Bachelard
Bachelard
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EPIGRAPHE
La science suscite un monde, non pas par une impulsion magique, immanente à la réalité, mais bien par
une impulsion rationnelle, immanente à l'esprit.
(Gaston Bachelard)
DEDICACE
Nlenzo Nlenzo Horly P.D.Ç. que le Seigneur a rappelé auprès de lui avant l'élaboration de ce présent
travail;
A mes parents,
Papa Nlenzo Nsavu Damase et Maman Mbumba Tona Marguerite, auprès de qui j'ai appris la douceur,
l'affection, le savoir vivre et la générosité ;
Je dédie ce travail
AVANT-PROPOS
Au terme de notre premier cycle de philosophie, nous voulons remercier toutes les personnes de bonne
volonté qui nous ont soutenu matériellement, moralement et spirituellement.
Que le Professeur J. N'kwasa BUPELE qui avait voulu diriger ce travail puisse trouver ici l'expression de
notre profonde gratitude.
Nos remerciements vont droits également à tous les Professeurs du Philosophat Saint Augustin car,
grâce à leurs enseignements, nous nous sentons aujourd'hui projeté dans un univers sapiential qui n'est
accessible qu'au groupe des initiés dont nous faisons partie avec la présentation de la présente
dissertation.
Notre gratitude va droit à la Société Missionnaire de Saint Paul, spécialement au révérend Père Roger
WAWA, actuel supérieur régional ; à nos deux formateurs, le révérend Frère Gigi BOFELLI et le révérend
Père Jacques BOSEWA, qui, par leur soutient spirituel, moral et matériel nous ont aidé à aller de l'avant
dans notre entreprise scientifique.
Nous sommes redevables à la famille Nlenzo : mon père Nlenzo Nsavu Damase, ma mère Mbumba Tona
Marguerite, Myfie Nlenzo, Falito Nlenzo, Mimi Nlenzo, Horly Nlenzo, Nadine Nlenzo, Nacha Nlenzo,
Dieu-merci Nlenzo, Typelas Ntoto, Gibril Mabiala.
Nous sommes également redevable à la famille Sassy : Papa Sassy Kassale, Maman Monique Sassy,
Maman Angel, Esther Sassy, Moïse Sassy, Mimi Sassy, Sara Maria, les petits Carlos et José qui, par leur
soutient matériel, ainsi que pour les conseils dont nous étions bénéficiaire, nous ont aidé à persévérer et
à arriver au niveau où nous nous trouvons aujourd'hui.
Nous avons aussi le coeur plein de reconnaissance à nos frères aînés et cadets, présents ou absents qui
ont su, par leur présence, nous donner les raisons d'espérer. Nous pensons aux aînés comme le
révérend Frère Emmanuel PEMBELE, les révérends Pères Alphonse LUKOKI, Marcel NDALA, François
CAMPUS. Nous pensons aussi à nos deux juniors, Barthélemy DINAMA et Gilbert MIKA qui, eux aussi,
ont contribué d'une façon ou d'une autre à notre émergence philosophique. Que nos novices : Joseph
KALONDA, Omer MONJI et Jean de Dieu NKOLELWA trouvent dans ce travail l'expression de notre
profonde reconnaissance.
Nous pensons également à tous les confrères du Scolasticat Jacques Alberione, spécialement à Alphonse
ABEDI, Dieudonné MULOLO, Pierre KYUNGU, Célestin KABULA, Deo TUTA, Alain SALANKANG, Didier
DIEMU et à tous les membres de la generalicia :Jean Baptiste SAPEPO et Daniel KAHYA.
Nous n'oublions pas les compagnons de lutte au Philosophat : Alain KIPA, Salvador DIKIZEYIKO, Faustin
MBENZA, le camerounais Thaddeus MUNU, Jean Louis HUTU, Boniface BADIKADILA, Augustin
WILIWOLI... et, nous pensons aussi à nos anciennes collègues Lydie NGIELE et Nancy MBIYAVANGA qui,
indépendamment de leur volonté, n'ont pas pu terminer avec nous ce premier cycle de philosophie.
A vous qui allez lire ce travail, nous exprimons à l'avance notre remerciement pour votre indulgence et
vos encouragements.
0. INTRODUCTION GENERALE
0.1. Problématique
La tradition académique veut que, au terme d'un cycle de formation, l'étudiant présente un mémoire.
C'est la raison d'être du présent travail que nous élaborons dans le cadre de la pensée bachelardienne
en relisant Le Nouvel esprit scientifique1.
La fin du vingtième siècle et le début du vingt et unième siècle sont marqués par des progrès
scientifiques très développés. Il ne faut pas en douter, car notre vécu quotidien nous le prouve à
suffisance. Il y a une nouvelle découverte scientifique tous les jours. Ce siècle récent a été, comme le
disent certains penseurs, un siècle de progrès.
L'intérêt pour nous en abordant ce thème est d'essayer de comprendre à notre façon cette pensée
bachelardienne. Sa démarche fondamentale, globale peut nous enrichir, et nous tâcherons de méditer
son inspiration.
Qui est Gaston BACHELARD ? Philosophe français, Gaston Bachelard naît le 27 juin 1884, en Champagne,
à Bar-sur-Aube. Il passe son enfance dans la province la plus rustique où l'homme n'a pas perdu le
contact avec les éléments premiers. Nanti de son baccalauréat, il entre dans l'administration des Postes
(1903- 1913). En disponibilité pour raison d'études dès 1913, il prépare le concours d'élèves ingénieur
des Télégraphes et achève parallèlement sa licence de mathématiques. La guerre de 1914-1918 brise
son destin. En 1919, il renonce à son ambition d'ingénieur et entre dans l'enseignement secondaire. Il
est professeur de sciences au collège de Bar-sur-Aube de 1919 à 1930. A 35 ans, il engage de nouvelles
études. Agrégé de philosophie en 1922, il obtient de demeurer à Bar-sur-Aube, à la fois professeur de
sciences et de philosophie. En 1928 paraissent les deux thèses, soutenues en 1927, Essai sur la
connaissance approchée et Etude sur l'évolution d'un problème de physique, la propagation thermique
dans les solides.
La Faculté des Lettres de Dijon l'appelle en 1930, puis la Sorbonne en 1940 (où il restera jusqu'en
1954).Il publie en 1934 Le Nouvel Esprit scientifique, en 1938 La formation de l'Esprit scientifique, en
1940 La Philosophie du non, en 1942 L'eau et les rêves, La terre et les rêveries du repos en 1946, La
terre et les rêveries de la volonté en 1948. Il entre à l'Académie des sciences morales et politiques en
1955 et obtient le Grand Prix National des Lettres en 1961, année où il publie La flamme d'une
chandelle. Il meurt à Paris le 16 octobre 1962.
Gaston Bachelard nous propose des pistes de réflexion sur la manière de procéder à l'élaboration de la
science, et d'après un esprit qui se veut « scientifique ». Sa réflexion entend apporter un correctif qu'il
juge important pour le progrès scientifique lui même, au sens englobant du terme. Et c'est cela qui lui
permet de parler de « nouvel esprit scientifique ».
Notre démarche se veut réflexive et analytique avec comme but de comprendre l'auteur. Notre travail
se développe en trois chapitres. Dans le premier chapitre, nous survolerons l'histoire des sciences, en
mettant l'accent sur les différentes étapes de l'évolution scientifique partant de l'Antiquité jusqu'au
nouvel esprit scientifique dont parle Bachelard. Et, une distinction entre la connaissance commune et la
connaissance scientifique fera l'objet du deuxième point de notre chapitre. Au deuxième chapitre, nous
aborderons « l'esprit scientifique, savoir méthodiquement fondé » en analysant les concepts comme «
épistèmè », « rationalisme », « réalisme », « déterminisme » et « indéterminisme ». Nous chercherons à
voir comment le savoir scientifique se démarque de la connaissance ordinaire, de la connaissance naïve.
Le troisième chapitre traitera de « l'esprit objectif comme lieu d'émergence de l'esprit scientifique ».
Dans ce chapitre où nous analyserons les concepts comme « objectivité », «victoire de l'esprit », «
négation dynamisante », nous verrons que « l'esprit dialectique bachelardien » se présente comme
l'indicateur du savoir qui se veut objectif d'après le Nouvel esprit scientifique.
Enfin notre travail se terminera par une conclusion.
CHAPITRE PREMIER :
SCIENTIFIQUE
I.0. INTRODUCTION
L'oeuvre de Bachelard est construite selon une double polarité la raison scientifique d'un côté et à
l'opposé, l'activité onirique de l'imagination. Dans le premier registre, il propose une conception
nouvelle de l'histoire des sciences, progressant par crises et ruptures successives, et une épistémologie
formée à la négativité et à la pensée polémique. Un nouveau rationalisme en découle refusant la
structure immuable et éternelle de la raison. Aucune catégorie a priori ne préside à la constitution de la
science, mais la raison remet en question ses principes et ses concepts en les ajustant aux révolutions
scientifiques successives. La notion d'obstacle épistémologique que nous aurons à traiter dans les lignes
qui suivront commande la double orientation de sa philosophie: la formation de l'esprit scientifique
contre les valorisations inconscientes, la connaissance sensible et toute forme d'évidence immédiate; la
réhabilitation dans l'ordre de l'imaginaire des expériences condamnées sur le plan de la rationalité.
Dans ce premier chapitre, il sera question de montrer la façon dont la science a évolué, d'après notre
auteur, en s'appuyant sur les étapes de l'évolution scientifique : de l'Antiquité jusqu'à nos jours. Aussi
nous essayerons de définir les deux modes de connaissances: la connaissance commune et la
connaissance scientifique pour éviter toute confusion de sens.
doit effectuer l'esprit pour ajuster ses cadres rationnels aux expériences nouvelles, sont autant de
changements de méthodes et de concepts à l'intérieur même du devenir scientifique. Bachelard utilise
très librement la loi des trois états d'Auguste Comte pour désigner les trois grandes étapes dans le
devenir scientifique :
L'état préscientifique,
L'état scientifique, et
Cette période qui s'étendrait de l'Antiquité au XVIII siècle, est caractérisée par l'absence de rupture
entre l'expérience commune et l'expérience scientifique et par le caractère empirique de l'objet
scientifique en continuité avec les apparences « on pense comme on voit», c'est-à-dire de façon
substantialiste, avec un regard fasciné par la chose et prisonnier de l'imagination, des idées générales et
des concepts immuables.
Bachelard situe cet état entre la fin du XVII siècle et le début du XX siècle. Il est marqué par le divorce
avec la connaissance commune. La raison édifie ses premières constructions et la pensée scientifique se
différencie de son passé préscientifique par sa marche vers une abstraction croissante où le réalisme
élémentaire devient obstacle à l'effort de rationalisation. Toutefois. l'état scientifique reste encore
tributaire d'une « épistémologie cartésienne», c'est-à-dire d'une philosophie de l'intuition, de
l'immédiat, des natures simples, et d'un esprit scientifique confiant dans les vérités premières et les
notions de base.
Cette ère qui est la nôtre, aurait débuté en 1905 avec la théorie de la relativité einsteinienne. Elle
constitue notre actualité. Elle consacre la rupture avec les natures simples cartésiennes, « On s'aperçoit
que l'état d'analyse de nos intuition communes est très trompeur et que les idées les plus simples
comme celle de choc, de réaction, de réflexion matérielle ou lumineuse ont besoin d'être révisées.
Autant dire que les
idées simples ont besoin d'être compliquées pour pouvoir expliquer les microphénomènes.»2 Le simple
est une illusion et les natures prétendues simples se révèlent un tissu de relations complexes, la
nouvelle pensée scientifique ne cessant d'affiner et de différencier les structures,
Cette troisième période est l'ère d'une prise de conscience réflexive par la science. C'est pourquoi elle se
définit non comme un état, mais comme un esprit3. L'épistémologie nouvelle qui anime la science prend
acte des ruptures épistémologiques (épistémologie non cartésienne, géométrie non euclidienne,
relativité non newtonienne) et, découvrant que « tout ce qui est décisif ne naît que malgré et contre»,
elle voit dans l'état de crise le moteur et le dynamisme même de la science.
La connaissance commune est le plus souvent le produit d'une élaboration spontanée de la raison, alors
que la connaissance scientifique résulte d'une
2 BACHELARD. G., Le nouvel esprit scientifique, 9ème éd., Paris, P.U.F., 1996.
3 BARAQUIN, N., et LAFFITE, J., Dictionnaire des philosophes. Paris, Armand Colin/Vuef, 2002, p.41
4GEX, M., Eléments de philosophie des sciences,, 2ème éd. Neuchâtel,Griffon, 1964, pp. 15-21
Dans la connaissance commune, les sensations obtenues par les organes des sens sont élaborées
inconsciemment en perceptions, puis l'esprit, grâce à la mémoire, compare entre elles les diverses
perceptions, es analyse et observe ainsi certains retours de phénomènes analogues. Tout naturellement
es prit s'attend à leur réapparition et devient capable, dans une certaine mesure, de les prévoir. II
formule ainsi des lois empiriques telles que celle-ci : tout homme meurt; le feu cuit les aliments et brûle.
Malgré ses défauts et ses insuffisances, la connaissance commune ou empirique est un sûr
acheminement vers la connaissance scientifique, car elle comporte déjà un certain degré de généralité.
Elle peut, en effet, énoncer des lois (pas toujours rigoureuses) et, quoique subjective dans une large
mesure, c'est à dire variable d'un individu à l'autre. Elle est grandement influencée et régularisée par la
société au moyen du langage dont les mots permettent de classer rapidement les sensations nouvelles
et, avec laide de la syntaxe, de les mettre en rapport avec les anciennes.
Le but de la connaissance commune, structurée et uniformisée par le langage, est de nous adapter à
notre milieu, de nous permettre de nous préserver des dangers qui nous menacent, de nous procurer
notre nourriture, de nous adapter â nos semblables, de deviner leurs intentions et de prévoir dans une
certaine mesure leurs actions.
La pensée scientifique est dans le prolongement de la pensée commune. Elle est en tout cas un
perfectionnement un accroissement. Cependant, en perfectionnant la pensée commune, la pensée
scientifique peut s'éloigner considérablement des façons de voir de cette dernière et élaborer des
notions qui ne rappellent en rien l'expérience immédiate. Les conceptions récentes de la physique par
exemple, surprennent et déroutent le sens commun.
Tout comme la connaissance commune, la connaissance scientifique part des données des sens. Une
accumulation de faits, d'observations et d'expériences ne constitue cependant pas une Science. La
raison cherche en effet à unifier et à systématiser d'une façon rigoureuse toutes les connaissances
acquises dans un certain domaine. Elle pousse cette coordination beaucoup plus loin en science que
dans la connaissance commune. La systématisation en science se fait au moyen de lois et de théories.
En conclusion, nous dirons qu'entre les connaissances communes et scientifique il y a plutôt une
différence de degré que de nature. La connaissance commune est qualitative, alors que la science
s'efforce d'introduire des déterminations quantitatives dans l'énoncé de ses lois, au moyen de la
mesure. Chacun sait que les corps non soutenus, d'une certaine densité, tombent mais la science seule
peut indiquer le chemin qu'ils parcourent en fonction du temps écoulé.
La science, enfin, est plus objective que la connaissance commune. Son contenu ne variant pas d'un
individu à l'autre est indépendant de l'humeur, des désirs et des bizarreries subjectifs : c'est une oeuvre
collective, contrôlée et méthodique. La science porte sur des abstractions soigneusement élaborées (la
vitesse, l'accélération! le travail, la puissance, etc.), qui rendent cette objectivité possible. Sans doute la
connaissance commune se sert aussi d'abstractions : «arbre : en est une, puisque ce concept laisse de
côté les caractères qui différencient entre eux le sapin, le chêne, etc. mais les abstractions scientifiques
sont plus techniques et permettent, si possible, l'usage du calcul. C'est le haut degré d'abstraction de la
connaissance scientifique qui la rend aisément communicable.
Tout au long de l'histoire des sciences, nous venons de voir que la conception de la science n'est pas la
même que celle que nous avons aujourd'hui en vigueur. La science a évolué tout au long de l'histoire.
CHAPITRE DEUXIEME :
L'ESPRIT SCIENTIFIQUE :
II.0. INTRODUCTION
Parlant de science, G. Bachelard en perçoit, mieux qu'un savoir figé, un ensemble de recherches
soucieuses d'objectivité, un réalisme reconstruit, un rationalisme appliqué.
Dans notre deuxième il sera question de clarifier d'abord les concepts « esprit scientifique », « réalisme
», et « rationalisme ». Et, nous examinerons aussi les catégories sous-jacentes de « déterminisme » et
d'« indéterminisme » : nous y verrons avec Gaston Bachelard que l'esprit scientifique est une ascèse,
discipline intransigeante dont le processus « critique » conduit à « Epistémè » à force d'interroger
constamment le réel.
Le concept « Esprit scientifique » est né du souci de rendre l'homme plus rationnel dans le domaine
scientifique. Bachelard remonte au stade vulgaire de la connaissance pour situer les moments
déterminants des insuffisances épistémologiques. Pour lui, la révolution scientifique qui a fait l'objet de
préoccupation au dix-neuvième siècle a fait que l'esprit scientifique se démarque de la connaissance du
commun des mortels, c'est-à-dire de la « Doxa », en imposant le concept de science, comme savoir
raisonné ou connaissance méthodiquement fondée, Epistémè.5
A ce niveau, l'effort des philosophes est louable : ils ont cherché à sauver l'homme de la récalcitrance,
surtout de la doxa. Ils ont posé l'esprit comme celui qui
5 Van RIET, G, Epistémologie thomiste. Louvain, 1946, p.637
se veut non habituel, étant donné que les habitudes, c'est-à-dire les actes acquisitoires, en constituent
un frein6.
Par « l'esprit scientifique », on entend esprit critique, esprit qui se rapporte (qui se réfère à) et qui, dans
une discipline scientifique de n'importe quelle obédience, a rompu ou doit chercher à rompre avec toute
tendance subjectiviste et/ou sentimentaliste, en fonction d'une tendance ascétique, entendu comme
possibilité pour tout homme d'être austère devant une expérience scientifique tout en mettant de côté
tout préjugé7.
L'homme de science doit être un ascète de la rationalité, car l'esprit scientifique comme esprit
rationaliste selon Bachelard « ...est la réalisation du rationnel dans l'expérience physique... »8 . C'est un
esprit qui exige de l'homme un effort pour éloigner de la pensée l'influence du sentiment et de
l'arbitraire de la volonté. Selon l'auteur, l'esprit scientifique doit dépasser les philies, il doit au préalable
adopter l'attitude « critique » et créative en tant qu'il est nourri d'un souci d'accroissement de la clarté
et non d'une répétition permanente des acquis non rectifiés. C'est ce qui fait dire à Federigo que: «la
physique au lieu d'offrir une vérification plus précise de la mécanique classique conduit plutôt à en
corriger les principes»9. La science est donc d'abord un esprit à adopter; car au-delà de tout savoir
acquis l'esprit humain doit pouvoir élaborer des lois ou une théorie ; ainsi conduit, l'esprit humain
critiquée celui-ci a le pouvoir de récupérer une théorie ; dûment critiquée10.
Certes, ce qui caractérise l'esprit scientifique dans l'optique bachelardienne, c'est la complémentarité de
la critique et de la rectification. Ainsi, pour parvenir à l'esprit scientifique, il est indispensable d'éliminer,
de la connaissance, les projections psychologiques, spontanées ou inconscientes. Dès lors, la véritable
psychologie de l'esprit scientifique sera bien près d'être une psychologie normative, une pédagogie en
rupture avec la connaissance usuelle11.
6 Ibidem
7 BACHELARD, G., Le Nouvel esprit scientifique. 9è éd, Paris, P.U.F. 1996 p. 125
8 Ibidem, p. 5
9 M.FEDERIGO, cité par BACHELARD, G., Le Nouvel esprit scientifique,. p. 48
10 Ibidem
11 Ibidem, p.126
D'après Bachelard, dans la formation individuelle, un esprit scientifique passerait nécessairement par les
trois états suivants, beaucoup plus précis et particuliers que les formes contiennent :
A. L'état concret où l'esprit s'amuse des premières images du phénomène et s'appuie sur une littérature
philosophique glorifiant la nature, chantant curieusement à la fois l'unité du monde et sa riche diversité.
B. L'état concret-abstrait où l'esprit adjoint à l'expérience physique des shemas géométrique et s'appuie
sur une philosophie de la simplicité. L'esprit est encore dans une situation paradoxale : il est autant plus
sûr de son abstraction que cette abstraction est plus clairement représentée par une intuition sensible.
II.2. LE RATIONALISME
Dans son Vocabulaire technique et analytique de l'épistémologie, Robert Nadeau définit le rationalisme
comme étant toute philosophie qui met en évidence le rôle de la seule raison dans l'acquisition et la
justification du savoir12. Descartes, grâce à son doute méthodique, affronte la dualité onto-
cosmologique. Et, corrigeant l'idéalisme platonicien avec l'intellectualisme aristotélicien, il maintient la
coexistence dans l'univers de substances pensantes et de celle uniquement étendue c'est-à-dire des
hommes et de l'espace. Son épistémologie est dite rationaliste. Car, elle ne ramène pas la réalité des
choses aux idées, mais reconnaît la part de l'intuitive de la raison dans la saisie des idées, qui sont la
seule chose de la pensée. Donc la certitude cognitive n'est possible que moyennant le bon usage du bon
sens. Cela commence par la «tabula rasa» ou le doute.
12 NADEAU, R., Vocabulaire technique et analytique de l'épistémologie. Paris P.U.F., 1999, p.585
l'homme«est la pensée se pensant elle-même absolument... la subjectivité en tant qu'Ego Cogito est la
conscience qui représente quelque chose, rapporte en retour à elle-même ce qui est représenté et aussi
l'accueille chez elle»13: Qui dit «la pensée se pensant», voit l'homme en tant qu'un être de la pure
raison. Mais, il sied et c'est important d'énumérer à ce niveau quelques déviationnismes causés par le
rationalisme, notamment l'anthropocentrisme et l'anti-théisme.
L'homme rationaliste ne cherche donc plus de dieu: il est Dieu lui-même. Il refuse ce que certains
auteurs appellent « la troisième dimension ». La première étant celle de la présence significative du
corps, la deuxième étant celle de l'âme, dont l'expression significative est la pensée. Ces deux
dimensions ne peuvent être rejetées car elles constituent les dimensions qui touchent l'immanence de
l'être. Personne ne peut les nier. Le siècle des Lumières a éteint cette Lumière. L'homme rationaliste
s'est perdu dans l'obscurité des deux seules premières dimensions. Son refus de l'Absolu, autre que la
raison humaine, le condamne à vivre dans une contingence qui l'étouffe, le réduit et le fait vivre dans
une profonde pauvreté de l'esprit. L'homme rationaliste vit et meurt sans profondeur ni déhiscence ou
hauteur.
En effet, cette manière de penser le rationalisme comme «doctrine d'après laquelle rien n'existe qui
n'ait de raison d'être de telle sorte qu'en droit, sinon en fait il n'est rien qui ne soit intelligible»14, c'est-
à-dire, tout ce qui existe est objet de pensée,
sa raison c'est d'être matière de penser; et cela date du temps de Platon et d'Aristote qui, si différents
par ailleurs, avaient en commun une conception radicale de ce rationalisme. Car les idées avec Platon,
les essences avec Aristote constituaient un monde intelligible, intemporel auquel la raison avait accès
par nature15.
Mais Bachelard n'est pas un scientiste, il récuse toute forme figée de la connaissance scientifique,
appliquant cette méthode théoriquement rationaliste, puisque ce que l'homme sait sur le réel reste une
connaissance fuyante. Et, de fait, «le réel n'est jamais ce qu'on pouvait croire, mais il est ce qu'on dût
penser»16 ; autrement dit, le réalisme scientifique n'est pas un naturalisme, et la raison, pour
Bachelard, doit nécessairement élucider notre expérience du réel en un réalisme construit et
réconstruisable.
II.3. LE REALISME
Comme courant philosophique, le réalisme a la prétention selon laquelle les choses sont telles qu'elles
nous apparaissent ou telles que nous les percevons. Les idées que nous nous en faisons correspondent
ou non à leurs essences. Ainsi, nous pouvons distinguer deux grands courants réalistes :
Celui-ci professe l'identité entre les idées et les objets ou choses qu'elles remplacent dans l'esprit du
sujet. C'est ce genre de réalisme que nous trouvons chez Platon. Une telle conception ne fait pas
avancer la science car la connaissance scientifique se construit laborieusement en déconstruisant les
impressions ou perceptions sensibles au moyen d'un certain raisonnement opératoire ; le savoir
épistémique n'est donc pas une intuition intellectuelle ou rationnelle.
II.3.2. Le réalisme modéré ou médiat
Courant pense au contraire que notre connaissance étant intentionnelle, ne coïncide guère avec ce que
sont les choses en elle-même. Ce que nous savons des choses est donc relatif aussi bien qu'à nos sens
q'à la qualité perceptive des choses. Ainsi, la perceptive réaliste modérée favorise le travail et le progrès
de la recherche
15 Ibidem. P. 684
scientifique et, le contenu d'un tel savoir sera toujours relatif et non absolu, approximatif ou
provisoire(non acquis une fois pour toute). L'initiateur du réalisme modéré est Aristote dont la de la
connaissance fut amplement étudiée et discutée par la philosophie médiévale particulièrement le
thomisme
Pour une connaissance vraie, le réalisme a marqué plusieurs époques. Déjà dans la période antique,
pour ne parler que de cela, Platon y a fait allusion dans sa démarche dialectique. Mais ce réalisme
platonicien est à saisir dans la sphère purement intellectuelle où les idées sont plus réelles que les objets
sensibles17.
Au temps moderne, cette conception du réalisme sera plus en opposition avec l'intelligible dans sa
considération comme étant «une doctrine selon laquelle l'être est en nature, autre chose que la pensée,
et ne peut ni être tiré de la pensée ni s'exprimer de façon exhaustive en terme logique». Cette définition
montre combien le fait, pour l'être, de connaître et de se connaître comme un être connaissant, ne
relève pas de sa capacité de raisonner ni de penser, mais de sentir, de percevoir. Ce qui fait que toute
pensée à caractère individuel saisit de façon intuitive le réel en tant que distinct du moi18.
Pour Bachelard, le réalisme devient ce que la pensée a pour l'objet. « Car ce qui est réel est rationnel et
ce qui est rationnel est réel »19 Par là, il cesse d'être de même espèce que le réalisme immédiat. Ainsi
devient-il un lieu de lecture, de déchiffrage et de contemplation de l'esprit humain dans son auto-
organisation et il devient aux yeux de Bachelard un champ d'investigation20
Les philosophies du matérialisme rationnel, pour Bachelard, renferment un caractère qui est ambivalent
dans ces deux notions, du déterminisme et de l'indéterminisme, dans la mesure où au -delà des objets
observables, perçus, le réel présente à la raison des éléments, mieux les phénomènes, que la raison ne
maîtrise pas.
18 Ibidem, p.958
19 G.W.F., HEGEL, Principe de la philosophie du droit. Paris, Gallimard, Coll. 1940, p.55
Certes, puisque dans la science il y a les phénomènes qui sont déterminés par la raison d'une part et
d'autre part des phénomènes imprévisibles dont la raison ne justifie pas la manifestation: une
hypothèse probable constituerait une conciliation. Car «la science est un produit de l'esprit humain,
produit conforme aux lois de notre pensée et adapté au monde extérieur. Elle offre donc deux aspects:
l'un subjectif et l'autre objectif; tous deux également nécessaires car il nous est aussi impossible de
changer quoi que ce soit aux lois de notre esprit qu'à celles du monde»21.
Pour bien entrer en matière de cette mise en commun qui marque la constitution objective de l'esprit
dans son ascension en science contemporaine, c'est mieux d'exposer ces deux notions, du déterminisme
et de l'indéterminisme.
II.4.1. Le déterminisme
La notion de déterminisme est formulée pour la première fois au 17è siècle par Spinoza puis après la
science en a fait son affaire. Cette notion équivaut à celle de prévisibilité de faits. . Il semble évident que
tout effet a une cause ; principe de raison suffisante. En découle une croyance : les mêmes causes
produisent les mêmes effets. Et si la notion de cause et celle de déterminisme ne peuvent être
confondues, le déterminisme semble aller de soi quand on accepte la notion de causalité. Le
déterminisme stipule qu'il n'y a pas d'évènement sans cause et que les mêmes causes produisent les
mêmes effets. Dans le cas de la science moderne, le déterminisme est un principe général de ladite
science selon lequel tout phénomène a sa cause (ou ses causes) et que les mêmes causes génèrent
rigoureusement les mêmes effets. Suivant ce principe d'un enchaînement régulier, les lois scientifiques
établissent entre les faits, eux-mêmes épurés d'un certain nombre de variables jugées négligeables, des
rapports constants, nécessaires, universels, mesurables et dont la reproductibilité autorise la prévision.
L'idéal du déterminisme strict fut formulé par le physicien Laplace (1749-1 827): si nous parvenions à
une connaissance totale d'un état donné de l'univers, nous pourrions en déduire infailliblement ses états
passés et futurs. Aujourd'hui, le progrès des sciences leur permet d'appréhender des phénomènes dont
la complexité régulière intègre du désordre, de l'aléatoire, de
l'incertain. La prévisibilité se calcule de manière statistique ou probabiliste dans le champ des sciences
humaines, des phénomènes météorologiques ou de la physique des particules (relations d'incertitude de
Heisenberg). À côté des lois déterministes naissent des lois non-déterministes (structures dissipatives de
Prigogine, théories du chaos).
Pour Bachelard, cette conception permet aux physiciens de prévoir rigoureusement que tel ou tel
phénomène observable aura lieu à telle époque postérieure. C'est le cas de l'astronomie: «les
phénomènes astronomiques représentent en quelque sorte la forme la plus objective et la plus
étroitement déterminée des phénomènes physiques»22. L'astronomie est donc la connaissance la plus
apte à donner à l'esprit scientifique. Cette affirmation pour l'auteur est d'une importance capitale. Elle
renferme l'idée selon laquelle tel fait de la nature a une cause.
Pour ce, tout corps, qui se meut, dans l'espace déterministe, a sans nul doute une cause première. Celle-
ci meut sans être mue, par exemple le soleil qui provoque la photosynthèse et le métabolisme aux
plantes mais ne change pas.
Selon Bachelard, ce déterminisme dont l'effet est la conclusion d'un raisonnement, la cause, la prémisse
nécessaire dont l'existence de l'effet suppose celle de la cause, et dont la vision inversait les rôles en
disant que la cause entraînait toujours l'effet, est fruit d'un manque d'attention des Philosophes: car, dit-
il, « l'origine astronomique du déterminisme nous parait expliquer la longue négligence des philosophes
pour les problèmes relatifs aux perturbations, aux erreurs, aux incertitudes dans l'étude des
phénomènes physiques »23.
C'est que pour Bachelard, il y a certains phénomènes physiques qui échappent au principe déterministe
où les mêmes causes produisent les mêmes effets. Il s'avère, en effet, que lorsqu'on touche au monde
de quanta, c'est-à-dire monde d'énergie et du mouvement, l'observation perturbe gravement l'état du
système considéré, si bien que l'on ne peut pas connaître à la fois et avec précision totale la vitesse et la
position d'une particule.
Cette notion du déterminisme concerne aussi les actions humaines. Elle détermine le comportement
humain étant donné que l'agir de l'homme doit procéder
23 Ibidem, p. 101
de l'action voulue ou non voulue des facteurs sociaux. Ainsi, la liberté de l'homme devient déterminée.
Et elle cesse d'être totale, absolue comme le préconisait Jean- Paul Sartre par exemple.
Cependant, dans l'étude des phénomènes physiques, on note qu'il y a émergence de certains faits
inattendus. Cela conduit la science moderne à promouvoir le droit de cité à l'indéterminisme, quand on
sait qu'une partie du réel échappe au jeu des lois naturelles. li y a donc de l'incontrôlable et/ou de
l'erreur qui demeure imprévisible24.
Par ailleurs, cette prise de conscience des erreurs pour l'historien des sciences, montre la façon dont
l'esprit humain doit avoir procédé, c'est-à-dire que grâce à l'erreur on peut atteindre la vérité. En
rectifiant l'erreur on peut établir une nouvelle vérité. La rectification, s'entend alors, procède du nouvel
esprit scientifique.
II.4.2. L'indéterminisme
A en croire Bachelard, l'incapacité du déterminisme à pouvoir repérer des phénomènes imprévisibles,
est la cause d'une nouvelle psychologie scientifique. Cette nouvelle psychologie est nommée
«indéterminisme».
Elle se manifeste à l'esprit humain lorsqu'il y a un comportement purement imprévisible lors d'une
expérience du laboratoire, ou comme le souligne Bachelard: «...en partant de la considération des
phénomènes désordonnés le savant a eu la surprise de voir s'imposer à lui, le même déterminisme
d'ensemble, fondé sur des permanences plus ou moins exactes, mais dont l'existence est cependant
assurée»25.
En effet, ce texte relate combien les faits scientifiques sont têtus, désobéissants à toute soumission aux
règles établies par la raison. Cela revient à affirmer qu'il échoit lors de I' expérimentation, de vérification
de faits, que le vérificateur aboutisse à d'autres résultats souvent inattendus, incertains. Le résultat en
effet, est imprévisible, mais il n'y a pas absence des causes déterminantes. Car,
ce résultat est fonction d'une foule de conditions qui, avec Bachelard, nous paraissent à l'instant moins
importantes pour en faire mention.
Mais ce qui retient notre attention, c'est que l'indéterminisme n'est pas propriété de la nature. Il est une
impuissance de l'homme à prévoir. Car l'esprit humain «ne sait rien.. .sur l'atome qui n'est pris que
comme le sujet du verbe rebondir dans la théorie cinétique de gaz..., ne sait rien sur le temps où
s'accomplit le phénomène du choc, comment le phénomène élémentaire serait-il prévisible, alors qu'il
n'est pas visible, c'est-à-dire susceptible d'une description précise?»26.
Notre deuxième chapitre a consisté à traiter le problème des concepts ayant traits à la science en tant
qu'un savoir méthodiquement fondé, en partant des définitions de quelques dictionnaires et quelques
recueils de vocabulaire de l'épistémologie. Ensuite nous avons essayé de voir ces mêmes concepts dans
le contexte de Gaston Bachelard.
D'après notre auteur, la connaissance des ces concepts est indispensable pour un esprit qui se veut
scientifique, mais c'est dans l'application combinée de raisonnement et de l'expérimentation que réside
le « succès » de la recherche objective, une dynamique de l'approximation valable chaque fois dans des
champs « régionalement » ciblés.
27 Ibidem, p.144
CHAPITRE TROISIEME:
SCIENTIFIQUE
III.0. INTRODUCTION
Dans ce troisième chapitre nous analyserons avec Bachelard les concepts, comme «objectivité»,
«victoire sur les obstacles», «négation dynamisante», «dialectique bachelardienne», nous y verrons que
l'esprit scientifique reste un esprit complexe.
III.I. OBJECTIVITE .
D'après l'auteur, bien que l'étymologie du terme «objectivité» renvoie à l'objet, l'usage ordinaire le
réfère au sujet. On dira par exemple; un constat objectif, un jugement objectif, une quête objective.
Tout ceci fait penser à une manière indépendante des états d'âmes, de caprices individuels. Cependant,
il se fait qu'au cours des âges à cause de la distinction kantienne du «noumène» et du
«phénomène», cette notion d'objectivité deviendra bipolaire: elle renferme dans l'optique
contemporaine la notion d'une intersubjectivité, notion selon laquelle tous «les sujets tombent d'accord
sur une affirmation qui se prétend intersubjective d'une part, et d'autre part, la notion de l'objectivité
comme référence aux objets».28
Chaque science affirme de ne pas être un discours mais une quête qui se limite à un domaine d'objets
déterminés. Cette position contemporaine nous amène à l'idée selon laquelle, la science découpe dans
la nature selon un point de vue qui est particulier et le domaine d'objet qui lui est spécifique.
Cela étant, et partant d'une telle vision, Bachelard pense que cette acceptation du concept
«objectivité», lieu d'émergence de l'esprit scientifique, comme référence aux objets auxquels la science
découvrait une entité du réel afin d'en faire l'objet spécifique d'étude, semble paraître moins éducative
pour l'homme des sciences. Ainsi, il fait remarquer qu' «il faut accepter pour l'épistémologie, le postulat
suivant: l'objet ne saurait être désigné comme un «objectif» immédiat, autrement dit, une marche vers
l'objet n'est pas initialement objective»29. Ce concept «objectif» implique la saisie directe d'un objet et
que cet objet se présente à l'esprit, sans la moindre désignation quelconque.
Dès lors, il s'avère dans l'ordre d'appréciation que nos jugements sur un objet ne sont que des
jugements empiriques, des jugements d'une saisie immédiate du réel. Car note Bachelard «l'objectivité
n'est possible que si l'on a d'abord rompu avec l'objet immédiat, si l'on a refusé la séduction du premier
choix»30. Ceci revient à dire que, l'esprit dans sa rencontre avec les données du réel est illustré comme
une entité du réel. Car c'est au niveau du pur psychique de la connaissance que Bachelard situe sa
réflexion épistémologique. Cet esprit doit exercer une véritable catharsis intellectuelle, une véritable
coupure épistémologique selon l'expression de l'auteur.
Dans ce même ordre d'idée, Bachelard pense que «la connaissance du réel est une lumière qui projette
toujours quelque part des ombres; ainsi toutes les révélations du réel doivent être récurrentes»31. En
d'autres termes, écrit l'auteur, «l'objet scientifique ne saurait être signé comme objectif immédiat
proprement dit, une marche scientifique vers l'objet n'est pas initialement objectif; il faut donc
28 KANT, E., cité par BACHELARD, G., La Formation de l'esprit scientifique, p.102
30 Ibidem, p.123
a) l'expérience première.
"La première expérience ou, pour parler plus exactement, l'observation première est toujours un
premier obstacle pour la culture scientifique. En effet, cette observation première se présente avec un
luxe d'images; elle est pittoresque, concrète, naturelle, facile. Il n'y a qu'à la décrire et à s'émerveiller.
On croit alors la comprendre. Nous commencerons notre enquête en caractérisant cet obstacle et en
L'expérience première est curieuse ( goût du spectaculaire), enracinée dans la vie quotidienne et ses
préoccupations; elle pratique l'extension des concepts ( on veut appliquer aux phénomènes b, c, d ce
qu'on croit connaître du phénomène a) au lieu de choisir la rigoureuse compréhension du concept
(enrichissement d'une question particulière, approfondissement, expérimentation); elle aime la variété
colorée alors que la science exige la variation (modification des paramètres pour expérimenter).
Bachelard donne l'exemple des livres "scientifiques" du XVIIIè siècle qui , par exemple, s'interrogeant sur
la cause du tonnerre, en viennent à parler au lecteur de la crainte du tonnerre, cherchant à rassurer,
analysant les différents types de crainte,etc.
b) la connaissance générale.
Nous avons déjà signalé le danger de l'extension des concepts. IL y a en effet un risque de généralisation
hâtive, qui séduit et satisfait l'intelligence naïve. De telles généralisations bloquent la pensée;
l'expérience perd son aiguillon quand les concepts sont sclérosés, on en vient à mépriser le détail, la
précision, la rigueur empirique, on ne sait pas "déformer les concepts" (c'est-à-dire les confronter à
l'expérimentation, les modifier, les compliquer sainement).
Bachelard donne l'exemple de la coagulation. Au XVIIè siècle, la coagulation est chez certains un concept
général qui permet de regrouper les phénomènes les plus divers : le lait qui caille, le sang, le fiel, les
graisses, la solidification des métaux, la congélation de l'eau,etc. Cette extension maxima du concept,
manifestement abusive, imperméable à la véritable expérimentation et à la pensée mathématique, est
la source des erreurs les plus grossières." Une connaissance qui manque de précision ou, pour mieux
dire, une connaissance qui n'est pas donnée avec ses conditions de détermination n'est pas une
connaissance scientifique. Une connaissance générale est presque fatalement une connaissance vague."
La pensée scientifique contemporaine utilise parfois des images, des métaphores, des comparaisons,
mais toujours après l'élaboration rigoureuse de la théorie. La pensée préscientifique les utilise avant et
l'image n'est plus simplement image, elle prétend être explicative.
Bachelard regroupe au chapitre 5 deux obstacles épistémologiques qui ne sont pas de même nature:- La
connaissance unitaire : Il s'agit du 2ème obstacle (déjà vu) étendu à une vision générale du monde :
"Toutes les difficultés se résolvent devant une vision générale du monde, par simple référence à un
principe général de la Nature. C'est ainsi qu'au XVIIIè siècle, l'idée d'une Nature homogène, harmonique,
tutélaire efface toutes les singularités, toutes les contradictions, toutes les hostilités de l'expérience".Ce
obstacle concerne bien évidemment la période préscientifique où sciences, métaphysique et religion ne
sont pas encore bien distinguées. Le ton des auteurs est grandiloquent, les sujets sont valorisés
(jugements de valeur : par exemple sur le degré de perfection de l'objet (!).Un auteur se refuse à établir
un rapport entre les bois pourris qui brillent par phosphorescence et les nobles et pures étoiles (!).). Le
besoin d'unité est permanent: on cherche en quelque sorte l'idée "philosophale" qui expliquerait le
monde.
- La connaissance pragmatique : il faut que le vrai soit l'utile : "Dans tous lesphénomènes, on cherche
l'utilité tout humaine, non seulement pour l'avantage positif qu'elle peut procurer, mais comme principe
d'explication. Trouver une utilité, c'est trouver une raison." Il faudrait donc faire une psychanalyse de la
connaissance objective pour qu'elle puisse rompre avec les considérations pragmatiques.
e) L'obstacle substantialiste.
Pour comprendre cet obstacle, il faut comprendre ce que certains auteurs ont entendu par substance.
Quand Descartes dit : "je suis une substance pensante", il veut dire que, quelles que soient mes façons
(modes) de penser (imaginer, réfléchir, me souvenir,etc), qui sont diverses et qui varient, quelque chose
demeure identique,
un substrat, un noyau qu'on appelle la substance. Si vous voulez un autre exemple, vous croyez
certainement (à tort selon le philosophe anglais Hume) que malgré les changements physiques,
psychologiques que vous connaissez dans votre existence, quelque chose demeure, ce que vous appelez
"moi", moi hier, moi aujourd'hui, moi demain. Bref, vous croyez que votre moi est une substance.Quand
nous parlons des phénomènes naturels, au lieu d'y voir sainement des rapports mathématisables, nous
risquons de substantialiser : par exemple, quand nous disons que le ciel est bleu, nous croyons que
quelque chose demeure, malgré les modifications, une substance, que nous appelons le ciel. On
commence à comprendre ce que peut être l'obstacle substantialiste. Les hommes auront tendance, à
l'époque préscientifique (et c'est encore vrai de la plupart des non scientifiques), à considérer le monde
comme un ensemble de substances ayant diverses qualités. Ainsi, les premiers électriciens (c'est ainsi
que se nommaient les premiers chercheurs dans le domaine électrique) considéraient le "fluide
électrique" comme une substance possédant certaines qualités. Comme la poussière "colle" (!!) à une
paroi électrisée, on parlait de "qualité glutineuse" (!) de la "substance électrique". A partir de cette
substantialisation, on devient peu à peu imperméable aux démentis de l'expérience. Certains
électriciens se livrent alors à des expériences dont les interprétations sont tout à fait surprenantes: on
imagine par exemple que la "substance électrique" doit nécessairement s'imprégner des substances
qu'elle traverse : la substance électrique qui a traversé l'urine a un goût âcre (!), pour le lait, un goût
doux, pour le vin, un goût acidulé,etc.Il faut rappeler que la science travaille sur du quantitatif (on
mathématise des relations) non sur du substantiel et du qualitatif.Il faudra donc surmonter cet
obstacle.On peut rappeler aussi que le substantialisme aime à penser que la substance est dissimulée, à
l'intérieur, cachée au regard par une enveloppe et qu'il faut une "clé" pour atteindre le noyau
authentique : voir à cet égard l'alchimie.
f) L'obstacle animiste.
Cet obstacle repose sur la valorisation de la vie (le latin anima, quel que soit son sens - air, souffle, âme -
est toujours lié à l'idée de vie; animo signifie souffler, emplir d'air, mais aussi donner la vie). A partir de
la division en trois règnes, végétal, minéral, animal, cet obstacle consiste à appeler au secours de la
chimie et de la physique la biologie naissante, bref à faire du vivant un principe universel
d'explication. On attribue la vie aux minéraux, on parle de leurs maladies, de leurs organes, de leurs
veines et artères. On introduit chez les minéraux l'idée de fécondation, de gestation,etc.
A la fin du XVIIIè siècle, les mêmes affirmations sont encore possibles. En 1782, Pott relate plusieurs cas
de fécondité minérale : "Tous ces faits, dit-il, prouvent la reproduction successive des métaux, en sorte
que les filons qui ont été exploités anciennement peuvent, au bout d'un certain temps, se trouver de
nouveau de matières métalliques". Crosset de la Heaumerie rapporte que, dans certains pays, on répand
dans la mine usée "des cassures ou des limures de fer", bref, on sème du fer. Après cette semaille, on
attend quinze ans puis "à la fin de ce temps on en tire une très grande quantité de fer(...)."36(p.158)
g) L'obstacle de la libido
Tout ce qui a précédé a suggéré au lecteur la présence de la libido: la volonté de puissance chez l'élève,
la mine féconde, l'intimité voilée de la substance,etc. Il semble que cet obstacle relève d'une véritable
psychanalyse de l'inconscient et des rêveries du scientifique qui risque toujours de projeter ses désirs
sexuels sur l'objet de se recherche. On peut citer ce texte proposé par Bachelard:
37 Robinet: De la nature 1766 - cité par Bachelard dans: La formation de l'esprit scientifique - Vrin p. 191
h) la connaissance quantitative.
Cet obstacle peut nous étonner. Nous avons déjà dit que la connaissance par substances et qualités était
un obstacle épistémologique. Il faut donc, pour faire de la science, mesurer, quantifier, mathématiser,
passer de la qualité à la quantité, ce qui correspond au passage de la subjectivité à l'objectivité. Mais
Bachelard précise que la grandeur n'est pas automatiquement objective et que s'il est légitime de faire
la critique d'un mathématisme trop vague (voir par exemple la physique de Descartes), on doit aussi se
méfier d'un mathématisme excessif, trop précis. L'excès de précision peut devenir un défaut : dès que
les relations étudiées sont nombreuses, les approximations sont une nécessité méthodologique. Il y a,
dans la période préscientifique, un excès tout gratuit de précision : "Par exemple, Buffon arriva "à ces
conclusions qu'il y avait 74.832 ans que la Terre avait été détachée du soleil par le choc d'une comète; et
que dans 93.291 années elle serait tellement refroidie que la vie n'y serait plus possible". Cette
prédiction ultra précise du calcul est d'autant plus frappante que les lois physiques qui lui servent de
base sont plus vagues et plus particulières."
Les obstacles épistémologiques sont à comprendre comme un ensemble des éléments socio-culturels,
psychologiques qui deviennent comme des bases sur lesquelles s'édifie notre savoir d'orientation, notre
contact avec les objets. A ce propos Bachelard affirme que «quand on cherche les conditions
psychologiques de progrès de la science, on arrive bien à cette conviction que c'est en terme d'obstacle
qu'il faut poser le problème de la connaissance scientifique»38.
Cela revient à dire, selon Bachelard que, ces obstacles s'avèrent d'une importance capitale. Car, c'est
seulement en ces termes qu'il faut parler du progrès, d'une obtention de connaissance scientifique.
Connaissance par laquelle l'esprit requiert des informations rectifiées de l'espace réel détachées de
l'expérience immédiate.
Par ailleurs, c'est dans l'optique purement intellectuelle qu'il faut poser le problème des obstacles pour
autant qu'ils servent des bases existentielles aidant
l'esprit à se démarquer de la doxa afin de se libérer pour une connaissance objective. A cet effet, une
coupure est exigée.
Alors que Descartes explique comment l'erreur est impossible, Bachelard la croit, non par le fait de ce
qui est extérieur à la connaissance, mais par l'acte même de la connaissance. Ces erreurs nécessitent
une rectification qui soit récurrente; et cette rectification est réorganisation du savoir à partir des bases
qui sont des erreurs. Car, pour lui, l'esprit humain accède à la science avec ses défauts philosophiques. Il
faut donc une remise en question des ces données philosophiques.39
Pour ce, toute connaissance doit subir une transformation rectifiante, reconstruisant. C'est là la fonction
de l'esprit. Car pour Bachelard, la raison dans sa contemplation du réel doit se renouveler d'elle-même
par le biais de la rectification. Cette rectification est comprise comme une clé de voûte, et suppose au
préalable une primitivité de l'erreur.
Elle soumet la connaissance humaine à un continuel perfectionnement. Tout en restant dans cette
même optique, Bachelard va suggérer la compréhension du nouvel esprit scientifique comme une
conversion des structures de connaissance présupposées. Cette structure, Bachelard la nomme
«rectification», «correction» des erreurs premières avec lesquelles l'esprit arrive à la science. C'est
seulement après cette victoire, que l'esprit pourra faire son ascension vers un monde objectif. Ainsi
l'esprit scientifique se manifestera par une volonté de puissance en vainquant et en surmontant tout ce
qui relève de tout obscurantisme culturel, traditionnel, qui va à l'encontre de son idéal, et qui entrave
et/ou alourdit sa marche.