Littérature et psychanalyse : la question de l’autorité
Marie Blaise
L’idée que l’on puisse appliquer l’une à l’autre la psychanalyse à la littérature ou,
comme le dit un livre qui a acquis un certain renom1, la littérature à la psychanalyse,
présente toujours pour moi quelque inconvenance logique. Reste la conviction qu’elles
ont quelque chose en commun qui n’est peut-être pas de l’ordre de « l’application » mais
n’en demeure pas moins fondamental. C’est cela qui concerne ces pages. On retrouvera
l’argument qui est développé ici dans diverses publications dont « Littérature et
psychanalyse », écrit pour « Littérature et psychanalyse » La recherche en Littérature
générale et comparée, p. 155-164. dir. Anne Tomiche, Presses universitaires de
Valenciennes, 2007. On peut trouver ce texte sur2 :
[Link]
On pourrait aussi se référer à « L’anatomie du cœur humain n’est pas encore faite » :
littérature, psychologie, psychanalyse que l’on trouve à l’adresse suivante :
[Link]
Le sujet de la psychanalyse
La psychanalyse a changé la conception que l’homme avait de lui-même en portant
une attention particulière aux accidents du discours que constituent les rêves, les lapsus
1
Pierre BAYARD, Peut-on appliquer la littérature à la psychanalyse ?, Paris, Les éditions de Minuit,
2004.
2
Et s’il se trouvait des hispanistes parmi vous, ce texte a été revu et traduit en espagnol : "Literatura y
Psicoanálisis", in Anne Tomiche y Karl Zieger (compiladores), Investigación en literatura general y
comparada en Francia. Balance y perspectivas, Edición y traducción: Juan Sebastián Rojas, Pauline
Voisinne, Roberto Salazar Morales y Juan Moreno Blanco, Cali (Colombia), Colección Artes y
Humanidades, Etica y Sociedad, Universidad del Valle Programa Editorial, octubre 2017, p. 189-199.
1
ou les actes manqués. La forme de cette attention établit une nouvelle approche des
productions du discours. Pour Freud, comme pour la plus grande partie des penseurs de
son siècle depuis le romantisme, tout est parole, l’acte ou son absence, le symptôme,
l’angoisse… Les accidents du discours sont donc eux-mêmes signifiants ; même s’ils ne
font pas sens au niveau de l’articulation logique de la chaîne des significations, ils
entretiennent avec elle des relations d’ordre discursif, analysables comme tel. Loin
d’invalider le texte ou la parole qui les contient, ils ouvrent d’autres perspectives
d’appréhension de l’unité ou du sens.
Ces perspectives ont paru, dans un premier temps de l’histoire de la psychanalyse,
offrir l’accès, selon une expression de Freud, d’un « continent nouveau » : l’inconscient3.
Il a fallu un certain temps à son « inventeur » pour se rendre compte qu’il n’en irait pas
ainsi. En explorant les voies fournies par le rêve, l’oubli de mots ou le lapsus, il découvre
que les lois régissant ce continent « obscur » sont toujours discursives — « l’inconscient
est structuré comme un langage », dira son plus grand commentateur sans doute, Jacques
Lacan — mais qu’elles fondent toute rhétorique, jusqu’à la plus « consciente », sur
l’impuissance à dire ou la nécessité du refoulement. Il existe des signifiants cachés qui
déterminent le discours conscient en même temps qu’ils peuvent le distendre, le rythmer,
l’interrompre même, des signifiants qui peuvent se convertir en symptôme en s’inscrivant
sur le corps ou en dictant des règles de comportement. Pour Freud, dans ce premier temps
de son exploration, amener ces signifiants à la lumière, les « traduire » en discours
conscient, autoriserait une nouvelle « lecture » du discours, une lecture en perspective en
quelque sorte qui, déchiffrant le « non sens » du symptôme et le transformant en
signification lui ferait accomplir le trajet inverse, du corps vers le discours, et réglerait
ainsi les problèmes psychosomatiques ou comportementaux.
Cette double « traduction », de l’obscurité vers la lumière et à rebours afin de
dissoudre l’inconscient dans le conscient et le symptôme dans le discours, est motivée par
la conception d’une économie du désir qui attribue à celui-ci les clefs de la vérité du sujet.
Mais cette version apollinienne de la psychanalyse n’a qu’un temps4. Au terme de cette
recherche, durant laquelle, indubitablement, Freud a considéré l’analyste comme un
3
Le concept n’est pas nouveau, il existe même depuis près d’un siècle au moment où Freud s’en empare
pour formuler sa première topique. Freud n’invente pas l’inconscient mais, en quelque sorte, il le
« privatise » en le ramenant au niveau du sujet. On pourrait dire, sans exagérer ou presque, que les
conséquences de cette « privatisation » forment en grande partie la théorie de la psychanalyse.
4
Le grand texte freudien de cette période est L’interprétation des rêves.
2
herméneute de l’inconscient, ses travaux dénient à l’homme la possibilité de détenir les
signifiants de son être. Le continent nouveau ne donnera pas lieu à une nouvelle carte du
Tendre par la vertu d’un cartographe capable d’ouvrir au sujet les voies de son désir.
Désormais le désir est motivé par un trou dans le savoir inconscient du sujet que Freud
figure comme un défaut de représentation.
Lorsque Freud acquiert cette certitude, la théorie de la psychanalyse, qu’il élabore
depuis une quinzaine d’années, subit une mutation radicale. Le système représentatif
dans son ensemble repose à présent sur le destin d’une représentation singulière,
soumise au refoulement originaire et donc inaccessible à la conscience, qui règle le
fonctionnement du désir en fixant la pulsion. Seul ce signifiant qui reste noué à la pulsion
pourrait véritablement représenter le sujet. Or le fonctionnement de la chaîne signifiante
— l’acquisition du langage et la structuration du sujet — est soumis au refoulement de ce
représentant primordial et réglé par lui. La représentation tout entière — tout le jeu du
champ du transfert, des significations, des identifications, des discours — repose donc sur
un défaut de représentation du sujet. Et ce signifiant irréductible à la représentation
autorise la représentation. Freud l’appelle Vorstellungsrepräsentanz, « le représentant de
la représentation »5. Il lui faut encore environ dix années pour modéliser, à partir de ce
raisonnement, le rapport du sujet au langage, selon une double opération de négation
dans laquelle le refoulement du représentant de la représentation n’apparaît qu’en
second, dans la fonction d’assurer la relève de premières « représentations non-
représentatives », ou « signes de perception », qui sont elles-mêmes le résultat d’une
première perte, représentée comme celle de la complétude initiale.
« Jugement d’attribution » et « jugement d’existence », « forclusion » et
« symbolisation », quel que soit le nom que l’on donne à ces deux étapes qui introduisent
au champ du discours représentatif, elles signifient que le sujet advient dans le langage.
En conséquence il ne peut s’instituer que comme sujet de la parole. C’est pourquoi, pour
reprendre une formule de Lacan, il ne peut y avoir « d’autre sujet qu’un sujet pour un
sujet ». L’autre lui-même étant pris dans le langage, il n’est jamais un autre « réel » mais
5
Henri Rey-Flaud a mis en lumière l’importance de ce concept dans Comment Freud inventa le
fétichisme et réinventa la psychanalyse, Paris, Payot, 1994. Il détermine la double « dénégation » qui
est la condition de l’accès au langage comme « forclusion » et « symbolisation » du sujet.
3
le lieu de l’articulation de la parole, seule condition possible d’un sujet comme tel, ne se
saisissant comme sujet que dans l’autre. C’est pourquoi aussi, selon une autre formule
célèbre de Lacan, « le signifiant représente un sujet pour un autre signifiant ».
Une telle conception exclut strictement — c’est l’un des grands traits de la théorie
lacanienne — la possibilité de l’intersubjectivité et conclut à l’existence d’une position
ternaire, d’une sorte de réserve qu’aucun sujet ne peut occuper et que Lacan appelle le
« sujet supposé savoir ». C’est l’existence de cette troisième place qui assure le
fonctionnement de l’analyse pour autant que l’analyste ne se confonde pas avec elle ; c’est
elle qui conditionne le transfert, c’est-à-dire la possibilité de fonctionnement du champ
des représentations. Ce constituant ternaire ne doit pas être confondu avec une
quelconque position « objective » ou « neutre », il représente au contraire l’autorité qui
assure le fonctionnement du système. Encore faut-il entendre ici, comme dans la fameuse
formule de Lacan, le verbe « représenter » dans son acception politique : le signifiant
lacanien, en effet, ne s’offre pas plus que le « représentant de la représentation » freudien
comme image du sujet que cependant il « représente » — cette fonction d’image, dans le
système lacanien, est assumée par le signifié —, il se donne comme tenant-lieu d’un sujet
qui n’est qu’à être représenté au parlement général que suppose l’humanité, à partir du
moment où elle a fait le choix de la civilisation6.
L’avenir d’une illusion
La « conversion » des années 1920, qui substitue à la conception « apollinienne »
de la psychanalyse la conviction que la vérité du sujet échappe nécessairement au langage
et au sens, en découvrant un point de vide en dehors des représentations, suppose que le
sujet se fonde au delà du principe du plaisir et de l’échange des biens, au delà de la
« morale », dont l’histoire des religions comme celle de la philosophie montrent qu’elle
s’est constituée comme principe de gestions des biens. Prendre en compte cet au-delà de
la satisfaction des besoins constitue la première étape de la pensée d’une éthique (Lacan
distingue, arbitrairement du point de vue de l’histoire des deux mots, l’éthique de la
morale sur ce point ). En conséquence, une éthique fondée sur la psychanalyse ne peut se
6
Voir la comparaison menée par Guy Le Gaufey, entre « l’autorisation » de l’analyste selon Lacan, la
notion de « personne fictive » chez Hobbes et la troisième personne grammaticale. Guy LE GAUFEY,
Anatomie de la troisième personne, Paris,, E.P.E.L., 1998.
4
donner comme un système de droits et de devoirs mais seulement indiquer la limite de
l’action sociale ou politique et le risque que présente l’ignorance de cette limite.
La présence, au cœur de la structuration du sujet, d’une Altérité originaire,
irréductible, sur laquelle se fonde toute différence, montre en effet l’enjeu et le danger du
refus de la différence propre aux sociétés modernes — que la différence soit niée par le
meurtre de l’autre, ou qu’elle soit effacée dans une culture de l’égalité qui fait de la femme
l’égale de l’homme en niant la différence sexuelle, des fils les copains des pères en
abolissant les générations, des aveugles des non-voyants, et des bacheliers de toute une
classe d’âge.
Contre les sciences humaines qui cherchent à déterminer, à travers une économie
de partage des biens, les règles d’une société juste et égalitaire, la psychanalyse a
déterminé « l’avenir d’une illusion » qui a aussi été la sienne7 : les données pulsionnelles
de l’homme s’accomplissent au delà du principe de plaisir et de la répartition des biens,
dans l’idéalisation ou la poursuite de la Chose qui symbolise8, dans le trait même de son
absence, le signifiant qui représente toute la chaîne des représentations. Croire que
l’abolition des différences est le moteur du progrès revient à céder à la volonté
d’ignorance qui, loin d’assurer le bonheur de tous, peut conduire la cité à la catastrophe
pour peu qu’aucun ancrage symbolique — aucun principe de liaison entre l’échelle des
biens de substitution que forment les biens de consommation et la radicale étrangeté du
Bien suprême — ne s’offre pour convertir la haine que dissimule le désir d’ignorance. Où
l’esthétique prend le relais.
Et le sujet de la littérature
Si le caractère performatif qui alimente l’ambition moïque des sciences humaines
peut trouver tout cela pessimiste ou même réactionnaire — Freud constatait rapidement
combien la résistance aux théories de la psychanalyse tenait à son désaveu des illusions
— il n’y a là rien de fondamentalement nouveau pour la littérature. Flaubert tonnait déjà,
dans l’Éducation sentimentale, contre l’« égalité de bêtes brutes » que visait l’idéal
prétendument révolutionnaire de la Deuxième République. Georges Orwell a montré que
7
La psychanalyse est née dans le même élan « civilisateur » impulsé par le scientisme du XIX siècle
e
que les autres sciences humaines.
8
Au sens où le rapport au Das Ding accomplit l’accès au symbolique pour Lacan.
5
le prix d’une société sans transgression ni différences, où culpabilité et responsabilité sont
abolies, est, tout simplement, la liberté. Herman Melville a représenté, dans Moby Dick, la
confrontation de la Chose, entre idéalisation et haine, à travers le couple que forment
Ismaël, le narrateur, et le capitaine Achab, lancé à la poursuite d’une « baleine de Job » 9.
Si Œdipe roi est peut-être le « mythe fondateur de la psychanalyse » 10, Les Bacchantes
enseignent le destin d’une cité qui dénie la folie, l’ivresse et la violence.
Que le psychanalyste découvre ce que le poète avait dit avant lui 11 , Freud le
revendique comme une garantie de ses propres découvertes. Plus la psychanalyse
s’éloigne des sciences humaines et plus elle se rapproche de la littérature : comme il a été
déjà constaté souvent, Freud s’autorise12 autant, sinon plus, de textes littéraires que de
cas cliniques ou de références aux sciences physiques ou naturelles. Les raisons de cette
autorité, conférée à l’œuvre d’art en général et à l’œuvre littéraire en particulier, sont en
partie historiques (Freud hérite de la tradition romantique) et en partie théoriques.
Pour Freud, l’œuvre d’art n’est pas simple objet de représentation ; le beau ne
répond pas à des règles ni à des techniques appliquées de l’extérieur sur une matière —
et le langage, bien entendu, ne peut, en aucun cas, être conçu comme cette matière. Le
beau ne constitue pas non plus un caractère extérieur à l’œuvre (naturel par exemple)
qu’il suffirait de comprendre et de saisir pour le reproduire sur la toile ou dans le texte.
En permettant la conversion de la pulsion, le processus de la sublimation assure à l’œuvre
un statut fondamental qui concerne la survie même de la cité.
À partir des conceptions freudiennes, Lacan conceptualise le Beau sur le modèle
du Bien. De même que le Bien suprême se situe au-delà de la chaîne des biens, le Beau
9
Voir Marie Blaise, « Moby Dick ou la baleine de Job », Figures bibliques d’autorité, Lieux Littéraires
9/10, Presses de l’Université Paul-Valéry, printemps 2006, p. 342 à 366. Ou, sur openbook éditions :
[Link]
Henri REY-FLAUD, L’éloge du rien, pourquoi l’obsessionnel et le pervers échouent là où l’hystérique
10
réussit, Paris, Seuil, 1996, p. 298.
Un exemple : dans l’allocution prononcée à Francfort dans la maison de Goethe en 1930, Freud dit :
11
« Je pense que Goethe n’aurait pas, comme tant de nos contemporains, récusé la psychanalyse dans un
esprit de malveillance. Il s’en était même approché sur bien des points, il avait, de par sa propre manière
de voir, reconnu bien des choses que depuis lors nous avons pu confirmer, et bien des conceptions qui
nous ont valu critiques et railleries sont défendues par lui comme allant de soi. » Sigmund FREUD,
Œuvres complètes, tome XVIII, Paris, P.U.F., 1994, p. 350.
12
D’où l’idée aujourd’hui de proposer des modèles littéraires à la psychanalyse. Cf. Pierre Bayard,
Maupassant juste avant Freud, Paris, Les Éditions de Minuit, 1994, et Peut-on appliquer la littérature
à la psychanalyse ?, op. cit
6
échappe au système des représentations pour le fonder. Il est le lieu où toutes les
représentations s’abolissent en même temps qu’il est leur source. Bien évidemment cette
conceptualisation doit autant à la philosophie qu’aux idées de Freud (Platon et Kant, avec
lesquels Lacan travaille souvent, essentiellement, et Heidegger pour le Das Ding) mais la
psychanalyse insiste particulièrement sur le danger que représentent les processus de
rationalisation qui, au cours de l’histoire, ont voulu ramener la genèse et le
fonctionnement de l’œuvre d’art à des réseaux de signification 13 . Pour elle, l’œuvre
conditionne « l’effet de beau » (l’expression est de Lacan) qui permet l’articulation de
l’éthique et de l’esthétique dans le processus de la sublimation, au delà du bien et du mal.
C’est pourquoi la question du beau ne peut se résoudre dans une herméneutique de
l’œuvre d’art ; pourquoi aussi le beau est tout autant objet de scandale et d’effroi que
facteur de cohésion14.
Et, dans ce domaine des liens entre éthique et esthétique, littérature et
psychanalyse ne s’appliquent pas l’une à l’autre : elles sont aussi nécessaires l’une que
l’autre pour comprendre le problème historique et politique mais aussi culturel15 que
pose la question de l’autorité.
Alliances et mésalliances
Parmi tous les domaines que la psychanalyse a pu convoquer pour s’en démarquer
ou, au contraire, étayer son propos, la littérature tient, de par l’autorité même du
« supposé savoir » que ses théoriciens lui ont décernée, une place très spéciale. Si Freud
a beaucoup travaillé avec Sophocle, Shakespeare ou Goethe, Lacan, outre les troubadours
et Antigone, s’est particulièrement intéressé à Sade, à Marguerite Duras et surtout à James
Joyce.
13
Dans le même ordre d’idées, Freud trouve « mainte raison de polémiquer » dans son court échange de
lettres avec André Breton — manifestement dans la crainte d’une instrumentalisation de l’inconscient et
de l’art : « Je reçois force témoignage de l’estime que vous et vos amis portez à mes recherches, mais
pour ma part, je ne suis pas en état de me faire une idée claire de ce qu’est et de ce que veut votre
Surréalisme. Peut-être n’ai-je pas du tout à le comprendre, moi qui suis si éloigné de l’art. » La lettre est
datée du 26 décembre 1932. Sigmund FREUD, Œuvres complètes, tome XIX, Paris, P.U.F., 1995, p. 301.
14
Lacan dit, dans le séminaire VII que l’effet de beau est un effet d’éblouissement, jouant sur le double
sens d’aveuglement et d’émerveillement que le mot possède en français moderne. La littérature en
présente un modèle essentiel avec le Graal mais aussi avec la baleine blanche. Voir Marie BLAISE,
Terres gastes, fictions d’autorité au Moyen Âge et dans le romantisme, Montpellier, PULM, 2005.
15
Au vrai sens de ce terme qui est celui que Freud utilise dans son grand texte éponyme.
7
Sans refaire, une fois de plus, l’histoire des rapports entre les deux « disciplines16 »,
on peut dire que leurs relations particulières sont aussi dues, sans aucun doute, aux
réactions contradictoires que leur alliance (ou mésalliance…) éveille. Ainsi la
psychocritique a fait beaucoup de tort à la psychanalyse dans les milieux littéraires :
expliquer le texte par son auteur, même en faisant appel à son inconscient, faire de
l’auteur la cause suffisante du texte autrement dit, reste de la critique biographique — et
la littérature a dépassé la critique biographique depuis au moins Proust (en fait depuis
bien plus longtemps…). Il est évident, cependant, que la psychanalyse a bien plus à dire à
la littérature. La « textanalyse » a constitué une autre tentative d’entrer en dialogue mais
elle a sans doute eu le tort de vouloir trop se fier aux « sciences du texte » - au moment
même où la critique littéraire revenait de lectures trop « textuelles » qui ne tenaient que
pas ou peu de compte des contextualisations ni de l’histoire. Sans parler de la notion
d’ « inconscient du texte », problématique pour l’une et l’autre discipline.
Une partie, non négligeable, du problème vient sans doute du fait que le mot
« littérature » désigne en français à la fois la création littéraire et la discipline -
universitaire ou commerciale – qui est supposé comprendre et enseigner les œuvres
littéraires. Or la psychanalyse s’est posée, immédiatement dans l’œuvre de Freud, comme
capable de dire et d’expliquer le texte, mieux que la critique littéraire elle-même. Et, de ce
point de vue, c’est une évidence, psychocritique et textanalyse n’ont pas réussi à
convaincre. En même temps que les travaux de Julia Kristeva, Pierre Fédida, Marie-Claude
Lambotte, Charles Méla, Jean-Charles Huchet, Henri Rey-Flaud, Paul-Laurent Assoun, Max
Milner, Jean Bellemin-Noël (la liste n’est ni exhaustive (ni classée…) ont indéniablement
marqué le champ littéraire (que leurs thèses soient contestées ou non), la psychanalyse
ne semble pas aujourd’hui devoir constituer une avant garde critique en littérature. Et
pourtant il faut considérer l’avenir de ce malentendu.
Autorités
Pour cela commençons par revenir sur la position de la psychanalyse.
16
Voir, par exemple, pour la France, Jacques POIRIER, Littérature et psychanalyse, les écrivains français
face au freudisme, Dijon, collection « Figures libres », Presses Universitaires de Dijon, 1998. Ou Pierre
BAYARD, Peut-on appliquer la littérature à la psychanalyse ?, op. cit., Et bien sûr, Jean Bellemin-Noël.
8
Que Freud ou Lacan confèrent un statut très particulier au texte littéraire est une
évidence. Tous deux reconnaissent aux poètes (et non aux critiques) cette sorte de
préséance sur l’analyste et le théoricien dont il a été question plus haut. Tout se passe
comme si les premiers étaient les tenants d’une sorte de prescience qui leur assure la
position du supposé savoir, et leur « génie », le résultat d’une structuration particulière
du sujet qui le rendrait plus proche d’une vérité dissimulée aux autres — en cela familiers
d’un état limite, voisin de la folie et de la mort. Une telle idée du poète n’est pas nouvelle,
loin de là. La psychanalyse la formule simplement sous une autre forme et, d’une certaine
manière, sans grande différence d’avec Platon17, dispute de la fonction de l’artiste dans la
cité. Qui est aussi la grande question du romantisme. Or qu’est-ce que le romantisme ?
Commençons par dire ce qu’il n’est pas. Une école française limitée à quelques auteurs
mal lus et mal compris, caractérisée par ses élans moïques et qui se serait éteinte dans les
années 40 du XIXe siècle. Le terme de romantisme, tel qu’il est utilisé aujourd’hui, marque
plutôt un régime de l’art qui s’est répandu vers la seconde moitié du XVIIIe siècle partout
en Europe et un peu plus tard en France (à cause de la Révolution)18. En littérature, on le
caractérise comme le « régime du sujet ». Pour en marquer l’importance ici, il suffira peut-
être de signaler le changement de lexique qui l’accompagne : l’étude de la « fable » devient
la « mythologie » ; les « Belles Lettres » sont changées en « littérature » ; la « rhétorique »
est délaissée au profit de la « poétique » et apparaît l’auteur tel que nous le connaissons
aujourd’hui, « créateur » d’une œuvre « originale » quand la valeur de l’œuvre reposait
auparavant sur l’imitation.
Ce nouveau régime du sujet, dont il faut bien reconnaître que nous dépendons
encore, est sans aucun doute le creuset dans lequel littérature (au sens contemporain du
terme) et psychanalyse sont nées, se sont rencontrées et devraient peut être trouver de
quoi renouveler un avenir commun dans l’explicitation du lien entre éthique et esthétique
que toutes deux ont pensé.
La tension représentée par le lien entre l’éthique et l’esthétique se trouve
rapportée dans toute la littérature du XIXe siècle tant du point de vue de l’analyse des
œuvres que de leur composition. Ainsi la querelle de l’Art pour l’Art est une réponse,
Dans le livre X de la République.
17
Voir à ce sujet Marie BLAISE (dir) Réévaluations du Romantisme. Le Centaure, Collection des
18
Littératures, Montpellier, PULM, décembre 2014.
9
parmi d’autres, au problème de la liaison entre utilitarisme et idéalisme, éthique et
esthétique, qui est au fondement de l’histoire littéraire du XIXe siècle. Mais, de manière
plus générale, depuis le romantisme, le XIXe siècle se vit tout entier en crise19. Le fameux
« mal du siècle » en est l’expression consacrée par les journaux ou la littérature de
colportage autant que dans les chefs-d’œuvre. L’air du temps exhale la mélancolie du
« grand désert d’hommes » de Chateaubriand et Baudelaire, cependant que la question de
l’œuvre n’a jamais autant envahi la scène publique. Or, la mélancolie — cela est tout autant
un lieu commun que l’expression du mal du siècle — est conçue depuis l’antiquité comme
le tempérament du génie. Comment ne pas lier l’avènement de l’auteur moderne et cette
épidémie extraordinaire qui frappe les écrivains et les artistes du XIXe siècle ?
Doit-on en rester aux explications un peu faciles des historiens de la littérature, qui
invoquent le traumatisme de la Révolution française ? Et quand bien même, comme on le
lit ici ou là20, s’agirait-il de postures, quel est leur sens ? À moins que le « mal du siècle »
n’intervienne comme une modalité de la crise de l’autorité dans le romantisme et au delà.
Hugo ne dit-il pas dans la préface de Cromwell (1827) que la mélancolie est le sentiment
moderne par excellence, né avec le christianisme, la marque de la valeur de l’œuvre en
quelque sorte ? En ce sens le « mal du siècle », ne représenterait-il pas l’épreuve de la
garantie de l’œuvre dans les nouvelles conditions de sa genèse — en dehors du principe
de l’imitation qui l’autorisait dans les siècles classiques ?
Il ne peut s’agir d’une coïncidence si l’auteur, au sens moderne du terme, c’est-à-
dire un auteur qui se veut créateur de son œuvre, est né avec le romantisme – avec tout
l’appareil légal à lui consacré ; en effet les droits du génie, puis les droits d’auteur se
mettent en place fin XVIIIe siècle et début XIXe siècle en France et dans la plupart des
autres pays occidentaux. Il ne peut s’agir non plus d’une coïncidence si la garantie de
l’autorité de l’auteur se dit alors en termes de crise. Dans une civilisation qui a divinisé le
verbe (voir le prologue de l’Évangile de Jean et sa référence directe à la Genèse), prendre
la place du créateur, n’est évidemment pas simple.
On pourrait dire que c’est toujours le cas aujourd’hui. Et que questionner la « crise » à partir des
19
conceptions de la psychanalyse devrait donc revenir à prendre en compte, non pour les traduire mais
pour les utiliser comme éléments de la structuration du sens, les processus de déliaison qui sont à l’œuvre
dans toute opération humaine.
Voir Pascal Brissette, La Malédiction littéraire. Du poète crotté au génie malheureux, Montréal, PUM,
20
Socius, 2005.
10
*
Mais que l’on juge que la psychanalyse confirme les thèses de Platon, ou que l’on
pense qu’elle ne fait que répéter — parfois sans même en avoir bien conscience — des
positions tenues par la littérature ou la philosophie à d’autres moments de l’histoire de la
pensée, importe peu au fond. La complexité des liens entre la tradition et l’innovation en
cette fin de XIXe siècle qui a vu naître la psychanalyse est, par contre, signifiante.
L’intérêt des positions de la psychanalyse quant à la place et à la fonction de
l’auteur repose sur une représentation de l’autorité qui est ainsi, en quelque sorte,
réactivée, dans le contexte du XIXe siècle. Freud, d’ailleurs, enseigne que la répétition n’est
pas de l’ordre du même, qu’elle a une signification, qu’elle est un principe rhétorique. Dans
cette perspective la nature et la garantie de l’« autorité » conférée par lui à l’écrivain, alors
même que la théorie psychanalytique ne peut en aucune façon croire que le texte soit le
résultat des intentions de son auteur, pose problème. Autorité de quoi ? selon quelles
figures ? Pourquoi ? Comment cela est-il mis en scène ? Quel rapport avec la genèse des
formes ? Leur interprétation ? Autant de questions qui intéressent directement l’histoire
des interprétations du texte et le rapport de la philologie à la psychanalyse. Si ces
questions ne sont pas évitées, à rebours de l’opération d’a-temporalisation du texte dont
on rend souvent responsable une certaine application de la psychanalyse, la réflexion
littéraire peut, en rendant la psychanalyse à l’histoire, lui éviter la tentation de se croire
a-temporelle et de prétendre à une maîtrise absolue de l’interprétation.
Généalogie romantique ?
Car la psychanalyse n’est pas venue par hasard à la fin du XIXe siècle. Certes, elle
est née dans le même mouvement progressiste qui a vu l’avènement des autres sciences
humaines ; comme elles, son ambition était d’en finir avec l’indéterminisme d’ignorance
dont on croyait qu’il était seul à freiner le nécessaire mouvement du progrès entre les
hommes. Son retournement radical n’en est que plus saisissant et, c’est pourquoi, sans
doute, on lui a trouvé une cause positive : comme on a pensé que la Révolution avait
provoqué l’épidémie de mélancolie du XIXe siècle, on a pensé que la Première Guerre
11
Mondiale avait découvert Thanatos à l’humaniste juif vieillissant et déjà malade. Mais la
seconde topique freudienne ne s’explique pas seulement par le traumatisme de la Grande
Guerre. Henri Rey-Flaud, d’ailleurs, reconstituant l’archéologie de la structuration
freudienne du sujet, en reconnaît les prémices en 1905, puis en 1909, lorsque Freud
introduit le fétichisme dans la théorie psychanalytique21 — c’est-à-dire quand il élabore
une pensée de l’objet.
En tant qu’épistémologie poétique 22 , le romantisme avait conçu depuis déjà
longtemps un indéterminisme d’existence que le positivisme et le scientisme vainqueurs
de la seconde moitié du siècle ont masqué, en se moquant du manque de sérieux d’un
subjectivisme si absolu qu’il pensait le rapport au monde comme une co-naissance où
l’être de l’objet fait corps avec l’être du sujet23 — justifiant ainsi la voyance et déniant
l’autonomie de la conscience. C’est pourtant bien le romantisme, et non Freud, qui, à
proprement parler, invente l’inconscient.
Il est envisageable que la conversion freudienne à l’au-delà du principe de plaisir
représente le retour — « retour du refoulé » probablement autant que décision délibérée
— à une tradition herméneutique remontant au premier romantisme allemand et au
processus de romantisation [romantisieren] de Novalis, tout autant qu’une « découverte »
moderne de la psychanalyse. Car si l’on peut reconnaître le « moi » classique dans le
« moi » des sciences humaines24, l’héritage romantique se trouve lui bien présent dans la
conception que la psychanalyse se fait désormais du sujet. Comme il est présent dans les
conceptions modernistes de l’art.
Car Freud n’est évidemment pas le seul « moderne » à activer les formes de
« l’inconscient romantique25 », même si, dans l’autorité particulière que la psychanalyse
21
1905 : dans la première édition des Trois essais sur la sexualité. Voir Henri REY-FLAUD, Comment
Freud inventa le fétichisme et réinventa la psychanalyse, op. cit, p. 17 à 23. 1909 : « la communication
de Vienne », ibidem, p. 27 à 43.
22
L’expression est utilisée par George Gusdorf dans Le Romantisme tome 1, Paris, Payot 1993.
23
Cf. Novalis : « Peu à peu il [le maître] rencontra partout des objets qu’il connaissait déjà, mais ils
étaient étrangement mêlés et appariés, et ainsi, bien souvent, d’extraordinaires choses s’ordonnaient
d’elles-mêmes en lui. […] Il ne tarda pas à ne plus rien voir isolément. En grandes images variées se
pressaient les perceptions de ses sens. Il entendait, voyait, touchait et pensait à la fois. » NOVALIS, « Les
Disciples à Saïs », Romantiques allemands, tome 1, Paris, N.R.F., « Bibliothèque de la Pléiade », 1963,
p. 348.
24
Voir encore Henri REY-FLAUD, L’éloge du rien, pourquoi l’obsessionnel et le pervers échouent là où
l’hystérique réussit, op. cit. , p. 309.
25
L’expression est de Jean-Luc Nancy et Philippe Lacoue-Labarthe, dans L’Absolu Littéraire, Seuil,
1978.
12
reconnaît à l’œuvre d’art, il y a sans doute beaucoup du jeu de cet « inconscient ». Il ne
faut pas le négliger car, trop méprisé, il se pourrait bien qu’il occulte, dans un procédé de
dénégation (familier des phénomènes de retour du refoulé…) les possibilités de
rencontres entre les deux disciplines, en premier lieu, celle qu’offre la question de
l’autorité et des « fictions » qui donnent corps à la forme26 dans le processus de garantie
de la valeur nécessaire au fonctionnement de toute œuvre. Deux exemples suffiront à le
montrer : associés à la modernité, ils sont souvent représentés comme des conséquences
de la réception des idées freudiennes ou, à tout le moins, comme lui étant contextuels. Or
ce n’est pas le cas.
Ainsi la subjectivité de l’auteur telle que le XIXe siècle se la représente, depuis
Chateaubriand écrivant dans son cercueil jusqu’à l’impersonnalité recherchée par
Flaubert ou Mallarmé, est très proche des conceptions du tiers supposé savoir de la
psychanalyse. Et, deuxième exemple, le « représentant de la représentation » de la théorie
freudienne évoque certaines théories sur l’art du début du XXe siècle, celles d’un Paul Klee
par exemple pour qui le « point gris » est le représentant, invisible sur la toile mais qui
l’ordonne toute entière, d’un « être néant ou néant-être [qui est] le concept non
conceptuel de la non-contradiction »27. La contiguïté des représentations a certes de quoi
surprendre. D’autant plus qu’une telle conception de l’œuvre n’est pas rare dans l’histoire
de l’art depuis au moins Cézanne. Modernité ? Connivence des théories de la psychanalyse
et des théories de l’art moderne ? Ou commune hérédité ? L’idée, en effet, est romantique.
L’hypothèse d’une place invisible, irréductible à toute conceptualisation — « concept non
conceptuel » — qui détermine un point de vue irréalisable à partir duquel, cependant,
toute l’œuvre s’équilibre, peut, aussi bien, venir des théories du sublime. Friedrich, par
exemple, introduit dans la composition, à travers ses personnages de dos qui regardent
un point impossible à déterminer, un déséquilibre fondamental, comparable à celui qui
régit l’altérité telle que l’envisage la psychanalyse. Ce voyeur interne au tableau, qui
regarde un impossible, fixe la position du spectateur de la toile, le déterminant comme
irréductiblement extérieur à elle — réalisant ainsi, en quelque sorte subjectivement, la
situation ordinaire de celui qui regarde une toile peinte en perspective. Mais, dans le
Le rapport entre symptôme et symbole a suffisamment été développé, je l’espère, pour autoriser le jeu
26
de mots.
Cf. Paul KLEE, Théorie de l’art moderne, Paris, éditions Denoël, 1985, p. 56.
27
13
même temps, il fait vaciller les lois de la perspective en doublant le point de vue unique,
mathématique, irréductible à un sujet 28 , qui organise la composition classique 29 .
D’ailleurs, lorsque Paul Klee écrit que « la genèse comme mouvement formel constitue
l’essentiel de l’œuvre »30, il semble plutôt utiliser quelque formule prise à la Genèse d’un
poème d’Edgar Poe qu’inventer une « théorie de l’art moderne ».
Si la psychanalyse entretient une familiarité plus grande avec l’œuvre d’art, si elle
la reconnaît même pour caution de ses propres investigations, c’est donc peut-être grâce
à une conception de l’autorité héritée du romantisme, conception que la littérature du
XIXe siècle met en pratique pour elle-même dès Iéna. Le fait qu’il n’existe pas, à
proprement parler, de doctrine romantique, qu’il n’existe pas même un « romantisme »
commun dans un temps ou un espace donné31, a sans aucun doute accentué la difficulté
de se représenter cette conception de l’autorité comme une raison de l’entente existant
entre Freud et les poètes.
Du point de vue de la littérature cela conduit à envisager autrement, on l’a vu, la
question de l’autorité et de ses liens avec une esthétique de la crise. Et pour la
psychanalyse, comme pour la littérature, cela conduit à penser peut-être aussi autrement
le présent.
La fin.
Car penser l’héritage commun, c’est aussi penser le contemporain.
28
« Le point de vue de Dieu » selon Picasso.
29
Voir Marie BLAISE, « Avant propos » et « Le haut pays sans nom », Paysages de la mélancolie,
Romantisme numéro 117, op. cit.
Ou [Link]
30
Paul KLEE, Théorie de l’art moderne, op. cit., p. 57. On pourrait aussi ajouter ce passage au crédit du
raisonnement : « La force créatrice échappe à toute dénomination, elle reste en dernière analyse un
mystère indicible . Mais non point un mystère inaccessible incapable de nous ébranler jusqu’au tréfonds.
Nous sommes chargés nous-mêmes de cette force jusqu’au dernier atome de moelle. Nous ne pouvons
dire ce qu’elle est, mais nous pouvons nous rapprocher de sa source dans une mesure variable. Il nous
faut de toute façon révéler cette force, la manifester dans ces fonctions tout comme elle se manifeste en
nous. » Ibidem. Ne croirait-on pas entendre quelque passage ou fragment de Novalis ?
31
Comme il a déjà été souligné, on ne trouverait pas même d’unité romantique dans l’opposition aux
valeurs classiques. Ce qui, déjà en France ne se donne pas comme une évidence devient en Allemagne
une absurdité.
14
Si on fait le constat que la « dépression » a pris le pas sur l’hystérie et constitue la
nouvelle expression « clinique » du « mal du siècle » pour une « post-modernité » qui, telle
le mélancolique, se croit sans contemporain, on peut reconsidérer l’idée de « déclin » qui
hante l’Occident depuis un siècle, dans une atmosphère de « fin de monde » dont les
formes se succèdent sans aboutir (guerres, « solutions finales », bombes H. et hiver
atomique, SIDA ou, si celui-ci semble dépasser tout autre virus dévastateur, terrorisme,
changements de climat…).
Freud avait envisagé sa réflexion sur la mélancolie comme un élément de la
« métapsychologie » dont il voulait établir les fondements. Pourquoi ne pas suivre cette
voie ? Les processus de déliaison et de retournement de la libido, de mise en scène d’une
perte de l’objet et de dépréciation du sujet, qui se rencontrent dans la mélancolie, se
trouvent à la base de toutes les tentatives de description de l’art contemporain en général
et de la littérature en particulier. C’est qu’ils sont aussi à la base du fonctionnement de
l’autorité depuis le romantisme. Et alors, que signifie cette « esthétique de la mélancolie »
au regard de la demande éthique qui supporte toutes les représentations de déclin et de fin
du monde ?
Du point de vue de la littérature, la prédominance de la relation d’objet particulière
que représente la mélancolie remonte, certes, au XIXe siècle. Mais, au XIXe siècle, ses
données, comme ses finalités, sont différentes : plus que le désenchantement du monde,
les esthétiques de Poe, Rimbaud ou Mallarmé visent son ré-enchantement. Y aurait-il deux
temps de l’esthétique mélancolique ? Le lien établi par Freud entre sublimation et
mélancolie ne pourrait-il pas, alors, aider à les distinguer pour mieux les comprendre ?
Ce lien, d’ailleurs, est connu depuis longtemps (au moins depuis le Pseudo
Aristote) et ce n’est guère un hasard historique que, dans « l’absolu littéraire » que
représente le romantisme, réapparaisse, pour fonder l’autorité, le « tempérament du
génie ». Mais, au delà des « autorités » historiques, il existe peut-être une autre raison, que
la psychanalyse (re)découvre. C’est que, entre « l’être pour la mort » et la tentation de
l’autorité, la mélancolie représente l’épreuve même du lien entre éthique et esthétique
qui existe au fondement de toute culture. Et sans doute est-ce-là une raison suffisante
pour que les mises en scènes de la « crise » de l’autorité qui agite la littérature depuis le
romantisme utilisent le modèle mélancolique pour assurer la garantie de l’œuvre. Les
données de la « crise des représentations » n’interviennent qu’en second lieu et comme
15
conséquence de la « crise de l’autorité ». En tant que telles, elles ne sont pas les marques
d’un défaut de la représentation mais les données subjectives de la mise à l’épreuve de
l’autorité — un style32, en quelque sorte, dans la poétique de l’effet revendiquée par le
romantisme jusqu’à Mallarmé. Ou, pour le dire autrement :
Faire en sorte qu’un objet des plus banals suscite le regard et retienne
l’attention, c’est créer un environnement tel que cet objet entretienne avec les
autres éléments de l’environnement des rapports nécessaires qui font
qu’aucun élément ne peut se trouver modifié sans que les autres ne le soient
aussi. C’est la définition même de la structure, c’est la définition même du style
qui, en esthétique, indique un mode d’interprétation du monde […]33.
Lui-même effet de cette esthétique de la mélancolie.
32
Marie-Claude Lambotte : « La visée esthétique dans la mélancolie ». La mélancolie, études cliniques,
33
Economica, 2007, p. 157.
16