Limmigration Comme Levier de Lecriture Chez Fatou Diome
Limmigration Comme Levier de Lecriture Chez Fatou Diome
13(04), 274-282
Article DOI:10.21474/IJAR01/20718
DOI URL: http://dx.doi.org/10.21474/IJAR01/20718
RESEARCH ARTICLE
L’IMMIGRATION COMME LEVIER DE L’ÉCRITURE CHEZ FATOU DIOME
BintetaSakpala andSatraBaguissoga
Universite de Kara, Togo.
……………………………………………………………………………………………………....
Manuscript Info Abstract
……………………. ………………………………………………………………
Manuscript History The present research attempts to understand how, in the writing of the
Received: 09 February 2025 Franco-Senegalese Fatou Diome, the theme of immigration resurfaces
Final Accepted: 13 March 2025 and augurs in the reader's mind the crystallization of a scriptural
Published: April 2025 obsession. The making of the narrative in this novelist translates into a
kind of palimpsest where, like a hiccup, the theme of immigration and
Key words:-
Writing,ImmigrationRacial Stereotypes, all its corollaries constitute a pretext for her constantly reworked
Pretext Effect writing. The objective of this study is to demonstrate that the authors
navel-gazing attachment to this theme is part of a manifest desire to
denounce the societal excesses linked to the vagaries of immigration.
The hypothesis of this reflection is that Fatou Diome's fictional work is
presented as a mirror that reflects its own mire to contemporary society.
This is how the study summons the sociocritical approach to elucidate
the behaviors of the characters as well as the social issues that articulate
the universe of the stories studied at itsLa Préférencenationale Le
Ventre de l Atlantique Celles qui attendant and Inassouvies, nos vies.It
emerges from the analysis that the real in Dioms writing lends itself to
being read as a joke against the social stereotypes in vogue in
contemporary society.
"© 2025 by the Author(s). Published by IJAR under CC BY 4.0. Unrestricted use allowed
with credit to the author."
……………………………………………………………………………………………………....
Introduction:-
Une lecture minutieuse de la plupart des œuvresromanesques de la Franco-sénégalaise Fatou Diome laisse
apercevoir le resserrement de l’écritureautour de la thématique de la migration. D’abord, émigrer à tout prix reste le
désir constant des personnages qui peuplent le sociotexteconstruit. Ensuite, s’intégrervaille que vaille dans le pays
d’accueil, s’yenracinerenvue de faire son propre bonheur, puiscelui des siensrestésen Afrique, constitue le summum
de l’aventure. On peutparlerd’homogénéitéthématique dans l’écriture de Fatou Diome dans la mesureoù les thèmes
de l’émigration/immigration deviennentrécurrents. Ainsi, de façon quasi monomaniaque, cesthèmessonttraitésdans
La Préférencenationale, Le Ventre de l’Atlantique, Celles qui attendent et Inassouvies, nos vies, entre autres. La
permanence du sujet nous autorise à penser à unesorte de palimpseste que la romancièren’a de cesse de regratter
pour structurer son projet scriptural. L’objectif de cet article est de démontrer que l’immigrationsert de levier
d’écriture pour la romancière Fatou Diome. Il s’agit de monter comment, d’uneœuvre à l’autre, les affres de la
migration, à savoir la confrontation de discoursracistesteintés de haine et de raillerie, l’idéalisation à outrance de
l’ailleurs, les déboires et difficultésd’insertionoud’intégration, puis la solitude, sont mis entexte par le récit. Dans
cette perspective, notre travail analyse les quatre œuvresévoquéesprécédemment sous l’angle de
274
Corresponding Author:-BintetaSakpala
Address:-Université de Kara, Togo.
ISSN: 2320-5407 Int. J. Adv. Res. 13(04), 274-282
Comme nous pouvons le constater, Satou, se sent jugée par les regards interrogateurs et accusateurs des Blancs, elle
sent sa liberté s’effriter, d’oùl’usage du morphème « croix » qui évoque la souffranceintérieure, la charge
émotionnelle. Malgré son style vestimentaireintégrateur, Satou se sent foudroyée par les regards qui « bousculent »
saquiétude, son assurance. Comme dirait, Jean-Paul Sartre dans Huis clos, « l’enfer, c’est les Autres » au travers du
regard viciéd’autrui sur soi. Et cette attitude des Blancs vis-à-vis de Satoun’est que la résultante des stéréotypes,
jugementssommaires, idéespréconçues qui sont attachés au Noir :
Le visage, réceptacle de gènes et de culture, une carte d’immatriculationraciale et ethnique. Voilà
doncpourquoi on me regardait tant : l’Afrique tout entière, s’étaitengouffréeenmoi, et mon visage
n’était plus le mien mais son hublot sur l’Europe. (F. Diome, 2001, p.59).
Il faut souligner que les préjugés,qui interfèrent dans les relations entre Blancs et Africains,sontnésdepuis la
rencontre colonialiste et sont encore d’actualité. Ilspeuvent se manifester avec plus d’acuité dans le regard
réprobateur que le Blanc porte sur le Noir en situation d’immigration. Car la pensée raciste se nourrit de la peur de
l’étranger. D’ores et déjà, nous pouvonsendéduire que les préjugésracistessommeillenten tout homme (blancou noir),
le racisme latent pouvantresurgir à travers l’expression du visage. Certes, ce type d’agressionestnon violent,
maisdissimulé par le mutismeoul’acceptationtacite de l’étranger.
Or, comme le mentionne Vincent Jouve (2001, p. 10) dans La Poétique des valeurs, le regard se charge de
différentes connotations selon le champ de référence :
La codification du regard répond à des critèresassez précis. Il y a le « bien regarder » et le « mal
regarder », ligne de partage que l’onretrouve dans des domainesaussivariés que la contemplation
esthétique, l’enquêtepolicière, l’expéditionaventureuse, la survieen milieu hostile, la découverte d’un
territoire inconnu oul’apprentissage de l’enfantfaisantses premiers pas dans la vie. On peutdistinguer,
quel que soit le champ de référence, le regard licite, le regard stupide et le regard intelligent, le regard
angoissé et le regard serein, le regard cruel et le regard aimant, le regard humble et le regard dominant,
etc.
À la suite de Vincent Jouve, nous pouvons affirmer que Satousubit un « mal regarder », puisqu’elleestvictime d’un
regard à la foisillicite, réprobateur et dénonciateur. C’est un regard teinté de méprishautain et de dédain, un
275
ISSN: 2320-5407 Int. J. Adv. Res. 13(04), 274-282
Plus loin dans le texte, au cours de l’entretiend’embauche, la narratrice se rendracompte des mobiles du regard
foudroyant porté sur elle par la rue. En effet, Jean-Charles répond à son épouseGéraldine qui
luiprésenteSatoucomme la potentielle future baby-sitter de leurs enfants : « Maisqu’est-ce que tuveuxqu’onfasse
avec ça ? » (F. Diome, 2001, p. 62).
Le terme« ça » qui désigne la Négresserévèleplusieurs intentions cachées de cet homme blanc. Ceterme connote une
pensée de chosification :Satouestassimilée à la naïveté, à l’idiotie. Sescompétencessontniéesavantmêmequ’ellesoit
mise à l’essai. C’estl’expression duracisme, du préjugé. Comment uneNégressepeut-elle bien s’occuper des enfants
blancs ? Voilà l’aveuglementauquelpeutconduire la pensée raciste. Et comme le souligne Tahar Ben Jelloun (2018,
p. 9) dans la préfaceauctoriale à la réédition de son essaiLe Racismeexpliqué à ma fille :
Le racismeestlàoùprospèrel’homme.
Làoù les sentiments se confrontent et se font la guerre.
Sentiment de supériorité.
Sentiment de puissance qui autorisel’homme à mépriserd’autres hommes qui ne luiontpourtantrienfait.
Le sentiment d’être autorisé à porter des jugements sur des différences que
l’hommetraitecommeautant de signesd’inégalité.
Sentiment de se sentir plein de pouvoirparce que plein d’or et d’argent.
Un autre argument militeenfaveur du choix de Géraldine : engager une Noire comme baby-sitter, pense-t-elle, offre
à l’employeurl’avantage de ne pas s’embarrasser des questions de respects de droits
humainsoud’étouffertoutevelléité de révolte. Nous observonslàunecertaine gradation ascendante de la dévalorisation
du « Nègre » dans la mentalité blanche puisque, du regard réprobateur, on en arrive aux proposdédaigneux et
chosifiant. Hormiscettecatégorie de « racistesmoyens » comme Jean-Charles et Géraldine, on peut identifier dans La
Préférencenationale, uneclasse de racistesassezradicaux. Pour ceux-ci, le Nègre ne pourraitréaliseraucun exploit
dans la vie, son existence ne serait pas meilleure à celle d’un singe. Décortiquons à ceteffet le dialogue suivant entre
Satou et unecaissièreenquête d’un répétiteur :
- Mon vis-à-vis scruta le papier, puis me le renditendisant :
- Je veuxunepersonne de type européen ; et relevant son mentonen pointe de truelle, elleajouta : je ne
veux pas qu’on me bousillel’éducation de mon enfant. (…).
- Au revoir madame, maissivousaviezce que j’ai dans la tête, vous ne seriez pas caissière au
supermarché.
- Revenez, me cria-t-elle, vousn’avez pas payévotreconsommation.
- Non, lui dis-je dans une grimace, à vousl’honneur madame, cesont les frais de déplacement ; la
bonne caissière que vousêtesn’ignore pas que tout se paye, mêmes les services des personnes de
couleur, comme on dit chez vous. (…).
- Rentre dans ta forêt ! (F. Diome, 2001, p. 83).
276
ISSN: 2320-5407 Int. J. Adv. Res. 13(04), 274-282
même dans les régionsfroides. Ni les notions sociales de la pudeur, de la parure ou de la richesse, ne
luisontfortementaccessibles.
On comprend bien la déduction de la narratricequandelle stipule qu’« Après tout, ce ne sont que les sottises des
grands qui abrutissent les plus petits » quand on sait que Joseph-Arthur Gobineaufut diplomate de son pays, donc un
intellectuel de renom, unecertainevoixautorisée. Malheureusement, les voixditesautoriséespeuvent faire
preuved’uneétroitesse d’esprit, car aveugléesellesaussi par les préjugés et stéréotypes qui
nourrissentleursspéculationsempiriques. Celarejaillit sur le menu peuplecommec’est le casici de
cemodesteboulangerd’originealsacienne, qui lance à Satou : « - Maispourquoivousn’allezdonc pas travailler chez
vous » (2001, p.79) après luiavoirrefusél’emploi. Cette image dévalorisante de la Négresseapparaissaitdéjà dans la
littérarturecoloniale, notamment à travers le portrait moral et physique du personnage de Fatou Gaye dans Le Roman
d’un spahi de Pierre Loti.
Il résulte de notreanalyse que le racismeest la question centrale liée à l’immigrationtelle que traitée dans La
Préférencenationale. Nous pouvons affirmer qu’au-delà de la diégèse, Fatou Diomeestprofondémentmarquée par le
phénomèneracistedepuis son arrivéeen France. Ainsi, son écritureprendune dimension autoréférentielle, comme le
confirme le paratexte. Selon la quatrième de couverture de cerecueil de nouvelles, ainsi que les
informationsépitextuellesvérifiables, Fatou Diomeestarrivéeen France dans les bras d’un Alsacienqu’elle a croisé au
Sénégal. Maisunefoisen France, son épouxva divorcer d’elle sous la pression de ses parents racistes. Aujourd’hui
encore, Fatou Diomeestcélibataire et sembleenvouloirtoujours à son ex-belle famille. En guise d’illustration,
découvronscerécit de pensées, tiré de La Préférencenationale :
Tu devrais me demander pourquoij’en arrive à convoiter ton sale boulot. En fait, deux
annéesdurantmonvagin a fait la révérence à une queue comme la tienne, un sexefrançaisplastifié qui
ne m'alaissé que sesmorpions. Un spermatozoïde de lui, un seul qui se seraitégaré dans
monutérusauraitdonné à la CAF une raison de pourvoir à ma subsistance, ouplutôt, de nourrir le petit
aux gènesfrançais et je ramasserais les miettes pour survivre. Maisteln’est pas le cas : mes sentiments
m'ontexilée et la préférencenationale de ma belle-famille a eu raison de mesrêves de liberté. Au revoir
monsieur. (F. Diome, 2001, p. 79).
On le voit bien, Fatou Diomedénonce dans ce passage l’ingratitude de son conjoint à qui ellefaisait « révérence »
totale, notamment sur le plan sexuel. Le souvenir de cette servitude volontairel’angoisse. Elle exprime son regret
d’avoirouverttoute son intimité et de s’êtrelaissée « user » et « abuser » par son
partenaireblancindignedontellen’aputireraucuneprogéniture qui auraitétéune consolation.
C’est dans le mêmesillage que Satous’enprend à l’Alsacien qui la vexeenlui demandant de retounerau bercail pour
chercher du travail, alorsqu’ellesollicitait un poste de boulangère suite à uneannonce. En fait, en France
commel’évoquait Tahar Ben Jelloun (2018), les racistes font croire que s’il y a une crise économique,c’estdû aux
étrangers, qu’ilsaccusent de prendre le travail et le pain des Français. Le racismeapparaîtdonccomme le prétexte
sous-jacent à l’écriture de La Préférencenationale. Il répond à intentionnalitémanifeste de fustiger les clichés dont
les Blancs affublent les Noirs.
Cependant, il importe de préciser que ceracismevécu par Satou, « personnage le plus proche de l’auteure », Fatou
Diome, estlié non seulement à la prévention que certainsOccidentauxont du Noir, mais surtout à son
statutd’immigrée,perçucommeune menace identitaire. Satou, commel’écrirait Philippe Hamon (1984. P. 47), « c’est
le personnage que le lecteursoupçonned’assumer et d’incarner les valeursidéologiques « positives » d’unesociété à
un moment donné de son histoire. (…) il renvoie à l’espaceculturel de l’époque (…) et sert au lecteur de point de
référence et de « discriminateur » idéologique. » Car, entraitant de l’immigration, Fatou Diometente de remuer dans
la fange de la société française endénonçantenfiligrane les dérivessociales, et enenvisageant la restauration
d’unehumanité plus humaine, tournéevers un idéald’égalité et de justice sociale. Elle place ainsi son œuvre dans
uneperspect$iveaxiologique. En un mot, La Préférencenationale, comme le suggère le titredonne la précellence aux
Franco-français. Malgré cettevérité, les peuplesafricainscontinuent à rêverd’émigration, commetremplin pour entrer
dans l’Eldorado
L’Africain face aux appels de l’émigration dans Le Ventre de l’Atlantique
La lecture du Ventre de l’Atlantiquepermetd’appréhenderl’épineuse question de l’émigration/ immigration, surtout
clandestine. En effet, uneanalyseminutieuse de la vision des principauxacteurs dans cetteœuvrerévèle que le projet
de s’accomplir grâce à la traversée de l’Atlantiquedemeure le nœud du programmenarratif de la plupartd’entreeux.
277
ISSN: 2320-5407 Int. J. Adv. Res. 13(04), 274-282
Or, généralement, on reconnaît à la masse juvénile la propension à rêver de larges aventures. Mais, l’on observe une
situation assezdifférente dans Le Ventre de l’Atlantique. L’appel de l’Occidentest entendu par toutes les tranches
d’âge et tous les sexes. Tous aspirent à s’ouvrir au monde, à s’évader de la misère commune qui sévit à Niodior.
Ainsi, les jeunes garçons, avec comme chef de file Madické, sontconvaincus que leur succès
estinévitablementgarantiunefoisqu’ilsaurontfoulé le sol du pays de leurrêve, la France. Alors, Madickérépond à Salie
qui y est déjà parvenue,maistente de le dissuader :
Si tutrouves que c’estmieux de se débrouiller au pays, pourquoi ne reviens-tu pas, toi ?
Viensdoncprouver par toi-même que tesidéespeuvent marcher. Cetteterreoùtuveux me garder, oui,
cetteterre, çatedit encore quelque chose, à toi ? Mais non, Mademoiselle ne se sent plus chez elleici.
Tu veux que jeresteici, et toi, pourquoit’espartie, toi ? (F. Diome, 2003, p. 223).
La réplique de Madickétraduit son dégoût pour l’île. Il sembleétouffé sur saterrenatale. Pour lui, Salie qui
prétendqu’ilest possible de tirer son épingle du jeu en Afrique devraitservir de modèleen revenant sur ses pas. Le
jeune homme trouvemême que Salie a « renié » saterre ; qu’ellen’aaucunenostalgie du pays laissé derrière elle.
L’obligerlui, à garder patience et y demeurer, c’est faire de lui un prisonnier sur cetteterreinfructueuse à
touségardsselon son entendement. En prenantappui sur cette position de Madické, nous pouvonsconvenir avec
Virginie Brinker qui pense, à travers son article intitulé « L’écriturecomme cire chaude entre les cloisons des deux
bords » que dans Le Ventre de l’Atlantique, l’exilestuneentreprisemotivée par des questions de survieou de
recherche du meilleur. Madickén’est pas le seul qui trouve que la Métropole française estl’unique et
l’authentiqueporte de sortie de la misère. Tous les jeunes gens sur l’ilerêvent de faire carrière dans les prestigieux
clubs de football occidentaux. Ilssontconvaincusqu’ils se ferontunerenomméetôtou tard et cen’est pas un
vieilinstituteurcommeNdétare qui pourra les dissuader. Aucundiscours de mise engardecontrel’immigration
clandestine ne semnbleémouvoircesjeunesrêveurs. Garoualé, l’un de cesjeunes gens, invective
vivementleurinstituteur :
- Oui, mais bon, on a quandmêmebesoin de gagner de l’argent. De quoi voulez-vousqu’onvive, sinon ?
Au moins, en France, tusaisconcrètementpourquoitujoues, on tepaiegrassement pour ton talent. Il
parait que, là-bas, mêmeceux, qui ne travaillent pas, l’Étatleurpaie un salaire. On veutalleren France,
et mêmesi on ne fait pas unegrandecarrière dans le football, on feracommece monsieur qui était à
Paris, on pourratoujourstrouver du travail et ramenerune petite fortune. (F. Diome, p. 92-93).
De touteévidence, Garoualé, tout commeMadické, trouve que leur pays nataln’offreaucune chance de survie. Or,
sous d’autrescieux, il serait possible de vivre décemment, mêmequand on ne travaille pas à plein temps. Bien
qu’ilutilisel’expression dubitative « il parait que », le personnagesembleéluder le caractèresaugrenu de sespropres
arguments enfaveur de l’exil. Parlant au nom de toussescoéquipiers, camarades et amis de l’ile, Garoualé tire
salégitimité du groupe qui défend. Et l’emploi du pronompersonnel neutre « on » renvoiecontextuellement
à « nous ». Celatraduit le fait quecesjeunes gens communient ensemble, caressent les mêmesrêves, nourrissent les
mêmesprojets de vie et sontirrémédiablementdéterminés à changer leurmisérabledestin par la magie de la traversée
clandestine.
De cefait, la pratique du football n’est plus pour les jeunesinsulaires un simple loisir, maisencore
uneactivitésalvatriceorientéevers laréalisation de soi. Comme le font observerMerdji Naima et BennamaMekia
(2023, p. 28) à propos du roman Le Ventre de l’Atlantique : « Le football dans l’imaginairecollectif du roman
estsynonymed’émigration, de la France, de millionnaire, de belles épouses et de voitures puissantes, c’est surtout la
désertion de la misère. ». En définitive, pour cesjeunes gens, le football est un outil de promotion sociale, un
tremplinsûr et fiablevers le succès.
Au cœur de son voyage onirique, la jeunesse insulairepeutcompter sur lemanteau protecteur des
mèresellesaussipersuadées que l’émigration de leursfilsconstitue un investissementsûr, la clémagique qui ouvre la
porte du trésor. Ellessoutiennentindéfectiblementleursenfants, n’hésitantguère à vendreleurs bijoux les plus intimes
pour assurer les frais de voyage, commeentémoignecette description de Salie : « les mères, prêtes à tout
afind’améliorerl’avenir de leursfils, se laissaientdépouiller : Adieu parures et boubous de fête ! J’enauraid’autres,
quandmonfilss’enreviendrad’Europe, enrichi ! » (F. Diome, 2003, p. 115).
Par ailleurs, la dynamique qui prévaut sur l’ilen’épargne pas non plus les hommes. Les pèresespèrentfermement que
leursfilsferontleur bonheur unefoisqu’ilss’installeronten Occident. Dans unelettrequ’ilenvoie à son fils unique, le
père de Moussa affirme :
278
ISSN: 2320-5407 Int. J. Adv. Res. 13(04), 274-282
Voilà plus d’un an que tu es parti enFrance, et jamais tun’asenvoyé le moindre sou à la maison pour
nous aider. Pas un des projets que nous avions fixés à ton départn’est, à ce jour, réalisé. La vie est dure
ici, tessœurssonttoujours à la maison. Je me fais vieux et tu es monseulfils, il estdonc de ton devoir de
t’occuper de la famille. Épargne-nous la honteparminossemblables. Tu doistravailler, économiser et
revenir au pays. (F. Diome, 2003, p. 103-104).
Derrière le ton paternaliste se cache uneinquiétude quant à la dévotion du filsenvers le père. En effet, la
sociétéafricaineadmet que le fils a l’impérieux devoir de porter secours à ses vieux parents. Et il estquasiment
impossible de prendre la relève du père, de subvenir aux besoins de toute la famille,
généralementnombreuselorsqu’on manque de ressources. C’estaussil’une des raisons qui attisent le désird’aventure.
Réussiren France estl’alternative qui s’impose au fils. Pour cevieil homme, il estinconcevable que son enfant qui vit
en France quelque temps ne soit pas enmesured’envoyer un peud’argent à safamille et oublie les
promessesfaitesavant son départ. En France, tout semblealler de soi contrairement à la dureté de la vie sur
l’îlecommel’insinue le père de Moussa : « La vie est dure ici ». La réaction du père de Moussa n’est que
l’illustrationparfaite de la mentalité des insulaires qui fondentleurespoir sur leurs enfants émigrés. La France,
vuecomme « uneterre promise » par cesjeunes, est la seule issue sûre et fiable qui puissedéboucher sur la vue du
bout du tunnel et retrouver le sourire. Et c’est à justetitre que Salies’indigneamèrementqu’« Après tout, des hommes
pauvres, prêts à fouiller le ventre de l’océanAtlantique pour trouverleurpitance, il y enauraitjusqu’à la fin des
temps ». (F. Diome, 2003, p. 121). D’ailleurs, un vieux pêcheur de l’îles’enprendviolemment à l’instituteurNdétare
qui déconseillel’émigration aux jeunes. Convaincu que cesjeunes se perdent au pays, il les invite au voyage
promoteurd’une vie meilleure.
L’exil, comme nous l’avonsdémontré, demeure le centre de l’intrigue du Ventre de l’Atlantique. Il estperçu par les
personnagescomme le seul canal qui conduise de la misère à la richesse. Le désireffréné de
l’exildevientunesorted’exutoire pour cesêtresinsulaires. Il resteancré dans leurimaginairecollectif, dèsl’enfance. Se
sentantcomme étrangers, cernés sur leur propre sol, partirdevient un impératif capital pour les personnagesinsulaires.
La mêmeatmosphère de fête et d’admirationbéate sera observée, quand Issa rentrera au bercail. Partiinitialement
pour l’Espagne, enlaissant derrière lui son épouse enceinte, Issa revientfinalement de la France après des
péripétiesmalencontreusesen Italie et en Suisse. Il estaccompagné de sa nouvelle femme blanche et de leurs trois
279
ISSN: 2320-5407 Int. J. Adv. Res. 13(04), 274-282
Il faut observer que l’immigré Issa susciteégalementl’envie. On l’envied’avoirconquis le monde, d’être devenu un
« civilisé ». N’avait-il pas humé tour à tour l’air des grands pays commel’Espagne, la Suisse, l’Italie et la France ?
N’avait-il pas réussi à épouserune femme blanche, véritabletrophée aux yeux des habitants de Niodior ? Au
demeurant, seul Issa, désormais chargé d’expériencesmultiraciales et transculturelles, pouvait se rendrecompte que
les jugementssommaires des villageois sur son prétendu nouveau statut d’« évolué » reposaient sur des leurres.
Malheureusement, le doute étaitannihilé par la profusion de cadeaux que l’immigrérapportait. L’Europe ne
sauraitêtreperçueautrement que comme un paradis, car :
Coumba et son filsreçurent plein de cadeaux, bien sûr, pas de quoi remplirune pirogue commeenrêvait
le fiston, mais des cadeaux à la hauteur de la culpabilitépaternelle. On aménageaunejolie chambre
pour l'intruse et ses petits, loin des poules. Issa donna beaucoup d'argent à chacun de ses parents et
plus encore pour la dépensequotidienne. Coumbaretroussases manches. « Pour garder un homme, il
faut le tenirdoublement par le ventre », luiavait soufflé une grand-mère le soir de sesnoces ; elle ne
l'avait pas oublié. Le sexe et la nourriture, c'est avec çaqu'ellecomptaitretenir son émigré de retour, qui
ne songeait plus à fêtercommepromisleursnocesreportées. Le mariage religieux suffisait, avait-il
déclaré, l'argentservirait à autre chose. (F. Diome, 2010, p. 198).
Parmi tous les personnages de Celles qui attendent qui symbolisent le mirage occidental de la réussite, Lamineest le
plus représentatif. Sa quêtedébouche sur un succès patent, faisant de lui le centre du bonheur pour les siens. Cela se
vérifietrès vite. Dèsson retour,Lamine a beaucoup impacté le quotidien de sa propre famille, de sa belle-famille, sans
oubliersesamis et même les ennemis tapis dans l’ombre. Sa première action a été de rénover la maison de ses parents
eny ajoutant le confortnécessaire à une vie décente. Ensuite, il a construit un appartement moderne pour
sespropresbesoins, ceux de sonépouseDaba et de leur fille pourtant issue de l’infidélité de la femme pendant la
lancinanteattente. Celatémoigne d’un amour inconditionnel, et reste un point d’honneur pour Lamine qui fait figure
de bouclier pour toute la maisonnée. Lisons, en guise, d’illustration le récitqu’en fait le narrateur :
Quelques temps après la fin de la période de veuvage de samère, Lamine se lança dans des travaux et
prouva aux villageoisqu'iln'était pas rentréd'Europe les poches vides. Il rénova et meubla le bâtiment
familial, où ne demeuraient plus qu'Arame et ses petits-enfants, installés beaucoup plus
confortablement. Pour lui, Daba et leur fille, Lamineavaitconstruit un bel appartement en face du
logement de samère. Depuis son perron, il gardaittoujours un œilpaternel sur
sesneveuxquandilsjouaient dans la cour centrale. (F. Diome, 2010, p. 232- 233).
Respectant les règles de solidaritécommunautaire, Lamine partage sa richesse acquiseenEspagne avec tous les
membres de la familleélargieenlançant un projet viable sur place qui puisseêtreprometteurencesens. Et c’est après
ces premières œuvres que Lamineprépare son mariage avec tout le fastedigne d’un nouveau riche, mais surtout dans
le respect de la tradition. Ainsi, les tantes et les cousines du fiancé Lamineorganisent les cérémonies du mariage de
leurneveu sans ménageraucunacte de générosité à l’endroit des griots, griottes et de toutel’assistance. La narration en
rend compte avec minutie :
Finalement, le jour venu, il se laissa porter par l'ivresse de l'événement. Maisd'avoirétélongtemps loin
du village et de sescoutumesavaitaiguisé son regard. Avec unecertaine distance, il observait, analysait.
Des détailsqu'iln'aurait pas remarquésauparavantluisautaient aux yeux. Les dames, tantes,
cousinesauxquellesrevenaitl'intendance de la fête prenaientleurrôle très à cœur. (…). Pour épater les
convives, leurmontrer que le marié, leur cousin ouneveu, rentraitd'Europe et ne manquait de rien,
ellesdépensaient sans compter. Les griottess'époumonaient, enchaînaient les louanges et
chaquefoisqu'ellesvantaient la lignée des conjoints, on les couvrait de billets de banque et de rouleaux
de tissu. (F. Diome, 2010 p. 236).
280
ISSN: 2320-5407 Int. J. Adv. Res. 13(04), 274-282
Dans sa tête, des lianes folles poussaient, dopées par l’engrais de son imagination. La curiositéest un
maître de ballet qui préfèrel’alacritéd’unefranche bourrée aux langueursdélicatesd’unesarabande.
Betty la Loupe voulaitéviter les temps morts. (F. Diome, 2008, p. 15).
Cet incipit d’un récit à la troisièmepersonne, met enscène Betty, une solitaire endurcie, qui pour vaincrel’ennui, se
complait à fouiner dans la vie d’unevieille dame qui se livre passionnément à sesactivitésquotidiennes. La solitude
paraîtsilourde à supporter pour cepersonnage principal dont le comportement livre au lecteur un pan de la réalité du
vécuquotidien de l’exilé noir en Europe : un êtreabandonné et sevré de la chaleurfraternelled’Afrique qui se sent
siseul et découvre à sesdépens la fange de la sociétéeuropéennemarquée par l’indifférence et l’égoïsme. Tout
commel’auteure, le personnagefouineurestoriginaired’Afrique, d’uneile non loin de l’OcéanAtlantique : « Betty
venait de l’autre bout de la planète et, depuis son arrivéeen France, elle ne manquait jamais les infos : si un
astéroïdegéants’abattait sur monilenatale, l’enfonçant dans l’Atlantique, c’estainsi que je l’apprendrais, se disait-
elle » (F. Diome, 2008, p. 32).
La référence à l’ilenatalerenvoie à l’ile de Niodior qui estexplicitementomniprésente dans Celles qui attendent et Le
Ventre de l’Atlantique, puis de façon implicite dans La Préférencenationale. Ces occurrences confirmentl’hypothèse
que les quatre romans de Fatou Diomeontencommun le mêmeespaced’écriture et le même cahier des charges, voire
dans unecertainemesure le mêmenarrateurouénonciateur. Le lien architextuelestévident. Qu’elles’appelleSalie dans
Le Ventre de l’Atlantique, Satou dans La Préférencenationale, Betty dansInassouvies, nos vies
ouqu’ellesoitextradiégétiquehétérodiégétique et non identifiée dans Celles qui attendent, il semble que cesoit la
même figure féminine qui retrace sespérégrinationsdepuis la tendreenfancejusqu’àl’âgeadulte.
Inassouvies, nos vies est un roman qui découvre au lecteur le personnage de Betty dans sa posture
d’immigréetentant de s’adapter à son nouvelenvironnementfrançais, plus précisément à Strasbourg. Betty se rend à
281
ISSN: 2320-5407 Int. J. Adv. Res. 13(04), 274-282
l’évidencequ’ellen’est pas la seulevictime de la solitude, véritable lot commun du monde oùelles’intègre. Sa solitude
s’explique au prime abord par sa transplantation dans le nouvelespacegéographique. Comme tout étranger, ellefoule
le sol françaistoutelestée du poids des bagagesculturelsafricains. Elle doit ainsi faire l’effort de s’accommoder, de
s’intégrer. Celarequiert sans doute de nouveaux liens, de nouveaux réseaux, commeentémoigne son amitié
« forcée » avec la vieille dame qui vivaitseule avec sachatteTiggra, ainsi que le vieux Salamanochérissait son chien
dans L’Étrangerd’Albert Camus. Bien qu’étantelle-mêmecélibataire, Salieest la seule femme qui détienne les secrets
intimes et les histoires des couples avoisinants. Ce travail de voyeurismequ’elle se plait à faire
traduitenvéritésasoifinextinguible de se sentirentourée et d’appartenir à un ménage plus oumoinschaleureux.
En dehors de Betty, d’autrespersonnages, chacun à sa manière, expérimentent les tourments de la solitude. Par
exemple, la dame du troisième étage, saitcacher son chagrin d’amour. Au quatrième étage, uneautre dame,
professeure de français, uneromanesqueimpénitente, languit, recherchantdésespérémentl’amour de sa vie, telle
Emma Bovary rêvant d’un homme raffiné, tout nickel qui réponde à son idéal. Le divorcé du cinquième étage
échoue à incliner son cœur à cause de sanégligencelangagière, un manquement qui heurtel’objet de la
quêteamoureusecomme la narratrice le signale :
À vrai dire, il la draguaitcomme un camion. Or la prof de lettresintello-écolo-bio entretenait un petit
côtévieille France et nourrissaitune admiration sans borne pour les romantiques, qui
jugeaientl’éclatd’une rose suffisante pour dire la violence d’une passion. (F. Diome, 2008, p.78).
Conclusion:-
Au terme de cette étude, nous pouvons affirmer que la plume de Fatou Diome se trouveconstammenttrempée dans
les dédales de l’émigration/immigration que l’onpeutconsidérercommeétant un fléau social de la modernité. Ainsi,
tout au long de cetteanalyse, nous avonsdémontré comment cethèmetranscendel’imaginairecréatif de l’écrivaine et
devient le fil d’Ariane qui permetd’entrer dans l’universromanesquepropose parl’écriture. Au total, les quatre
œuvres à savoir La Préférencenationale, Le Ventre de l’Atlantique, Celles qui attendent et Inassouvies, nos vies que
nous avonsétudiéesont un dénominateurcommun : dire la difficulté d’être soi, car “l’immigrélui-mêmeesttiraillé
entre deux rives”, sondestin“l’inscrittoujours dans un doubledésir ; ceuxqu’il a laisséssouhaitent le revoir ; ceuxqu’il
rencontre tentent de le garder”. Nous avonsdécouvert que les méandres de l’immigrationsont le terreau des clichés
sociaux qui peuventéclore et devenir observables à travers les comportements des personnages. Dans cette
perspective, notreanalyserévèle que l’écriture de Fatou Diomeest à lire commeuneboutadecontreles clichés et
stéréotypesracistesdes Blancs sur les Noirs immigrés qui peinent à s’intégrerpleinement dans
leursociétéd’accueilmarquéepar èla solitude et l’individualisme. Bien plus, l’étude a examiné comment
l’auteuredénonce la sociétéafricaine qui idéaliseà outrance l’émigrationversl’Europecommeunepanacée. Pour finir, il
faut retenir que la question migratoire engage àuneprise de conscience sereine, transculturelle,
voireuniverselleafind’endiguer les maux qui endécoulent.
RéférencesBibliographiques:-
1. DIOME Fatou (2001) : La Préférencenationale, Paris, PrésenceAfricaine.
2. DIOME Fatou (2003) : Le Ventre de l’Atlantique, Paris, Anne Carrière.
3. DIOME Fatou (2008) : Inassouvies, nos vies, Paris, Flammarion.
4. DIOME Fatou (2010) : Celles qui attendent, Paris, Flammarion.
5. GOBINEAU Arthur-Joseph (1967) : Essai sur l’inégalité des races humaines, Paris, Éditions Pierre Belfond.
6. HAMON Philippe (1984) : Texte et idéologie, Paris, PUF.
7. JELLOUN Tahar Ben (2018) : Le Racismeexpliqué à ma fille, Paris, Seuil.
8. JOUVE Vincent (2001) : Poétique des valeurs, Paris, Presses Universitaires de France.
9. MERDJI Naima, BENNAMA Mekia 2023, « La voie de la liberté dans la mythification du football chez Fatou
Diome dans Le Ventre de l’Atlantique », in Ridilca, p. 20-33, Université Abdelhamid Ibn Badis, Mostaganem,
Algérie.
282