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Éditorial .................................................................................................................................................................. 3
Indices du réel Franz Kaltenbeck..................................................................................................................... 3
L’orientation lacanienne......................................................................................................................................... 5
Come iniziano le analisi Jacques-Alain Miller ................................................................................................ 5
Serge Leclaire....................................................................................................................................................... 12
Serge Leclaire ou se méfier de ce que l’on s’est Éric Laurent....................................................................... 12
Troubles perceptifs ............................................................................................................................................... 16
Aperçu Guy Briole........................................................................................................................................... 16
L’hallucination d’un enfant psychotique Véronique Mariage ....................................................................... 20
Qu’est-ce qu’entendre ? Marie-José Asnoun ................................................................................................. 23
Boulimie et perception du corps féminin Laure Naveau ................................................................................ 26
Le parcours de la passe......................................................................................................................................... 30
Flashes sur le passeur Roseline Coridian ....................................................................................................... 30
Heure de vérité pour demande de passe Marie-Hélène Brousse .................................................................... 31
Le fantasme ment Pierre Naveau.................................................................................................................... 32
Un regard qui s’efface Philippe La Sagna...................................................................................................... 33
La passe modifie la fin de l’analyse Claire Harmand.................................................................................... 35
Logique du puzzle Isabelle Morin .................................................................................................................. 36
Revenir sur ses pas Marie-Jean Sauret .......................................................................................................... 37
L’amour de transfert fait question Sophie Bialek............................................................................................ 38
L’analyse après la passe Esthéla Solano-Suarez ............................................................................................ 39
La conclusion de la cure ....................................................................................................................................... 42
Variantes de la conclusion-type Serge Cottet ................................................................................................. 42
Butée et difficultés de la fin de la cure de l’hystérique Rose-Paule Vinciguerra .......................................... 44
Position sexuelle et fin d’analyse Marie-Hélène Brousse .............................................................................. 47
Association Mondiale de Psychanalyse................................................................................................................ 52
État, Société, Psychanalyse Éric Laurent ....................................................................................................... 52
Logique Lacanienne ............................................................................................................................................. 61
Technique analytique et vérité philosophique Nathalie Charraud ................................................................ 61
Langage naturel et langages artificiels Yehuda Rav ....................................................................................... 64
Lettres, Etc............................................................................................................................................................ 69
Je, Il ou ça (La Chose) qui pense, II Slavoj Zizek........................................................................................... 69
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Éditorial
Indices du réel réécritures de ce signe et la conscience ne résulte
Franz Kaltenbeck que de cette suite d’inscriptions.
Ainsi, perception et conscience bordent une béance :
«Troubles de la perception» est une expression de la l’inconscient s’y loge «comme entre cuir et chair».
clinique psychiatrique à laquelle Jacques Lacan a On admire le caractère hégélien du schéma. Le
donné un avenir. savoir ne vient qu’à travers la séquence des écritures
Que serait une perception claire, suspendue à la du sujet.
vérité ? Celle dont témoigne l’art, la peinture, même Pour Lacan, en 1958, le «signe de la perception»
quand celle-ci nous trompe par «l’artifice d’une c’est le signifiant sur lequel porte l’affirmation
perspective», même quand elle distille «dans nos primordiale. Le psychotique rejette cette affirmation.
jugements tout à la fois une métonymie et une D’où, sa «forclusion du signifiant».
métaphore» (Leibniz). Qu’est-ce que le discours sur Il y a un accord remarquable entre Freud à l’aube de
la peinture répète inlassablement en allégories, sa découverte et Lacan au moment de sa thèse.
théorèmes ou aveux ? Qu’il y a vérité. Bram van Lacan démontre à travers l’anamnèse de son cas
Velde par exemple distingue l’homme qui voit de Aimée que les troubles de la perception, surgis
l’homme qui parle. Le premier est pour lui l’homme longtemps avant le passage à l’acte de sa malade,
vrai. Lacan attribue ce prédicat plutôt à «l’écrivain sont «liés électivement aux rapports sociaux» du
qui de son style marque la langue». sujet. Or qu’est-ce que ces «relations de nature
Et le président Schreber ? «Je n’étais nullement ce sociale» désignent ici sinon le lieu de l’Autre ?
qu’on a coutume d’appeler un poète» reconnaît-il de Chez Freud, en 1896, la perception se trouve
lui-même. Jugement que Lacan approuve. Les articulée à une altérité radicale. Loin de la saisir
néologismes de la «langue de fond» n’obéissent pas comme un processus où un objet serait représenté
aux critères de la poésie, que Lacan définit comme par son image mentale, il la lie directement à
«création d’un sujet assumant un nouvel ordre de l’empire des signes. Pour Lacan, en 1931, les
relation symbolique au monde». Bien que son troubles de la perception sont «primaires dans le
observation soit «d’un infrangible attachement à la temps», «déclenchants». Pour le Freud de
vérité», Schreber n’est pas l’homme de la vérité l’«Esquisse», la perception est constitutive d’un
mais l’homme du réel. «jugement primaire».
Dans la thèse de Lacan, les troubles de la perception À la différence des théories imaginaires de la
s’avèrent être un concept de grande envergure. En perception, la psychanalyse affirme dès la
lui subordonnant l’interprétation délirante, il fait de découverte de l’inconscient que la perception est
ces troubles le paradigme du «phénomène ouverture à l’Autre. Idée puissante qui se solde dans
élémentaire» de la psychose. Celui-ci n’a pas lieu au la théorie lacanienne des hallucinations.
niveau du raisonnement mais dans le champ Rappelons-en seulement le principe : face à
perceptif. l’insuffisance des doctrines qui définissent
C’est une position préalable au déchiffrage par l’hallucination comme un «perceptum sans objet»,
Lacan de l’étiologie de la psychose. Lorsqu’il Lacan démontre que le perceptum ne se laisse pas
explique dans sa «Question préliminaire…» (Écrits, penser sans signifiant. Ce perceptum, pénétré par le
p. 558) le terme freudien de Verwerfung-, il renvoie langage, affecte, voire clive le percipiens, cette
son lecteur à la lettre du 6 décembre 1896 de Freud à mythique instance de la synthèse subjective.
Fliess où l’inventeur de la psychanalyse construit La théorie lacanienne de la voix explique celle-ci
son second schéma de l’appareil psychique. Un comme un produit de la chaîne signifiante. La voix
schéma dont on n’a pas encore sondé toute la au sens de la psychanalyse n’est l’apanage d’aucun
sophistication. sensorium. Le sujet psychotique pour lequel la
En effet, Freud ne se contente pas de référer la chaîne signifiante se défait ne peut plus localiser ses
perception à quelque sensorium. Pour lui, elle n’a voix chez lui-même. Il les entend dans le réel.
lieu que si elle s’atteste par la «première écriture» L’Autre est pour lui pulvérisé et il lui faut
d’un «signe de perception». Celle-ci se produit sans l’élaboration de son délire pour le recomposer.
conscience dans la synchronie des associations. Du coup, la fonction de la vérité est, elle aussi,
Suivent alors, sur l’axe diachronique, plusieurs bouleversée. Pour le fou, le logos n’abrite pas l’être.
Il se soutient dans une étrange alliance de la non-
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L’orientation lacanienne
Come iniziano le analisi
Jacques-Alain Miller Lecture
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Pour rassurer notre médecin de vendredi soir, disons En un certain sens, le mode de dire propre à
qu’il convient de s'assurer, avant d’engager l’analyse est irresponsable. Mais on ne peut pas aller
l’opération de lecture analytique, que les symptômes trop loin dans ce sens. Sinon, c’est avaliser comme
qui motivent la demande d'analyse sont bien des mode de dire analysant le blablabla, le parler-pour-
symptômes analytiques et non des symptômes ne-rien-dire, réduire ce que l’on dit en analyse à
médicaux. quelque chose qui n’a pas d’importance. Si l’on va
Il faut s’assurer d'une seconde chose – que le jusque-là, c’est le contraire même du mode de dire
candidat à la psychanalyse est capable de fournir du analysant. On a noté qu’il pouvait y avoir des
texte à lire, à interpréter, et même de le lire de analyses qui se poursuivaient pendant de très
façons diverses. C’est ce que l’on appelle se livrer à longues années sur ce mode irresponsable, des
l’association libre, qui est une chaîne, des chaînes, analyses sans conclusion, voire sans effets, sinon
de signifiants qu’il doit être capable de produire sans peut-être un allégement de la culpabilité.
reculer devant leur incohérence, leur absurdité, voire Donc, pour cerner le mode de dire propre à
leur obscénité ou leur non-sens, des signifiants qu’il l’analyse, il ne suffit pas de formuler qu’il s’agit de
ne maîtrise pas, des signifiants sans maître – produire des énoncés que l’on ne prend pas à son
évoquons là le titre de Pierre Boulez, Le marteau compte. Il faut encore que les énoncés soient versés
sans maître. au compte de quelque chose qui me concerne. Si j'ai
Un critère d'analysibilité est la capacité de lu Freud, ou en ai entendu parler, je dirai que je le
l’association libre. Le sujet peut-il établir un verse au compte de mon inconscient. Ce qui veut
nouveau rapport avec son propre dire ? Pour être dire que je ne m’y reconnais pas, je n’y suis pas,
analysable, il faut pouvoir dire sans prendre à son mais, d’une certaine façon, j'y suis quand même.
propre compte ce que l’on dit soi-même. Quand un C’est reconnaître que le mode de dire propre à
orateur fait un exposé devant vous, il est obligé de l’analyse, ce que je dis en analyse, est une lecture de
prendre ce qu’il dit à son compte. Vous avez le droit, l’inconscient.
même le devoir, de lui demander des comptes sur ce Des lectures de l’inconscient, j'en fais plusieurs, et
qu’il dit. Il ne peut pas répondre – Je faisais de l’on suppose qu'à partir de la variété de ces lectures,
l’association libre. Dans l’analyse, il n'y a pas lieu on recompose, on cerne petit à petit le texte qui est
de demander – Pourquoi dites-vous cela ? Alors que dit, et qu'on lit sans le savoir. On recompose, à partir
l’on dit dans la vie courante – Je le dis et je le de la parole, l’écrit inconscient. On recompose, à
répète, je le contresigne, je me considère comme partir de ces lectures, l’énoncé indicible. Cela suffit
engagé par ce que je dis, ce n’est pas le cas dans à nous indiquer que, dans les entretiens dits
l’analyse. Souvent, on serait bien en peine de répéter préliminaires, deux choses sont capitales – s'assurer
ce que l’on a dit en tant qu’analysant. que l’on a affaire à des symptômes du type
Il y a un mode de dire spécifique du sujet en analyse. analytique, et à un sujet capable de produire des
Il m’est arrivé de classer des modes du dire. Il en lectures de l’inconscient.
existe de différents dans le discours courant. Un Il faudrait poser la question de savoir si de tels
même énoncé peut prendre des valeurs différentes symptômes, qui disparaissent quand leur cause est
selon le mode de dire que soi-même on indique. On révélée, existent vraiment. Le dire comme cela, à
peut dire une phrase, et ajouter – Eh bien, je ne ceux qui n’en ont pas l’expérience, peut paraître de
pense pas cela du tout, ce qui change la valeur de la science-fiction, de l’ordre du fantastique. Nous
l’énoncé ; ou ajouter – C’est un autre qui dit cela. pensons que ces symptômes existent, dans la mesure
On fait cela quand on cite. La citation est un mode où ils disparaissent par l’analyse. Nous croyons
spécifique du dire, c’est la voie même de l’argument l’avoir constaté.
d’autorité. Il y a aussi le plagiat, quand je dis comme Je laisse de côté cette question pour relever que nous
de moi ce qu’un autre a dit. n'avons pas encore dit un mot du transfert, et j'amène
L’association libre, dans les termes de Freud, est une mon deuxième point.
expression par laquelle on essaie de cerner le mode
de dire propre au sujet en analyse. Il est très difficile Libido
de cerner ce qu’est ce mode de dire-là, le mode de
dire analysant. D’une certaine façon, je ne prends En disant Libido après Lecture, je constate que nous
pas à mon compte ce que je dis comme analysant – suivons le chemin même de Freud qui a découvert le
je peux faire état de haines, de désirs, de frayeurs, de transfert après coup, dans un deuxième temps.
pensées, où je ne me reconnais pas, que je repousse. Le transfert n’était pas prévu par Freud, pour qui
Je n'y suis pas, j'en suis innocent, ce n'est pas moi. l’analyse était essentiellement un exercice de lecture,
de déchiffrement, où l’analyste guide le patient. La
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notion du transfert est apparue historiquement était spécialement sensible à ce trait – à l’analyste
comme une conséquence surprenante de la lecture, l’autorité qui fut celle du père ou de la mère,
assistée, de l’inconscient. L’analyse est une lecture l’autorité de l’Autre primordial.
de l’inconscient assistée par le psychanalyste. C’est L’avantage essentiel que Freud a vu au transfert
ainsi que Freud concevait la pratique qu’il inventait entendu dans ce sens est que le patient fera
en rapport avec son concept de l’inconscient. désormais crédit à l’analyste, que sa parole
Ensuite, il a constaté un fait – l’importance que d'interprète aura chance de porter, d'avoir des effets.
prend pour le patient celui qui l’assiste dans sa C’est d'autant plus nécessaire selon Freud qu’en
lecture de l’inconscient –, et il a essayé d’en rendre raison du refoulement, le patient ne veut pas lire son
compte. Ce guide, cet interprète, n'est pas indifférent inconscient de la bonne façon. II y a comme une
au sujet. Freud a noté, mais dans un second temps, résistance interne au discours. Au contraire, à partir
qu'il faisait l’objet d’un attachement spécial du sujet, du moment où il reconnaît l’autorité de l’analyste,
qu’il se trouvait investi, qu’il attirait la libido. C’est celui-ci a le pouvoir de guider la lecture du patient.
le nom que Freud donnait à cette quantité mobile Autrement dit, par le transfert, l’analyste accède,
d’intérêt psychique à connotation sexuelle. Il a pour le sujet et au niveau de l’inconscient, à une
constaté que le sujet se mettait à s'intéresser très position de maîtrise qui paraissait à Freud
vivement, et de façons diverses, à l’analyste, et que indispensable pour exercer l’analyse, pour guider la
celui-ci se trouvait spécialement valorisé. Il a donné lecture de l’inconscient. C’est en ce sens qu’il a pu
une certaine importance aux rêves du faire du transfert la condition de l’interprétation.
commencement de l’analyse, qui témoignent de cette Cette attente initiale de l’analyse s'est standardisée
valorisation libidinale de l’analyste. Nous donnons très loin dans la pratique de la psychanalyse.
toujours une importance, au commencement de Comment commencent les analyses ? Par l’attente
l’analyse, aux rêves de transfert où l’analyste figure de l’analyste. Il attend d'être investi d'une position
en personne, ou sous d’autres figures. de maîtrise pour interpréter.
Il faut noter que le terme de transfert est apparu sous On a eu là-dessus, jusqu’à Lacan, une doctrine très
la plume de Freud à propos de l’interprétation des précise.
rêves elle-même – Ubertragung est un mot que Premièrement, attendre l’émergence du transfert
Freud a commencé à employer à propos des pour interpréter.
personnages du rêve qui ont une identité manifeste, Deuxièmement, cette doctrine met l’accent sur la
et l’on s'aperçoit qu’ils servent de véhicule à régression du patient, puisque l’on considère que,
d’autres personnages. Il y avait donc un pour que l’analyse commence vraiment, il faut que
déplacement, dans le rêve, sur une forme le patient soit en position infantile à l’endroit de
individuelle, des attributs et propriétés d’autres l’autorité de l’analyste qui, elle, est du type parental.
individus. Dès l’origine, le transfert est une sorte de Je ne le dis pas à des fins de satire, puisque nous
métonymie imaginaire pour Freud. retrouvons, dans les schémas que Lacan a pu donner
Dans un premier temps, ce fait lui est apparu du discours analytique, la position du maître et de
importun, gênant, et puis il a donné à ce fait une l’esclave, celle du maître assignée à l’analyste, et
connotation positive, jusqu’à en faire une condition celle de l’esclave au sujet analysant. Cette
sine qua non de l’analyse. Son explication est la dissymétrie, cette hiérarchie, est impliquée dans la
suivante – cette émergence du transfert est due à un régression du patient.
déplacement sur la personne de l’analyste d’un Troisièmement, cela implique que le transfert est un
ensemble de sentiments qui se portaient phénomène de répétition, qui démontre, met en
originairement sur les personnages fondamentaux de évidence, la fonction de la répétition dans
l’histoire du patient, spécialement des parents. Il a l’inconscient. À propos de l’analyste, le sujet est
constaté cette émergence libidinale, et a considéré supposé répéter les attitudes et les sentiments qu’il a
qu’une libido infantile se trouvait mobilisée à propos eus à I'égard des personnages fondamentaux de son
de l’analyste. Il en a rendu compte par le fait que le histoire.
transfert, selon lui, traduit déjà la première levée du Les thèses des Trois essais sur la théorie de la
refoulement. sexualité sont venues renforcer cette
D’où ce qui lui est apparu par la suite les avantages conceptualisation du transfert comme phénomène de
du transfert comme métonymie libidinale répétition. Dans ce second moment de la découverte
imaginaire. L’émergence du transfert signale freudienne que représentent les Trois essais, les
l’adoption de l’analyste par l’analysant – l’analyste premiers objets sont perdus, et après la période de
entre dans la famille. Cela conféré aussi – Freud latence, le sujet cherche indéfiniment dans sa vie
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amoureuse de nouvelles éditions de l’objet prototype accentuée avec les personnages fondamentaux de
qui a été perdu. Toute la doctrine de Freud sur la vie l’histoire, de l’attitude à prendre par l’analyste pour
amoureuse s'ensuit. se conformer imaginairement à cette métonymie,
Voilà le point exact où s'insère la conception du c'étaient des effets imaginaires de transfert. Il y a des
transfert comme phénomène de répétition, et là effets imaginaires de transfert, ils ne sont pas
encore je n'ai pas la moindre idée de satire, puisque niables, mais l’effort de Lacan a été de distinguer les
la notion que l’analyste est un tel objet, le tenant-lieu effets imaginaires du transfert et le ressort du
de l’objet perdu, Lacan finira lui-même par la transfert, de poser que ce ressort est à trouver dans le
formuler. Quand il formulera l’analyste comme objet symbolique. C’est là que s’inscrit ce mathème que
petit a dans la position du maître, c’est dans le j'ai rappelé.
registre de ce transfert-répétition. La notion que Sur le chemin qui nous conduit à cette étrange
l’analyste est le tenant-lieu de I'objet perdu peut machine, le premier ressort symbolique que Lacan a
expliquer pourquoi il attire à lui la libido de trouvé au transfert, c'est la demande. L’énoncé en
l’analysant. Mélanie Klein, spécialement, a su analyse est toujours une demande. Du seul fait de
formuler la fin de l’analyse, non en termes demander, il y a à l’horizon l’Autre qui peut la
d’identification à l’analyste, mais en termes de perte satisfaire. Donc, l’analyste est, dans l’analyse,
de l’objet, faisant de la fin de l’analyse une modalité l’Autre de la demande. En disant – Dès lors qu’il y a
du deuil. Cela s'inscrit dans le contexte de la doc demande, il y a l’Autre de la demande, et l’analyste
trine des Trois essais sur la théorie de la sexualité, occupe cette place, il a pu récupérer beau coup de ce
qui a été le texte fondamental sur lequel s'est appuyé qui relevait du transfert-répétition. En effet, dès lors
Abraham, et d’où procède Mélanie Klein elle-même. que l’analyste est l’Autre de la demande, on peut
Quand Lacan dit que le transfert est la mise en acte dire que le patient reformulé ses demandes les plus
de la réalité sexuelle de l’inconscient, il est dans ce anciennes dans l’analyse, et que l’analyste supporte
registre. tour à tour toutes les figures historiques de l’Autre
de la demande pour le sujet.
Lecture et libido On pourrait développer cela. Come iniziano le
analisi ? Les analyses commencent par la demande.
J’en viens à mon troisième point. Le transfert est un effet de la demande, et l’on
Je vous ai développé, dans un premier temps, ce qui pourrait même dire – Dès qu’il y a demande, il y a
relève du déchiffrement, de la lecture et de transfert. C’est tout à fait défendable.
l’interprétation de l’inconscient. Dans un second Lacan a formulé un second ressort symbolique du
temps, j'ai évoqué tout ce qui relève de la libido, de transfert, beaucoup plus puissant, beaucoup plus
l’amour, du désir, de la pulsion, sous le registre du radical, qu’il a appelé le sujet supposé savoir. C’est
transfert. Le plus frappant, c'est la discontinuité entre à la fois un concept très complexe et très parlant
le premier versant et le second versant, et que cette pour tout le monde – surtout le terme de supposition.
dichotomie reflète le partage qu’il y a entre On saisit bien qu’il n’y a pas de certitude, qu’il y a
l’Interprétation des rêves et les Trois essais sur la un fait de croyance, au moins un fait de confiance, et
théorie de la sexualité. Nous avons, d’un côté tout ce un rapport de garantie. Situer ainsi le ressort
qui relève de la technique de l’interprétation – cela a symbolique du transfert est un choix théorique fait
sa consistance –, et de l’autre côté tout ce qui relève pour obtenir certains effets dans la pratique de
de la libido dans le transfert – cela a aussi sa l’analyse. Avant, on mettait l’accent sur l’analyste,
consistance. sur les sentiments qu'on lui portait, sur ce que lui
Le plus frappant, dans la théorie analytique jusqu’à devait manifester – on parlait de neutralité
Lacan, c’était la séparation de ces deux versants, le bienveillante par exemple. Avec cette invention de
fait qu’ils n’étaient pas articulés l’un à l’autre. Lacan Lacan, le sujet supposé savoir, on met au contraire
a commencé en théorisant d’un côté l’interprétation l’accent sur le mode de dire, et l’on fonde l’analyse,
sur le versant symbolique, et de l’autre côté le non pas sur la répétition libidinale, mais sur le
transfert sur le versant imaginaire. Jusqu’à ce qu’il rapport du sujet à la parole. Le sujet supposé savoir
lui apparaisse – nous pouvons comprendre pourquoi, en termes de demande, et cela comporte que la
à saïsir toutes les équivoques du transfert dans notre demande initiale de l’analyse est la demande de
usage encore aujourd’hui, parce que nous ne signification. Disons : la question Qu’est-ce que cela
sommes pas encore lacaniens, bien sûr – que tout ce veut dire ?
qui relevait de la métonymie imaginaire du transfert, Si vous lisez la bande dessinée qui s'appelle
de la répartition des sentiments à l’égard de Peanuts, vous connaissez le personnage de Charlie
l’analyste, de sa ressemblance plus ou moins
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Brown – un sujet un peu dépressif dans l’ensemble. signifiant, en bas le signifié 3. Le schéma complexe,
La sœur de Charlie Brown, elle, illustre une tout qu'il a appelé algorithme du transfert, est une
autre position qui est plutôt de méfiance et de refus à modification, une application, du schéma du
l’endroit de l’ordre signifiant. C’est pour cette raison signifiant et du signifié au problème du transfert.
qu’elle a beaucoup de difficultés à l’école elle ne Cela veut dire – Vous parlez, ou vous écrivez, et si
rentre pas dans le jeu. l’on applique cet algorithme, cela se sépare tout
Eh bien, dans une bande dessinée récente de naturellement entre signifiant et signifié. D’un côté,
Peanuts, j'ai trouvé une bande formidable. La sœur vous trouvez les mots, le matériel, les sons, les
de Charlie Brown a fait une découverte, et elle en lettres, toute la matière signifiante, et de l’autre côté
fait part à Charlie Brown. Dès qu’on lui dira quelque – c’est un autre registre – il y a ce que l’on
chose, elle dira désormais – What is it suppose to comprend, le signifié, ce que cela connote, ce que
mean ? Qu’est-ce que c’est supposé vouloir dire ? cela veut dire dans le dictionnaire, mais aussi
En français, on dirait plutôt comment cela vous prend aux tripes, vous remue, ce
- Qu’est-ce que je dois comprendre ? C’est une que cela veut dire pour vous. Tout cela est du côté
question teintée d'hostilité à l’endroit de l’autre. Cela du petit s. Ce sont deux ordres différents, deux
suppose que ce que l’autre dit n’est jamais registres – le même énoncé au niveau de la matière
exactement ce qu’il veut dire – on ne peut pas tout à signifiante fera, à des personnes différentes, des
fait lui donner tort, à la sœur de Charlie Brown. effets très différents. Ils en comprendront, cela leur
C’est supposer qu’il y a toujours une signification évoquera, des choses différentes. Dès que l’on
cachée, plutôt malveillante, à l’intérieur du sens accepte cette distinction du signifiant et du signifié,
manifeste. c’est une véritable règle qui opère sur tout ce qui se
Ce What is it suppose to mean ? est un appel à dit et tout ce qui s’exprime.
l’Autre de l’Autre, une demande de métalangage. Ce que Lacan a ajouté à Saussure, c’est que ces deux
Cela demande à l’autre qui vous parle de vous registres ne sont pas symétriques, ni naturellement
donner le mode d’emploi de sa parole en même accordés. L’un est déterminant, le signifiant, l’autre
temps qu’il vous parle, c’est-à-dire – Tu m’as dit ça, déterminé, le signifié. D’autre part, l’effet signifié ne
et maintenant explique-moi ce que je dois se produit pas tout de suite, mais après un certain
comprendre de ce que tu m’as dit. C’est réclamer la temps, et il dépend du terme auquel vous donnez une
règle pour comprendre le signifiant. valeur organisative, c’est-à-dire du terme dont vous
Cela met le doigt sur ce que Wittgenstein avait fort faites le point de capiton, ou le signifiant-maître. Si
bien souligné, que la règle pour comprendre le vous déplacez ce signifiant, ce que vous allez
signifiant, on ne peut jamais la formuler. Si vous comprendre dans un discours variera également.
formulez une règle pour comprendre le signifiant, on Lacan a choisi cela pour structurer le transfert. Il a
vous demandera après la règle pour comprendre la donné l’algorithme du transfert comme une
règle. Selon Wittgenstein, on ne peut pas formuler la modification de cet algorithme. Il a voulu faire du
règle-pour-comprendre – il faut montrer, il faut faire. transfert un algorithme, une règle du discours.
C’est par la conduite et le comportement que l’on Come iniziano le analisi ? La réponse de Lacan alors
peut démontrer ce que cela veut dire. est – Les analyses commencent par le signifiant du
D’ailleurs, Charlie Brown tire très vite les transfert.
conséquences de la position de sa sœur. Il est affalé Qu’est-ce que le signifiant du transfert ? C’est
dans un fauteuil profond – sans doute rumine-t-il de l’article défini qui compte là, le signifiant du
noires pensées –, et il lui répond – Tu fais bien de me transfert, un signifiant distingué, singulier. Le
dire ça, comme ça je ne te dirai plus rien, ce qui est signifiant du transfert est ce à propos de quoi le sujet
raisonnable. Seulement, sa sœur a le dernier mot, se demande – Qu’est-ce que cela veut dire ? Pour
elle lui dit – What is it suppose to mean ? qu’une analyse commence, il faut que le sujet ait
La sœur de Charlie Brown nous aide peut-être à rencontré le signifiant du transfert. Cela peut être
saisir le coup de force de Lacan dans la n'importe quoi qui vous fait cet effet-là. Il faut bien
psychanalyse qui a consisté à déplacer le transfert. Il sûr que la signification vous importe, que vous
a déménagé le transfert. Il a décidé d’en situer le supposiez qu’il en va de vous dans la solution de la
ressort à une place où l’on n'avait jamais songé à le question – Mais qu’est-ce que cela veut dire ?
mettre – là où le signifiant est séparé de sa Pourquoi est-ce un signifiant ? C’est un signifiant
signification. dans la mesure exacte où vous vous demandez ce
Son point de départ est cet algorithme S/s – une que cela veut dire. À ce moment, cela prend valeur
formule de L’instance de la lettre –, en haut le et statut de signifiant – c’est le signifiant du transfert
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dans la mesure où vous allez chercher la réponse du signifiant dont on se demande ce qu’il veut dire,
chez un analyste. Non seulement il faut que vous dans la perplexité. On est d’autant plus certain qu’il
vous demandiez – Qu’est-ce que cela veut dire ?, veut dire quelque chose, ce signifiant, que l’on ne
mais il faut encore que cela vous pousse, vous incite, sait pas ce qu’il veut dire. Autrement dit, il y a une
à en chercher le complément chez un analyste. signification de signification, au sens où l’on se dit –
Un analyste, qu'est-ce que c’est ? Ne rentrons pas Cela veut dire quelque chose. On est certain que
dans ce débat. Demandons-nous simplement ici c’est un signifiant qui est là, et en même temps on ne
quelle est sa fonction. La réponse de Lacan est – Ce peut pas formuler la signification qu’il a, mais –
n’est rien d’autre qu’un autre signifiant. Vous avez comme dit Lacan – il y a comme une sorte de vide
rencontré un signifiant dont vous ne savez pas ce énigmatique à cette place. Ce signifiant,
qu'il veut dire, vous allez chercher un autre signifiant perplexifiant pour le sujet, devient déclenchant du
pour qu'il s'articule au premier. Autrement dit, le délire.
signifiant du transfert vous motive à aller chercher Sans doute y a-t-il une différence entre le signifiant
ce qu'il veut dire auprès d'un analyste comme autre du transfert et ce signifiant du délire.
signifiant. Mais un analyste, ce n'est pas comme le D’abord, il est dans l’articulation au signifiant
signifiant du transfert – Lacan insiste –, il est quelconque, mais il n’est pas impossible – et je dis
quelconque, à la différence du signifiant du transfert que Lacan a formulé son algorithme du transfert
qui, lui, est le, singulier. C’est un analyste, selon une structure homogène à celle du
quelconque, particulier au sens d’Aristote, c’est-à- déclenchement de la psychose – que le signifiant du
dire un entre autres. Un analyste est toujours un délire précipite le sujet chez un autre à qui parler, et
analyste entre autres. D’ailleurs, les patients vous le qui peut être analyste.
disent souvent Dans la psychose, on n’arrive pas à faire surgir la
J’ai pensé aller voir un tel, j’ai pensé aller voir un signification d’inconscient, à partir du signifiant qui
tel, et je me suis décidé à aller vous voir. C’est fait énigme – le sujet supposé savoir tourne à la
toujours faire affleurer cet un-entre-autres de ce paranoïa, et prend la valeur de sujet supposé me
signifiant, articulé au premier. vouloir du mal ou vouloir jouir de moi.
De cette articulation des deux, surgit une Il n'y a rien d’excessif à poser une parenté de
signification, petit s, qui, dans le transfert, a cette structure entre la psychanalyse et la psychose, au
particularité d’être signification d'inconscient. Cette moment de son commencement de déclenchement.
signification renvoie au refoulé, qui n'est jamais Lacan lui-même avait songé à faire de l’analyse une
qu’un texte écrit supposé. Pourquoi ce savoir paranoïa dirigée. En cela, le commencement vrai de
supposé est-il supposé être sujet ? C’est dans la l’analyse est assimilable au déclenchement du délire
mesure même où il s'exprime dans ce que vous dites interprétatif. Ce n'est pas pour rien que, dans la
comme analysant. psychose, on parle d’interprétation. On peut voir,
What is it suppose to mean ? Qu’est-ce que veut dire chez le sujet névrosé en analyse, apparaître certains
tout ça ? Cela veut dire que le coup de force de phénomènes de frange qui relèvent d’une forme de
Lacan a été de formuler le transfert, c’est délire interprétatif.
l’interprétation – en tant qu’elle donne une Sans doute, quand, dans la psychose, l’accrochage
signification d’inconscient à tel signifiant. d’un signifiant quelconque se produit, nous avons
Sans doute, pour aller chez l’analyste, il faut les phénomènes de transfert délirant. L’objet du
toujours déjà avoir interprété son propre symptôme, traitement est de parvenir à cette place du signifiant
en donnant à son symptôme une signification quelconque, de réaliser, non pas une métonymie
d’inconscient, c’est-à-dire – Je ne sais pas lire cela transférentielle, mais une métaphore délirante, c’est-
tout seul. à-dire d'élaborer un signifiant quelconque capable
L’expérience offre ces cas où le commencement de d’effectuer pour le sujet une signification tempérée.
l’analyse est strictement assimilable à un véritable Par ce coup de force, Lacan a voulu – je ne dis pas
déclenchement. Je dirais, en étant à peine radical : en qu’il a réussi – convertir notre perspective sur le
cela – pour répondre à la question Come iniziano le transfert.
analisi ? –, les analyses commencent comme les Premièrement, dévaloriser tout ce qui relève du
psychoses, parce que l’on y retrouve le signifiant transfert sentimental.
dans son pouvoir déclenchant, au registre de ce que Deuxièmement, faire pâlir tout ce qui relève du
l’on appelle les phénomènes intuitifs. transfert imaginaire, les personnages parentaux, etc.
Dans les phénomènes intuitifs, au moment du Troisièmement, enseigner à l’analyste que le souci
déclenchement de la psychose, il y a ce phénomène qu’il peut prendre de son attitude, de son maintien,
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de sa façade n'est pas l’essentiel. L’essentiel n'est avons à savoir comment se satisfait la pulsion dans
pas sa neutralité bienveillante, son infatuation l’analyse et par le transfert, comment se satisfait la
éventuelle. L’essentiel est de ne pas faire obstacle à pulsion accordée à l’objet rien. Là, l’anorexie peut
la structure interprétative du transfert, je dirais nous être un certain index.
presque à la structure sui interprétative du transfert. Ici commence un autre chapitre, non pas le versant
Comme quatrième point, pour terminer brièvement, symbolique du transfert ou son versant imaginaire,
il est certain que ce schéma a des limites. Lacan a mais bien son versant réel – au sens de Lacan –, le
senti ces limites, quand il pose d'une façon globale réel du transfert. Il arrive qu'au commencement de
que toute cette formule est équivalente à l’objet qu’il l’analyse, on puisse percevoir déjà chez le sujet
appelle agalma. candidat l’anticipation, le pressentiment, de la
La limite est que l’on n'y retrouve pas ce qui faisait satisfaction, de la jouissance, qu’il trouvera dans
la vie, les couleurs, de la conception libidinale du l’analyse. On a évoqué ici des cas surprenants où
transfert. Lacan a senti que là l’objet n’était pas l’analyse dure très longtemps, alors que l’élaboration
évident, pas mis en fonction – ce qu’il corrigera dans est nulle, où le sujet ne manifeste pas d’implication
son schéma du discours analytique en mettant dans sa parole. Ces cas mettent en évidence la
l’analyste dans la position de l’objet petit a. satisfaction trouvée par le sujet dans le mode de dire
L’objet, lequel est-ce ici ? L’objet présent est le rien. que lui permet l’analyse. Il s'agirait de cerner
La signification d’inconscient vient de l’articulation comment, dans l’analyse, se satisfait cette pulsion au
elle-même. L’analyste n’a pas trop à s'occuper des niveau de laquelle le sujet est heureux. La pulsion
traits par lesquels il peut prêter à confusion n'échoue jamais. Elle peut manquer sa cible, mais
profitable avec les personnages de l’histoire. elle arrive toujours à son but.
L’analyste est avant tout l’enveloppe du rien de cette À propos de la conclusion de la cure, il ne suffit pas
signification d’inconscient. de dire que l’on arrive au terme de l’élaboration de
Là, apparaît la valeur de ce que l’on appelle la savoir. Il ne suffit pas de dire que la multiplicité des
seconde règle de l’analyse, qui compléterait la lectures permet de reconstituer le texte inconscient.
première règle de l’association libre, la règle Il faut encore savoir comment l’on renonce à la
d’abstinence – ne pas se satisfaire d’une satisfaction jouissance de l’analyse.
d’ordre sexuel avec l’analyste. Cette règle * Intervention au Colloque du Champ freudien en Italie, Come iniziano le
d’abstinence formule que l’objet en jeu est l’objet analisi, à Turin les 22, 23 et 24 avril 1994. Texte établi par Catherine
Bonningue. Publié avec l’aimable autorisation de J.-A. Miller.
rien. Dans l’analyse, en ce sens, l’analysant mange
le rien. Il y a une anorexie impliquée dans la 1 Cf. LACAN J., «Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de
l’École», Scilicet n° 1, Paris, Seuil, 1968, p. 19.
structure transférentielle elle-même. C’est pourquoi 2 Les 21 et 22 avril 1994, furent organisées deux soirées consacrées à
Lacan pouvait dire que le transfert était la mise en Jacques Lacan.
3 Cf. LACAN J., «L’instance de la lettre dans l’inconscient» (1957), Écrits,
acte de la réalité sexuelle de l’inconscient, dans la Paris, Seuil, 1966, p. 515.
mesure où l’analyse est le non-rapport sexuel mis en
scène.
Maintenant, une autre limite de cette perspective. Le
point de vue selon lequel l’analyse est un mode de
dire ou un mode de lire l’inconscient ne sature pas la
pratique d’aujourd’hui. Pour le dire vite, en
conclusion, cette perspective n'explique pas sans
médiation ce que l’analyse est devenue aujourd’hui,
à savoir non pas simplement un mode de dire ou un
mode de lire l’inconscient, mais bien un mode de
jouir de l’inconscient.
En disant que l’analyse est un mode de jouir de
l’inconscient, il est clair que je l’assimile à un
symptôme, mais j'y suis autorisé par la notion
éminemment freudienne de la névrose de transfert. Il
y a, spécialement difficile à dénouer à la conclusion
de l’analyse, le symptôme de transfert.
Sachons que lorsque nous autorisons un sujet à
commencer une analyse, nous lui donnons accès à
un nouveau mode de jouir de son inconscient. Nous
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Serge Leclaire
Serge Leclaire ou se méfier de ce que l’on s’est réflexions sur le pouvoir de fascination des idées
Éric Laurent neuves et déjà reçues lorsque Philon me redit, un
jour récent, qu'il ne réussissait pas à rompre cet
Serge Leclaire entre dans l’histoire de la attachement à sa mère, dont il retrouvait la marque
psychanalyse dès le congrès de Rome de 1953. Là, au niveau d'une tentative amoureuse. Mon oreille, la
dans les discussions qui suivent le rapport de vraie, s’ouvrit.» 5
Jacques Lacan, il est publiquement désigné analyste Il sait faire entendre comment faire place nette à
par celui-ci, alors qu’il venait de terminer son l’énonciation sous les énoncés, et, comme il ne se
analyse et que l’habitude était de réserver toute satisfait pas de cet embarras, l’enseignement de
nomination à des comités feutrés et secrets. Le fait Lacan se traduit en maximes pour l’action. «Il
est contrôlé par tous ceux qui, présents, peuvent resterait à tenter de dire le comment de notre action
entendre la qualité des contributions de l’auteur et de analytique, à présenter les voies du processus de
sa conception de la psychanalyse. Premier élève modification que nous pouvons introduire par le
désigné de Lacan, il sera le seul d’entre eux à être moyen de l’interprétation […] Je n'en donnerai que
appelé par son prénom par le maître. 1 deux brefs exemples. Le premier en rappelant
La rencontre avec la psychanalyse fut d’abord comment l’expression psychosomatique cutanée
douloureuse. Jeune médecin, s'ouvrant de son intérêt d’un prurit diffus fut stoppée net par la formule être
pour les philosophies hindoues à une analyste bien ou mal dans sa peau 6 […] Le second en
éminente, elle lui répond que cela «correspond à un détaillant comment l’horreur du mot «estropié»
caractère anal, de toute évidence, c’est très prononcé par sa mère nous mena à cette amusante
typique.»2 Il se méfiera toujours par la suite de ce séquence : dans le halo de ses plaintes de piétiner, du
que les analystes savent avant que le sujet n'ouvre la rappel de son goût d’épier, le mot estropié, lui-même
bouche, refusant avec passion les lieux communs paradoxalement estropié en etrospié est-trop-ce-pied
psychanalytiques, préoccupé jusqu’au tourment par nous ramena la représentation d’un pied tout seul qui
ce qui est déjà su. Il suffit de citer ici un passage de figurait, tel une prothèse d’orthopédiste, dans un
sa première grande communication clinique rêve. Ainsi dévoilions-nous le thème du phallus
présentée devant ses collègues de la Société postiche.» 6 En cinq ans (1957-1961), il va mettre au
française de Psychanalyse (SFP) en mai 1956 : point un style de cas inédit qui va fixer un modèle de
«Nous voilà retombés en des lieux communs. la communication clinique d’inspiration lacanienne.
Il y a beau temps me direz-vous que nous savons Cette période culmine au colloque de Bonneval sur
tous l'horreur qu'inspire à l’homme le cadavre de son l’inconscient en 1960, dans un récit de cas centré sur
semblable. C’est exact, et j'ajouterai que sans doute l’interprétation «à la lettre» d’un rêve, permettant la
Jérôme le savait comme vous avant toute analyse, de mise au jour du désir constituant du sujet entre les
même que tel autre sait aussi avant toute analyse lignes des énoncés constitués. En un moment où il
qu'il a jalousé son frère et qu’il était passionnément fallait faire la preuve que l’enseignement de Lacan
amoureux de sa mère.» 3 Il transmettait le sentiment pouvait se transmettre il montre en acte ce que
aigu de la nécessité d’avoir à balayer ce déjà-là pour signifie interpréter le désir et non le moi, le
l’analyste et l’analysant. «Ce jour il m'avait parlé sur caractère, la défense, l’ego ou autres hypostases. À
un ton intermédiaire entre le reportage et la partir d’un rêve renvoyant, à travers restes diurnes et
confession sans émotion à vrai dire mais souhaitant labyrinthes de la mémoire, aux souvenirs les plus
d'être, grâce à l'analyse transformé «par le fond» précoces, il établit une chaîne signifiante qui
pour pouvoir accéder enfin à la communication ; ce traverse l’histoire d’un sujet prénommé Philippe.
fut sa seule parole vraie, et elle fut entendue.» 4 On Entre le «pauvre Philippe» dont le comblait sa mère
pourrait citer de nombreux passages de «à en crever», et le désir qu'il avait éprouvé d’une
communications dans ces années-là qui soulignent tante Lili, entre le pot et le lit, à travers toute une
ce tourment. «Philon avait-il haï son père, souhaité mémoire de jouissance, et dans le trajet qui va d’un
partager le lit de sa mère, jalousé ses frères ? Oui, pôle mortifié à un éveil, s'anime métonymiquement
sans doute. Mais comment, en particulier, c’est là le désir du sujet. C’est en se servant de l’exemple de
que l’analyse devint plus ardue. Ai-je tort de penser ce travail de mise au jour de la chaîne «poordjeli»
que les éléments du complexe d'Œdipe sont déjà que Lacan montrera en quoi cette opération :
devenus des idées reçues' ? […] J’en étais là de mes «s'éprouver assujetti à la refente du signifiant» 7,
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n'est que le premier temps de l’opération L’article se signale par sa volonté pratique, le
psychanalytique : il reste à s en séparer. maniement du transfert est au cœur de son souci. Il
Ce que Serge Leclaire met en avant dans sa trouve son prolongement dans le texte publié l’année
conception de la psychanalyse comme «pratique de suivante : «A propos de l’épisode psychotique que
la lettre» 8, c’est que le caractère insensé de cette présenta l’homme aux loups», publié dans le même
dernière permet de produire des arrangements numéro de la revue qui accueillait la «Question
toujours surprenants, restituant le caractère de préliminaire». Isolant une indication donnée par
langue première de l’inconscient. Toute la difficulté Lacan, Leclaire pense que Freud, en fixant un terme
de la pratique psychanalytique réside ainsi dans à la cure, coupe court à la question du sujet, que
l’écart entre ce qui se dépose de savoir et vient tout «tout s'enchaîne dans un monde obsessionnel dont
de suite faire mur, et la découverte de l’inconscient Freud accepte de devenir le maître réel, et tout se
qui fait mouche dans sa nouveauté. Il en déduit une déroule, parfaitement prévisible, dans un ordre
nécessaire méfiance à l’égard du savoir constitué, inexorable. Mouvement sans issue désormais, car
voire même des identifications comme telles, pour celui qui devait témoigner de l’ordre symbolique
privilégier le non-identifié, l’encore-indéterminé, vient aux yeux de son malade d'entrer dans la chaîne
l’entre-deux. Il ne variera pas. sans fin du leurre qu’est le monde obsessionnel.»
Comme pour la névrose obsessionnelle, Serge Retenons deux points. D’abord, comme dans sa
Leclaire établit pour les psychoses une version thèse, l’auteur réitère une oscillation entre la
lacanienne de la clinique. Selon les indications description de la position subjective de l’homme aux
données par Lacan dans son séminaire sur les loups comme psychose ou comme obsession.
psychoses (1955-1956), il fait sa thèse, centrée sur Ensuite, et ce sera plus tard développé, la
l’observation d’un jaloux, Pierre, «aux confins de la restauration de la position «tierce», médiatrice, est
névrose et de la psychose» 9. À partir de cette thèse, conçue comme une reprise de la signification
il présente une conférence au Groupe Évolution phallique par une «femme phallique […] après
psychiatrique : «À la recherche des principes d’une qu’elle eut témoigné avec vigueur de sa position à
psychothérapie des psychoses». Ce texte est un des lui, l’homme aux loups, par rapport à Freud.» 12
rares qui soient publiés sur cette question par un De ces textes, il faut aussi retenir un certain nombre
lacanien entre le séminaire et le texte de 1958 d'obstacles épistémologiques qui s'éclairciront
«Question préliminaire à tout traitement possible de diversement au cours des années ultérieures.
la psychose» qui précise le rôle de la métaphore D’abord, une synonymie entre le purement logique
paternelle. et le purement imaginaire : «le délirant paranoïaque
C’est d’abord la notion de perte de réalité qu’il expérimente la réalité sur un mode purement
critique, alors qu'avec Freud et Lacan nous imaginaire, logique et purement formel, sans
constatons le retour dans le réel du symbolique. Il ouverture symbolique.» 13 Ou encore : «Il faut
dégage ensuite une opposition claire entre le rappeler ici l’originalité du désir par rapport au
schizophrène, «subjectivité retranchée dans une besoin et à la demande. Il est le propre de
négation primitive de toute identification imaginaire l’imaginaire et se conçoit comme médiation
maîtrisée» 10, et le paranoïaque qui vit dans un significative d’une antinomie foncière.» 14 Sa théorie
monde «entièrement formel», d’imaginaire réalisé. Il de la lettre veut remédier aux confusions possibles.
définit alors les modalités du dialogue avec le sujet L’ordre littéral ne renverra plus seulement au
psychotique malgré l’altération du langage. Il faut purement imaginaire mais à l’impossible mesure de
viser à faire accéder l’un à quelque identification la coupure : «l’insurmontable coupure entre
imaginaire, en évitant avec l’autre une néfaste l’hétérogène amorphe du manque et l’ordre littéral
cristallisation. Enfin, il situe la place du qui tente indéfiniment d’en produire la mesure […]
psychanalyste dans le transfert comme celui qui peut Quotidiennement le travail du psychanalyste vise
prononcer des paroles d’une «juste prudence qui, […] à remettre les choses dans une perspective
sans participer en rien à la relation délirante conflictuelle où le leurre des ‘solutions’ soit remis à
imaginaire, sachent témoigner d’une subjectivité sa juste place : c’est le jeu du désir et de la mort qui
autonome tierce qui peut seule par sa permanence et soutient, au fil des jours, la primauté de
son indépendance faire revenir le malade à un mode l’impossible.» 15
de communication plus ouvert». Il se propose ainsi L’auteur, entré dans l’histoire dès 1953, n’en sortit
de «retraduire en question la réponse plus. Il participa d'abord à la scission de la SPP en
psychotique» 11. 1953 comme «élève», puis joua un rôle éminent
dans le processus de scission de la SFP, enclenché à
13
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partir de la demande d’affiliation de la SFP à l’IPA Serge Leclaire allait au cours des années soixante-
en juillet 1959, à la tête des partisans de Lacan. dix montrer sa méfiance non seulement envers les
Délégué de ce camp, il était respecté des autres, énoncés constitués mais aussi les identifications trop
suffisamment pour être d'abord Secrétaire, puis élu définies. De même qu’il pourchassait les
Président de la SFP en 1961, poste qu’il occupa significations reçues, il veut se défaire
jusqu’à l’éclatement de fait de cette Société en d'identifications toujours plus archaïques.
novembre 1963 et sa démission du 20 novembre «Entreprendre le meurtre de l’enfant', soutenir la
1963. De cette période, féconde en démêlés nécessaire destruction de la représentation
institutionnels, et peu propice à l’écriture, nous narcissique primaire est la tâche commune, aussi
retiendrons surtout le moment où le docteur Lacan impérative qu’impossible à achever.» 20
lui annonce son intention d’aller défendre sa position À l’égard du projet de l’École et du premier bilan de
au Congrès de Stockholm. Il donne lieu à un l’expérience de la passe, il prend ses distances. La
mémorable échange. Serge Leclaire lui écrit : «Vous pesanteur identificatoire l’emporte pour lui sur le
allez à la catastrophe sous la bannière de la dignité. savoir nouveau. L’identification vient à la place du
Mais je suis fidèle et sais ce que je vous dois. J’irai rapport insupportable à la mort qui est le seul
donc avec vous.» Jacques Lacan répond «Je fonds de hétérogène vrai. «A la place de la mort, que tout
recevoir cette foi unique, honneur de ma vie […] pouvoir consiste à administrer, c’est la castration, le
mon ami […] Ma dignité, vous avez raison joue son savoir, voire la vérité que l’analytique se prend à
rôle. Elle me rivera à cette tâche qui m'a déjà pris ma manipuler.» 21 Il se méfie donc des «maisons
vie.» 17 analytiques».
Après l’éclatement de la SFP et la constitution de Pour lutter contre le besoin d’identification, qu’il
l’EFP, Leclaire est l’interface entre les anciens de la assigne à la crainte de la mort, il compte sur la
SFP et le nouveau public de l’École Normale position féminine. De même qu’il dégageait le
Supérieure. Lacan tient son séminaire salle Dussane remède féminin à la fin de l’homme aux loups, de
et Leclaire anime un groupe de travail dans les lieux. même il insiste sur la femme comme heure de vérité
Le changement de public vient pour lui aussi, et il du désir. «Elle m’attend et je la désire : c’est une
passe du témoignage devant le Groupe Évolution absolue certitude, lorsque nous nous étreignons,
psychiatrique à une position d'enseignant analyste, d’avoir chacun, ensemble, trouvé la source terre,
nouvelle dans ses formes. Il craint d’abord que le eau, et feu. Moment de vérité bien avant la mort.» 22
mathème ne vienne suturer la place de l’analyste. 18 Le féminisme est ascendant. Serge Leclaire est en
Puis, alors que la théorie de l’objet a s'impose, il phase.
redéfinit l’opération analytique comme ce qui Après la dissolution de l’EFP, il prendra des
produit l’évidement de la jouissance, dégageant la distances. À distance de chaque maison, il prend une
place vide de l’objet. Il propose un mathème de cette position de sage par rapport à toutes. Il appelle, avec
opération : la pulsion α 19, redoublement du trajet de cinq autres psychanalystes, le 15 décembre 1989 à la
l’objet a, enserrant un vide. Cette indication de création d’une «instance ordinale des
l’objet a se présente comme une sorte d’ironie du psychanalystes», instance tierce, prenant sa
mathème assurant l’impossible suture hors référence hors toute institution, dans le pays de
signifiant. Lorsque les événements de mai 68 l’Autre. Cette position, à défaut d’être viable, était
ouvrirent les portes de l’Université expérimentale de dans la logique de sa conception du désir. La
Vincennes, Serge Leclaire tenta d’étendre définition de l’acte psychanalytique, dans cet appel
l’expérience d’enseignement de la psychanalyse à et dans le livre qui allait suivre, État des lieux de la
l’Université et devint le premier directeur du premier psychanalyse 23, est ainsi énoncé : «déliaison des
Département de Psychanalyse de l’Université. éléments imaginaires, pulsionnels et langagiers avec
Enseigner dans ces années-là ne se révéla pas sans lesquels sont agencés les constructions
difficultés pour lui et pour ceux qui tentèrent fantasmatiques, les modèles pulsionnels, les
d’occuper une place analogue. Il fallut une réforme formules idiomatiques qui spécifient la vie
du Département de Psychanalyse en 1974 qui psychique d’un sujet […]». La psychanalyse se
réaffirme la nécessité d’enseigner au moyen du définit ainsi comme pratique de la désidentification
mathème. En se passant de cette aide, l’homme de sur les plans symbolique, imaginaire et réel à
Vincennes, s'intéressa à la télévision. Il fit un film du laquelle s'oppose la résistance des «forces
rêve à la licorne, puis s'intéressa à la possibilité conservatrices gardiennes d’un discours ordonné».
d’incarner le tiers devant la caméra ; ce fut Psy- On retrouvait là le débat qui prolongeait Bonneval
Show. 1960. Ou bien la chaîne poordjeli ne renvoie qu’à
14
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l’index d’un vide qui s’y anime, ou bien elle est le 1 Communication de Judith Miller.
2 LECLAIRE S., La psychanalyse n° 1, Paris, P.U.F., 1955, p. 233. Cité par
recouvrement du lieu de l’objet a. Ou bien une É. ROUDINESCO, Histoire de la psychanalyse en France t. 2, Paris,
psychanalyse dénude un vide, ou bien elle dénude un Seuil, 1986, p. 293.
3 LECLAIRE S., «Jérôme ou la mort dans la vie de l’obsédé», La
reste qui n'est pas identificatoire sans pour autant psychanalyse n° 2, Paris, PU. E, 1956 ; repris dans Démasquer le réel,
être le lieu du non-identifié. Paris, Seuil, 1971, p. 136.
4 Ibid., p. 134.
Dans la perspective du vide, la psychanalyse «ne 5 LECLAIRE S., «Philon ou l’obsessionnel et son désir», Conférence faite
saurait connaître de cesse» pour maintenir ouverte au Groupe Évolution psychiatrique le 25 octobre 1958, publiée pour la
première fois dans Évolution psychiatrique, Paris, 1959 ; repris dans
l’identification toujours renaissante. La position du Démasquer le réel, op. cit., pp. 148-149.
psychanalyste devient alors un pouvoir de toujours 6 LECLAIRE S., «Duroc ou le point de vue économique en psychanalyse»,
Conférence faite au Groupe Évolution psychiatrique le 26 mars 1963,
être ailleurs pour se maintenir dans «le principe Évolution psychiatrique, Paris, 1965, repris dans Démasquer le réel, op.
primordial de la reconnaissance de l’autre comme cit., p. 188.
7 LACAN J., «Position de I'inconscient» (1960-1964), Écrits, Paris, Seuil,
différent». Dès l’appel de décembre 1989, Serge 1966, p. 834.
Leclaire notait que «les courants actuels qui 8 On peut se reporter à son premier ouvrage : Psychanalyser, Paris, Seuil,
1968, qui porte comme sous-titre «Un essai sur l’ordre de l’inconscient et
régissent les principes de formation des la pratique de la lettre».
psychanalystes aujourd'hui se trouvent déjà inscrits 9 LECLAIRE S., Contribution à l’étude des principes d’une psychothérapie
des psychoses, Paris, 1957.
dans la création presque simultanée, d'une Instance 10 LECLAIRE S., «À la recherche des principes d’une psychothérapie, des
internationale en 1911, vouée à défendre une façon psychoses», Congrès de Bonneval, 15 avril 1957, Évolution psychiatrique
n° 2, Paris, 1958.
d'orthodoxie et d’un Comité secret en 1912, qui se 11 Ibid., p. 405.
donnait pour charge de défendre la «cause de la 12 LECLAIRE S., «À propos de l’épisode psychotique que présente l’homme
aux loups», La psychanalyse n° 4, Paris, P.U.F., 1958.
psychanalyse». En 1991, le texte ajoute que «la 13 LECLAIRE S., «À la recherche d'une psychothérapie des psychoses», op.
relation ne peut être que conflictuelle entre les cit., p. 385.
14 LECLAIRE S., «Philon ou l’obsessionnel et son désir», op. cit., p. 159.
charmes puissants de la société secrète… et 15 LECLAIRE S., «Un semestre à Vincennes», Démasquer le réel, op. cit., p.
l’honorabilité d'une École d'enseignement supérieur» 98.
16 Cf. MILLER J.-A., L’excommunication, La communauté psychanalytique
la coupure passant au sein même de la Société de en France t. 2, supplément au n° 8 d’Ornicar ? Paris, Lyse, 1977.
psychanalyse. L’invocation des charmes de la 17 Cité par É. ROUDINESCO, Histoire de la psychanalyse en France t. 2,
op. cit., p. 356.
société secrète reprend une référence au titre du livre 18 Cf. LECLAIRE S., «L’analyste à sa place ?», intervention au séminaire du
regroupant une série d'interventions faites de la fin 24 mars 1965 du docteur Lacan, Rompre les charmes, Paris, Interéditions,
1985, p. 163.
des années soixante-dix à quatre-vingt-un : Rompre 19 Cf. LECLAIRE S., «Comment ça désire», Rompre les charmes, op. cit., p.
les charmes et lui donne sa portée pratique. Il 177.
20 LECLAIRE S., On tue un enfant, Paris, Seuil, 1975, p. 25.
s'agissait d’un projet fédérateur autour d’un point 21 LECLAIRE S.,» Serge Leclaire à Jacques Lacan : une lettre» (15 mars
vide, moteur immobile. Le projet tourna court, car 1977), Rompre les charmes, op. cit., p. 24.
22 LECLAIRE S., On tue un enfant, op. cit., p. 31.
ou bien il ne s'incarnait pas et demeurait utopique, 23 LECLAIRE S. et l’A.P.U.I., État des lieux de la psychanalyse, Paris, Albin
ou bien il s'incarnait et devenait inquiétant par le Michel, 1991. On pourra aussi lire la critique que nous en avions faite à
l’époque : E. LAURENT, «La double impasse de l’instance tierce», l’Âne
manque de définitions précises des réglementations n° 47, Paris, 1991.
que cette instance aurait été amenée à faire respecter.
Serge Leclaire sut mener les rencontres et
négociations autour de son projet avec sa courtoisie
et sa détermination habituelles.
S’il atteint à la fin de sa vie une position
avunculaire, reconnu de tous, ce fut par l’effort de
toute une vie consacrée à l’élucidation de la pratique
analytique et l’interprétation constante qu’il voulut
en donner. Il sut donner forme à une intuition
centrale qui sans doute l’accompagnait depuis son
entrée dans la psychanalyse. A la signification reçue,
à l’identification à demeure, au nom propre comme
index rigide, il préférait l’espace de l’entre-deux qui,
pour lui, était la véritable façon de compter jusqu’à
trois. Finalement, à se vouloir non identifié, il devint
un personnage de sa théorie. C’est une position
d'énonciation beaucoup plus forte que celle d’un
oncle trobriand. Il donna ainsi une version de la
place et de la fonction de l’indestructibilité du désir
et de la cohérence du fantasme.
15
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Troubles perceptifs
Aperçu holothymiques [humeur, sentiments vitaux] et des
Guy Briole affects catathymiques, qui sont des affects
différenciés [amour, haine, plaisir, déplaisir,
Perception et dialectique du désir angoisse…]. Ces affects, holo et catathymiques,
constituent le vécu de la conscience qui, en tant
Un aperçu, c’est une première idée que l’on peut qu’événement perçu, se réfère à la réalité de la
avoir d'une chose vue rapidement. * C’est au cœur situation et aux affects qu’elle génère. Les troubles
de la perception. C’est aussi bien quelque chose qui de la perception deviennent alors : «une perception
a été entrevu et qui a pu être oublié, refoulé, voire de la réalité à laquelle le patient s'adapte plus ou
refusé. L'aperçu est parfois marqué de la hâte à moins bien».
répondre ou à conclure. Ainsi, la classification des troubles de la perception
Les troubles de la perception ont été prend en compte :
particulièrement étudiés par les psychiatres français, - l’état de la vigilance qui conditionne les
surtout à partir des hallucinations. L’enseignement perceptions oniroïdes ;
de Jacques Lacan nous amène à ouvrir et à interroger - l’état des appareils sensoriels et des fonctions
ce champ au-delà de ce qui, au premier abord, le supérieures, quand les troubles présentés font
limiterait à la seule hallucination. évoquer une pathologie lésionnelle centrale ou
périphérique ;
Le point de vue de la psychiatrie française – l’état émotionnel, contemporain du surgissement
des troubles perceptifs ;
Il est incontestable que, pour Henri Ey, le trouble le – les troubles du cours de la pensée et l’intégration
plus caractéristique de la perception est des perceptions pathologiques, dans la «pensée
l’hallucination 1. Il en est de même pour J.-D. Guelfi délirante».
et al., dans le dernier grand ouvrage psychiatrique Les hallucinations constituent donc le point central
français paru aux Presses Universitaires de France de la description des troubles de la perception. Elles
en 1987 : Psychiatrie 2. Les troubles de la perception sont, c’est la logique même du concept dans lequel
sont aussi «dominés» par l’hallucination. elles sont comprises, définies comme des
La psychiatrie française actuelle, bien que marquée «perceptions sans objets à percevoir», et elles
par les classifications internationales, surtout continuent à être séparées en hallucinations
américaines, garde pour la perception ses références psychosensorielles et hallucinations psychiques.
à H. Ey. La perception est corrélée à la conscience À côté des hallucinations, sont distinguées :
qui est pour H. Ey – selon la définition qu’il en – Les illusions qui sont la «falsification de la
donne dans son Étude n°27 3 – «cette forme perception d’un objet réel». Leur vividité peut être
d’activité basale du cerveau et de la pensée qui peut telle qu’elles peuvent prêter à confusion avec les
être définie comme l’organisation de l’expérience hallucinations. H. Ey les appelle alors des
sensible actuelle.» Cette expérience est le résultat de paraeïdolies.
la combinaison de ce qui appartient au monde des – Les interprétations qui «sont un jugement faux sur
objets et au monde intérieur. Ainsi, pour cet auteur, des perceptions exactes».
l’activité de la conscience et la perception se – Les hallucinoses qui sont des phénomènes
confondent, dans le sens où «percevoir n’est pas sensoriels partiels, critiqués par le sujet et qui ne
seulement identifier les objets» mais aussi «prendre font pas l’objet d’interprétation. Elles ont une valeur
conscience du champ phénoménal où ils de localisation neurologique.
interviennent.» – Les pseudo-hallucinations qui sont des
Au point de départ de la perception, il existe des phénomènes sensoriels survenant dans les périodes
analyseurs perceptifs, appareils physiques «qui hypnagogiques ou hypnopompiques et dans des
conditionnent les données des sens au champ de la situations de désafférentation.
conscience». Corrélativement au cham-) La ligne de partage syndromique est l’état de
phénoménal de la conscience, s’élaborent ces conscience dans son rapport au niveau de vigilance.
conduites ou des actes adaptés à la réalité perceptive. Ainsi, sont différenciées «des expériences des
H. Ey intègre dans le champ de la conscience les troubles de la perception» en fonction du niveau de
affects qu’il sépare en deux catégories : des affects
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déstructuration plus ou moins important de l’état de perceptions de nos cinq sens ne sont que des
conscience. Du plus vers le moins, nous aurons : modifications intérieures de notre être, qui ne nous
– Les expériences confuso-oniriques dont le donnent aucune connaissance de ce qui les cause» 5.
prototype de description est le delirium tremens. Il distingue quatre composantes de la perception :
– Les expériences crépusculaires oniroïdes, avec vouloir, juger, sentir et se souvenir. Il est
une forte charge imaginative. Elles comprennent les remarquable de noter qu’il rattache le jugement à la
auras et les périodes post-critiques épileptiques, les grammaire et à la logique, ce qui, pour les
états psychotiques aigus et certains accès maniaques idéologues, est l’étude des signes et de leur
ou mélancoliques aigus. Il faut y ajouter les accès signification. Le mot est primitivement un discours.
somnambuliques hystériques. Il insiste sur le fait que le premier signe est
– Les expériences de dédoublement et de l’interjection, qui dénote l’attitude affective où se
dépersonnalisation. Le dédoublement se rencontre prend, dans la perception, le jugement d’un sujet
dans les états psychotiques, principalement parlant. La question de la perception s'égare aussi
schizophréniques. La dépersonnalisation, qui est par cette tendance, cette orientation de la psychiatrie
cette impression d’étrangeté, de déformation du – dite moderne – vers une objectivation que la
corps et du vécu sensible, peut atteindre à science garantirait. Et, c’est un autre signe de la
l’impression de métamorphose corporelle et de «modernité», les théorisations et la clinique des
xénopathie (sentiment d’influence, d'action troubles de la perception intègrent les données de
extérieure). C’est ici que sont situés les troubles du différentes approches de la perception :
schéma corporel qui recouvrent des états aussi – L’approche biologique accroît encore la séparation
disparates que «l’illusion du membre fantôme des entre l’objet de la perception, le support
amputés», le syndrome de Cotard, les physiologique qui permet de la repérer, et le sujet
transformations corporelles des délires paranoïdes, qui se trouve exclu du débat scientifique.
les manifestations de l’hypocondrie mineure que, – Les théories cybernétiques réduisent la perception
d’un autre côté, les lésions neurologiques pariétales à la seule cohérence d’un langage formalisé.
dont les troubles asomatognosiques se distribuent – L’approche gestaltiste issue des travaux de
différemment selon que c’est l’hémisphère majeur Sherrington (1906) et de sa théorie de la précurrence
ou mineur qui est touché. Nous n'insisterons pas dans laquelle il sépare des sens précurrents et des
davantage sur ces points malgré l’intérêt clinique des sens non-précurrents. Les premiers, les sens
anosognosies (méconnaissance du déficit) et des précurrents, permettent d'apprécier le monde
phénomènes héautoscopiques (image du double ou extérieur sans le contact direct des stimuli sur le
absence d’image). corps propre, donc à distance des stimuli. C’est le
– Les expériences de déstructuration de la cas de la vision, de I'audition, de l’olfaction, qui
conscience psychogène comprennent les états jouent un rôle prévalent dans le repérage du milieu,
crépusculaires (obnubilation de la conscience et en accroissant la sécurité de l’espèce. Les seconds,
sentiment d’étrangeté), les états seconds (avec les sens non précurrents, sont le goût et le toucher.
productions oniroïdes et ecmnésiques dans L’approche gestaltiste inclut une théorie
lesquelles l’émergence des souvenirs anciens est évolutionniste, par la constitution du monde
vécue avec l’acuité émotionnelle et l’actualité du phénoménal dans son lien aux nécessités de la
présent) et le syndrome de Ganser qui est une précurrence. Corrélativement à l’évolution des
méconnaissance de la réalité ambiante, avec ses espèces, la réponse aux signaux élémentaires s'est
«réponses à côté». déplacée vers une perception des formes.
Voici rapidement établi le point où la question de la - Les études cognitives marquent le glissement du
perception s'égare. Elle s'égare peut-être à n'avoir perceptif au cognitif, par la primauté accordée à la
pas pris en compte les travaux du docteur Pierre fonction adaptative de la connaissance qui a pu
Cabanis à la fin du XVIIIe siècle : bien que prônant amener certains auteurs à soutenir que «toute
une théorie moniste reposant sur la physiologie, il perception est une gnosie».
avait distingué l’irritabilité, comme propriété
intrinsèque de l’organe, de la perception qui Brèves remarques cliniques
supposait que la sensation soit «aperçue par le moi
qui devait en décider» 4. Ces travaux sont établis en Que peut bien signifier d’appuyer l’évaluation d’un
étroite collaboration avec Destutt de Tracy qui trouble gnosique chez un patient à partir de l’erreur
appartenait à un mouvement philosophique, issu de qu’il fit en racontant, à la demande de
Condillac, l’Idéologie. Pour cet auteur, «les l’investigateur, l’histoire du «Petit Chaperon rouge»
? Pourquoi ce ne serait pas la grand-mère qui
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mangerait le loup, et qu’après tout grand-mère et pensée – entre perception et conscience – n’ont de
loup ne puissent faire qu'un dans le fantasme de ce sens au niveau du conscient que d’être supportés par
sujet qui se rangeait sous le signifiant «agneau» ? un discours : «Ce qui vient à la Bewusstsein, c'est la
Est-ce la fonction réticulée qui dans la confusion Wahrnehmung, la perception de ce discours, et rien
mentale d’un autre sujet le détermine à se saisir des d’autre.» 10 Pour un sujet, ce discours est son seul
extincteurs pour, dans une étreinte passionnée, leur savoir et ce n'est pas la dimension
donner les qualificatifs de sa fille ? phénoménologique de la perception qui ouvre à une
Doit-on comprendre, chez un jeune patient, le geste connaissance. L’abord phénoménologique renvoie,
répété de démonter tous les miroirs du service pour par son support sensoriel, à une accumulation
se saisir de l’image «qui est derrière» comme un d’expériences qui fait la présence au monde. Chaque
trouble héautoscopique, expression d'une atteinte élément perceptif trouve à être corrélé à un autre par
thalamique ? Là où le sujet dit vouloir se saisir de l’effet même d’un lieu unificateur des perceptions,
son «être qui lui échappe». qui oriente vers une objectivation de la perception.
Par ailleurs doit-on suivre le docteur G.G. de C’est sur ce point que Lacan ne donne pas son
Clérambault dans sa réduction de la perception au assentiment à la théorisation de Maurice Merleau-
trouble de l’organe, lorsqu’il termine son texte sur Ponty. Deux textes sont à considérer dans leur
les Souvenirs d’un médecin opéré de la cataracte complémentarité La Structure du comportement 11 et
par cette phrase : «Nous tenons nos yeux à la Phénoménologie de la perception. Dans La
disposition de tout confrère qui voudrait les Structure du comportement 12, Merleau-Ponty fait
examiner.» 6 Il fait, dans ce texte, une étude très une critique de la science objective et établit que le
minutieuse des modifications de la perception comportement n'est pas l’addition d’activités
visuelle. Cela se veut descriptif et précis. Pourtant, le réflexives, mais un débat existentiel avec le monde.
premier trouble qu’il mentionne porte sur La relation entre l’organisme et le milieu est
l’agencement des lettres et sur le «jeu» qui consistait dialectique et, plus encore, l’est la relation entre
pour lui à modifier leur rapport en déplaçant son l’homme et le monde. Dans la Phénoménologie de la
regard. Que le paravent situé au pied de son lit perception, c’est la conscience perceptive qui est la
prenne un aspect «léger et délicat» par la «matrice de toute pensée». L’existence s’exprime en
transformation de la frise en tulipes ou en exprimant le monde sur lequel elle s’ouvre. Cette
mandarines, que I'illumination des villes donne au existence est à la fois «texte et contexte». Non
paysage qu’il traverse un «aspect étrange» – pouvant comprise comme intemporelle ou de l’instant, elle
parfois prendre une «ampleur astronomique» – est elle-même «temporalisation». Ainsi, dans ce qui
indiquent suffisamment son implication subjective. se révèle au sujet de ce qu’il perçoit, se dévoile de
proche en proche un monde qu'il ne peut
La perception n’est pas neutre appréhender dans sa totalité. «En avant de ce que je
vois et de ce que je perçois, il n'y a sans doute plus
Ce qui est à percevoir n'est pas neutre et ne constitue rien de visible, mais mon monde se continue par des
en aucune manière une conscience de soi. Selon lignes intentionnelles qui tracent d'avance au moins
Jacques Lacan : «Ce qui fausse la perception, c’est le style de ce qui va venir.» 13 L’étendue fait limite à
la conscience.» 7 la synthèse perceptive. Cette existence au monde et
Freud, avec l’élaboration de sa conception de son ouverture sur lui sont liées à l’existence d'un
l’inconscient dans la Traumdeutung, se sépare des corps phénoménal qui «existe le monde» et
théories psychophysiologiques et tente de donner à «coexiste» les autres corps sensibles. Le corps
la perception un statut différent. Ainsi en vient-il à phénoménal est le lieu d’une «intentionnalité
cette formulation : «L’inconscient est le psychique opérante». Il ne doit pas être pensé comme un
lui-même et son essentielle réalité. Sa nature intime instrument, ni comme un moyen, mais comme
nous est aussi inconnue que la réalité du monde coexistence dans le monde et avec autrui. «Nous
extérieur, et la conscience nous renseigne sur lui sommes pris dans le monde et nous n'arrivons pas à
d’une manière aussi incomplète que nos organes des nous en détacher pour passer à la conscience du
sens sur le monde extérieur.» 8 monde.» 14 C’est de cette place et selon mon style
Mais Lacan, dans l’«Ouverture de la Section d’expression que j'exprime le monde, ne me
clinique» en 1979, souligne que l’explication décentrant qu'à partir de ce centre singulier.
freudienne ne peut se saisir que si l’on se réfère à L’enseignement de Lacan nous conduit là où se
«l’idée de signifiant», et ne se comprend que si l’on révèle l’erreur de cette «objectivité totale», pour
considère que l’organisation de l’inconscient répond indiquer que la perception suppose une implication
aux lois du signifiant 9. Ainsi, les processus de
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subjective. C’est la propriété même du signifiant de de l’Évangile : «Ils ont des yeux pour ne pas voir».
produire une signification qui fait que, dans le Pour ne pas voir que les choses les regardent. 20
mirage de l’indication reçue des sens, la perception C’est, concernant les sens, ce que montre la clinique
ne se discerne que des effets de discours. Le sujet est analytique. Par exemple, que l’œil est fait pour ne
à distinguer d’une conscience de soi. En effet, «ce point voir, tout comme l’oreille est faite pour ne
n'est pas l’expérience qui fait progresser le savoir. point entendre. Au-delà de la sensorialité, cela
Ce sont les impasses où le sujet est mis d’être indique que, pour un sujet dans son rapport à
déterminé par la mâchoire du signifiant.» 15 l’Autre, ce qui intervient dans le champ de son désir
est marqué du refoulement qui rend sa perception
Vision et regard sélective. Dans le Séminaire XI, Lacan donne cette
indication : «Si on ne met pas en valeur la
À la réalité perceptive de Merleau-Ponty, Lacan va dialectique du désir, on ne comprend pas pourquoi le
opposer la réalité perspective. L’expérience de regard d’autrui désorganiserait le champ de
l’espace est à distinguer de celle de la pensée qui, perception. C’est que le sujet en cause n’est pas
elle, se supporte de la combinatoire signifiante. celui de la conscience réflexive, mais celui du
Lacan fait un pas décisif en montrant que – désir.» 21
logiquement – la structure signifiante est antérieure à La perception est-elle un savoir, est-elle vraie ? «Le
la physiologie de l’œil et à l’optique. A l’optique, il vrai, c’est ce qu’on croit tel. La foi […] voilà le vrai,
oppose la perspective de la géométrie projective où qui n’a rien à faire avec le réel.» 22«Pour un sujet,
se noue l’étendue, soit l’expérience de l’espace et la l’expérience de la perception est avant tout une prise
combinatoire signifiante. de position par rapport au signifiant et à la
Ainsi, la structure de la vision se distingue de la jouissance.» 23 Ce qui nous autorise à déduire que
structure du regard. La structure de la vision, c’est toute perception est nécessairement troublée.
celle de la réalité perceptive, celle du miroir, celle * Exposé dans le cadre des Conférences du mercredi de la Section clinique
qui a valeur de méconnaissance. La structure du (Paris VIII) (1993-1994).
regard, c’est celle de la réalité perspective, celle du 1 EY H., BERNARD P., BRISSET Ch., Manuel de psychiatrie, Paris,
Masson, 1970.
tableau, celle qui se comprend dans le rapport au 2 GUELFI J.O., BOYER P., CONSOLI S., OLIVIER-MARTIN R.,
fantasme. C’est ce que Lacan précise dans son 3
Psychiatrie, Paris, RU. E, 1987.
EY H., «Étude n°27 – Structure et déstructuration de la conscience»,
Séminaire, le 4 mai 1966 : «La construction de la Études psychiatriques, tome III, Paris, Desclée de Brouwer, 1954, pp. 653-
vision n'est autre que ce qui nous donne la base et le 4
760.
CABANIS R, cité par BRÉHIER É., Histoire de la philosophie, tome III,
support du fantasme, à savoir une perte que j'appelle Paris, P.U.F., coll. Quadrige, 1983, pp. 535-538.
la perte de l’objet a et qui n’est autre que le regard et 5 DESTUTT DE TRACY A., Œuvres complètes, tome I, Moulins, Ch.
Chabot, 1895, p. 315.
d’autre part une division du sujet.» 16 Il souligne que 6 CLÉRAMBAULT G.G. (de), Souvenirs d’un médecin opéré de la
la question du passage de la vision au regard a été 7
cataracte, Paris, Hippocrate, 1935.
LACAN J., Le Séminaire, Livre XIII, «L’objet de la psychanalyse», leçon
abordée par Merleau-Ponty dans son texte Le visible du 5 janvier 1966, (inédit).
et l’invisible. Il note le las fait de «l’intentionnalité» 8 FREUD S., L’interprétation des rêves, Paris, P.U.F., 1976, p. 520.
LACAN J., «Ouverture de la Section Clinique», Ornicar ? n° 9, Paris,
opérante à la «dépendance du visible à l’égard de ce Lyse, 1977, p. 9.
qui nous met sous l’œil du voyant» 17. 9 LACAN J., Le Séminaire, Livre VII, L’éthique de la psychanalyse, Paris,
Seuil, 1986, p. 76.
L’interrogation de Merleau-Ponty ramène à la 10 MERLEAU-PONTY M., La structure du comportement, Paris, P.U. E,
conjonction de l’ontologique et des sens. Elle revient 11
1942.
MERLEAU-PONTY M., Phénoménologie de la perception, Paris,
à la perception comme archétype de la rencontre Gallimard, coll. Tel, 1992.
originaire. La vision ne surgit point du corps mais 12
13
Ibid., p. 476.
Ibid., p. 11.
d’un point qui lui est extérieur et qui se situe dans la 14 LACAN J., Le Séminaire, Livre XIII, «L’objet de la psychanalyse», leçon
«chair du monde» 18. 15
du 5 janvier 1966, (inédit).
Ibid., leçon du 4 mai 1966, (inédit).
Lacan insiste sur ce point : ce qui préexiste à 16 LACAN J., Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de
l’organe de la vision, c’est un regard qui fait que «je 17
la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 69.
MERLEAU-PONTY M., Le visible et l’invisible, Paris, Gallimard, coll.
ne vois que d’un point, mais dans mon existence je Tel, 1964, p. 116.
suis regardé de partout» 19. Nous vivons dans un 18
19
LACAN J., op. cit., p. 69.
Cf. LACAN J., op. cit., p. 100.
monde qui est «omnivoyeur». Et, de Clérambault est 20 Ibid., p. 83.
tout autant regardé par les points lumineux qui 21 LACAN J., Le Séminaire, Livre XXIV, «L’insu que sait de l'une-bévue
s’aile à mourre» (1976-1977), Ornicar ? n°' 12-13, p. 11.
éclairent la ville que Lacan l’est par le reflet de la 22 BRIOLE G., «Le sujet de la perception», Lettre mensuelle de l’ECF, n°
boîte de sardines que lui désigne Petit-Jean : «Tu 124, Paris 1993, p. 6.
19
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L’hallucination d’un enfant psychotique chose qui n'existe pas. Dans ces moments, il
Véronique Mariage n'entend pas celui qui lui parle. Joseph est
boulimique et engouffre tout ce qu'il trouve à
Nous pouvons constater différents phénomènes manger. À l’école, il n'apprend rien, est amorphe ou
hallucinatoires, tant auditifs que visuels, chez les tout d’un coup violent. Il frappe alors les autres
enfants psychotiques. * Il est déterminant de saisir le enfants, jette tout ce qui lui tombe sous la main.
phénomène dans sa structure. On peut donc poser que la psychose de Joseph se
déclenche au moment de la naissance de son petit
La conjoncture familiale frère, troisième enfant de la famille, alors qu’il a six
ans, et s’aggrave lorsqu’il est circoncis et laissé
Joseph est âgé de dix ans. D’une fratrie de quatre, il tomber par sa mère face à un père sans consistance,
est le deuxième enfant de Madame C. Son frère aîné inconnu de lui.
âgé de douze ans est d’un autre lit et porte le nom de Jusqu’à l’âge de six ans, Joseph et sa mère forment
sa mère. Enceinte, Madame C. pense avorter mais ne un couple imaginaire qui tient, mais, contrairement
le fait pas, parce qu’on lui dit que c’est un crime. au petit Hans avant l’apparition de sa phobie, il ne
Elle décide plutôt de se marier avec Monsieur B., semble pas que Joseph soit dans une position d'où il
d'origine maghrébine, qui reconnaît Joseph et lui pourrait jouer à être le phallus pour la mère, «dans
donne son nom. Lorsque Joseph a six ans, Madame un paradis du leurre» comme le dit Lacan dans son
C. met son époux à la porte et demande le divorce Séminaire sur La relation d’objet. À défaut de ne
alors qu’elle est enceinte d’un troisième enfant ; elle pouvoir être le phallus pour la mère, Joseph est
lui donne son nom, comme à son fils aîné. Peu de l’objet de la mère, exprimé par la fascination du
temps après la naissance de celui-ci, Madame C. se regard qui ne la quitte pas. La naissance du petit
marie avec Monsieur X. et, deux ans plus tard, naît frère vient déranger l’harmonie de ce couple
de cette union un quatrième enfant qui est reconnu imaginaire, faisant en sorte que Joseph ne puisse
par ce nouveau père. plus saturer le manque où se spécifie le désir de la
Joseph est donc le seul dans la famille à porter le mère et réaliser cet objet. Là où un père est appelé,
nom de Monsieur B. Joseph et son père sont rejetés s'ouvre un trou qui le précipite à être laissé en plan
par la famille maternelle parce que maghrébins. La sans recours à pouvoir donner une signification du
grand-mère maternelle refuse de tenir l’enfant dans manque. C’est alors qu’il devient «la proie des
ses bras car «c’est un faux rejeton», dit-elle. significations de l’Autre». C’est dans la mesure «où
D’après Madame C. la petite enfance de Joseph ne n’intervient pas, en raison de la Verwerfung qui le
pose pas de problème particulier. «C’était un bel laisse en dehors, le terme du père symbolique [que]
enfant», et montrant une photo sortie de son l’enfant se trouve dans la situation très particulière
portefeuille Madame C. me dit admirative : d'être livré entièrement à l’œil et au regard de
«Regardez comme il est beau, un enfant comme l’Autre». C’est «précisément en ce point que
cela, on ne peut que l’adorer. C’était un enfant qui s'embranche l’origine de la paranoïa.» 1
ne jouait pas, ne parlait pas beaucoup, un peu buté et Par bien des faits, Joseph témoigne qu’il est livré
gourmand. Il était toujours avec moi, et passait de entièrement à l’œil et au regard de l’Autre, mais
longues heures, très calme, à me regarder.» aussi comment l’Autre jouit de lui. Il s'en défend
comme il peut. Joseph se présente comme persécuté.
Le déclenchement Il longe les murs, se colle dans les coins pour
dominer le monde du regard ou ne rien avoir derrière
Joseph a six ans. Le père quitte la maison, le premier lui. Il semble à l’écoute et est attentif au moindre
petit frère naît, un autre homme apparaît dans la vie bruit environnant. Il peut dire qu’il est fou : «Je parle
de sa mère. Joseph commence à être très difficile, tout seul» dit-il, «la nuit je ne peux pas dormir, dans
jaloux et violent. À la naissance du frère suivant, le ma tête on me parle saris arrêt, c’est ma mère qui me
quatrième de la famille, Madame C. confie Joseph à parle, c’est comme elle mais c’est pas comme elle».
son père. Monsieur B. emmène alors Joseph dans sa Pendant la journée aussi on me parle, j'entends :
famille où il est circoncis. Joseph revient de ce «Joseph est méchant, tu es gros, tu es gros, tu es
voyage dans un état catastrophique, tout devient gros… Quand ça va mal je crie, c’est ma tête, c’est
alors infernal dans la famille. Il n'est plus propre et mon cerveau, il y a quelque chose dans ma tête qui
étale ses excréments partout. La nuit, ne dormant me rend fou. Mon cerveau, c'est une machine qui se
plus, il se promène dans la maison et est attiré par détraque.» Lorsque Joseph se trouve seul, c’est-à-
les fenêtres, paraissant vouloir y passer comme par dire sans un adulte à coté de lui, on l’entend
les portes ou semblant écouter ou regarder quelque
20
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effectivement hurler. Il hurle et court pour parfois se injuriant ceux qu’il peut voir ou tout simplement le
précipiter dans les toilettes pour encore hurler plus reflet de son image dans la vitre.
fort. De même, lorsqu’il a investi un objet, il ne peut plus
Joseph est donc clairement halluciné. Henry Ey situe s’en détacher, tout spécialement la nourriture.
ce type d’hallucinations comme hallucinations Personne ne pourra se servir dans le plat qu'il
psychiques verbales, c’est-à-dire des voix perçues à s'accapare et qu'il ne veut plus lâcher. La seule façon
l’intérieur de soi. Il les distingue des hallucinations de s'en séparer est de le laisser tomber ou de le jeter.
psychosensorielles auditivoverbales, c’est-à-dire les Dans ces moments, il hurle, injurie ou encore dit :
voix entendues dans le monde extérieur. «Ces «Moi je suis le roi».
pseudo-hallucinations verbales se caractérisent par Réglant ma position auprès de lui, je prends en
une absence de sensorialité, elles sont vécues ou considération ce «moi je suis le roi». C’est alors que
jugées par le sujet comme des pensées, des images, je le laisse décider de son emploi du temps. Il veut
des souvenirs qui se déroulent dans l’intimité de son «aller voir des canards en camionnette». Je le prends
être, sans lui appartenir. […] Ces hallucinations au mot et la semaine suivante part avec lui à la
psychiques manifestent une absence de subjectivité. recherche des canards. Sur le trajet, je tente de
[…] L’hallucinant éprouve de ne pas être lui-même savoir : mais pourquoi des canards ? Joseph se
l’auteur du discours pourtant «intérieur» qu’il fâche, m’avertit et me dit : «J’en ai marre qu'on me
entend. L’absence de subjectivité ressentie ou pose des questions, on n'arrête pas de me poser des
reconnue constitue le fond même de la projection de questions, ça suffit, les questions c’est moi qui les
ce qui n’appartient plus au sujet pour être rapporté à pose.» Auprès des canards, je lui parle des canards.
l’extérieur de lui-même. […] L’hallucinant arrache Joseph les observe et semble fasciné par ces bêtes
de lui-même ce qui lui appartient, le projette de lui- qui crient. Je tente de lui expliquer que ceux qui ont
même, le projette hors de lui, fût-ce dans l’espace de beaucoup de couleurs sont les mâles, les autres,
son intériorité. L’halluciné psychique dira : ce ne moins jolis, sont les femelles. De retour, je lui
sont pas mes pensées, elles sont fabriquées, elles me propose de raconter aux autres ce qu’il a vu. C’est
sont envoyées ou transmises, je les distingue des alors, attendant d’abord que tous l’écoutent, qu’il
miennes malgré moi, en dehors de moi, même quand dit, à ma grande surprise : «J’ai vu, j'ai bien vu, eh
elles sont dans moi. […] Toutes ces voix sont celles bien les canards font du pédalo». Il est certain que là
d’un examen de conscience que le sujet passe en lui- où le névrosé perçoit le monde en le voilant par la
même et devant un autre qui voit, juge et condamne. signification phallique, cet enfant psychotique, le
[…] perçoit comme machinisé et plein de voix.
Ces voix sont une intrusion de l’autre. Elles sont Ce signifiant pédalo va ensuite lui permettre de
vécues comme des phénomènes présentant un gérer une partie de son temps. Il s'intéresse au vélo.
caractère scandaleux ou monstrueux d’une intrusion Pendant plusieurs mois, le vélo lui permet de
de l’autre qui parle d’un moi qui pense pour moi.» 2 circuler. Le problème du barrage des portes
disparaît. Mais plus tard, un autre problème se pose
Le rapport à l’Autre et à l’objet à lui. Joseph n’a maintenant plus de vélo, il explique
que le vélo l’encombre. «Quand je vois un vélo, dit-
Joseph a une perception imaginaire étrange du il, il ne faut pas mettre ça sous mes yeux, parce
monde. Ses dessins sont particuliers. Il dessine un qu’alors je ne sais plus bouger, je ne peux plus
arbre dans le ciel. À une remarque d’un autre enfant repartir». Si ce vélo est investi par un autre enfant, il
qui lui dit : «Ça n'est pas dans le ciel que l’on se jette sur lui et le cogne. «Celui-là, dit-il, c’est une
dessine les arbres,» il lui répond : «Tais-toi, tu n’a tête de mort devant moi, sa tête est vide, la mienne
jamais été dans l’espace, toi». Des maisons sont au moins a une cervelle». Joseph dira encore : «Moi,
dessinées en suivant le bord de la feuille ; tout ce qui je suis un moi-VTT».
devrait se situer à l’extérieur se trouve dans la Le rapport de Joseph au langage est particulier.
maison à l’intérieur : les arbres, le soleil, les fleurs, Lorsqu’il doit intégrer un nouveau signifiant dans
etc. son lexique, il faut d’abord qu’il le répète en le
Joseph s’oppose à toute demande et passe bien du transformant avec un signifiant ou un phonème déjà
temps à empêcher la circulation des petits autres, connu de lui. Ainsi «péniche» est d’abord «chenille»
voulant en avoir la maîtrise. Il barre alors, à tous, le ; ou encore les prénoms «Inarra», «Nanara» ;
passage des portes et refuse lui-même de circuler. «Henriette», «oreillette», etc. Ses phrases sont
Refusant d’entrer il frappe alors dans les fenêtres difficiles à boucler. Souvent il n'arrive pas à les
terminer et est obligé de revenir au début de sa
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phrase en la recommençant par un «Moi, je…» ; ou dépens et violemment le jette, le casse ou le cogne,
encore, ses phrases sont entrecoupées par un si c’est un autre enfant. Le plus souvent, lorsqu’on
«logiquement» ou «moi» qui vient les ponctuer. Il lui demande de s'expliquer, il dit : «C’est une
parle très fort pour couvrir la voix de l’Autre. plaisante, j'aime jouer à jeter et à donner des coups»,
Joseph s'attache aux personnes comme il investit les ou encore : «c’est le fantôme». Un jour, je n’accepte
objets, massivement, exclusivement, en y pas sa réponse et lui fais part que c’est trop facile, on
introduisant la dimension de l’amour. C’est alors a trop l’habitude d’accuser le fantôme pour dire
l’érotomanie qui surgit. Après avoir été absent, il me «c’est pas moi». Il devient perplexe et ne rit plus du
demande : «Toi, Véronique, est-ce que tu m’as tout. Il s’adresse alors à un autre, présent, et
manqué ?». C’est de cette position transférentielle, à l’accuse : «C’est toi, tu as chuchoté à mon oreille :
condition qu'elle soit réglée, que Joseph pourra Jette, Joseph, casse, Joseph'.» L’autre jure qu’il n'a
tenter d’expliquer ce qui lui arrive. Il m’adresse de rien dit. Sa perplexité augmente : «C’est qui alors,
longues conversations ainsi que ses questions, c’est Dieu ?» Cet aveu, Joseph n'a pu le faire
réflexions et solutions. Lorsque je suis occupée à qu’après un an de travail. Il n'en reparlera pas.
autre chose, il n'arrête pas de parler, ou je dois Comment articuler la structure de cette hallucination
prendre le relais de sa conversation sans cesse. Il tenant compte du rapport à l’Autre de Joseph, ainsi
parle partout de moi, ce qui est insupportable pour sa qu’à l’investissement de ses objets ? Il est certain
mère qui vient me trouver pour me dire : «Il n'y a que bien des exemples démontrent à quel point
plus que vous dans sa bouche, je suis jalouse de Joseph n'est pas détaché de l’objet. L’objet n'est pas
vous.» perdu pour lui. Bien au contraire, cet objet réel
«Quand je suis dans la rue, on me poursuit, me dit-il l’encombre dès qu’il l’investit. Il ne peut pas
(effectivement, pour passer d’un lieu à un autre, manquer, faute de pouvoir symboliser sa perte ou
alors qu'il est seul, il court) ; celui qui me poursuit, son absence.
j'ai envie de le castrer dans le mur». Il me C’est lorsqu’il en est subitement détaché, qu’il est
questionne : «Toi, comment tu fais pour ne pas lui-même laissé en plan, que l’hallucination surgit.
castrer dans le mur ceux qui te suivent ? Moi, Ne disposant pas du signifiant par excellence : le
logiquement je ne peux pas m'empêcher.» phallus qui peut nommer la perte et la symboliser,
«Tout le monde se moque de moi, parce que je suis un signifiant surgit dans le réel. Ce qui est forclos du
gros, je les entends. À la piscine, on se moque de symbolique réapparaît dans le réel sous forme d’une
moi parce que j'ai un petit zizi. Il est tout petit parce injonction surmoïque qui le pousse à l’acte
qu’on l’a coupé en Algérie. C’est ma salope de mère instantanément comme pour Schreber lorsqu'il est
qui m’a envoyé. Je suis maintenant obligé de faire laissé en plan. Ces signifiants, surgissant dans le
pipi comme une fille.» Un jour, je rencontre sa mère, réel, sont des signifiants du morcellement : «Jette !
il se planque dans un coin du bureau et l’accuse : Casse ! Frappe !» le renvoyant au morcellement
«Oui, c’est à cause de toi, mon zizi est coupé, et tout primitif d’avant la constitution de son image dans le
le monde le voit.» Sa mère lui répond : «Je t’ai miroir.
pourtant acheté un beau maillot de bain, pour que Cet exemple nous permet d'articuler du point de vue
personne le voit», puis elle continue et me dit : «Un de la structure ce que peut être une hallucination au-
enfant comme cela, c’est le pire des malheurs, je ne delà de la manifestation de son phénomène. Pour ce
pourrais le souhaiter à personne. J’aurais voulu une faire, il est déterminant de l’articuler aux
fille, je n’ai pas de fille». Lorsque Joseph enlève, ou coordonnées symboliques de la vie du sujet. La
que d’autres enlèvent leurs vêtements, il se voit nu place de cette hallucination démontre comment elle
ou les voit nus. Rien ne peut venir voiler ou surgit là où le symbolique est appelé et ne peut venir
symboliser la castration réelle qu'il a subie par la répondre parce que forclos.
circoncision. * Exposé dans le cadre des Conférences du mercredi de la Section clinique
(Paris VIII) (1993-1994).
L’hallucination 1 LACAN J., Le séminaire, Livre IV La relation d’objet, Paris, Seuil, 1994,
p. 227.
C’est accroché à un autre qu’il ne quitte pas, dans un 2 EY H., Traité des hallucinations, 1973, pp. 194-196.
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de la voix à une chaîne signifiante, nous formulerons que l’Autre parle, le sujet tombe sous le coup d’une
que le sujet de l’hallucination verbale n'est pas le suggestion, en tant que toute parole de l’Autre
sujet de la perception. Le sujet de la perception comporte une suggestion qui entame la liberté de
verbale n'est pas celui de la perception, mais celui du celui qui écoute. L’assentiment du sujet qui écoute
signifiant, ce qui revient à dire qu’il est sujet au n'exclut pas une question sur l’intention du message
signifiant. Les conséquences qui en découlent sont de l’Autre qui a pour effet une mise en garde
d’une part que le sujet n’est pas unitaire, qu’il n’est foncière du sujet à l’endroit de la parole de l’Autre.
pas Un, et d’autre part que la perception est elle- Lorsque c’est le sujet qui est le locuteur, il est lui-
même constituée par le signifiant, qu’elle est même en position d’auditeur, il s’entend ; c’est à
infiltrée et structurée par du signifiant. distinguer de «il s'écoute» qui peut lui faire «perdre
Ici, la perception évoquée est la perception de la le fil de sa propre parole», le diviser. Ces paradoxes
parole. insistent sur l’indifférence du sensorium dans la
L’hallucination verbale ne se limite pas à un chaîne signifiante. Pour tout sujet, la voix n’est ni
«sensorium particulier», elle n'est pas de nature auditive, ni gestuelle, ni écrite, mais seulement
auditive : «C’est : une erreur en effet de la tenir pour chaîne signifiante. Le signifiant pèse tout seul et
auditive de sa nature, quand il est concevable, à la s'impose pour chaque sujet dans sa dimension de
limite qu’elle ne le soit à aucun degré (chez un voix. Le sujet n'y rencontre pas de tiers. Il en résulte
sourd-muet par exemple, ou dans un registre l’alternative suivante :
quelconque non auditif d'épellement 1- ou le sujet se l’attribue et considère que cette
hallucinatoire.)» 9 L’hallucination verbale ne se chaîne parle le «Je» ;
décrit donc pas comme un trouble du sujet à la 2 – ou le sujet envisage que la voix est la partie de la
perception de la parole. Il s'agit d'un trouble de la chaîne signifiante qui est subjectivement assignée à
chaîne signifiante. Lacan nous l’illustre par le l’Autre.
trouble de l’épellement hallucinatoire qui n'est pas
un épellement auditif. Cela peut correspondre à un La surdité : une fonction signifiante
épellement à partir de la lecture : il n'est pas entendu
mais lu. Nous tenterons d’illustrer la voix équivalente à la
Lacan, dans l’acte d’ouïr, souligne ses différents fonction signifiante par deux vignettes cliniques.
aspects, selon qu’il vise soit «la modulation sonore» Elles relatent deux moments de cure pour deux
(le timbre de la voix), soit la cohérence de la chaîne sujets sourds.
signifiante et son interprétation de ce qui est dit entre Le premier patient présente un déclenchement
les lignes, «mais surtout à considérer que l’acte psychotique qui nécessite une hospitalisation
d'ouïr n’est pas le même, selon qu’il vise la relativement longue. C’est alors un jeune homme de
cohérence de la chaîne verbale, nommément sa vingt ans, qui dit avoir donné sa voix pour imiter son
surdétermination à chaque instant par l’après-coup père. Sa surdité est de naissance. Le mode de
de sa séquence, comme aussi bien la suspension à communication a été d'abord l’articulation vocale
chaque instant de sa valeur à l’avènement d'un sens pour s'orienter, lorsque je le rencontre, vers l’usage
toujours prêt à renvoi, – ou selon qu’il s’accommode de la L.S.F. (Langue des Signes française). Sa
dans la parole à la modulation sonore, à telle fin psychose se déclenche lorsque Un-père – en
d’analyse acoustique : tonale ou phonétique, voire l’occurrence un prêtre – lui dénonce l’imposture
de puissance musicale.» 10 paternelle, à savoir les positions racistes de son père.
Par l’expression «l’acte d'ouïr», Lacan indique que Le prêtre lui explique que les propos de son père
le fait d’entendre n'est pas passif : celui qui entend n’expriment pas La vérité et que les agissements de
décide de ce qu’il entend. Le choix est partiel, mais sa mère sont haineux. Celle-ci, au cours d’une
toutefois réel. L’interrogation qui nous occupe, réunion de parents d’élèves, a arraché l’affiche qui
l’interrogation du rapport du sujet à la perception de exposait le portrait d’Harlem Désir et annonçait sa
la parole, découvre les paradoxes de la perception de visite au sein de l’établissement scolaire de son fils.
la parole : «Car c’est au niveau où la' synthèse' Pour lui, à ce moment de révélation, le monde
subjective confère son plein sens à la parole, que le bascule, devient hors sens. Je le cite : «Mon père est
sujet montre tous les paradoxes dont il est le patient un raciste et un menteur, je l’ai cru, j'ai voté comme
dans cette perception singulière.» 11 Les paradoxes lui, comme il m'a dit de voter. Ce n’est pas ma
concernent pour une part l’Autre, le rapport du sujet vérité, c’était pour l’imiter.» Cette voix qu'il a
à la parole de l’Autre, et pour l’autre part le sujet, la donnée à un parti politique qui n'est pas sans exalter
perception par le sujet de sa propre parole. Dès lors une certaine férocité à l’égard de l’Autre, Autre
qualifié d'étranger, cette voix lui revient dans le réel
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lisible dans le regard de l’Autre. Il a la certitude que elle fréquente un établissement scolaire spécialisé
ce regard mauvais s'adresse à lui, incarne le mauvais pour les enfants sourds. Cela lui est insupportable,
œil. Je l’encourage à m’expliquer en quoi ce regard m’avoue-t-elle, et correspond à la première
est mauvais et pourquoi il s'adresse à lui. Il me séparation du couple mère-fille. Sa mère a quitté son
répond : «Ils savent que j'ai voté Le Pen car une foyer et l’Afrique pour elle. Elles forment toutes les
personne me suit et le dit à tout le monde.» deux un couple uni par le symptôme qui les comble.
Lorsque j'insiste et lui demande : «Comment le L’harmonie se rompt lorsque la mère se passionne
savez-vous ?» Il me répond : «Je le sais, moi je ne pour la surdité sous ses divers aspects (elle apprend
peux pas l’entendre car je suis sourd, mais une la L.S.F., adopte le «monde des sourds», anime une
personne parle de ma faute ; les gens m'en veulent.» association qui réunit des personnes sourdes, etc.).
Le persécuteur n'est pas strictement localisé. C’est Elle s’évertue à faire partager cet élan par sa fille.
aussi bien le directeur de l’établissement scolaire Celle-ci y oppose un refus décidé qui s’étend ensuite
qu'il fréquente, que le psychiatre qu’il consulte, à tout ce qui concerne une décision ou une
qu’une éducatrice-chef, que ses parents, sa fratrie ; il orientation de sa vie.
y inclut ses camarades de classe, néanmoins sourds. C’est la première morsure de la fonction signifiante
Que j'échappe à cette série sera très laborieux ! J’y que présentifie la surdité. La division y est
parviendrai du fait de lui poser des questions et de présentifiée et s'oppose à sa volonté unitaire.
présenter une soumission à ses propos. Néanmoins, Frédérique présente un paradoxe. Elle
Pour notre patient, cette voix qu'il n'entend pas est fait le choix de s'exprimer en L.S.F., et dit qu’elle ne
bien réelle. Qu’il ne puisse l’enregistrer dialogue jamais avec son père (entendant) parce
acoustiquement ne lui en fait pas pour autant douter. qu’il ne «signe pas» !
Il la lit dans le regard de l’Autre. Une voix le suit. Elle a une articulation vocale difficultueuse. Elle la
Elle est féroce, le dénonce. Elle est placée décrit comme une gêne et une limite dans ses
radicalement hors de la symbolisation, hors d'une échanges avec les personnes entendantes. La surdité,
chaîne signifiante. Elle réapparaît dans le réel et dans sa fonction signifiante, apparaît entamante pour
existe pour le sujet. Il tente d'obtenir son silence en Frédérique, plaçant un trou au lieu de l’Autre,
lui accordant une valeur marchande. Il donne une qu’elle refuse. Elle suppose un Autre non barré, non
somme d’argent équivalente à ses parents et à ses troué, incarné par l’entendant – «l’untendant» – qui
sœurs pour que cette voix se taise et qu'elle ne serait porteur d’une voix complète, sans défaut.
l’accuse plus d’un «acte horrible». Cela ne lui Quelle charge de jouissance est ici en jeu, non
apporte aucun soulagement. intégrable à la chaîne signifiante ?
Ce sujet nous démontre qu’il y a «voix du fait que le «L’instance de la voix est toujours présente dès que
signifiant tourne autour de l’objet indicible. Et la je dois repérer ma position par rapport à une chaîne
voix comme telle émerge chaque fois que le signifiante, dans la mesure où cette chaîne
signifiant se brise pour rejoindre cet objet dans signifiante se tient toujours en rapport avec l’objet
l’horreur.» 12 indicible. À cet égard, la voix est exactement ce qui
Le second cas est celui d’une jeune fille qui refuse ne peut pas se dire.» 13 La voix, «on ne s'en sert pas,
les effets de la division du signifiant, qui s'oppose à elle habite le langage, elle le hante, il suffit de dire
la fonction signifiante. pour qu’émerge, surgisse la menace, que vienne au
Frédérique n'a goût à rien et ne fait rien. Nos jour ce qui ne peut se dire.» 14
entretiens se déroulent sur une période de six mois à J’espère avoir, par ce travail, transmis que c’est
la fin de laquelle elle les interrompt. La demande toute la réalité aux cinq sens près qui est sous la
qu’elle finit par exprimer – je la cite – est «d’être dépendance du sujet produit par le langage. "
deux pour faire un». Elle dit y mettre une condition : * Exposé dans le cadre des Conférences du mercredi de la Section clinique
que le partenaire soit un entendant ! Elle a un refus (Paris VIII) (1993-1994).
très décidé pour tout ce qui concerne la surdité. Elle 1 BRIOLE G., «Aperçu», Conférences de la Section Clinique, «Les troubles
dit ne pas aimer les personnes sourdes. Elle les de la perception» (1993-1994), le 17 novembre 1993.
2 LACAN J., Le Séminaire, Livre III, Les Psychoses (1955-1956),
ressent très différentes d'elle, et les juge, d’une 3 Paris, Seuil, 1981, p. 42.
manière générale, dans un rapport d’hostilité à 4 Ibid, p. 176.
5 Ibid., p. 169.
l’Autre. Sa surdité se révèle lorsqu'elle a huit mois. 6 Cf. Ibid., p. 199.
Ses parents n'acceptent pas jusqu'à ce jour qu'elle 7 MILLER J.-A., «Jacques Lacan et la voix», La voix, Colloque d’Ivry,
Paris, Lysimaque, 1989, p. 180.
puisse être congénitale. 8 Ibid., p. 181.
Frédérique sera «rééduquée» par sa mère pendant les 9 Ibid., p. 182.
10 LACAN J., «D’une question préliminaire à tout traitement possible de la
dix premières années de son enfance. Par la suite, psychose» (1958), Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 532.
11 Ibid., pp. 532-533.
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cette catégorie des névroses graves dont parle Freud avoir été très tôt, à l’arrivée de sa sœur cadette, onze
dans son article de 1924 : «La perte de la réalité dans mois après sa propre naissance : cette sœur, dernière
la névrose et la psychose» : «C’est que toute enfant de sa mère, lui aurait littéralement soufflé sa
névrose, dit-il, trouble d’une façon ou d’une autre le place, la laissant dans un désespoir sans bornes. Elle
rapport du malade à la réalité, qu’elle est pour lui le se souvient des scènes terribles qu'elle faisait à sa
moyen de se retirer d’elle, et, dans ses formes mère, pour se retrouver dans son lit, la nuit, serrée
graves, signifie directement une fuite hors de la vie contre elle, des colères qui l’envahissaient soudain
réelle.» 5 alors que quelque chose lui était refusé, de ses
La réalité et sa stabilité, Madame M. m’en avait compulsions, déjà, enfant, à aller en cachette
donné de longues descriptions. Un moment m’avait soustraire du placard à gâteaux celui qu’elle n'aurait
paru propice pour la suspension de ses entretiens pas eu, et de la honte devant sa sœur et son frère
hebdomadaires, lorsqu’elle avait formulé un jour lorsque sa mère dénonçait le larcin. Elle raconte
que, désormais, l’enfant, elle ne voulait plus l’être aussi la légende qui la décrit comme la méchante,
mais l’avoir, et qu'elle était décidée à s'engager dans celle qui mord sa sœur et sa mère, celle que l’on
le traitement médical plus volontiers que dans le attache à son lit pour ne pas qu’elle se relève, celle à
traitement psychanalytique. Ce qui était alors une qui la mère met la tête sous l’eau froide pour la faire
psychothérapie s'arrêta, sur un résultat thérapeutique taire, celle que le frère arrose d’un jet d’eau en
très limité ayant pour horizon un bénéfice dans le l’appelant «la pieuvre», tant sa demande d'amour
registre de «l’avoir». était envahissante pour ses proches. Cela s’entend :
la dévoration est au premier plan.
Le retour Le pénible récit du roman familial, alternant ainsi
avec celui de ses crises de boulimie irrépressibles,
C’est après la naissance de sa petite fille, il y a est entrecoupé par la narration des difficiles relations
environ un an, que Madame M. décide de revenir me à son enfant, et par la critique de plus en plus
parler. Tous ses propos sont donc extraits de cette assidue de la passivité dont son mari ferait preuve à
seconde période. Elle s'inquiète de ses gestes et son endroit : comme il n'a pas de désir pour elle, elle
impulsions violentes à l’endroit de celle qu’elle avait mange. Telle semble être sa réponse à l’absence du
pourtant appelée de tous ses vœux, au point d’en désir de l’Autre. Et depuis son retour chez
passer par un si long traitement. Devenue l’analyste, rien ne semblait pouvoir faire vaciller, ni
dangereusement obèse après une grossesse difficile son amour de transfert, ni ses plaintes, ni ce
qu’elle a passée allongée, elle constate aujourd’hui symptôme massif, ce qui donnait à nos rendez-vous
que rien ne vient jamais remplir ce vide qui l’habite, un caractère parfois monolithique.
pas même l’enfant, ni pendant sa grossesse, ni Elle introduisit un jour incidemment une nouveauté,
depuis sa naissance. Enfant à venir qu’elle mettait un petit détail, divin détail que je m'empressai de
volontiers à cette place de bouchon de son angoisse saisir au vol, ce qui produisit un renversement dans
et de ses compulsions. Elle s'en inquiète enfin. la position de Madame M.
Régulièrement, j'interviens pour introduire quelques La séance fut plus brève que les autres, qui jamais ne
scansions dans son rapport pathologique à cette pouvaient cesser à partir de la scansion que
petite fille qui semble maintenant l’encombrer, et j'essayais d’introduire : pas de limite possible,
pour apaiser la nouvelle angoisse qui ne manque pas comme si tout pouvait se dire. La scène se passe à la
de l’envahir devant son incapacité à faire face à son pâtisserie du quartier. «Encore une fois, me dit-elle,
rôle de mère : «Je ne suis plus une femme, je ne suis je me suis arrêtée devant les religieuses au chocolat.
pas une bonne mère, ma fille me mange» me dit-elle Je n'y ai pas résisté. S’il y en avait eu huit dans la
un jour. Je l’encourage à retourner quelques vitrine, j'aurais acheté les huit. Il y en avait six. J’ai
semaines en cure d’amaigrissement. Elle se sent très demandé les six. J’avais honte. Je savais qu’elle
coupable de laisser sa fille pendant cette période, savait [la pâtissière] que toutes étaient pour moi.
mais en même temps elle craint de reproduire avec Mais que s’est-il passé ensuite ? 'Je n’en ai mangé
sa fille ce que sa mère faisait avec elle : la rendre si que cinq'. J ai voulu en laisser une à mon mari.»
dépendante, au point de ne pas savoir vivre. Elle C’était la veille de la séance. Elle est encore surprise
ajoute aussitôt que sa mère était une bonne mère, de ce qu’elle vient de dire. Je ponctue en deux mots :
vouée avant tout à ses trois enfants, gestionnaire de Moins un 1 Son étonnement vire à la perplexité. Elle
toute la maison familiale, cuisinière dans une accepte la scansion.
collectivité scolaire, mais qui aurait relégué à Quelques séances plus tard, elle apporte ce rêve,
l’arrière-plan un mari effacé, soumis et absent. Elle frais du matin même, rare denrée dans cet automaton
évoque plutôt la souffrance dans laquelle elle se sait
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généralisé dans lequel le travail analytique pouvait l’Autre, c’est, comme Lacan le souligne dans le
aussi bien être englouti que le reste, «Je venais vous Séminaire IV, rien de réel : c’est un objet comme
voir. Vous me disiez : faut que j'aille voir mon amie'. signifiant de l’amour. Et lorsqu’il y a satisfaction
C’est tout. Je me suis réveillée angoissée. J’ai réelle du besoin qui, tel un idéal inscrit dans cette
toujours peur qu’on me laisse tomber.» famille, n’est qu’un remplissage par l’aliment, celle-
Se pouvait-il que l’analyste, comme la religieuse au ci, la satisfaction, se rejette sur la jouissance : «Cela
chocolat, commençât enfin à lui manquer ? Qu’à s’observe, dit J.-A. Miller, dans ce comblement du
cette demande inconditionnelle, demande de manque par la dévoration, par ce qu’on appelle la
présence de l’Autre, de la mère, qu’elle appelle boulimie, comme répondant en définitive, à la
chaque jour au téléphone depuis qu’elle est mariée, frustration de la satisfaction symbolique.» 7
elle puisse consentir à substituer l’absence ? Qu’à «Mais l’enfant, dit J. Lacan, ne s'endort pas toujours
l’amour puisse enfin répondre le désir, celui-là ainsi dans le sein de l’être, surtout si l’Autre, qui a
même que la demande écrase, que la pulsion vorace aussi bien ses idées sur ses besoins, s’en mêle, et à la
avale chaque fois qu’il se présente, sous sa forme place de ce qu’il n’a pas, le gave de la bouillie
dernière qui n'est que manque ? Comment ressaisir étouffante de ce qu’il a, c’est-à-dire, confond ses
alors la place de cet objet oral pathologique pour soins avec le don de son amour.» 8 Ce qui reste,
Madame M., objet électif de toute l’économie semble-t-il, de l’écrasement du symbolique par
familiale depuis plusieurs générations ? l’objet réel, c’est l’imaginaire, une image, un bout de
En d’autres termes, et s’il faut prendre le désir à la quelque chose.
lettre comme Lacan nous y invite dans son écrit de
«La direction de la cure» 6, pouvons-nous soutenir Le fantasme
que ce rêve divise enfin Madame M. dans sa passion
mortelle pour son objet, qui jamais ne vient satisfaire Il m'a semblé pouvoir saisir de cela un indice
son manque-à-être ? Si elle peut rêver que l’analyste lorsqu'il y a quelques mois, Madame M. relate la
va voir ailleurs, une autre femme, que, d’une scène fondamentale de son enfance. Cela se passe le
certaine façon, l’analyste laisse une place vide là où, soir, au retour du père, contrôleur dans les chemins
tel le réel, il revient toujours à la même place, elle de fer, qui s'absente plusieurs jours de suite, et
peut s'interroger sur la sienne propre : Que suis-je rapporte de ses voyages en Suisse quelques
pour toi ? – moi qui ne peux ni manquer de rien ni gourmandises – celles-là même qui seraient l’objet
manquer à l’autre, parce qu'il ne peut manquer de des premières compulsions de Madame M. dans le
rien. Elle peut alors entrebâiller la porte derrière placard maternel. Le retour du père au domicile
laquelle la liste des opérations mathématiques conjugal ne se fait pas sans un cérémonial qui reste
s'allonge : certes, additions de religieuses, pour elle marqué d'horreur : le père est attendu, il
multiplication des objets substitutifs, mais aussi ouvre la porte, pose sa sacoche, et s'écrie : Qui
soustraction de jouissance, et division du sujet qui en m’apporte mes pantoufles ? Or celui qui apporte les
résulte. pantoufles a le droit, et lui seul, d'ouvrir la sacoche
Là où l’objet du don de l’autre avait disparu devant du père pleine de chocolats et de biscuits.
le don lui-même, le don d’amour, le don du manque Madame M. a du mal à le dire. À mon invitation,
même et de sa bouche ouverte, la perte vient enfin elle poursuit : jamais, elle n'a voulu apporter les
s’inscrire. «Vous savez, me dit-elle quelque temps pantoufles à son père, jamais en conséquence n'a-t-
après cela, entre le père et la mère, ça va toujours, elle eu le droit d’ouvrir sa sacoche. Tout au
mon mari est toujours d’accord avec moi sur ce qu’il contraire, sa sœur courait, elle, apporter les
faut faire avec notre fille. Ce qui ne va pas, c'est pantoufles et avait, elle seule, accès à la sacoche du
entre l’homme et la femme. Alors je mange» ! père.
Belle réponse à l’absence de rapport sexuel. Elle La sacoche du père, ce pourrait être aussi bien le
m'avait pourtant expliqué, lors de nos premiers titre de ce travail. Signe de son amour, en même
entretiens, que cet homme lui avait plu précisément temps que de sa puissance, elle qui n'y a jamais eu
parce qu’il n’était pas trop gourmand de sexe, et droit, qui s'est refusée à l’avoir, ne lui serait-il resté
qu'il la laisserait tranquille. Ce qu’elle réalise qu'à l’être ? Une sacoche, non pas pleine de livres,
aujourd’hui, c’est qu’il a pris la place de sa mère ou d’un savoir caché, qu’il y aurait à découvrir,
bien plus encore qu'elle ne le lui demandait. Car au- comme dans l’inconscient ; non pas l’agalma du
delà du réel de l’objet, du phallus qui manque à la désir, mais le bouchon du savoir.
mère, que l’enfant demande en même temps qu’il Être la sacoche du père, ce serait aussi bien être ce
veut le réaliser avec son être, ce qu’elle attendait de dont la mère est manquante, puisqu'il est absent :
être le phallus de la mère, comme elle voulait l’être
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en venant chaque nuit se serrer contre elle dans son 2 LACAN J., Le Séminaire, Livre VIII, Le transfert, Paris, Seuil, 1991, p.
239.
lit. «Ce qui est déterminant pour la clinique de tout 3 Ibid., p. 242.
sujet, rappelle J.-A. Miller dans son cours de cette 4 LACAN J., Le Séminaire, Livre IV, op. cit., p. 189.
5 FREUD S., «La perte de la réalité dans la névrose et la psychose»,
année, c’est la sexualité féminine, avec, comme Névrose, psychose et perversion, Paris, P.U.F., 1973, p. 299.
pivot, le Penisneid». 9 Lacan, dans le Séminaire IV, 6 LACAN J., «La direction de la cure et les principes de son pouvoir»,
Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 620.
rappelle que le plus important, dans la relation 7 MILLER J.-A., L’orientation lacanienne, «Donc», (1993-1994), (inédit)
d’objet, c’est le manque d’objet. Il rappelle à propos enseignement prononcé dans le cadre du Département de Psychanalyse de
Paris VIII (leçon du 16 mars 1994. [Cette leçon a été publiée par le
du petit Hans, que la folie phallique de l’enfant, fille Bulletin de l’ACF-Dijon, Filum n° 2, Dijon, 1994, pp. 3-18].
ou garçon, c’est de se croire le phallus, ce que J.-A. 8 LACAN J., op. cit., p. 628.
9 MILLER J.-A., op. cit., leçon du 26 janvier 1994. [Cette leçon a été
E publiée par nos collègues de Bilbao en Espagne].
Miller inscrit de la façon suivante : de – la 10 Ibid.
(−ϕ ) 11 LACAN J., Le Séminaire, Livre VII, L’éthique de la psychanalyse, Paris,
métaphore de l’enfant équivalent du phallus de la Seuil, 1986, p. 375.
1 LACAN J., Le Séminaire, Livre IV, La relation d’objet, Paris, Seuil, 1994,
pp. 183-184.
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Le parcours de la passe
Flashes sur le passeur plus sous couvert du transfert, qu’il sort du cocon
Roseline Coridian analytique. Cette sortie se caractérise par la
précipitation. Pour certains, l’enthousiasme qui s’y
1 – La désignation du passeur manifeste restera l’empreinte du passage dans le
Passeur, ça vous tombe dessus, pas sans dispositif de la passe, clé de voûte de l’École.
l’appréhension que ça pouvait vous arriver. * En Toujours est-il que, par son analyste, le passeur est
effet, vous, comme analysant, ne pouviez précipité dans la communauté analytique, qu’il
méconnaître que le savoir découvert dans l’échange n’observait jusqu’alors que teintée de son fantasme
du transfert s’activait déjà en valeur d’usage, que légèrement dépoli. Happé vers une responsabilité
l’analyste était descendu de son piédestal, que vos collective, le passeur doit aussi faire face à
idéaux s’étaient grillés aux ailes effrayantes du désir. l’engagement le plus intime du passant.
Encore étourdi par l’aveuglante vérité, vous étiez Le passeur et son passant forment un couple
prêt à lever les voiles. Vous voilà passeur. «irrésistible» pour ainsi dire, de mêmes
La désignation d’un passeur dépend de la dissemblables. Ces complicités, de parcours, de
reconnaissance par un analyste du temps de structure, de rapport à la cause analytique, de désir,
destitution subjective de l’analysant. Ce moment font de ces rencontres de hasard une sorte de mirage
peut se trouver marqué par une sorte de traversée du amoureux.
désert. Pris du vertige maniaco-dépressif, l’analysant En effet, le transfert dans la passe n’a plus sa
paraît aspiré vers la solitude qui le gagne. Se prenant fonction analytique. Il se transforme en transmission
pour le seul à vivre cette expérience au goût littérale. Entre celui qui s’autorise de lui-même,
d’extrême, il ne sait pas encore qu’il prend là la comme passant, et comme analyste souvent, et le
mesure de son être. L’évanescence de l’analyste, son passeur, celui qui se tient encore au bord du
désêtre, donne pourtant à l’analysant qui le mire franchissement, la confiance est immédiate et totale.
l’instant de voir, l’assurance qu’il n’a plus d’autre Cela peut paraître étrange. La qualité de l’échange
choix que celui de faire face au désir qui fait sa loi. qui se produit là, dans la rencontre, porterait sur
Cette épreuve pulsionnelle, ne permet pas à l’expérience du même moment, un partage du
l’analysant de demander à devenir passeur, car il même, à entendre avec l’équivoque du m’aime de
n’existe pas d’être de passeur. l’amour.
Sous ce nom de passeur, donné par l’analyste, une Quoi qu’il en soit, le passeur est susceptible de
fonction est désignée, éphémère, elle dure le temps pouvoir imprimer, à partir de son analyse, la
de passer à une autre, de faire passer un autre. singularité de n’importe quel autre.
Par sa désignation, le passeur rencontre l’École, puis Du passeur, désormais disponible au dialogue,
le passant. Le passeur est la petite cheville ouvrière l’épreuve du témoignage juste est attendue par le
de l’École, indispensable au dispositif. Pur outil, son passant, et requise par le Cartel de la passe.
visage, son nom et ses émotions ne sont pas ce qui Il arrive que le passant ait privilégié l’un de ses deux
importe. Il est plutôt simple disponibilité, passeurs. L’écart produit par la disjonction de la
photosensible, d’ailleurs on le tire, puis on le plaque, transmission creuse le pas-tout inhérent au langage,
et on l’oublie. vérification dans le dispositif que l’impossible du
Au terme du long cours de l’analyse, un passeur peut rapport sexuel se supporte du semblant. Le
se trouver tiré de l’angoisse ou de sa torpeur par témoignage de deux passeurs est donc essentiel.
l’appel du passant. Pour ce passeur, cette épreuve, Le rapport que dessine chaque passeur pour le Cartel
ponctuée par le sort, peut signaler la première partie de la passe est issu des intimes convictions du
de la fin de son analyse, il découvre entre autres, moment que traverse le passeur, sous son transfert
avec surprise, pourquoi et comment les autres logiquement effiloché à son analyste.
construisaient aussi des montagnes de leurs petits Étant donné que le passeur sert une cause qu’il n’a
riens ! Il n’est plus le seul… pas encore cernée, dont il n’a pas condensé les
Proposé à cette fonction de plaque révélatrice par coordonnées pour son propre compte, et qu’il n’est
son analyste, le passeur saisit brutalement qu’il n’est pas analyste, il s’ensuit que dans ses propos seule la
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structure apparaît, laissant passer les directions de ce C’est l’opération entière qui se vérifie au terme de
que l’essence de l’être ne peut transmettre. Pourtant, l’analyse. Terme dont le résultat est le désir du
si son partenaire se trompait d’adresse, le transfert psychanalyste. Encore faut-il que le Cartel de la
qui se manifesterait là permettrait au passeur d’en passe puisse déduire ce résultat du matériel produit
user. Il tenterait alors d’infléchir la mobilisation du dans l’analyse par la fonction de l’inconscient. En
passant vers un retour à l’analyse, message que effet, la seule fulgurance de la découverte du
supporte aussi le Cartel de la passe. fantasme et de son franchissement ne suffisent pas à
Le témoignage est transmis en fonction des prouver ce que le sujet a appris de son inconscient.
déductions opérantes de la cure du passeur, même L’articulation de la fin de l’analyse est parfois nouée
s’il ne le sait pas. Du point où il se trouve dans son aux modalités de jouissance de l’analysant. Sa
analyse, le passeur n’en sait pas encore la fin. C’est singularité, dégagée par le passeur, rend alors lisible
pourquoi ses anticipations, jugements ou pour le Cartel de la passe le désir du psychanalyste,
interprétations apportés avec certitude devant le transmis du passant au passeur, c’est dire la
Cartel semblent parfois prématurés. Le passeur a responsabilité du passeur ! Alors, allons jusqu’à
charge de recevoir l’agalmatique passant, celui qui dire… Pas de pitié pour le passeur ! Il a la chance
sait ce qu’il dit, qui le dit comme il le peut. Le d’entrer dans la communauté analytique dans des
passant confie aussi aux passeurs l’embarras de conditions passionnantes, qu’il en profite aussi pour
mettre en évidence l’absence de standards de commencer à mesurer l’importance de chacun des
discours. rouages du dispositif de la passe, inventé par Jacques
Que l’un verbalise et démontre ce que l’autre tait Lacan. Ce dispositif extraordinaire de minutie et de
encore ou que l’autre suscite le développement de ce respect fonctionne, il est la base de notre École et
que l’un manifeste comme une éventuelle vaut au-delà des personnes, quelles que soient leurs
impuissance, ou comme un impossible, l’échange qualités.
met à jour l’axe du désir sur lequel tous deux sont * Exposé lors de la VIIIe Rencontre Internationale du Champ freudien, à
engagés – cet axe du désir est le nerf d’une analyse Paris les 10, 11, 12 et 13 juillet 1994.
et celui de la passe.
Heure de vérité pour demande de passe
4 – La décision du Cartel Marie-Hélène Brousse
Pour le Cartel de la passe, le passeur a la fonction du Une fois son analyse estimée finie, le dispositif de la
trait d’esprit qu’il transmet. Il en a sa minceur par passe présente au sujet une possibilité nouvelle : une
endroits, son délié à d’autres. Tel le calligraphe, il possibilité de contrôle et non pas une contrainte,
montre ce qui ne se dit pas, il signe ce qui n’est que comme le rappelle Lacan. * Pour le sujet faire la
d’emprunt, le temps que la lettre soit lue, au moment passe est sans doute un acte. Mais il y a quelque
où elle s’est tue, pour le passant. chose de paradoxal dans le fait que cet acte se
Le Cartel est le troisième terme de la structure du présente sous la forme d’une demande. Demander, le
dispositif. L’illusion triangulaire, qu’il pourrait sujet n’a longtemps fait que cela, et il lui aura fallu
instituer A, est fracturée A Cette effraction, vérifiée un sérieux travail analytique pour que son dire se
et reproduite par la rencontre initiale passant- détache des astreintes de la demande de l’Autre,
passeur, est ré-induite dans la transmission des objet déterminant son fantasme, et atteigne à son au-
passeurs au Cartel. Ce qui se transmet du delà, le désir inconscient dont il peut alors se faire
témoignage produit cette faille d’où va émerger la destin. Alors, cette demande de passe, en quoi
décision du Cartel. diffère-t-elle de la demande névrotique ?
Quel que soit le style du passant et l’impossibilité de Je propose le critère suivant : Si ce qui est demandé
dire le désir, le désir de l’analysant qui passe à au Cartel de la passe relève encore des modalités de
l’analyste est ce qui arrache sa décision au Cartel de la demande qui prévalait pour le sujet dans son
la passe. Le Cartel tente de repérer comment le désir organisation pulsionnelle, toujours demande
du psychanalyste se déduit de l’opération analytique. d’amour, demande inconditionnelle, demande de
L’analyse en réduction transmise dans la passe met soutien, de reconnaissance, de réassurance, si l’objet
en évidence l’opération d’où se détache la fonction tient toujours sa consistance de l’Autre, alors pas de
du psychanalyste dans la cure. Cette fonction est possibilité de passe. Si c’est une demande qui
inscrite dans la relation à l’analyse dès la demande s’origine dans un désir, «désir inédit» dit Lacan,
d’analyse. désir de l’analyste, alors celui-ci peut être mis à
l’épreuve, et la dépendance de l’analyste à son acte
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peut être évaluée. En ce qui me concerne, cette sont les leurs au point où ils en sont de leur analyse ;
alternative fut décisive : tant que la passe restait le Cartel est appelé à prendre parti, à évaluer, à
prise dans la demande de l’Autre, elle ne suscitait en contrôler et à transmettre une décision et un
moi qu’une réponse par l’impuissance, quelques jugement argumenté. Le savoir en jeu dans la passe
formes que prenne cette dernière. C’est à ce titre est donc sans supposition de sujet. Il est possible
seulement que la demande de passe est un acte et d’être plus précis sur ce point. Il s’agissait pour moi
non un passage à l’acte. de mettre à l’épreuve un savoir, qui tout en venant
Formuler cette demande au Secrétariat de la passe de mon analyse, s’était constitué en tension avec ce
exige une double modification : modification du que la pratique de la psychanalyse m’enseignait sur
statut de l’Autre et modification du statut fait au ma position ; ce savoir inédit me concernant écrivait
savoir. de façon nouvelle, c’est-à-dire comme des signes,
Si je me réfère à mon expérience, c’est ainsi les signifiants cristallisés de mon histoire.
qu’après coup j’ai pu saisir les éléments qui avaient L’exigence d’une transmission méthodique dans la
constitué pour moi certaines des conditions de passe, modalité à l’opposé de l’association libre
possibilité de cette demande. Premièrement, ouverte au sens, les mettait en résonance avec
l’annulation des caractéristiques, en grande partie certains concepts de l’enseignement de Lacan qui
imaginaires, que j’attribuais aux membres du Cartel jusque-là étaient restés pour moi du registre inanimé
au profit de la constitution d’un Autre, disons, de l’appris. Soumis à transmission, ces signifiants
«fonctionnel». Puis, la séparation de cet Autre de devenaient formalisables et donc susceptibles de
l’École à qui j’adressais ma demande d’avec les s’écrire. Ils faisaient ainsi apparaître un réel jusque-
différentes modalités qu’avait pris pour moi l’amour là incernable.
du maître ou du père : ce que je découvris avoir fait La demande de passe implique donc que soit venue
par un travail sur les récits de cures de certains au premier plan une prise de position
analysants de Freud ou de Lacan, travail qui me mit épistémologique sur la psychanalyse, ce qui apparaît
dans une position analogue à celle du passeur. Enfin, clairement dans les textes de Lacan consacrés à cette
franchissement d’un seuil dans un travail question et qui explique que le savoir du
universitaire, qui dégageait le savoir de sa position psychanalyste soit toujours confronté au savoir de la
d’objet de la demande de l’Autre, et cessait d’en science. Demander la passe, c’est d’abord décider de
faire un bouchon à l’Autre savoir, celui au formaliser un savoir qui articule le singulier de la
fondement de l’acte analytique : «Il n’y a pas de division d’un sujet par sa position de jouissance avec
rapport sexuel qui puisse s’écrire». l’universalité exigée de la transmission. Le désir de
Que l’Autre ne soit plus celui de la demande l’analyste n’a d’autre consistance que ce nouage
d’amour ne veut pas dire qu’il n’y ait plus d’amour interne à l’acte. Demander la passe, c’est ensuite
en jeu pour le passant dans sa relation avec la parier que ce désir est vérifiable par l’Autre.
psychanalyse. J’ai encore en tête, et saris doute pour Pourquoi cette vérification ne peut-elle être
toujours, le «à ceux qui m’aiment encore» de Lacan, effectuée par le seul passant et pourquoi un
qui peut s’entendre de bien des façons, de même que interlocuteur, ici le Cartel, est-il nécessaire?
je ne pense pas qu’on puisse, y compris dans le L’analyste ne s’autorise que de lui-même, mais son
champ de la psychanalyse, se passer de maître dans acte seul n’a pas pouvoir de vérification de son
l’accès au savoir. Mais un acte n’est précisément désir. Celle-ci requiert qu’il soit transmissible en
déterminé ni par les idéaux, ni par le père, ni par le partie, du passant aux passeurs, des passeurs au
maître, et exige un point de déchirure du fantasme. Cartel. La série constituée par cette transmission est
L’Autre de la demande de passe est l’Autre de l’Autre et fait l’heure de vérité de l’acte de
l’incomplétude et de l’inconsistance. demander la passe : un Autre du pari, un Autre
Nouveau statut fait au savoir maintenant : Pour que aléatoire, et par là même touchant au réel.
la passe ne soit pas la continuation d’une analyse, le * Exposé lors de la VIIIe Rencontre Internationale du Champ freudien, à
sujet supposé savoir, tel qu’il fut le moteur et le frein Paris les 10, 11, 12 et 13 juillet 1994.
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qu’il aimait. * En un éclair, je réalisai, à cet instant- d’arracher de sa bouche. Ce qui ne peut pas être dit,
là, que j’avais cru vrai quelque chose qui était faux. c’est Je l’aime. Le risque, dès lors, c’est de se trahir.
Même si ces mots ne sont pas prononcés, la parole
La marque de l’amour peut les faire entendre. Le choix de ne rien dire peut
paradoxalement être le paroxysme de l’amour.
Au cours de l’expérience de la passe, j’ai pu dire Certes, si l’on fait un tel choix erroné, l’on trompe
clairement que ce que j’avais pris pour le choix du son désir de dire. Mais l’amour n’est-il pas d’abord
père, pour l’affirmation d’une préférence de sa part, inavouable ?
tenait à ce qu’il faut bien appeler, en effet, un Il m’est apparu, au cours des entretiens que j’ai eus
fantasme. avec les passeurs, que l’éthique du bien-dire est en
Ce fantasme avait ainsi été la cause de la conduite opposition avec le type de fantasme que j’ai évoqué
qui avait toujours été la mienne, dès l’instant où et que la condition pour que je devienne analyste a
j’étais en présence d’un Autre susceptible d’évoquer été que j’en obtienne soudain un aperçu.
le père – une sorte d’enfantine bouderie pouvant me Les effets d’une telle révélation m’ont surpris. J’ai
pousser au pire et exprimant un indicible dépit : quitté une position subjective, qui méritait qu’on ne
Puisque ce n’est pas moi que tu aimes, alors je ne te lui adressât plus que ce seul signe d’en rire. J’ai
parle pas et je te laisse à ta solitude. Il m’est arrivé, aussi quitté un partenaire, qui avait également fait le
dans mon analyse, de faire allusion, à cet égard, au choix, par dépit, de ne rien dire, de cacher au père
personnage de Cordélia et à cette position féminine ses pensées les plus secrètes. Ce partenaire avait été
que je caractériserai, ici, en ces termes : «Cet autre, à proche de cet autre qui, dans le fantasme, détenait le
qui tu accordes ta préférence et ta confiance, te privilège de parler au père. C’était à la conversation
trahira et moi, qui, pourtant, ne peux rien te dire, je avec le père que s’était en effet mesurée l’aune de
te serai fidèle.» l’appréciation de la parole.
J’ai fait le pas de passer de la position d’analysant à * Exposé lors de la VIIIe Rencontre Internationale du Champ freudien, à
celle d’analyste, après m’être aperçu que l’enjeu de Paris les 10, 11, 12 et 13 juillet 1994.
la partie qui s’était jouée au cœur du fantasme était
réductible à cette question : Avec qui parle-t-il ? Un regard qui s’efface
Que l’accent ait ainsi été mis, dans le fantasme, sur Philippe La Sagna
le fait que ce soit cet autre qui lui parlât et qu’il en
fût séduit, cela donnait à la place de cet autre en
question la marque d’une distinction, d’un privilège, Ma première cure, terminée par un contrôle, a abouti
d’une élection. à mon entrée dans la pratique. * J’aimais à penser
cette première tranche comme une succession
Le prix de la parole d’éclairs, un magma d’énigmes et de sidération, un
sens plein de non-sens. Cette cure, à la fois, me
L’une des variantes de l’axiome caché du fantasme semblait finie et incomplète.
pourrait être formulée de la manière suivante : Qui Un éclair est ce qui, dans la nuit, éclaire un paysage,
se fait entendre par le père a des chances de le mais qui, aussitôt, aveugle le sujet. L’éclair rend la
séduire. Ainsi a été mis en lumière, au moment où nuit plus noire encore.
une brèche s’est ouverte, le paradoxe d’une position Parmi ces éclairs il y en eut un, plus précis, plus
subjective, déterminée par un tel fantasme de aigu, plus horrible. Il venait centrer le non-sens,
séduction par la parole, qui consiste à prendre la répondre à la culpabilité, ouvrir pour moi le chemin
décision de ne pas parler à l’Autre, alors même que de la pratique. La leçon de ce moment de passe était
la supposition est faite que c’est précisément ce qu’il simple : l’Autre ne pouvait savoir ce point où le
désire. savoir se dérobe et ne supporte plus le sujet. Il ne le
Cette position paradoxale, qui revient à agir dans le saurait pas et ne l’avait jamais su. Comment alors le
sens contraire de ce que l’on souhaite, est la lui faire savoir ? Comment éclairer l’Autre sur ce
conséquence du mensonge du fantasme. Un certain point que j’appellerai un point-sujet, où le sujet
mode de division du sujet est alors en cause. C’est s’efface. C’est l’impossibilité même de faire passer
justement parce que son plus intense désir est de dire ce point au savoir dans une deuxième cure, c’est la
que le sujet croit que ce n’est pas de lui que l’on vérification que ce point est un reste «intraduisible»
attend qu’il dise. Il est clair que c’est la place du qui allait frayer, ouvrir, l’issue hors du discours
sujet de l’énonciation qui, relativement à la parole analytique.
d’amour, est alors mise en question, comme le Cette question maintenue, de comment faire valoir
montre le bâillon que la Princesse de Clèves refuse ce point, avait un écho dans ma pratique d’analyste.
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Ce que je pouvais dire, interpréter, ce qui était de Le désir d’aimer est souvent le contraire de l’amour,
l’acte, restait entaché de l’ombre d’une présence de même le désir de savoir n’est pas le savoir. Le
imaginaire et réelle à la fois. Aux moments cruciaux désir de l’éclair est l’inverse de se tenir dans l’éclair,
de mon action, cette ombre chère et légère, car la surprise est inattendue. Aussi vint-elle, en
étrangement familière, devenait présence. Appelons- effet, quand je ne l’attendais plus.
la l’analyste, l’analyste par excellence, mais aussi Car ce qui se révèle c’est qu’en plein jour l’éclair est
l’analyste indéfini. Quoi de plus près au fond et de possible, s’il est retour à une nuit qui est réduite à
plus loin du fantasme, de plus loin parce que cela est l’éclair. Il faut pour faire un éclair dans la lumière
aussi un reste de la cure, que cet «analyste» qui vient l’éclat d’une lumière noire. Le désir de l’éclair
là où le sujet dans l’acte n’est déjà plus. n’était au fond que la retraite, la défense où s’abritait
Ma première cure m’avait peut-être ouvert une la jouissance nocturne du regard ; de l’obscurité du
porte, encore fallait-il en quelque sorte la refermer regard comme l’essence, l’origine de l’appétit de
sur cette ombre qui s’était faufilée avec moi l’instant lumière. L’idée même de dévoiler, de démontrer à
de mon entrée. Ici vient donc logiquement la l’autre, le point-sujet de la passe, n’était que le vœu
deuxième tranche d’analyse. que l’Autre se maintienne comme un regard obscur.
Le deuxième analyste eut la bonne idée de prendre la Un regard qui fasse exister une vérité, un manque-à-
première tranche au sérieux. Le temps manque ici dire, un savoir à venir. L’éclair sombre, c’est quand
pour poser la question de la réanalyse, mais celle-ci s’efface ce regard et qu’il en demeure quelque chose
ne semble possible qu’à la condition qu’on admette aussi fin qu’une écriture.
la validité de la première. Souvent les passants Il faut aller au bout pour toucher le fond de ce qui
opposent les cures. La plupart du temps les s’ignore. J’avais cru que le savoir avait refermé la
analysants qui ont fait deux cures opposent dans la porte, mais voilà que quelque chose mettait son pied
passe la première à la deuxième, la bonne à la dans la porte, quelque chose qui n’avait pas d’image
mauvaise, comme le jour et la nuit. Il me semble et était la source de l’image, de la représentation.
qu’il y a là comme le reflet, le reste, de la division Cette chose était un dire, une voix qui congédiait le
du sujet chez l’analyste. Inutile de souligner que regard, et donnait un autre jour au savoir, un
l’analyste est aussi, dans cette perspective, clivé en nouveau jour.
deux. Il faudrait plutôt opérer entre les cures une Le savoir ordonné ne l’est vraiment qu’à partir de sa
séparation à partir de leur réunion, à partir du limite. Cette limite est pour l’analysant la vérité,
principe a priori de leur unité. pour l’analyste elle doit être autre chose que la
Comme c’est souvent le cas, cette deuxième cure me vérité ; une invention par exemple. Une invention,
semblait apporter plus de lumière que d’éclairs, elle c’est ce qui se sépare du savoir établi en tant qu’elle
me semblait servir à mettre à plat la première avec s’en détache, et qu’on peut ne pas la savoir. C’est le
cette crainte aussi de l’aplatir, crainte que l’éclat de cas de ce qui s’écrit, on peut ne pas savoir ce que ça
la lumière n’efface la lueur de l’éclair. Et, en effet, veut dire. L’invention est aussi ce qui permet de
tout de ma pratique devint, à partir de là, plus poser un savoir comme établi, elle est le point à
simple, plus aisé, moins fatiguant, mais aussi trop partir duquel il peut s’établir. On peut l’écrire S1,
simple. Dans le même temps, le fantôme de elle est un dire qui s’écrit à partir d’une obscurité
l’analyste, l’ombre familière avait disparu, s’en était réduite.
allée, et le seul analyste à me faire problème était le L’invention que comporte la passe ne subvertit pas
praticien, que j’étais parmi tant d’autres. le savoir déjà là, elle ne fait que permettre de le lire
L’éclair, la lumière sont des métaphores pour écrire autrement à partir d’un point extérieur qui peut être
un rapport du sujet au savoir. la place de la présence non su.
spectrale de l’analyste, maintenant dissipée, je savais Pour écrire cette passe, on passe d’une cure à l’autre,
qu’un savoir nouveau était le support de mon action. cela s’écrit : S1 → S2 ; ou plutôt, on s’imagine qu’on
Le savoir nouveau n’était que l’ancien ordonné plus passe de l’une à l’autre.
logiquement. Il faut arriver à en sortir comme cela : S1/ S2, en
Le savoir était-il donc l’instrument qui refermait la séparant l’éclair et l’invention du savoir. Pour cela,
porte ? Cette conjoncture favorable à l’analyste était peut-être qu’un seul analyste suffit à l’analysant, il
aussi source d’ennui pour l’analysant. Celui-ci n’est pas nécessaire toujours d’en changer.
soupirait après l’éclair, éclair devenu impossible de S1// S2 n’est peut-être que l’envers de cette
devoir se produire en plein jour. Le contraste impossible écriture : S1 = S2 Car il n’y a qu’une
manquait. psychanalyse pour le psychanalyste : c’est celle de
l’analysant.
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* Exposé lors de la VIIIe Rencontre Internationale du Champ freudien, à Cette reconnaissance fait de la passe un moment, qui
Paris, les 10, 11, 12 et 13 juillet 1994.
a une certaine durée, et qui finit. Il faut le temps, en
effet, d’accomplir la reconstitution logique de la
La passe modifie la fin de l’analyse cure qui a précédé «l’éclair» de la passe. À la
Claire Harmand différence de mutations subjectives qui peuvent
survenir en dehors d’une psychanalyse, et même
L’aventure d’une psychanalyse ne s’arrête pas sans articulation signifiante, l’élaboration logique est
toujours à la fin de la cure. * Au-delà s’offre la nécessaire pour en arriver à la conclusion de la cure
procédure de la passe. Le point de vue du passant sur proprement dite. Cela conduit à penser que, sans le
son expérience n’est pas le même que le point de passage par la procédure de la passe, il n’y a pas
vue de l’analysant en fin de parcours. La passe est en vraiment conclusion de la cure, il y a seulement fin
effet une reprise de parole, c’est une boucle d’analyse.
supplémentaire dans le déroulement de la chaîne La passe tire les conséquences de la fin de l’analyse.
signifiante qui s’était arrêté, et ce supplément a des Avant le passage appelé «traversée du fantasme»,
conséquences qui dépassent celles qu’aurait le l’accrochage du sujet à son objet (cause du désir)
simple compte rendu, ou le faire-part, d’une fin n’était qu’un arrangement pour voiler
d’analyse. La passe est animée d’une dynamique qui l’insupportable, et en cela c’était une réussite : une
excède tout ce que l’on peut en imaginer par avance. complémentarité semblait possible. Décroché de cet
En rencontrant les passeurs, le sujet part en objet a, le sujet en est creusé, un manque apparaît là
reconnaissance (la reconnaissance est ce qui renaît où était l’objet, et cette place vide est désignée,
dans la mémoire). Dans l’après-coup du long intacte, par le reste qui l’indique, les contours de
processus de l’analyse, il déplie peu à peu des l’objet a. De là surgissent les questions sur l’analyse,
articulations qui n’ont pas pu être faites dans la cure. et à partir de là le sujet ébauche des constructions
Une parole conduit à une autre parole, et ce qui se signifiantes, comme pour venir remplir cette place
déroule n’est pas entièrement ce qui était prévu à vide. Or ces avancées faites de trouvailles et
l’avance. Ainsi le sujet peut-il commencer par d’articulations intéressantes ne gardent pas leur
évoquer la fin de son parcours, où s’est dévoilé le valeur de jouissance, de récupération de jouissance.
désir qui le soutenait dans tous les domaines de sa À un moment, la place de l’objet a se retrouve vide,
vie, et où ce désir, dévoilé, s’est renversé : ce n’était creusée au niveau de ses contours. Rien de l’ordre
qu’un fantasme venant masquer le défaut de du signifiant (symbolique) ne vient compléter le
l’Autre… Cela fait retour sur le début, car la sujet. C’est un échec. La passe confirme la perte de
souffrance, la plainte, à l’entrée en analyse, la fin, et précise où elle se situe : le réel, ce qui ne va
concernaient précisément ce défaut. Et entre les pas, l’insupportable, impossible à dire et à imaginer,
deux, le transfert a soutenu le travail, l’effort du revient à la même place, quoi que l’on fasse, pense
sujet, cela apparaît alors comme essentiel ; la ou dise. La passe échoue, en tant qu’invention et
direction de la cure (la position de l’analyste et ses solution à la perte de la fin de l’analyse, en tant que
interventions dans le transfert) soutenue par le désir tentative de boucler la fin de l’analyse, d’arriver à
de l’analyste avait une finalité bien précise. Le sujet des réponses fermes et définitives. Le sujet, ayant vu
s’avance sur un chemin déjà tracé pendant sa cure, chavirer l’assurance qu’il prenait ou aurait pu
mais qui n’a plus le même aspect après coup. Il va prendre de la fin de son analyse, échoue sur le rivage
en reconnaissance, comme celui qui, dans une de son «identification au symptôme» : là, il consent
épaisse forêt, redécouvre le passage vers un but qu’il au réel et à ce qui le hante (le signifiant dont le sujet
a auparavant connu. Il ouvre la voie pour les est l’effet, et la jouissance).
passeurs qui en rendront compte au Cartel de la Là, le sujet arrête les entretiens avec les passeurs. Il
passe. peut dire que la passe est le lieu où s’élabore dans
Se dégage peu à peu une logique du parcours : les l’après-coup une construction logique sur
différentes identifications, les déplacements l’expérience analytique, et le lieu où elle se dépose,
successifs, un repérage de la position du sujet à ces perdant par là sa valeur de jouissance. Tout n’a pas
différents moments dans les registres imaginaire, été dit, de nouvelles questions ont surgi, établissant
symbolique et réel, les symptômes et le symptôme, un véritable plan de travail pour la suite. Il éprouve
son articulation au fantasme : tout ce qui s’avère le fait que le réel venant et revenant au premier plan,
avoir constitué les conditions conduisant à la fin de rien ne vient combler la place qui était occupée par
l’analyse. l’objet a. Mais le sujet continue à en passer par le
signifiant et à en jouir. Alors s’ouvre l’horizon vers
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lequel il pourra, comme dans la passe, élaborer et Il y a donc deux versants, me semble-t-il, dans le
déposer d’autres constructions dans l’École, témoignage de la passe : le versant du cas et le
effectuant ainsi le trajet pulsionnel qui ne fait que versant de la cure. La névrose est à déplier comme
contourner l’objet. La passe s’avère avoir été un un cas clinique, mais il convient de le faire à travers
premier tour, destin de la pulsion après l’analyse, et la cure qui a agi sur cette névrose-là, soit comment
faire promesse de bien d’autres, ce qui ne pourra se dans la cure le temps s’est structuré, comment les
vérifier qu’ultérieurement. virages se sont amorcés, et les retournements ont eu
La passe est donc à la fois une reconnaissance, un lieu, rencontre avec le réel à chaque virage. Je ne l’ai
échec et un moment inaugural. Ces trois versants aperçu qu’à la fin. À chaque témoignage de passe, la
donnent une nouvelle perspective à la fin de psychanalyse est sur la sellette et, au-delà, le
l’analyse. Si l’on reconnaît un versant d’échec à la psychanalyste et l’acte.
passe, ce n’est pas «échec et mat», mais plutôt Transmettre une cure qui a duré entre dix et vingt
«échec et reste». C’est une chance pour le passant ans en quelques heures, qui elles-mêmes seront
d’avoir pu préciser ce qu’il en est de ce reste. Encore retransmises en une heure, nécessite une réduction
plus déchu de son fantasme, et plus destitué comme orientée par un fil conducteur. Quel est ce fil
sujet, il peut dire que l’axe de l’analyse n’est pas le conducteur ? Je vous propose le mien : la pulsion
savoir, mais le désir ; non pas le désir comme pur saisie à partir de son trajet signifiant. En effet, le
manque ou pure perte, mais le désir mis en fonction symptôme comme le fantasme sont rivés à la
à partir du reste de jouissance dans une pratique pulsion. Les voies de l’association libre ne sont pas
d’analyste, et dans un travail d’École. si libres que cela, elles sont orientées par la pulsion,
* Exposé lors de la VIIIe Rencontre Internationale du Champ freudien, à qui est incontournable. Elles conduisent le sujet
Paris, les 10, 11, 12 et 13 juillet 1994. inéluctablement au fantasme pour peu que l’analyste
ait été à la bonne place. Cette logique ne m’est
Logique du puzzle apparue qu’après la traversée du fantasme, puisque
Isabelle Morin c’est la logique même du fantasme.
Il se peut, après cette réduction, que l’analysant
La procédure de la passe est une possibilité que traverse le fantasme, c’est-à-dire que l’irruption du
Lacan nous a offerte à la fin de la cure pour venir réel vienne soudain trouer le cadre du fantasme
témoigner, d’une part de ce que l’analyse avait fait nouant ainsi différemment imaginaire et symbolique.
de nous, et d’autre part de l’émergence du désir de De cette trouée du réel, la névrose s’articule autour
l’analyste. * J’ai pensé que je le devais à la de ce qui est aperçu, et les pièces du puzzle trouvent
psychanalyse. Ainsi ai-je demandé et fait la passe ainsi leurs places. Jusque-là, le déchiffrage du
dans la hâte. symptôme et la construction du fantasme étaient
À la fin de ma cure, l’horizon soudain s’est éclairé. voilés par l’opacité propre au fantasme. Quand le
Les pièces du puzzle de ma névrose se sont voile se déchire soudain, c’est la lumière. C’est ce
emboîtées, et les différents éléments parfois travail de réduction, une fois opéré dans la cure, qui
incongrus voire paradoxaux se sont articulés en ces est à transmettre. Cette opération réduit la névrose à
chaînes de lettres qu’évoque Lacan, et dont la un squelette, débarrassé de ce qui donnait
rigueur permet au non-su de devenir le cadre du consistance à une jouissance mortifère.
savoir. C’est ce qui m’est apparu avec force à la fin Le témoignage de la passe est parlé. Il peut être au
de mon analyse. C’est du reste ce qui m’a préalable organisé voire écrit, chacun a sa façon de
enthousiasmée. prendre la chose. Rien n’est dit au passant, c’est à lui
A mon sens, c’est la logique de la névrose que d’inventer la forme. J’avais choisi pour ma part de
j’avais à transmettre en premier lieu aux passeurs. démontrer ce qu’avait été ma névrose, et comment la
Transmettre, c’est transmettre la cause et sa cure avait agi sur cette dernière, quelles avaient été
découverte, puis ce que cette découverte a modifié. les déductions résolutives qui avaient dénoué cette
Cette logique est impossible à détacher de la cure névrose-là et les conséquences qui ont pu en
qui a permis la résolution de l’énigme de la névrose. émerger, soit le désir de l’analyste. Le témoignage
C’est donc toute l’expérience qui est à démontrer. de la passe est la transmission de cette logique
Au cœur de l’expérience, il y a l’analyste qui occupe implacable. La conclusion de la cure est jugée
la place de semblant d’objet. Cette place a permis valable ou non, c’est-à-dire conclusive ou non par le
qu’émerge le fantasme par sa mise en acte dans la Cartel de la passe. Comment en êtes-vous arrivé à
cure. Cela a été le pivot de ma cure. cette conclusion-là ? pourrait dire chaque passeur,
voyons, expliquez-moi cela. Il n’est pas facile pour
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un passeur de se repérer dans le labyrinthe des autres immédiatement lue comme telle : «La psychanalyse,
névroses. c’est bon pour tous – pas pour moi» ou «quoi qu’elle
Parler de puzzle à propos de la névrose c’est utiliser demande, je n’y suis plus»…
une métaphore. Par définition, un puzzle est Cette «désidéalisation» de la psychanalyse se
parcellaire, il est à reconstituer, à construire. Mais la produit en même temps qu’un fantasme bien précis :
comparaison s’arrête là, car une fois reconstitué, le c’est une scène tissée de mes provocations à
puzzle de la névrose, lui, a une pièce manquante. l’endroit du père. J’avais cru à leur pacification. Je
Cette pièce n’est pas une pièce parmi d’autres car repousse d’ailleurs ce fantasme autant pour sa
elle est un morceau de réel. C’est l’Urverdrängt soit banalité que pour sa ressemblance apparente avec la
le refoulé primordial, ce qui est hors sens et ne peut construction d’une passante qui m’avait, quand
advenir au symbolique. La logique de la névrose se j’étais son passeur, convaincu : étais-je contaminé
trouve construite autour de ce trou. C’est celui de la par la passe d’un autre ?
cause sexuelle. On se cogne le nez dessus. Il s’agit Voilà que je rencontre, de manière brutale et
donc d’une logique implacable, certes, mais qui a inopinée, une quasi-réalisation de ce fantasme. Cette
comme origine un trou réel dans le symbolique. En scène dont je suis le témoin me révèle que mes
effet, il y a fondamentalement quelque chose protestations contre la suggestion servent un «je ne
d’oublié, de forclos, qui a causé ce sujet-là, et la veux pas voir». Une telle rencontre avec le réel
névrose n’était rien d’autre qu’une tentative pour modifie un instant le paysage : «mais au réel on s’y
résoudre la question de cette cause qui a écartelé le habitue», et seule l’ironie de mon analyste
sujet entre jouissance et désir, laissant un reste, petit m’empêche de confondre cette habitude avec un
a. La passe s’organise autour de ce trou. franchissement. Il faudra encore dégager du scénario
Il m’a semblé à la fin de la cure, après sa conclusion, une version inimaginable du fantasme – réduit alors
que les constructions théoriques pour rendre compte à un trait pervers de jouissance – pour que la vision
de cette opération de causation du sujet étaient d’une d’horreur révèle ce que «je ne voulais pas savoir» et
étonnante limpidité, vu à travers cette névrose enfin qui œuvrait en sourdine – un mode de jouir. La
éclairée. provocation paternelle éclaire alors et le symptôme
* Exposé lors de la VIII’ Rencontre Internationale du Champ freudien, à et la position sacrificielle en jeu jusque dans le
Paris, les 10, 11, 12 et 13 juillet 1994. consentement à être «laissé en plan» par la
psychanalyse.
Ce point de jouissance, à condition de ne pas
«vérifier» ses coordonnées, donne consistance aux
identifications du sujet de se proposer comme leur
Revenir sur ses pas altérité même. Un peu comme celui qui s’identifie
Marie-Jean Sauret au paysage de sa région et qui imagine que, passé la
frontière, le paysage doit changer. Justement, plus il
À un moment donné de mon analyse où j’étais s’en rapproche, plus c’est le même. Il peut alors
occupé de la question de la fin, subitement, une s’arrêter, convaincu de visu que la frontière est
certitude s’est ancrée en moi : celle de «revenir sur constituée, de son côté, par l’essence du paysage
mes pas» et de retrouver, «devant moi», la qu’il habite.
problématique, les questions, les signifiants mêmes Pour témoigner d’une traversée, le «coup de pouce
du début de mon analyse. * La force de cette du réel» et la reconstruction n’ont pas suffi. Ils ont
certitude était proportionnelle à celle d’une dû être rejoints par un dire qui donne la structure de
conviction qui simultanément s’établissait en moi : ce «pas» que je ne voulais réitérer à aucun prix
d’être en quelque sorte «laissé en plan» par puisque son retour prouvait la faillite même de
l’interprétation. l’entreprise psychanalytique, un dire qui démontre
Est-ce que «demander», dans une analyse, ne que l’insupportable de cet ultime tour recèle le
consiste pas à emprunter un à un les signifiants de concentré de la jouissance du fantasme.
l’Autre et à les faire servir de fait à l’exclusion de la «Insondable décision de l’être», le sujet a consenti à
jouissance réclamée ? D’où justement le sentiment franchir le pas. Là, surprise : le paysage est le même
de tourner en rond – au mieux «autour de quelque et l’horreur n’est pas au rendez-vous. Pas d’Autre de
chose», ainsi mise à l’abri de la rencontre. «Revenir l’Autre. Du coup, c’est le fondement même de la
sur ses pas» marque la fin de chaque détour. frontière qui est mis à mal malgré le trait de
L’exploration exhaustive du circuit m’apporte perversion qui y localisait la menace d’un
cependant une solution imprévue qui n’est pas envahisseur et qui a orienté le sujet jusque-là.
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Partant, vacillent les identifications que la frontière soutienne son rapport nouveau au discours
délimitait. De ce trait de perversion et de la présence analytique et qui soit transmissible. Bref, «revenir
du psychanalyste que le sujet avait maquillé en sur ses pas» traverse et donne la structure de
douanier – désormais sans douane – se dégage alors l’expérience et de ses effets.
le peu d’être auquel il a seulement accès et dont il a * Exposé lors de la VIII`Rencontre Internationale du Champ freudien, à
bâti jusqu’à l’idée d’altérité. L’horreur de savoir Paris, les 10, 11, 12 et 13 juillet 1994.
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la hâte du moment de conclure lors de mon voulais aller au-delà de cette impasse et chercher à
témoignage dans le dispositif de la passe, que la faire une vraie analyse. Pour cela j’ai quitté mon
dernière phrase, soit l’accent mis, à la sortie, sur la pays et traversé l’Atlantique, pour venir trouver un
résolution du désir. Une résolution assortie d’un psychanalyste.
«non merci» dont l’humour courtois m’était tout de Ce fut mon deuxième. Il accepta ma demande
même assez sensible et qui me valut, après la décidée de traiter avec lui ma douleur d’exister.
nomination, d’entreprendre avec deux de mes Ainsi, il me donna la main pour me faire traverser de
collègues A.E. au local de l’ECF, une soirée l’autre côté de mon impasse, me conduisant jusqu’à
d’enseignement intitulé «La grande énigme de la passe. Je l’ai quitté le moment venu, laissant
l’amour de transfert». derrière moi à jamais sa présence de regard, qu’il
Au seuil de cette année de séminaire, donc, ce titre savait si bien incarner dans le semblant.
en lui-même formulait suffisamment l’énoncé de Dix ans après, j’ai fait la passe à l’École. Le Cartel
mon problème : l’amour de transfert demeurait avant de la passe, majoritaire, mais non unanime, me
tout une grande énigme pour moi-même. Car enfin nomma A.E.
avais-je jamais, au cours de mon expérience La nomination d’A.E. «affublée d’un idéal» peut
d’analysante, subjectivé quoi que ce soit qui me être imaginarisée comme la fin et l’accomplissement
parût propre à être qualifié d’amour ? Assidue d’un parcours. Ce fut pour moi un nouveau point de
certes, intéressée, oh combien, mais amoureuse… départ. J’arrive ainsi à mon propos d’aujourd’hui qui
ça ! De quoi tout juste appréhender à quel point, est celui de l’analyse après passe.
durant la cure, le terme même d’amour me semblait Comment se fait-il qu’il y ait eu analyse après la
d’un usage pour le moins discutable en la matière, passe et après la nomination d’A.E. ? Je vous assure
tout juste bon cependant à qualifier le mélo des que je fus, et le suis encore, la première à être
autres. Le rêve jusque-là tronqué me revint alors surprise. Pendant toutes ces longues années, après la
dans sa totalité, pour me faire enfin apercevoir, sous sortie de mon analyse, j’avais connu un bonheur
la caricature de cette offre de rêve, la vanité même véritable, qu’aucun symptôme, inhibition ou
de la demande qui avait présidé à l’entrée. En angoisse n’étaient venus perturber.
somme cet intérêt pour la psychanalyse pendant la Ainsi, trouvait sa validité, par rapport à l’analyse, le
cure, à partir duquel j’identifiais sans peine le never more du Corbeau de Poe, qui était par ailleurs
transfert analytique à l’amour du savoir, n’avait eu l’expression non pas d’un refus, mais d’un état de
d’égal que le désintérêt pour l’amour de transfert fait : pour l’ouverture de l’inconscient, la porte était
comme amour véritable. Du moins jusqu’à ce terme bien fermée.
inouï où s’entrevit tout juste, dans le moment même Que s’était-il donc passé dans cette passe ? Je vais
où déjà elle se dissipait, sa structure de mirage, écarter ici la réponse trop hâtive et facile, qui
condition propre à faire virer l’amour du savoir à un consiste à dire que, s’il y a eu reprise de l’analyse
savoir sur l’amour. après la passe, cela vient invalider la fin de l’analyse
Alors pour paraphraser ce refrain populaire de la précédente, en termes de passe. Cette réponse me
chanson française, après la passe, que reste-t-il de semble ne pas correspondre à ce qui s’est imposé à
nos amours… de transfert ? Plus de quoi certes en moi, de mon expérience.
ranimer l’ardeur mais de quoi, en tout cas, en animer Je suis arrivée à l’analyse après la passe par
l’enseignement. nécessité. D’où provenait cette nécessité ? De ce qui
* Exposé lors de la VIIIe Rencontre Internationale du Champ freudien, à s’imposait à nouveau comme ne cessant pas, en
Paris, les 10, 11, 12 et 13 juillet 1994. termes d’angoisse. Il faut dire que l’angoisse, avec
ma deuxième analyse avait cédé, au point de
L’analyse après la passe s’effacer complètement de la palette des affects
Esthéla Solano-Suarez servant à colorier la trame de ma réalité. Et cela
malgré les circonstances difficiles auxquelles la vie a
J’en ai eu trois, trois analystes avec lesquels j’ai fait pu me confronter, tout au long de ces années. Voilà
trois analyses. * pourquoi l’émergence de l’angoisse était
Avec mon premier, j’ai fait une analyse surprenante.
thérapeutique qui trouva son point d’impuissance à Surprise donc, après la nomination, et cette fois-ci
cause du défaut du désir de l’analyste. Ce défaut fut provenant du réel. Certes, j’aurais pu m’en
propice à donner consistance à la férocité du surmoi accommoder et peut-être faire avec. Mais je voulais
couplé en contrepartie à un effet d’inhibition. Cette savoir.
analyse me permit néanmoins de savoir que je
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C’est comme ça que j’ai été amenée à rencontrer pas du côté de l’être qu’il y eut énigme, mais du côté
mon troisième. Il sut se faire l’objet propice à ce que de l’existence. A cet égard, l’incroyable comme
je puisse, non seulement traiter de cet incroyable, innommable vint à surgir du trou présentifié par le
mais aussi vaincre mon incroyance de départ. défaut d’existence, par l’appel fait dans le
Quel était cet incroyable ? C’était un «je ne sais symbolique à ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire.
quoi», un non-identifiable, aussi bien qu’un L’effet du surgissement de cette Chose fut bien
innommable à partir duquel je me trouvais poussée à comparable à celui de la bombe qui explose et
vouloir savoir encore, afin de l’identifier, de le produit de son éclatement la déflagration de ce peu
nommer. Mais le désir de ce vouloir était contaminé de réalité, dont se soutient dans sa représentabilité le
par quelque chose de l’ordre de l’incroyance. Je ne sujet.
croyais pas à la possibilité de déduire de nouvelles Il s’imposait donc, après l’explosion, de déterminer,
conclusions, à partir du point de finitude précédent, cerner, l’incroyable, au niveau de ses propriétés.
cerné dans la passe, et par ailleurs l’incroyance Au commencement de cette troisième analyse, un
suspendait, comme étant incertaine, la possibilité de rêve vint indiquer avec précision ce dont il était
se faire docile au dispositif analytique, voire au sujet question : je prenais l’avion, je n’avais sur moi
supposé savoir. aucun bagage. Au moment du décollage, on pouvait
Se soumettre à nouveau au sujet supposé savoir, lire sur l’écran qui faisait fonction de tableau de
après l’avoir éjecté dans le désêtre, implique une bord, l’écriture du quanteur : ∃x . Φx ; il était
certaine humilité devant l’inconscient, le ressort de question du «sans raison», celui qui s’inscrit comme
sa foi n’étant pas ailleurs que dans le désir de défaut d’existence du côté féminin en tant que «hors
l’analyste. C’est à cette position que sut se tenir mon univers».
troisième analyste, et voilà pourquoi il sut me Mais ce défaut qui s’inscrit du côté féminin comme
prendre. sans exception et sans limite n’avait-il pas été déjà
À partir de là, le processus analytique put s’engager assez traité et élaboré dans la précédente analyse ?
dans la hâte, pour un nouveau tour, plus court que le Oui, sans doute, élaboré, mais aussi rabouté.
précédent, et fondamentalement, prodigue au niveau En effet, l’artifice opéré par le deuxième analyste
d’une élaboration de savoir qui, de n’avoir pas avait consisté à y faire un garrot, pour donner
épargné le pathétique de la vérité, s’acheva un jour à prééminence, dans une hâte avertie et calculée, à
m’expulser sur le rivage de sa fin. l’élaboration de la jouissance parasite du symptôme.
Je vais essayer de cerner maintenant les deux La passe avait défait ce nœud. Il était donc question
moments cruciaux de cette analyse après passe : son maintenant de repousser plus loin les limites de cet
entrée et sa sortie. impossible à dire spécifique, et pour cela de faire
J’ai dit que l’entrée répondait à la nécessité qui se une place à la jouissance folle, énigmatique, qui
faisait jour sous la forme de l’angoisse. Il me semble échappe au comptable.
bien que je peux caractériser cette conjoncture Cela a demandé la révision de la grammaire
comme étant de l’ordre d’un déclenchement. Pas pulsionnelle, aussi bien que de la relation singulière
d’un déclenchement de psychose, mais au défaut d’existence, très vite perçu lors de
correspondant structurellement à ce que Lacan isole l’enfance, à travers l’imposture de l’Autre.
comme tel. Après ce parcours, la conjoncture de sortie vint se
Qu’est-ce qui déclencha la nécessité d’une analyse produire, comme relevant d’un «cesse de ne pas
après la passe ? Je peux répondre que ce fut l’appel s’écrire», présentifié par un rêve. Ce rêve attribue un
fait par la nomination d’A.E. au symbolique, d’où il dire sans parole à l’analyste, lequel interprète ce que
n’y a eu d’autre réponse qu’un trou. l’analysante avait exposé la veille à l’École, et pour
Je m’explique. La nomination d’A.E., en tant que ce faire il représente dans un tableau l’écriture d’un
reconnaissance symbolique, fait valoir un nom, sur cercle et d’une droite infinie. C’est une
un fond d’impossibilité, laquelle consiste à ce représentation topologique naïve, néanmoins
qu’aucun signifiant n’est propre à identifier le pertinente, celle que nous fournit le rêve.
psychanalyste en tant que tel. Disons rapidement que le cercle comme fermé est
La nomination d’A.E., peut-on dire, c’est le nom propre à écrire le tout du signifiant, lequel à se
qu’on donne à ce trou, dont le psychanalyste se fermer écrit l’Un. C’est le côté fini de l’analyse. La
soutient à faire semblant d’objet a. droite infinie, d’ex-sister au trou du cercle, fait
Ce n’est pas cette place qui fut interpellée par la valoir ce qui du réel s’inscrit comme l’ouvert du pas-
nomination, car celle-ci, en tant qu’analyste, je tout. C’est le côté analyse infinie.
pouvais l’assumer dans un «dé-suis». Ce n’est donc
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La conclusion de la cure
Variantes de la conclusion-type aux loups, l’éternisation du transfert pousse Freud à
Serge Cottet intervenir dans le réel en fixant un terme à l’avance.
L’interruption prématurée des cures ou au contraire
Les travaux que je vais vous présenter sont leur continuation interminable relèvent autant de la
constitués de deux ensembles hétérogènes. * Il technique analytique, voire de l’impuissance du
s’agit, d’une part, du problème de la sortie de psychanalyste que d’une logique interne à la
l’analyse chez Freud et les post-freudiens, thème de névrose.
travail de l’École Européenne de Psychanalyse, Les différents rapports cherchent à faire la part des
d’autre part, du point vif de la doctrine lacanienne de choses. Ils distinguent, dans le déroulement d’une
la fin de l’analyse, la passe, qui s’offre à une cure, la part qui revient à la technique et au désir du
vérification concrète grâce au dispositif mis en place psychanalyste, et celle de la structure propre du
par l’École de la Cause freudienne. sujet.
Ces deux recherches, pourtant, ne s’opposent pas Aujourd’hui, ce travail est attendu de l’analysant lui-
comme l’ancien et le nouveau, bien que l’on puisse même, devenu analyste, le passant. C’est lui qui
parler d’une progression de l’une à l’autre. Leur trace le chemin de ses franchissements, de ses butées
point commun réside dans un parti pris réaliste ; ces propres, de l’impact du transfert sur son inertie ou
deux rapports confrontent la doctrine à ses résultats sur son avancée. C’est le passant également qui nous
effectifs. fournit ses propres critères de terminaison en prenant
On s’est notamment intéressé aux cures de Freud le risque d’en faire la mesure de l’histoire de son
dans le détail ; elles apparaissent d’autant plus analyse, à charge pour lui de transmettre sa
inachevées que nos critères actuels de terminaison certitude.
ont atteint un grand degré de précision. Les comptes rendus de cure se ressentent bien
Le simple fait de distinguer aujourd’hui la logique entendu des débats actuels comme des
d’une cure de l’accumulation de données confrontations diverses sur la traversée du fantasme,
biographiques oriente le déchiffrage que l’on peut le passage à l’analyste. Leur propre témoignage
faire des récits de cas qui se présentent ; c’est bien la permet de repenser les grands débats des années
passe qui nous contraint à cet effort de mise en vingt, trente.
forme. Elle fournit le poste d’observation le meilleur Une confrontation vivante avec l’histoire des
pour juger du déroulement d’une analyse. concepts analytiques est ainsi rendue possible.
Le déchiffrage lacanien de l’histoire d’une analyse a Dans ces conditions, les critères extrinsèques de
durci l’opposition de l’effet thérapeutique et de sortie nous apparaissent moins abstraits au regard de
l’effet didactique. Parallèlement l’analyse du la distance parcourue entre le début et la fin de
fantasme vise au-delà d’une fin par dissolution du l’analyse et des circuits empruntés pour y parvenir.
symptôme. Le travail de l’École sur les conditions de sortie
Par un effet d’après-coup, nous relisons aujourd’hui perfectionne l’usage que nous pouvons faire des
les cinq psychanalyses de Freud avec ces clés le concepts. En effet, l’assomption de la castration
désir du psychanalyste, la jouissance féminine, freudienne et la destitution subjective de Lacan ne
l’objet a, qui constituent les jalons proprement sont pas des données d’observation immédiates et
lacaniens. En fonction de cet apport, les transparentes. Parallèlement, la relecture des textes
conjonctures de sortie des cas de Freud font ressortir théoriques essentiels de Freud, notamment l’article
le manque d’un signifiant essentiel à l’expérience. «L’analyse avec fin et l’analyse sans fin», porte
Ces modes de sortie deviennent donc relatifs au témoignage de ces déplacements d’accent. Les
désir de Freud, à la direction de la cure, aux limites leçons cliniques de la passe sont aussi des leçons de
de sa doctrine à tel ou tel moment. Pour le petit Hans lecture.
c’est l’insuffisante appréciation du désir de la mère L’histoire des fins d’analyse vérifie amplement ce
dans le déroulement du fantasme. Pour l’Homme qui reste inanalysable chez le sujet : le facteur
aux rats, c’est le semblant de guérison du symptôme quantitatif de Freud, la guérison impossible. Les
de culpabilité qui masque pourtant la pulsion de passes produisent comme un effet de loupe sur ces
mort. Dans le cas Dora, c’est le désir de Freud et son textes souvent commentés ; elles permettent de
rôle dans le transfert négatif. Enfin pour l’Homme trancher dans le débat entre Freud et Ferenczi, dont
on souligne l’actualité dans plusieurs passages du
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volume. Tout le réel n’est pas symbolisable. Nous l’egopsychology. Dans les deux cas, on préjuge d’un
pouvons pourtant réévaluer la butée freudienne : la sujet en fin d’analyse maître de son être. Par rapport
force du trauma, la constante de la pulsion, la à cela, la problématique de la passe en 1967 donne
rigidité du caractère, comme un mur infranchissable sa sanction à une autre conception de la fin : celle de
par l’interprétation. Un savoir acquis sur ces la destitution subjective. Si le sujet peut être dit
données est un gain, il l’emporte sur tout idéal infini, l’analyse du désir est, elle, finie. L’objet a de
thérapeutique. Le désir de savoir n’est pas toujours Lacan désigne entre autres choses cette fonction
incompatible avec la revendication phallique. Il est d’arrêt, l’émergence d’un reste que ne résorbe pas le
vrai que le phallicisme féminin comme l’arrogance savoir, tout en n’étant pas divisible à l’infini.
obsessionnelle ne sont pas entièrement entamés par D’ailleurs, le privilège accordé à un type
le déchiffrage de l’inconscient. Cela n’empêche pas, d’interprétation portant sur la cause du désir induit
pourtant, des sorties honorables et justifiées. une stratégie favorable à une autre fin ; celle qui
En somme, la confrontation de l’histoire de la permet au sujet un changement d’être par le moyen
psychanalyse avec le dispositif de la passe projette de l’objet : une identification non à cet objet mais à
une lumière nouvelle sur l’infini freudien et sur le son manque comme cause.
dernier mot de Freud en 1937 : castration. On ne peut en même temps célébrer l’avènement du
Après coup, la question de la durée infinie des cures sujet et son vide. La destitution subjective est un
semble liée à un parti pris sur l’inconscient contre la autre nom de l’émergence de la pulsion.
pulsion. En termes lacaniens, cela devient une sorte Freud notait déjà en 1923 la nécessité pour le sujet
de quadrature du cercle de vouloir traiter ce reste par d’un choix, cela à partir de la confrontation avec le
les signifiants de l’inconscient. D’ailleurs le célèbre manque : un choix forcé ou pour le symptôme ou
aphorisme de Freud, «Wo es war soll Ich werden», pour l’au-delà du principe de plaisir.
comporte cette possibilité d’infinitisation ; c’est Les comptes rendus de passe dont les rapports
l’assèchement du Zuiderzee. témoignent fournissent une gamme de possibilités
Comme la civilisation est finalement impuissante à extrêmement variées dans les réponses qu’apportent
exiger le renoncement pulsionnel, l’analyste n’est les sujets à cet égard. C’est sur fond de perte ce que
pas mieux loti pour réconcilier la pulsion avec le le sujet gagne d’un côté, il le perd de l’autre. Tel
désir. Et à la place du père, il fait perdurer le conflit. s’avance dans la voie de la sublimation avant de
On peut apprécier de ce point de vue l’effort des faire l’expérience de la régence absolue du désir de
post-freudiens et leur échec pour chercher en deçà reconnaissance par l’autre, tel autre, risquant un pas
de l’Autre le réel du prégénital. sur la voie de son désir amoureux, y sacrifie sa
Car la promotion de l’objet du fantasme, notamment jouissance ; d’autres enfin, par sagesse, renoncent à
chez les kleiniens, ne favorise pas la sortie d’analyse l’impossible.
par l’identification du sujet à son désir : la Pourtant là où. Freud laissait en somme le sujet
désidéalisation de l’Autre restant l’horizon choisir pour ou contre la pulsion, Lacan construit le
improbable à atteindre, et par rapport auquel se trajet qui permet de passer de la pulsion au désir. Il
perpétue la phase dépressive. faut, il est vrai, que se dissolvent les prestiges du
C’est pourquoi Lacan est longtemps resté dans le narcissisme pour supporter l’opération de vidage
sillage de Freud. Les tentatives d’élaboration de la préalable. Et même, au-delà, que le sujet supporte
fin d’analyse par l’hypothèse d’un en deçà de la d’être l’objet qu’il est pour l’Autre.
castration ne l’ont pas retenu. On serait alors tenté d’opposer à la fallacieuse
En 1958, l’analyse infinie est moins un problème traduction française du Wo es war la formule
que la solution freudienne à la castration. «La mort exactement inversée : le ça doit déloger le moi.
de Freud y mit le mot Rien», conclut Lacan dans La formule peut séduire parce qu’elle consonne avec
«La direction de la cure», et personne avant lui n’a cette part de cynisme de fin d’analyse rendue
pu y ajouter quelque chose. A cette date, Lacan possible par une certaine vacance de l’Autre à quoi
introduit la dialectique de l’être et de l’avoir : avoir s’ajoute cette vacuité du sujet. Mais la fin de
ou être le phallus. Il promeut ainsi la problématique l’analyse n’est pas l’identification au fantasme.
de l’être du sujet dans son commentaire du Wo es Même s’il est, en effet, sensible que l’émergence de
war. la pulsion déloge le sujet de sa référence
Cet effet de sujet, obtenu par Lacan à l’époque, interminable à l’Autre, on ne tient pas pour cynique
visait bien sûr à contrecarrer une conception de la fin le fait de trouver moins certains les charmes de
d’analyse conçue en termes de nouvelle relation l’inconscient. Que le sujet cesse de jouir d’un
d’objet, ou encore la fin par l’identification, propre à
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déchiffrage à l’infini laisse bien des possibilités à incalculables à l’avance. Elles ne sont pas
d’autres satisfactions. inépuisables : ses limites sont à construire. Et c’est
En termes plus crus, Lacan évoque, dans son l’enjeu aussi bien de cette Rencontre que d’y aider.
Séminaire Encore, une fin d’analyse caractérisée par C’est aussi aujourd’hui l’enjeu de l’Association
la réussite de l’acte sexuel, mais l’événement est Mondiale de Psychanalyse. L’accumulation de cette
rapporté avec une certaine ironie comme variété sur la conclusion de la cure doit donner une
suffisamment contingent, et, de surcroît, pour ne pas extension nouvelle à la passe. Dans ces conditions,
tenir lieu de modèle. l’accord fondamental sur les finalités de la doctrine
Les deux rapports des Cartels de la passe offrent de entre les différentes Écoles ouvre sur la création, et
nombreux exemples des métamorphoses de la libido annonce des perspectives inestimables.
dans l’obsession comme dans l’hystérie. Elles
* Exposé lors de la VIII` Rencontre Internationale du Champ freudien, à
précipitent le sujet prématurément vers la sortie sans Paris, les 10, 11, 12 et 13 juillet 1994.
qu’il s’agisse au sens strict d’une fin, ni non plus L’auteur se réfère au volume Comment finissent les analyses, Paris, Seuil,
1994.
d’ailleurs d’une résistance. Le sujet est heureux.
Cette variété clinique a de quoi décontenancer les
partisans d’une fin de cure-type. Pourtant on ne Butée et difficultés de la fin de la cure de
devrait pas en être étonné. La standardisation de la l’hystérique
fin n’est pas l’objectif auquel la passe répond et les Rose-Paule Vinciguerra
analystes d’une même communauté ne se
ressemblent pas. Y a-t-il une butée propre à l’analyse de l’hystérie ? *
D’ailleurs, l’accent que nous avons mis sur le Lacan reprend cette question dans le Séminaire
repérage du sujet par sa pulsion le singularise et, «D’un Autre à l’autre» 1, à partir de la notion de
dans un sens, est un facteur d’isolement. L’A.E. peut limite : «L’hystérique soustrait le a comme tel au Un
témoigner du moment où cette singularité lui est absolu de l’Autre, de l’interroger ; de l’interroger s’il
révélée. Or c’est à l’instant même où elle s’affirme livre ou non ce Un dernier qui soit en sorte son
au maximum que le sujet vient prendre place dans assurance. Tout son effort, après avoir mis en
une communauté. question ce a, ne sera rien d’autre que de se
Cette variété, tout en allant contre la tendance à retrouver tel, strictement égal à ce a et à rien
l’uniformisation, n’empêche pas les recoupements et d’autre». Pour rendre compte de cette soustraction
les croisements de différents types d’expériences, du petit a au Un absolu, Lacan utilise la suite de
contrairement à la fin par l’identification proposée Fibonacci, suite arithmétique recelant des propriétés
comme modèle par L’IPA. C’est ici la singularité de suite géométrique, mais qu’il va présenter dans le
qui prime, elle qui s’offre au contrôle de l’analyste cas de l’hystérie, de façon inversée. Auparavant, il
par l’École. avait utilisé cette suite pour rendre compte du
La mise en série des cas du point de vue du mode de rapport du Un comptable, du S1 à l’objet a, c’est-à-
sortie remet donc chaque fois en chantier la dire de l’opération de division du sujet par le
question : De quoi est fait l’analyste ? – signifiant, comportant la production d’un reste.
La suite de Fibonacci consiste, en partant d’un
What is the analyst made of? nombre positif U0, à trouver les termes succédant à
Uo, chaque terme suivant étant la somme des deux
Nous sommes ainsi engagés dans une communauté précédents.
pour laquelle l’analyste n’est pas le produit d’une Si Uo = l et U1 = 1, dès lors que l’on a ces deux
norme connue d’avance reproductible par premiers termes, on obtiendra :
automaton. Il résulte à la fois d’une mise au travail U2 = U1 + Uo = 2
de l’inconscient et de sa rencontre avec le transfert U3 = U2 + U1 = 3
de l’École sur la doctrine. Ainsi, la formule par U4 = U3 + U2 = 5
laquelle le sujet trouve la solution de son désir peut U5 = U4 + U3 = 8
avoir la simplicité et la robustesse d’une de telle sorte que si l'on passe à l’infini, on aura :
démonstration qui se propose à la transmission. Un = Un-1 + Un-2.
C’est le génie propre à chacun qui lui permet Cette suite est donc définie dès lors que l’on se
d’extraire la science incluse dans l’inconscient et, donne la relation de récurrence : Un = Un-1 + Un-2
par ce moyen, de convertir en formule la jouissance Si maintenant nous cherchons combien de fois il y a
qu’il en tirait. Or ce calcul, aucune institution ne 1
saurait le programmer. C’est dire encore que les dans la totalité Un-1, nous allons segmenter Un-1
Un
ressources logiques du symbolique sont
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cette limite est aussi point de départ car c’est à partir la limite de celle-ci. Elle en incarne aussi la limite
d’elle que la suite Un a été construite. sous la forme de la jouissance phallique en faisant
Si nous reprenons la formule de Lacan citée au l’homme. Mais c’est essentiellement du point de vue
début : «L’hystérique soustrait le a comme tel au Un du manque qu’elle somme l’homme de donner
absolu de l’Autre, de l’interroger» 3, nous pouvons l’assurance qu’il jouit bien comme un Un dernier.
dire que l’hystérique vient interroger le Un posé En soustrayant le a, elle tente de faire exister le Un
comme absolu en lui retranchant le petit a. A chaque comme absolu. Mais c’est une quête indéfiniment
nouvel effort pour interroger, elle retranche le a. réitérée.
Chaque interrogation sollicite le Un, le fait exister, Alors bien sûr, cela ne peut qu’être à ses dépens. Car
mais la somme de tous ses efforts, après qu’elle a cette jouissance de l’Un ne pouvant être atteinte, elle
mis en question le a, ne peut pas l’amener plus loin en refuse toute autre qui pour elle, dit Lacan, serait
que de s’égaler à celui-ci, de même que la somme diminuée, externe, «du domaine de la suffisance ou
de tous les termes de la suite inversée ne peut de l’insuffisance au regard de ce rapport absolu» 7.
dépasser le a en question. Et de ce côté-là, dit Lacan, elle présente «le drame
En quoi fait-elle exister le Un ? d’une castration réalisée.» 8 Elle se reconnaît là
Nous savons que le père du sujet hystérique ne comme véritablement privée des insignes phalliques.
donne pas ce qu’il devrait donner (le phallus), aussi Ce moins-de-jouir est aussi cependant pour
l’hystérique en fait-elle figure, figuration, en s’en l’hystérique un plus-de-jouir ; cette limite peut aussi,
donnant les semblants. Seulement, de cette comme nous l’avons dit, être prise comme point de
mascarade, l’hystérique ne se contente pas, et c’est départ ; cette privation de jouissance est une
au père mythique que l’hystérique finalement jouissance et c’est en quoi l’hystérique se constitue
s’adresse pour tenter de restaurer le phallus. Elle en enjeu comme objet précieux.
tente donc de faire exister le Un absolu, le Un qui ne Il y a donc un «tournage en rond biographique» 9,
se rattache pas au Un compté. Elle tente de faire comme dans le fantasme et ici il s’effectue autour de
exister la jouissance du père en tant que hors la limite de la jouissance. L’hystérique ne sait pas si
symbolique, du père de Totem et tabou, et c’est bien elle est à l’extérieur ou à l’intérieur de la jouissance
ce que la figure du père séducteur met en valeur, phallique.
celle d’un homme qui jouirait de toutes les femmes. Dans ce contexte, l’hystérique s’égale au savoir
Le père réel, qui n’existe pas, l’hystérique y croit et qu’elle suppose à «La femme qui saurait ce qu’il
cette fiction du père traumatique est mise en scène faut à la jouissance de l’homme.» 10 En cela, elle
dans son fantasme. «Ce point à l’infini de la croit à La femme toute et quoiqu’elle ne se prenne
jouissance, l’hystérique, dit-on, le refoule, mais en pas pour elle, elle la fait à l’occasion pour mieux
réalité elle le promeut» écrit Lacan 4. échapper à la jouissance phallique. A la place
Ainsi, «l’hystérique somme l’homme de donner refoulée dans son fantasme du «père-la-jouissance»
l’assurance qu’il jouit comme un Un dernier», mais répond celle de La femme sphinge. En ce sens, elle
bien sûr cela est impossible et elle va recouvrir cet tente de se faire l’Autre de l’Un et non pas Autre
impossible par l’impuissance de celui-ci. C’est là, dit pour un homme, et peut-être, c’est une question,
Lacan, la fonction propre du père idéalisé. d’unifier grand A et petit a. Elle se refuse donc à se
«Mais en posant le Un comme absolu, elle s’avère mettre en jeu comme a afin de rencontrer un Un,
être logicienne, car, dit-il, elle dévoile la structure c’est-à-dire un homme.
logique de la fonction de la jouissance.» 5 «Elle C’est là, dit Lacan, une butée de l’analyse de
s’avère être juste théoricienne, mais à ses dépens.» l’hystérique. Cette impasse dans l’analyse peut se
Juste théoricienne, car elle théorise sur l’origine fixer dans les formes de l’amour-passion où le sujet-
même du symbolique, mais à ses dépens. Elle pose femme hystérique perd les coordonnées de sa
en effet la jouissance comme un absolu mais de ce jouissance, dans une expérience justement limite où
fait ne peut y répondre que par un désir insatisfait. est à l’œuvre la pulsion de mort.
Elle en est rejetée, dit Lacan. Mais ce peut être aussi une impasse dans la cure du
Ainsi, d’une part, elle se pose comme lieu privilégié fait de la sexualisation du transfert si l’analyste est à
où peut se reconnaître «ce point à l’infini de la la place d’un père réel et pour peu qu’il s’en défende
jouissance comme absolue.» 6 Elle se pose «comme en prenant une position de maître du savoir – sur la
voulant être au dernier terme la jouissance du père», jouissance – justement ; ou bien la cure peut
son objet, mais en même temps elle se constitue s’éterniser car elle veut le savoir sur la jouissance,
comme manque de cette jouissance, elle s’y «le savoir comme moyen de la jouissance» 11 ; mais
soustrait, se dérobe comme objet et tente d’incarner la vérité qu’elle promeut, c’est qu’il n’est pas
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question qu’elle se fasse le corps de cet Un auquel C’est ce petit a qu’elle va «parier», risquer en tant
elle se dévoue car il est châtré et que c’est elle qui qu’elle est l’objet d’un désir d’un homme, d’un Un
règne. «La vérité de sa jouissance, elle la conjugue, dénombrable, soumis à la fonction phallique et non
dit Lacan, au savoir implacable qu’elle a que plus Un absolu. Elle se captive alors à la jouissance
l’Autre, propre à la causer, c’est le phallus, mais ce de cet Un «grâce auquel elle se sait elle-même,
phallus est un semblant.» 12 comme le dit Lacan, phallus dont elle est privée,
Quelle doit alors être l’orientation de la direction de c’est-à-dire châtrée» 20 ; par ce relais, elle peut
la cure ? Lacan l’indique clairement. Au niveau de devenir Autre de l’Un comme Autre pour elle-
l’énoncé, dit-il, la solution s’appelle castration : en même.
effet, lorsque le cycle régressif de la demande La castration symbolique s’avère donc être
s’éteint, devient «demande zéro», la castration se inscription de la limite. Le sujet hystérique qui se
présente là comme limite 13. Mais au niveau de voulait être la limite, peut alors au contraire s’y
l’énonciation, c’est-à-dire dans la relation de la inclure, s’inscrire dans l’ordre phallique, ce qui
jouissance et du savoir, «c’est d’une autre laisse l’espace ouvert à une Autre jouissance.
appréhension qu’il s’agit pour cette fin de cure». Au Alors qu’une hystérique sacrifie le a à une
niveau de l’énonciation, il faut que l’analyste jouissance toute, une femme le parie, pour une Autre
permette que le désir apparaisse justement comme jouissance.
«manque du Un» 14 comme absolu, que le désir soit En fin d’analyse, le sujet hystérique peut alors cesser
référé à l’ordre phallique. d’être cette «interrogation vivante de la frontière
Il faut pour cela que l’analyste opère une coupure entre jouissance et savoir» 21. La solution peut être
dans la fusion opérée par l’hystérique entre La trouvée à cette impasse et un savoir élaboré si et
femme d’une part et le sujet supposé savoir d’autre seulement si, comme le dit Lacan, le sujet a accepté
part. «d’en payer le juste tribut.»
Or si elle peut reconnaître que le sujet-femme ne sait * Exposé lors de la VIII’ Rencontre Internationale du Champ freudien, à
pas ce qu’il met en jeu qui soutient le désir et la Paris, les 10, 11, 12 et 13 juillet 1994.
1 LACAN J., Le Séminaire, Livre «D’un Autre à l’autre» (19681969)
castration de l’homme 15, l’hystérique peut renoncer (inédit), leçon du 21 mai 1969.
à exiger l’universalité du côté de la femme, comme 2 Ibid., leçon du 5 février 1969.
3 Ibid., leçon du 21 mai 1969.
d’ailleurs à l’infinitisation du transfert sur l’analyste 4 Ibid.
perçu comme maître du savoir, mais maître 5 5 Ibid, leçon du 5 mars 1969.
6 Ibid, leçon du 21 mai 1969.
impuissant. Elle peut aussi apprendre que la 7 Ibid.
jouissance est séparée du S1 et que le père «ne sait 8 Ibid.
9
rien de la vérité» 16. Voilà ce qu’il en est
Ibid.
10 Ibid., leçon du 18 juin 1969.
véridiquement de la castration, dit Lacan, au niveau 11 LACAN J., Le Séminaire, Livre XVII, L’envers de la psychanalyse (1969-
1970), Paris, Seuil, 1991, p. 110.
de l’énonciation, dirai-je ; ce qui suppose que, dans 12 LACAN J., Le Séminaire, Livre XVIII, «D’un discours qui ne serait pas du
le fantasme, le a et le Un se détachent et que l’un semblant» (1970-1971) (inédit), leçon du 9 juin 1971.
13 LACAN J., Le Séminaire, Livre X «L’angoisse» (1962-1963) (inédit),
puisse aller sans l’autre. leçon du 5 décembre 1962.
Ainsi, d’exception, le père peut devenir «modèle de 14 LACAN J., Le Séminaire, Livre XVI, «D’un Autre à l’autre», op. cit., leçon
du 5 mars 1969.
sa fonction» 17 et le rapport sexuel que le sujet faisait 15 Ibid., leçon du 18 juin 1969.
exister dans son fantasme en s’y situant «en tiers» 16 IG LACAN J., Le Séminaire, Livre XVII, L’envers de la psychanalyse, op.
cit., p. 151.
prend signification d’impossible. La jouissance de 17 LACAN J., Le Séminaire, Livre XXII, R.S.I. (1974-1975), Ornicar ? n° 3,
l’Autre en devient «jouie-absence», S(A) 18. Paris, Lyse, 1975, p. 108.
18 LACAN J., Le Séminaire, Livre XIX «… ou pire» (1971-1972) (inédit),
Il faut pour cela que le sujet hystérique fasse leçon du 8 mars 1972.
l’opération en sens inverse de la précédente, non 19 LACAN J., Le Séminaire, Livre VI, «Le désir et son interprétation» (1958-
1959) (inédit), leçon du 17 juin 1959.
plus s’identifier sacrificiellement à l’objet soustrait à 20 LACAN J., Le Séminaire, Livre XVI, «D’un Autre à l’autre», op. cit., leçon
l’Un pour la jouissance de l’Autre, ni faire le tout- du 21 mai 1969.
21 Ibid.
homme par l’imagination.
À se laisser diviser par le signifiant-maître,
l’hystérique saura quelle est la valeur, non plus Position sexuelle et fin d’analyse
qu’elle représente comme limite de la jouissance, Marie-Hélène Brousse
mais celle qu’un objet, effet et limite même de cette
division, incarne. Cet objet, «tenant-lieu» de la part Je souhaite, dans cette intervention, soutenir la thèse
insymbolisable de sa jouissance est «ce qu’il y a de suivante : la définition du passage à l’analyste, et
plus essentiel en une femme» 19, dit Lacan. C’est ce donc la fin de l’analyse, est corrélative de l’avancée
qui «lui tient lieu d’être». de la théorie de la sexuation en psychanalyse. * Je
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pose donc qu’à toute définition de l’analyste, et par épique permit à Freud d’approcher la structure
conséquent du travail analytique qui est requis de lui comme la dynamique de la sexuation et de saisir
pour sa production, correspond une conception de la sous une forme imaginarisée le nouage entre la
sexuation. Cette thèse que je vous propose implique jouissance sexuelle du corps, traumatique, et
plusieurs développements. l’inconscient comme ensemble ordonné de
Tout d’abord, pourquoi lier sexualité et formation de signifiants. On sait que Lacan a réinterprété cette
l’analyste ? Rappelons que le champ de la sexuation freudienne par la métaphore paternelle.
psychanalyse est le champ sexuel, que la Or, corrélative à cette formalisation de l’Œdipe par
psychanalyse n’a d’autre pertinence que celle de la l’écriture de la métaphore paternelle, donc par le lien
clinique de la sexualité. On y traite des incidences de entre la fonction Nom-du-Père et le Désir de la
la jouissance sur un sujet de l’inconscient déterminé Mère, se déploie une conception de la fin de la cure.
par sa prise dans le langage. Par conséquent, le Jacques-Alain Miller, dans un cours de janvier 1991
nouage entre jouissance et inconscient est l’objet dans lequel il problématisait la chronologie de
même de toute analyse. l’enseignement de Lacan sur la formation des
Elle implique d’autre part de définir la sexualité analystes et la transmission de la psychanalyse, y a
comme une sexuation. Il s’agit moins d’accentuer étudié les modifications de la conception du concept
par là la dimension de développement chronologique de phallus dans la théorisation de la fin de l’analyse.
de ce processus, que de prendre acte du décalage Nous savons par ailleurs que le phallus est le
entre le réel biologique du sexe, défini dans l’espèce signifiant clef dans la définition des positions
humaine par la différence entre mâle et femelle et sexuelles masculine et féminine. En 1958 et au début
donc par une dualité, et ses déterminations des années soixante, c’est-à-dire notamment dans
symboliques, soit les différentes solutions imposées «La signification du phallus» et «Remarque sur le
par la structure du langage et les défilés du signifiant rapport de Daniel Lagache», la fonction phallique
au sujet. La sexuation est ainsi un processus organise la combinatoire minimale qui permet, à
d’identifications complexes, et l’analyse, qui est un partir d’un signifiant unique, le phallus, de produire
mouvement de chute des identifications, a donc pour les deux formules du désir masculin et féminin :
objectif d’atteindre le point de séparation entre la Φ(a) et A (ϕ)). C’est en conséquence aussi à partir
jouissance dont se soutient le sujet et les de la fonction phallique que se pense l’analyse. Le
identifications par lesquelles il la recouvrait. phallus est la marque du désir comme tel, si bien que
Enfin, cette thèse que je vous propose implique que la fin de l’analyse est envisagée à partir de la mise
ce nouage entre jouissance sexuelle et inconscient au jour et de la révélation de cette marque. Le sens
soit, au moins dans une certaine mesure, alors donné par Lacan au terme de marque est
formalisable et par là même transmissible. Il n’y a différent de ce qu’il sera dans la «Note italienne» par
pas de clinique sans épistémologie, c’est un des exemple. Il s’agit, à la période de «La signification
visages de l’éthique de la psychanalyse. La cause du phallus», d’une marque signifiante, marque
freudienne est la cause de la formalisation du savoir indélébile opérée par le langage sur le sujet. La fin
contre le parti de l’ineffable, de l’indicible. On de l’analyse tient compte de l’aspect indélébile,
pourrait montrer, ce que je ne ferai pas ici, que tous indépassable de la marque phallique du désir. Cette
les analystes qui ont contribué à l’élaboration du épiphanie est strictement corrélée au Nom-du-Père ;
savoir analytique ont été amenés à formuler, souvent quelque chose d’innommable du désir maternel est
implicitement, une théorie de la sexuation dont symbolisé par le phallus comme manque,
s’avérait dépendre leur conception de la conclusion conséquence de la fonction de la loi symbolique. Le
des cures. La formalisation du réel, en psychanalyse phallus est le signifiant du sentiment de la vie tel
aussi, modifie les cadres du réel. Je n’envisagerai qu’il résulte de la mortification signifiante. Les deux
cette articulation que pour l’enseignement de Lacan, formules que je viens de citer viennent remplacer la
puisque c’est à partir de son enseignement que ce solution freudienne de l’angoisse de castration et de
point a pu surgir de façon explicite. Mais je le ferai l’envie de pénis. L’analyse se termine donc sur le
dans le cadre de cette intervention, non de façon maître signifiant phallique dévoilé comme ressort du
systématique et érudite, ce que sans doute il désir, à l’ombre de la fonction paternelle. De ce
conviendra de faire, mais à partir du vif de mon point de vue, la fin du texte «La direction de la cure»
travail actuel sur une question que la passe a mise à trace le portrait de l’analyste, en l’occurrence Freud,
nu pour moi. comme «homme de désir», celui qui en dévoile «le
L’approche freudienne de la sexuation a pris la signifiant sans pair», qui dit le sens unique de la vie,
forme d’un mythe : celui d’Œdipe. Cette forme
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soit que le désir est porté vers la mort par le fait cependant deux points. Premièrement la castration
même de la mortification signifiante. n’est plus alors définie à partir du registre du
Dès la fin des Écrits, se dessine une autre définition symbolique mais du réel : elle n’est pas un
du phallus qui, en insistant sur sa corrélation avec la fantasme ; «c’est l’opération réelle introduite de par
castration de l’Autre, le situe à partir de la phobie et l’incidence du signifiant quel qu’il soit, dans le
surtout du fétiche, comme un élément permettant au rapport au sexe». On voit bien que le statut de la
sujet de se maintenir dans un «Je n’en veux rien sexuation s’en trouve modifié du fait que Lacan
savoir». Phobie et fétiche sont deux réponses insiste sur le registre du réel pour envisager la
possibles du sujet névrosé à la castration maternelle sexualité, au lieu de s’en tenir au registre du
et par là même à la différence des sexes. Or Lacan, à symbolique, c’est-à-dire de n’envisager la castration
la fin de «La science et la vérité», envisage de même qu’à partir de l’Autre du signifiant.
deux issues, phobique et fétichiste, de la fin de la Deuxièmement «il n’y a de cause du désir que
cure à partir du phallus ainsi défini. Le phallus n’est produit de cette opération» et «le fantasme domine
plus envisagé comme symbolique, barre sur le sujet toute la réalité du désir c’est-à-dire la loi». C’est
attestant de sa relation au langage, mais «index» l’opération «castration réelle», telle que nous venons
d’un point de manque qu’il contribue à voiler. de la définir, qui produit l’objet, que la construction
Jacques-Alain Miller soulignait que la marque hétérogène qu’est le fantasme mettra en rapport avec
phallique du désir révélait alors le point central du le sujet du signifiant. L’objet a n’est donc pas au
refoulement, et que la réduction du phallus à sa niveau de sa production de même étoffe que le
fonction de fétiche permettait de s’orienter vers une signifiant phallus qui va le voiler.
déphallicisation du sujet lors de la fin de l’analyse. La sexuation n’est plus à prendre comme le résultat
Mais, corrélativement, cette déphallicisation ouvrait de la seule structure de la métaphore paternelle, elle
une autre perspective quant à la sexuation. exige que soit intégré à la combinatoire signifiante
Jusqu’alors cette dernière restait formulable à partir un réel qui lui est étranger. Si la sexuation définie
du signifiant phallus et donc strictement tributaire de par Lacan dans la «Remarque sur le rapport de
l’universel de la fonction paternelle, la métaphore du Daniel Lagache tout en apportant cette
Nom-du-Père permettant d’écrire un rapport entre le simplification majeure du phallus comme signifiant,
père et la mère. La définition du phallus comme se rangeait encore sous la bannière freudienne de la
fétiche et donc comme voile de la castration de phase phallique et impliquait une symétrie entre les
l’Autre ouvre une voie au-delà de l’Œdipe vers ce deux sexes à partir de l’axe du phallus, l’accent mis
qui, du rapport sexuel ne peut pas s’écrire. sur le réel de la sexualité exige une construction
Le mouvement de déphallicisation du désir supplémentaire.
s’effectue dans la critique des deux mythes De même qu’en 1969-70 Lacan s’était attaqué aux
freudiens, celui d’Œdipe dans le Séminaire L’envers mythes du père chez Freud et avait ainsi introduit
de la psychanalyse et celui d’Éros dans le Séminaire une orientation de la sexuation à partir de l’objet au-
«Le savoir du psychanalyste». Le fil suivi par Lacan delà du père et une déphallicisation de la fin de la
reste le désir de Freud et c’est à partir des points de cure, de même, l’année suivante en 1970-71, dans le
butée de celui-ci qu’il fait apparaître une autre Séminaire «Le savoir du psychanalyste», c’est par
position de l’analyste. une critique du mythe d’Éros qu’il va introduire une
J’ai, ailleurs, développé, en reprenant certains nouvelle conception du «Un» qui lui permettra de
passages du Séminaire L’envers de la psychanalyse, penser, dans l’ordre symbolique, le réel du sexe.
le fait que Lacan reprenait la notion de métaphore Du côté de la biologie, c’est-à-dire du réel, les sexes
paternelle en montrant que c’était là son sont deux : «Le fait que nous sachions d’une façon
interprétation des mythes freudiens du père, mais certaine, que le sexe, ça se trouve là, dans deux
que l’analyse structurale de ceux-ci permettait en petites cellules qui ne se ressemblent pas, […] au
outre une formulation du point de capiton du désir nom de cela le psychanalyste croit qu’il y a du
de Freud, de l’analyste ; c’est un désir de faire rapport sexuel». Du côté du réel donc il y a du deux
équivaloir le désir et la loi ou encore la fonction du mais pas de rapport.
père mort avec la condition de jouissance : pour Du côté du signifiant, c’est à partir du signifiant
Freud, pas de salut hors du phallus. Cette analyse phallique unique et de l’exception paternelle que se
permet à Lacan de déplacer la fin de l’analyse en formule la position sexuelle. Mais pas d’autre
même temps que la sexuation vers un horizon non rapport formulable que celui qu’écrit la métaphore
limité par le père et l’universalité de la fonction paternelle : le père n’est pas assimilable à l’homme
phallique. Je ne la reprendrai pas ici. Soulignons et la femme est toujours contaminée par la mère.
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Or le mythe freudien d’Éros est précisément fait Le pas au-delà du père par sa réduction à l’exception
pour pouvoir penser que deux peuvent faire un, qui soutient l’universalité de la castration
autrement dit, Éros est là pour énoncer la possibilité symbolique et la recherche d’une définition du Un
d’un rapport. «Trouver sous la plume de Freud l’idée en psychanalyse reposant sur un modèle
que l’Éros se fonde – voyez l’équivoque – de faire mathématique permettant d’échapper au rapport
de l’Un avec les deux, c’est une idée étrange à partir fusionnel se concluent par la formulation de
de laquelle procède cette idée exorbitante à laquelle l’ensemble des quatre formules de la sexuation qui
cependant Freud répugne de tout son être de l’amour constitue un ensemble sans lequel, comme le dit
universel. La force fondatrice de la vie serait toute Lacan dans le Séminaire «Le savoir du
entière dans cet Éros qui serait principe d’union.» psychanalyste», «il est impossible de s’orienter
Il s’agit pour Lacan critiquant le mythe unificateur correctement dans ce qu’il en est de la pratique de
d’Éros de penser le Un sans introduire l’idée de l’analyse pour autant qu’elle a affaire avec ce
l’union, du rapport entre les sexes, mais sans pour quelque chose qui couramment se définit comme
autant définir ce Un à partir de l’unicité du phallus étant l’homme, d’une part, et, d’autre part, ce
pour les deux sexes puisque nous avons vu que la correspondant également qualifié de femme, qui le
position du primat du phallus sur la sexuation laisse seul.»
devient intenable à partir du moment où tout dans la Le lien entre sexuation et définition de la fin de
sexualité n’est pas phallique, soit où le pas-tout l’analyse est donc avéré. Il me semble important de
signifiant est introduit au-delà du père mort. Il s’agit souligner les éléments suivants.
de produire ce qui peut être dit du Un pour Il y a une orientation lacanienne de la fin de la cure
combattre cette mythologie grossière, car, je cite parce qu’il y a eu un pas décisif fait par Lacan en ce
«rien n’est plus dangereux que les confusions sur ce qui concerne la sexuation. Ce pas est double : d’une
qu’il en est de l’Un». Pourquoi dangereux ? parce part une déphallicisation du désir qui va de pair avec
que l’idée du Un obtenu de la fusion de deux une prise en compte du réel de l’objet cause du désir,
s’introduit précisément par le pouvoir de la parole et d’autre part une désymétrisation des positions
que toute la clinique de l’amour montre pourtant sexuelles, l’une masculine universelle, c’est-à-dire
qu’en aucune façon pour les deux sexes il n’y est incluant tout sujet, l’autre féminine, ne relevant pas
question de faire Un. totalement de l’universel et donc à ce titre de l’ordre
Au Un de l’Éros Lacan oppose alors le Un de de l’inconsistance. Toute analyse est donc conduite à
l’ensemble : l’ensemble est composé d’éléments partir de l’ensemble des quatre formules de la
tous différents, tous distincts, mais sans aucun sexuation qui soutiennent l’énoncé de ce qui est la
support de l’imagination ni de l’ordre dans lequel on boussole du psychanalyste, l’axiome «Il n’y a pas de
les énumère. De ce fait tout élément se vaut et se rapport sexuel qui puisse s’écrire», énoncé qui vient
répète : Lacan parle de mêmeté de différence en opposition avec ce qui fonde l’ordre de la parole.
absolue. C’est à partir de cette différence entre le Un À la fin d’une analyse se produit donc une nouvelle
de l’ensemble et le Un des éléments qui se répètent dialectique de l’amour et du désir. Cette nouveauté
que Lacan s’avance pour penser la position de est introduite par, d’une part une modification du
jouissance d’un sujet. [1 est possible de repérer à désir qui n’est plus défini uniquement comme
partir de ses effets cette marque de jouissance et de refoulement de la castration, mais à partir de l’objet
passer du Un qui se répète au Un-tout-seul qui fait la qui a cristallisé la jouissance du sujet, d’autre part
différence, non comptable, non dénombrable. En ce une inversion du mouvement de l’amour : l’amour
sens un analyste est en position de parent va de la rencontre traumatique avec le réel vers la
traumatique, dit Lacan dans ce même Séminaire, nécessité phallique, soit de la contingence définie
puisqu’il s’agit pour lui de revenir au point de comme «cessant de ne pas s’écrire» vers un «ne pas
jonction où dans une parole un signifiant unique a cesser de s’écrire». Dans l’analyse, le mouvement va
marqué un corps, constituant par là une marque de de la nécessité phallique «qui ne cesse pas de
jouissance qui se répète. L’orientation de l’analyse s’écrire» vers la contingence retrouvée de la
n’est donc plus donnée par l’au-moins-un du père ou rencontre avec le réel : ce qui a fait trauma pour un
le Un du signifiant phallique, mais exige aussi que sujet.
soit isolée cette trace du point d’ancrage du S1 sur le Mais que l’analyse soit orientée à partir de
corps à partir de ses répétitions et par là même l’ensemble des formules de la sexuation et de ce fait
dissocié ce S1 de l’objet a. exige que soit entrevue la position féminine,
De cette critique des deux mythes freudiens Lacan n’autorise pas à dire que l’analyste soit en position
produit l’avancée suivante. féminine. Dans ces conditions quelle différence faire
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of Surgeons, où siégeaient les fameux frères Mayo L’application des normes médicales à la psychiatrie
(Charles et William). Il fixe en 1913 des normes et à la gestion de la santé mentale publique qu’elle
d’exigences d’équipement et de formation des administre va de soi dans la perspective de
personnels auxquelles devaient répondre les résorption de la psychiatrie dans la médecine
institutions qui voulaient faire partie du collège. générale. Cependant la psychiatrie résiste, ne serait-
Comme le note un auteur «l’accréditation était née. ce que par les hospitalisations longues et les coûts de
C’était l’époque du taylorisme.» l On peut suivre personnel qu’elle implique. Les critères
ensuite l’appropriation par l’État de la définition de d’amélioration de la productivité, si efficaces en
ces standards professionnels comme instruments de chirurgie, ont du mal à se traduire en directives
gestion de la santé publique, que ce soit dans précises dans ce champ. L’administration américaine
l’Ancien Monde ou dans le Nouveau Monde. Pour a renoncé à la technique des groupes homogènes de
l’Ancien Monde, l’apport législatif majeur date de la malades (G.H.M.). Cependant, un autre système se
mise en place des systèmes de protection sociale dessine : «la mise en place d’une sorte de pool
après la deuxième guerre mondiale, et les efforts de commun de moyens qui couvriraient les dépenses en
législation aux U.S.A. ne datent pas de psychiatrie quels qu’en soient le volume et le type.
l’administration Clinton mais des administrations Dans une sorte de budget globalisé, chaque activité
démocrates précédentes. La date charnière est 1965 psychiatrique serait accompagnée d’un équivalent :
où passent des lois d’assurance maladie Medicare Indice synthétique d’Activité dit point I.S.A. La
(couvrant les personnes âgées) et Medicaid valeur d’un acte en point I.S.A. pourrait elle-même
(couvrant les personnes en dessous du seuil de être modifiée pour tenir compte des politiques de
pauvreté). «Aux termes de la loi, le remboursement soins que l’on souhaite développer. Ainsi pourraient
des hôpitaux par les programmes Medicare et être pénalisés ceux qui pratiquent des types d’acte
Medicaid fut soumis à une série de conditions que l’on souhaite voir disparaître et que l’on finance
édictées par l’État fédéral ainsi que par les à perte.» 5
Départements de Santé des États […] c’en était fini La psychanalyse, en tant qu’elle est localisée par
de la mainmise exclusive de la profession sur les l’État dans le groupe des psychothérapies qui
conditions d’exercice.» 2 En Europe, c’est la peuvent concourir à la santé publique, n’échappe pas
Hollande qui, dès la fin des années soixante-dix, à une tentative d’évaluation. Les conséquences
entreprit d’accompagner l’effort d’adaptation du peuvent en être contradictoires et c’est ce qui nous
système de santé en adoptant le modèle américain intéresse. Sur telle liste, par exemple celle de
d’évaluation de la qualité des soins». En 1977, le l’efficacité clinique, on peut exclure la psychanalyse
gouvernement rendait l’évaluation des soins au nom de sa non-scientificité (liste espagnole des
obligatoire pour l’accréditation et l’organisation thérapies admises au remboursement par la Sécurité
nationale, le C.B.O., Institut d’Évaluation des Soins sociale) ; sur telle autre liste (Informe producido por
hospitaliers, fut créé en 1979, financé par une la Direccion de salud mental de la municipalidad de
fraction du prix de journée des hôpitaux. la ciudad de Buenos Aires), 6 c’est au nom de sa
Aujourd’hui le C.B.O. est le modèle européen de faible rentabilité sociale au regard des pratiques
toute organisation dont l’objectif est d’encourager le groupales qu’elle peut se trouver questionnée. En
développement de l’évaluation médicale dans les revanche, une conférence de consensus sur les
hôpitaux.» 3 stratégies à long terme dans les psychoses
Il faut distinguer dans les instruments actuels de schizophréniques, organisée par l’Agence Nationale
gestion économique médicale plusieurs plans pour le Développement de l’Évaluation Médicale
parfaitement séparés. «Il est indispensable de bien (A.N.D.E.M.), note que «si l’on peut affirmer que la
distinguer – la recherche clinique et l’évaluation de cure psychanalytique classique n’est pas
la qualité des soins – l’évaluation de type habituellement utilisée en institution, les
économique et l’évaluation des pratiques – la mise psychothérapies d’inspiration psychanalytique
en forme de normes' planchers' obligatoires et s’avèrent pertinentes lorsqu’elles s’exercent en
définies par l’État ou les organismes payeurs et la collaboration avec un psychiatre» 7, et qu’elles sont
mise en place d’une `démarche qualité' facultative et même plus adéquates dans cette pathologie que les
d’origine professionnelle.» 4 Les instruments méthodes cognitives.
nouveaux de définition de l’opinion droite en À ces différentes évaluations, il faut ajouter
médecine, comme les conférences de consensus, l’autoévaluation à laquelle se sont astreintes les
peuvent être utilisés dans ces différents registres. institutions psychiatriques où se pratiquent les
psychothérapies analytiques en question. Elles sont
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essentiellement le fait des pays de langue anglaise, quatre-vingt se centrent sur l’évaluation des résultats
mais récemment les Allemands sont venus ajouter et, du point de vue de la psychanalyse, elles sont
leur pierre dans ce jardin largement étranger aux doublement décevantes. Si elles établissent avec
pays latins. C’est dans la partie suivante que nous certitude l’influence de la psychothérapie sur le
considérerons ces études. traitement de diverses symptomatologies
Ainsi, au-delà des méthodes quantitatives, dont le répertoriées cliniquement, d’une part elles ne
maître peut toujours regretter l’inexistence en démontrent pas la supériorité des thérapies
psychanalyse, et qu’il va tenter de promouvoir, on d’inspiration psychanalytique sur les autres, d’autre
voit que le «peer-reviewing», l’évaluation par les part elles n’aboutissent pas à démontrer la validité
pairs, donnera sa place à la psychanalyse dans ce du cadre conceptuel psychanalytique. Il est toujours
champ comptable tant que nous saurons en possible de dire que le facteur clef du succès n’est
démontrer la valeur et la pertinence. pas la théorie, mais le thérapeute.
Ces établissements continuent leurs programmes,
I. 2 – L’État universitaire mais à partir des années quatre-vingt, nous assistons
Un autre axe d’incidence de l’État est la façon dont à un double déplacement. D’une part on cible sur le
il peut homologuer ou non par l’appareil «processus» qui opère et non le résultat, d’autre part
universitaire les qualifications souhaitables pour la aux centres pionniers s’ajoutent maintenant des
pratique des psychothérapies qui sont devenues, cliniques hospitalo-universitaires se vouant à des
dans les années soixante, avec l’introduction de la efforts d’évaluation quantitative délibérément
psychanalyse à l’Université, un des terrains de construits dans une optique de validation. 9 On peut
conquête de la psychologie universitaire qui s’en citer le Penn Psychotherapy Research Group de
était tenue longtemps éloignée. N’oublions pas que l’Université de Pennsylvanie avec Lester Luborsky,
la psychologie clinique est une discipline récente, celui du New York Hospital (Cornell Médical
d’autant plus soucieuse de sa respectabilité qu’elle Center) avec l’appui de Otto Kernberg. On peut
se sent toujours menacée. De là son goût de toujours aussi citer le groupe du Mont Zion Hospital et celui
plus démontrer son caractère d’utilité publique. On sur la côte ouest du Centre pour l’Étude des
voit apparaître ainsi de nouveaux départements Névroses de San Francisco appuyé sur la fondation
universitaires qui se donnent pour tâche essentielle John D. and Catherine MacArthur.
l’évaluation des pratiques psychothérapiques et, par Le Penn Project est ravi de l’invention qui consiste à
là se posent en arbitre ultime des velléités codifier non plus le résultat mais le déroulement de
réglementaires des États dans ce domaine. toute une thérapie autour du transfert. Pour cela, une
Ces études universitaires partent des efforts réalisés mise en fiche de la répétition dans le transfert a été
par les cliniques d’orientation psychanalytique, à établie à l’aide d’une variable appelée C.C.R.T.
vocation universitaire, pour faire valoir leurs (Coré Conflictual Relationship Thème Method). Il
résultats sur le terrain de l’efficacité clinique. Dans s’agit d’évaluer à quel point la tâche essentielle du
le monde que nous appelons anglo-saxon, trois psychothérapeute et du psychanalyste est de donner
centres privés pionniers ont développé des études une signification «ici et maintenant» au noyau
dans les années soixante et soixante-dix. Ils ont servi central du transfert. 10
de modèles aux études les plus contemporaines qui D’autres groupes comme celui du Mont Zion se
se réalisent à partir d’Universités. Il s’agit d’abord vouent à l’étude systématique d’un cas. On ne recule
de la Menninger Clinic à Topeka (Kansas) et de son devant aucun sacrifice pour obtenir un luxe de
projet sur la psychothérapie des borderlines, qui présentation objective : on dispose des cent
culmine avec la publication des travaux de Kernberg premières séances intégralement décryptées, puis
et Wallerstein 8 ; nous les avons commentés ailleurs. des enregistrements, des notes prises par l’analyste
Notons que nos collègues du GRAPP ont participé au cours de l’intégralité de la thérapie qui compte
récemment à la joint venture d’un congrès sur la 453 séances. On y ajoute un échantillon aléatoire de
psychothérapie des psychoses à Topeka. Ensuite, à séances, avec sept ensembles de douze séances
la Tavistock Clinic à Londres, les études de David choisies arbitrairement à des intervalles de six mois
Malam mesurent les effets de thérapies brèves et chacune, etc. L’objectif est de démontrer que le
focalisées. Enfin Chestnut Lodge près de Maryland, concept de refoulement est parfaitement viable
dont le représentant le plus connu est Harold Searles, contrairement aux critiques de certains
s’est doté assez tôt d’instruments de traitement épistémologues qui ont rencontré un écho aux
informatique des dossiers avec codification des U.S.A. 11 À ce titre, l’ambition porte sur le processus
résultats. Les études menées jusqu’aux années psychanalytique lui-même et non pas seulement sur
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son intersection psychothérapique. L’hypothèse persuader ceux qui veulent bien nous écouter et de
sous-jacente pour justifier l’inconscient freudien est nous faire entendre des autres.
celle d’un sujet qui met au point une stratégie C’est dans cette perspective que se situent pour nous
inconsciente de lutte contre ses croyances les préoccupations qui ça et là surgissent quant à la
pathogènes. Il faut ajouter à la recension de ces spécialisation supplémentaire à ajouter au titre de
efforts américains la constitution d’une banque de psychologue ou de psychiatre. Sur de très grands
données à l’université d’Ulm, qui tente de construire espaces, le titre de psychologue ou de psychiatre
un système expert sur des présupposés suffit (Argentine 12 , 13, Brésil 14, Venezuela), dans
méthodologiques issus de l’intelligence artificielle. d’autres lieux s’ajoute l’inscription dans des
Arrêtons cette liste ici, en saluant les vaillantes organisations professionnelles, inscription qui reste
entreprises de nos collègues nord-américains. Ils volontaire (Royaume-Uni, États-Unis), ailleurs on
avouent là pleinement leur perspective empirique et rajoute une spécialisation, que la formation de départ
nous ne pouvons que leur souhaiter bonne chance soit médecin ou psychologue (Italie). Nous savons
dans leur volonté démonstrative dans ce cadre. Nous nous adapter à ces inflexions, comme nous l’avons
opposons à cet horizon point par point une montré en Italie, devenue le premier état à
perspective réaliste et non pas empiriste. Il ne s’agit reconnaître notre Istituto, mais toujours en
pas pour nous de reculer avec pudeur devant on ne soulignant l’originalité de la psychanalyse qui n’a
sait quel viol de la singularité opéré par la mesure pas vocation à être confondue avec une psychologie.
universelle, il s’agit de désigner les limites de cette Il faut pouvoir y accéder du plus de champs du
perspective. Nous approuvons sûrement la volonté savoir possibles. Sachons faire entendre pourquoi
de se déprendre de la mesure de résultats nous ne pouvons nous limiter à la sélection à partir
symptomatiques, mais il y a encore un effort à faire de la médecine ou de la psychologie, «investitures
pour considérer les résultats que la psychanalyse anciennes» disait Jacques Lacan15.
obtient sur le fantasme. Nous sommes heureux
d’apprendre l’efficacité de la psychanalyse sur la 2 – La société civile, le corps et son appareillage
dépression, mais il reste encore un effort à faire pour
mesurer son impact sur le sentiment inconscient de Toute société définit le corps du sujet par
culpabilité. Nous saluons l’intérêt pour le processus, l’appareillage qu’il lui donne, juridique, technique
mais nous disons que ce n’est pas par cette voie que ou érotique. C’est par le biais du corps et de sa
l’on attrapera le destin du fantasme dans une définition que la psychanalyse est amenée à prendre
psychanalyse. Là où l’on nous parle d’une parti dans les débats qui animent la société civile.
réconciliation enfin obtenue entre psychanalyse et C’est aussi par celui de la jouissance qu’il est
recherche clinique empirique par un modèle légitime de tirer de ce corps ce que l’on nomme les
d’hypothèses à tester, nous disons que la mœurs, et, par celui des rapports entre les systèmes
psychanalyse est une «expérience mentale» par de parenté et la distribution des noms de père, mère
excellence et que, par là même, elle se prouve en et enfant. Nous examinerons successivement dans
s’effectuant. La véritable réconciliation est celle-ci : ces trois registres quelques points sur lesquels nous
est-il vrai, oui ou non, qu’il soit possible de sommes, sur la planète entière, amenés à opiner.
découvrir du nouveau dans une psychanalyse en
acte? 2. 1 – Le corps et sa définition
Comme certains processus mathématiques infinis, la Marcel Mauss et son invention des «techniques du
psychanalyse défie la mesure et l’enregistrement, corps» nous a fait voir comment l’ethnologie ne
quelles que soient les capacités des banques de situe le corps que dans la considération de son
données. Une psychanalyse menée à son terme fait environnement social et son contexte, mais c’est
beaucoup plus que 453 séances. Jamais nous d’abord par la religion que le corps s’est organisé
n’aurons d’enregistrement de cela. Pourtant cet dans le discours. L’histoire de la théologie du
infini peut être actuel, il peut se manier, c’est le pari baptême est sur ces points particulièrement
des mathèmes de Lacan et le pari de l’expérience de passionnante. 16 Ce sont ensuite les philosophes du
la passe. À comparer les résultats obtenus par ces droit qui ont pu souligner le caractère de fiction que
projets universitaires et ceux que nous obtenons par revêt le corps dès qu’il est saisi autrement que
la mise en place du dispositif de la passe, il me comme un organisme. Dans cette tradition, il faut
semble possible de dire que la voie réaliste proposée rappeler le beau livre d’Ernst Kantorowicz sur Les
par Lacan est plus féconde que la voie empirique deux corps du Roi. 17 Il est surprenant cependant de
que propose le monde anglo-saxon. À nous d’en constater que le droit positif a attendu cette année
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1994 pour produire le premier corpus cohérent de ses origines et donc à pouvoir rétablir le lien entre le
lois effectivement votées par un parlement donneur et celui qui en est issu. Il est tout à fait
démocratique. C’est, on le sait, en France, qu’un frappant que l’on ait pu consulter là-dessus des
ensemble de réflexions sur des questions qui psychanalystes dont certains opinaient pour la voie
préoccupent l’un et l’autre côté de l’Atlantique à des suédoise refusant toute fiction, pour admettre
titres divers a trouvé un premier aboutissement. Les seulement la filiation biologique.
techniques médicales regroupées sous le nom de Avec ces lois, c’est à peu près le corpus
biotechnologies commencent à produire une recommandé par la commission Braibant qui a été
incidence suffisante sur le corps humain pour qu’il y voté. Nous en avions parlé dans L’Âne 21 et nous ne
ait matière à énoncer, en droit, quelques principes pouvons que nous en féliciter. Ce corpus vient
sur le corps, les études génétiques, les rendre palpable à quel point c’est le corps comme
caractéristiques de la personne ainsi que sur la symbolique qui décerne l’autre 22. Nous ne pouvons
filiation en cas de procréation médicalement qu’encourager nos collègues à partout prendre part
assistée. La loi votée le 23 juin 1994 précise que le aux débats positifs qui auront lieu et à faire entendre
respect de l’être humain est garanti dès le ces mises en garde.
commencement de la vie, ceci pour éviter toute
industrialisation de l’embryon. Le corps humain y 2. 2 – Le corps appareillé par la conception
est défini comme inviolable et ne peut être génétique du monde et la médecine cosmétique
légitimement vendu ou cédé. Ainsi, il ne peut faire Les remarquables succès de la biologie, de la
l’objet d’aucun droit patrimonial. Un observateur a génétique et de ses techniques engendrent un
pu noter que «cette loi s’oppose avec solennité aux paradigme d’explication qui s’étend largement au-
développements actuels et futurs de ce nouvel delà de son domaine de compétence. Cela va de la
esclavage qui voit le sang, les reins, les cornées ou sociobiologie à l’éthique naturelle en passant par
les cœurs prendre place dans la sphère l’explication génétique des alcoolismes, de
marchande.»18 Comment ne pas voir dans ces lois l’homosexualité, de l’amour, etc. Pas de mois sans
critiques d’un libéralisme aveugle une réponse que des organes de guerre idéologique n’annoncent
appelée des vœux de Jacques Lacan qui poussait en des bulletins de victoire décisifs. Je laisse de côté le
1967 le psychanalyste à se faire entendre sur ces serpent de mer du «gène de la schizophrénie», et je
points. Il le mettait en garde en ces termes : «La conseille de lire une recension récente sur la
question est de savoir si du fait de l’ignorance où ce question 23 pour voir que les espoirs de
corps est tenu par le sujet de la science, on va venir correspondance naïve entre une maladie mentale et
en droit, ce corps, à le détailler pour l’échange.» 19 un défaut génétique s’éloignent. C’est la génétique
Ces lois ajoutent que le fait de mettre en œuvre une elle-même qui dissout les mirages de la génétique.
pratique eugénique tendant à l’organisation de la La psychanalyse s’élève contre cette conception
sélection des personnes est punie de vingt ans de génétique du monde. À lire la littérature 24 il n’y a
réclusion criminelle. Constatons qu’il n’y avait donc pas que les psychanalystes qui s’indignent. Avec
pas actuellement dans l’exercice de la profession certains généticiens et d’autres praticiens des
médicale de quoi faire suffisamment pièce à la sciences humaines, les psychanalystes luttent contre
tentation eugénique ; le fait mérite d’être noté pour une dérive qui mène à un danger eugénique, toujours
souligner ce qui fait que le psychanalyste ne peut se davantage dénoncé par les comités de bioéthique.
contenter d’être médecin «[…] antique investiture, Leur tâche est importante, mais il ne suffit pas de
quand, laïcisée, elle va à une socialisation qui ne légiférer. La psychanalyse doit là anticiper. Avec
pourra éviter ni l’eugénisme, ni la ségrégation d’autres, elle veille sur l’avenir.
politique de l’anomalie […]».20 Le corps se retrouve aussi appareillé de bien des
Enfin, la loi réaffirme que la procréation manières. Là encore, c’est d’abord la chirurgie qui a
médicalement assistée «avec tiers donneur» ne peut débordé de ses indications purement médicales pour
en aucune manière conduire à l’établissement d’un se lancer dans la réparation cosmétique. La chirurgie
lien de filiation entre l’auteur du don et l’enfant issu dite plastique accompagne maintenant l’homme et
de la procréation, elle spécifie même qu’il faut que peut-être plus encore la femme comme une ombre
ceux qui y recourent donnent leur consentement à un insistante. Du nouveau nez au transsexuel, l’offre
juge qui les informe de la conséquence de leur acte chirurgicale cosmétique a modifié les demandes
au regard de la filiation. Cette stipulation spécifie légitimement recevables par l’institution médicale,
une voie française originale, distincte de la voie ouvrant un champ nouveau. On peut dire que la
suédoise qui établit pour un sujet le droit à connaître psychopharmacologie vient de s’y engouffrer. C’est
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ainsi qu’il faut sans doute entendre les débats qui ont d’institution. L’impossible évaluation du bénéfice de
accompagné la publication du livre de Peter Kramer l’appui préventif fait que le maître moderne ne croit
À l’écoute du Prozac 25. Au-delà des critiques des plus en l’importance des mères pour protéger la
professionnels qui dénoncent bien sûr cette santé mentale. Il croit davantage à l’extension du
conception de la panacée, le vrai débat porte sur droit de l’enfant. C’est dans cette veine qu’il pense
l’existence à venir d’une psychiatrie cosmétique et restaurer la bonne vieille autorité paternelle ou du
sur l’usage du psychotrope, non comme drogue moins cesser de la démanteler pour avoir un allié
illicite ou pour masquer une angoisse existentielle, dans la place. Pourquoi nous appeler à l’aide pour de
mais simplement pour réparer ce que le sujet estime telles manœuvres ? Les psychanalystes ne sont pas
être une injustice de la nature. Toute une nouvelle là pour sauver le père mais pour ramener son nom
casuistique s’annonce, passionnante. Il faudra bien dans la considération scientifique. Inutile de nous
consulter les psychanalystes sur ces points, au-delà enrôler au côté du discours religieux pour réclamer
des contributions réalisées dans le domaine des un «droit au père» dans la famille et les procréations.
toxicomanies. Je renvoie sur ce point aux De même que l’intervention psychanalytique
contributions du GRETA (France) et du groupe consiste à ne pas réduire le désir féminin à la
TYA (Buenos Aires). procréation, de même la question du père doit être
détachée de celle-ci. C’est d’une question trans-
2. 3 – L’état du familialisme délirant biologique qu’il s’agit. Le père est le responsable de
Cette expression utilisée par Lacan dans sa la consommation du désir. C’est pour cela que Lacan
«Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste a éveillé les psychanalystes à la considération
de l’École» paraît bien définir un courant profond d’Œdipe, non pas à Thèbes, mais à Colone et à sa
dans l’opinion. Nous assis tons à une vaste réaction malédiction finale. Il n’y a pas de droit universel au
contre les mouvements de libération de toute attache père, pas plus qu’il n’y a de droit universel à
familiale de la période précédente. L’utopie anti- l’amour. Ce que fut un père pour un enfant se juge
familiale, la volonté de rapports sans répression des un par un. Le psychanalyste demande le droit de
années soixante, avait produit ses propres scories : l’examiner sans le bouchon d’aucun discours établi.
l’ennui et la morosité. 26 Il est certain que la période L’essence du père doit être main tenue vide pour que
même démontrait un irréductible de la famille que l’on puisse envisager ce qu’il fut, un par un. La
Lacan a pu situer. 27 La psychanalyse n’a nul besoin logique de ce point nous est familière, encore faut-il
d’accompagner pour autant le reflux idéologique et la faire entendre.
l’abondante littérature qu’il provoque, spécialement
dans les pays de langue anglaise ou les «family 3 – La psychanalyse et son mode de preuve
values» reviennent à l’honneur. À l’occasion cela
peut même justifier la demande de plus de protection 3. 1 – Une preuve par le désir
sociale pour le congé parental, c’est dire si le motif Pour l’orientation psychanalytique définie par Freud,
est impérieux. 28 Dans les pays de langue latine on il y a, dans les rêves de retour à l’ordre et à la paix
assiste au même mouvement, autrement justifié. Il des familles, une aporie fondamentale : civilisation
s’agit plutôt d’une défense de l’homme ou mieux du et pulsion ne sont pas en opposition simple, comme
père. Le psychanalyste est là volontiers convoqué l’instinct s’oppose à sa domestication. Rien de tel
pour soutenir cette espèce en perdition, surtout s’il chez l’homme, mais une transposition plus subtile
est supposé lacanien. La situation a en effet changé. où la pulsion nourrit elle-même la civilisation et ses
Après la seconde guerre mondiale, c’étaient les exigences de renoncement, trouvant par là une
mères que les psychanalystes étaient appelés à satisfaction plus secrète. Le malaise ne vient pas
soutenir, puisque Bowlby, dans un rapport célèbre d’exigences contraires à la pulsion, mais du fait que
pour l’Organisation Mondiale de la Santé, avait dans ces exigences elles-mêmes la satisfaction du
contribué à convaincre de ce que la maladie mentale surmoi est présente. Elle l’est d’autant plus que
avait pour cause les troubles de la relation de l’exigence de vertu est tyrannique, radicale,
maternage. Ce fut la justification de la création des puritaine. C’est ainsi que la pulsion même vient
institutions de guidance infantile. Mélanie Klein contribuer à ladite civilisation et qu’elle aide
allait dans le sens de cet espoir en annonçant la puissamment à constituer le catalogue impérieux,
prévention des névroses par la généralisation d’une inconsistant et toujours incomplet des obligations
attention psychanalytique centrée sur les mères. légales et morales impossibles à accomplir dans leur
Nous pouvons dire que nous assistons maintenant intégralité. Freud découvre là l’envers de la figure de
partout à la réduction des crédits affectés à ce type l’époque, alors même que se constitue la volonté
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universelle de la civilisation prête à inclure dans Popper, puisque non soumise au principe de
l’histoire commune toutes les figures de l’Autre, falsification. Pour situer la position de l’inconscient
toutes celles qui étaient auparavant dénoncées dans le champ de la culture de notre temps, rien de
comme barbares. C’est dans la civilisation que vient tel que de partir des nouvelles formes d’attaques
se loger la barbarie, toute l’horreur pulsionnelle qu’il subit. Il n’est pas de mois, voire de semaine,
découverte dans la pulsion de mort. 29 sans qu’un journaliste, un universitaire ou un
Elle vient à opérer au cœur de ce qui se rêve hors scientifique, spécialement dans les pays de langue
d’atteinte et dédié à l’idéal d’un ordre social anglaise, ne publient quelque chose sur le thème :
universel. Le psychanalyste aperçoit qu’il est vain de des faits récents permettent de critiquer Freud. Cela
vouloir renoncer aux pulsions, comme il est naïf de va du dossier publié en novembre 1993 dans la New
vouloir prôner un retour à la bonne nature York Review of Books, jusqu’à celui, récent, du
pulsionnelle puisque celle-ci est mauvaise. Sunday Times, en passant par Time Magazine qui
Certains ont pu croire lever cette impasse du faisait sa couverture sur une fausse question qui
psychanalyste en l’assignant de façon univoque à dissimulait mal un vœu, «Freud est-il mort ?». Le
dénoncer l’insuffisance de la jouissance en ce monde succès de scandale visé cherche en général à
et à militer pour un relâchement de la répression soutenir la promotion d’un livre écrit par l’un des
sociale éducative. La véritable question qui se posait critiques en pointe. Les pays de langue anglaise ne
à Freud était celle de l’impossible obéissance à la sont pas les seuls qui connaissent ces phénomènes.
norme sociale. Il ne s’agit pas simplement de vouloir Dans les pays latins du Nouveau Monde, les
une société moins «répressive», et d’adopter une publications nord-américaines sont en général assez
posture anti-éducative, mais plutôt de donner les vite reprises et adaptées aux conditions historiques et
moyens de savoir reconnaître la folie d’une norme. à l’état de la diffusion psychanalytique dans le pays.
Les impasses du désir qui court entre les normes Argentine, Brésil, Colombie, Venezuela, pour ne
existent au point qu’il consiste en ces impasses, et citer que ces pays, connaissent dans la presse
c’est plutôt en les exacerbant que le sujet peut y faire généraliste ou dans celle de vulgarisation
face, non en voulant les maîtriser. Le malaise ne scientifique les mêmes empoignades idéologiques.
réside pas en un déficit mais plutôt en un excès Les pays latins de l’Ancien Monde ont aussi une
d’encombrement par une jouissance obscure qui ne réfraction de celles-ci, la presse devenant de plus en
parvient pas à se faire reconnaître. Le problème plus internationale et concentrée.
éthique ne se situe donc pas entre renoncement ou En un sens, ces attaques sont celles de toujours : la
satisfaction, laquelle est toujours au rendez-vous, ne psychanalyse n’est pas une science au sens de La
serait-ce que sur sa face mauvaise. Il s’agit plutôt de science, soit de la physique mathématisée. La
savoir quel désir se satisfait là : est-ce un désir pseudo-nouveauté de ces critiques tient le plus
honteux ou un désir responsable de ses souvent aux thèmes en vogue dans la critique des
conséquences ? La différence entre la morale du pratiques scientifiques elles-mêmes. l’intégration
discours du maître, celui de la civilisation, au sens toujours plus forte des sciences et des techniques fait
de Freud, et le désir du psychanalyste, c’est que, du maintenant basculer la critique scientifique au
côté du maître, «on laisse entrevoir qu’il pourrait y niveau de la guerre commerciale. Le devant de la
avoir un savoir-vivre» 30, du côté de la psychanalyse scène de la sociologie des sciences est occupé par
on dénonce ceux qui s’occupent de faire peser sur des falsifications de données expérimentales dans
les autres «la honte de vivre». Il s’agit de restaurer, différents champs de recherche. C’est spécialement
en ce point même, le désir qui fait vivre et non de en biologie, où le brevet est immédiatement à la clef
pousser à ce que le sujet s’identifie à sa jouissance et où les sommes en jeu sont tout de suite
vécue dans le registre de la culpabilité. C’est notre considérables, que la bataille fait le plus rage. Le
mode de preuve. monde a suivi avec intérêt le développement de la
polémique entre l’Institut Pasteur et l’administration
3. 2 – Vous n’êtes pas une science américaine sur l’isolation du virus du sida. Cette
La mauvaise nouvelle psychanalytique est reçue, affaire en a fait connaître d’autres, la compétition
depuis sa naissance, de façon problématique. pour les bourses de recherche est telle que certaines
Combattue toujours, elle finit par gagner un droit de équipes prestigieuses et efficaces peuvent être
cité dont les égards rendus au grand âge de Freud amenées à embellir tel résultat pour obtenir le gros
sont venus témoigner. À sa mort, la situation restait lot. En physique pure même, les problèmes ne
cependant confuse, sa vérité restait toujours refoulée manquent pas et ce ne sont pas seulement ceux de la
selon le maître, trop facilement acceptée selon «fusion froide».
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Cette vague d’étonnements dénonce un rêve ouverte que Lacan a ainsi reformulée : Que serait
d’épistémologue empirique naïf. Foin des une science qui inclurait la psychanalyse ?
complexités de «l’expérience mentale» de Galilée, Cette question mérite d’être laissée telle, le numéro
enfin l’on pouvait se rendre compte des vertus de de Time Magazine qui annonçait la mort de Freud en
l’induction à partir de l’humble expérimentation. est bien le témoin involontaire. Il comportait, à la
Nous avons assisté à une vague d’articles ou de suite du dossier Freud, une inquiétante enquête. On
thèses dénonçant ici les résultats délibérément y voyait combien il était impossible de s’orienter
améliorés des observations de Galilée, figure dans la croyance en la séduction fantasmatique avec
toujours difficile à résorber dans l’empirisme, et là, comme seule boussole une théorie naïve du retour
appelant à l’humilité expérimentale dans les sciences du refoulé sous hypnose et un avocat pour faire
humaines. Une réminiscence de lecture de Nietzsche valoir sa croyance. 31
n’est sans doute pas hors de saison. Il faut En fait, ce que la trame de la tresse qui noue état,
immédiatement traduire l’humilité expérimentale en société civile et psychanalyse fait apparaître, c’est
ces milliards de subventions qu’elle représente, l’impossible suture de la jouissance par le sujet de la
demande parfaitement légitime et s’exerçant bien science. Un symptôme en est la résurgence de
entendu pour le bien. l’appel au sens nouveau, qui doit venir stabiliser la
Ces aspects ne font qu’accentuer le caractère croyance en l’ordre social. Les États-Unis
utopique de la communauté scientifique, selon Karl connaissent le retour à l’ordre moral d’un côté,
Popper. Il ne s’agit pas d’une communauté l’appel de Mme Clinton et les égarements New Age
seulement dédiée au vrai, et isolée de tous les de l’autre. Les pays latins de ce continent
discours. Il s’agit de ses rapports toujours connaissent le développement de mouvements
spécifiques avec le maître. Dans ces affaires religieux radicaux divers. L’Ancien Monde connaît
récentes, il s’agit des rapports avec le maître son lot, depuis l’insurrection de la papauté contre la
démocratique et le marché, mais personne n’a oublié modernité jusqu’aux espoirs orthodoxes dans
pour autant les étranges rapports de la science avec l’espace jadis russe, sans compter plusieurs guerres
le national-socialisme (le problème W. Heisenberg) ethno-religieuses. Le spectacle du monde amène une
ou encore avec le tyran Staline (les usages de terrible constatation : il faudra plus que la
l’opposition science bourgeoise/science dénonciation de la psychanalyse comme «théorie
prolétarienne). Le scientifique n’est jamais sans sans faits» comme le notait M. Macmillan,
rapports avec le maître qu’il veut séduire et le professeur à l’université de Monash à Melbourne
problème qui se pose n’est pas seulement (Australie), pour étouffer la vérité qu’elle énonce.
sociologique ou moral mais épistémologique. Pour nous, ce n’est pas un sens nouveau qui se
Comme A. Koyré l’a toujours maintenu avec force, cherche, mais un désir vivable qui permette de se
la science doit être considérée avec les autres déprendre des attraits du sacrifice «aux dieux
discours qui se tiennent à un moment donné. C’est à obscurs».
partir de cette attention globale que se distribuent
coupures et ruptures. 4 – Conclusions
L’effet de nouveauté des critiques récentes
présentées ou suscitées dans les dossiers de la presse Comme l’enseignement de Jacques Lacan le prévoit,
anglo-saxonne ou dans les thèses réside dans le champ freudien existe plus que jamais, à mesure
l’application à la pratique freudienne de de la diffusion de la science et de l’extinction des
préoccupations relatives à la pratique scientifique. anciennes investitures. Le sujet est toujours plus
On souligne le défaut de protocoles embarrassé de sa jouissance. La reconquête de ce
d’expérimentation clairs, le manque d’évaluation, la champ est institutionnelle et théorique. Notre
distorsion romanesque qui permet d’accentuer les Rencontre 32 a développé ces deux aspects
bénéfices thérapeutiques, le fait de tirer des simultanément, s’adressant à tous les
conséquences sur la psyché des hommes et des psychanalystes, au-delà des fausses barrières. Nous
enfants à partir des névroses féminines, la distorsion connaissons les réponses de l’IPA aux questions de
des résultats, etc. notre temps. Il y a deux voies : la voie latine
En fait, il s’agit toujours de mimer une enquête du actuellement représentée par son président argentin,
N.I.H. (National Institute of Health) en montrant que H. Etchegoyen ; et la voie nord-américaine que
Freud n’était pas un laboratoire sérieux. Freud n’a représentera le futur président, O. Kernberg dit-on.
jamais prétendu à ce titre. En revanche, à partir de L’une consiste à introduire Lacan pour son
son positivisme initial, il a maintenu une question aggiornamento théorique, sans toucher aux
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standards pratiques, l’autre consiste à se faire valoir psicólogos, acultó et verdadero papel que deberian tener las instituciones
psicoanaliticas… Asi la proliféracion de instituciones de psicoanalistas en
dans la science par la voie empirique pour retrouver Buenos Aires no representan ningún problema [...] pues el sostén de la
le prestige du savant. Ces deux réponses sont des 13
garantia es en ultimo término el titulo universitario.»
SAWICKE O., «Informe sobre la legislación federal Argentina»,
impasses. À nous de le montrer. communication inédite.
La pensée de la science de notre temps est divisée. 14 GODINO CABAS A., Estatuto del practicante del psicoanalisis y del
psicoanalista en Brasil, aspectos juridicos, sociales y culturales. «En
Certains se voient revenir en deçà du «tournant primer lugan desde et punto de vista juridico la profesión de psicoanalista
linguistique» de Frege (W.V.O. Quine) vers un nô esta reglementada en Brasil, ni par ley del Congreso, ni par el
Ministerio del Trabajo… En contrapartida la jurisprudencia ya
nouvel empirisme, d’autres dénoncent cette establecida tiende a considerar la practica psicoanalitica coma una
perspective tout en plaidant pour un réalisme (D. actividad terapaitica. Esta adscripcién se traduce en una exigencia –
implicite – que el practicante del psicoanalisis sea médico, psicólogo,
Davidson). Dans cette brèche qui témoigne de psicopedagogo, fonaoaudiólogo o terapeuta ocupacional, en sumo ser
l’aspiration à un plus de contact avec le réel, sachons habilitado en cualquiera de las profesiones que integran las asi llamadas
– ciencias de la salud –».
reconnaître que la vraie conquête du champ freudien 15 LACAN J., «Position de l’inconscient», Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 853.
s’obtient sur le réel de l’angoisse. C’est avec mépris 16 CRAMER P., Baptism and Change in the early Middle Ages, Cambridge
University Press, 1994.
que les psychologues universitaires peuvent parler 17 KANTOROWICZ E. H., The King Two Bodies, A study in Medieval
de la psychanalyse comme d’une folk-psychology. Political Theology, Princeton University Press, 1957.
18 NAU J. Y., «Les lois sur la bioéthique consacrent les droits de l’être
Certes, nous ne nous contentons pas de ce statut biologiques>, Le Monde du 24 juin 1994.
théorique, mais nous nous réjouissons de toujours 19 LACAN J., «Discours de clôture des journées sur la psychose de l’enfant»,
1967, Quarto n° 15.
constater que l’évidence de la portée du lapsus 20 LACAN J., «Du Trieb de Freud et du désir du psychanalyste», Écrits,
freudien (freudian slip) est admise par tous, toujours Paris, Seuil, 1966, p. 854.
21 Cf. L’Âne n° 38, avril-juin 1989, Les urgences du droit.
préférée à l’arrogance qui le ramène à la simple 22 LACAN J., «Radiophonie», Scilicet, n’s 2/3, Paris, Seuil, 1970, p. 61. «Je
erreur. Le sujet moderne continue à aimer la reviens d’abord au corps du symbolique qu’il faut entendre comme de
nulle métaphore. À preuve que rien que lui n’isole le corps à prendre au
psychanalyse, sachons être à sa hauteur et nous sens naïf, soit celui dont l’être qui s’en soutient ne sait pas que c’est le
«dépenser sans compter», selon la belle maxime de langage qui le lui décerne, au point qu’il n’y serait pas, faute d’en pouvoir
parler. Le premier corps fait le second de s’y incorporer.»
Jacques Lacan. 23 Cf. Synapse, «Bio-psy», Paris, mai 1994.
24 Cf. Pour la science, Paris, juillet 1994.
* Intervention à la première Assemblée générale de l’Association Mondiale de 25 KRAMER P. D., Listening to Prozac, Fourth Estate, 1993. On pourra lire
Psychanalyse, à Paris, le 14 juillet 1994. la critique faite par un professeur de médecine dans la New York Review of
Books du 9 juin 1994 et par un historien dans le Times Litterary
1 GIRAUD A., «Origines et définitions de l’évaluation en médecine», Supplément du 25 mars 1994.
Évaluation de la qualité en psychiatrie, Kovess V. (Éd.), Économica, 26 LACAN J., Télévision, Paris, Seuil, 1974, p. 51.
Paris, 1994, p. 29. 27 LACAN J., «Notes sur l’enfant», (1969) Ornicar n° 37, Paris, Navarin, pp.
2 GIRAUD A., op. cit., p. 31. 13-14. «La fonction de résidu que soutient (et du même coup maintient) la
3 GIRAUD A., op. cit., p. 32. famille conjugale dans l’évolution des sociétés, met en valeur l’irréductible
4 KOVESS V., «Conclusions : des pistes pour l’avenir», Kovess V. (Éd.) d’une transmission […]», p. 14.
Évaluation de la qualité en psychiatrie, op. cit., p. 309. 28 LEACH R, Children first, 1994.
5 KOVESS V., «Le contexte de l’évaluation dans le domaine de la 29 MILLER J.-A.,» De la nature des semblants», cours prononcé dans le
psychiatrie», Évaluation de la qualité en psychiatrie, Kovess V. (Éd.) op. cadre du Département de Psychanalyse de Paris VIII (inédit), 29 janvier
pp. 8-9. 1992.
6 SELDES R., Resumen del informe producido por la Direccién de Salud 30 LACAN J., Le Séminaire, Livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris,
mental de la municipalidad de la ciudad de Buenos Aires, document Seuil, p. 220.
interne. 31 Lire aussi : BROUSSE M.-H., «Dans l’ignorance du fantasme», L’Âne
57/58, Paris, Seuil, été 1994.
7 Stratégies thérapeutiques à long terme dans les psychoses
32 «La conclusion de la cure», VIII` Rencontre Internationale du Champ
schizophréniques, conférence de consensus (A.N.D.E.M.), Fédération
freudien, Paris, 9-13 juillet 1994.
française de psychiatrie, texte du consensus, 13 et 14 janvier 1994.
8 WALLERSTEIN R.S., Forty-two lives in treatment : a study of
psychoanalysis and psychotherapy, New York, The Guilford Press, 1986.
On pourra aussi lire notre commentaire dans Les Feuillets du Courtil n° 1.
9 AVILA ESPADA A., «Planteamientos y desafios de la investigación para
la psicoterapia psicoanalitica de fin de siglo», Conferencia pronunciada
en las 3as Jornadas de Psicoanalisis en la Universidad, Universidad de
Girona, 1993, (à paraître).
10 LUBORSKY L., CRITS-CHRISTOPH P., MELLON J., 1986, «Advent of
objective measures of the transference concept », Journal of consulting
and clinical psychology, 54 (1) pp. 39-47, cité in AVILA A., LUBORSKY
L., CRITS-CHRISTOPH MINTZ J., AUERBACH A., Who will benefit
from psychotherapy ? Predicting therapeutic outcome, New York, Basic
Books, 1988.
CRITS-CHRISTOPH R, et LUBORSKY L, The C.C.R.T ; as a measure of
outcome in psychoanalytic psychotherapy, Shannan (Éd.), Psychoanalytic
Research Methods, New York, Guildford Press, 1989.
11 WEISS J., SAMPSON H., & Mount Zion Psychotherapy Research Group,
The psychoanalytical process, Theory, Clinical observations and
Empirical Research, New York, The Guilford Press, 1986.
12 ARAMBURU J., «Garantia y Escuela», rapport inédit. «Cuando las
instituciones de psicoanalisis debieron utilizar el reconocimiento del
Estado para poder realizar una practica social legal, debieron usar el
titulo de médicos primero y el de médico o psicologo en épocas mets
actuales […] la rivalidad entre el poder antiguo de la corporacion médica
y los nuevos especialistas en ciencias humanas de la salud mental, los
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Logique Lacanienne
des plus subtiles et dont il vaudrait de chercher la
Technique analytique et vérité philosophique définition précise. Celle-ci, comme l’explicite
Nathalie Charraud Lacan, se trouve chez Gödel et concerne les
nombres, finis ou transfinis. Au lieu de suivre cette
Réponse aux Conditions d’Alain Badiou indication, voici ce qu’avance Badiou :
«En gros (sic), un ensemble I – I pour infini – est
Pourquoi la psychanalyse serait-elle une des inaccessible si vous ne pouvez pas le construire par
conditions de la philosophie, au même titre que la l’usage, répété autant de fois que vous voulez, des
poésie, la mathématique, la politique ou l’amour ? deux opérations passage aux parties et union, à partir
Ou encore : à quoi peut-elle bien servir dans le des ensembles qui sont plus petits que lui» (p. 296).
système philosophique construit par Alain Badiou 1? Cette définition, quelque peu fantaisiste si l’on ne
La question mérite d’autant plus d’être posée que précise pas sur quel ensemble on se fonde, n’a pas
finalement toute son œuvre tend à vouloir prouver grand-chose à voir avec celle de Gödel : « (le
que l’expérience analytique, le philosophe peut très nombre) m est inaccessible si :
bien s’en passer. (1) une somme quelconque de moins de m nombres
Certes, il y a chez Lacan une théorie du sujet inédite < m est < m ;
dans le champ philosophique et qui semble précieuse (2) le nombre des nombres < m est égal à m». 3
à Alain Badiou. La voie du mathème pour situer la Ainsi, pour définir 2, ne peut-on écrire 1 + 1, où le
question du sujet rejoint le cœur des préoccupations nombre 2 est déjà supposé acquis (puisque 1 est écrit
de l’auteur, et plus particulièrement les mathèmes de deux fois). Le nombre 2 est bien inaccessible à partir
l’infini et du transfini, comme l’atteste le titre d’un des seuls nombres 0 et 1. Gödel indique que 0, 1 et 2
des principaux chapitres : «Sujet et infini». La thèse sont les seuls nombres finis inaccessibles. Parmi les
défendue par Badiou est que le sujet «est» infini. nombres transfinis, il y en a en revanche une infinité.
Cette ontologie de l’infini, si nous pouvons admettre Entre le 1 et le 2, il y a donc un saut logique à faire
qu’elle soit pensable en philosophie, ne peut se du même ordre qu’entre le fini et le premier nombre
retrouver telle quelle chez Lacan, pour des raisons transfini (aleph zéro). Ce saut caractéristique de
que nous avons développées ailleurs. 2 l’inaccessibilité, Lacan l’appelle «faille», ce qui
pousse Badiou à écrire : «II nous faut donc nous
L’inaccessible commence au deux
interroger sur où Lacan a failli, pour qu’il lui faille
Mais la question posée au départ ressurgit lorsque, cette faille» (p. 299). Persistant à se référer au
dans sa critique de la théorie lacanienne du sujet Séminaire non établi «… ou pire» (alors que Lacan
jugée trop finitiste, Badiou ne va pas l’attaquer utilise les mêmes formulations dans son dernier
seulement sur le plan doctrinal, mais croit pouvoir grand texte écrit «L’Etourdit»), 4 Badiou pense avoir
«interpréter» une prétendue erreur comme un trouvé un solide point d’appui pour «dépasser
«symptôme» du grand psychanalyste «Il ne s’agit Lacan» lorsqu’il déclare : «Ce qui fascine dans ce
évidemment pas ici de jouer au pion de Lacan. Il texte est l’enthousiasme avec lequel l’erreur devient
s’agit de prendre la mesure du symptôme que la un principe d’organisation du pensable» !
provocation par l’erreur constitue, et d’en proposer Nous n’insisterons pas davantage sur cette «une
une interprétation» (p. 301). bévue» (transcription lacanienne d’Unbewuß3t) dans
De quelle erreur s’agit-il ? De l’inaccessibilité du une œuvre que nous avons par ailleurs toutes les
nombre 2. Badiou se réfère au Séminaire non publié raisons d’apprécier et qui place Lacan comme un
«… ou pire» pour s’étonner que «le nombre 2 est, maître, sans aucune componction, on l’aura compris.
selon Lacan, inaccessible» et que «Gödel, qui n’en Que cette «bévue» soit néanmoins l’occasion de
peut mais, est appelé à la rescousse» (p. 300). nous poser les deux questions suivantes : pourquoi,
Vraiment, Lacan exagérerait d’aller contre le plus encore aujourd’hui, des mathèmes ? et : quel ordre
évident bon sens «Autant qu’on sache, on a de vérité peut-on attendre des mathématiques ?
l’équation 2 = 1 + 1 ! […] L’assertion de Lacan […]
Ne pas reculer devant le mathème
contredit l’arithmétique élémentaire de façon
provocante». La première a son actualité si l’on est sensible à ce
Pourtant, Badiou le reconnaît, tout repose sur la que le structuralisme est passé de mode et qu’un
définition de l’inaccessibilité, notion mathématique
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journaliste d’un grand quotidien parisien, présentant rencontre, du coinçage, du contact, de l’entre-deux,
le dernier séminaire publié de Lacan, avalisé ce de l’hétérogène, du cross-cap. On comprend aussi
hors-mode en affirmant que la voie du mathème que la linguistique apporte peu de choses à la théorie
serait «révolue». Lacan est-il vraiment devenu un de la lettre».
«classique» quand tant de monde s’acharne à le Jean-Claude Milner note encore que la disjonction
«dépasser» ? de la lettre et du signifiant s’accomplit
Est-ce un simple idéal de mathesis universalis qui progressivement dans les textes lacaniens, et que la
aurait guidé les pas de Lacan ? Les mathématiques, doctrine de «L’instance de la lettre» doit être
de tout temps, ont représenté un puissant levier interprétée à la lumière du Séminaire Encore. Il
contre l’obscurantisme et les croyances explicite le fait que, comme tout discours touchant à
vernaculaires. Lacan n’a jamais fait de mystère sur un réel, la psychanalyse s’articule en mathèmes :
son attachement à cette tradition-là ni sur son goût «Sa difficulté tient à ce que, comme savoir, elle
pour les Lumières. Saluons le courage d’Alain traite d’un savoir, lui aussi littéralisable, mais qui ne
Badiou qui s’attache lui aussi à ce courant, au risque se sait pas (Encore, p. 88) : l’inconscient. Pour que
de se heurter à tous ceux qui, sous couvert de cette difficulté soit traitée, il faut que la théorie de la
modernisme, font retour à un somnus universalis pensée, s’accomplissant en théorie du savoir,
d’avant Freud, quand l’inconscient ne se déchiffrait devienne une théorie de la lettre ; il faut de plus tenir
pas et que l’on pouvait dormir tranquille, à la mode ceci : la lettre qui articule les procédures du
autruchienne. déchiffrage analytique et la lettre qui articule les
Si les pensées du rêve se déchiffrent, jusqu’où peut- procédures de la science moderne sont de même
on envisager son déchiffrage ? Telle est la grande nature.»
question à laquelle les psychanalystes proposèrent, Si Lacan n’a pas reculé devant le mathème, c’est que
au fil des générations depuis Freud, différentes cela était absolument nécessaire à l’avancée de la
réponses. Le sens du retour à Freud de Lacan fut psychanalyse, comme théorie pure du littéral, mais
avant tout un retour à la technique et l’abandon non totalisée. En effet, «dans le mathème, Lacan
d’une grille d’interprétation préétablie dans les reprend tout du paradigme mathématique, sauf
meilleures, et les pires, intentions : la normalisation précisément la déduction. La littéralité se trouve
du patient. disjointe de la mise en chaîne des raisons.»
Ce retour à la technique, basé sur une théorie du Nous pensons pouvoir préciser que ce que Lacan
signifiant bénéficiant des derniers acquis de la emprunte aux mathématiques, ce sont ses objets. Ni
linguistique, permit à la psychanalyse un progrès pure lettre, ni pure monstration, ceux-ci présentent
spectaculaire : ne plus reculer devant la psychose, dans l’enseignement de Lacan des points
progrès dont on n’a pas fini de mesurer les acquis d’aboutissement où se trouvent réduits de façon
tant scientifiques que thérapeutiques et sociaux. convergente des séries de raisons, de sorte que ces
Mais pourquoi, sous prétexte de ce bénéfice certain, objets paraissent comme autant de supports derniers
s’arrêter de suivre Lacan et reculer devant le possibles aux constructions fantasmatiques
mathème ? Par sa position de linguiste, Jean-Claude subjectives.
Milner nous éclaire le chemin du déchiffrage du Nous rejoignons Jean-Claude Milner qui écrit :
savoir inconscient, marqué du passage du signifiant «Ainsi articulée et désarticulée, la mathématique
à la lettre, de la parole à l’écriture : «Pour passer de propose un trésor de matériaux pour une théorie
la pensée aux pensées, de la pensée au savoir, une non-totalisante du savoir». Ce que Lacan dégage au
scansion est nécessaire : au premier temps, frappent fil des années, c’est que le désir inconscient, ainsi
le signifiant nu et la pensée quelconque ; au second que la jouissance, se trouvent pris dans ces pures
temps, adviennent les pensées, c’est-à-dire le savoir concrétions mathématiques, ont leurs objets liés à
(c’est ce que marquent les termes S1 et S2). Alors le ces matériaux. La théorie du sujet, tout comme celle
signifiant se sera trouvé pris en lettre». 5 de l’objet se trouvent alors ramenées, pour la
Contrairement au signifiant qui n’est que relations, première, à un objet unique : l’ensemble vide, et à
intégralement défini par sa place et par là jamais des objets multiples du côté de l’objet.
identique à lui-même, la lettre est identique à elle- Comme le note encore Jean-Claude Milner, la lettre
même dans ses déplacements et peut ainsi fonder un de l’inconscient tient encore au signifiant
savoir. «Le signifiant relève seulement de l’instance contrairement à la lettre de la science qui, par effet
S ; mais la lettre noue R, S et I, qui sont de la forclusion du sujet, ne tient plus au signifiant.
mutuellement hétérogènes. On comprend que ce qui On observe ainsi que les nombres réels, la coupure,
concerne la lettre se dise dans un vocabulaire de la la limite ou le continu, équivalents en
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mathématiques, présentent des objets distincts pour possédant son arithmétique propre qui permet de
l’inconscient. Ce n’est donc pas l’ordre du vrai tel résoudre certains paradoxes de l’infini. Après la
que l’entend la mathématique, qui est visé dans les résorption des paradoxes type Zénon par la
mathèmes en psychanalyse. construction des nombres réels, toute une classe de
paradoxes, classiquement mis en avant pour contrer
Les enjeux l’existence de nombres infinis, est résolue par
l’arithmétique transfinie, comme le paradoxe du tout
Le beau texte d’Alain Badiou constituant le chapitre et de la partie ou le paradoxe de la parité (un nombre
«Philosophie et mathématique», où l’auteur propose infini serait à la fois pair et impair).
la ré-intrication des mathématiques et de la Ce qui est important dans l’invention des nombres
philosophie, nous paraît convaincant, dans les transfinis, la construction des nombres réels,
limites naturellement de ce que nous avons pu en l’établissement de la géométrie perspective ou des
saisir, sur le plan philosophique. Il ne nous semble géométries non-euclidiennes, ou de toute autre
cependant pas transposable pour la psychanalyse. création mathématique, c’est qu’elle lève le voile sur
S’il est effectivement pensable que les transfinis de une erreur commune partagée jusque-là. Si cela
Cantor représentent une désacralisation de l’infini, représente un progrès de la vérité du point de vue
de quel infini s’agit-il ? Cantor lui-même a souligné philosophique, l’événement similaire du côté du
qu’il s’agissait d’infinis quantitatifs : pour dire que sujet ne l’est pas.
quelque chose était transfini, il fallait savoir de quels L’erreur perdue, parce que retrouvée, nous livre-t-
éléments on parlait. Il était par exemple convaincu elle la vérité ? Certainement pas car, comme le
que le nombre d’atomes constituant un corps était déplore Alain Badiou, la psychanalyse déploie une
dénombrable, et le nombre d’atomes de l’éther était logique plus proche de la logique intuitionniste que
de la puissance du continu. de la classique, si bien qu’elle n’obéit pas au
Comment comprendre, dans une telle perspective, principe du tiers exclu. L’erreur perdue, le sujet n’y
que «toute situation, y compris nous-mêmes, est renoncera que s’il peut la remplacer par autre chose,
infinie» (p. 165) ? Il ne peut s’agir de la quantité de voire une autre erreur.
signifiants, toujours finie car reposant sur une C’est là que les «récréations mathématiques» de
batterie finie de phonèmes (il va sans dire que les Lacan sont à prendre avec autant de sérieux que les
nombres eux-mêmes ne sont pas des signifiants). «mots d’esprit» de Freud : le sujet peut aussi
Quant au fait de pouvoir toujours créer des remplacer, au bout du compte, l’erreur chérie par
signifiants nouveaux, il caractérise l’infini potentiel, quelque chose de plus positif, le repérage de cet
qui n’a rien à voir avec les transfinis, car demeurant objet mathématique qui se trouve au cœur de son
du domaine du fini, Cantor insiste suffisamment là- rapport à la réalité. Si Lacan n’a cessé d’aller dans le
dessus. sens du mathème, c’est que sa pratique l’y poussait,
L’infinitude du sujet concernerait donc un infini et on est en droit de penser que ces élaborations ont
qualitatif : l’enjeu serait «la localisation de l’infini». été guidées par sa pratique, même s’il ne fit jamais
L’infini est laïcisé de perdre son unicité : «En de relation de cas qui nous aurait permit de saisir
fondant une pensée où l’infini se sépare comment se repérait pour lui la présence concrète,
irréversiblement de toute instance de l’Un, la ou plutôt la construction concrète, d’un tel objet
mathématique a réellement accompli, pour son dans le cadre d’une cure.
propre compte, le programme de la mort de Dieu» Très schématiquement, alors que l’interprétation
(p. 175). Nous pensons au contraire que la théorie freudienne de la fascination religieuse pour l’infini,
des transfinis, la vie même de Cantor en témoigne, par exemple, repose sur l’extrapolation de la
laisse inentamée la question du Père. 6 fascination de l’enfant devant la puissance
Le véritable pas de cette banalisation de l’infini ne paternelle, une analyse lacanienne, après le
consisterait-il pas plutôt à traiter le transfini comme déploiement des chaînes signifiantes de l’Œdipe,
un mathème comme un autre, et non pas à le porter tenterait de dégager l’objet de la pulsion accroché à
en drapeau, selon une tradition philosophique plus l’objet mathématique de l’infini, sous la forme
chrétienne que platonicienne ? C’est le pas franchi privilégiée de la limite, du nombre réel, de la
par Lacan, qui utilise le mathème du transfini pour coupure, voire du transfini ou de l’inaccessibilité
épingler, sur un mode somme toute ironique, la selon les cas. Mais ce point d’aboutissement du
Demande (Cf. «L’Étourdit»). savoir inconscient ne saurait s’ériger en une vérité
Les transfinis, si on renonce à vouloir les plaquer à philosophique ! Dans cette pure technicité
une réalité d’atomes ou d’éléments actuellement analytique, où les mathèmes sont nécessaires à sa
infinis, représentent en effet une classe de nombres
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transmission, et où des objets mathématiques sont Comme nous l’avons déjà mentionné, ce qui
conviés comme forme la plus propice de la lettre, caractérise un système formel – le mot formel veut
nous sommes loin des exigences de vérité que la dire la forme –, c’est la donnée d’une grammaire et
philosophie attend des mathématiques. Le de règles pour manier des symboles, sans se soucier
philosophe, tel que le définit Badiou, place la de l’interprétation que l’on donne au système. Bien
mathématique comme détentrice de la Vérité. Pour entendu, quand on établit un tel système, on est
nous elle est seulement pourvoyeuse d’objets. guidé normalement par une interprétation
concevable ; mais officiellement, le système est
1 BADIOU A., Conditions, Paris, Seuil, 1992.
2 CHARRAUD N., «Quel infini pour la psychanalyse ?», Pas-tant n°29, présenté sous une forme purement syntaxique.
1992. Pensez au jeu d’échecs. Les symboles du système
3 GÖDEL K., «Sur la nature du problème du continu de Cantor»,
LARGEAUT J., Intuitionnisme et théorie de la démonstration, Paris, Vrin, formel correspondent aux pièces du jeu. Il y a des
1992, p. 526. règles de manipulation. On joue d’après les règles et
4 LACAN «L’Étourdit», Scilicet n°4, Paris, Seuil, 1973, pp. 5-52.
5 MILNER J.-C., «Jacques Lacan, pensée et savoir», Connaissez-vous non pas suivant le «sens» des figurines.
Lacan ?, Paris, Seuil, 1992, pp. 191-199.
6 CHARRAUD N., Infini et inconscient, essai sur Georg Cantor, Paris, Un système de réécriture
Anthropos-Économica, 1994.
Langage naturel et langages artificiels Le premier système formel que je présente est un
Yehuda Rav système adapté, à titre didactique, aux données de
Douglas
Du rêve de Leibniz au théorème d’incomplétude de Hofstadter dans son fameux livre Gödel, Escher,
Gödel Bach (Interéditions, Paris, 1985). Ce système est
particulièrement simple mais contient déjà les
II ingrédients essentiels d’un système formel.
Dans tout système formel on se fixe d’abord un
Langages artificiels : deux exemples alphabet. Ici, dans ce premier système, l’alphabet
contient seulement trois lettres : u. Les lettres
Nous avons, dans la première partie, rappelé le représentent des objets ; mais imaginez plutôt que
parcours historique qui nous a amenés à la notion ces lettres sont en fait des objets physiques, des
moderne de langage formel. * figurines comme dans le jeu d’échecs, que nous
La notion clé en était ce que j’ai appelé le rêve de allons manipuler suivant des règles. Avec ces trois
Leibniz, c’est-à-dire : éliminer les ambiguïtés qui lettres, figurines, nous allons former des
existent dans le langage naturel pour arriver à des configurations, des mots. Formellement, un mot est
méthodes d’argumentation qui fonctionnent comme une suite finie de lettres. Par exemple, les suites
un calcul qu’on peut vérifier mécaniquement. On suivantes sont des mots de notre système : iu, iuuii,
peut se tromper dans un calcul numérique, mais il y mmmmmim, u, uim, etc.
a une base de vérification pour savoir si le calcul est Remarquez que les explications que je donne, ma
juste ou non. «Calculemus !» – «Calculons !» : cette description de la syntaxe du système, ne fait pas
fameuse phrase de Leibniz devait l’inciter à créer partie du langage formel que je suis en train de
des systèmes pour réduire le raisonnement et présenter ; j’utilise pour cela un autre langage : c’est
l’argumentation à un calcul. Techniquement, Leibniz mon métalangage. Bref, le métalangage nous sert
a esquissé plusieurs systèmes, mais sans développer pour parler du «langage-objet». Notons que les
de système complet. J’ai indiqué la dernière fois notions de langage-objet et de métalangage sont des
qu’en fait, d’un point de vue mathématique, les notions relatives : le métalangage pour le langage-
outils n’étaient pas encore disponibles pour créer des objet A peut à son tour devenir un langage-objet
systèmes logiques et tenter de réaliser ce soi-disant avec son métalangage à lui. C’est comme de parler
rêve. À la fin du XIXe siècle encore, Frege, en de la grammaire de l’anglais en français et de la
introduisant son système, s’exprimait à peu près de grammaire du français en allemand.
la même façon que Leibniz. Il soutenait que son Je vais maintenant introduire des symboles
système permettait de raisonner sans ambiguïté et appartenant au métalangage : ce sont des variables
d’éliminer les possibilités de désaccord dans le métalogiques. Par X, Y, je désigne des suites de
raisonnement. lettres i et/ou u (la lettre m est exclue). Mais aussi, X
Mon but dans cette seconde partie est de montrer de ou Y peuvent désigner le mot vide, donc rien. Cette
façon concrète ce qu’est un système formel en convention sera commode dans la suite. Le système
présentant deux exemples de tels systèmes. que je suis en train de présenter est un exemple de ce
que l’on appelle un système de réécriture. Notons en
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passant que la théorie des systèmes de réécriture est dérivation. La notion de dérivation est la
très importante ; inventée par Emil Post (1896-1952) contrepartie formelle de la preuve, donc d’une
pour formaliser la notion de calcul mécanique, elle grande importance en logique. Voici la différence
est aujourd’hui la base de la théorie mathématique entre preuve mathématique et dérivation formelle :
des automates. Ainsi, les systèmes de réécriture une preuve sert à convaincre par des arguments
s’appellent aussi systèmes de Post. Dans notre logiques sans spécifier les régies logiques dont on se
système de «m, u» nous avons quatre règles de sert et en utilisant, le cas échéant, du sens, la
réécriture et un seul axiome, que voici – nous les sémantique des termes. En revanche, une dérivation
expliquerons ensuite : est une manipulation de symboles suivant des règles
bien explicitées, comme on manipule les figurines
Règles de réécriture : (R1) : mXi → mXiu dans le jeu d’échecs. La stratégie, le pourquoi de
(R2) : Mx → mXX chaque «coup», c’est une autre histoire – dans une
(R3) : mXiiiY→ mXuY dérivation comme dans le jeu d’échecs.
(R4) : mXuuY→ mXY Définition : une dérivation est une suite finie de
mots ou de formules f, fn, où chaque fi est soit un
Axiome : mi axiome, soit obtenu en appliquant une des règles à
des f qui précèdent fi sur la liste (on écrit les
La première règle, R1, nous dit la chose suivante : si formules d’une dérivation sous forme de colonne
on a un mot de la forme «mXi», c’est-à-dire la lettre pour faciliter la lecture, comme nous allons le voir
m suivie par n’importe quelle suite (ou aucune) ci-dessous).
notée X, suivie par i, alors on peut transformer cette Notons que la première formule f dans une
suite entière en une nouvelle suite de la même forme dérivation est forcément un axiome. On écrit «fi, »
mais qui se termine avec la lettre u. La flèche pour signaler que f est un théorème ; autrement dit,
indique : transformation autorisée, réécriture la dernière formule d’une dérivation est la formule
permise. Exemples : mui ( muiu ; miuii ( miuiiu ; mi «prouvée».
( miu (dans ce dernier exemple, X est le mot vide). Voici trois dérivations dans notre système «m, u» :
Passons maintenant à la deuxième règle ; elle dit que
si un mot est formé de m suivi par une suite X de i (a) mi (b) mi (c) mi
ou/et de u, on peut transformer ce mot en un mot mii miu mii
commençant par m et suivi de la suite désignée par miiu miuiu miiii
X écrite deux fois. Exemples : mi ( mii ; muiu ( miiuiiu
muiuuiu ; m ( m (X ici est vide). La troisième règle mui
spécifie que si un mot commence avec m, suivi par muiu
une suite notée X, suivie par trois fois i, suivie par muiuuiu
une autre suite de lettres notée Y, alors on peut muiiu
remplacer les trois i par la lettre u sans changer le
reste. Exemples : miii ( mu ; muiiiiu( muuiu. Enfin, On constate que chaque dérivation commence avec
la quatrième règle, R4, permet d’éliminer deux u «mi», notre seul axiome ; on n’a pas d’autre choix.
consécutifs à l’intérieur d’un mot qui commence par Regardons maintenant la dérivation (a) : la deuxième
ni. Exemples : muu ( m ; muiuuuiu ( muiuiu. formule, «mii», est obtenue de la première en
Notons que les règles de réécriture nous disent appliquant la règle R2 ; la troisième formule résulte
seulement comment transformer un mot donné en un de la précédente grâce à la règle R1 ; et enfin, j’ai
autre mot. Mais comment mettre le système en route appliqué la règle R2 à la troisième formule pour
? Pour cela, nous avons un axiome. L’axiome dit que aboutir à la dernière formule, «miiuiiu», qui a
l’on peut toujours introduire le mot «mi». Une fois l’honneur maintenant de porter le titre de théorème !
que l’on a introduit le mot «mi», on peut appliquer Le lecteur pourra essayer lui-même à titre d’exercice
les règles de réécriture – dans n’importe quel ordre, de justifier les dérivations (b) et (c) (il trouvera les
sans être obligé de les utiliser toutes –, et obtenir de réponses plus loin). On aura remarqué que la
nouveaux mots. longueur d’une dérivation n’est pas fixée. La plus
Nous allons examiner dans ce qui suit des exemples courte dérivation est «mi» ; donc un axiome est bien
pour voir comment notre système fonctionne. Mais un théorème. On ne parle pas ici de «vérité» ; la
je dois d’abord définir un terme technique qui non notion de vérité est une notion sémantique, tandis
seulement sera d’une grande importance ici, mais que nous avons affaire ici à un système formel défini
pour tout ce qui va suivre. C’est le concept de par des règles syntaxiques, rien de plus.
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Voici maintenant une question non triviale : le mot notions de langage et métalangage sont des termes
«mu» est-il un théorème de notre système de relatifs. C’est une erreur de penser qu’en logique on
réécriture ? On peut bien entendu essayer de parle d’un métalangage absolu.
l’obtenir par une dérivation. Si on réussit à obtenir Présenter un système où il y a une certaine formule
une dérivation dont le dernier mot est «mu», alors qui n’est pas dérivable dans le système nous fait
c’est un théorème. Mais si on ne réussit pas ? Ceci faire un petit pas vers le théorème de Gödel, d’une
ne prouve rien, seulement peut-être qu’on n’est pas façon ultra simplifiée. En effet, j’ai donné ici une
assez malin. Qui sait ? Peut-être une dérivation de démonstration – en m’appuyant sur un raisonnement
«mu» a-t-elle une longueur de quelques kilomètres plus fort – qu’une certaine formule n’est pas
et la vie est trop courte pour essayer une infinité de dérivable dans le système. Mais vous pouvez dire :
dérivations de longueurs arbitraires. «Ajoutez les règles de l’arithmétique de Peano au
Mais je vais lâcher le secret. système «m, u», et votre raisonnement serait
Métathéorème : Le mot «mu» n’est pas dérivable maintenant à l’intérieur du nouveau système». C’est
dans le système «m, u». justement là tout le poids du théorème de Gödel :
Que signifie le terme métathéorème ? Souvenez- dès le moment où vous avez un système qui contient
vous qu’un théorème du système est la dernière l’arithmétique, il y a dans ce système des formules
ligne d’une dérivation dans le système. Or, indécidables. Augmentez le système : il y aura de
maintenant je veux démontrer quelque chose sur le nouvelles formules indécidables, et ainsi de suite.
système et non pas dans le système. Ainsi, un Avant de passer au système formel suivant, je donne
métathéorème se démontre dans le métalangage, ici les justifications des dérivations (b) et (c) que j’ai
puisqu’il parle du système. laissées aux soins du lecteur. La première ligne de
Voyons pourquoi «mu» n’est pas un théorème du chacune des dérivations est un axiome. Ensuite, pour
système. Ce n’est pas un axiome, notre seul axiome la dérivation (b), on applique successivement à
est «mi». Comme je dois commencer une dérivation chaque ligne R1 puis R2. Pour la dérivation (c) : R2 ;
avec «mi», l’application de la règle R, n’éliminerait R2 ; R3 ; R1 ; R2 ; R4.
pas le «i» final. Seulement R3 me transformerait le
mot «miii» en «mu». Mais, hélas, il n’y a pas de Un système de calcul de propositions
moyen avec nos règles d’aboutir à trois «i»
consécutifs après le «m» : le nombre de «i» sera Mon deuxième exemple d’un langage artificiel ou
toujours soit sous la forme 3k + 1 (comme 1, 7, 10, formel est un calcul de propositions. Ce n’est plus
etc), «k» étant un nombre entier, soit sous la forme un exemple didactique mais un système fort
3k + 2 (comme 2, 8, 11, etc.). Ceci se démontre par important en logique. Dans le titre de mes exposés,
récurrence sur le fonctionnement de nos quatre j’ai utilisé «langages artificiels» au pluriel puisqu’on
règles. Remarquez que les indications que je viens peut créer des systèmes différents. Vous changez les
de donner sur la preuve du métathéorème utilisent ce règles du jeu et vous avez un jeu différent. Il n’y a
que l’on appelle l’arithmétique de Peano, un système pas de système logique universel et unique. Ainsi un
axiomatique de l’arithmétique élémentaire. Vous des rêves de Leibniz n’est pas réalisable. Il existe
remarquez aussi que je viens de donner une preuve, même des calculs de propositions divers. Ce que je
au sens ordinaire du terme, en utilisant la sémantique vais présenter ici est un de ces systèmes, disons une
de l’arithmétique. Bien entendu, on peut convertir formulation possible, mais bien courante. Comme
cette preuve en une dérivation formelle dans nous le savons maintenant, un système formel est
l’arithmétique de Peano, tout en se servant d’un donné par une syntaxe. Je présente d’abord les
nouveau métalangage pour parler de cette notations et la grammaire de ce système, puis je
dérivation ! En résumé, la preuve – ou plutôt donnerai des explications sur chaque point.
l’esquisse – du métathorème exige un nouveau Symboles :
langage, implique d’aller au-delà du langage-objet. (a) : (,), ¬ , ∧, ∨, →, [parenthèses, négation,
On me pose la question suivante : «J’ai bien compris conjonction, disjonction, flèche]
que ce n’était pas un théorème du système. Pourquoi (b) : P1, P2 , , [variables propositionnelles]
l’avez-vous appelé métathorème ?» J’y réponds que
mon métathéorème c’est le théorème qui formule Formules :
que «mu» n’est pas un théorème du système. Pour sa (a) : Tout Pi est une formule.
démonstration, j’ai eu besoin d’un langage plus (b) : Si f et g sont des formules, alors (¬f ), (f ∧ g),
riche, le langage de l’arithmétique. «Méta» veut dire (f ∨ g) sont des formules.
«au-delà», hors du système. Mais je souligne que les
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Axiomes : Quelles que soient les formules A, B, C, n’avons pas le temps d’aborder toutes les questions,
les schémas suivants sont des axiomes : ceci ferait un cours entier de logique mathématique.
(A1) : (A→ (B→A)) Vous vous souvenez que dans le système de
(A2) : ((A → (B →) → ((A →B) →(A – C)) ) réécriture «m, u», nous disposions de quatre règles
(A3) : (((¬B) → (¬A) → (((¬B) →A) → B)) et d’un seul axiome que nous pouvions utiliser dans
une dérivation. Ici, dans le calcul des propositions,
Règle de dérivation :A → B (Règle de détachement nous avons trois axiomes, et une seule règle (qui
A ou modus ponens : MP) remonte d’ailleurs aux Stoïciens) : c’est la règle de
B détachement, dite modus ponens (MP) en latin.
Voici comment fonctionne cette règle. Si j’ai le
Notons d’abord que la flèche ici n’a rien à faire avec symbole A →B dans une dérivation et aussi A, je
la flèche du système «m, u». Ici, elle représente «si, peux en vertu de la règle MP détacher B et l’ajouter
alors», qu’on appelle aussi «implication». dans la dérivation. L’idée intuitive de cette règle est
L’interprétation intuitive des autres symboles est la que la flèche symbolise «si A, alors B» ; donc si j’ai
suivante : ¬ = «non» (négation) ; ∨ = «ou» aussi A, je peux conclure B. Exemple : j’affirme que
(disjonction) ; ∧ = «et» (conjonction). Ce sont les «s’il pleut, alors j’ouvre mon parapluie». Supposons
connecteurs propositionnels pour fabriquer (les maintenant qu’en fait il pleut. Donc, la conclusion
formules, des phrases, dans notre système. Dans le légitime est que j’ouvre mon parapluie. Vous voyez
calcul des propositions, on fait abstraction du comme la règle de détachement est fondamentale
contenu, du sens, des énoncés ; seulement leur forme dans un système logique qui formalise le
est prise en compte ; c’est pourquoi on parle de raisonnement.
système formel. Pour désigner des propositions, Nous allons maintenant considérer un exemple
nous nous servons de variables propositionnelles : d’une dérivation dans le calcul des propositions. Je
P1, P2, P3,… – autant qu’on veut. Les règles veux démontrer «si P, alors P» où P est une variable
syntaxiques pour former des formules sont très propositionnelle, donc elle symbolise une
simples. D’abord, toute variable compte comme proposition arbitraire, quel que soit son sens, son
formule. Mais pour une raison technique, on exige contenu. Bien sûr, «si P, alors P» n’est pas un
que P soit entouré de parenthèses. Dans la pratique – théorème profond ; plusieurs logiciens au Moyen
comme dans toute pratique –, on s’autorise à prendre Âge considéraient que ce théorème des Stoïciens
des raccourcis et à omettre des parenthèses quand il était un sophisme ; mais je le présente ici à titre
n’y a pas d’ambiguïté. Ensuite, on peut former de d’exercice. Mon plan est le suivant : je numérote
nouvelles formules, comme c’est spécifié dans (b), chaque ligne de la dérivation formelle ; puis, j’en
en se servant des connecteurs. Regardons les expliquerai la justification. Évidemment, les
axiomes : chaque axiome est une formule, formée explications ne font pas partie de la dérivation
suivant les règles syntaxiques, où A, B, C sont des formelle, puisqu’elles sont données dans le
formules. Pour des raisons esthétiques – la métalangage.
mathématique est un art ! – seulement les (1) [(P → ((P →P] →P)] → [(P→ (P→P)] →P →P)]
connecteurs «flèche» et «négation» figurent dans les (2) P→ ((P →P) →P))
axiomes, puisque la conjonction et la disjonction (3) (P → ((P →P)) → (P →P)
sont définissables à partir de «flèche» et «négation», (4) P → (P →P)
mais ceci ne nous concerne pas ici. Pourquoi ce (5) P →P
choix particulier d’axiomes ? Comment a-t-on choisi Remarquons d’abord que dans cette dérivation j’ai
les règles du jeu d’échecs ? Vous changez les règles, utilisé des crochets pour faciliter la lecture ; et aussi,
vous changez le jeu. Mais tous les jeux ne sont pas j’ai supprimé des parenthèses là où il n’y a pas de
intéressants ! Même chose ici. Ces axiomes nous risques d’ambiguïté. Passons maintenant à la
donnent un système intéressant ; c’est tout le savoir- justification de cette dérivation.
faire, l’expérience et l’imagination du logicien qui Examinons la première ligne de la dérivation ; ceci
déterminent le choix des axiomes et l’élaboration doit être un axiome, car une dérivation ne peut pas
des règles. Nous avons évolué depuis Aristote qui démarrer autrement. Regardons maintenant nos trois
considérait que les axiomes étaient des vérités axiomes. Mystère ? Pas du tout ; souvenons-nous
indiscutables. Il y a bien entendu un problème de que les axiomes sont des schémas : nous pouvons
cohérence et de complétude, et ceci se démontre remplacer les lettres A, B, ou C par des formules.
pour le calcul de propositions – dans le métalangage Prenons l’axiome A2 : remplaçons A par P, puis B
du système, en allant hors du système –, mais nous par la formule P → P, enfin, remplaçons C par P. Et
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Lettres, Etc.
Je, Il ou ça (La Chose) qui pense, II mystiques où l’oeil par lequel je vois Dieu est l’œil
Slavoj Zizek même par lequel Il se regarde.
Cependant, d’un point de vue strictement hégélien,
nous sommes là à l’opposé de la perte de la
dimension spécifique de la subjectivité, c’est-à-dire
Du sujet à la substance… et retour de la réduction du sujet à un moment secondaire de
la relation à soi de la Substance. C’est précisément
Le fossé qui sépare Marx de Hegel, c’est-à-dire la et seulement ici que l’on rencontre le sujet comme
dimension essentielle de ce que Hegel appelle distinct de r «individu». Le «sujet» hégélien n’est
«sujet» (comme opposé aux individus empiriques), finalement rien d’autre que le nom de l’extériorité de
devient visible dès que l’on prend le chemin qui la substance à elle-même, de la «fissure» par
mène «de la substance à l’objet» en sens inverse. * laquelle la Substance devient «étrangère» à elle-
Nous pensons ici au reproche que faisaient même, se percevant (à tort), à travers l’œil humain,
généralement à Hegel ses adversaires nominalistes, comme l’Altérité réifiée et inaccessible. Autrement
de Feuerbach au jeune Marx, dont la prémisse dit, dans la mesure où la relation du sujet à la
essentielle est que les «individus existant Substance recouvre le rapport à soi de la Substance,
réellement» réalisent leur potentiel dans le réseau le fait que la Substance apparaisse au sujet comme
social de leurs relations les uns avec les autres une entité étrangère, extérieure et inaccessible
(«l’essence de l’homme est la totalité de ses témoigne d’un clivage de la Substance elle-même 33.
relations sociales» écrivait Marx). Selon eux, la Dans ses Écrits, Lacan résout le problème obsolète
«mystification idéaliste» de Hegel procéderait en de la relation entre l’individu et la société,
deux étapes. Tout d’abord, il traduirait-transposerait précisément par une élégante référence à ce moment
cette multitude des relations entre sujets en tant de la philosophie de Hegel : la théorie
qu’individus concrets en une relation de l’individu- psychanalytique nous permet de reconnaître la
sujet à la Substance : les relations entre les individus «réconciliation», la «médiation» de l’individu et de
subiraient une soudaine transsubstantiation pour l’Universel, dans le clivage même qui s’opère en
devenir la relation de l’individu à la Société comme chacun d’eux 34. En d’autres termes, le problème
Substance. Puis, dans un second temps, Hegel reste insoluble tant que l’on insiste, soit sur
transposerait cette relation de l’individu-sujet à la l’individu, soit sur la Société comme un Tout
Substance en une relation de la Substance à elle- organique inclus en lui-même : le premier pas vers la
même. L’exemple paradigmatique de cette solution consiste à rapporter le clivage qui divise la
«dénonciation de la mystification idéaliste» nous est Substance sociale (P «antagonisme social») au
donnée par la critique de la conscience religieuse clivage constitutif du sujet (dans la théorie
qu’élaborent Feuerbach et le jeune Marx, et qui lacanienne, le sujet n’est précisément pas un
conçoit Dieu comme l’expression aliénée, inversée, «individu», un Un indivisible, il est constitutivement
«substantialisée» de la structure de base des relations divisé, S). Cette lecture de Hegel, qui consiste à
sociales entre les individus réels et actifs. Selon cette localiser la «réconciliation» de l’universel et du
critique, le premier pas de la mystification religieuse particulier dans le clivage même qui les traverse et
est de «fonder» les relations de l’individu à son donc les unit, apporte également une réponse à
environnement social, aux autres individus, sur sa l’éternel problème du solipsisme et de la possibilité
relation à Dieu : quand je me rapporte à Dieu, je me de la communication (entre différents sujets, ou, à
rapporte à une forme aliénée-inversée de ma propre un niveau plus général, entre différentes cultures) :
essence sociale, c’est-à-dire que ce que je perçois (à ce qui fait pétition de principe dans l’hypothèse du
tort) comme «Dieu» n’est rien d’autre qu’une solipsisme est le présupposé de la fermeture sur soi
expression «réifiée», extériorisée, de la manière de l’individu ou de la société. Autrement dit, la
fondamentale dont je me rapporte à mes semblables. communication devient possible par le trait même
Ce pas une fois accompli, le suivant, qui vient qui pourrait paraître anéantir le plus radicalement sa
automatiquement, est que je, individu concret, possibilité : je peux communiquer avec l’Autre, je
identifie ma relation à Dieu avec sa relation à lui- suis «ouvert» à lui, précisément et seulement dans la
même. Qu’il suffise ici de rappeler les formules mesure où je suis déjà moi-même clivé, marqué par
le «refoulement», c’est-à-dire dans la mesure où
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(pour le dire d’une façon quelque peu pathétique et objectivation accomplie, transformation du sujet en
naïve) je ne peux jamais vraiment communiquer chose), soit à une chute dans la folie («court-
avec moi-même. L’Autre est originellement l’Autre circuit», le signe immédiat de l’égalité entre le
place décentrée de mon propre clivage. En termes Dedans et de Dehors, c’est-à-dire (fausse) perception
freudiens classiques : les «autres» ne sont là que de la Loi de mon cœur comme Loi du monde).
parce que, et dans la mesure où, je ne suis pas Autrement dit, si le sujet doit survivre à son acte, il
simplement identique à moi-même mais que j’ai un est forcé d’organiser son ratage, de le faire «en
inconscient, dans la mesure où je suis empêché touchant du bois», d’éviter de s’y identifier
d’avoir un accès direct à la vérité de mon être complètement, de l’inscrire dans une économie
propre. C’est cette vérité que je cherche dans les globale qui subvertisse son but avoué, en sorte que
autres : ce qui me pousse à «communiquer» avec ce qui apparaît comme son ratage soit sa véritable
eux, c’est l’espoir que je recevrai d’eux la vérité sur visée.
moi-même, sur mon propre désir. Et il en va de La conception commune de la «ruse de la Raison» la
même pour le problème non moins éculé de la réduit à une relation de manipulation technologique :
«communication entre cultures différentes». Le fond au lieu d’agir directement sur l’objet, j’interpose
commun qui permet aux cultures de se parler, entre l’objet et moi un autre objet pour les laisser
d’échanger des messages, n’est pas quelque supposé interagir librement. L’usure que provoque la friction
partage des mêmes valeurs universelles mais au entre les deux objets réalise mon but, tandis que je
contraire, quelque impasse partagée ; les cultures me maintiens à bonne distance, hors de la mêlée.
communiquent dans la mesure où elles peuvent se Que l’on se souvienne seulement de la «main
reconnaître les unes les autres une réponse différente invisible du marché» d’Adam Smith : chaque
au même «antagonisme» fondamental, à la même individu cherche son intérêt égoïste, mais
impasse, au même point de ratage 35. l’interaction des intérêts individuels réalise le Bien
Ce qui est ici capital pour la notion hégélienne de commun d’accroître la richesse de la nation. L’idée
l’acte, c’est que toujours un acte, par définition, est que l’Absolu hégélien entretient la même relation
implique un moment d’externalisation, d’auto- envers les individus engagés dans des luttes
objectivation, de saut dans l’inconnu. «Passer à historiques : «Ce n’est pas l’idée qui s’expose au
l’acte», c’est assumer le risque que ce que je suis sur conflit, au combat et au danger ; elle se tient en
le point de faire s’inscrive dans un cadre dont les arrière hors de toute attaque et de tout dommage et
contours échappent à ma saisie, que cet acte puisse envoie au combat la passion pour s’y consumer. On
mettre en branle une suite imprévisible peut appeler ruse de la Raison le fait qu’elle laisse
d’événements, qu’il puisse acquérir une signification agir à sa place les passions, en sorte que c’est
différente, voire totalement opposée à ce que j’avais seulement le moyen par lequel elle parvient à
l’intention de faire. Bref, «passer à l’acte» veut dire l’existence qui éprouve des pertes et subit des
assumer son rôle dans le jeu de la «ruse de la dommages […] Le particulier est trop petit en face
Raison». (Et ce qui est en jeu dans la passe, dans le de l’Universel : les individus sont donc sacrifiés et
moment conclusif du processus analytique, c’est abandonnés. L’idée paie le tribut de l’existence et de
précisément que l’analysant soit prêt à assumer la caducité non par elle-même mais au moyen des
pleinement cette auto-externalisation radicale, à passions individuelles.» 37
savoir la «destitution subjective» : je ne suis que ce Cette citation de la Raison dans l’Histoire s’accorde
que je suis pour les autres, c’est pourquoi il me faut parfaitement avec la notion commune de la «ruse de
renoncer au support fantasmatique de mon être, à la Raison» : les individus qui suivent leurs buts
mon attachement à mon propre «jardin intérieur», à particuliers sont à leur insu les instruments du projet
quelque trésor caché en moi, inaccessible aux divin. Mais certains éléments viennent brouiller cette
autres36). Par conséquent, le problème fondamental image apparemment claire. En effet, on passe
de l’acte chez Hegel ne réside pas en ce qu’il est habituellement sous silence le point essentiel de
nécessaire que, finalement, il rate (à cause de l’argumentation de Hegel à propos de la «ruse de la
l’interférence de l’Autre, qui subvertit toute Raison» : son impossibilité dernière. Il est
signification intentionnelle, nul ne peut jamais impossible à aucun sujet déterminé d’occuper la
intérioriser congrûment, transposer sur le mode de la place de la «ruse de la Raison» pour exploiter les
réalité intersubjective son projet intérieur), mais passions d’un autre sans être impliqué dans leur
exactement à l’opposé : un acte parfaitement réussi travail, c’est-à-dire sans payer de son sang le prix
(un acte qui «corresponde à sa notion mènerait à la d’une telle exploitation. En ce sens précis, la «ruse
catastrophe, c’est-à-dire, soit à un suicide (auto- de la Raison» est toujours redoublée : un artisan, par
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exemple, se sert des forces de la nature (eau, vapeur, Pensée» au moyen de la «notion de travail») est
etc.) et les laisse interagir à des fins qui leur sont direct et sans ambiguïté : nous atteignons
extérieures, pour modeler la matière brute en une l’universalité de la Pensée en tant que forme de la
forme appropriée à la consommation humaine ; pour réalité par le renversement typiquement hégélien de
lui, la visée du processus de production est la la finalité extérieure en auto-finalité, c’est-à-dire de
satisfaction des besoins humains. Cependant, c’est la forme extérieure en la forme absolue. Par cet
comme s’il était victime de sa propre ruse : la effort de modeler, de donner forme aux objets
véritable visée du processus de la production sociale extérieurs, pour qu’ils cadrent avec leur fin qui est
n’est pas la satisfaction des besoins individuels mais de satisfaire les besoins du Maître, l’esclave réalise
le développement même des forces de production, combien la Pensée comme telle est déjà la forme de
que Hegel évoque comme «objectivisation de toute objectivité possible. Cependant, ce qui manque
l’Esprit». Par conséquent, sa thèse est que le à ce compte rendu est le moment même qu’expose,
manipulateur est lui-même toujours-déjà manipulé : isole, Lacan comme le moment inaugural de la
l’artisan qui exploite la nature par la «ruse de la philosophie : l’«appropriation du Savoir par le
Raison» est à son tour exploité par l’«esprit Maître». Selon Lacan, la philosophie voit le jour
objectif». Et pour Hegel, la preuve dernière de cette quand le Maître s’approprie le «savoir-faire» de
impossibilité d’occuper la position de la «ruse de la l’Esclave pour le transformer en épistémè
Raison» réside en Dieu lui-même : le Christ universelle, détachée des intérêts utilitaristes, c’est-
souffrant sur la croix fait exploser la logique de la à-dire en ontologie philosophique. 38 Dans l’histoire
Divinité qui reste dans l’ombre et tire à bonne de la philosophie, ce moment correspond
distance les ficelles du théâtre de l’Histoire. La grossièrement à Platon et Aristote, tandis que le
crucifixion désigne le point où il n’est plus possible stoïcisme qui suit tient lieu d’une tentative de
à l’idée divine de «demeurer à l’abri de l’ombre, l’Esclave de participer au Savoir désintéressé du
saine et sauve» : c’est Dieu lui-même qui, en «se Maître (le stoïcisme est la philosophie de l’Esclave
faisant homme» et en mourant sur la croix, «paye de qui pose sa «liberté intérieure» comme le seul
la vie». niveau où il est l’égal du Maître). Dès lors, pourquoi
ce terme intermédiaire, ce geste inaugural du
Le sujet comme «médiateur évanouissant» discours philosophique, est-il absent chez Hegel ?
Peut-être faut-il en chercher la raison dans le fait que
Cette relation paradoxale entre le sujet et la la position du philosophe en tant que «Maître qui
substance, où le sujet émerge comme la fissure pense (qui possède le savoir)» est intrinsèquement
ouverte dans la Substance universelle, emporte la impossible et comme telle, n’est qu’un simple
notion du sujet comme «médiateur évanouissant» au fantasme de la philosophie qui jamais ne se réalise.
sens précis du réel freudien et lacanien, c’est-à-dire Déjà Platon, dans son attachement à son rêve d’un
de la structure d’un élément qui, bien que nulle part Maître du savoir (le «roi-philosophe»), n’était-il pas
réellement présent et comme tel inaccessible à notre voué à éprouver déception sur déception, se trouvant
expérience, n’en doit pas moins être construit lui-même de plus en plus réduit au rôle d’un bouffon
rétroactivement, présupposé, pour que tous les autres susurrant des conseils à l’oreille du Maître
éléments gardent leur consistance. Dans la ignorant?39
Phénoménologie de l’esprit, on rencontre plus d’une – La phrénologie s’achève avec le jugement infini :
fois cette structure de «médiateur évanouissant». «l’Esprit est un os» 40, dont le contenu spéculatif est
Qu’il nous suffise de mentionner deux de ses l’identité du sujet et de l’objet, c’est-à-dire le
occurrences : le passage sur le seigneur et le serf pouvoir de l’Esprit de «devenir» une chose inerte, de
dans le stoïcisme et celui sur la «phrénologie», le «médiatiser». Ce qui suit donc est le passage à la
dernière forme de la «Raison spéculative», dans la Raison active, qui se charge de consommer,
«Raison active». d’accomplir, de «réaliser» cette vérité de la Raison
– Dans la dialectique du seigneur (le Maître) et du spéculative, c’est-à-dire de la transposer de son en-
serf,. le savoir appartient d’abord au serf sous la soi en son pour-soi : par son activité de modeler les
forme de son savoir-faire, de son habileté à manier objets, le sujet se réalise, «devient un objet» ; il
les choses afin de donner satisfaction au Seigneur- acquiert une existence indépendante de son
Maître. Il peut sembler que le passage de ce savoir- intériorité subjective, sous l’apparence de la forme
faire technique à la Pensée (et par là au stoïcisme humaine des objets qui l’entourent. Néanmoins,
comme la position du serf-esclave pensant dans la voilà qu’à nouveau un certain remous vient démentir
présentation de Hegel, il est clair que, c’est le cours tranquille de ce passage, introduisant une
l’esclave, pas le maître, qui arrive au «travail de la
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que reste de jouissance est par conséquent l’illusion Cette antériorité de la limitation sur la transcendance
même que, derrière lui, se trouve la substance de permet aussi un nouvel éclairage (hégélien) du
jouissance perdue. Autrement dit, a en tant que Sublime chez Kant : ce que nous éprouvons comme
semblant est un leurre au sens lacanien : non pas le contenu sublime positif (la loi morale en nous, la
parce qu’il serait un substitut trompeur du réel, mais dignité du libre arbitre) est d’une nature strictement
précisément parce qu’il appelle l’impression qu’il y secondaire ; c’est quelque chose qui vient tout
aurait, derrière lui, quelque réel substantiel ; il leurre simplement remplir le vide originel ouvert par
en se posant comme ombre d’un réel sous-jacent. 44 l’anéantissement du champ des représentations.
Et il en va de même pour Kant : il ne lui est pas venu Autrement dit, le Sublime n’implique pas
à l’idée que das Ding est un mirage appelé par l’anéantissement du champ des phénomènes, c’est-à-
l’objet transcendantal. La limitation précède la dire l’expérience de ce qu’aucun phénomène, même
transcendance : tout ce qui «existe vraiment» est le le plus puissant, ne peut exprimer convenablement
champ des phénomènes et sa limitation, tandis que l’idée suprasensible. Cette notion – que, dans
das Ding n’est rien qu’un fantasme qui, a posteriori, l’expérience du Sublime, les phénomènes se
vient remplir le vide de l’objet transcendantal. démontrent impropres à rendre l’idée – résulte d’une
En dernier ressort, ce que relève Lacan dans sa sorte d’illusion d’optique. Ce qui s’anéantit en fait
lecture de Kant est que la distinction entre les dans l’expérience du Sublime, c’est la notion même
phénomènes et la Chose ne peut se soutenir que que, derrière le champ des phénomènes, se tient
dans le champ du désir en tant que structuré par quelque Chose inaccessible, positive, substantielle.
l’intervention du signifiant : c’est cette intervention Autrement dit, cette expérience démontre que les
qui détermine le clivage qui sépare la réalité phénomènes et les noumènes ne peuvent pas se
accessible, symboliquement structurée, du vide du concevoir comme deux domaines positifs séparés
réel, de l’index de la Chose perdue. Ce que nous par une frontière : le champ des phénomènes comme
éprouvons comme «réalité» se révèle sur le fond de tel est limité, cependant, cette limitation est sa
son manque, de son absence, de la Chose, de l’objet détermination inhérente, en sorte qu’il n’y a rien
mythique dont la rencontre donnerait pleine «au-delà» de cette limite. La limite précède
satisfaction à la pulsion. Ce manque de la chose ontologiquement son au-delà : l’objet que nous
constitutif de la «réalité», par conséquent, n’est pas éprouvons comme «sublime» – son élévation, son
épistémologique, mais appartient plutôt à la logique rayonnement, son Schein – est une simple
paradoxale du désir – le paradoxe étant que cette positivisation secondaire du «rien», du vide au-delà
Chose est rétroactivement produite par le processus de la limite. Ainsi – comme le démontre Lacan dans
même de la symbolisation, c’est-à-dire qu’elle surgit son Séminaire sur L’éthique de la psychanalyse –
dans le geste même de sa perte. En d’autres termes cette notion kantienne du Sublime est parfaitement
(cette fois, hégéliens), il n’y a rien – aucune entité compatible avec la notion freudienne de
substantielle positive – derrière le rideau sublimation : dans la théorie freudienne, le
phénoménal, que le regard dont les fantasmagories «sublime» désigne un objet empirique qui occupe,
prennent les multiples formes de la Chose. Pour remplit le vide, la place vide de la Chose
cette raison, Lacan est loin de céder à l’attrait d’un «originellement refoulée», pour «s’élever à la
court-circuit théoriquement illégitime entre la dignité de la Chose». En ce sens précis, l’objet
problématique psychanalytique de l’inaccessible sublime est simultanément le Schein de surface ou la
objet perdu du désir et la problématique «grimace», un pur semblant dépourvu de tout
épistémologique de l’objet de la connaissance, de support substantiel, et quelque chose de «plus réel
son caractère inconnaissable. 45 Bien au contraire, il que la réalité même» : dans sa capacité même à être
vise précisément à démontrer comment ce court- un pur semblant, il «donne corps» à une frontière qui
circuit résulte d’une sorte d’illusion de perspective fixe les limites de (ce que nous éprouvons comme)
qui génère une «substantification» illégitime (bien la réalité, c’est-à-dire qu’il prend la place, tient lieu,
que structuralement nécessaire) de la Chose. Le de ce qui doit être exclu, forclos, pour que la
statut de la jouissance-Chose devient «réalité» garde sa consistance. 46
épistémologique ; on perçoit son caractère En ce qui concerne la critique hégélienne de Kant, il
inaccessible comme inconnaissable dès qu’on la est essentiel d’éviter la conclusion apparemment
«substantivise» et que l’on affirme qu’elle précède évidente que Hegel «délivre», ouvre une voie pour
ontologiquement sa perte, c’est-à-dire qu’il y a ce que Kant esquive et désigne comme inaccessible.
quelque chose à voir «derrière le rideau» (des Ainsi, selon Kant, nous sommes condamnés, nous,
phénomènes). êtres finis, à la béance qui sépare l’intuition du
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concept ; c’est cette béance même qui définit notre Anschauung), l’unité de l’intuition et de l’intellect,
finitude. L’idée de Kant est que la constitution de l’objet et du sujet, de la théorie et de la pratique,
transcendantale (la «spontanéité» du sujet) ne peut etc. Paradoxalement, Hegel, quant à lui, opère un
avoir lieu qu’à l’horizon de cette finitude : dans un retour à Kant il rejette ces tentatives post-kantiennes
être infini (Dieu), intuition et intellect d’opérer une synthèse prématurée, précipitée,
coïncideraient, et c’est pourquoi un tel être «immédiate», et propose de vaincre les
triompherait de l’opposition entre raison pratique et inconsistances kantiennes autrement, de façon
théorique (et par conséquent, de la nécessité de leur «hégélienne» – en démontrant comment la synthèse
médiation dans la «capacité de jugement»). Un tel était déjà réalisée là où Kant ne voyait que le
être serait capable d’«intuition intellectuelle» ou, clivage, en sorte qu’il n’est plus besoin de postuler
pour le dire autrement, de perception productive : un acte de synthèse séparé, supplémentaire, dans
l’acte même de la perception créerait (et pas l’«intuition intellectuelle». On ne passe pas de Kant
seulement «constituerait» au sens transcendantal) les à Hegel en remplissant la place vide de la Chose, le
objets perçus. Comment Hegel répond-il à ce trou noir que l’on aperçoit dans l’entrebâillement de
clivage? Il n’avance pas du tout que cette intuition la fenêtre de la Lunette d’approche de Magritte 48,
intellectuelle, l’unité du concept et de l’intuition que mais en affirmant ce vide comme tel, dans son
Kant situe dans l’Au-delà divin inaccessible, est déjà antériorité à toute entité positive s’efforçant de le
là, présente dans le Je de la pure conscience-de-soi ; remplir.
si c’était le cas, nous aurions affaire à un
créationnisme solipsiste insensé, avec la notion d’un «Total Recall» : le savoir dans le réel
Je créant directement des objets. L’idée de Kant est
bien plus fine : pour lui, la notion même d’«intuition Pour revenir au film noir, disons que c’est ce vide,
intellectuelle» appartient au niveau de tenant lieu de l’irréductible béance entre le Je de
l’Entendement abstrait (comme opposé à la Raison l’aperception et la «Chose qui pense» nouménale,
dialectique), c’est-à-dire qu’elle présente la synthèse qui ouvre la possibilité d’une attitude «paranoïaque»
du Sensible et de l’Intellectuel comme quelque pour laquelle, nouménalement – en tant que «Chose
chose qui se situe dans un domaine séparé, au-delà qui pense» –, je suis un artefact, un jouet entre les
de leur clivage. La vraie synthèse du Sensible et de mains d’un invisible Créateur. La dernière
l’Intellectuel est déjà effectuée dans ce qui était pour personnification de cette figure apparaît dans le
Kant leur clivage, puisque l’idée suprasensible n’est renouvellement du film noir des années quatre-vingt
rien que la limitation inhérente des phénomènes sous la forme d’un nouveau type de père –
intuitionnés. On peut donc dire que Hegel réaffirme caractéristique du capitalisme tardif, «post-
la béance kantienne qui à jamais sépare l’intuition et industriel», celui des groupes financiers –, un père
l’intellect : pour qu’émerge un «objet» dans le incarné par Tyrell dans Blade Runner, personnage
champ de ce que nous éprouvons comme la réalité, il solitaire d’une matérialité étrange, inquiétante,
faut qu’à la multitude des intuitions sensibles qui lui éthérée, fragile, sans partenaire sexuel. Il matérialise
donnent son contenu, vienne s’ajouter la explicitement le malin génie de Descartes : un père
«conception non réalisée dans le sensible» d’un X en qui exerce sur moi son pouvoir, non pas au plan de
tant que Gedankending, c’est-à-dire du vide que nul mon identité symbolique mais de celui de ce que je
trait empirique positif ne peut combler, puisqu’il est suis en tant que «Chose qui pense». 49 En d’autres
un corrélat, un effet «réifié» de l’acte d’aperception termes, un père qui n’est plus un S1, un signifiant-
synthétique du sujet. 47 maître dont le nom garantit mon identité
La tétrade Kant-Fichte-Schelling-Hegel apparaît symbolique, ma place dans le tissu de la tradition,
ainsi sous un nouveau jour. Lorsque Kant formule la mais un S2, un savoir qui m’a créé comme son
problématique de la constitution transcendantale, du artefact. Et dès que le père passe ainsi de son statut
Je en tant que pure aperception, il ouvre un nouveau de S1 à celui de S2, du signifiant-maître vide au
champ, bien qu’il ne s’y avance qu’à moitié et reste savoir, Je, le fils, devient un monstre. 50 De là
pris dans ses inconsistances. Fichte et Schelling ont l’hystérisation du fils-monstre : les questions que les
tous deux tenté de dépasser ces inconsistances en monstres adressent à leur créateur, de la créature du
concevant le clivage kantien entre l’intellect et Dr Frankenstein au personnage de Rutger Hauer
l’intuition (sensible) comme un écart par rapport à dans Blade Runner, ne sont finalement que
quelque unité originelle, véritable point de départ de variations autour du même motif : «Pourquoi m’as-
la philosophie, qui n’est bien évidemment pas autre tu saboté ? Pourquoi m’as-tu créé ainsi, incomplet,
chose que l’intuition intellectuelle (intelektuelle estropié ?» Ou bien, pour citer les vers du Paradis
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perdu de Milton qui ont servi d’exergue à la Souvenons-nous de la façon dont Rachel, dans Blade
première édition de Frankenstein : «Poussière que Runner, se met à pleurer en silence quand Deckard
j’étais, t’ai-je requis, Créateur, de me faire homme ? lui démontre qu’elle est une mutante, Douleur
/ De l’ombre où j’étais, ai-je de toi sollicité / de voir muette de la perte de son «humanité», désir infini
le jour ?». 51 d’être ou de redevenir humaine, bien qu’elle sache
Ce paradoxe du «sujet qui sait qu’il est un mutant» que cela n’arrivera jamais ? Ou réciproquement,
éclaire ce à quoi revient le «statut non substantiel du doute éternel qui ronge le sujet : Suis-je un humain
sujet» : au regard de tout contenu substantiel, positif ou seulement un androïde ? – ces états indécis,
de mon être, je ne suis rien d’autre qu’un «mutant», intermédiaires, ce sont eux qui font de moi un être
c’est-à-dire que ce qui fait de moi un être «humain» humain. 53
et non pas un mutant ne peut nullement Il est ici d’une importance capitale de ne pas
s’appréhender dans la «réalité». C’est en quoi confondre ce «décentrement» radical qui caractérise
consiste la leçon de philosophie implicite de Blade les mutants avec celui qui caractérise le sujet du
Runner, qu’attestent de nombreuses allusions au signifiant en regard de l’Autre, de l’ordre
cogito cartésien (comme lorsque le mutant, symbolique. On peut bien entendu lire Blade Runner
interprété par Darryl Hannah, fait ironiquement comme le processus de subjectivation des mutants.
remarquer : «Je pense, donc je suis») : où est le Bien que leurs souvenirs les plus intimes ne soient
cogito, la place de la conscience-de-soi, quand tout pas «vrais» mais seulement implantés, ils se
ce que je suis réellement est artefact – et pas subjectivisent en organisant ces souvenirs en un
seulement mon corps, mes yeux, mais aussi mes mythe, une narration qui leur permet de se forger
souvenirs et mes fantasmes les plus intimes ? En ce une place dans l’univers symbolique. Et puis, nos
point, nous retrouvons la distinction lacanienne entre souvenirs «humains» ne sont-ils pas aussi
sujet de l’énonciation et sujet de l’énoncé : tout ce «implantés», au sens où nous empruntons tous les
que je suis de positif, tout contenu énoncé que je éléments de nos mythes individuels au trésor des
peux désigner en disant «c’est moi» n’est pas «je» ; signifiants de l’Autre ? Ne sommes-nous pas, avant
je ne suis que le vide qui reste, la distance vide qui même que nous vienne la parole, parlés par le
avoisine tout contenu. discours de l’Autre ? Quant à la vérité de nos
Blade Runner opère donc une double torsion sur la souvenirs, n’a-t-elle pas, comme l’écrit Lacan,
distinction que fait le sens commun entre l’humain structure de fiction ? Même si ses composants sont
et l’androïde. L’homme est un mutant qui s’ignore ; inventés ou implantés, s’ils ne nous appartiennent
cependant, si c’était là toute la leçon du film, il pas vraiment, ce qui reste «nôtre» est la façon
impliquerait la notion simpliste, voire réductionniste, singulière dont nous les subjectivons, dont nous les
que mon expérience de moi-même comme agent intégrons à notre univers symbolique. De ce point de
«humain» libre est une illusion fondée sur mon vue, la leçon de Blade Runner est que la
ignorance du lien causal qui règle ma vie. C’est manipulation est finalement vouée à l’échec. Même
pourquoi il faut y ajouter l’affirmation suivante : ce si Tyrell a implanté de manière artificielle chaque
n’est que lorsque j’assume mon statut de mutant au élément de leur mémoire, il était incapable de
niveau de l’énoncé qu’au niveau de l’énonciation, je prévoir la façon dont les mutants organiseraient ces
deviens vraiment un sujet humain. «Je suis un éléments en une narration mythique qui donnerait
mutant» est l’affirmation du sujet dans toute sa naissance à la question de l’hystérique. 54 Cependant,
pureté – de même que dans la théorie de l’idéologie ce que Lacan a en tête avec le cogito est exactement
althussérienne, où l’affirmation : «Je suis dans l’opposé de ce geste de subjectivation : le «sujet»
l’idéologie» est pour moi la seule façon d’éviter le comme S n’émerge pas par subjectivation-
cercle vicieux de l’idéologie (ou comme chez fictionnalisation, soit par le «mythe individuel» qu’il
Spinoza, avoir conscience que rien ne peut jamais construit avec les morceaux épars de la tradition ;
échapper à la prise de la nécessité est la seule façon bien plutôt vient-il au jour au moment même où
d’être vraiment libre). 52 l’individu perd le support du réseau symbolique de
Bref, la thèse implicite de Blade Runner est que les la tradition. Il coïncide avec le vide qui reste quand
mutants sont de purs sujets, précisément dans la le cadre de la mémoire symbolique est mis en
mesure où ils attestent que tous les contenus suspens. L’émergence du cogito, donc, sape
substantiels positifs, y compris leurs fantasmes les l’enracinement du sujet dans la tradition symbolique
plus intimes, ne sont pas «à eux» mais ont été en ouvrant un fossé irréductible entre l’horizon de la
implantés en eux. En ce sens, le sujet est par signification, soit la tradition narrative, et un savoir
définition sujet à la nostalgie, sujet de la perte. impossible dont la possession me permettrait
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d’accéder à la Chose que je suis dans le réel, par- Alors, les ordinateurs pensent-ils ou non ? La
delà toute narrativisation, symbolisation ou réponse tient précisément à cette logique de la
historicisation. Une mémoire intégrale (total recall) métaphore inversée où, au lieu de concevoir
reviendrait par conséquent à remplir le vide qui me l’ordinateur comme un modèle du cerveau humain,
constitue comme S, sujet de la conscience-de-soi, on conçoit le cerveau lui-même comme un
c’est-à-dire à m’identifier à et à me reconnaître «ordinateur fait de chair et de sang» ; où, au lieu de
comme «il ou ça, la Chose qui pense». En termes définir le robot comme un homme artificiel, on
lacaniens, la «mémoire intégrale» équivaudrait au définit l’homme lui-même comme un «robot
«savoir dans le réel». 55 naturel». Cette inversion s’illustre encore mieux si
Les mutants savent que leur temps de vie est limité à nous avons recours au domaine de la sexualité. On
quatre ans. Cette certitude anéantit l’ouverture de considère généralement la masturbation comme un
leur «être-pour-la-mort» ; elle témoigne de ce qu’ils «acte sexuel imaginaire», c’est-à-dire un acte où le
ont atteint l’impossible point où ils savent comment contact physique avec un partenaire n’est
ils sont structurés en tant que «machine-chose qui qu’imaginé ; or, n’est-il pas possible d’inverser les
pense». Pour cette raison, ils constituent finalement termes et de concevoir l’acte sexuel «proprement
notre impossible formation fantasmatique à nous, dit», avec un «vrai» partenaire, comme une sorte de
mortels humains : le fantasme d’un être conscient de «masturbation avec un partenaire réel» (au lieu d’un
lui-même comme Chose, d’un être qui n’aurait pas à partenaire seulement imaginé) ? La raison
payer du S pour accéder à la conscience-de-soi, à le fondamentale de l’insistance de Lacan sur
payer de la perte de son support substantiel. En l’«impossibilité du rapport sexuel» est que c’est ça,
conséquence, ce fantasme comporte un hiatus qui va précisément, qui est le «véritable» acte sexuel. Le
nous permettre d’aborder la question de partenaire de l’homme n’est jamais une femme dans
l’«intelligence artificielle» : les ordinateurs pensent- le noyau réel de son être, mais une femme en tant
ils ? que a, réduite à l’objet du fantasme (qu’on se
Ce qui est essentiel dans les débats sur l’intelligence souvienne ici de la définition lacanienne de la
artificielle, c’est qu’on y a opéré une inversion – ce jouissance phallique comme essentiellement
doit être, il est vrai, le destin de toute métaphore. On masturbatoire) !
commence par simuler la pensée humaine avec Sur cette toile de fond, nous voici en mesure de
l’ordinateur, faisant en sorte de rapprocher au donner l’une des définitions possibles du réel
maximum le modèle de l’«original» humain, jusqu’à lacanien : il désigne le reste même qui résiste à cette
un certain point où les choses s’inversent, et où conversion (de l’ordinateur comme modèle du
surgit la question : et si ce «modèle» était déjà un cerveau humain en le cerveau lui-même comme
modèle de l’«original» lui-même ? Si l’intelligence ordinateur de chair et de sang ; de la masturbation
humaine elle-même opérait comme un ordinateur, si comme acte sexuel imaginaire en l’acte sexuel
elle était «programmée» ? (C’est aussi en quoi comme masturbation avec un partenaire réel). Le
consiste l’intrigante portée de la «réalité virtuelle» réel est cet X grâce auquel une telle «quadrature du
générée par l’ordinateur : et s’il nous fallait cercle» est finalement vouée à l’échec. Car cette
virtualiser notre «vraie» réalité elle-même, la conversion repose sur une sorte de réalisation de la
concevoir comme un artefact ?) L’ordinateur fait métaphore : ce qui d’abord apparaît comme une
émerger dans sa forme la plus pure la question du simple simulation métaphorique, une pâle imitation
semblant, d’un «discours qui ne serait pas du de la véritable réalité (l’ordinateur comme
semblant» : il est clair que, dans un certain sens, la métaphore du vrai cerveau) devient le paradigme
machine ne fait que «simuler» la pensée ; cependant, original que la réalité de chair et de sang ne fait
en quoi la parfaite simulation de la pensée diffère-t- qu’imiter (le cerveau marche toujours
elle de la «véritable» pensée ? II n’est dès lors pas imparfaitement sur les traces du fonctionnement de
étonnant que le spectre de l’«intelligence l’ordinateur). Ce que nous éprouvons comme la
artificielle» apparaisse comme une entité qui, «réalité» est constitué d’une telle conversion :
simultanément, est interdite et considérée comme comme le dit Lacan, la «réalité» est toujours formée
impossible : on affirme qu’il est impossible à une par un fantasme. Pour que l’on éprouve quelque
machine de penser ; et du même mouvement, on chose de réel comme une part de «réalité», il faut
tente d’interdire la recherche dans cette direction, que cela s’adapte aux coordonnées prédéterminées
sous prétexte que ce serait dangereux, douteux du de notre espace fantasmatique (un acte sexuel doit
point de vue de l’éthique, etc. s’adapter aux coordonnées de nos scénarios
fantasmatiques imaginaires, un cerveau doit
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s’adapter au fonctionnement de l’ordinateur, etc.). une position perverse. Ce que veut dire Hegel est que le clivage entre nous
et l’Absolu (le clivage qui fait de nous des sujets) est en même temps
C’est ainsi que nous sommes en mesure de proposer l’auto-clivage de l’Absolu lui-même : nous participons de l’Absolu, non
une seconde définition du réel : un surplus, un noyau pas de ce que nous le contemplons dans l’exaltation, mais de par la béance
qui nous sépare à jamais de lui – comme dans les romans de Kafka, où le
dur, qui résiste à tout processus de modélisation, de regard fasciné du sujet est déjà inclus dans le fonctionnement de
simulation ou de métaphorisation. l’inapprochable et transcendant agent de la Loi.
34 Cf. LACAN J., «Fonction et champ de la parole et du langage en
Souvenons-nous de la façon dont certains critiques psychanalyse» (1953), Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 292.
se sont servis d’une série de traits d’Alien (l’action a 35 À cet égard, l’article de Pierre LIVET, «Réflexivité et extériorité dans la
logique de Hegel» (Archives de philosophie, livres 47 et 48, Paris, 1984),
lieu dans une communauté strictement masculine, où est très instructif dans sa tentative de saisir la dialectique de Hegel comme
Ripley doit même se raser la tête pour être intégrée, l’essai ambigu de combiner deux logiques finalement incompatibles : celle
de l’auto-relation (réappliquer un opérateur logique sur le même objet ou
les humains sont totalement désarmés devant la sur lui-même – «négation de la négation», etc.), qui pointe dans la
menace de l’«étranger», etc.) comme arguments direction de la logique formelle contemporaine ; et celle de la subjectivité
(la «substance comme sujet», etc.) qui indique un retour à la
pour établir que l’«étranger» était une métaphore du problématique héritée de Kant (l’«aperception transcendantale» comme
sida. Dans une perspective lacanienne, il faudrait garantie de l’unité de la pensée et de l’être, mais aussi comme lieu de la
«spontanéité» de la constitution subjective de la réalité). Selon Livet, la
ajouter que tout ces discours au sujet de première de ces logiques emporte le procès de clivage,
l’«étranger», du monstre comme métaphore du sida, d’autodécentrement, processus par lequel la structure logique inhérente
donne le jour à son externalité ; tandis que la seconde fait rentrer de force
tournent court devant l’incontournable fait que le cette externalité dans le cadre de la problématique philosophique
sida lui-même acquiert ce formidable impact, non de traditionnelle de l’«externalisation de la subjectivité». Ce que Livet
néglige (et que la logique lacanienne du signifiant nous permet de
sa brutale réalité de maladie, de son effet physique conceptualiser), c’est la notion du sujet à l’œuvre dans le procès même de
immédiat, quelque horrible qu’ils puissent être, mais l’autorelation réflexive. Il suppose implicitement l’identité du sujet
hégélien et de la notion traditionnelle de «sujet», imputant par là à Hegel
de l’extraordinaire énergie libidinale qu’on y a une dualité qui est tout simplement absente de sa pensée. Le sujet hégélien
investi (on le perçoit comme imparable, il frappe émerge précisément par la réapplication réflexive, autorelative d’un
opérateur logique, comme dans la blague usée sur le cannibale qui a
soudainement, comme de nulle part, il semble mangé le dernier cannibale de la tribu.
fonctionner exactement comme un châtiment de 36 Kierkegaard s’oppose ici à Hegel. Pour lui, aux yeux de la Loi universelle,
l’acte de la suspension religieuse de l’éthique (Abraham sacrifiant son fils,
Dieu pour nous être adonnés à la promiscuité par exemple) demeure un crime ; sa signification religieuse ne se révèle
sexuelle…) Bref, le sida occupe une place que du point de vue de la pure essence de l’individu.
37 HEGEL, La Raison dans l’Histoire, Introduction à la philosophie de
prédéterminée dans notre fantasme idéologique, et l’Histoire, traduction Kostas Papaioannou, Paris, 10/18, 1979, p. 129.
finalement, le monstrueux «étranger» ne fait que 38 Cf. LACAN J., Le Séminaire, Livre XVII, L’envers de la psychanalyse
(1969-1970), Paris, Seuil, 1991.
matérialiser, incarner cette dimension fantasmatique 39 Les choses se compliquent ensuite du fait que, selon Lacan, l’émergence
qui était à l’œuvre dans le phénomène du sida depuis même du discours philosophique chez Platon résulte d’une transmutation
de la position hystérique en la position du Maître : Socrate, le «Maître» de
son départ. Platon, n’est pas encore un Maître, il est entre l’hystérique et l’analyste.
Notre idée est donc des plus élémentaires : il est vrai 40 Pour la notion de «jugement infini/indéfini», cf. le chapitre III du présent
volume (à paraître aux EU. E, 1995).
que la «réalité virtuelle» générée par l’ordinateur est 41 Le passage où Hegel compare la différence entre la lecture «naïve» et la
un semblant, elle forclôt en effet le réel. Mais ce que lecture spéculative de la proposition : «L’esprit est un os» et la différence
entre la fonction urinaire et la fonction de reproduction d’un seul et même
nous éprouvons comme la «véritable et dure réalité organe (le pénis) est bien plus ambigu qu’il n’y paraît. En aucun cas Hegel
extérieure» se fonde exactement sur la même n’avance qu’il nous faut rejeter la lecture «naïve» (la façon dont la
phrénologie se conçoit elle-même : l’Esprit est cet objet inerte, le crâne ;
exclusion. La leçon dernière de la «réalité virtuelle» ses caractéristiques doivent se déduire des convexités et des concavités du
est la virtualisation de la «vraie» réalité elle-même : crâne) pour ne prendre en compte que la lecture spéculative (l’Esprit est
assez fort pour embrasser, pour médiatiser la réalité toute entière, y
par le mirage de la «réalité virtuelle», la «vraie» compris l’objectivité la plus inerte). Cette signification spéculative
réalité se donne comme semblant d’elle-même, n’émerge que lorsqu’on se soumet sans réserve à la lecture «naïve» et
qu’on éprouve en conséquence son non-sens inhérent, son absurde
comme un édifice purement symbolique. Le fait autocontradiction. Ce distord radical, cette incompatibilité, cette «relation
qu’«un ordinateur ne pense pas» veut dire que le négative» absolue entre les deux termes (Esprit et os) est l’Esprit en tant
que puissance de négativité. Autrement dit, dans le choix entre la lecture
prix à payer pour accéder à la «réalité» est qu’il faut «naïve» et la lecture spéculative, on doit d’abord faire le mauvais choix si
que quelque chose demeure impensé. l’on veut arriver à la vérité spéculative. Plus généralement, cet exemple
pourrait nous avertir de la façon dont il ne faut pas lire Hegel, c’est-à-dire
Traduit de l’anglais par Élizabeth Doisneau. que l’opposition immédiate de l’«Entendement» non dialectique et de la
«Raison» dialectique appartient à l’Entendement. À l’égard de la
* On se reportera, pour la première partie de cet article au numéro précédent comparaison phallique de Hegel, on demeure rivé au niveau «urinaire»
de la Revue La Cause freudienne. justement si l’on tente de comprendre directement le pénis dans sa
33 On a souvent reproché à Hegel de se permettre un glissement illégitime de fonction de fécondation. Et il en va de même du rapport entre Kant et
la pensée du sujet fini à celle de l’Absolu lui-même : tandis que la logique Hegel : s’il existe un philosophe qui (dans la perspective de Hegel) produit
transcendantale de Kant est pénétration réflexive dans des formes a priori des vérités spéculatives dans une forme non réfléchie, c’est-à-dire qui
qui tracent l’horizon du sujet fini, la logique hégélienne est la réflexion de «parle déjà de fécondation en continuant de se référer à la fonction
l’Absolu lui-même qui s’apparaît dans la pensée du sujet (fini). Cependant, urinaire», c’est bien Kant. Dans tous les passages importants de son
toute chose en vient à «appréhender et exprimer le Vrai, non seulement système, Kant méconnaît la dimension spéculative de sa propre
comme substance, mais précisément aussi comme sujet». découverte, et la présente sous la figure de son opposé : dans la
(Phénoménologie de l’esprit, traduction Jean Hyppolite, Paris, Aubier, philosophie kantienne, la puissance d’abstraction de la négativité absolue,
1977, p. 17.) Ce qui ne veut pas dire que l’Absolu lui-même est un sujet le pouvoir de l’Esprit de «faire le départ entre ce qui s’appartient
qui se joue de nous, êtres humains finis, que dans un mouvement de naturellement», c’est-à-dire de briser la «chaîne de l’être» et de traiter du
réflexion absolu, nous, êtres humains, nous faisons l’instrument, le non-être (l’apparence) comme possédant le poids ontologique de l’être, est
médium par lequel l’Absolu se contemple – ce serait là tout simplement perçu à tort comme son impuissance, comme son incapacité à atteindre la
Chose-en-soi transcendante. En ce point précis cependant, il ne faudrait
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pas céder à la tentation d’opposer les Différences «rigides» de Kant à leur ce paradoxe est capable d’articuler une reconnaissance subjective
Médiation spéculative chez Hegel. Car dès qu’on le fait, on revient à un authentique, qui devient visible dès que l’on prend en compte le clivage
avant-Kant, à une attitude «dogmatique» précritique. Ce qu’il faut faire au entre le sujet de l’énonciation et le sujet de l’énoncé. En disant : «Je
contraire, c’est persister à être «plus kantien que Kant» et assumer mens !», je reconnais l’inauthenticité de mon être, de ma position
pleinement les inconsistances de la position kantienne. subjective d’énonciation et, en ce sens, je dis la vérité.
42 C’est également ainsi que dans son cours de l’année 1985-1986 sur 53 Le même geste n’est-il pas accompli par Kierkegaard à l’égard de la
l’«Extimité» (inédit), Jacques-Alain MILLER définit l’objet a comme croyance ? – Dans ma finitude de mortel, je suis condamné à «croire que je
l’en-soi qui est un pour-soi (leçon du 23 avril 1986). crois» ; je ne peux jamais être certain que je crois vraiment. Cette position
43 Sur cette ambiguïté, cf. Slavoj ZIZEK, The Sublime Object of Ideology, de doute éternel, cette conscience de ce que ma croyance est à jamais
Londres, Verso, 1990, chapitre V. condamnée à rester un pari hasardeux, est la seule façon que j’aie d’être un
44 En ce sens, Lacan interprète le père primordial, le «Père-la-jouissance» vrai chrétien. Ceux qui dépassent le seuil de l’incertitude, ayant l’absurdité
(Michel Silvestre), comme un mythe de la névrose alimenté par la de tenir pour établi qu’ils croient vraiment, ne sont pas du tout des
croyance qu’avant l’interdit, il y avait vraiment un père qui avait accès à croyants mais d’arrogants pécheurs. Si, selon Lacan, la question qui anime
une jouissance sans inhibition. le névrosé compulsif (obsessionnel) est «Suis-je mort ou vivant ?», et si sa
45 C’est le reproche que lui fait Monique DAVID-MÉNARD dans son version religieuse est «Suis-je vraiment un croyant ou est-ce que
ouvrage, La folie dans la raison pure, Paris, Vrin, 1991. simplement, je crois croire ?», on peut voir qu’ici, la question se
46 Si le pendule de Foucault (qui, par son balancement irrégulier, démontre transforme en «Suis-je un mutant ou un être humain ?»
que la terre elle-même tourne) exerce une telle fascination, c’est qu’il 54 Pour une telle lecture, voir Kaja SILVERMAN, «Back to the Future»,
incarne effectivement cette logique du Sublime. Son effet spectaculaire Camera obscura, n° 27, 1991, pp. 109-132.
n’est pas uniquement dû au fait qu’il nous fait littéralement perdre pied 55 C’est finalement Lacan lui-même qui est responsable de cette confusion
(puisque le sol lui-même, le fondement phénoménologique, la mesure car dans ses premiers Séminaires, lorsqu’il articule le thème du caractère
stable de notre expérience du mouvement, se démontre mouvant) ; ce qui «mécanique» de l’inconscient, il ne distingue pas encore le savoir comme
est encore plus sidérant, c’est qu’il implique un troisième point imaginaire tradition symbolique du savoir dans le réel. Cependant, avec le Livre JO
d’une immobilité absolue. Le point sublime est ce point d’hypothétique (du Séminaire, Encore, qui pose explicitement la distinction entre le
arrêt absolu produit par l’autoréférence du mouvement, c’est-à-dire le signifiant et l’écrit, toute confusion est balayée. C’est sur ce fond que nous
point en référence à quoi le pendule comme la surface de la terre sont en pouvons rendre compte du ratage de La Dame du lac de Robert
mouvement. MONTGOMERY, version cinématographique du roman de Raymond
47 On conçoit généralement l’opposition entre Kant et Hegel par rapport à la CHANDLER. En effet, à part le bref prologue et l’épilogue, le film est
Limite et à son Au-delà de manière tout à fait différente. Selon cette entièrement fait de prises de vues subjectives, en sorte que notre
version courante, Kant aurait limité le champ des phénomènes, mais perspective est réduite à celle du détective. Dès lors, pourquoi le spectateur
simultanément il interdirait l’accès à son au-delà (c’est-à-dire que la seule l’éprouve-t-il comme quelque chose d’artificiel, de factice, au lieu d’avoir
définition légitime des noumènes serait purement négative). La réponse de l’illusion d’être transporté dans l’expérience subjective du héros ? Parce
Hegel à ce paradoxe kantien serait que, dès que l’on conçoit quelque chose que la prise de vue subjective n’est efficace que si elle reste un fragment
comme limité, on a déjà, implicitement au moins, atteint son au-delà, à encadré par des plans objectifs propres à lui offrir un contexte. Dès que la
savoir que l’on doit avoir une notion de ce qu’il y a de l’autre côté de la perspective subjective «prend le dessus», elle a pour effet, non une
frontière. De cette manière, Hegel ouvrirait grand la porte au retour de la subjectivisation totale, mais une étrange mécanisation. Le soi-disant pur
métaphysique rationaliste traditionnelle. Cependant, une telle lecture regard subjectif coïncide avec son opposé absolu, le travail mécanique de
implique une méconnaissance absolue de la critique hégélienne de Kant. la caméra. C’est pourquoi les moments où, dans La Dame du lac, le
Selon Hegel, c’est Kant qui maintient la référence à quelque Au-delà, bien spectateur voit brièvement le visage du héros (où il est censé apercevoir
qu’il s’agisse d’un Au-delà dénué de tout contenu positif. Pour Kant, le son reflet au miroir, par exemple) ont sur lui un effet de discordance
statut de ce vide est purement épistémologique, dû à notre finitude ; nous radicale – ce visage, ces yeux qu’il voit maintenant, ne sont en aucun cas
ne savons pas comment sont structurées les Choses-en-soi. Ce ceux avec lesquels il percevait la réalité à travers le film. Il se trouve
qu’accomplit ici Hegel n’est pas un «remplissage» de ce vide, mais plutôt identifié avec un regard qui, de toute évidence, est celui d’une machine
une conversion de ce vide épistémologique en vide ontologique : la maladroite – et en est réduit à être une «Chose-qui-voit».
définition négative de la Chose concerne la Chose elle-même, puisque
cette Chose n’est rien que le vide de la négativité absolue. Autrement dit,
Hegel ne reproche pas à Kant de n’avoir pas eu l’audace d’aller voir ce
qu’il y a derrière les phénomènes, mais bien plutôt d’en être resté à la
notion «représentationnelle» que le vide derrière les phénomènes n’est
qu’une réflexion négative, dans notre esprit fini, de quelque En-soi positif
inaccessible.
48 Pour la lecture lacanienne de l’œuvre de Magritte, voir le chapitre III du
présent ouvrage (à paraître aux P.U.F., 1995).
49 L’une des premières nouvelles (1954) de Philip DICK – l’auteur du roman
Blade runner dont est tiré le film – s’intitule «la Chose-père», et raconte
l’histoire de Charles Walton, dix ans, qui réalise que son père Ted a été tué
et remplacé par une forme de vie étrangère et malfaisante. On a un aperçu
de cette Chose, qui est «dans le père plus que le père», incarnation
malfaisante du surmoi, dans les rares moments où l’expression du visage
du père soudain se modifie, les traits fatigués de l’Américain moyen
ordinaire laissant alors paraître une sorte de puissance maligne indifférente
et impersonnelle.
50 À cet égard, les conséquences du jugement de la Cour d’Orlando (Floride)
en septembre 1992, qui a accédé à la demande d’un enfant de dix ans de
rester avec ses parents adoptifs plutôt que de retourner chez sa mère
biologique, sont plus radicales qu’il n’y paraît, puisqu’elles concernent la
relation même entre S, et S2. Quand un enfant peut «gagner un divorce
d’avec ses parents», comme l’écrivaient les journaux, il peut finalement
choisir qui sont ses parents selon leurs propriétés positives respectives
(qualité de leurs soins, etc.). Il s’ensuit que la maternité comme la paternité
cessent d’être des fonctions symboliques indépendantes des traits positifs
des personnes, c’est-à-dire que se trouve balayée la logique même du
«Quoi que vous fassiez, vous restez mes père et mère et je dois vous
aimer…», la logique du S, comme signifiant-maître désignant un mandat
symbolique.
51 Le corrélat de cette réduction du père à un savoir non phallique est bien sûr
la notion fantasmatique de la mère comme monstre scissipare générant sa
progéniture sans la médiation du phallus. Dans une métaphore énigmatique
du livre III du Capital MARX avait déjà déterminé le Capital comme une
Chose-mère s’auto reproduisant.
52 Tous ces exemples reproduisent évidemment la structure du paradoxe du
menteur («Ce que je suis en train de dire est un mensonge»). Selon Lacan,
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