Texte 2.
L’extrait étudié va de la page 26 (édition Folio Théâtre) (« H.2 : « Eh bien, tu m’as dit il y a
quelques temps… » ) à la p.27 (« enfin, pas pour de bon…juste un peu d’éloignement » ).
ANALYSE LINEAIRE
1. Présentation de l’auteur
Nathalie Sarraute est une écrivaine française d’origine russe du XXe siècle. Elle est l’autrice de
nombreux romans comme Le Planétarium (1959), Les Fruits d’or (1963), et de pièces de théâtre telles
que Le Silence (1967) ou Pour un oui ou pour un non (1982) qui connaît un succès considérable.
2. Présentation de l’œuvre
Dans Pour un oui ou pour un non, elle utilise le genre théâtral pour explorer les zones inconnues de
l’inconscient : H1 vient rendre visite à H2 dont il sent l’éloignement alors que leur amitié a toujours été
idyllique. Sentant qu’ «il y a quelque chose de changé », H1 vient rendre visite à H2 dont il sent
l’éloignement alors que leur amitié a toujours été idyllique. Sentant qu’« il y a quelque chose de changé»,
il entame une discussion destinée à chercher les raisons de ce changement. Après une résistance et une
tension dramatique croissante, H2 s’apprête enfin à dévoiler ce « quelque chose » qui a occasionné la
distance.
Problématique
En quoi le motif de la dispute, apparemment dérisoire, permet-il de comprendre la théorie des tropismes,
qui repose sur un double langage ?
Plan linéaire
Pour répondre à cette question, nous verrons d’abord que l’aveu de H2 semble comique tant le motif de
la dispute apparaît dérisoire. Dans un deuxième temps, nous verrons que Sarraute met en lumière
l’intention inconsciente qui se cache derrière la banalité des mots.
1er mouvement : De « Eh bien » … à « H1 : Et alors je t’aurais dit : « c’est bien, ça » ?»
⎯ L’interjection « Eh bien … » ouvre l’espace de l’aveu. Les digues sautent et H2 s’apprête à révéler
l’objet de son éloignement.
⎯ Le verbe dire au passé composé « tu m’as dit il y a quelque temps » plonge dans l’espace de la
mémoire.
⎯ Le langage de H2, volontairement vague et général jusque-là, se fait plus précis et circonstancié
comme le prouve l’utilisation de compléments circonstanciels de temps (« quand je me suis vanté»,
« quand je t’en ai parlé »).
⎯ La formule rapportée par H2 est en effet construite sur des mots peu signifiants et vagues « C’est
bien…ça… ». La phrase n’a donc rien de polémique. Mais Nathalie Sarraute joue ainsi avec le
décalage comique entre l’insignifiance de cette phrase et la réaction qu’elle a provoquée chez H2.
⎯ H1, comme le spectateur, est dérouté par cette révélation comme l’atteste la pointe ironique de la
proposition « j’ai dû mal entendre ».
⎯ La didascalie « prenant courage » renforce l’aspect comique car H2 est ironiquement assimilé à un
héros devant réaliser un effort alors que la phrase qu’il répète est insignifiante.
⎯ H2 se lance alors dans la justification de sa prise de distance. Il répète la phrase comme le lui a
demandé H1 et sentant que le contenu sémantique ne suffit pas, il fait référence au ton (« Juste avec
ce suspens…cet accent… »).
⎯ La répétition de la forme négative atteste de son incompréhension : « Ce n’est pas vrai. Ça ne peut
pas être ça…ce n’est pas possible ».
⎯ Devant l’incrédulité de H1 marquée par les propositions interrogatives (« (…) ce n’est pas une
plaisanterie ? Tu parles sérieusement ? »), H2 prend un ton soudain net, affirmatif et professoral,
effaçant les points de suspension qui connotent le vague ou l’hésitation : « Oui. Très. Très
sérieusement. »
⎯ Cet aveu est donc comique car il repose sur le contraste entre deux personnages. D’un côté, H1
incarne la vérité matérielle, l’objectivité des faits alors que H2 est celui qui ne s’attache pas au sens
premier comme le montrent les déterminent ou adjectifs indéfinis : « Oh peu importe … une réussite
quelconque ».
2ème mouvement : De « H2, soupire : « Pas tout à fait ainsi » » … à « juste un peu d’éloignement»
⎯ H1 la prononce de manière monotone « C’est bien, ça », ne voyant dans les mots que leur sens
objectif, ce qui désamorce toute crise. Mais, comme le ferait un metteur en scène qui corrigerait
un mauvais acteur (« Pas tout à fait ainsi »),
⎯ H2 « soupire » de dépit rejoue la scène en reproduisant de la manière la plus exacte possible le
ton adopté et en se livrant à une véritable explication de texte : « il y avait entre ‘C’est bien’ et
‘ça’ un intervalle plus grand ».
⎯ Les trois points de suspension, fréquemment utilisés par Nathalie Sarraute deviennent soudain
plein de sens et constituent la matérialisation des tropismes, ces mouvements imperceptibles et
insignifiants en apparence mais qui disent beaucoup sur l’intention du locuteur.
⎯ Le comparatif (« plus grand ») montre que H2 vient donner l’interprétation juste. Il rejoue donc
la scène en mettant le ton adéquat d’où le triplement du « i » (« C’est biiien …ça ») qui
matérialise l’« étirement » et l’accent dont il parlait plus haut (« cet accent »).
⎯ La mise en valeur du pronom indéfini « ça » qui « arrive » fait évidemment songer à la théorie
de l’inconscient de Freud.
⎯ H1 se reprend et comprend qu’il s’agit de l’enjeu de la scène. Se sentant en danger, H1 reprend
le chantage affectif qu’il a joué à la scène initiale ; « ce ‘ça’ précédé d’un suspens t’a poussé à
rompre… ».
⎯ Mais il commence à manier le double langage sans s’en apercevoir. En effet, « ce ça » désigne
ironiquement l’insignifiance du motif de la dispute, mais peut également désigner l’inconscient.
⎯ Le terme « rompre » relève du vocabulaire amoureux et souligne à quel point l’amitié des deux
hommes semblait fusionnelle.
Conclusion
Nathalie Sarraute, à travers cette scène, met en place sa théorie des tropismes qui apparaissent dans un
double langage. Le langage en apparence simple de la scène laisse entrevoir un sous-langage, une sous-
conversation où la complexité de ce que l’on veut dire apparaît à travers la simplicité de ce que l’on dit.
H2, en position de personnage comique, au début de la scène devient un initiateur. Il initie H1 et le
spectateur aux subtilités du langage, aux complexités insoupçonnées de l’inconscient. Le spectateur peut
se demander si cette véritable leçon sur la psychanalyse va permettre à H2 de se justifier ou si H1 va
trouver la parade pour se dérober à ce procès.