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Chapitre 2

Le chapitre de Jacques Moeschler explore la pragmatique, un domaine linguistique qui examine la signification et l'interprétation des énoncés dans leur contexte. Il souligne l'importance de la distinction entre signification linguistique et sens pragmatique, en mettant en avant le rôle des inférences et de la théorie de l'esprit dans la compréhension des communications verbales. L'auteur propose un programme de recherche qui intègre ces concepts pour mieux appréhender la complexité de la communication humaine.

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Le chapitre de Jacques Moeschler explore la pragmatique, un domaine linguistique qui examine la signification et l'interprétation des énoncés dans leur contexte. Il souligne l'importance de la distinction entre signification linguistique et sens pragmatique, en mettant en avant le rôle des inférences et de la théorie de l'esprit dans la compréhension des communications verbales. L'auteur propose un programme de recherche qui intègre ces concepts pour mieux appréhender la complexité de la communication humaine.

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Chapitre d'actes 2008 Published version Open Access

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Qu'est-ce que la pragmatique? Signification linguistique et interprétation

Moeschler, Jacques

How to cite

MOESCHLER, Jacques. Qu’est-ce que la pragmatique? Signification linguistique et interprétation. In:


Pragmatique… de l’intention à la réalisation. Biarritz. Paris : Gnosia, 2008. p. 13–32.

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Chapitre 2

Qu’est-ce que la pragmatique ?


Signification linguistique et interprétation pragmatique

Jacques Moeschler
Département de linguistique
Université de Genève

1. Introduction
La pragmatique est un domaine des sciences du langage récent, mais la tradition scien-
tifique à laquelle elle est rattachée ne l’est pas. Elle remonte fondamentalement à la fin du
19e siècle par les travaux de Frege (1982/1971) et Russell (1906) portant sur ce que l’on
appelle aujourd’hui la présupposition. Ces questions, qui concernent essentiellement le
sens des expressions référentielles (descriptions définies, noms propres, relatives restric-
tives), ont été reprises il y a une trentaine d’années par des linguistes inspirés principale-
ment par le travail fondateur du philosophe du langage Paul Grice. La théorie de la
signification non naturelle de Grice et sa logique de la conversation (Grice 1989) sont à
l’origine de toutes les approches pragmatiques contemporaines, et c’est principalement sur
les implications de cette approche que portera cette contribution. L’apport principal de
Grice a été de montrer qu’une théorie de la signification n’est pas réductible au conven-
tionnalisme classiquement adopté dans la tradition linguistique, que représente par exem-
ple l’interprétation caricaturale de l’oeuvre du fondateur de la linguistique, Ferdinand de
Saussure (Saussure 1916/1968). Nous montrerons que la question de la signification
linguistique ne peut se passer de la question du sens du locuteur, à savoir de ce que le lo-
cuteur veut dire, et que la rupture entre signification conventionnelle et sens en contexte
conduit à la nécessité d’une théorie sérieuse de la compréhension des énoncés.

J’aimerais montrer dans cet article ce que pourrait être un programme de recherche
en sciences du langage qui tienne compte de la révolution pragmatique gricéenne (Grice
1989). Pour ce faire, je montrerai en quoi l’analyse linguistique des langues naturelles a
besoin d’être complétée par une approche pragmatique. Je préciserai la nature de l’in-
terface linguistique-pragmatique en introduisant une distinction maintenant bien acceptée
entre signification linguistique et sens pragmatique. Je développerai la contribution de la
pragmatique en introduisant, suivant en cela la pragmatique de la pertinence (Sperber &

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Chapitre 2 | Qu’est-ce que la pragmatique ?
Signification linguistique et interprétation pragmatique

Wilson 1995, Carston 2002), les différents niveaux de compréhension d’un énoncé. Je
montrerai comment et pourquoi le niveau pertinent d’analyse pragmatique est celui des
explicatures et non celui des implicatures. Enfin, je terminerai en donnant un exemple et
son analyse montrant le rôle des explicatures pour la communication interculturelle.

2. L’interface linguistique pragmatique


L’apparition du tournant pragmatique a produit de nouveaux programmes de recherche
en sciences du langage, concernant notamment l’interface linguistique pragmatique,
déclinée de diverses manières (interfaces syntaxe-pragmatique, sémantique-pragmatique).
Si l’on avait à présenter de manière générale l’interface linguistique-pragmatique, celle-ci
pourrait se résumer aux deux questions suivantes:
1. Comment l’information encodée linguistiquement contribue-t-elle au sens de l’énoncé ?
2. En quoi le sens de l’énoncé est-il différent de la signification de la phrase ?
Pour répondre à ces questions, il faut introduire un concept important de la pragmatique
de la pertinence, celui de sous-spécification. L’hypothèse de la pragmatique (inférentielle)
est en effet que le sens de l’énoncé est sous spécifié linguistiquement, en d’autres termes,
que l’usage d’une phrase en contexte, à savoir un énoncé, communique plus que la
phrase. Contrairement aux approches traditionnelles de la communication verbale, selon
lesquelles la communication verbale est un processus codique1, la communication est vue
ici comme un processus mixte, à la fois codique et inférentiel. La communication verbale,
du point de vue inférentiel, peut être représentée de la manière suivante :

1 phrase > système linguistique > signification > contexte > énoncé > inférence > sens

En d’autres termes, la phrase, entrée du traitement linguistique, produit une significa-


tion, via les propriétés du système linguistique. La signification linguistique, complétée
par des informations provenant du contexte, donne un énoncé, qui est le lieu des infé-
rences pragmatiques, et dont le résultat, la sortie du processus interprétatif, est le sens.
La communication verbale est donc un processus non seulement codique et inférentiel ; elle
est surtout un processus ostensif et inférentiel. En d’autres termes, le locuteur, par son acte
de communication, montre (c’est le côté ostensif) son intention communicative et l’interlo-
cuteur, par la reconnaissance de l’intention communicative du locuteur, infère son intention
informative, à savoir ce que le locuteur veut communiquer via son énoncé.

Voici un exemple qui montre en quoi la communication verbale est une communication
inférentielle :
1
Un code est un système d’appariement <messages, signaux>, permettant le transfert d’information (les
messages) par l’intermédiaire de signaux (des énoncés). L’intérêt d’un code, notamment le code linguistique, est
de pouvoir transférer d’une source à une destination ce qui n’est pas transportable, à savoir, des pensées (mes-
sages) — cf. Reboul & Moeschler (1998), Moeschler & Reboul (1994).

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Qu’est-ce que la pragmatique ? | Chapitre 2
Signification linguistique et interprétation pragmatique

2 Jacques : Axel, va te laver les dents.


Axel: Je n’ai pas sommeil.

Dans 2 , Axel veut communiquer, de manière inférentielle, qu’il a compris que Jacques
lui demande d’aller se coucher en lui demandant d’aller se laver les dents, et il refuse cet
ordre en donnant comme raison qu’il n’a pas sommeil, activant par la même les deux hy-
pothèses contextuelles 3 à l’origine des implicatures 4 :

3 a. On se lave les dents avant d’aller se coucher.


b. On se couche lorsqu’on a sommeil.

4 a. Axel refuse d’aller se laver les dents.


b. Axel refuse d’aller se coucher maintenant.

Voici d’autres exemples, qui illustrent de manière plus précise la sous-spécification lin-
guistique :

5 Ils vont encore nous augmenter les impôts.


ils = le gouvernement

6 Le patron licencia l’ouvrier parce qu’il était communiste.


il = le patron ou l’ouvrier ?

7 Jean est tombé. Marie l’a poussé.


= Jean est tombé parce que Marie l’a poussé.

8 Si tu tonds la pelouse, tu auras 10 €.


= tu auras 10 € si et seulement si tu tonds la pelouse.

9 Aujourd’hui encore, il était en retard. Il allait, c’était sûr, se faire renvoyer.


= il pensait qu’il allait sûrement se faire renvoyer.

Tous ces exemples ont des interprétations précises, mais qui requièrent que la signi-
fication linguistique soit complétée par des informations pragmatiques. C’est l’interac-
tion entre informations linguistiques et informations non linguistiques qui est à l’origine
du sens de l’énoncé.

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Chapitre 2 | Qu’est-ce que la pragmatique ?
Signification linguistique et interprétation pragmatique

3. La communication verbale
Que peut-on dire, dans cette perspective, de la communication verbale? Comment
fonctionne-t-elle ? Comme nous l’avons vu, la communication verbale ne peut pas être
réduite à un code, à savoir un ensemble des paires <messages, signaux>. En effet, si
tel était le cas, comprendre une langue supposerait la seule connaissance linguistique,
à savoir la clé des associations messages et signaux. L’argument le plus fort contre une
analyse strictement codique des faits linguistiques est que selon le modèle du code, la
compréhension serait un processus purement linguistique. Mais si tel était le cas, com-
ment alors expliquer l’interprétation 4 de 1 , ainsi que les interprétations des énoncés
5 à 9 ? Comment l’interlocuteur s’y prendrait-il en effet pour avoir la bonne interpré-

tation de ils et il, de la relation pousser-tomber, de si ou encore du point de vue dans


ces exemples ?

La pragmatique, outre l’idée de modèle inférentiel, a apporté un programme de re-


cherche nouveau qui a transformé la nature des problèmes liés à la compréhension des
énoncés. Tout d’abord, ce programme de recherche a fourni des arguments empiriques,
montrant la difficulté d’une explication purement codique de la communication verbale.
Ainsi, comme le montrent les exemples 1 à 9 , le partage d’un code commun n’est pas
une condition suffisante pour la réussite de la communication. En second lieu, le pro-
gramme de recherche de la pragmatique a produit des hypothèses indiquant quels sont
les principes expliquant le passage de la signification linguistique au sens pragmatique.
Par exemple, l’approche gricéenne classique permet à l’interlocuteur de faire la suppo-
sition qu’en disant P, le locuteur veut communiquer Q, parce que la compréhension lit-
térale de P n’est pas compatible avec la supposition que le locuteur coopère et respecte
les maximes de conversation (Grice 1989, “Logic and conversation”)2.

La question à laquelle il faut répondre, dans le cadre d’un programme de recherche


en pragmatique, est de savoir comment les interlocuteurs s’y prennent pour comprendre
plus que la simple signification linguistique. On peut envisager plusieurs solutions, dont
seule la dernière est raisonnable :

a. Ils devinent le sens de l’énoncé: mais dans ce cas, comment expliquer que la com-
munication verbale fonctionne la plupart du temps normalement; sous cette hypothèse,
il serait en effet ou miraculeux ou statistiquement improbable que les interlocuteurs
puissent se comprendre3.
2
Le même raisonnement vaut pour la pertinence: l’interlocuteur fait l’effort de traiter l’énoncé et d’en tirer
les implicatures, parce que le principe de pertinence (le locuteur a produit l’énoncé le plus pertinent dans les cir-
constances) vaut — Sperber & Wilson (1995).
3
Nous pourrions ajouter un argument moins sérieux, mais assez drôle. Dans Harry Potter, comme le montre
le professeur Trelawney, la divination n’est ni une science, ni une méthode fiable.

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Qu’est-ce que la pragmatique ? | Chapitre 2
Signification linguistique et interprétation pragmatique

b. Les locuteurs utilisent, en plus du code linguistique, des codes non linguistiques, par
exemple des codes culturels ou sociaux. Ainsi, pour reprendre l’exemple 1 , les propo-
sitions “on se lave les dents avant d’aller se coucher”, “on se couche lorsqu’on a som-
meil” appartiendraient au code social de la famille Moeschler. Mais certaines lectures
d’énoncés ne peuvent s’expliquer par le recours à des codes sociaux, et toutes les in-
férences ne sont pas le résultat de l’existence d’un code social, notamment lorsque des
relations conceptuelles déclenchent les interprétations, comme le montrent les exemples
10 et 11 :

10 On dit qu’Alphonse Allais (un célèbre humoriste français de la fin du 19e siècle) est
décédé parce qu’il avait oublié de respirer.

11 Mes assistantes sont des perles.

c. Les locuteurs sont de plus ou moins bons “lecteurs de l’esprit” (mind-readers, cf.
Wilson & Sperber 2002). En d’autres termes, la compréhension d’un énoncé im-
plique non plus simplement un processus de décodage, mais la capacité de l’inter-
locuteur à attribuer au locuteur des intentions, des croyances et des désirs, à savoir
des attitudes propositionnelles qui sont à l’origine de sa compréhension de l’énoncé.
Lire l’esprit n’est pas deviner, c’est utiliser au contraire un vaste ensemble de connais-
sances que nous avons sur autrui et sur nous-mêmes, être capables de répondre à
des questions assez simples comme “pourquoi me dit-il cela ?”, “que veut-il dire en
disant P ?”, “ est-il sérieux en disant P ?”, “ce qu’il est dit est-il consistant avec ce
qu’il vient de dire ?”, “comment puis-je être certain qu’il ne voulait pas dire P mais
Q en disant P ?”, etc.

L’hypothèse générale derrière l’explication par la lecture de l’esprit est que les êtres hu-
mains ont une théorie de l’esprit, à savoir la capacité à attribuer à autrui des intentions,
des croyances et des désirs (Dennett 1990 parle de stratégie de l’interprète). Lorsque cette
capacité fait défaut, ce défaut est à l’origine de graves problèmes cognitifs, dont le plus
connu est l’autisme. En second lieu, ce qui en fait un argument décisif, la théorie de l’esprit
s’acquiert relativement tard (entre 3 et 5 ans), après l’acquisition du langage. Dans
l’exemple suivant, tiré de l’ouvrage de Dennett La Conscience Expliquée (Dennett 1993,
381), Noreldo, supposé être une merveille de l’intelligence, lit dans l’esprit de son chat
que celui-ci veut à manger : en fait, Noreldo ne fait qu’exprimer la croyance qu’il a en
interprétant la position de son chat attendant patiemment qu’on lui donne à manger. Ne
pas reconnaître l’état mental de son chat aurait été un comportement cognitivement bi-
zarre, puisque le chat montre, de manière ostensive, qu’il attend devant le frigidaire
quelque chose de précis :

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Chapitre 2 | Qu’est-ce que la pragmatique ?
Signification linguistique et interprétation pragmatique

L’implication de la théorie de l’esprit pour la compréhension des énoncés est la sui-


vante : si nous sommes capables d’inférer le sens du locuteur parce que nous avons une
théorie de l’esprit, alors la question du pourquoi de la communication inférentielle reçoit
une réponse : dans un monde sans théorie de l’esprit, nous devrions en permanence tout
expliciter, car nous serions dans une situation où nous ne prêterions pas à nos interlocu-
teurs la capacité de lire dans nos esprits.

4. Pourquoi la communication est-elle inférentielle?


J’ai donné une première réponse à la question des raisons pour lesquelles la commu-
nication verbale est inférentielle, en recourant à la théorie de l’esprit. Mais j’aimerais
maintenant renforcer l’hypothèse de la communication inférentielle par une hypothèse
cognitiviste. En effet, dans la tradition cognitiviste à la Fodor (1983), la communication
inférentielle met en jeu des processus cognitifs de nature différente : d’une part un traite-
ment linguistique modulaire, à savoir rapide, obligatoire, encapsulé et superficiel ; d’autre
part un traitement pragmatique non modulaire et non spécialisé, relevant du système cen-
tral de la pensée, gouverné par le principe de pertinence.

Un argument évolutionniste permet d’appuyer cette différence : la différence entre sys-


tèmes d’entrées modulaires et système central de la pensée a pu avoir un avantage adap-

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Qu’est-ce que la pragmatique ? | Chapitre 2
Signification linguistique et interprétation pragmatique

tatif certain (par exemple pour échapper aux prédateurs), car elle permet d’expliquer les
raisons d’une division du travail cognitif, notamment entre les tâches nécessitant un trai-
tement et une réponse rapide (relevant des systèmes d’entrées) et celles permettant un
traitement plus lent (par exemple le raisonnement via le système central). Dans le cours de
l’évolution, les tâches de raisonnement sont devenues rapides et automatiques, comme le
décrit par exemple la théorie de la modularité généralisée (Sperber 1994).

Comment, en prenant au sérieux l’argument cognitif et l’argument évolutionniste, peut-


on se représenter la compréhension d’un énoncé sous l’hypothèse de la communication
inférentielle? Une manière de faire consiste à montrer les rapports entre cognition et per-
tinence. L’esprit humain a, au cours de l’évolution, appris à différencier l’information per-
tinente de l’information non pertinente. Dans la théorie du même nom (Sperber & Wilson
1995, Wilson & Sperber 2004), une information est pertinente si elle produit un effet
cognitif positif, à savoir si elle permet l’ajout d’une information nouvelle ou la modification
d’une information ancienne. Cette propriété est exprimée explicitement dans le principe
cognitif de pertinence :

 Principe cognitif de pertinence


L’esprit est orienté vers la maximisation de la pertinence.

Qu’en est-il maintenant de la communication ? Nous rappelons que la pertinence décrit


la communication verbale comme un processus ostensif-inférentiel : le locuteur, par son
acte de communication, communique à son interlocuteur son intention communicative, à
savoir son intention de lui communiquer quelque chose (son intention informative). Pour
accéder à l’intention informative du locuteur, l’interlocuteur doit, dans un premier temps,
reconnaître l’intention communicative du locuteur. En effet, l’interprétation d’un énoncé,
dans la communication verbale, n’est pas un processus aléatoire. Comme nous l’avons vu,
l’interlocuteur n’est ni un devin, ni un simple décodeur, il suit une procédure — que Wilson
& Sperber (2004) appellent la procédure de compréhension — pour arriver à une inter-
prétation aussi proche que possible de l’intention informative du locuteur.

La procédure de compréhension est directement liée aux deux principes de pertinence,


le principe cognitif de pertinence et le principe communicatif de pertinence. Ce que prédit
le principe cognitif de pertinence (l’esprit est orienté vers la maximisation de la pertinence),
c’est que la cognition humaine, essentiellement pour des raisons liées à l’évolution, a la
capacité à distinguer les informations pertinentes des informations non pertinentes. La re-
cherche de pertinence est donc ce qui va guider les choix interprétatifs des interlocuteurs,
et c’est ce qui explique un aspect, jusque là mystérieux, de la communication verbale, à
savoir le fait que les interlocuteurs acceptent de prêter attention à l’acte de communication
de leur interlocuteur sans avoir de garantie a priori que cela vaut la peine de le faire. Si
l’esprit humain est donc orienté vers la pertinence, alors on comprend pourquoi, devant

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Chapitre 2 | Qu’est-ce que la pragmatique ?
Signification linguistique et interprétation pragmatique

tout acte de communication, l’interlocuteur peut présumer que l’énoncé du locuteur est
pertinent. C’est exactement ce que prédit le deuxième principe de pertinence :

 Principe communicatif de pertinence


L’énoncé du locuteur communique la présomption de sa propre pertinence optimale.

Qu’est-ce que la présomption de pertinence optimale ? Pourquoi l’interlocuteur est-il au-


torisé à présumer que l’énoncé du locuteur est optimalement pertinent ? Rappelons que
le principe cognitif de pertinence explique pourquoi l’interlocuteur en traitant un énoncé
cherche ce qui est pertinent. Mais ce seul principe ne garantit pas que ce qu’il obtiendra
est pertinent. Pour cela, il faut un principe communicatif, et c’est le rôle du principe com-
municatif de pertinence d’autoriser l’interlocuteur à présumer, supposer, que le résultat
du processus de traitement de l’énoncé aura valu la peine d’être traité. C’est exactement
ce que décrit la notion de présomption de pertinence optimale :

 Présomption de pertinence optimale


a. L’énoncé est suffisamment pertinent pour valoir la peine d’être traité.
b. Il est le plus pertinent, compatible avec les capacités et les préférences du locuteur.

La clause (a) stipule que l’attention portée (principe cognitif de pertinence) à l’énoncé
du locuteur et son traitement vaudront la peine parce qu’il est suffisamment pertinent.
Maintenant, la clause (a) est relativisée par les capacités et préférences du locuteur et cette
clause explique que nos attentes de pertinence vont varier de locuteur à locuteur : le raseur
n’est plus écouté, le collègue trop disert se voit être poliment interrompu, l’étudiant inca-
pable de présenter son exposé suppléé par son professeur.

Le principe cognitif de pertinence va donc orienter la recherche de pertinence maxi-


male, alors que le principe communicatif de pertinence va limiter cette recherche en orien-
tant l’interlocuteur vers la recherche d’une pertinence optimale, à savoir d’effets cognitifs
(positifs) contrebalançant les efforts de traitement (effets négatifs). La pertinence, quant à
elle, est définie de la manière suivante :

 Pertinence
a. Plus un énoncé produit d’effets positifs, plus il est pertinent.
b. Plus un énoncé demande d’efforts cognitifs, moins il est pertinent.

Nous pouvons maintenant introduire l’idée de procédure de compréhension. La ques-


tion principale est de savoir quand arrêter le traitement, à savoir, à partir de quand les
effets obtenus sont jugés suffisants4.
4
Dans la première version de la pertinence, il était fait recours à l’idée de consistance avec le principe de
pertinence, selon laquelle la première interprétation qui vient à l’esprit est la bonne interprétation.

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Qu’est-ce que la pragmatique ? | Chapitre 2
Signification linguistique et interprétation pragmatique

Voici comment la procédure de compréhension est formulée (Wilson & Sperber 2004,
613):

Procédure de compréhension de la pertinence

a. Suivez le chemin du moindre effort dans le calcul des effets cognitifs : testez les hy-
pothèses interprétatives dans l’ordre de l’accessibilité.
b. Arrêtez lorsque vos attentes de pertinence sont satisfaites (ou abandonnées).

En d’autres termes, la procédure de compréhension doit déterminer les explicatures


(basiques et d’ordres supérieurs) et les implicatures (prémisses et conclusions implicitées)
dans l’ordre de leur accessibilité. Lorsque les attentes de pertinence sont satisfaites, la
procédure s’arrête. Ceci explique une grande partie des échecs de la communication ver-
bale : nous n’écoutons que d’une oreille, ou ce que nous voulons entendre, nous ne lisons
que la moitié d’une circulaire et arrêtons dès que nous croyons avoir compris.

Le problème est de savoir si la procédure hiérarchise les niveaux de compréhension.


Dans la version actuelle de la pertinence, seule l’accessibilité de l’information joue un
rôle, nullement l’ordre des types de contenus. On parle en effet d’ajustement mutuel entre
le contenu de l’énoncé, le contexte et les implications de l’énoncé pour décrire comment
la procédure agit. Il me semble, cela dit, que l’on peut dire un peu plus, et nous allons,
pour ce faire, introduire un exemple intéressant de communication interculturelle pour dé-
terminer ce qui constitue le niveau pertinent assurant la réussite de la communication ver-
bale.

5. Un exemple de malentendu interculturel


Voici l’exemple-jouet, authentique, à partir duquel j’aimerais développer mon argu-
mentation. Invité dans le cadre d’un accord de coopération inter-universitaire par une
université francophone d’Afrique du Nord, j’envoie un mail à mon interlocutrice pour sa-
voir comment faire à mon arrivée (le soir) à l’aéroport, situé à une distance conséquente
de la ville-destination. Dans mon mail, je produis l’énoncé suivant, dans un but qui me
semblait évident, à savoir recevoir de l’aide par une prise en charge à l’aéroport. Voici
donc la formulation de ma demande :

12 Pouvez-vous me dire comment aller de l’aéroport à X ?

La surprise a été de taille lorsque j’ai reçu la réponse, littérale, à ma question. On


me donnait une réponse complète, me permettant d’arriver à bon port :

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Chapitre 2 | Qu’est ce que la pragmatique ?
Signification linguistique et interprétation pragmatique

13 Pour ce qui est du transport de l’aéroport de Y à X, vous pouvez prendre un train à


l’aéroport, avec un changement à la gare de Z et arriverez à la gare de X à 2 mi-
nutes de l’Hôtel où une chambre vous est réservée.

Que se passe-t-il dans ce genre de malentendu ? À première vue, il n’y a pas de malen-
tendu interculturel : les locuteurs parlent la même langue, avec une maîtrise d’un très haut
niveau pour ma correspondante, et un usage à peu près correct pour un professeur suisse
romand. Pourtant, rétrospectivement, j’avais la certitude d’avoir utilisé la manière ordinaire
de demander que quelqu’un vienne me chercher : on formule une requête polie, en atten-
dant, étant donné le contexte, la longueur du déplacement, qu’une offre d’aide soit formu-
lée, aide qui aurait, bien entendu, été négociée. Ce scénario est certainement culturel, et
étant donné les relations historiques fortes entre le pays de ma destination et la France, l’hy-
pothèse d’un conflit de scénario culturel n’était pas une hypothèse initiale plausible.

Que s’est-il réellement passé ? Les choses sont plus compliquées que je ne le pensais,
car mon hypothèse initiale, celle qui a produit un retour de mail de ma part un peu sec,
demandant explicitement de l’aide, n’était en fait pas la bonne. Mon hypothèse initiale,
celle que je vais expliciter plus en détail par la suite, était que mon interlocutrice avait com-
pris ma demande littéralement, pour des raisons qui me semblaient inaccessibles. Même
si j’étais agacé de la complication à venir dans l’organisation de mon déplacement, je
n’avais à m’en prendre qu’à moi-même: “qui ne veut pas s’exprimer clairement et expli-
citement doit accepter de ne pas être complètement compris”. Cela dit, l’hypothèse selon
laquelle mon interlocutrice n’avait pas compris ma requête implicite initiale s’est quelque
peu lézardée pour deux raisons. D’une part, ma demande explicite a reçu une réponse
favorable — même si, je le répète, elle n’a pas été couronnée de succès —, d’autre part
parce que la raison principale du “refus” initial n’était pas une interprétation erronée,
mais un fait totalement compréhensible : mon interlocutrice ne pouvait pas conduire de
nuit. Le point important concerne les raisons pour lesquelles je n’ai pas pensé que ma
correspondante ne voulait pas venir me chercher, mais ne pouvait simplement pas le faire,
et aussi pourquoi cette information, cruciale et pertinente, n’a pas été donnée.

Le contexte, l’interprétation de la situation, ainsi que l’analyse informelle étant donnés,


nous pouvons maintenant procéder à une analyse plus détaillée de l’exemple. Une pre-
mière analyse peut se formuler de la manière suivante :

14 En énonçant 12 , le locuteur à l’intention de communiquer une demande d’aide en


réalisant une question.

Le problème que pose une telle analyse est qu’une telle requête n’est pas un moyen
conventionnel de produire un acte de langage indirect de requête. Si tel était le cas en
effet, on devrait admettre que les locuteurs du français partagent une règle comme 15 :

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Qu’est-ce que la pragmatique ? | Chapitre 2
Signification linguistique et interprétation pragmatique

15 Lorsque le locuteur ne sait pas comment aller de Y à X et qu’il demande à son inter-
locuteur quel trajet suivre pour aller de Y à X, il veut que son interlocuteur vienne le
chercher à Y et l’amène à X.

Cela dit, cette première analyse n’est pas une analyse pragmatique classique, à savoir
une analyse gricéenne : elle suppose au contraire le recours à une loi de discours ad hoc,
qui intervient en dehors du champ des maximes de conversation. Une analyse inférentielle
doit donc, si elle veut se réclamer d’un cadre théorique consistant, expliquer comment
l’interprétation d’une demande d’aide à partir d’une question utilise ou exploite les
maximes de conversation ainsi que le suppose le respect du principe de coopération. Si
nous essayons de tester l’ensemble des maximes de conversation, nous obtenons le résultat
suivant:

16 a. Maximes de quantité: non; le locuteur a donné autant d’informations que né-


cessaire.
b. Maxime de qualité : non; le locuteur n’a pas donné des informations qu’il croit
fausses ou pour lesquelles il manque de preuve.
c. Maxime de manière : non; le locuteur ne viole ni la sous-maxime d’ordre, ni la
sous-maxime de brièveté, ni la sous-maxime de clarté, ni encore la sous-maxime
de non-prolixité.
d. Maxime de pertinence : oui; le locuteur donne une information relative à son
intention informative.

Si la seule maxime de conversation impliquée est la maxime de pertinence, alors il semble


qu’il faille revoir le cadre théorique dans lequel l’analyse a été formulée. En effet, les analyses
gricéennes classiques qui recourent à la maxime de pertinence le font en référence à ce que
la tradition pragmatique récente appelle des nonce implicatures, à savoir des implicatures
qui sont tirées de manière conjoncturelle, particulière à une situation donnée5. Nous sommes
ici loin du programme néo-gricéen basé sur une généralisation des maximes de Grice à
l’aide de principes pragmatiques comme le principe-Q et le principe-I (Levinson, 2000) ou
le principe-R/M (Horn, 1984), et plus proche d’une analyse comme celle de la pertinence,
qui donne tout le poids des principes et règles pragmatiques au seul principe de pertinence.

Quelle que soit l’analyse pragmatique devant être retenue, nous aimerions maintenant
expliquer pourquoi, bien que l’analyse ci-dessus soit acceptable, elle n’explique pas pour-
quoi 12 n’est pas une manière ordinaire de demander quelque chose à quelqu’un. Comme
nous l’avons indiqué plus haut, les actes de langage indirects (les implicatures conversa-
tionnelles généralisées) sont associées à des formules, qui, bien qu’annulables, supposent
néanmoins une relation systématique entre l’acte illocutionnaire secondaire réalisé et l’acte
5
Les nonce implicatures correspondent aux implicatures conversationnelles particulières.

- 23 -
Chapitre 2 | Qu’est-ce que la pragmatique ?
Signification linguistique et interprétation pragmatique

illocutionnaire primaire intentionné. Or dans notre exemple, il semble difficile d’admettre


qu’une question portant sur un trajet à accomplir puisse être connectée, par l’intermédiaire
d’une quelconque règle sémantique des actes directifs, à une requête.

6. Une autre analyse : le rôle des explicatures


Il est donc temps de faire intervenir une autre analyse. Notre hypothèse est que 12 n’a
pas un sens de requête comme acte primaire, ni une implicature conversationnelle géné-
ralisée, ni encore une implicature conversationnelle particulière. Au contraire, nous sup-
poserons que l’acte illocutionnaire de requête est une explicature d’ordre supérieur. En
d’autres termes, la force illocutionnaire de l’énoncé du locuteur n’est pas celle d’une ques-
tion, mais d’une requête (i.e. un acte directif) et n’est pas un acte indirect ou implicite, mais
un acte direct, à savoir, dans la terminologie de la pertinence, une explicature.

Dans la pertinence, une explicature d’ordre supérieur6 est un enrichissement libre de


la forme logique de l’énoncé, basé sur des prémisses dont l’accessibilité est ici culturelle7.
Cela signifie que lorsque l’interlocutrice n’arrive pas à tirer l’explicature 17 comme inter-
prétation de 12 , elle n’a pas correctement compris le sens du locuteur et que la communi-
cation a échoué :

17 L demande à son destinataire de venir le chercher à l’aéroport.

L’interlocuteur cherche ainsi l’interprétation la plus pertinente, mais limite sa recherche


relativement à ce qu’elle sait des préférences et des capacités du locuteur, ces dernières
modulant ses attentes de pertinence. Par exemple, la réponse de mon interlocutrice traduit
une interprétation — de demande d’information — qui satisfait ses attentes de pertinence,
dont l’explicature est la suivante :

18 Si le locuteur avait voulu demander qu’on vienne le chercher à l’aéroport, il l’aurait


demandé (il sait comment exprimer une demande d’aide).

Bien que cette analyse satisfasse la définition (b) de la présomption de pertinence op-
timale, la clause (a) de cette définition n’est pas satisfaite de manière évidente.

La question que nous devons maintenant aborder est le rapport qui existe entre la dé-
finition de la pertinence et le malentendu. Voici les propositions que nous aimerions dé-
fendre dans la suite de cet article :
6
Les explicatures d’ordre supérieur se distinguent des explicatures basiques, correspondant à la proposition
exprimée par l’énoncé.
7
Nous voulons dire par “culturelle” le fait que ce ne sont pas les informations visibles (overt), mais les infor-
mations invisibles (covert) qui interviennent dans la communication, à savoir les informations qui ne sont acces-
sibles que par ceux qui les partagent, sans qu’elles soient manifestes. Ces hypothèses sont ici très différentes,
dans leur accessibilité, des hypothèses constituant l’environnement cognitif mutuel, et a fortiori, le contexte.

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Qu’est-ce que la pragmatique ? | Chapitre 2
Signification linguistique et interprétation pragmatique

 Malentendu (général)
Un malentendu est déclenché, intentionnellement ou involontairement, par les capacités
et les préférences du locuteur, à l’origine de l’interprétation erronée de l’interlocuteur.

 Malentendu (interculturel)
Un malentendu interculturel est provoqué par une évaluation erronée de la part du
destinataire des capacités et des préférences du locuteur.

De quelle nature est l’interprétation erronée ? Si la définition du malentendu définit sa


cause dans la seconde clause de la présomption de pertinence optimale8, elle ne résout
pas la question du niveau où le malentendu se réalise. Nous avons vu que l’analyse prag-
matique traditionnelle situe le malentendu au niveau des implicatures, car s’il devait avoir
pour cause principale le sens littéral, aucun effort inférentiel ne serait nécessaire et le
malentendu devrait être automatiquement diagnostiqué comme tel. Il faut donc prévoir un
autre niveau inférentiel pour que l’hypothèse pragmatique sur les malentendus continue
à être viable9. Fort heureusement, la pertinence a prévu dans son dispositif conceptuel un
tel niveau, appelé explicature. Une explicature est le résultat du processus d’enrichissement
de la forme logique de l’énoncé. Ce processus donne lieu à la forme propositionnelle (ou
plus simplement proposition) lorsqu’il est basique, à la force illocutionnaire et à l’attitude
propositionnelle lorsqu’il est d’ordre supérieur.

Comprendre un énoncé, dans cette optique, revient donc minimalement à déterminer


la proposition communiquée et la force illocutionnaire intentionnée par le locuteur10. Cela
signifie que le niveau de représentation du contenu de l’énoncé est celui des explicatures
(Moeschler & Reboul, 1998 pour une argumentation détaillée).

Revenons à notre exemple-jouet 12 , reproduit en 19 et donnons-lui une analyse dans les


termes du niveau de l’explicature 20 :

19 Pouvez-vous me dire comment aller de l’aéroport à X ?


20 a. L va de l’aéroport à X le samedi 14 avril à 20h40.
b. L demande comment aller de l’aéroport à X le samedi 14 avril à 20h40.
8
Ce qui veut dire que pour que la présomption de pertinence optimale soit maintenue, il faut que l’interlo-
cuteur fasse une hypothèse erronée sur l’intention informative du locuteur. C’est exactement ce qui se produit dans
tout malentendu, a fortiori culturel.
9
J’insiste sur ce point, car, du point de l’argumentation que je défends, si l’on refuse un autre niveau infé-
rentiel que les implicatures, la question du malentendu doit se résoudre au niveau du contenu littéral de l’énoncé,
à savoir au niveau de la signification linguistique. Admettre, comme le fait Searle, que le sens littéral est calculé
sur la base d’hypothèses d’arrière-plan ne résout pas vraiment le problème, car il faudrait alors indiquer clai-
rement comment ces hypothèses affectent les conditions de vérité de l’énoncé.
10
On est ici très près de plusieurs analyses des actes de langages indirecte comme implicatures court-cir-
cuitées (Morgan 1978).

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Chapitre 2 | Qu’est-ce que la pragmatique ?
Signification linguistique et interprétation pragmatique

c. L veut savoir comment aller de l’aéroport à X le samedi 14 avril à 20h40.

20 a exprime la proposition contenue dans l’énoncé 19 et correspond donc à l’explica-


ture basique, alors que 20 b et 20 c sont les explicatures d’ordre supérieur, respectivement
la force illocutionnaire et l’attitude propositionnelle.

Pour l’instant, l’analyse n’est pas bien différente de celle qui précède, car la force illo-
cutionnaire, celle qui est associée à 19 , est celle d’une demande d’information, correspon-
dant à ce que l’interlocutrice montre qu’elle comprend. 20 b ne correspond pas à ce que
le locuteur veut dire, à savoir 21 :

21 L demande que quelqu’un vienne le chercher à l’aéroport et le conduise à X.

Comment peut-on, dans ce nouveau cadre théorique, obtenir 21 ? Il suffit pour cela de
faire intervenir, en plus de 20 (a, b, c) les prémisses implicitées 22 pour tirer la conclusion
implicitée 23 :

22 a. Si L demande comment aller de l’aéroport à X, alors il ne sait pas comment y


aller.
b. L préférerait ne pas aller seul à X.
c. Si quelqu’un ne sait pas comment aller de l’aéroport à X et préfère ne pas y aller
seul, alors il aimerait qu’on vienne le chercher à l’aéroport.

23 L demande que quelqu’un vienne le chercher à l’aéroport pour le conduire à X.

En d’autres termes, nous arrivons toujours à inférer la force illocutionnaire de requête


(demande d’aide), mais alors que nous avions des difficultés à le faire dans les versions
pragmatiques classiques, nous arrivons ici, sous l’hypothèse que les prémisses 22 ainsi
que les explicatures 20 sont accessibles, à dériver comme 23 , à savoir l’acte illocutionnaire
de requête, comme implication contextuelle.

Ce progrès n’est pas moindre, car il échappe aux deux critiques que nous avions préa-
lablement formulées, à savoir d’une part l’impossibilité de dériver contextuellement la va-
leur de requête et la difficulté à recourir à une maxime de conversation pour déclencher
l’implicature.

Cela dit, l’analyse alternative que nous avons proposée n’est pas encore satisfaisante,
car elle ne décrit que partiellement le problème initial: si l’explicature 20 b correspond bien
à ce qui est compris par l’interlocutrice, nous n’arrivons pas encore à expliquer la diffé-
rence entre ce que veut dire le locuteur et ce que son interlocutrice comprend. Nous ai-
merions en effet montrer que 23 ne correspond pas à une implication contextuelle, à savoir

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Qu’est-ce que la pragmatique ? | Chapitre 2
Signification linguistique et interprétation pragmatique

une implicature, mais bien à une explicature d’ordre supérieur. Pour y arriver, il faut que
nous introduisions quelques éléments théoriques supplémentaires de la théorie de la per-
tinence, récemment introduits (Wilson & Sperber 2004).
24 Procédure de compréhension (version révisée): Accédez aux niveaux suivants, de

préférence de manière ordonnée :


a. explicature basique
b. explicatures d’ordre supérieur
c. prémisses et conclusions implicitées.

Il faut maintenant donner des prédictions sur ce qui, pour chacun de ces niveaux, est
nécessaire ou suffisant pour la compréhension de l’énoncé.

1. L’explicature basique est le niveau minimal de communication: si la forme proposi-


tionnelle n’est pas développée, la compréhension n’est pas possible et sera automati-
quement diagnostiquée comme ayant échoué11.

2. Les explicatures d’ordre supérieur sont le niveau intermédiaire de la communication


et le niveau le plus important : ne pas comprendre la force illocutionnaire ou l’attitude
propositionnelle du locuteur a pour conséquence un risque de malentendu important,
qui ne peut être diagnostiqué que bien plus tard12.

3. Enfin, les implicatures sont le niveau supérieur de communication : les prémisses im-
plicitées, notamment, sont basées sur des ensembles de connaissances et de croyances
plus ou moins fortement entretenues et accessibles ; cela dit, ne pas tirer une implication
contextuelle n’a pas les conséquences les plus graves et ne préjuge pas nécessairement
de l’échec de la communication13.

Les échecs de la communication ont donc des conséquences selon le niveau du contenu
qui n’est pas saisi ou correctement tiré : les explicatures basiques sont nécessaires à la
réussite de la communication, tout comme les explicatures d’ordre supérieur, alors que les
implicatures, lorsqu’elles ne sont pas tirées, ne rendent pas caduc le résultat du processus
de compréhension.
Quelle conclusion pouvons-nous tirer de cette hypothèse, qui fait donc du niveau des
explicatures d’ordre supérieur le niveau de compréhension crucial pour la réussite de la
11
Dans ces situations, l’interlocuteur pourra demander une répétition ou une reformulation: “Tu peux répéter,
je n’ai pas compris ? ”
12
Un certain nombre d’actes illocutionnaires, lorsqu’ils ne sont pas réalisés par des performatifs explicites,
peuvent donner lieu à des interprétations erronées. Je viendrai à ta soirée peut être intentionné comme une in-
formation et interprété comme une promesse ferme.
13
On rappellera, ce qui est une question de droit de plus en plus cruciale (cf. notamment les procès en dif-
famation, notamment de et contre Le Pen) que, juridiquement, une implicature ne peut valoir comme intention
informative.

- 27 -
Chapitre 2 | Qu’est-ce que la pragmatique ?
Signification linguistique et interprétation pragmatique

communication ? Regardons un instant le contexte intégral, d’où est tiré 12 :

25 Email de Jacques : Bonjour, ma réservation d’avion est faite. J’arrive à Y le 10 avril


à 20h40, et je repartirai le 14 à 14h. Pouvez-vous me dire comment aller de l’aéro-
port à X ? Je compte sur vous pour les réservations d’hôtel à X.
Réponse email à Jacques: (…) Pour ce qui est du transport de l’aéroport de Y à X,
vous pouvez prendre un train à l’aéroport, avec un changement à la gare de Z et
arriverez à la gare de X à 2 minutes de l’Hôtel W où une chambre vous est réser-
vée.

Revenons maintenant à ce qui est dit et à ce qui est intentionné14 en 25 :

26 Ce qui est dit: Pouvez-vous me dire comment aller de l’aéroport à X ?

27 Ce qui est intentionné: Pouvez-vous venir me chercher à l’aéroport et me conduire


àX?

Voici maintenant, et c’est le coeur de ma démonstration, comment fonctionne la thèse


des prémisses implicitées. Elle suppose, pour que 27 soit une conclusion implicitée, les
prémisses suivantes :

28 a. Quelqu’un qui arrive dans un pays étranger a besoin d’aide.


b. Aller de l’aéroport au centre-ville seul la nuit n’est pas une bonne idée, surtout si
la distance entre l’aéroport et la destination nécessite un déplacement complexe.
c. Demander comment aller de A à B revient à demander de l’aide pour aller de A
à B.

La question est ,dès lors, la suivante : pourquoi, en dépit de la haute accessibilité pour
l’interlocutrice des prémisses 28 , 27 ne reçoit pas de réponse et n’est probablement pas
saisi ? En d’autres termes, pourquoi la conclusion implicitée 27 n’est-elle pas inférée ?

Il semble que nous soyons dans une impasse. J’aimerais ici faire un bilan provisoire de
ce que nous avons examiné jusqu’ici :

1. La solution pragmatique simple, qui voit l’interprétation de requête comme le résultat


d’une loi de discours, n’est pas satisfaisante, car la règle pragmatique est ad hoc.

2. La solution gricéenne, qui déclenche une implicature conversationnelle particulière,


n’est pas très informative, puisque la seule maxime à laquelle il est possible de faire ré-
14
Je ne dis pas implicité, puisque nous verrons que ce niveau n’est pas celui des implicatures, mais des ex-
plicatures.

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Qu’est-ce que la pragmatique ? | Chapitre 2
Signification linguistique et interprétation pragmatique

férence est la maxime de relation ou de pertinence. Mais il s’agit d’une utilisation


conjoncturelle, et on ne voit pas très bien ce qui motive ou justifie l’implicature.
3. La théorie des prémisses implicitées, bien qu’elle soit capable de dériver inférentiel-
lement la bonne interprétation comme implication contextuelle, n’explique pas pour-
quoi, alors que les prémisses implicitées sont hautement accessibles, la réponse donnée
est littérale, et ne porte pas sur la requête.

Quelle solution reste-t-il ? Si l’on revient aux trois niveaux de compréhension impor-
tants, il y en a un qui n’a pas encore été utilisé, c’est celui des explicatures d’ordre supé-
rieur. De plus, si l’on ajoute maintenant la clause (b) de la procédure de compréhension,
on peut faire l’hypothèse que l’interlocutrice s’est arrêtée au niveau de l’explicature de
question. En d’autres termes, dès qu’elle a saisi l’explicature d’ordre supérieur de question,
l’interlocutrice a obtenu une pertinence suffisante pour équilibrer ses efforts de traitement
et a arrêté la procédure de compréhension. Le point crucial est que, pour obtenir la conclu-
sion implicité 27 , il faut justement qu’elle ne s’arrête pas à l’explicature 26 . Or l’hypothèse
la plus simple, certainement la plus plausible à ce moment du processus de compréhen-
sion, est que l’interlocutrice a arrêté la procédure de compréhension.

Cette analyse a un certain nombre d’implications, bien qu’elle doive être complétée par
d’autres prémisses. Cela dit, si elle explique pourquoi la conclusion implicitée n’est pas
tirée, elle n’explique pas pourquoi le locuteur n’a pas demandé explicitement de l’aide,
à savoir de venir le chercher à l’aéroport, si c’est effectivement ce qu’il attendait que l’on
comprenne de son énoncé. Deux réponses sont ici possibles :

a. Le locuteur était peu disposé à exprimer sa demande explicitement (par exemple,


pour des raisons de politesse, il ne voulait pas imposer quelque chose à son interlocu-
trice).

b. Le locuteur peut avoir pensé que son intention était suffisamment claire pour être
comprise.

C’est la clause (b) que nos aimerions développer, car les arguments que l’on pourrait in-
voquer pour défendre (a) ne nous semblent pas convaincants15. La clause (b) fait intervenir
en effet une présupposition pragmatique, qui me semble particulièrement cachée et sour-
noise, bien qu’active, dans les situations de communication interculturelle. Si les interlo-
cuteurs n’éprouvent pas le besoin de tout expliciter, c’est qu’ils supposent que ce qui n’est
pas dit est évident et fait partie de ce que la pertinence appelle l’environnement cognitif

15
Cela supposerait que l’ensemble de nos comportements seraient en permanence dictés par des normes
de comportement culturel, et non par des principes plus généraux comme la stratégie de l’interprète (Dennett
1990).

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Chapitre 2 | Qu’est-ce que la pragmatique ?
Signification linguistique et interprétation pragmatique

mutuel. Or, rien a priori ne devrait les autoriser à faire de telles hypothèses (les locuteurs
sont de pays et de continents différents, de cultures religieuses et historiques différentes,
etc.), si ce n’est le fait qu’ils parlent — à un très haut niveau — la même langue. Tout se
passe donc comme si le partage d’une même langue et plus particulièrement l’usage à un
haut niveau d’une même langue jouait le rôle de biais culturel et rendait de ce fait opaque
une partie de ce qui est pragmatiquement présupposé. En d’autres termes, les locuteurs
semblent les victimes du principe suivant :

29 Dans la communication interculturelle, plus le niveau de maîtrise de la langue com-


mune est élevé, plus le risque d’attribuer à son interlocuteur les mêmes croyances et
connaissances que les siennes est grand.

Nous obtenons dès lors une conclusion nouvelle et inattendue: les malentendus, no-
tamment interculturels, n’ont pas une cause linguistique, mais bien une cause pragma-
tique, liée à l’attribution erronée des mêmes croyances et connaissances que les nôtres.
Dès lors, les fausses inférences sont causées simplement par de fausses attributions de
croyances et de connaissances partagées. Dans l’exemple analysé, le locuteur a simple-
ment attribué à son interlocutrice, de manière erronée, tout un ensemble d’hypothèses qui
n’ont pas été retenues.

Nous pouvons dès lors formuler une dernière hypothèse sur les malentendus intercul-
turels :

30 Les malentendus interculturels se produisent lorsque de fausses hypothèses condui-


sent à des explicatures d’ordre supérieur erronées.

En d’autres termes, les fausses inférences dérivant des explicatures d’ordre supérieur
erronées sont causées par de fausses attributions de croyances et de connaissances par-
tagées.

On pourrait objecter que cette analyse vise simplement à faire des hypothèses d’arrière-
plan culturelles de simples hypothèses contextuelles et que la culture est de fait quelque
chose de plus spécifique (en termes de contenu) et de plus large (en termes de ses pro-
priétés). En effet, la culture n’est pas seulement un ensemble de propositions, mais quelque
chose qui se transmet, se diffuse, s’apprend. Notre réponse est la suivante : les informa-
tions culturelles d’arrière-plan, nécessaires à la compréhension des énoncés, ont exacte-
ment les mêmes propriétés que les informations dites “contextuelles”: pour qu’elles
puissent faire partie du contexte, elles doivent être manifestes, à savoir faire partie de
l’environnement cognitif mutuel des interlocuteurs. Elles partagent donc les mêmes proprié-
tés que les hypothèses contextuelles et pour certaines d’entre elles, sont présupposées

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Qu’est-ce que la pragmatique ? | Chapitre 2
Signification linguistique et interprétation pragmatique

vraies. Ainsi, une présupposition pragmatique d’un échange interculturel peut être qu’un
haut niveau de maîtrise d’une langue naturelle est accompagné d’un ensemble d’hypo-
thèses contextuelles identiques, à savoir mutuellement manifestes dans le contexte. Or
c’est ici le risque de cette hypothèse : les deux ne vont pas nécessairement de pair, à
savoir la connaissance d’une langue naturelle n’implique pas, au sens logique du terme,
la possession de l’ensemble de connaissances culturelles d’arrière-plan. La langue et la
culture sont deux choses différentes, même si la maîtrise de l’une (la langue) est l’un des
modes d’accès, certainement privilégié, de l’autre (la culture).

7. Conclusion
Que faut-il conclure de cette communication ? J’aimerais soumettre trois propositions
à la réflexion du lecteur, propositions qui constitueront autant de conclusions (provisoires) :

1. La détermination du sens de l’énoncé passe par la détermination de ses explicatures,


et plus particulièrement de ses explicatures d’ordre supérieur.

2. La compréhension d’un énoncé passe par la sélection des bonnes hypothèses contex-
tuelles, qui sont, pour certaines, de nature culturelle, à savoir invisibles. La connaissance
de la culture est donc un élément fondamental pour le calcul du sens pragmatique de
l’énoncé.

3. La communication verbale passe, non seulement par la production, au plan formel


(phonologie et prosodie, syntaxe et sémantique), d’une séquence appropriée, mais
surtout par la transmission de l’état mental approprié à l’acte de communication.

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Chapitre 2 | Qu’est-ce que la pragmatique ?
Signification linguistique et interprétation pragmatique

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