Chapitre 2
Chapitre 2
[Link]
This is the published version of the publication, made available in accordance with the publisher’s policy.
Moeschler, Jacques
How to cite
© This document is protected by copyright. Please refer to copyright holder(s) for terms of use.
Chapitre 2
Jacques Moeschler
Département de linguistique
Université de Genève
1. Introduction
La pragmatique est un domaine des sciences du langage récent, mais la tradition scien-
tifique à laquelle elle est rattachée ne l’est pas. Elle remonte fondamentalement à la fin du
19e siècle par les travaux de Frege (1982/1971) et Russell (1906) portant sur ce que l’on
appelle aujourd’hui la présupposition. Ces questions, qui concernent essentiellement le
sens des expressions référentielles (descriptions définies, noms propres, relatives restric-
tives), ont été reprises il y a une trentaine d’années par des linguistes inspirés principale-
ment par le travail fondateur du philosophe du langage Paul Grice. La théorie de la
signification non naturelle de Grice et sa logique de la conversation (Grice 1989) sont à
l’origine de toutes les approches pragmatiques contemporaines, et c’est principalement sur
les implications de cette approche que portera cette contribution. L’apport principal de
Grice a été de montrer qu’une théorie de la signification n’est pas réductible au conven-
tionnalisme classiquement adopté dans la tradition linguistique, que représente par exem-
ple l’interprétation caricaturale de l’oeuvre du fondateur de la linguistique, Ferdinand de
Saussure (Saussure 1916/1968). Nous montrerons que la question de la signification
linguistique ne peut se passer de la question du sens du locuteur, à savoir de ce que le lo-
cuteur veut dire, et que la rupture entre signification conventionnelle et sens en contexte
conduit à la nécessité d’une théorie sérieuse de la compréhension des énoncés.
J’aimerais montrer dans cet article ce que pourrait être un programme de recherche
en sciences du langage qui tienne compte de la révolution pragmatique gricéenne (Grice
1989). Pour ce faire, je montrerai en quoi l’analyse linguistique des langues naturelles a
besoin d’être complétée par une approche pragmatique. Je préciserai la nature de l’in-
terface linguistique-pragmatique en introduisant une distinction maintenant bien acceptée
entre signification linguistique et sens pragmatique. Je développerai la contribution de la
pragmatique en introduisant, suivant en cela la pragmatique de la pertinence (Sperber &
- 13 -
Chapitre 2 | Qu’est-ce que la pragmatique ?
Signification linguistique et interprétation pragmatique
Wilson 1995, Carston 2002), les différents niveaux de compréhension d’un énoncé. Je
montrerai comment et pourquoi le niveau pertinent d’analyse pragmatique est celui des
explicatures et non celui des implicatures. Enfin, je terminerai en donnant un exemple et
son analyse montrant le rôle des explicatures pour la communication interculturelle.
1 phrase > système linguistique > signification > contexte > énoncé > inférence > sens
Voici un exemple qui montre en quoi la communication verbale est une communication
inférentielle :
1
Un code est un système d’appariement <messages, signaux>, permettant le transfert d’information (les
messages) par l’intermédiaire de signaux (des énoncés). L’intérêt d’un code, notamment le code linguistique, est
de pouvoir transférer d’une source à une destination ce qui n’est pas transportable, à savoir, des pensées (mes-
sages) — cf. Reboul & Moeschler (1998), Moeschler & Reboul (1994).
- 14 -
Qu’est-ce que la pragmatique ? | Chapitre 2
Signification linguistique et interprétation pragmatique
Dans 2 , Axel veut communiquer, de manière inférentielle, qu’il a compris que Jacques
lui demande d’aller se coucher en lui demandant d’aller se laver les dents, et il refuse cet
ordre en donnant comme raison qu’il n’a pas sommeil, activant par la même les deux hy-
pothèses contextuelles 3 à l’origine des implicatures 4 :
Voici d’autres exemples, qui illustrent de manière plus précise la sous-spécification lin-
guistique :
Tous ces exemples ont des interprétations précises, mais qui requièrent que la signi-
fication linguistique soit complétée par des informations pragmatiques. C’est l’interac-
tion entre informations linguistiques et informations non linguistiques qui est à l’origine
du sens de l’énoncé.
- 15 -
Chapitre 2 | Qu’est-ce que la pragmatique ?
Signification linguistique et interprétation pragmatique
3. La communication verbale
Que peut-on dire, dans cette perspective, de la communication verbale? Comment
fonctionne-t-elle ? Comme nous l’avons vu, la communication verbale ne peut pas être
réduite à un code, à savoir un ensemble des paires <messages, signaux>. En effet, si
tel était le cas, comprendre une langue supposerait la seule connaissance linguistique,
à savoir la clé des associations messages et signaux. L’argument le plus fort contre une
analyse strictement codique des faits linguistiques est que selon le modèle du code, la
compréhension serait un processus purement linguistique. Mais si tel était le cas, com-
ment alors expliquer l’interprétation 4 de 1 , ainsi que les interprétations des énoncés
5 à 9 ? Comment l’interlocuteur s’y prendrait-il en effet pour avoir la bonne interpré-
a. Ils devinent le sens de l’énoncé: mais dans ce cas, comment expliquer que la com-
munication verbale fonctionne la plupart du temps normalement; sous cette hypothèse,
il serait en effet ou miraculeux ou statistiquement improbable que les interlocuteurs
puissent se comprendre3.
2
Le même raisonnement vaut pour la pertinence: l’interlocuteur fait l’effort de traiter l’énoncé et d’en tirer
les implicatures, parce que le principe de pertinence (le locuteur a produit l’énoncé le plus pertinent dans les cir-
constances) vaut — Sperber & Wilson (1995).
3
Nous pourrions ajouter un argument moins sérieux, mais assez drôle. Dans Harry Potter, comme le montre
le professeur Trelawney, la divination n’est ni une science, ni une méthode fiable.
- 16 -
Qu’est-ce que la pragmatique ? | Chapitre 2
Signification linguistique et interprétation pragmatique
b. Les locuteurs utilisent, en plus du code linguistique, des codes non linguistiques, par
exemple des codes culturels ou sociaux. Ainsi, pour reprendre l’exemple 1 , les propo-
sitions “on se lave les dents avant d’aller se coucher”, “on se couche lorsqu’on a som-
meil” appartiendraient au code social de la famille Moeschler. Mais certaines lectures
d’énoncés ne peuvent s’expliquer par le recours à des codes sociaux, et toutes les in-
férences ne sont pas le résultat de l’existence d’un code social, notamment lorsque des
relations conceptuelles déclenchent les interprétations, comme le montrent les exemples
10 et 11 :
10 On dit qu’Alphonse Allais (un célèbre humoriste français de la fin du 19e siècle) est
décédé parce qu’il avait oublié de respirer.
c. Les locuteurs sont de plus ou moins bons “lecteurs de l’esprit” (mind-readers, cf.
Wilson & Sperber 2002). En d’autres termes, la compréhension d’un énoncé im-
plique non plus simplement un processus de décodage, mais la capacité de l’inter-
locuteur à attribuer au locuteur des intentions, des croyances et des désirs, à savoir
des attitudes propositionnelles qui sont à l’origine de sa compréhension de l’énoncé.
Lire l’esprit n’est pas deviner, c’est utiliser au contraire un vaste ensemble de connais-
sances que nous avons sur autrui et sur nous-mêmes, être capables de répondre à
des questions assez simples comme “pourquoi me dit-il cela ?”, “que veut-il dire en
disant P ?”, “ est-il sérieux en disant P ?”, “ce qu’il est dit est-il consistant avec ce
qu’il vient de dire ?”, “comment puis-je être certain qu’il ne voulait pas dire P mais
Q en disant P ?”, etc.
L’hypothèse générale derrière l’explication par la lecture de l’esprit est que les êtres hu-
mains ont une théorie de l’esprit, à savoir la capacité à attribuer à autrui des intentions,
des croyances et des désirs (Dennett 1990 parle de stratégie de l’interprète). Lorsque cette
capacité fait défaut, ce défaut est à l’origine de graves problèmes cognitifs, dont le plus
connu est l’autisme. En second lieu, ce qui en fait un argument décisif, la théorie de l’esprit
s’acquiert relativement tard (entre 3 et 5 ans), après l’acquisition du langage. Dans
l’exemple suivant, tiré de l’ouvrage de Dennett La Conscience Expliquée (Dennett 1993,
381), Noreldo, supposé être une merveille de l’intelligence, lit dans l’esprit de son chat
que celui-ci veut à manger : en fait, Noreldo ne fait qu’exprimer la croyance qu’il a en
interprétant la position de son chat attendant patiemment qu’on lui donne à manger. Ne
pas reconnaître l’état mental de son chat aurait été un comportement cognitivement bi-
zarre, puisque le chat montre, de manière ostensive, qu’il attend devant le frigidaire
quelque chose de précis :
- 17 -
Chapitre 2 | Qu’est-ce que la pragmatique ?
Signification linguistique et interprétation pragmatique
- 18 -
Qu’est-ce que la pragmatique ? | Chapitre 2
Signification linguistique et interprétation pragmatique
tatif certain (par exemple pour échapper aux prédateurs), car elle permet d’expliquer les
raisons d’une division du travail cognitif, notamment entre les tâches nécessitant un trai-
tement et une réponse rapide (relevant des systèmes d’entrées) et celles permettant un
traitement plus lent (par exemple le raisonnement via le système central). Dans le cours de
l’évolution, les tâches de raisonnement sont devenues rapides et automatiques, comme le
décrit par exemple la théorie de la modularité généralisée (Sperber 1994).
- 19 -
Chapitre 2 | Qu’est-ce que la pragmatique ?
Signification linguistique et interprétation pragmatique
tout acte de communication, l’interlocuteur peut présumer que l’énoncé du locuteur est
pertinent. C’est exactement ce que prédit le deuxième principe de pertinence :
La clause (a) stipule que l’attention portée (principe cognitif de pertinence) à l’énoncé
du locuteur et son traitement vaudront la peine parce qu’il est suffisamment pertinent.
Maintenant, la clause (a) est relativisée par les capacités et préférences du locuteur et cette
clause explique que nos attentes de pertinence vont varier de locuteur à locuteur : le raseur
n’est plus écouté, le collègue trop disert se voit être poliment interrompu, l’étudiant inca-
pable de présenter son exposé suppléé par son professeur.
Pertinence
a. Plus un énoncé produit d’effets positifs, plus il est pertinent.
b. Plus un énoncé demande d’efforts cognitifs, moins il est pertinent.
- 20 -
Qu’est-ce que la pragmatique ? | Chapitre 2
Signification linguistique et interprétation pragmatique
Voici comment la procédure de compréhension est formulée (Wilson & Sperber 2004,
613):
a. Suivez le chemin du moindre effort dans le calcul des effets cognitifs : testez les hy-
pothèses interprétatives dans l’ordre de l’accessibilité.
b. Arrêtez lorsque vos attentes de pertinence sont satisfaites (ou abandonnées).
- 21 -
Chapitre 2 | Qu’est ce que la pragmatique ?
Signification linguistique et interprétation pragmatique
Que se passe-t-il dans ce genre de malentendu ? À première vue, il n’y a pas de malen-
tendu interculturel : les locuteurs parlent la même langue, avec une maîtrise d’un très haut
niveau pour ma correspondante, et un usage à peu près correct pour un professeur suisse
romand. Pourtant, rétrospectivement, j’avais la certitude d’avoir utilisé la manière ordinaire
de demander que quelqu’un vienne me chercher : on formule une requête polie, en atten-
dant, étant donné le contexte, la longueur du déplacement, qu’une offre d’aide soit formu-
lée, aide qui aurait, bien entendu, été négociée. Ce scénario est certainement culturel, et
étant donné les relations historiques fortes entre le pays de ma destination et la France, l’hy-
pothèse d’un conflit de scénario culturel n’était pas une hypothèse initiale plausible.
Que s’est-il réellement passé ? Les choses sont plus compliquées que je ne le pensais,
car mon hypothèse initiale, celle qui a produit un retour de mail de ma part un peu sec,
demandant explicitement de l’aide, n’était en fait pas la bonne. Mon hypothèse initiale,
celle que je vais expliciter plus en détail par la suite, était que mon interlocutrice avait com-
pris ma demande littéralement, pour des raisons qui me semblaient inaccessibles. Même
si j’étais agacé de la complication à venir dans l’organisation de mon déplacement, je
n’avais à m’en prendre qu’à moi-même: “qui ne veut pas s’exprimer clairement et expli-
citement doit accepter de ne pas être complètement compris”. Cela dit, l’hypothèse selon
laquelle mon interlocutrice n’avait pas compris ma requête implicite initiale s’est quelque
peu lézardée pour deux raisons. D’une part, ma demande explicite a reçu une réponse
favorable — même si, je le répète, elle n’a pas été couronnée de succès —, d’autre part
parce que la raison principale du “refus” initial n’était pas une interprétation erronée,
mais un fait totalement compréhensible : mon interlocutrice ne pouvait pas conduire de
nuit. Le point important concerne les raisons pour lesquelles je n’ai pas pensé que ma
correspondante ne voulait pas venir me chercher, mais ne pouvait simplement pas le faire,
et aussi pourquoi cette information, cruciale et pertinente, n’a pas été donnée.
Le problème que pose une telle analyse est qu’une telle requête n’est pas un moyen
conventionnel de produire un acte de langage indirect de requête. Si tel était le cas en
effet, on devrait admettre que les locuteurs du français partagent une règle comme 15 :
- 22 -
Qu’est-ce que la pragmatique ? | Chapitre 2
Signification linguistique et interprétation pragmatique
15 Lorsque le locuteur ne sait pas comment aller de Y à X et qu’il demande à son inter-
locuteur quel trajet suivre pour aller de Y à X, il veut que son interlocuteur vienne le
chercher à Y et l’amène à X.
Cela dit, cette première analyse n’est pas une analyse pragmatique classique, à savoir
une analyse gricéenne : elle suppose au contraire le recours à une loi de discours ad hoc,
qui intervient en dehors du champ des maximes de conversation. Une analyse inférentielle
doit donc, si elle veut se réclamer d’un cadre théorique consistant, expliquer comment
l’interprétation d’une demande d’aide à partir d’une question utilise ou exploite les
maximes de conversation ainsi que le suppose le respect du principe de coopération. Si
nous essayons de tester l’ensemble des maximes de conversation, nous obtenons le résultat
suivant:
Quelle que soit l’analyse pragmatique devant être retenue, nous aimerions maintenant
expliquer pourquoi, bien que l’analyse ci-dessus soit acceptable, elle n’explique pas pour-
quoi 12 n’est pas une manière ordinaire de demander quelque chose à quelqu’un. Comme
nous l’avons indiqué plus haut, les actes de langage indirects (les implicatures conversa-
tionnelles généralisées) sont associées à des formules, qui, bien qu’annulables, supposent
néanmoins une relation systématique entre l’acte illocutionnaire secondaire réalisé et l’acte
5
Les nonce implicatures correspondent aux implicatures conversationnelles particulières.
- 23 -
Chapitre 2 | Qu’est-ce que la pragmatique ?
Signification linguistique et interprétation pragmatique
Bien que cette analyse satisfasse la définition (b) de la présomption de pertinence op-
timale, la clause (a) de cette définition n’est pas satisfaite de manière évidente.
La question que nous devons maintenant aborder est le rapport qui existe entre la dé-
finition de la pertinence et le malentendu. Voici les propositions que nous aimerions dé-
fendre dans la suite de cet article :
6
Les explicatures d’ordre supérieur se distinguent des explicatures basiques, correspondant à la proposition
exprimée par l’énoncé.
7
Nous voulons dire par “culturelle” le fait que ce ne sont pas les informations visibles (overt), mais les infor-
mations invisibles (covert) qui interviennent dans la communication, à savoir les informations qui ne sont acces-
sibles que par ceux qui les partagent, sans qu’elles soient manifestes. Ces hypothèses sont ici très différentes,
dans leur accessibilité, des hypothèses constituant l’environnement cognitif mutuel, et a fortiori, le contexte.
- 24 -
Qu’est-ce que la pragmatique ? | Chapitre 2
Signification linguistique et interprétation pragmatique
Malentendu (général)
Un malentendu est déclenché, intentionnellement ou involontairement, par les capacités
et les préférences du locuteur, à l’origine de l’interprétation erronée de l’interlocuteur.
Malentendu (interculturel)
Un malentendu interculturel est provoqué par une évaluation erronée de la part du
destinataire des capacités et des préférences du locuteur.
- 25 -
Chapitre 2 | Qu’est-ce que la pragmatique ?
Signification linguistique et interprétation pragmatique
Pour l’instant, l’analyse n’est pas bien différente de celle qui précède, car la force illo-
cutionnaire, celle qui est associée à 19 , est celle d’une demande d’information, correspon-
dant à ce que l’interlocutrice montre qu’elle comprend. 20 b ne correspond pas à ce que
le locuteur veut dire, à savoir 21 :
Comment peut-on, dans ce nouveau cadre théorique, obtenir 21 ? Il suffit pour cela de
faire intervenir, en plus de 20 (a, b, c) les prémisses implicitées 22 pour tirer la conclusion
implicitée 23 :
Ce progrès n’est pas moindre, car il échappe aux deux critiques que nous avions préa-
lablement formulées, à savoir d’une part l’impossibilité de dériver contextuellement la va-
leur de requête et la difficulté à recourir à une maxime de conversation pour déclencher
l’implicature.
Cela dit, l’analyse alternative que nous avons proposée n’est pas encore satisfaisante,
car elle ne décrit que partiellement le problème initial: si l’explicature 20 b correspond bien
à ce qui est compris par l’interlocutrice, nous n’arrivons pas encore à expliquer la diffé-
rence entre ce que veut dire le locuteur et ce que son interlocutrice comprend. Nous ai-
merions en effet montrer que 23 ne correspond pas à une implication contextuelle, à savoir
- 26 -
Qu’est-ce que la pragmatique ? | Chapitre 2
Signification linguistique et interprétation pragmatique
une implicature, mais bien à une explicature d’ordre supérieur. Pour y arriver, il faut que
nous introduisions quelques éléments théoriques supplémentaires de la théorie de la per-
tinence, récemment introduits (Wilson & Sperber 2004).
24 Procédure de compréhension (version révisée): Accédez aux niveaux suivants, de
Il faut maintenant donner des prédictions sur ce qui, pour chacun de ces niveaux, est
nécessaire ou suffisant pour la compréhension de l’énoncé.
3. Enfin, les implicatures sont le niveau supérieur de communication : les prémisses im-
plicitées, notamment, sont basées sur des ensembles de connaissances et de croyances
plus ou moins fortement entretenues et accessibles ; cela dit, ne pas tirer une implication
contextuelle n’a pas les conséquences les plus graves et ne préjuge pas nécessairement
de l’échec de la communication13.
Les échecs de la communication ont donc des conséquences selon le niveau du contenu
qui n’est pas saisi ou correctement tiré : les explicatures basiques sont nécessaires à la
réussite de la communication, tout comme les explicatures d’ordre supérieur, alors que les
implicatures, lorsqu’elles ne sont pas tirées, ne rendent pas caduc le résultat du processus
de compréhension.
Quelle conclusion pouvons-nous tirer de cette hypothèse, qui fait donc du niveau des
explicatures d’ordre supérieur le niveau de compréhension crucial pour la réussite de la
11
Dans ces situations, l’interlocuteur pourra demander une répétition ou une reformulation: “Tu peux répéter,
je n’ai pas compris ? ”
12
Un certain nombre d’actes illocutionnaires, lorsqu’ils ne sont pas réalisés par des performatifs explicites,
peuvent donner lieu à des interprétations erronées. Je viendrai à ta soirée peut être intentionné comme une in-
formation et interprété comme une promesse ferme.
13
On rappellera, ce qui est une question de droit de plus en plus cruciale (cf. notamment les procès en dif-
famation, notamment de et contre Le Pen) que, juridiquement, une implicature ne peut valoir comme intention
informative.
- 27 -
Chapitre 2 | Qu’est-ce que la pragmatique ?
Signification linguistique et interprétation pragmatique
La question est ,dès lors, la suivante : pourquoi, en dépit de la haute accessibilité pour
l’interlocutrice des prémisses 28 , 27 ne reçoit pas de réponse et n’est probablement pas
saisi ? En d’autres termes, pourquoi la conclusion implicitée 27 n’est-elle pas inférée ?
Il semble que nous soyons dans une impasse. J’aimerais ici faire un bilan provisoire de
ce que nous avons examiné jusqu’ici :
- 28 -
Qu’est-ce que la pragmatique ? | Chapitre 2
Signification linguistique et interprétation pragmatique
Quelle solution reste-t-il ? Si l’on revient aux trois niveaux de compréhension impor-
tants, il y en a un qui n’a pas encore été utilisé, c’est celui des explicatures d’ordre supé-
rieur. De plus, si l’on ajoute maintenant la clause (b) de la procédure de compréhension,
on peut faire l’hypothèse que l’interlocutrice s’est arrêtée au niveau de l’explicature de
question. En d’autres termes, dès qu’elle a saisi l’explicature d’ordre supérieur de question,
l’interlocutrice a obtenu une pertinence suffisante pour équilibrer ses efforts de traitement
et a arrêté la procédure de compréhension. Le point crucial est que, pour obtenir la conclu-
sion implicité 27 , il faut justement qu’elle ne s’arrête pas à l’explicature 26 . Or l’hypothèse
la plus simple, certainement la plus plausible à ce moment du processus de compréhen-
sion, est que l’interlocutrice a arrêté la procédure de compréhension.
Cette analyse a un certain nombre d’implications, bien qu’elle doive être complétée par
d’autres prémisses. Cela dit, si elle explique pourquoi la conclusion implicitée n’est pas
tirée, elle n’explique pas pourquoi le locuteur n’a pas demandé explicitement de l’aide,
à savoir de venir le chercher à l’aéroport, si c’est effectivement ce qu’il attendait que l’on
comprenne de son énoncé. Deux réponses sont ici possibles :
b. Le locuteur peut avoir pensé que son intention était suffisamment claire pour être
comprise.
C’est la clause (b) que nos aimerions développer, car les arguments que l’on pourrait in-
voquer pour défendre (a) ne nous semblent pas convaincants15. La clause (b) fait intervenir
en effet une présupposition pragmatique, qui me semble particulièrement cachée et sour-
noise, bien qu’active, dans les situations de communication interculturelle. Si les interlo-
cuteurs n’éprouvent pas le besoin de tout expliciter, c’est qu’ils supposent que ce qui n’est
pas dit est évident et fait partie de ce que la pertinence appelle l’environnement cognitif
15
Cela supposerait que l’ensemble de nos comportements seraient en permanence dictés par des normes
de comportement culturel, et non par des principes plus généraux comme la stratégie de l’interprète (Dennett
1990).
- 29 -
Chapitre 2 | Qu’est-ce que la pragmatique ?
Signification linguistique et interprétation pragmatique
mutuel. Or, rien a priori ne devrait les autoriser à faire de telles hypothèses (les locuteurs
sont de pays et de continents différents, de cultures religieuses et historiques différentes,
etc.), si ce n’est le fait qu’ils parlent — à un très haut niveau — la même langue. Tout se
passe donc comme si le partage d’une même langue et plus particulièrement l’usage à un
haut niveau d’une même langue jouait le rôle de biais culturel et rendait de ce fait opaque
une partie de ce qui est pragmatiquement présupposé. En d’autres termes, les locuteurs
semblent les victimes du principe suivant :
Nous obtenons dès lors une conclusion nouvelle et inattendue: les malentendus, no-
tamment interculturels, n’ont pas une cause linguistique, mais bien une cause pragma-
tique, liée à l’attribution erronée des mêmes croyances et connaissances que les nôtres.
Dès lors, les fausses inférences sont causées simplement par de fausses attributions de
croyances et de connaissances partagées. Dans l’exemple analysé, le locuteur a simple-
ment attribué à son interlocutrice, de manière erronée, tout un ensemble d’hypothèses qui
n’ont pas été retenues.
Nous pouvons dès lors formuler une dernière hypothèse sur les malentendus intercul-
turels :
En d’autres termes, les fausses inférences dérivant des explicatures d’ordre supérieur
erronées sont causées par de fausses attributions de croyances et de connaissances par-
tagées.
On pourrait objecter que cette analyse vise simplement à faire des hypothèses d’arrière-
plan culturelles de simples hypothèses contextuelles et que la culture est de fait quelque
chose de plus spécifique (en termes de contenu) et de plus large (en termes de ses pro-
priétés). En effet, la culture n’est pas seulement un ensemble de propositions, mais quelque
chose qui se transmet, se diffuse, s’apprend. Notre réponse est la suivante : les informa-
tions culturelles d’arrière-plan, nécessaires à la compréhension des énoncés, ont exacte-
ment les mêmes propriétés que les informations dites “contextuelles”: pour qu’elles
puissent faire partie du contexte, elles doivent être manifestes, à savoir faire partie de
l’environnement cognitif mutuel des interlocuteurs. Elles partagent donc les mêmes proprié-
tés que les hypothèses contextuelles et pour certaines d’entre elles, sont présupposées
- 30 -
Qu’est-ce que la pragmatique ? | Chapitre 2
Signification linguistique et interprétation pragmatique
vraies. Ainsi, une présupposition pragmatique d’un échange interculturel peut être qu’un
haut niveau de maîtrise d’une langue naturelle est accompagné d’un ensemble d’hypo-
thèses contextuelles identiques, à savoir mutuellement manifestes dans le contexte. Or
c’est ici le risque de cette hypothèse : les deux ne vont pas nécessairement de pair, à
savoir la connaissance d’une langue naturelle n’implique pas, au sens logique du terme,
la possession de l’ensemble de connaissances culturelles d’arrière-plan. La langue et la
culture sont deux choses différentes, même si la maîtrise de l’une (la langue) est l’un des
modes d’accès, certainement privilégié, de l’autre (la culture).
7. Conclusion
Que faut-il conclure de cette communication ? J’aimerais soumettre trois propositions
à la réflexion du lecteur, propositions qui constitueront autant de conclusions (provisoires) :
2. La compréhension d’un énoncé passe par la sélection des bonnes hypothèses contex-
tuelles, qui sont, pour certaines, de nature culturelle, à savoir invisibles. La connaissance
de la culture est donc un élément fondamental pour le calcul du sens pragmatique de
l’énoncé.
Références bibliographiques
Carston, Robyn (2002), Thoughts and Utterances. The Pragmatics of Explicit Communi-
cation, Oxford, Basil Blackwell.
Dennett, Daniel (1990), La stratégie de l’interprète. Le sens commun et l’univers quotidien,
Paris, Gallimard.
Dennett, Daniel (1993), La conscience expliquée, Paris, Odile Jacob.
Fodor J. (1983), The Modularity of Mind, Cambridge (MA), MIT Press.
Frege, Gottlob (1882/1971), Ecrits logiques et philosophiques, Paris, Seuil.
Grice, H. Paul (1989), Studies in the Ways of Words, Cambridge (MA), Harvard Univer-
sity Press.
- 31 -
Chapitre 2 | Qu’est-ce que la pragmatique ?
Signification linguistique et interprétation pragmatique
Horn, Laurence (1984), “Toward a new taxonomy for pragmatic inference: Q-based and
R-based implicature”, in Schiffrin, Deborah (ed.), Meaning, Form, and Use in Context,
Washington, Georgetown University Press, 11-42.
Levinson, Stephen C. (2000), Presumptive Meanings. The Theory of Generalized Conver-
sational Implicatures, Cambridge (MA), MIT Press.
Moeschler, Jacques (2004), “Intercultural pragmatics: a cognitive approach”, Intercultural
Pragmatics 1(1), 49-70.
Moeschler, Jacques & Anne Reboul (1994), Dictionnaire encyclopédique de pragmatique,
Paris, Ed. Du Seuil.
Morgan, Jerry (1978), “Two types of convention in indirect speech acts”, in Cole, Peter
(ed.), Syntax & Semantics 9: Pragmatics, 261-80.
Reboul, Anne & Jacques Moeschler (1998), La Pragmatique aujourd’hui. Une nouvelle
science de la communication, Paris, Ed. Du Seuil.
Russell, Bertrand (1906), “On Denoting”, Mind 14, 479-493.
Saussure, Ferdinand de (1916/1968), Cours de linguistique générale, Paris, Payot.
Sperber, Dan (1994), “Understanding verbal understanding”, in Khalfa, Jean (éd.), What
is Intelligence?, Cambridge, Cambridge University Press, 179-198.
Sperber, Dan (1996), La Contagion des idées, Paris, Odile Jacob.
Sperber, Dan & Deirdre Wilson (1995), Relevance. Communication and Cognition, Ox-
ford, Blackwell.
Sperber, dan & Wilson, Deirdre. (2002), “Pragmatics, modularity and mindreading”,
Mind & Language 17, 3-23.
Wilson, Deirdre & Dan Sperber (2004), “Relevance Theory”, in Horn, Laurence R. & Gre-
gory Ward (eds), Handbook of Pragmatics, Oxford, Blackwell, 607-632.
- 32 -