SYN 64 02.2 Curko
SYN 64 02.2 Curko
doi: 10.21464/sp32209
Received: May 30, 2016
Daniela Ćurko
Université de Zadar, Obala kralja Petra Krešimira IV. 2, HR–23000 Zadar
[email protected]
L’intertextualité schopenhauerienne
dans La Bête humaine d’Émile Zola
Résumé
Dans cet article, nous analysons l’intertextualité de Schopenhauer dans le roman La Bête
humaine de Zola. Nous débutons par l’étude de la problématique de la souffrance et de
l’ennui, thèmes schopenhaueriens par excellence, et poursuivons par l’étude de l’irrationa-
lité de l’homme. Ce dernier thème est tributaire de la métaphysique schopenhauerienne, où
tout ce qui est, tout étant – qu’il s’agisse de la nature inorganique, de la plante, de l’animal,
de l’homme ou de l’Univers entier – n’est qu’un phénomène, qu’une représentation dont
l’essence est la Volonté inconsciente. Nous verrons, d’une part, que la plupart des person-
nages de ce roman zolien sont asservis à leurs pulsions, ce que nous rapprochons de la
vision schopenhauerienne de l’homme, marionnette d’une Volonté aveugle, et d’autre part,
que l’homme zolien peut être effectivement réduit, comme il le sera dans le regard du héros
Jacques Lantier, à « un pantin cassé ». Et pour conclure, nous étudierons la vision métaphy-
sique d’un monde irrationnel, dont l’image du train fou dans la clausule du roman, est un
symbole que nous rapprochons de l’image schopenhauerienne du monde comme machine
signifiant l’alliance du déterminisme et du hasard.
Mots-clés
intertextualité, Émile Zola, La Bête humaine, Arthur Schopenhauer, souffrance, ennui, irra-
tionalité de l’homme, irrationalité du monde
Introduction
Dès 1960, Armand Lanoux, dans sa Préface générale au premier tome du
cycle des Rougon-Macquart dans « La Bibliothèque de la Pléiade », attire
l’attention du lecteur sur l’ intertextualité philosophique de Schopenhauer qui
pourrait sembler inattendue ou surprenante dans l’œuvre de Zola, vu l’in-
compatibilité apparente entre la métaphysique et les visées sociologiques de
l’œuvre de ce romancier naturaliste, ou, terme concurrent employé souvent
par Zola lui-même, de ce romancier « physiologiste » :
« La Joie de vivre est le plus singulier des épisodes de l’ensemble, le plus ténébreux, le plus
original. Zola y a travaillé sans arrêt du 25 avril au 23 novembre 1883. Lui qui n’a pas l’esprit
métaphysique, il s’est plongé dans Schopenhauer. »1
Il n’aurait pas dû sembler évident que Zola ait pu être influencé par la vision
métaphysique de Schopenhauer, puisque le romancier se proposait dans sa let-
1
Armand Lanoux, « Émile Zola et les Rougon-
Macquart », in Émile Zola, Les Rougon-Mac-
quart, Gallimard, Paris 1960, t. I, p. XXXIX.
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rienne dans La Bête humaine d’Émile Zola
2 7
Philippe Hamon attire notre attention sur la Voir notamment David Weir, Decadence and
récurrence de la métaphore de la transparence the Making of Modernism, University of Mas-
dans les écrits théoriques de Zola. Voir Phi- sachusetts Press, Amherst 1995, p. 45. Weis
lippe Hamon, « La Bête humaine » d’Émile se réfère à La faute de l’abbé Mouret.
Zola, Gallimard, Paris 1994, pp. 11–12.
8
3 Voir Émile Zola, La Bête humaine, Pocket,
Ibid., p. 11. Paris 1998 (1991), coll. « Pocket classiques »,
4
p. XVII.
Ce roman qui a su conjuguer, avec succès, 9
de nombreuses influences qui trouvent leur Voir Philippe Hamon, La bête humaine
origine dans les ouvrages de scientifiques, d’Émile Zola, Gallimard, Paris 1994, coll.
de médecins et de physiologistes dont les re- « Foliothèque », p. 112.
cherches étaient appréciées à l’époque, tels
que l’Hérédité naturelle du docteur Lucas 10
(voir Mitterand, in Zola, RM, 1966, t. IV, p. La Bête humaine paraît d’abord en feuilleton,
1709), la Criminalité comparée de G. Tarde comme la plupart des romans zoliens. Il est
et l’Homme criminel de Cesare Lombroso. publié dans La vie populaire, du 14 novembre
La traduction française du dernier des trois 1889 au 02 mars 1890. L’édition originale,
ouvrages mentionnés est parue en 1887 et chez Charpentier, sort le 26 mars 1890. Voir
Zola s’y réfère à plusieurs reprises dans ses Henri Mitterand, Étude de La Bête humaine,
notes préparatoires. Mitterand cite Tarde, dont in Zola, RM, t. IV, p. 1708.
la notion du criminel-né a nettement influen- 11
cé Zola. Pour Tarde, « le criminel-né n’est pas
un sauvage, pas plus qu’il n’est un fou. Il est Voir Balzac, « Le Chef d’œuvre inconnu » et
un monstre, et, comme bien des monstres, il « Gambara », in La Comédie humaine, t. X,
présente des traces de régression au passé de Gallimard, Paris 1979, pp. 393–619.
la race ou de l’espèce, qu’il combine diffé- 12
remment. » (cf. Mitterand, 1966, p. 1714) En Pour Schopenhauer, ce sont les Idées platoni-
ce qui concerne l’intertextualité littéraire plus ciennes qui sont l’objet d’une œuvre d’art, et
ou moins directe, Mitterand rappelle aussi la non point les phénomènes (voir par ex. Arthur
lecture par Zola de Crime et Châtiment de Schopenhauer, Le Monde comme volonté et
Dostoïevsky, dont la traduction française est représentation II, Gallimard, Paris 2009, p.
parue en 1885 (ibid.). 1795). Mais le sort tragique de ces deux artis-
5 tes balzaciens indique bien l’avis de leur créa-
Sébastien Roldan, La Pyramide des souffran- teur sur cette question, puisque le romancier a
ces dans « La Joie de vivre » d’Émile Zola. choisi de nous montrer les conséquences tra-
Une structure schopenhauerienne, Presses uni- giques d’une création artistique qui suivrait à
versitaires de Québec, Québec 2012, p. 192. la lettre l’esthétique de Schopenhauer.
6
Voir Sandrine Schiano, « La Joie de vivre de
Zola, ou du bonheur dans le pessimisme »,
Acta fabula 14 (6/sept 2013). URL : https://
www.fabula.org/revue/document8093.php
(page consultée le 27 août 2016).
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rienne dans La Bête humaine d’Émile Zola
1.
1.1. Un monde de souffrance
Bien qu’à notre avis, l’idée d’un monde de souffrance, et le pessimisme
conséquent, ne présentent pas l’influence la plus importante de Schopen-
hauer sur la vision de l’homme et du monde dans La Bête humaine, le thème
de la souffrance et la vision pessimiste qui est celle de la vie – et de la mort
– de certains des personnages zoliens de La Bête humaine sont des traits où
l’intertextualité de Schopenhauer semble, pour le moins, être la plus être
évidente. C’est pour cette raison que nous commencerons par l’étude de
la souffrance, de son occurrence et de son sens, dans ce roman. Rappelons
que, pour Schopenhauer, la souffrance accompagne l’homme tout au long
de sa vie.13
Plusieurs personnages de La Bête humaine, et notamment tante Phasie, mar-
raine du héros Jacques Lantier, et ses filles Flore et Louisette, tout comme
Jacques lui-même – et en ce qui le concerne, nous nous référons notamment à
l’épisode de sa rencontre avec Flore à la Croix-de-Maufras, narré au chapitre
II - tous sont des êtres qui souffrent. Après avoir appris de la bouche de Sé-
verine et de Cabuche, un homme presque simple, le suicide de Flore, la jeune
fille suivant ainsi dans la mort sa mère et sa sœur cadette, Jacques réfléchit
sur le destin tragique de ces trois femmes de la famille Misard, brisées par la
vie,14 et les voit comme des êtres de souffrance :
« La pauvre Flore, elle est morte !
Jacques les regardait, frémissant, et il fallut bien alors tout lui dire. À eux deux, ils lui contèrent
le suicide de la jeune fille, comment elle s’est fait couper, sous le tunnel. On avait retardé
l’enterrement de la mère jusqu’au soir, pour emmener la fille en même temps, et elles dormai-
ent côte à côte, dans le petit cimetière de Doinville, où elles étaient allées rejoindre la première
partie, la cadette, cette douce et malheureuse Louisette, emportée elle aussi violemment, toute
souillée de sang et de boue. Trois misérables, de celles qui tombent en route et qu’on écrase,
disparues, comme balayées par le vent terrible de ces trains qui passent. »15
Or, rappelons que Schopenhauer, dans sa réflexion sur le mal, conclut que la
souffrance – qui est, selon lui, le mal – est inhérente à la condition humaine
parce qu’elle procède de la nature de l’homme en tant qu’être de désirs. Il
dit encore :
« … la souffrance est essentielle à la vie et ne saurait donc influer sur nous de l’extérieur, car
chacun en porte la source inépuisable dans lui-même. »18
13 17
Schopenhauer dédie notamment le chapi- Zola, La Bête humaine, pp. 77–78, mis en ita-
tre 46 des Compléments du livre IV, intitulé lique par nous.
« De la vanité et des souffrances de la vie » à
18
l’étude de la souffrance. Voir Schopenhauer,
Le Monde comme volonté et représentation Arthur Schopenhauer, Le monde comme vo-
II, pp. 2043–2069. lonté et représentation, v. I, Gallimard, Paris
2009, p. 601.
14
19
De ces trois personnages, l’une – Flore – sera
littéralement broyée, écrasée par un train dans Ibid., pp. 590–591, mis en italique par nous.
le tunnel de Malaunay. 20
15 Sur l’inconscience de la volonté, voir par ex.
Zola, La Bête humaine, p. 351, mis en itali- Schopenhauer, Le Monde comme volonté et
ques par nous. représentation II, p. 1540.
16 21
Barthélémy Jobert, « Philosophie de l’art, li- « L’inconscience est l’état primitif et naturel
vre d’ Hippolyte Taine ». URL: https://www. de toute chose, conséquemment le fonds d’où
universalis.fr/encyclopedie/philosophie-de- émerge, chez certaines espèces, la conscien-
l’art (page consulté le 6 octobre 2016). ce, efflorescence suprême de l’inconscience ;
voilà pourquoi celle-ci prédomine toujours
dans notre être intellectuel. » (Ibid., p. 1365)
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rienne dans La Bête humaine d’Émile Zola
Une fois encore, la vision de Zola rejoint celle du philosophe. Dans la section
ci-dessous, dédiée à « L’irrationalité de l’homme », nous étudierons cet asser-
vissement des personnages zoliens de ce roman, et notamment de Jacques et
de Flore, au désir – qu’il soit désir sexuel ou pulsion de mort. Disons, pour le
moment, que pour l’auteur de La Bête humaine, comme pour le philosophe,
le mal est la souffrance, et la souffrance vient de nos désirs, d’abord de l’exis-
tence même de nos désirs, et ensuite de leur insatisfaction. La source de tous
nos désirs est dans la Volonté, immanente et transcendante, instance métaphy-
sique et supra-individuelle, force aveugle et sans but, qui contraint l’homme
à désirer toujours et à être malheureux quand il ne peut pas satisfaire ses dé-
sirs, puis à s’ennuyer dès que tous ses besoins et désirs se trouvent satisfaits.
Comme le souligne Christope Bouriau, Schopenhauer a élucidé « l’origine
ontologique du mal »26 où le mal est inhérent à la nature et à la condition
humaines.
Quant à Flore, jeune fille solitaire et taciturne, farouche et masculine, une
sorte d’avatar zolien de la déesse Diane, sa souffrance est d’une intensité telle
qu’elle la conduit d’abord au crime, puis au suicide. Amoureuse de Jacques
depuis son enfance, Flore ne peut que souffrir une fois qu’elle obtient, le jour
de l’arrêt du train de Jacques dans la neige près de sa maison de garde-barriè-
re à la Croix-de-Maufras, la preuve indubitable de la liaison de Jacques et de
Séverine ». Comme beaucoup d’autres personnages de ce roman – Roubaud,
Jacques, Séverine, Pecqueux, Misard et Phasie – elle a une idée fixe27 qui
l’obsède, et la sienne consiste à vouloir se venger de celui qui l’a dédaignée
et rejetée – croit-elle par erreur – et de sa maîtresse. Ainsi Flore va devenir
un monstre :28 inconsciente, dans sa douleur et son désir de vengeance, elle
provoquera la catastrophe ferroviaire de la Croix-de-Maufras. Toutefois, le
narrateur la traite avec beaucoup de compassion, car il montre au lecteur
la profondeur de sa souffrance d’enfant déçue dans son amour et ses rêves.
Et Flore ne se rend compte des conséquences terribles de son acte qu’après
l’accident, une fois qu’elle a appris que tout son crime a été pour rien, puis-
que Séverine s’est sortie saine et sauve de la collision, et que Jacques n’est
pas mort, mais seulement blessé, et qu’on l’emmène à la Croix-de-Maufras,
à la maison de Séverine toute proche, où il pourra se rétablir, soigné par sa
maîtresse :
« Et ce fut, pour Flore, le déchirement suprême, ce qui l’arrachait de lui, à jamais. Il lui semblait
que son sang, à elle aussi, coulait à flots, maintenant, d’une inguérissable blessure. »29
Désormais, l’horreur que Flore a d’elle-même, que Jacques et les autres ont
d’elle, la fait souffrir encore plus et la conduit aux ténèbres du tunnel de Ma-
launay où elle cherchera et trouvera la mort, écrasée par l’express à la rencon-
tre duquel elle a marché. Devenue monstre, elle ne peut que mourir écrasée
par un autre monstre.30
Le personnage de Flore est un archétype de l’être humain – ou plutôt de la
bête humaine dans la mesure où tout homme est une bête humaine dans ce
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rienne dans La Bête humaine d’Émile Zola
Car, dès que l’homme est exempt de souffrance, c’est l’ennui, à l’affût, qui
le guette.
Quant au cas de tante Phasie, qui se meurt lentement, empoisonnée par son
mari Misard qui veut s’emparer de son maigre héritage, elle souffre aussi bien
dans son corps que dans son âme. Dans son corps, parce qu’il la lâche, miné
par le poison, dans son âme aussi, parce qu’elle se sait mourante, et cela pour
une question d’argent, pour son « magot » dont elle ne révélera la cachette à
personne. Tante Phasie souffre, certes, toute la longue journée, seule dans sa
chambre de malade, dans « ce trou, à mille lieues des vivants »33 qu’est pour
elle la région solitaire et désertique de la Croix-de-Maufras où il n’y a que
deux maisons, dont l’une, celle de Grandmorin, est par ailleurs inhabitée et
toujours vide depuis la mort de Grandmorin.
22 28
Ibid., p. 1880. Un critique contemporain de Zola, Paul Ginis-
ty, a reproché à Zola, dans sa critique publiée
23
dans le Gil Blas du 15 mars 1890, de n’avoir
Cette image de l’homme, marionnette de la créé « que des monstres » dans ce roman (cf.
volonté, est récurrente chez le philosophe. Zola, La Bête humaine, p. 428).
Voir notamment Schopenhauer, pp. 1720–
1724, p. 1764. Nous l’analyserons en détail 29
dans la suite de notre article (cf. la section « Zola, La Bête humaine, p. 342, mis en italique
L’irrationalité de l’homme »). par nous.
24 30
À l’exception de l’homme de génie, qui s’af- Flore sera tuée par un train que des métapho-
franchit de manière temporaire et provisoire, res zoomorphes transforment en monstre :
le temps de la création artistique et de la « L’œil se changeait en un brasier, en une
contemplation esthétique, de la domination gueule de four vomissant l’incendie, le souf-
de la Volonté. fle du monstre arrivait, humide et chaud déjà,
dans ce roulement de tonnerre, de plus en
25
plus assourdissant. » (Zola, La Bête humaine,
Arthur Schopenhauer, Le Monde comme vo- p. 345)
lonté et représentation, trad. A. Burdeau,
PUF, Paris 1966, p. 1888, mis en italiques par 31
nous. Philippe Hamon note qu’il n’est pas de per-
sonnage dans ce roman qui ne soit décrit par
26
une ou plusieurs images zoomorphes. Voir
Christophe Bouriau, Schopenhauer, Les Bel- Hamon, « La Bête humaine » d’Émile Zola,
les Lettres, Paris 2013, p. 164. pp. 91–121.
27 32
Gilles Deleuze affirme que l’idée fixe qui ob- Schopenhauer, Le Monde comme volonté et
sède un nombre de personnages de La Bête représentation II, pp. 1719–1720, mis en ita-
humaine au point de dominer leurs décisions, lique par nous.
leurs actes et leur vie, n’est qu’un visage,
qu’un aspect de l’instinct de Mort qui se ca- 33
che sous leur « grande fêlure » héréditaire. Zola, La Bête humaine, p. 62.
Voir Gilles Deleuze, « Zola et la fêlure », in :
Émile Zola, La Bête humaine, Gallimard, Pa-
ris 1969 (pour la préface), p. 14.
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rienne dans La Bête humaine d’Émile Zola
2. L’irrationalité de l’homme.
De la notion zolienne de « la fêlure » à celle de l’inconscient.
Zola a maintes fois souligné l’importance de l’hérédité familiale dans l’his-
toire de divers vices, dépendances ou autres comportements pathologiques
ou déviants – l’alcoolisme de Gervaise, la promiscuité sexuelle de Nana, la
pulsion meurtrière de Jacques Lantier etc. – dont souffrent les membres de la
famille des Rougon-Macquart.40 Il fait employer à ce dernier personnage le
terme de « fêlure »41 pour désigner cette propension héréditaire à tomber dans
toute sorte d’excès et de dépendances. Et Gilles Deleuze de réfléchir sur ce
terme dans son introduction à l’édition de La Bête humaine dans « Bibliothè-
que de la Pléiade » de Gallimard, introduction reprise dans la collection « Fo-
lio/ Classique » du même éditeur :
« L’hérédité n’est pas ce qui passe par la fêlure, elle est la fêlure elle-même : la cassure ou le
trou, imperceptibles. »42
34 38
Ibid., p. 61. Ibid., p. 59, mis en italiques par nous.
35 39
Le thème du divertissement, tout en occupant Schopenhauer, Le Monde comme volonté et
chez Schopenhauer une place bien moins représentation I, pp. 590–591.
importante que chez Pascal, n’y est pourtant
40
pas absent, comme le souligne le philosophe
Clément Rosset : « Ce n’est pas que certains Voir notamment l’extrait du projet initial re-
hommes ne puissent, prenant conscience de mis par Zola à son éditeur Lacroix : « Étienne
leur asservissement, s’en affranchir d’une est un de ses cas étranges de criminel par
certaine manière en accédant à la lucidité. hérédité qui, sans être fou, tue un jour dans
Mais, et c’est là une autre intuition profonde une crise morbide, poussé par un instinct de
de Schopenhauer, la plupart des hommes re- bête. » (cité par Marie-Thérèse Ligot, « Dos-
fusent d’écouter la voix de la raison qui les sier historique et littéraire » in Émile Zola, La
convie à cette prise de conscience, parce Bête humaine, p. 423).
que la lucidité les plongerait dans un ennui 41
qu’ils pressentent pour l’avoir plus ou moins Voir Zola, La Bête humaine, p. 78.
directement expérimenté, ennui qui n’est pas
seulement lassitude et fatigue, mais surtout 42
sentiment du néant, dont l’inconscience les Gilles Deleuze, « Zola et la fêlure » in Émile
protège, de manière psychanalytique. Ils pré- Zola, La Bête humaine, Gallimard, Paris 1977
fèrent donc consentir à jouer de bonne foi leur et 2001 (1969 pour la préface de Gilles De-
rôle de poupée. On aura reconnu le thème du leuze parue dans Logique du sens), p. 7.
divertissement pascalien, sur lequel Schopen-
43
hauer surenchérit à plaisir. » Clément Rosset,
Schopenhauer, philosophe de l’absurde, PUF, Ibid., p. 9.
Paris 1967 (2013), p. 77. 44
36 Voir Hamon, La Bête humaine d’Émile Zola,
Zola, La Bête humaine, p. 58. pp. 110–116.
37
Ibid., p. 63.
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rienne dans La Bête humaine d’Émile Zola
Nana ;45 Hamon rappelle, à cet égard, que le titre L’Inconscient, à côté de
L’Instinct ou L’Instinct du meurtre,46 figure parmi ceux, par ailleurs nom-
breux, auxquels Zola a songé pour son roman.47
Or, c’est Schopenhauer qui est le premier des philosophes modernes à avoir
souligné le rôle secondaire de la raison et du moi conscient par rapport à ce
qu’il nomme l’inconscience.48 Le rôle de ce concept de l’inconscience est
en effet d’une importance capitale dans sa théorie de la volonté, comme le
précise Vincent Stanek.49
Il se peut, toutefois, que l’intertexte de Schopenhauer ne soit pas le seul res-
ponsable et le seul présent chez Zola en ce qui concerne la vision zolienne de
l’homme dominé par ses pulsions et par son soi subconscient ou inconscient.
En effet, Hamon souligne qu’en ce qui concerne la mise en avant de la do-
mination de l’inconscient et de la valorisation de l’inconscient par rapport à
la pensée consciente, pour un nombre d’auteurs français des deux dernières
décennies du XIXe siècle, dont Zola fait partie, l’influence de Schopenhauer
se joint à celle d’Eduard von Hartmann,50 et qu’il est difficile de les départa-
ger. L’ouvrage Philosophie de l’inconscient de Hartmann, qui sort à Berlin en
1869, sera traduit en français dès 1877, alors que Le Monde comme volonté et
représentation n’est traduit en français qu’en mai 1885 par Auguste Burdeau.
Pourtant, Schopenhauer a eu en France son vulgarisateur, Théodule Ribot,
qui, deux ans avant la parution de la traduction de Burdeau, avaient déjà pu-
blié son ouvrage Les Maladies de la volonté (voir Hamon, ibid., p. 112).
Quant à l’influence éventuelle de Hartmann sur Zola, nous estimons pourtant
qu’il n’est pas possible de prouver que Zola ait vraiment lu Hartmann, à quoi
s’ajoute le fait que la théorie de l’inconscient de Hartmann a été elle-même
largement influencée par la pensée de Schopenhauer.51
2.1. La dévalorisation de
l’intellect ou le cas du juge Denizet
Considérons tout d’abord le personnage de La Bête humaine qui incarne la
raison et la pensée logique – le juge Denizet. Il est le juge d’instruction chargé
de l’enquête sur les deux meurtres clé de ce roman (dont l’intrigue relève
autant du roman policier que du roman sociologique sur le milieu du chemin
de fer) : le meurtre du président Grandmorin et celui de Séverine. Médiocre,
sans être stupide, le juge se trompera de bout en bout quant aux mobiles des
crimes et à l’identité des meurtriers : il verra des crimes crapuleux dans des
meurtres qui ne le sont point.52 Si ce juge d’instruction se ridiculise par ses
hypothèses et son « interprétation » erronée des faits, c’est précisément par
son excès de logique et de raison dans une histoire où la raison n’a rien à
faire, l’inconscient étant seul responsable dans le cas de Jacques, et largement
dominant dans le cas de Roubaud. Et s’il serait logique et vraisemblable que
Roubaud ait tué pour s’emparer plus vite de l’héritage – du legs de la maison
de Grandmorin – ce qui n’est pourtant pas le vrai motif, et le lecteur le sait
dès le premier chapitre du roman. Le premier meurtre est un crime passionnel
– Roubaud, mari de Séverine, tue Grandmorin, l’ancien amant de sa femme,
dans un excès de rage et de jalousie. De la même façon, le lecteur saura d’em-
blée que le second meurtre, celui de Séverine par le héros Jacques Lantier, est
un meurtre pulsionnel, que c’est une histoire où précisément la raison et la
logique n’ont rien à faire. Thorel-Cailleteau affirme :
« Passant toujours son but, l’intelligence de Denizet est une intelligence dévoyée. »53
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Nous ajouterons à cela qu’il en est ainsi parce que, dans la vision de Zola
lecteur de Schopenhauer, toute intelligence est nécessairement dévoyée, ou
plutôt impuissante devant l’intelligence du corps qu’est l’inconscient. Car ce
renversement du rapport entre l’intellect et les instincts est précisément la
grande originalité de Schopenhauer par rapport à la pensée occidentale qui
lui a précédé. Le juge Denizet qui, dans son enquête, ne fait que raisonner
logiquement, doit être mis en échec devant ces meurtres qui sont incompré-
hensibles par définition, si comprendre veut dire chercher les mobiles vrai-
semblables. Du reste, deux des titres auxquels avait songé Zola étaient Le
Meurtre incompréhensible et Sans raison.54
45
Ibid., p. 13. son legs (la maison de la Croix-de-Maufras)
46
dont le président a fait donation à Séverine,
et qu’il a fait tuer par la suite Séverine elle-
Mitterand énumère tous ces titres, dont L’In-
même par un complice, Cabuche, afin de
conscient, dans ses « Notes de La Bête hu-
jouir tout seul de la propriété de la maison
maine » (voir Zola, RM, t. IV, note 995, pp.
de Grandmorin et de la vendre, probablement
1757–1758)
pour payer ses dettes de jeu.
47
53
Zola a avoué lui-même, dans sa lettre à Van
Sylvie Thorel-Cailleteau, Le réalisme et le
Santen Kolff, avoir eu du mal à trouver le bon
naturalisme, Hachette Livre, Paris 1998,
titre pour ce roman : « Quant au titre, la Bête
coll. « Les Fondamentaux », p. 107.
humaine, il m’a donné beaucoup de mal, je
l’ai cherché longtemps. Je voulus exprimer 54
cette idée : l’homme des cavernes resté dans Voir Mitterand, « Notes et Variantes », note
l’homme de notre dix-neuvième siècle, ce 995, in Zola, Les Rougon-Maquart, t. IV, p.
qu’il y a en nous de l’ancêtre lointain. » Émile 1757.
Zola, « Lettre à Van Santen Kolff » in Émile
Zola, Les Rougon-Macquart, t. IV, p. 1744. 55
Clément Rosset met l’accent sur l’originalité
48
de cette idée de Schopenhauer concernant le
Schopenhauer n’utilise pas le substantif primat de la Volonté sur l’intellect : « Le pri-
« l’inconscient », mais « l’inconscience ». Il mat du Vouloir sur les représentations intellec-
emploie le mot « inconscient » seulement en tuelles représente une rupture d’importance
tant que qualificatif. inestimable dans l’histoire des idées. Non que
49 cette rupture soit entièrement nouvelle : les
Voir Vincent Stanek, La Métaphysique de philosophes et les écrivains classiques avaient
Schopenhauer, Librairie philosophique J. déjà analysé tel ou tel aspect de la primauté
Vrin, Paris 2010, pp. 114–115. de la « passion » sur le « jugement » ; mais
Schopenhauer est le premier à fonder et à sys-
50 tématiser cette primauté du Vouloir sur l’« Es-
Voir Hamon, La Bête humaine d’Émile Zola, prit ». C. Rosset, Schopenhauer, philosophe
p. 19. de l’absurde, p. 23. Et Christopher Janaway
51
met l’accent, lui aussi, sur la nouveauté de la
vision de Schopenhauer qui détrône la raison
Voir Stanek, La métaphysique de Schopen-
et conscience et les rend secondaires par rap-
hauer, p. 114.
port au corps, siège de la Volonté : « Ce qui
52 est premier ou fondamental chez l’homme,
Le juge Denizet considérera à la fin que Rou- n’est ni la rationalité, ni l’intentionnalité de
baud a assassiné le président Grandmorin pour l’action ni même la conscience. La véritable
entrer aussi vite que possible en possession de essence de l’individu ne se situe pas dans le
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64 (2/2017) pp. (401–420) 412 D. Ćurko, L’intertextualité schopenhaue-
rienne dans La Bête humaine d’Émile Zola
Toutefois, c’est le héros du roman, Jacques Lantier, qui illustre le mieux non
seulement cette servitude de l’homme à ses pulsions, mais aussi la complexi-
té de cet esclavage, puisqu’il s’agit, pour Jacques, de servir deux pulsions
contradictoires. Jacques est alors également le personnage qui illustre et in-
carne la vision dualiste des pulsions qui est celle de Schopenhauer et qui sera
reprise plus tard par Freud : d’un côté le désir sexuel comme la manifestation
de la volonté de vivre, et de l’autre la pulsion de mort.
Dans son Ébauche de La Bête humaine, dont l’extrait est cité par Henri Mit-
terand, Zola réfléchit ainsi sur le lien entre l’amour et la mort qui caracté-
rise Jacques Lantier, et qui, selon lui et par-delà son héros, caractérise tout
homme :
« Il ne songe plus à tuer une femme depuis qu’il aime et possède celle-là. Cela se serait-il tourné
en amour ? Chercher l’analyse curieuse. Tout son ancien désir s’en allant dans la possession
physique. L’amour et la mort, posséder et tuer, le fond sombre de l’âme humaine. Entrouvrir la
porte d’épouvante » (f° 134). »61
Dans son article célèbre sur La Bête humaine, Jules Lemaître avait déjà sou-
ligné l’enchevêtrement de ces deux pulsions contradictoires dans le roman de
Zola :
« Dans son dernier roman, M. Zola étudie le plus effrayant et le plus mystérieux de ces instincts
primordiaux : l’instinct de la destruction et du meurtre et son obscure corrélation avec l’instinct
amoureux. Il est le poète du fond ténébreux de l’homme, et c’est son œuvre entière qui devrait
porter ce titre : La Bête humaine. »62
SYNTHESIS PHILOSOPHICA
64 (2/2017) pp. (401–420) 413 D. Ćurko, L’intertextualité schopenhaue-
rienne dans La Bête humaine d’Émile Zola
Le dédoublement de Jacques entre son moi conscient et son soi, foyer de pul-
sions, est tel que l’on peut vraiment parler, en termes de psychiatrie moderne,
de trouble dissociatif de la personnalité. Il s’agit d’une véritable aliénation,
dont l’image du couteau, instrument du meurtre de Grandmorin par Roubaud,
et de Séverine par Jacques, ainsi que la récurrence du verbe « couper », sont
les métaphores du clivage, de la dissociation, comme le souligne Philippe
Hamon.63 Toutefois, en ce qui concerne l’idée du dédoublement de la person-
nalité, à côté de l’intertexte du court roman L’Étrange cas de Dr. Jekyll et de
Mr. Hyde de Robert Louis Stevenson, publié en janvier 1886, il y a aussi celui
de la pensée de Schopenhauer sur le primat de la volonté et de la possibilité
de la scission entre la volonté et l’intellect :
« Bien plus, l’intellect reste à ce point exclu des décisions et des résolutions secrètes de sa
propre volonté qu’il lui arrive parfois de ne pouvoir en être informé qu’en les épiant, en les sur-
prenant comme s’il s’agissait des décisions d’une volonté étrangère, si bien qu’il doit prendre la
volonté sur le fait et saisir par surprise ses manifestations, pour arriver à accéder à ses véritables
intentions. »64
« La semaine d’auparavant, l’idée brusque s’était plantée, s’enfoncée en elle [en Flore], comme
sous un coup de marteau venu elle ne savait d’où : les tuer, pour qu’ils ne passent plus, qu’ils
n’aillent plus là-bas ensemble. Elle ne raisonnait pas, elle obéissait à l’instinct sauvage de
détruire. »70
C’est donc sans réfléchir que Flore accomplit le crime. Après sa prise de
conscience de l’horreur de son acte et surtout de l’horreur qu’elle inspire dé-
sormais à Jacques, Flore entre dans le tunnel de Malaunay et marche à la
rencontre de l’express qu’elle sait bientôt devoir arriver. Mais encore une
fois, il ne s’agit nullement d’une décision stricto sensu, donc d’une décision
rationnelle. Le récit de sa marche désespérée vers la mort met l’accent sur
l’irrationalité de sa brusque décision d’aller mourir sous un train :
« Que lui importait ! elle ne raisonnait pas, ne pensait même pas, n’avait qu’une résolution
fixe : marcher, marcher devant elle, tant qu’elle ne rencontrerait pas le train, et marcher encore,
droit au fanal, dès qu’elle le verrait flamber dans la nuit. »71
car l’essence du monde, la chose en soi, cette Volonté aveugle, seule reste
libre :
« Aussi se trouve-t-on devant une seule alternative : soit on considère le monde comme une
pure machine fonctionnant avec nécessité, soit on reconnaît comme essence en soi de ce monde
une volonté libre dont la manifestation n’est pas immédiatement l’agir, mais tout d’abord
L’EXISTENCE <Dasein> ET L’ESSENCE <Wessen> des choses. »76
73
Ibid., p. 411, mis en italiques par nous. elle n’est qu’un hasard incompréhensible, qui
ne cessera pourtant jamais d’être nécessaire.
74
La volonté par laquelle elle [la nécessité] se
La bataille est à venir dans la chronologie du manifeste est à jamais, non pas seulement
temps du roman. inconnaissable, mais par définition incom-
75 préhensible : ‘ On ne comprendra jamais la
La bataille de Sedan a eu lieu le 1er septembre volonté. Elle ne sera jamais ramenée à autre
1870. La défaite entraîne, dès le 04 septem- chose, elle ne pourra jamais être expliquée
bre, la déchéance de l’Empereur et la procla- par autre chose. Seule en effet elle est le mo-
mation de la République. tif inexplicable de toute chose, ne procède de
rien, tandis que tout procède d’elle ! ’ » Arthur
76 Schopenhauer, Philosophies et philosophes,
Schopenhauer, Le Monde comme volonté et Alcan, Paris 1907, p. 154, cité par Rosset,
représentation II, pp. 1661–1662. 1967, p. 57.
77 78
Clément Rosset précise : « La nécessité n’est Voir la citation de La bête humaine de Zola
donc jamais véritablement nécessaire – mieux, ci-dessous.
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rienne dans La Bête humaine d’Émile Zola
« En effet, alors que le monde est animé par une force aveugle et sans but, tout, au plan
phénoménal, suggère a contrario l’idée d’une organisation intelligente. »79
Ce train fou passe « au milieu des ténèbres »,80 où l’obscurité est l’image de
l’inconscience, qui, nous l’avons vu supra, domine le personnage zolien, tout
comme elle est l’image de la Volonté inconsciente, essence du monde. Rap-
pelons la dernière phrase de la clausule du roman :
« Sans conducteur, au milieu des ténèbres, en bête aveugle et sourde qu’on aurait lâchée parmi
la mort, elle roulait, elle roulait, chargée de cette chair à canon, de ces soldats, déjà hébétés de
fatigue, et ivres, qui chantaient. »81
Conclusion
Bien qu’il y ait eu quelques brèves références à l’intertextualité schopenhaue-
rienne dans La Bête humaine, par Philippe Hamon84 et par Gérard Gengem-
bre,85 il n’y avait pas eu d’analyse de cette problématique jusqu’à présent, ce
qui nous a décidé d’y consacrer notre article.
Nous avons commencé par l’étude de la problématique de la souffrance et de
l’ennui, thèmes schopenhaueriens par excellence, puis nous avons continué
par celle de l’irrationalité de l’homme, esclave et finalement victime de ses
pulsions qui passent par la « grande fêlure » héréditaire analysée par Gilles
Deleuze.86 Presque tous les personnages de ce roman sont en effet asservis
à leurs pulsions : Roubaud, Jacques, Séverine, Pecqueux, Cabuche, Misard,
Flore et même Grandmorin, ce que nous rapprochons de la vision schopen-
hauerienne de l’homme, marionnette d’une Volonté aveugle. À travers le
regard de son descripteur, le héros Jacques Lantier, Zola voit l’homme – il
s’agit en occurrence du cadavre de Grandmorin – sous la forme d’« un pantin
cassé ». Et finalement, nous avons étudié la vision métaphysique d’un monde
irrationnel chez Zola, vision dont le symbole est l’image du train fou dans la
clausule du roman, train traversant, dans l’obscurité de la nuit – ou de l’in-
conscient – les espaces désolés de la Croix-de-Maufras. Nous rapprochons
cette image de celle du monde comme machine chez Schopenhauer, chez qui
elle signifie l’alliance du déterminisme et du hasard.
SYNTHESIS PHILOSOPHICA
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rienne dans La Bête humaine d’Émile Zola
Daniela Ćurko
Schopenhauerova intertekstualnost
u romanu Čovjek zvijer Émilea Zole
Sažetak
Članak analizira Schopenhauerovu intertekstualnost u Zolinom romanu Čovjek zvijer, počevši
od analize Schopenhauerovih tema patnje i dosade. Drugi dio proučava iracionalnost čovjeka
jer gotovo svakim likom ovog romana vladaju instinkti. Nalazimo da je ta vizija bliska onoj
Schopenhauerovoj, prema kojoj čovjeka vidi kao marionetu slijepe Volje. Uostalom Zola i sam,
u II. poglavlju romana, poseže za metaforom bliskog značenja – dok junak Jacques Lantier pro-
matra Grandmorinove ostatke, zaključuje da je čovjek tek »slomljeni lutak«. Naposljetku, pro-
učavamo Zolinu metafizičku viziju jednog iracionalnog svijeta, koju simbolizira završni prizor
u romanu – prizor vlaka koji, punom brzinom, juri kroz tminu, bez vozača i bez mehaničara. Ne
zna se kud juri taj pomahnitali vlak, no očigledno hita skoroj i neminovnoj katastrofi. Tu sliku
povezujemo sa Schopenhauerovom usporedbom svijeta sa strojem, figurom koja znači spregu
determinizma i slučaja, pri čemu determinizam vlada pojavnim svijetom, dakle svijetom kao
predodžbom, dok slučaj proizlazi iz činjenice da je Volja, koja nema cilja, i slijepa i slobodna.
Ključne riječi
Émile Zola, Čovjek zvijer, Arthur Schopenhauer, intertekstualnost, patnja, dosada, iracionalnost, ira-
cionalnost svijeta
Daniela Ćurko
Schopenhauer’s intertextuality
in Émile Zola’s novel The Beast Within
Abstract
This paper analyses intertextuality of A. Schopenhauer’s thought in Zola’s novel The Beast
within. Our study is divided in three parts: we start by the analysis of sufferance and ennui,
Schopenhauer’s themes par excellence. The middle part is dedicated to the study of the irration-
ality of humans, almost every character in this novel being dominated by his instincts. We find
this vision of a human being very close to that of Schopenhauer’s vision of a man as a puppet
of the blind Will. Zola indeed in the chapter II of his novel uses the poetic image of a man as a
“broken puppet”. Finally, we study Zola’s metaphysical vision of an irrational world, of which
the symbol is a closing image of the novel – that of a frantic train rushing through the darkness,
79
Bouriau, Schopenhauer, p. 142. tre existence, mais l’expression d’un vouloir
aveugle et sans but. C’est cette métaphysique
80
du vouloir aveugle qui génère, chez Scho-
Voir la citation infra. penhauer, la pensée de l’absurde. » Bouriau,
81 Schopenhauer, p. 142.
Zola, La Bête humaine, p. 412, mis en italique 83
par nous. Ibid., p. 86. Telle est la réflexion de Jacques
82 Lantier observant le corps déchiqueté du pré-
Christophe Bouriau de conclure, à la suite sident Grandmorin, trouvé par Misard près
de Clément Rosset (voir C. Rosset, Scho- de la ligne de chemin de fer à la Croix-de-
penhauer, philosophe de l’absurde, PUF, Maufras.
Paris 1967 (2013), que Schopenhauer a ainsi 84
ouvert la voie à la philosophie de l’absurde, Voir supra, p. 1, note 9.
par sa vision de la nature de la Volonté :
« Schopenhauer, comme on l’a vu, a en effet 85
ruiné l’image d’un monde ordonné, rationnel, Voir supra, p. 1, note 8.
orienté vers une fin. Il a privé le monde de
86
son fondement théologique : le monde n’est
pas l’œuvre d’une Intelligence supérieure et Voir supra, p. 5, note 23.
bienveillante qui aurait donné un sens à no-
SYNTHESIS PHILOSOPHICA
64 (2/2017) pp. (401–420) 420 D. Ćurko, L’intertextualité schopenhaue-
rienne dans La Bête humaine d’Émile Zola
without neither a driver nor a mechanic. We do not know where from does this train arrived, yet
it is clearly heading towards imminent catastrophe. This image we connect to the image of the
world as a machine in Schopenhauer’s thought, a figure representing conjoinance of determin-
ism and case, by which determinism governs the appearing world, a world as a representation,
while the case is derived from the fact that the Will, lacking its goal, is blind and free.
Keywords
Émile Zola, The Beast Within, Arthur Schopenhauer, intertextuality, pain, boredom, irrationality,
world irrationality
Daniela Ćurko
Schopenhauers Intertextualität
in Émile Zolas Roman Die Bestie im Menschen
Zusammenfassung
Der Artikel analysiert Schopenhauers Intertextualität in Zolas Roman Die Bestie im Menschen,
beginnend mit der Analyse von Schopenhauers Themen des Leidens und der Langeweile. Der
zweite Teil erforscht die Irrationalität des Menschen, da praktisch jede Figur dieses Romans
von Instinkten dominiert wird. Wir sind der Auffassung, diese Vision komme jener von Schopen-
hauer nahe, wonach er den Menschen als eine Marionette des blinden Willens betrachtet. Übri-
gens greift auch Zola selbst im zweiten Kapitel des Romans zu einer Metapher mit der similären
Bedeutung – während der Held Jacques Lantier Grandmorins sterbliche Überreste beobachtet,
kommt er zu dem Schluss, der Mensch sei lediglich ein „zerbrochener Hanswurst“. Schließlich
studieren wir Zolas metaphysische Vision einer irrationalen Welt, symbolisiert durch die Ab-
schlussszene des Romans – die Szene eines durch das Dunkel der Nacht mit voller Schnelligkeit
rasenden Zugs, nunmehr ohne Führer und Mechaniker. Man weiß nicht, wohin dieser tobende
Zug saust, offensichtlich eilt er aber einer baldigen und unabwendbaren Katastrophe entgegen.
Dieses Bild verknüpfen wir mit Schopenhauers Vergleich der Welt mit der Maschine, einer Fi-
gur, die eine Kopplung von Determinismus und Zufall bedeutet, wobei der Determinismus die
Erscheinungswelt beherrscht, also die Welt als Vorstellung, während der Zufall aus der Tatsa-
che hervorgeht, dass der Wille, der ziellos ist, auch blind und frei ist.
Schlüsselwörter
Émile Zola, Die Bestie im Menschen, Arthur Schopenhauer, Intertextualität, leiden, Langeweile, Ir-
rationalität, Irrationalität der Welt