schopenhauerovu intertekstualnost u Zolinom romanu Čovjek zvijer, počevši
od analize Schopenhauerovih tema patnje i dosade. Drugi dio proučava iracionalnost čovjeka
jer gotovo svakim likom ovog romana vladaju instinkti. Nalazimo da je ta vizija bliska onoj
Schopenhauerovoj, prema kojoj čovjeka vidi kao marionetu slijepe Volje. Uostalom Zola i sam,
u II. poglavlju romana, poseže za metaforom bliskog značenja – dok junak Jacques Lantier pro-
matra Grandmorinove ostatke, zaključuje da je čovjek tek »slomljeni lutak«. Naposljetku, pro-
učavamo Zolinu metafizičku viziju jednog iracionalnog svijeta, koju simbolizira završni prizor
u romanu – prizor vlaka koji, punom brzinom, juri kroz tminu, bez vozača i bez mehaničara. Ne
zna se kud juri taj pomahnitali vlak, no očigledno hita skoroj i neminovnoj katastrofi. Tu sliku
povezujemo sa Schopenhauerovom usporedbom svijeta sa strojem, figurom koja znači spregu
determinizma i slučaja, pri čemu determinizam vlada pojavnim svijetom, dakle svijetom kao
predodžbom, dok slučaj proizlazi iz činjenice da je Volja, koja nema cilja, i slijepa i slobodna.
Ključne riječi
Émile Zola, Čovjek zvijer, Arthur Schopenhauer, intertekstualnost, patnja, dosada, iracionalnost, ira-
cionalnost svijeta

Daniela Ćurko

Schopenhauer’s intertextuality
in Émile Zola’s novel The Beast Within

Abstract
This paper analyses intertextuality of A. Schopenhauer’s thought in Zola’s novel The Beast
within. Our study is divided in three parts: we start by the analysis of sufferance and ennui,
Schopenhauer’s themes par excellence. The middle part is dedicated to the study of the irration-
ality of humans, almost every character in this novel being dominated by his instincts. We find
this vision of a human being very close to that of Schopenhauer’s vision of a man as a puppet
of the blind Will. Zola indeed in the chapter II of his novel uses the poetic image of a man as a
“broken puppet”. Finally, we study Zola’s metaphysical vision of an irrational world, of which
the symbol is a closing image of the novel – that of a frantic train rushing through the darkness,

79
Bouriau, Schopenhauer, p. 142. tre existence, mais l’expression d’un vouloir
aveugle et sans but. C’est cette métaphysique
80
du vouloir aveugle qui génère, chez Scho-
Voir la citation infra. penhauer, la pensée de l’absurde. » Bouriau,
81 Schopenhauer, p. 142.
Zola, La Bête humaine, p. 412, mis en italique 83
par nous. Ibid., p. 86. Telle est la réflexion de Jacques
82 Lantier observant le corps déchiqueté du pré-
Christophe Bouriau de conclure, à la suite sident Grandmorin, trouvé par Misard près
de Clément Rosset (voir C. Rosset, Scho- de la ligne de chemin de fer à la Croix-de-
penhauer, philosophe de l’absurde, PUF, Maufras.
Paris 1967 (2013), que Schopenhauer a ainsi 84
ouvert la voie à la philosophie de l’absurde, Voir supra, p. 1, note 9.
par sa vision de la nature de la Volonté :
« Schopenhauer, comme on l’a vu, a en effet 85
ruiné l’image d’un monde ordonné, rationnel, Voir supra, p. 1, note 8.
orienté vers une fin. Il a privé le monde de
86
son fondement théologique : le monde n’est
pas l’œuvre d’une Intelligence supérieure et Voir supra, p. 5, note 23.
bienveillante qui aurait donné un sens à no-
SYNTHESIS PHILOSOPHICA
64 (2/2017) pp. (401–420) 420 D. Ćurko, L’intertextualité schopenhaue-
rienne dans La Bête humaine d’Émile Zola

without neither a driver nor a mechanic. We do not know where from does this train arrived, yet
it is clearly heading towards imminent catastrophe. This image we connect to the image of the
world as a machine in Schopenhauer’s thought, a figure representing conjoinance of determin-
ism and case, by which determinism governs the appearing world, a world as a representation,
while the case is derived from the fact that the Will, lacking its goal, is blind and free.
Keywords
Émile Zola, The Beast Within, Arthur Schopenhauer, intertextuality, pain, boredom, irrationality,
world irrationality

Daniela Ćurko

Schopenhauers Intertextualität
in Émile Zolas Roman Die Bestie im Menschen

Zusammenfassung
Der Artikel analysiert Schopenhauers Intertextualität in Zolas Roman Die Bestie im Menschen,
beginnend mit der Analyse von Schopenhauers Themen des Leidens und der Langeweile. Der
zweite Teil erforscht die Irrationalität des Menschen, da praktisch jede Figur dieses Romans
von Instinkten dominiert wird. Wir sind der Auffassung, diese Vision komme jener von Schopen-
hauer nahe, wonach er den Menschen als eine Marionette des blinden Willens betrachtet. Übri-
gens greift auch Zola selbst im zweiten Kapitel des Romans zu einer Metapher mit der similären
Bedeutung – während der Held Jacques Lantier Grandmorins sterbliche Überreste beobachtet,
kommt er zu dem Schluss, der Mensch sei lediglich ein „zerbrochener Hanswurst“. Schließlich
studieren wir Zolas metaphysische Vision einer irrationalen Welt, symbolisiert durch die Ab-
schlussszene des Romans – die Szene eines durch das Dunkel der Nacht mit voller Schnelligkeit
rasenden Zugs, nunmehr ohne Führer und Mechaniker. Man weiß nicht, wohin dieser tobende
Zug saust, offensichtlich eilt er aber einer baldigen und unabwendbaren Katastrophe entgegen.
Dieses Bild verknüpfen wir mit Schopenhauers Vergleich der Welt mit der Maschine, einer Fi-
gur, die eine Kopplung von Determinismus und Zufall bedeutet, wobei der Determinismus die
Erscheinungswelt beherrscht, also die Welt als Vorstellung, während der Zufall aus der Tatsa-
che hervorgeht, dass der Wille, der ziellos ist, auch blind und frei ist.
Schlüsselwörter
Émile Zola, Die Bestie im Menschen, Arthur Schopenhauer, Intertextualität, leiden, Langeweile, Ir-
rationalität, Irrationalität der Welt

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